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spectateur à ses repas, et fit ensuite de mémoire son portrait dans un grand tableau à l’huile , où il le représente avec une renommée qui le couronne de lauriers, et un jeune Hercule qui lui offre le globe. Francesco montra cette peinture au pape Clément VU, qui en fut tellement satisfait qu’il ordonna à l’évêque de Vasona de la présenter avec l’auteur à Charles-Quint. Sa Majesté fut enchantée du tableau, et manifesta le désir de le garder: mais Francesco, mal conseillé par un ami malveillant ou maladroit, prétendit qu’il n’était pas fini et le remporta , de sorte qu’il n’en retira point la récompense qu’il aurait sans aucun doute obtenue s’il l’eût laissé à Sa Majesté. Ce portrait tomba entre les mains du cardinal Hippolyte de Médicis , qui le donna au cardinal de Mantoue. Il est aujourd’hui dans la galerie du duc du même nom , en compagnie d’une multitude de belles et nobles peintures.
Après avoir été si long-temps éloigné de sa patrie, Francesco répondit enfin aux sollicitations de ses parents, et revintà Parme, riche de science et d’amis, mais pauvre d’argent. Dès qu’il fut arrivé, on le chargea de peindre à fresque, dans l’église de Santa- Maria-della-Steccata, une voûte immense , et de plus un arc par lequel il débuta comme offrant le moins de difficultés. Il y fit six figures admirables, deux coloriées et quatre en clair-obscur, entre lesquelles il plaça de magnifiques ornements dont le milieu était occupé par des rosaces qu’il eut la fantaisie d’exécuter lui-même en cuivre , ce qui lui donna beaucoup de mal (lo).
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Dans le meme temps il peignit, pour son intime ami le Cavalière Baiardo, gentilhomme parmesan, un Gupidon qui prépare son arc et aux pieds duquel sont deux enfants assis dont Fun rit et l’autre pleure. Le premier tire le second par le bras et veut lui faire toucher du doigt Gupidon, mais le petit peureux craint de se brûler aux feux de l’amour. Gette ingénieuse composition est d’un coloris si suave, d’une grâce si ravissante, quelle n’a point cessé d’être admirée et imitée par les artistes et les amateurs. Elle est aujourd’hui dans le cabinet de l’héritier du Cavalière Baiardo, le signor Cavalière Marc’-Antonio Gavalca , lequel a rassemblé quantité de dessins de Francesco, tous très-beaux et trèsachevés. Nous en dirons autant de ceux du même auteur que nous avons dans notre collection, et nous citerons entre autres le Martyre de saint Pierre et de saint Paul , qui fut gravé sur bois et sur cuivre à Bologne, comme nous l’avons déjà dit.
Pour l’église de Santa-Maria-de’-Servi , Francesco entreprit un tableau représentant la Vierge tenant sur ses bras son fils endormi ; à ses côtés sont plusieurs anges dont l’un porte une urne de cristal dans laquelle brille une croix que contemple la Madone. Cet ouvrage, malgré sa grâce et sa beauté, ne contenta point Francesco qui le laissa inachevé (i i).
Francesco commença vers cette époque à abandonner ses travaux de la Steccata, ou du moins à les traîner tellement en longueur qu’il était évident qu’il ne marchait plus qu’à contre-cœur. Il avait jeté de côté la peinture pour se livrer à l’étude de l’ai
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chimie, avec l’espoir de devenir bientôt riche en congelant le mercure. Au lieu de chercher de belles inventions avec ses pinceaux et ses couleurs , il s’alambiquait le cerveau depuis le matin jusqu’au soir à manipuler du charbon , du bois , des cornues et d’autres semblables babioles qui lui faisaient dépenser en un jour plus qu’il ne gagnait dans une semaine à la chapelle de la Steccata. Et comme il n’avait pas d’autre moyen de subsistance que sa palette , ses fourneaux absorbaient peu à peu toutes ses ressources. Le pis de son affaire fut que la confrérie de la Steccata , qui l’avait payé à l’avance , voyant qu’il avait complètement cessé de travailler, lui intenta un procès. Il ne s’en tira qu’en se sauvant une nuit avec plusieurs amis à Casal-Maggiore. Il y oublia quelque temps l’alchimie et y fit^ pour l’église de Santo-Stefano, la Vierge planant dans les airs au-dessus de saint Jean-Baptiste et de saint Etienne (12). Il peignit ensuite une Lucrèce; ce morceau divin est le dernier et l’un des meilleurs qu’il ait produits; on ne sait où il est aujourd’hui (i3).
On compte encore, parmi les ouvrages de Francesco, un tableau de nymphes qui est maintenant chez Messer Niccolo Bufalini, à Città-di-Gastello , et un groupe d’enfants au berceau qui se trouve également à Gittà-di-Castello , et qui fut fait pour la signora Angiola de’ Rossi , de Parme, femme du signor Alessandro Vitelli. Francesco finit par retourner à l’alchimie et par n’avoir plus d’autre pensée, comme tous ceux qui ont le malheur de mordre à cette dé-
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testable folie. Sa figure, si noble et si élégante, prit, sous une barbe hérissée et sous une longue chevelure en désordre , un aspect sauvage et misérable. Il aurait été impossible de reconnaître le Francesco d’autrefois. Enfin la mélancolie s’empara de lui ; sa santé s’altéra , et il fut attaqué d’une fièvre grave compliquée d’un cruel flux de sang qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Tels furent ses derniers jours dans ce monde dont il ne connut que les dégoûts et les ennuis.
Il voulut être enterré dans l’église des Servites appelée la Fontana et située à un mille de Casal- Maggiore. Suivant sa volonté, il fut enseveli nu et avec une croix de cyprès sur la poitrine. Il mourut le 24 août i54o. La grâce singulière qu’il sut imprimer à ses productions rendit sa perte bien regrettable.
Francesco aimait à jouer du luth, et avait de telles dispositions pour cet art qu’il ne s’y montra pas moins habile qu’en peinture.
S’il n’avait pas travaillé par boutades, et s’il s’était gardé des sottises de l’alchimie, il est certain qu’il aurait été l’un des plus grands peintres de son siècle. Je suis loin de dire que travailler par inspiration et quand la fantaisie vous prend ne soit pas ce qu’il y a de meilleur, mais je blâme ces hommes qui consacrent leur temps à de vaines spéculations qui les entraînent à travailler peu ou point. Le plus souvent meme la recherche de l’impossible est cause que Ton perd ce que l’on possédait déjà. Si Francesco se fût astreint à un travail journalier, il n’au-
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rait pas manqué, avec le talent souple et la vive imagination dont la nature l’avait doué , de donner à son dessin une solidité, une pureté et une perfection égales à la grâce, au charme et à l’élégance dont brillent ses figures, ce qui aurait été profitable aux autres non moins qu’à lui-méme.
leronimo Mazzuoli survécut à Francesco duquel il imita la manière avec succès, comme le témoignent les ouvrages qu’il a laissés à Parme et à Viandana où il se réfugia, pendant la guerre, avec son cousin. Dans sa jeunesse il fit deux Annonciations ; la première, pour San-Francesco, église des Mineurs Observaniins; la seconde, pour Santa -Maria-ne’- Borghi. A Parme , il peignit, pour le maître-autel des Conventuels de San-Francesco, Joachim chassé du temple (i 4)? et pour les religieuses du monastère de Sant’- Alessandro , la Vierge avec l’Enfant Jésus qui tend une palme à sainte Justine ; des anges , le pape saint Alexandre et saint Benoît , complètent cette composition. Il exécuta ensuite deux tableaux, l’un pour le maître-autel de l’église des Carmes, l’autre pour San-Sepolcro. De lui sont encore deux tableaux que l’on voit à San-Giovanni-Evangelista, et qui, malgré leur beauté, sont inférieurs aux volets de l’orgue et à la Transfiguration qui décore le maître-autel. leronimo orna d’une perspective à fresque, et d’un tableau à l’huile renfermant la Cène du Christ avec les Apôtres , le réfectoire des religieuses auxquelles appartient l’église de San-Giovanni-Evangelista dont nous venons de parler. On lui doit aussi les fresques de la chapelle du maître-
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autel de la cathédrale. Pour madame Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme, il représenta la ville de Parme agenouillée devant le prince Don Alexandre couvert de ses armes et tenant une épée appuyée sur un globe.
leronimo peignit la Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres dans une chapelle de la Steccata de Parme, et six Sibylles , deux coloriées et quatre en clair-obscur , sur un arc semblable à celui que son cousin Francesco avait décoré. Dans une niche située vis-à-vis de cet arc, il commença mais n’acheva pas entièrement la Nativité du Christ et l’Adoration des Bergers. A la Chartreuse, hors de Parme , il laissa , sur le maître-autel, l’Adoration des Mages; à San- Piero de Pavie, abbaye des moines de saint Bernard, un tableau, et, dans la cathédrale de Mantoue, un autre tableau que lui avait commandé le cardinal Gonzaga. A San-Giovanni de la meme ville , il figura les Apôtres environnant le Christ qui semble dire de saint Jean : Sic eum volo manere , etc. Autour de cette composition sont six grands tableaux qui renferment les miracles de saint Jean l’Évangéliste. On admire une Conversion de saint Paul du même auteur dans l’église des Observantins , et une Adoration des Bergers avec un Chœur d’ Anges sur le maître-autel de San-Benedetto , à Pollirone, village situé à douze milles de Mantoue. En outre , leronimo a fait, mais j’ignore à quelle époque, cinq Amours, l’un desquels dort profondément tandis que les autres lui enlèvent son arc , ses flèches et sa torche. Ce tableau appartient au seigneur duc Oc-
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tavien, qui le conserve précieusement comme un témoignage du mérite de leronimo que Ton peut comparer à son cousin Francesco pour le talent, l’affabilité et la courtoisie. Du reste leronimo est vivant et ne manquera pas de produire encore de magnifiques ouvrages.
Messer Vincenzio Gaccianimici , gentilhomme bolonais , cultiva la peinture, et s’efforça d’imiter autant qu’il put le style de Francesco Mazzuoli, son intime ami. Il était très-habile coloriste, et fit, pour son plaisir et pour donner à divers seigneurs de ses amis, des tableaux vraiment dignes d’éloges parmi lesquels nous citerons la Décollation de saint Jean- Baptiste qui est placée à San-Petronio, dans la chapelle de sa famille. Ce vertueux gentilhomme mourut l’an i54a. Nous possédons plusieurs beaux dessins de sa main dans notre collection (i5).
Si nous voulions nous livrer à quelques considérations sur ce qui constitue dans les œuvres d’art cette affectation que, dans le vocabulaire des artistes, on désigne d’une façon plus ou moins intelligente sous le nom de manière , nous en aurions ici un bon motif. Le Mazzuoli , plus ordinairement appelé chez nous le Parmesan , est en effet un des hommes qui se sont malheureusement le plus signalés dans cet écart. Son immense talent , et l’excellence de ses conceptions, rendent d’autant plus regret-
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table le contagieux abus dont il a fourni les plus entraînants exemples. A l’époque du Vasari, on pouvait moins bien que nous ne le pouvons faire aujourd’hui, apprécier combien son influence était funeste. Le Parmesan, malgré les applaudissements au milieu desquels il opéra , et qu’il mérita sous tant de rapports , n’en est pas moins un des premiers transfuges des données simples et larges qui firent la splendeur de l’art italien dans les plus beaux temps. On peut donc lui en vouloir. Mais quand on songe à la science et au génie déployés dans les œuvres les plus pernicieuses par un tel homme , on se sent forcé , pour expliquer son aberration , d’invoquer des causes fatales dont il n’est point solidaire. Après leur maturité les beaux fruits se corrompent vite. Raphaël choisi par la Providence, entre tous, pour porter à leur développement suprême les conditions d’art dans lesquelles le Parmesan s’exerça après lui , dut agir sur cette admirable organisation comme nous avons prétendu que Michel-Ange , dans un autre ordre, agit sur le Bandineîli. Chez l’inconstant peintre de Parme, comme chez l’inquiet sculpteur de Florence, même puissance, même ambition , même exaspération et même désespoir. Tous deux tourmentés dans leur vie par cet insatiable désir qui marque les hommes du premier ordre, et les soutient ou les brise au gré de ces circonstances qu’il n’est pas donné à la volonté humaine de maîtriser, l’un s’inutilisa dans des recherches folles , l’autre se pervertit dans des tentatives haineuses. Nous avons remarqué les frappantes analogies qui rapprochent toujours
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Baccio de Michel- Ange, malgré ce qui les sépare à jamais. La tradition nous apprend que toute l’Italie croyait voir revivre, dans le beau et sublime enfant de Parme, le génie tout entier du divin peintre d’Urbin. L’Italie toute entière, sans doute , ne s’est pas trompée. Ce n’estpas nous qui nous oublierons assez, malgré nos propres impressions , pour quereller ainsi la tradition et suspecter la voix de tout un peuple. Seulement nous ferons remarquer combien cette erreur, ou seulement apparente , ou effectivement réelle de tout un siècle , impose de discrétion à la critique qui veut équitablement apprécier et mesurer les hommes en eux-mêmes.
NOTES
(1) Ce tableau a été gravé par Bonasone.
(2) Ce portrait fut transporté à Vienne.
(3) On trouvera la vie de Valerio de Vicence dans le tome VIII.
(4) Alessandro Vittoria est mentionné avec éloge par Vasari, dans la Vie de San-Michele et en d’autres endroits.
(5) Le tableau de Madonna Maria Bufalina a été gravé par Bonasone.
(6) Le Diogène a été gravé par Ugo de Carpi , et le Martyre de saint Pierre et de saint Paul par Antonio de Trente.
(7) Louis Carrache a fait une copie de ce saint Roch , qui a été gravé par Francesco Bricci.
(8) C’est-à-dire Dionisio Zani.
(9) Ce tableau est connu sous le nom de la Vierge à la Rose. II
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a été gravé par Bonasone, parDomenico Tibaldi, et dans le tome II de la Galerie du roi de Pologne.
(10) Parmi les figures laissées par Mazzuoli à la Steccata , on remarque un Moïse qui jouit d’une juste célébrité.
(11) Cet tableau a été gravé par le P. Lorenzini dans la Raccolta dé’ quadri del Granduca.
(12) Le tableau de Santo-Stefano a été gravé par Zannetti.
(13) Enea Vico a gravé une Lucrèce d’après le Parmesan.
(14) Le tableau du maître-autel des Conventuels de San-Francesco représente le Mariage de sainte Catherine , et non Joachim chassé du Temple, comme le dit Vasari.
(15) Le musée du Louvre possède deux tableaux du Parmigiano, une Sainte Famille et un Enfant Jésus caressé par sainte Marguerite en présence de la Vierge, d’un ange, de saint Benoît et de saint Jérôme.
Le même musée doit encore à notre artiste onze dessins représentant ; l’Adoration des Bergers, — l’Adoration des Mages, — deux Saintes Familles, — une Femme assise et absorbée dans la méditation, — deux Femmes portant des vases sur leur tête et se donnant la main, — l’Abondance personnifiée, — deux Têtes de vieillards, — une Tête de femme, — une Tête de jeune fille, — le Mariage de sainte Catherine à Alexandrie ; ce dernier ouvrage, quelquefois attribué à Niccolô dell’ Abate, à Mastelletta, à Tiarini , l’a été plus généralement au Parmigiano.
PEINTRE FLORENTIN
Le talent , sans avoir égard à l’opulence et à la noblesse, brille plus souvent de tout son éclat chez l’homme pauvre que chez l’homme riche. Le ciel a voulu qu’il en fut ainsi pour nous montrer la puissance de ses étoiles et de ses constellations qui nous distribuent à leur gré l’activité ou la nonchalance , la force ou la faiblesse, la rudesse ou la courtoisie, le bonheur ou le malheur, le talent ou la nullité. La vie de l’excellent peintre Perino del Vaga convaincra de cette vérité.
Né au sein de la misère et privé de ses parents dès son premier âge , Perino n’eut point d’autre guide , d’autre soutien, que le talent. Il cultiva la peinture avec une telle ardeur, qu’il lui fut permis de produire ces chefs-d’œuvre qui ont valu tant de gloire à la ville de Gènes et au prince Doria. Aussi affirmerons-nous que les hommes de la plus basse condition peuvent , avec le seul aide du ciel, arriver au sommet des grandeurs , quand ils s’attachent sans relâche à la science , comme le fit Perino pour le dessin qu’il porta à la plus haute perfection. Mais abordons les particularités de son histoire.
Il y avait à Florence un certain Giovanni Buonaccorsi, jeune homme plein de valeur et de générosité, qui, après avoir dissipé au jeu une partie de sa fortune , perdit ses derniers écus ainsi que la vie au service de Charles VIII , roi de France. Ce Giovanni Buonaccorsi eut un fils , appelé Piero , dont la mère mourut de la peste , deux mois après l’avoir mis au monde. Le pauvre petit malheureux fut allaité par une chèvre, dans une campagne, jusqu’au moment où son père se remaria, à Bologne, avec une veuve dont le mari et les enfants avaient été victimes de la contagion. Piero , ou plutôt Perino ( car il ne quitta jamais ce diminutif que l’on applique ordinairement aux bambins), fut alors nourri par sa belle-mère. Lorsque Giovanni Buonaccorsi retourna en France, il conduisit Perino à Florence, et le laissa à quelques-uns de ses parents qui, soit pour s’en débarrasser, soit parce qu’ils n’avaient pas le moyen de lui faire apprendre un état relevé, le placèrent chez l’apothicaire du Pin doré. Perino abandonna ce métier qui lui déplaisait, pour entrer, en qualité d’apprenti, chez le peintre Andrea de’ Ceri, dont il avait su gagner l’amitié par la vivacité de son esprit , qui annonçait qu’avec le temps il ne manquerait pas de faire son chemin. Andrea était un de ces peintres sans talent qui travaillent en boutique. Comme il avait coutume de peindre, chaque année, les cierges qui servent aux offrandes de la Saint Jean, on l’appelait Andrea de’ Ceri (^Andrea des Cierges)^ surnom qui passa ensuite à notre Perino. Pendant plusieurs années , Andrea garda près
de lui Perino , et lui enseigna de son mieux les principes de l’art; puis, quand le jeune élève eut atteint l’âge de onze ans , Andrea sentit la nécessité de le remettre entre les mains d’un maître plus savant, afin qu’il pût développer les heureuses dispositions dont il était doué. Il le confia donc à son intime ami , Ridolfo Ghirlandaio , qui avait une grande réputation. A force d’application , Perino surpassa bientôt tous les élèves de Ridolfo. Il était surtout vivement aiguillonné par la rivalité d’un de ses condisciples nommé Toto del Nunziata , qui , lui aussi , s’éleva avec le temps au rang des meilleurs artistes (i). Ce Toto del Nunziata est allé avec quelques marchands florentins en Angleterre, où sont tous ses ouvrages, et où il fut richement récompensé par le roi qu’il servit en qualité d’architecte, et pour lequel il construisit, entre autres choses, un magnifique palais. Pleins d’une généreuse émulation , Toto et Perino ne tardèrent pas à faire d’immenses progrès. Parmi tous les jeunes gens florentins et étrangers qui étudiaient, avec Perino, le célèbre carton de Michel- Ange, il n’y en eut aucun capable de lutter contre lui: aussi, dès ce moment, présageait-il les chefsd’œuvre qu’il produisit plus tard.
A cette époque, le Vaga, peintre médiocre, qui travaillait à Toscanella , vint à Florence chercher des auxiliaires qui l’aidassent à exécuter les commandes dont il était surchargé. Il désirait un compagnon et un jeune homme assez habile pour suppléer à son ignorance du dessin. Étant allé un jour dans l’atelier de Ridolfo Ghirlandaio, il fut frappé de la
supériorité de Perino sur tous ses autres élèves, et tellement séduit par ses manières gracieuses, par sa beauté , par son esprit et par sa modestie , qu’il lui proposa de l’emmener à Rome, aux conditions qu’il lui plairait de dicter lui-méme , et avec promesse de lui donner toutes facilités pour étudier. Brûlant de la noble ambition d’arriver à un degré éminent dans son art , Perino se sentit tout ému au seul nom de Rome; néanmoins il répondit au Vaga qu’il ne pouvait prendre aucune résolution sans le consentement d’Andrea de’ Ceri, près duquel il était retenu par la reconnaissance. Le Vaga se remua alors si bien qu’il détermina Andrea et Ridolfo à laisser partir Perino. Notre jeune artiste se rendit d’abord à Toscanella, où il aida le Vaga et son compagnon à terminer de nombreux travaux; puis, fatigué des retards que le Vaga mettait à remplir l’engagement qu’il avait contracté de le conduire à Rome, il annonça qu’il était décidé à y aller seul. Aussitôt le Vaga quitta tout pour l’accompagner. A peine arrivé à Rome, Perino se livra à l’étude du dessin avec une ardeur qui s’accrut chaque jour. Avant de retourner à Toscanella, le Vaga présenta Perino à une foule de peintres, et le recommanda avec chaleur à tous ses amis. A dater de ce moment, notre artiste ne cessa jamais de porter le nom de Perino del Vaga.
Les merveilleux monuments dont Perino était entouré à Rome allumaient en lui un violent désir de marcher sur les traces des illustres maîtres qui excitaient son admiration. Parfois il comparait leur grandeur à sa misère , qui le forçait , pour subve-
nir à ses besoins, de peindre en boutique, tantôt pour le compte de celui-ci , tantôt pour le compte de celui-là , comme les ouvriers à la journée. Ce genre de vie lui causait un cruel chagrin, et l’empéchait de faire les rapides progrès qu’il attendait de son énergie et de sa volonté. Afin de détruire le plus tôt possible les obstacles qui l’entravaient, il résolut de travailler une moitié de la semaine à gagner sa subsistance , et de consacrer à l’étude l’autre moitié, ainsi que les jours de fête et la plus grande partie des nuits. Il mit ce projet à exécution et commença par copier les peintures laissées par Michel- Ange dans la chapelle du pape Jules, tout en cherchant à imiter la manière de Raphaël d’Urbin. Il dessina ensuite les bas-reliefs, les statues antiques et les grotesques , et apprit à travailler le stuc. L’amour de la science lui faisait courageusement endurer les plus pénibles privations; aussi devint-il bientôt le meilleur dessinateur qu’il y eût à Rome, et ne rencontra-t-ii aucun maître , parmi les plus fameux de son temps, qui entendît mieux que lui les jeux de la musculature humaine et les difficultés des nus. Alors il fut tenu en estime , non seulement par les gens du métier, mais encore par quantité de seigneurs et de prélats. Il fut surtout remarqué par Jules Romain et par Giovan-Francesco , dit le Fattore , qui parlèrent de lui avec tant d’éloges à leur maître, Raphaël d’Urbin, que celui-ci voulut le connaître. Les ouvrages et la personne de Perino plurent extrêmement à Raphaël qui lui pronostiqua un brillant avenir.
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Sur ces entrefaites , Raphaël ayant construit les loges du Vatican, le pape Léon X lui ordonna de les faire orner de stucs, de peintures et de dorures. Raphaël confia la direction des stucs et des grotesques à Giovanni d’Udine, qui était unique en ce genre , et qui excellait à représenter les animaux: et les fruits. Raphaël avait rassemblé autour de lui une foule de maîtres qu’il avait choisis à Rome ou appelés du dehors , et dont les uns étaient habiles à exécuter les stucs , les autres les grotesques, ceux-ci les fleurs et les fruits , ceux-là les sujets historiques; puis il les poussait en avant, et les récompensait suivant leur valeur. Une foule de jeunes gens qui prirent part aux travaux des loges, grâce à l’émulation qui s’établit entre eux, acquirent un immense talent dont ils donnèrent plus tard des preuves dans leurs propres ouvrages. Perino fut un de ceux dont se servit Raphaël; il fut chargé de travailler aux grotesques et aux sujets historiques , sous la conduite de Giovanni d’Udine, avec promesse d’étre employé selon son mérite. Perino n’épargna rien pour se distinguer, et peu de mois lui suffirent pour l’emporter sur tous ses concurrents par la correction de son dessin, par le charme de son coloris, par la beauté et par la grâce de ses grotesques et de ses personnages (?.). En outre, personne ne se conforma avec plus de fidélité que lui aux dessins et aux croquis de R.aphaël, comme le prouvent les tableaux de la voûte , où il représenta les Hébreux passant le Jourdain, la Chute des murs de Jéricho , Josué arrêtant le soleil , et d’autres sujets qu’il serait
trop long d’énumérer , mais où il est facile de reconnaître sa main. A Perino appartiennent également les meilleurs morceaux du soubassement, peints en couleur de bronze , parmi lesquels nous citerons le Sacrifice d’ Abraham, Jacob luttant contre un ange, Joseph recevant ses frères, et le Feu du ciel tombant sur les fils de Lévi. Perino fit encore , à l’entrée de la loge du Nouveau-Testament, la Nativité du Christ, son Baptême, et la Cène des Apôtres. La beauté merveilleuse de tous ces ouvrages et des stucs qui les accompagnent valurent à Perino un immense crédit; mais les éloges, loin de l’endormir, l’engagèrent à redoubler d’efforts pour obtenir les honneurs que l’on prodiguait chaque jour à Raphaël et à Michel-Ange, et il marchait avec d’autant plus d’ardeur qu’il se voyait justement appuyé, et chargé de travaux importants par Giovanni d’Udine et par Raphaël. Il témoigna toujours à ce dernier une telle soumission et un tel respect, qu’il en fut aimé comme un fils.
Vers ce temps, Léon X ordonna de décorer la voûte de la salle des Papes qui conduit aux appartements d’Alexandre YI, peintes jadis par le Pinturicchio. Cette entreprise fut confiée à Giovanni d’Udine et à Perino. Ils exécutèrent ensemble les stucs , les ornements , les grotesques et les animaux, et divisèrent la voûte en compartiments circulaires et ovales renfermant les sept planètes représentées par Jupiter avec ses aigles , par Vénus avec ses colombes, par la Lune avec ses femmes, par Mars avec ses loups, par Mercure avec ses coqs, par le
PERÏNO DEL VAGA. 323
Soleil avec ses chevaux, et par Saturne avec ses serpents. Ils peignirent en outre les douze signes du zodiaque et quelques-unes des autres constellations telles que la Grande Ourse et la Canicule. La plupart de ces figures sont dues à Perino. Au milieu de la voûte est un compartiment circulaire occupé par quatre Victoires en raccourci, qui, les jambes et les bras nus, et le reste du corps couvert de voiles légers , tiennent la couronne du pape et les clefs de saint Pierre. Cet ouvrage fut et est encore aujourd’hui regardé comme une chose vraiment digne du pontife qui l’avait commandée.
Perino peignit ensuite en clair-obscur, avec beaucoup de soin , à l’imitation de Polidoro et de Maturino , une façade située en face de la maison de la marquise di Massa , près de la statue de maître Pasquin (3).
La troisième année du pontificat de Léon X, Florence donna des fêtes magnifiques pour célébrer la venue de Sa Sainteté. Perino, autant pour revoir sa patrie que pour assister à ces réjouissances, se rendit alors à Florence, et orna un arc de triomphe, que l’on avait élevé à la Santa-Trinità , d’une belle figure haute de sept brasses, en concurrence de Toto del Nonziata, son ancien rival.
Mais bientôt Perino, comparant les allures des Florentins à celles des artistes de Rome, se hâta de retourner dans cette dernière ville. Dès qu’il y fut arrivé, il reprit son travail accoutumé et fit à fresque, à Sanf-Eustachio , près de la douane, un saint Pierre , dont le costume est d’une simplicité
qui n’exclut point une remarquable vigueur de
dessin (4).
Dans ce temps, l’archevêque di Gipri, grand amateur de peinture, résolut de décorer un petit jardin qu’il possédait avec une maison près de la Ghiavica , et qu’il avait déjà enrichie de statues et de divers morceaux antiques. Il appela Perino, et décida avec lui qu’il fallait représenter sur les murs du jardin des Bacchantes, des Satyres, des Faunes, et en un mot des sujets agrestes et poétiques qui pussent concorder avec une statue antique d’un Bacchus assis à côté d’une tigresse, qui formait le principal ornement du lieu. Perino y traça, entre autres choses, des figurines, des grotesques et des paysages ravissants. Get ouvrage, que les artistes ne cesseront jamais d’admirer, le fit connaître aux Fucheri , marchands allemands, qui le chargèrent de peindre une cour et une loge, dans une maison que l’on rencontre en allant à l’église des Florentins.
A la même époque, Messer Marchionne Baldassini, ayant fait construire une belle et commode maison par Antonio da San-Gallo , non loin de Sanf- Agostino, choisit Perino pour y couvrir de fresques une salle tout entière. Après avoir arrêté le prix , Perino aborda ce travail , et ne le quitta que lorsqu’il l’eut heureusement conduit à fin. Il disposa dans la salle des pilastres séparés par de grandes et de petites niches. Ghacune des grandes niches renferme un ou deux philosophes ; les petites niches sont surmontées de têtes de femmes simulant le marbre, et contiennent des enfants. Au-dessus de la
corniche se trouvent des sujets empruntés à l’histoire de Romulus et de Numa Pompilius. Au-dessus de la cheminée y on voit la Paix brûlant des armes et des trophées. Ces peintures furent très-estimées du temps de Messer Marchionne, et elles sont encore de nos jours très-admirées par les artistes et par les connaisseurs.
Dans le monastère des religieuses de Sant’-Anna, Perino peignit à fresque une chapelle , et à Santo- Stefano* del-Cacco, pour une dame romaine, un tableau d’autel représentant le Christ mort sur les genoux de la Vierge. Il introduisit le portrait de la donatrice dans cette composition qui est exécutée avec une extrême facilité.
A cette époque, Antonio da San-Gallo ayant reçu mission de faire décorer , par qui bon lui semblerait, un tabernacle qu’il venait de construire à l’encoignure de la maison connue sous le nom de l’Imagine-di-Ponte, alloua cet ouvrage à Perino qui lui parut être le plus habile de tous les jeunes gens d’alors. Perino y représenta le Couronnement de la Vierge avec un Chœur d’ Anges et de Séraphins semant des fleurs; puis, sur l’une des parois, il figura un saint Sébastien , et sur l’autre, un saint Antoine. Ces fresques sont d’une rare beauté, et ne le cèdent à aucune des autres productions de Perino (5).
Notre artiste peignit ensuite à l’huile , pour un protonotaire, une Descente de croix destinée à une chapelle de la Minerva. Il traita ce sujet avec toute l’application imaginable. Il montra le Christ déjà déposé à terre, au milieu des Maries, des Nico-
dèmes et de divers personnages dont les gestes et les attitudes dénotent la plus amère douleur. Mais il déploya surtout un talent divin dans les figures des deux larrons crucifiés. On croirait voir de véritables cadavres; le jeu des muscles et des nerfs rappelle, de la manière la plus énergique et la plus vraie , les souffrances qui ont précédé la mort. En outre, le paysage, sur lequel s’étendent d’épaisses ténèbres, ne laisse rien à désirer. Malheureusement il est difficile d’apprécier aujourd’hui les qualités de cette composition ; l’inondation qui eut lieu à Rome, après le sac de cette ville, le couvrit à moitié, amollit l’enduit , gonfla le panneau , et fut cause que la peinture s’écailla au point qu’on ne peut s’empêcher d’éprouver un profond chagrin en regardant ce tableau; car, sans cet accident, on ne manquerait pas de le mettre au nombre des merveilles de Rome (6).
Pendant que l’on reconstruisait San-Marcello de Rome sous la direction de Jacopo Sansovino, les Servîtes, auxquels appartenait cette église, chargèrent Perino de peindre, dans une des chapelles qui étaient déjà terminées, un saint Joseph et un saint Philippe, dans des niches entre lesquelles se trouvait une Madone grandement vénérée. Perino s’acquitta de cette tâche avec bonheur, et en outre plaça sur un dé, au milieu de la paroi, un Enfant debout portant sur ses épaules des festons qui courent jusqu’aux angles
* Les Italiens nomment Nicodèmes tous les hommes et Maries toutes les femmes qui , dans un tableau, assistent soit à la descente de croix, soit à rensevelissement du Christ.
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de la chapelle où iis sont tenus par deux autres Enfants assis. Ces figures ont tant de grâce , de vivacité et de fraîcheur , qu’on les prendrait pour la nature meme plutôt que pour une peinture. Jamais la fresque n’a produit rien de plus beau que ces enfants ; leurs yeux sont vivants, leurs corps se meuvent, leurs bouches vont parler : la nature s’avoue vaincue par l’art. Cet ouvrage accrut considérablement la renommée et le crédit de Perino , bien qu’il eût déjà fourni maintes preuves de son habileté et de son génie.
Grâce au succès qu’il obtint, Lorenzo Pucci, cardinal de Santiquattro , lui confia le soin de peindre à fresque la Vie de îa Vierge, dans une eliapelle de la Trinità , couvent des religieuses de l’ordre de saint François de Paule. Perino conduisit à fin toute la voûte et une paroi, et, de plus, il exécuta, au dehors de la chapelle , au-dessus d’un arc , un Isaïe et un Daniel hauts de quatre brasses. Ces prophètes sont aussi parfaitement dessinés et coloriés qu’on peut l’attendre d’un grand maître. Isaïe, les regards fixés sur un livre, la tête appuyée sur la main, respire cette mélancolie qu’engendre l’étude. Daniel , immobile , demande au ciel la science nécessaire pour éclairer le peuple. Entre les deux prophètes sont les armoiries du cardinal tenues par deux enfants que l’on croirait en relief. La voûte est divisée en quatre compartiments : le premier renferme la Conception de la Vierge; le second, sa Nativité; dans le troisième on voit Marie gravir les degrés du Temple; le quatrième contient son Mariage avec saint Joseph.
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Sur l’une des parois ^ Perino représenta la Visitation. On admire surtout dans ce tableau les personnages qui ont grimpé sur certains soubassements pour mieux contempler les saintes femmes. Les autres figures et les accessoires d’architecture ne sont pas non plus dépourvus de qualités. Perino, étant tombé malade, ne put décorer les autres parois de la chapelle, et, lorsqu’il recouvra la santé, la peste éclata à Rome , l’an 1 5a3 , avec tant de violence , qu’il dut s’éloigner pour sauver sa vie.
L’orfévre Piloto, son intime ami, déjeunant avec lui un matin , lui conseilla de se réfugier à Florence qu’il n’avait pas visitée depuis longues années, et où il devait avoir à cœur de se faire connaître et de laisser quelque témoignage de son talent. L’idée de revoir sa patrie sourit à Perino , bien que ses bienfaiteurs, Andrea de’ Geri et sa femme, y eussent été enlevés par la mort. A peu de temps de là il se rendit donc à Florence avec le Piloto. Ce ne fut pas sans une vive satisfaction qu’il retrouva les vieux tableaux qu’il avait étudiés dans son enfance , et il considéra avec non moins de plaisir les productions des nouveaux maîtres qui étaient alors le plus en renom dans la ville, et en concurrence desquels, grâce à ses amis , il allait bientôt avoir à exécuter un travail , comme nous le dirons plus bas.
Un jour, une foule de peintres, d’architectes, d’orfévres et de sculpteurs, se réunirent, ceux-ci pour faire une espèce d’escorte d’honneur à Perino et pour recueillir ses paroles , ceux-là pour comparer les maîtres de Rome avec ceux de Florence , et le
plus grand nombre pour écouter les louanges et les critiques que les artistes ont coutume de se distribuer les uns aux autres. Après avoir été tous de compagnie examiner les peintures anciennes et modernes de diverses églises, ils arrivèrent au Carminé, dans la chapelle de Masaccio. Chacun prononça l’éloge de ce maître, et tous s’émerveillèrent de la beauté de son dessin et de son coloris, et de ce qu’il avait su vaincre facilement les difficultés de l’art sans avoir vu d’autres ouvrages que ceux du Giotto. Puis ils ajoutèrent que , de tous les successeurs du Giotto, pas un seul n’avait encore égalé la vigueur de son relief, la hardiesse et l’habileté de son exécution. Perino, enchanté de la tournure que prenait la conversation, leur répliqua : « Loin «de nier les qualités de Masaccio, je lui en accorde «encore plus que vous ne lui en attribuez; mais «que personne n’ait égalé sa manière, c’est ce que «je nierai toujours; et, s’il est permis de le dire sans « offenser personne, j’affirmerai que je connais quan- « tité de maîtres dont les peintures l’emportent de «beaucoup sur celles-ci, et par la hardiesse, et par « la grâce, et par la beauté. Je suis fâché ( moi qui» « n’occupe pas le premier rang dans le métier) , je « suis fâché qu’il n’y ait pas ici , près de ces fresques, «un endroit où l’on puisse faire une figure; car,
« avant de quitter Florence, j’essaierais de vous of- « frir les moyens de juger si personne n’a égalé Ma- « saccio. »Un des auditeurs, qui passait pour le plus habile peintre de Florence, curieux de voir les ouvrages de Perino, et peut-être désireux de le con-
fondre j lui répondit : « Il est vrai que tout est plein ccici, mais vous pouvez prouver ce que vous avez (c avancé, en faisant un Apôtre là-bas, à côté du saint « Pierre de Masolino , proche de la fenêtre , ou à « côté de ce saint Paul de Masaccio, qui ne le cède « à aucune des figures de la chapelle. » Tous les assistants poussèrent Perino à se mettre à l’œuvre, en lui jurant que, si sa manière était la meilleure, ils abandonneraient sans hésiter la vieille erreur qu’ils nourrissaient depuis si long-temps. Enfin le principal interlocuteur de Perino lui dit qu’il ne devait point se refuser à éclairer tant de gens, et que les deux semaines que lui coûterait sa figure lui vaudraient leurs éloges pendant nombre d’années. En parlant ainsi, cet homme était convaincu que Perino ne produirait rien de bien supérieur à ce que faisaient les bons maîtres du jour; néanmoins notre artiste accepta l’épreuve. On appela alors Messer Giovanni de Pise, prieur du couvent, et on lui demanda la permission de disposer de l’espace nécessaire à la fresque projetée , ce qu’il accorda le plus courtoisement du monde. Perino prit aussitôt ses mesures en hauteur et en largeur , puis l’on se sépara. Perino dessina donc et termina avec soin, sur un carton, un saint André qu’il s’apprêtait à peindre lorsqu’il fallut qu’il songeât à exécuter une fresque que ses amis, comme nous l’avons noté plus haut, lui avaient fait allouer pour qu’il laissât à Florence un souvenir de son génie, et peut-être aussi dans l’espoir que les chefs de la cité lui confieraient quelque travail important.
Il y avait, dans le couvent des Camaldules, un oratoire dédié aux Martyrs, sur Fune des parois duquel une certaine confrérie voulait faire représenter ces glorieux défenseurs de la foi envoyés au supplice par deux empereurs romains. C’est cette entreprise qui avait été offerte à Perino , et, malgré la mesquinerie du prix, il s’en était chargé, séduit par la richesse du sujet , et entraîné par les sollicitations de ses amis qui lui remontrèrent que cet ouvrage dévoilerait tout son mérite à ses compatriotes auxquels il était inconnu , et aux artistes florentins qui ne le connaissaient que de réputation. Perino fit d’abord un petit dessin d’une beauté divine, et ensuite un grand carton sur lequel il conduisit entièrement à fin, et avec un soin merveilleux, toutes ses figures principales , en se servant habilement du blanc du papier pour former ses lumières. Les deux empereurs condamnent à la croix tous les prisonniers. Ces malheureux se tiennent devant le tribunal, les uns debout , les autres agenouillés ou courbés ; ceux-là tremblant de tous leurs membres en pensant aux tortures qui les attendent. Les vieillards sont animés du courage qu’inspire la foi ; les jeunes gens sont abattus parla crainte de la mort ; d’autres expriment énergiquement les souffrances que leur causent les liens dont ils sont garrottés. Le gonflement des muscles, et jusqu’à la sueur froide de la mort , sont admirablement rendus. Les soldats qui traînent ces infortunés au tribunal ou au supplice respirent une joie impie et féroce; ils sont vêtus et armés à l’antique , ainsi que les empereurs. Leurs
cuirasses, leurs casques, leurs boucliers, leurs chaussures , leurs habillements , sont dessinés avec toute la perfection imaginable. Les artistes et les connaisseurs avouèrent que ce carton était le plus beau quils eussent jamais vu après celui que Michel-Ange Buonarroti avait exécuté à Florence pour la salle du conseil.
Tout en achevant ce dessin, Perino fit broyer des couleurs à Fhuiie pour peindre, en guise de récréation, une Madone qu’il destinait à son ami Piloto, et qu’il termina à moitié.
Depuis longues années Perino était intimement lié avec Ser Raffaello di Sandro, chapelain de San- Lorenzo, lequel porta toujours une vive amitié aux artistes. Comme Perino n’avait point de demeure fixe à Florence, où il logeait tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, Ser Raffaello l’invita à venir habiter sa maison et s’asseoir à sa table. Perino y consentit, et demeura plusieurs semaines avec lui. Sur ces entrefaites, la peste ayant éclaté en divers quartiers de Florence , Perino effrayé résolut de fuir la contagion. Avant de partir , il voulut rembourser à Ser Raffaello la dépense qu’il lui avait occasionnée, mais le généreux chapelain repoussa ses offres et lui dit : « Un bout de croquis de ta main me suf- «fira. w Voyant cela, Perino prit une grosse toile, de quatre brasses environ, qu’il fixa sur un mur^ entre les deux portes d’un petit salon , et, dans l’espace d’un jour et d’une nuit , il y peignit, en couleur de bronze , le Passage de la mer Rouge. D’un côté il représenta Pharaon submergé avec ses chars
et ses cavaliers; les uiîs nagent couverts de leurs armes , les autres nus ; ceux-là s’attachent au cou des chevaux , et déploient tous leurs efforts pour échapper aux flots. De l’autre côté de la mer, Moïse, Aaron et le peuple hébreu rendent grâces à Dieu. Perino donna cette composition à Ser Raffaello qui la reçut avec autant de plaisir que si c’eût été le prieuré de San-Lorenzo. Cette toile , qui est trèsestimée , tomba , après la mort de Ser Raffaello , entre les mains de son frère Domenico di Sandro, le charcutier. En quittant Florence , Perino fut malheureusement forcé de renoncer à sa fresque des Martyrs, qu’il aurait certainement terminée si elle eût dû être exécutée en tout autre endroit que chez les Camaldules. Mais comme les officiers de la Santé avaient pris le couvent même des Camaldules pour les pestiférés, Perino ne fut pas le moins du monde tenté de risquer sa vie pour acquérir une plus grande réputation à Florence , satisfait d’ailleurs qu’il était d’avoir prouvé son talent comme dessinateur. Son carton resta chez l’orfévre Giovanni di Goro, son ami, lequel mourut de la peste. Il passa ensuite au Piloto, qui le montra pendant long-temps aux curieux et aux amateurs comme une chose précieuse; mais je ne sais ce qu’il est devenu après la mort du Piloto.
Perino chercha çà et là un refuge contre la contagion , durant plusieurs mois qu’il employa fructueusement à dessiner et à étudier. Aussitôt que le fléau eut disparu, notre artiste retourna à Rome, oû il entreprit des ouvrages de peu d’importance que je ne mentionnerai pas autrement.
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L’an 15^3, Perino fut chargé de nombreuses entreprises lorsque Clément VII vint ranimer la peinture et la sculpture qu’Adrien VI , son prédécesseur, avait en telle haine, que , sous son règne, aucun artiste ne trouva l’occasion de déployer son génie , ainsi que maintes fois déjà nous l’avons dit. Peu de temps après l’élection du nouveau pontife, on délibéra si l’on choisirait, à la place de Raphaël d’Urbin qui était mort, Jules Romain et le Fattore pour présider à la distribution des travaux. Sur ces entrefaites, Perino peignit à fresque , au-dessus de la porte du cardinal Gesarino, les armoiries du pape avec une si rare perfection, que Jules et le Fattore craignirent qu’on ne le leur préférât; car, si l’on savait qu’ils étaient disciples de Raphaël et héritiers de ses biens , on n’ignorait pas non plus qu’ils n’avaient pas hérité de sa grâce et de son habileté. Jules et le Fattore résolurent alors de s’allier Perino. C’est pourquoi, l’an i525, à l’époque du jubilé , le Fattore donna sa sœur Caterina en mariage à Perino, afin de cimenter par la parenté l’amitié qu’il avait contractée avec lui depuis long-temps.
Le succès obtenu par les fresques que Perino avait jadis exécutées , à San-Marcello , engagea le prieur de ce couvent et les chefs de la confrérie del Crocefisso à lui confier la décoration d’une chapelle, avec l’espoir qu’il produirait quelque chef-d’œuvre, Perino établit sans retard ses échafaudages, et représenta au milieu de la voûte la Création d’Eve. Adam est couché et plongé dans le sommeil pendant qu’Eve, debout et les mains jointes, reçoit la
bénédiction de Dieu dont Faspect est plein d’une gravité majestueuse. A droite de ce tableau Perino peignit un saint Marc et un saint Jean, mais il n’acheva pas la tête et un bras de ce dernier. Entre ces deux évangélistes , il plaça deux beaux enfants tenant un candélabre. Pendant l’exécution de ce travail , Perino eut à lutter contre la maladie et contre une foule de ces accidents qui nous arrivent journellement , sans compter la pénurie d’argent où le laissa, dit-on, la confrérie del Crocefisso. Les choses durèrent ainsi jusqu’en 15^7, époque à laquelle le sac de Rome réduisit quantité d’artistes à la dernière extrémité, et causa la ruine d’une foule de chefsd’œuvre. Perino, accompagné de sa femme et de sa petite fille , cherchait à échapper à cette épouvantable bagarre, quand il tomba entre les mains des vainqueurs qui le rançonnèrent si cruellement qu’il pensa en devenir fou. La terreur dont il avait été frappé était si grande, qu’une fois la tempête apaisée il se trouva incapable de s’occuper sérieusement de son art; néanmoins il fit quelques gouaches et diverses fantaisies pour des soldats espagnols. Enfin il reprit son assiette et vécut pauvrement comme les autres.
Seul , au milieu du désastre général , le Baviera , qui possédait les planches de Raphaël, n’avait pas perdu beaucoup. Il vint au secours de Perino en lui commandant une série de dessins représentant les x^mours des Dieux. Ces sujets furent gravés sur cuivre par l’habile Jacopo Garaglio, qui s’attacha à reproduire fidèlement, non seulement la manière
de Perino , mais encore la grâce et l’esprit de ses
conceptions.
Le pape et la plupart des habitants de Rome n’étaient pas encore rentrés dans cette malheureuse ville^ lorsque l’excellent brodeur Niccola de Venise y arriva. Cet artiste , qui était au service du prince Doria , portait une vive amitié à Perino. Il lui conseilla d’aller à Gènes , en lui promettant de lui faire allouer quelque travail important par le prince qui était grand amateur de peinture, et qui plusieurs fois avait manifesté la volonté de faire richement décorer un palais. Perino, accablé d’infortunes, ne désirait rien tant que de sortir de Rome ; aussi n’eut“il pas besoin d’ètre pressé bien chaudement pour se déterminer à partir avec Niccola. Il laissa donc sa femme et sa fille à ses parents, et se rendit à Gènes où il fut présenté par Niccola au prince Doria, qui l’accueillit avec la plus vive satisfaction. Le prince et Perino, après maintes conférences, décidèrent que l’on commencerait de suite à enrichir de stucs et de peintures à l’huile et à fresque, un palais que je vais essayer de décrire le plus brièvement possible.
A l’entrée du palais est une porte dorique , en marbre, surmontée d’un écusson que tiennent des femmes sculptées par Silvio de Fiesole , d’après les dessins de Perino. Les colonnes, l’entablement et le fronton , furent également exécutés d’après les modèles de notre artiste, par Maestro Giovanni de Fiesole. En pénétrant sous la porte, on trouve un vestibide dont la voûte est couverte de stucs et de
grotesques, et dont les arcades renferment des sujets guerriers. A gauche du vestibule est un escalier splendidement orné de petits grotesques, de figurines, de mascarons, d’enfants, d’animaux et d’autres fantaisies du meme genre, que Perino savait traiter avec une habileté vraiment divine. Au haut de l’escalier on rencontre une loge magnifique, percée , à chacune de ses extrémités, d’une porte en pierre, au-dessus de laquelle sont peints , dans le fronton , un homme et une femme qui se présentent, l’un de face, et l’autre de dos. La voûte est décorée de stucs et de compartiments ovales contenant des tableaux de la plus rare perfection. Sur les parois on voit les portraits , partie authentiques , partie inventés , des capitaines de la maison Doria. Au-dessus de leurs têtes on lit cette inscription tracée en grandes lettres
d’or : MAGNI VIRI , MAXIMI DVCES OPTIMA FECERE PRO
PATRiA. L’une des deux portes de cette loge conduit dans une salle dont la voûte est ornée de stucs admirables. Au milieu de cette voûte est un Naufrage d’Enée où, sans parler des navires fracassés par la tempête, les efforts désespérés des malheureux qui luttent contre les flots sont rendus avec un art merveilleux. Cette composition est celle par laquelle Perino débuta dans le palais du prince.
Pendant que Perino exécutait le carton de ce naufrage, et travaillait tout à son aise, peu ou beaucoup, à ses figures dont la plupart étaient déjà arrêtées, soit en clair-obscur, soit à la gradine, soit au charbon et au crayon noir ou par un simple trait ; pendant ce temps, dis-je, Girolamo de Trévise^ qui