I . Bargeilo, clief des sbires
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ses appointements ordinaires et les travaux de San- Lorenzo, dont il donna la surveillance à Messer Giovambattista Figiovanni, ancien serviteur des Médicis 5 et prieur de cette église. Michel- Ange rassuré commença, pour gagner l’amitié de Baccio Valori , un Apollon en marbre haut de trois brasses. Le duc de Florence possède aujourd’hui ce morceau précieux, qui est presque entièrement terminé.
Pendant le siège de Florence, Michel -Ange avait achevé le tableau qu’il destinait au duc de Ferrare. Ce prince, craignant que ce chef-d’œuvre ne devînt la proie du vainqueur, l’envoya chercher par un de ses gentilshommes. Michel-Ange l’accueillit gracieusement, et lui montra un grand tableau où il avait représenté, avec un soin extrême, Léda embrassant Jupiter transformé en cigne. Ce noble personnage lui dit : « Oh ! c’est bien peu de « chose ! — Quel est donc votre métier » ? demanda Michel-Ange. « Je suis marchand, » répondit l’autre, d’un air à donner à entendre qu’il méprisait l’industrie des Florentins. Michel-Ange, le comprenant fort bien , lui répliqua aussitôt : « Eh bien , Messer « marchand , vous ferez aujourd’hui un mauvais mar- « ché pour votre patron, sortez d’ici. » Il fit présent de ce magnifique tableau à Antonio Mini, son élève, qui , ayant deux sœurs à marier, s’était recommandé à lui. Mini l’apporta en France avec des dessins, des cartons et deux caisses remplies de modèles qu’il reçut également de Michel-Ange. Il vendit, par l’entremise de quelques marchands, le tableau de la Léda, qui est aujourd’hui à Fontainebleau (79).
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Mini étant mort quelque temps après , ces cartons et ces dessins périrent en partie , plusieurs lui furent volés : perte inappréciable, qui priva la France d’une foule de chefs-d’œuvre qui auraient pu lui être si utiles! Le carton de la Léda revint à Florence, et appartient à Bernardo Vecchietti (Bo). Le sculpteur Benvenuto Cellini rapporta quatre morceaux des cartons de la Sixtine qui représentent des figures nues et des prophètes ; on les voit chez les héritiers de Girolamo Albizi (8i).
Michel- Ange jugea bon d’aller trouver à Rome le pape pour se réconcilier complètement avec lui (82). Clément VII lui pardonna tout , et lui dit de retourner à Florence et de mettre la dernière main à la bibliothèque et à la sacristie de San-Lorenzo. Pour accélérer l’achèvement de la sacristie , Michel-Ange appela le Tribolo, Raffaello da Montelupo et Fra Gio. Agnolo, servite, qu’il chargea d’exécuter quatre statues d’après les modèles qu’il avait faits lui-même en terre (83). De son côté, il s’occupait des travaux de la bibliothèque, dont Carota et Tasso de Florence , maîtres habiles , sculptaient en bois le plafond sur ses modèles. Les pupitres de la bibliothèque étaient confiés aux mains expérimentées de Battista del Cinque , et de son ami Ciapino. Enfin le divin Giovanni d’Udines, aidé de ses élèves et de plusieurs autres artistes florentins, donnait ses soins aux stucs de la tribune (84).
Ce fut alors que Clément VII voulut posséder Michel- Ange à Rome, pour lui faire peindre les deux extrémités de la chapelle Sixtine, dont il avait déjà
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décoré la voûte sous Jules IL II désirait voir d un côté le Jugement dernier, et de l’autre la Chute des Anges rebelles ; il savait que Michel- Ange en avait fait plusieurs esquisses depuis long-temps.
Un Sicilien qui resta plusieurs mois au service de Michel- Ange, dont il broyait les couleurs, peignit une fresque d’après un de ces dessins de la Chute des Anges rebelles ; on la voit dans la chapelle de San-Gregorio de l’église de la Trinità. Cet ouvrage est d’une mauvaise exécution , et cependant on trouve je ne sais quoi de terrible et de saisissant dans ces groupes de démons aux formes bizarres et horribles qui sont précipités jusque dans les entrailles de la terre.
Michel-Ange se disposait à commencer les cartons du Jugement dernier, lorsque les agents du duc d’Urbin renouvelèrent leurs persécutions , en l’accusant d’avoir reçu seize mille écus pour le mausolée de Jules II, et d’en avoir pi^fité sans vouloir remplir ses engagements. Il ne demandait pas mieux que d’en finir, et il voulait aussi profiter de cette occasion pour ne pas retourner à Florence, où il avait à redouter l’inimitié du duc Alexandre de Médicis. Ce seigneur lui avait fait dire , par Messer 'Vitelli, qu’il eut à examiner quel serait l’endroit le plus avantageux de la ville pour construire un château et une forteresse , et il s’y était refusé , en répondant que le pape ne lui avait pas donné cette ' commission.
Un traité fut enfin conclu entre les agents du duc d’Urbin et Michel-Ange (85). Il fut convenu que
Ton réduirait le tombeau de Jules lî à une seule faeade, adossée contre le mur de l’église, et que Michel-Ange y mettrait six statues de sa main. On ajouta une clause qui portait que le pape pourrait employer notre artiste à Florence ou partout ailleurs pendant quatre mois de l’année. Toutefois de nouveaux empêchements arrêtèrent encore l’exécution de ce traité. Clément VII, voulant jouir des derniers efforts du génie de Michel-Ange, le faisait travailler au carton du Jugement dernier; il ne pouvait donc s’occuper que furtivement des statues du mausolée.
Cependant Clément VII étant mort en 1 533 (86), Michel-Ange crut alors retrouver sa liberté et pouvoir achever tranquillement le tombeau de Jules. Mais Paul III, à peine installé sur le trône pontifical , l’envoya chercher, et, après lui avoir fait l’accueil le plus bienveillant, l’engagea à lui consacrer ses talents. Buonarroti lui répondit que cela était impossible, qu’un traité l’obligeait de finir le mausolée de Jules IL Sa Sainteté se mit en colère et lui dit : « Voilà « trente ans que j’ai ce désir; maintenant je suis pape, (c et il ne me sera pas permis de le satisfaire! je déchicc rerai ce traité, et j’entends que tu m’obéisses ! »
Michel-Ange , ainsi pressé , fut tenté de quitter Rome, et de chercher quelques moyens pour pouvoir enfin terminer le tombeau. Cependant la juste crainte qu’il avait de la puissance du pape le retint à Rome ; il espérait le contenter par des paroles , et le voyant fort vieux , il croyait qu’un nouveau pontife lui rendrait bientôt sa liberté.
Paul III se rendit un jour avec dix cardinaux à son atelier, et fut étonné de la beauté des statues du mausolée. En voyant le Moïse , le cardinal de Mantoue s’écria qu’il suffisait pour immortaliser Jules II. Lorsque Sa Sainteté eut ensuite examiné les cartons du Jugement dernier, elle renouvela ses instances pour attacher Michel- Ange à son service , et l’assura quelle ferait si bien, que le duc d’ürbin se contenterait de trois statues de sa main , et permettrait que les autres fussent exécutées d’après ses modèles par d’habiles artistes. Paul III obtint en effet des agents du duc un nouveau contrat ratifié par Son Excellence, et Michel- Ange s’engagea volontairement à payer les trois statues qui restaient à faire. Il déposa meme à la banque des Strozzi quinze cents quatre-vingts ducats pour l’achèvement du tombeau ; il aurait pu s’en dispenser, mais il se trouvait heureux d’étre débarrassé de cette longue et malencontreuse entreprise; ce monument fut donc enfin terminé de la manière suivante dans l’église de San- Pietro-in-Vincoli.
Les quatre esclaves qui entraient dans la première composition furent remplacés par des Termes, avec divers ornements d’architecture. Les niches, qui devaient d’abord être occupées par des Victoires, renfermèrent la Vie active et la Vie contemplative. Entre ces deux figures , qui coûtèrent moins d’une annnée de travail à Michel-Ange, se trouve l’admirable statue de Moïse, dont nous avons déjà parlé. La Vie active , sous le nom de Lia , fille de Laban , tient d’une main un miroir, pour signifier que toutes
nos actions doivent être faites avec considération , et de Fautre, une guirlande de fleurs, pour couronner nos vertus. La Vie contemplative , sous le nom de Hachel, indique, par son genou ployé, par l’attitude de sa tête , et ses bras levés au ciel , vers quel but tendent ses pensées. La figure du pape , ouvrage de Maso del Bosco , est représentée couchée sur le second étage du monument. Au-dessous, et dans une niche , est un groupe de la Vierge avec l’enfant Jésus , sculpté par Scherano da Settignano , d’après le modèle de Michel- Ange. Dans les deux autres niches collatérales de cet étage , au-dessus de la Vie active et de la Vie contemplative , on voit un Prophète et une Sibylle : Baffaello da Montelupo fut Fauteur de ces deux grandes statues assises, dont Michel- Ange fut peu satisfait. Tel est ce mausolée, que terjnine un entablement avec les armes du pape, et des candélabres de marbre. Gomme il était adossé au chœur, Michel -Ange, pour la commodité des moines qui desservaient l’église , pratiqua, au-dessus du Prophète et de la Sibylle , des fenêtres qui laissent voir le célébrant. Ce monument, dont l’histoire est si longue, produit un assez bon effet; mais qu’il est loin du premier dessin de Michel- Ange (87)!
Revenons maintenant à Paul III. Ce pontife voulut absolument que Buonarroti continuât les travaux de la Sixtine , ordonnés par son prédécesseur Clément VIL II désirait enlever les armes de Jules II , qui se trouvaient dans cette chapelle, pour les remplacer par les siennes; mais Michel- Ange s’y refusa , en disant que ce n’était pas bien , que cet
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honneur était dû a Jules et à Clément. Paul III, loin d’étre blessé par cette franchise , fut plein de respect pour celui qui avait le courage de lui résister.
Il existe tant de copies et de gravures du Jugement dernier , qu’il serait inutile de perdre du temps à en donner une description détaillée. Nous nous occuperons donc seulement des principales parties de cette immense composition, où Michel- Ange s’attacha à représenter les attitudes les plus variées du corps humain. Tout entier à la plus grande difficulté de l’art qui réside dans l’imitation des formes humaines, il négligea l’agrément du coloris, et les choses de caprice et de fantaisie , et enseigna quelle route on doit prendre pour arriver à la perfection.
Michel-Ange avait presque achevé le Jugement dernier, lorsque Paul III alla le visiter, accompagné de Messer Biagio da Cesena , son maître des cérémonies. Sa Sainteté ayant demandé à ce scrupuleux personnage ce qu’il pensait de cette peinture, il répondit que cette foule de figures nues était très mal placée dans un lieu si respectable, et qu’elle convenait mieux à une salle de bains ou à une taverne qu’à la chapelle du pape. Aussitôt que Paul III fut sorti , Michel-Ange , pour se venger de ce méchant propos , jeta Messer Biagio, sous la forme de Minos, au milieu d’un groupe de démons (88). Biagio se plaignit au pape, et supplia l’artiste de passer l’éponge sur cette figure ; mais ses instances furent vaines , et il se vit condamné à l’immortalité (89).
Dans ce temps, Buonarroti se laissa tomber de
son échafaud , et se blessa à la jambe. De douleur et de dépit, il ne voulait se laisser soigner par personne; un de ses amis, Messer Baccio Rontini, médecin florentin , en fut instruit. Touché de compassion , il alla un jour frapper à sa porte, et, comme personne ne lui répondit, il parvint par des détours secrets jusqu’à Michel -Ange, qu’il trouva tout désespéré. 11 le pansa , et ne consentit à le quitter qu’après l’avoir guéri complètement (90). Dès que Michel-Ange fut rétabli, il se livra sans relâche à son travail et le termina peu de mois après.
Le désespoir des réprouvés , la joie des élus, sont exprimés dans cette peinture avec une telle énergie, que l’on croit voir réalisé ce vers du Dante :
Morti li morti, et i vivi parean vivi.
Certes , Michel-Ange se surpassa lui-même dans cette sublime conception. II s’était profondément pénétré de l’horreur qui doit régner en ce jour terrible où les méchants recevront leurs châtiments.
Plusieurs figures nues portent tous les instruments de la passion , la croix , la colonne , la lance, l’éponge, les clous, et la couronne d’épines. Le Christ, assis, se retourne et jette un regard courroucé sur les pécheurs cju’il maudit. Près de lui , sa mère semble entendre avec effroi la sentence qui condamne ces malheureux. A l’entour se tiennent les prophètes et les apôtres, parmi lesquels on remarque Adam , père des nations qui doivent être jugées, et saint Pierre, fondateur de la religion qui
les juge ; saint Barthélemi montre sa peau écorchée^ saint Laurent , et une foule de saints et de saintes se félicitent d’avoir obtenu le bonheur éternel. Plus bas, les sept Anges, dont parle saint Jean l’évangéliste , sonnent de la trompette, et leur aspect menaçant inspire la terreur ; les Sept péchés mortels, sous la forme de démons, combattent et entraînent dans les enfers les âmes qui volent vers le ciel ; les morts ressuscitent et reprennent leurs os et leur chair. Puis on aperçoit Caron (91) sur sa barque , frappant impitoyablement avec son aviron les misérables passagers que lui amènent les démons. Michel-Ange avait emprunté cette allégorie aux vers suivants du Dante :
Caron demonio , cou occhi di bragia
Loro accennando , tutte le raccoglie ;
Batte col remo qualunque s’adagia.
Quelle variété Michel -Ange a su déployer dans toutes ces têtes de démons! Avec quel art il a su imprimer sur le front des coupables les remords du crime et la crainte du châtiment! Quelle harmonie règne dans cette vaste page, qu’on croirait conçue et exécutée en un jour! Il serait vraiment impossible de décrire cette foule de figures, où toutes les affections humaines sont si admirablement exprimées. Les envieux, les avares, les débauchés se reconnaissent facilement. Certes, avant d’écrire ce grand poème, Michel-Ange avait bien étudié le cœur humain. Cette sublime peinture doit servir de modèle dans notre art , et la divine
Providence fit ce présent au monde pour montrer combien d’intelligence elle peut départir à certains hommes quelle envoie sur la terre. Le plus savant dessinateur tremblera en contemplant ces contours hardis , ces raccourcis merveilleux. En présence de cette œuvre céleste , les sens se trouvent paralysés, et on se demande ce que peuvent être celles qui se sont faites et qui se feront. On peut s’appeler heureux , quand on a vu ce prodige de l’art et du génie. Oh! fortuné Paul III, le ciel t’a permis de protéger cette gloire ! ton nom vivra éternellement à côté de celui de Buonarroti , dont la renommée remplit déjà l’univers.
Au grand étonnement de Rome et du monde entier, Michel-Ange découvrit le Jugement dernier, après huit années de travail, le jour de Noël i54i. Je quittai Venise, la même année, pour aller admirer ce chef-d’œuvre, qui me plongea dans la stupeur (gy.
Paul III avait fait construire, par Antonio da San-Gallo, une chapelle, appelée la Pauline, dans laquelle il voulut que Michel-Ange peignît à fresque deux grands tableaux.
Le premier représente la Conversion de saint Paul. Au milieu de deux groupes d’anges, on voit le Christ, dont la voix a presque foudroyé Paul, que son coursier vient de jeter à terre ; le cheval effrayé entraîne un personnage qui tente vainement de l’arrêter ; des soldats s’empressent autour de Paul pour le relever; d’autres, frappés d’épouvante, prennent la fuite (qS).
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Le second sujet est le Crucifiement de saint Pierre. Le martyr est étendu, la tête en bas, sur l’instrument du supplice, que soulèvent les bourreaux, pour en placer l’extrémité dans le trou qu’ils ont pratiqué en terre (94)-
Dans ces compositions , Michel-Ange s’est attaché uniquement , comme nous l’avons déjà fait remarquer ailleurs , à arriver à la perfection de son art , sans s’inquiéter des accessoires de paysages, d’arbres ou de fabriques, comme s’il eût craint d’abaisser son génie à de semblables détails. Je me rappelle que Michel-Ange se plaignait d’avoir éprouvé de grandes fatigues en exécutant ces tableaux : <c La (c peinture, et surtout la fresque, me disait-il, ne concc vient point aux vieillards, w II avait chargé Perin del Vaga d’enrichir la voûte de la Pauline de stucs et d’ornements dont il lui avait donné les dessins ; mais ce projet, qu’approuvait Paul III, traîna en longueur et ne fut pas réalisé. Nombre d’ouvrages restent ainsi inachevés , non seulement par l’irrésolution des artistes , mais encore par le peu d’intérêt qu’y portent les princes qui devraient les surveiller.
Paul III avait commencé à fortifier Borgo, et tint un jour conseil avec plusieurs seigneurs et Antonio da San-Gallo ; il exigea aussi que Michel- Ange s’y trouvât , se rappelant qu’il avait dirigé les fortifications du mont San-Miniato, lors du siège de Florence. Après une discussion vive et animée, Michel-Ange fut invité à donner son avis. Il exprima avec franchise une opinion entièrement contraire à celle de San-Gallo et de quelques autres. San-Gallo,
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piqué J répondit qu’il pouvait se mêler de peinture et de sculpture, mais qu’il n’entendait rien aux fortifications. Michel -Ange lui répliqua que, au contraire, son savoir en peinture et en sculpture se réduisait à fort peu de chose, mais que , pour l’art des fortifications, il avait déjà prouvé qu’il en savait plus que toute la famille des San-Gallo en masse; et , en présence du pape , il reprocha à son adversaire toutes les bévues qu’il avait déjà commises. La dispute s’échauffa au point que Paul III fut obligé de leur imposer silence. Quelque temps après , Michel- Ange apporta , pour les fortifications de Borgo , un dessin , qui fut cause qu’on abandonna celui de San-Gallo, et par suite la construction de la porte de l’église de Santo-Spirito, qu’il avait commencée (qS).
La vieillesse était venue arrêter le pinceau de Michel- Ange, et cependant son génie ne pouvait rester oisif. Il se mit donc à ébaucher quatre figures en marbre, plus grandes que nature, pour s’amuser et passer le temps , disait-il , et parce que l’exercice du maillet l’entretenait en bonne santé. Ce groupe représente le Christ descendu de la croix, soutenu sur les genoux de la sainte Vierge accompagnée de Nicodème et d’une des Maries. Buonarroti laissa inachevé cet ouvrage divin , comme nous le raconterons plus tard , quoiqu’il voulût le faire servir à orner un autel, au pied duquel aurait été sa sépulture (96).
Antonio da San-Gallo étant mort, en i546, le pape et les administrateurs de Saint-Pierre délibérèrent sur le choix de l’architecte à qui ils devaient
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confier la conduite de cette grande basilique. Enfin Sa Sainteté, inspirée, je crois, par Dieu meme, résolut de s’adresser à Michel -Ange, qui refusa d’abord ce fardeau , en alléguant qu’il n’était point architecte ; mais ses prières et ses excuses furent inutiles, le pape le força d’accepter, et de se dévouer à cette entreprise malgré toute sa répugnance.
Un jour, Michel-Ange se rendit à Saint-Pierre, pour examiner le modèle en bois qu’avait fait San- Gallo, et y trouva toute la secte San-Gallesque qui, après l’avoir accablé de félicitations et de compliments, finit par lui dire que le modèle de San-Gallo était un pré où il y avait toujours à paître. « Vous avez « raison, » répondit Michel -Ange. Il expliqua ensuite à ses amis, qu’il entendait par là que c’était un pâturage pour les moutons et les bœufs qui ne comprennent rien aux arts. Depuis, il osa dire publiquement que le San-Gallo n’avait point donné assez de jour à l’édifice, et avait hérissé sa composition d’un amas de colonnes, de pyramides, et de pointes , qui se ressentaient plus de la manière barbare et tudesque, que du beau style antique ou du bon goût moderne. Il ajoutait, enfin, que l’on pouvait économiser cinquante années de travail, et trois cent mille écus, pour achever cette église, tout en lui donnant plus de majesté et de grandeur; et il le prouva en exécutant le modèle, qui fut définitivement mis en œuvre. Il n’employa que quinze jours à le faire, et n’y dépensa que vingtcinq écus. Celui de San-Gallo avait coûté plus de quatre mille écus , et avait demandé plusieurs an-
nées. On comprendra facilement que la bâtisse du San-Gallo était une vraie boutique., où il aurait été permis d’exercer un commerce honteux, et de gagner toujours en ne la finissant jamais (97). Toutes ces saletés révoltèrent la probité de Michel- Ange, qui, avant d’accepter le titre d’architecte de Saint- Pierre, dit un jour hautement aux agents de la fabrique , qu’il leur conseillait de réunir tous leurs efforts pour l’exclure de cet le place , parce que le premier usage qu’il ferait de son pouvoir serait de les chasser. Ces propos irritèrent, comme on peut le croire , tous ces gens-là contre lui , et leur haine s’accrut encore de jour en jour, lorsqu’ils le virent changer tout au dedans et au dehors. Ils ne cessèrent d’inventer mille sujets de persécutions, ainsi qu’on le dira en temps et lieu (98).
Enfin, Paul III, par un motu proprio^ le créa architecte en chef, et lui accorda la liberté de faire, de défaire, d’augmenter, de diminuer, de changer tout à son gré, et en un mot de disposer des hommes et des choses avec une autorité sans bornes (99). Michel-Ange répondit à la confiance de Sa Sainteté par un grand acte de désintéressement : il exigea qu’il fut inséré dans le motu proprio qu’il remplirait gratuitement ses fonctions. Plusieurs fois le pape lui envoya de riches présents , pour lui tenir lieu des appointements qu’il avait refusés ; mais jamais il ne consentit à les accepter, comme le certifient Messer Alessandro Ruffini, alors camérier de Paul III, et Messer Pier Giovanni Aliotti, évêque deForli (100).
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Le nouveau modèle fut approuvé par le pape et par tous les gens de goût, au grand dépit de certains prétendus connaisseurs qui le blâmèrent. Michel-Ange fortifia les quatre gros massifs de maçonnerie laissés par Bramante et Antonio da San-Gallo, qu’il trouvait trop faibles pour supporter la coupole. Il termina les deux escaliers en limaçon qui conduisent au sommet des voûtes , et sut leur donner une pente si douce, que les bétes de somme peuvent les gravir facilement (loi). Bientôt encore il acheva son grand entablement dans l’intérieur, les hémicycles des deux croisées voûtés en pierre , les com^» partiments de leurs voûtes et leurs chapelles avec les fenêtres qui les éclairent (102); ensuite il rédusit à trois les huit chapelles projetées par Bramante, Baldassare Peruzzi , Raphaël d’Urbin et Antonio da San-Gallo. Enfin il s’occupa avec soin de toutes les parties de cette fabrique qui pouvaient éprouver quelques changements, et, par une sage et utile prévoyance , il avança toute la bâtisse à un tel degré quelle n’eut plus à craindre les caprices de nouveaux architectes.
Les habitants de Rome désiraient rendre au Capitole son ancien lustre ; Michel-Ange fut chargé de ce soin, et fit un dessin d’une richesse et d’une beauté rares. Il commença par établir le soubassement du bâtiment situé en face de la grande montée, et qu’on appelle le palais du Sénateur. En avant , il construisit un escalier à deux rampes qui conduit au rez-de-chaussée de l’édifice. Devant le perron, figurent sur des piédestaux deux statues antiques,
le Tibre et le Nil , de neuf brasses de proportion ; entre ces deux fleuves, une grande niche est destinée à recevoir une statue de Jupiter (io3). Du côté du midi, le palais des Conservateurs, qui forme une aile du Capitole , présente une riche façade avec des portiques soutenus par des colonnes, et ornés de niches qui doivent renfermer un grand nombre de statues antiques. Du côté du nord, au-dessous de l’église degl’ Aracelli, on élèvera un autre palais semblable à celui-ci, et l’on embellira de statues antiques la montée principale et la terrasse supé- - rieure. Au milieu de la place et au point central des trois corps de bâtiments dont elle est formée, on voit sur un piédestal de forme ovale (io4) la statue équestre en bronze de Marc-Aurèle, que le pape .Paul III fit enlever de la place de Saint- Jean-de- Latran , où Sixte IV l’avait d’abord placée. Après la mort de Michel-Ange, la conduite des travaux du Capitole fut confiée à son grand ami Messer Tommassode’ Cavalieri, gentilhomme romain (io5).
Paul III chargea Michel- Ange d’exécuter l’entablement qui devait couronner le palais Farnèse commencé par Antonio San-Gallo. Notre artiste fit donc un modèle en bois de six brasses, dans la grandeur que l’ouvrage devait exiger, et le plaça à l’un des angles du palais, pour l’exposer au jugement du public. L’essai obtint les suffrages du pape et de tous les habitants de Rome. Cet entablement passe pour le morceau le plus excellent en ce genre (io6). San-Gallo étant mort , Michel-Ange eut la direction générale des travaux de ce palais. Au-dessus de la
porte d’entrée , il construisit la grande fenêtre flanquée de belles colonnes de marbre , et décorée des armoiries du pape ; il acheva les trois ordres de la cour, les fenêtres et tous les ornements , et agrandit aussi la salle principale du palais. Pendant qu’il était ainsi occupé, on déterra au milieu des ruines des Thermes d’Antonin, un groupe antique d’un seul bloc, représentant Hercule domptant un taureau, et entouré de divers personnages et d’animaux d’une beauté rare (107). Michel- Ange proposa de le conduire pour le restaurer, sur un terrain qui devait former la seconde cour du palais, et d’en faire le sujet décoratif d’une fontaine; cette seconde cour aurait été ouverte sur la Strada Giulia , et un pont sur le Tibre aurait été construit en face , de sorte qu’à partir de Campo-di-Fiore, place sur laquelle, donne la porte d’entrée du palais Farnèse, on aurait embrassé d’un coup d’œil la première cour, la fontaine élevée au milieu de la seconde, la Strada Giulia, le pont sur le Tibre et au-delà du Tibre, la Farnésina avec ses jardins. Ce projet était digne de Paul III et de Buonarroti.
En 1647, le pape résolut de faire restaurer les statues antiques , destinées à orner son palais ( 1 08). Michel- Ange le supplia de confier ces restaurations à Guglielmo dalla Porta, jeune sculpteur milanais, qui lui avait été recommandé par Fra Bastiano de Venise. Sa demande fut accueillie, et il obtint de plus pour son protégé l’office del Piombo , que la mort de Fra Bastiano venait de laisser vacant. Fra Guglielmo se montra ensuite ingrat envers son bien-
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faiteur, et alla se ranger parmi ses ennemis. Paul III étant mort en 1649, le cardinal Farnèse, son parent, avait chargé FraGuglielmo du soin de lui élever un magnifique tombeau. Cet artiste voulait le placer à Saint-Pierre, sous le premier arc de la nouvelle église, au-dessous de la coupole. Gomme cette disposition nuisait à l’harmonie de l’ensemble , Michel- Ange s’y opposa sagement, mais Fra Guglielmo crut qu’il agissait ainsi par envie, et de là naquit sa haine. Plus tard, il reconnut la vérité des observations de Buonarroti, et je puis le certifier , car l’an I 55o je fus mandé à Rome par Jules III, et consulté sur la question de savoir si ce tombeau devait être mis, comme le désirait Michel- Ange, dans une des niches où l’on voit aujourd’hui la colonne degli Spiritati. Je conseillai meme au pape de faire exécuter son propre tombeau dans une autre niche semblable, en suivant l’ordonnance de celui de Paul III; mais Guglielmo dalla Porta ne se prêta pas à cet arrangement , et fut cause que le mausolée qui lui avait été confié ne fut jamais achevé (1 09).
La même année, le pape Jules III ordonna de construire, dans l’église de San-Pietro-a-Montorio, une chapelle en marbre avec les tombeaux d’ Antonio, cardinal de’ Monti, son oncle, et de Messer Fabiano , son aïeul. Je fis les dessins et les modèles de ces ouvrages , et Sa Sainteté voulut que Buonarroti s’entendît avec moi pour en fixer le prix. Je proposai de confier les ornements à Simon Mosca , et les figures à Raffael Montelupo; mais Michel- Ange trouva que les ornements seraient superflus,
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eî repoussa Montelupo dont le travail l’avait peu satisfait lors de l’exécution du mausolée de Jules II ; il préféra employer Bartolommeo Ammanati , contre lequel il était cependant irrité , parce que , de concert avec Nanni di Baccio, il avait dérobé à Antonio Mini, son élève, un grand nombre de dessins qui lui furent plus tard rendus tous. M’entretenant un jour de cette affaire avec Buonarroti, je lui dis que je ne trouvais point ces jeunes gens coupables , et que si je pouvais, je lui volerais, par amour de l’art, tout ce qui sortait de ses mains; bref, la chose tourna en plaisanterie. Dans ce temps je passais toutes mes journées avec Michel- Ange, et comme c’était l’année sainte , le pape nous avait accordé les doubles indulgences, à condition que nous visiterions à cheval les sept églises; en faisant cette tournée, nous eûmes des entretiens sur l’art très intéressants, que j’ai rédigés en forme de dialogue , et que je publierai dans un moment plus opportun (iio).
La cabale San-Gallesque continuait ses intrigues contre Michel- Ange, et ne cessait de répéter partout qu’il gâtait l’église de Saint-Pierre; mais le pape répondit à ces criailleries , en confirmant le motu proprio de Paul III. 3’avais démontré à Sa Sainteté que Michel-Ange avait au contraire donné la vie à cet édifice, et j’agis de telle sorte que je lui persuadai de ne jamais rien entreprendre sans avoir consulté ce grand artiste.
Je venais de faire imprimer à. Florence les Vies des peintres, sculpteurs et architectes, où, à l’excep-
tion de Michel- Ange , je ne parlais d’aucun artiste vivant. J’offris cet ouvrage à Buonarroti qui l’accepta avec beaucoup de plaisir ; je m’étais servi d’une foule de documents précieux qu’il m’avait donnés luiméme de vive voix. Après avoir lu mon livre, Michel-Ange m’adressa le sonnet suivant, qu’il m’est doux de placer ici , en souvenir de ses bontés :
Se con lo stile e co’ colori avete Alla natura pareggiato Farte,
Anzi aquella scemato il pregio in parte,
Che ’l bel di lei più belle a noi rendete ,
Poichè con dotta man poste vi sete,
A più degno lavoro, a vergar carte,
Quel che vi manca a lei di pregio in parte,
Nel dar vita ad aitrui tutto togliete.
Che se secolo alcuno ornai contese In far belF opre , almen cedale poi ,
Che convien ch’ al prescritto fine arrive.
Or le memorie aitrui, già spente, accese ïornando, fate or che sian quelle , e voi,
Malgrado d’essa, eternalmente vive.
Lorsque je partis pour Florence, je laissai le soin à Michel-Ange de commencer les travaux de Montorio. Je dis à mon grand ami Messer Bindo Altoviti , alors consul de la nation florentine (i t i), qu’il serait bon de déterminer le pape à abandonner son projet de Montorio, pour l’appliquer à l’église de San- Giovanni-de’-Fiorentini ; j’ajoutai que Michel-Ange, à qui j’en avais déjà parlé, m’appuierait de son crédit, et que ce serait un moyen de voir enfin l’achèvement de cet édifice. Mon idée plut à Messer
Bindo, et il la proposa au pape. Il parvint à lui prouver qu’il aurait raison de faire exécuter , dans l’église de San-Giovanni, les tombeaux et la chapelle de Montorio, et qu’il pousserait ainsi les Florentins à terminer cette église ; il ajouta que si Sa Sainteté voulait se charger de la grande chapelle , les négociants en construiraient six autres plus petites , et que le reste irait sans obstacle. Le pape y consentit, alla à Montorio, et manda Michel-Ange à qui j’écrivais chaque jour, et qui me répondait selon le besoin des affaires. Le août i55o, il m’apprit que le pape avait changé d’idée, et du reste je vais rapporter ici sa lettre textuellement :
(c Messer Giorgio , mon cher ami , comme le pape cc ne voulait point entendre parler de l’église de « San-Piero-a-Montorio , je ne vous en écrivis rien, (c sachant d’ailleurs que vous étiez informé de ce qui « se passait par la personne que vous avez ici. Il « convient maintenant de vous dire qu’hier matin « le pape, revenant de Montorio, me fit appeler. Je le (C rencontrai sur le pont, et j’eus avec lui une longue « conversation au sujet des tombeaux qu’on veut y « placer. Il finit par me dire qu’il était décidé à ne « point les mettre dans cette église, mais à San-Gio- « vanni-de’-Fiorentini. Il me demanda mon avis et « un dessin. J’applaudis beaucoup à cette idée , esti- « mant que par ce moyen cette église pourrait être « terminée.
« Quant aux trois lettres que vous m’avez adres- « sées , ma plume ne pourrait répondre à toutes les
<c belles choses que vous me dites. Si j’avais seule- (c ment une partie des qualités que vous m’attri- (( huez, je n’en serais heureux que parce que vous « auriez en moi un serviteur qui vaudrait quelque (c chose. Mais cela ne m’étonne point, depuis que je (c sais que vous ressuscitez les morts , que vous pro- « longez les jours des vivants , ou bien que, dans la cc colère où vous mettent les méchants, vous les ente voyez à la mort pour un temps infini. Et, pour en « finir, je suis tout à vous, tel que je suis,
(C Michel- Ange Buonarroti , à Rome. »
Tandis que les Florentins cherchaient à rassembler des fonds , quelques difficultés survinrent , rien ne se conclut, et la chose traîna en longueur. Pendant ce temps-là, Vasari et l’Ammanato avaient fait extraire à Carrare des marbres, dont une grande partie fut expédiée à Rome. Comme l’Ammanato accompagnait un de ces envois, Vasari le chargea d’une lettre pour Michel-Ange, auquel il mandait de s’entendre avec le pape sur l’endroit où l’on devait définitivement placer ces tombeaux, et de faire jeter les fondements aussitôt qu’il y aurait une décision. Après avoir reçu cette lettre, Buonarroti se rendit chez le pape, et écrivit à Vasari ce qui suit:
« Messer Giorgio, mon cher ami,Bartolommeo ne cc fut pas plus tôt arrivé ici, que j’allai parler au pape, ccet voyant qu’il voulait faire jeter les fondements cc des sépultures à Montorio , je pourvus à ce qu’on cc eût un maçon de Saint-Pierre. Le l'ante Cose le cc sut , et voulut en envoyer un de sa façon \ moi ,
17È MICHEL-ANGE BUONARROTl.
« pour ne pas lutter avec un homme qui fait souffler «les vents, j’ai battu en retraite, parce qu’étant un « personnage léger, j’ai craint de me trouver emporté « dans quelque bourbier. Il vous suffit de savoir qu’il « ne faut plus penser à l’église de San-Giovanni-de’- «Fiorentini. Revenez promptement et portez - vous «bien, je n’ai rien autre chose à vous dire. Le trei- «zième jour d’octobre i55o. »
Michel-Ange appelait Monsignor de Forli, le Tante Cose, parce que cet évéque voulait se mêler de tout ( 1 1 2). Maître de la chambre du pape , il avait l’administration des médailles , des pierres gravées , des camées , des bronzes , des peintures , des dessins , et il exigeait que tout dépendît de lui. Michel-Ange fuyait cet homme comme la peste, toujours il l’avait trouvé sur son chemin, et il craignait, comme il l’écrivit , d’être entraîné par lui dans quelque bourbier. Les Florentins perdirent là une belle occasion de voir terminer leur église , et Dieu sait quand ils la retrouveront; pour ma part, j’en ressentis un vif chagrin. J’ai rapporté ces choses, pour montrer que Michel-Ange se dévoua toujours à son art, à son pays et à ses amis.
Vers la fin de l’année i55o, lorsque je revins à Rome, la cabale San-Gallesque renouvela ses complots contre Michel-Ange ; elle engagea Jules III à convoquer une assemblée dans Saint-Pierre, où se trouveraient les fabriciens et les administrateurs de cette église, qui devaient prouver clairement à Sa Sainteté que Buonarroti avait gâté cet édifice. Ces
pauvres gens l’accusaient de n’avoir percé que trois fenêtres pour les trois chapelles , car ils ne se doutaient pas de ce qu’il voulait faire à la voûte, et ils avaient persuadé au vieux cardinal Salviati (i i3) et à Marcello Corvino , qui depuis fut pape , que l’intérieur du temple serait presque complètement privé de lumière. Le conseil s’étant réuni , le pape expliqua à Michel- Ange le sujet des plaintes des députés. « Je voudrais bien voir et entendre ces seigneurs, » dit Michel-Ange. — « Nous voici, » reprit le cardinal Marcello. — « Eh bien ! Monsignore , » lui répondit Michel-Ange , « au-dessus de ces trois fenêtres , il (c doit y en avoir trois autres dans la voûte qui sera « construite en travertin. » — « Vous ne l’aviez ja- « mais dit, » s’écria le cardinal. — Michel- Ange lui répliqua vivement , « Je ne suis et n’entends pas être a obligé de dire à V. S. , plus qu’à tout £Îutre , ce « que je dois ou veux faire. Votre office est de c( procurer des fonds et d’écarter les fripons ; quant « à la bâtisse, c’est mon affaire. » Puis, se tournant vers le pape , il lui dit : « Vous voyez, Saint Père, « ce que je gagne ; si ces fatigues que j’endure ne « sont d’aucune utilité pour mon âme, je perds mon « temps et mon travail. » Le pape, qui le chérissait, lui répondit, en lui mettant les mains sur les épaules : « Vous faites beaucoup pour votre âme et « pour votre corps , n en doutez pas. » Michel-Ange sortit donc victorieux de ces débats, qui ne servirent qu’à augmenter l’affection que Sa Sainteté lui portait déjà. Le pape l’engagea à se rendre le lendemain , accompagné de Vasari , à la Vigna
174 MICHEL-ANGE BÜONARROTL
Giulia , et il se plut à lui prodiguer toutes sortes de marques de considération. Un jour, entre autres, il le força de s’asseoir à ses côtés, près de la fontaine deir Acqua-Vergine, tandis que douze cardinaux restaient debout; et, après une longue conversation, il le pria de faire un modèle pour la façade d’un palais qu’il désirait construire à côté de l’église de San-Rocco , en se servant des restes du mausolée d’Auguste. Sans vouloir se régler sur le goût et la manière des anciens ou des modernes , Michel - Ange exécuta ce modèle, qui est d’une beauté et d’une richesse inimaginables : on le voit aujourd’hui dans le cabinet du duc Cosme , à qui il a été donné par le pape Pie IV (i i4)*
Jules III protégeait non-seulement Michel-Ange contre les cardinaux et ses autres ennemis , mais il voulait encore que les plus habiles artistes allassent le consulter comme un oracle. Enfin, Sa Sainteté avait tant d’attention pour ce grand artiste , qu’elle craignait de le fatiguer en le chargeant de certains travaux , que son âge lui permettait cependant d’entreprendre encore.
Vers la fin du pontificat de Paul III , Michel-Ange avait commencé à restaurer le pont de Santa-Maria de Rome , qui menaçait ruine. Sous Jules III , un conseil des clercs de la chambre de Sa Sainteté fut tenu, pour aviser aux moyens de terminer ces travaux. Nanni di Baccio Bigio persuada aux clercs qu’il saurait s’en tirer en très peu de temps, et sans une grande dépense. On fit entendre au pape que Michel-Ange, accablé de vieillesse, se souciait peu de
fflCHEL-ANGE BÜONARROÏI. 175
diriger cette entreprise (ii5). Jules autorisa donc les clercs de la chambre à la confier à l’architecte qui leur conviendrait. Ils choisirent Nanni , sans en rien dire à Buonarroti, et lui donnèrent pleins pouvoirs. Nanni, au lieu de fortifier le pont, en diminua la solidité en le rendant plus léger, et se contenta de le couvrir d’ornements et de lui donner l’apparence d’un ouvrage reconstruit à neuf. Cinq ans après, en 1^57, une inondation le renversa, et l’on reconnut, mais trop tard, l’ignorance des clercs de la chambre , et le tort de n’avoir pas suivi les avis de Michel-Ange , qui plusieurs fois avait prédit ce malheur. Je me rappelle qu’un jour où nous traversions ce pont à cheval, il me dit : « Giorgio, ne « sentez-vous pas ce pont trembler? Hâtons notre « marche , de peur qu’il ne s’écroule sous nous. »
Mais il nous faut retourner un peu sur nos pas. En i554, le duc Gosme m’appela à Florence, mon départ fut très pénible à Michel-Ange que ses ennemis tourmentaient tous les jours. Nous nous écrivions souvent, et, au mois d’avril de la meme année, je lui appris queLionardo, son neveu, venait d’avoir un fils destiné à conserver le nom de Buonarroti, et qu’une foule de femmes des plus distinguées avait assisté à son baptême.
Michel-Ange me répondit :
<( Giorgio, mon cher ami, j’ai pris un très grand « plaisir à lire votre lettre , ayant vu que vous vous « souveniez du pauvre vieillard. Vous avez assisté à « la fête qu’on a donnée pour la naissance d’un nou-
« veau Buonarroti. Je vous rends grâce de ces détails a autant qu’il est en mon pouvoir ; mais une telle (c pompe me déplaît , parce que l’homme ne doit (c pas rire lorsque tout le monde pleure. Il me « semble que Lionardo ne devrait pas faire tant de « réjouissances pour un enfant qui vient de naître: « on doit conserver cette allégresse pour la mort de c( celui qui a bien vécu (i i6). Ne soyez point étonné « si je ne vous réponds pas très promptement; j’agis « ainsi pour ne pas ressembler à un boutiquier. (C Maintenant, je vous dirai que si je méritais une (C seule de toutes les louanges dont vous m’accablez (( dans votre dernière lettre, il me paraîtrait qu’en « m’étant donné à vous de corps et d’âme, je vous « aurais fait présent de quelque chose , et me serais c( acquitté de la plus petite partie de la dette que j’ai « contractée envers vous. Je reconnais, à tout incc stant, que je vous dois plus que je ne puis payer; « je suis trop vieux pour espérer jamais de pouvoir « égaliser notre compte dans cette vie; ayez donc un cc peu de patience. Je suis tout à vous. Les choses « ici restent dans le même état. »
Du temps de Paul III , le duc Cosme avait envoyé à Rome le Tribolo , afin de déterminer Michel-Ange à revenir à Florence, pour achever la sacristie de San-Lorenzo; mais il refusa, alléguant que son grand âge ne lui permettait plus de se livrer à de semblables travaux et l’obligeait de rester à Rome. Le Tribolo , voyant ses instances inutiles , finit par lui demander des renseignements sur l’escalier de la
bibliothèque, pour lequel il avait jadis fait tailler beaucoup de pierres. Le modèle avait été perdu, et il ne restait que quelques indices fort insuffisants. Le Tribolo eut beau le prier au nom meme de Son Excellence , sa seule réponse fut qu’il ne se souvenait plus de rien. Le duc Cosme, persuadé que l’amitié tirerait de lui quelques éclaircissements , m’ordonna de lui écrire , et d’exiger au moins qu’il expliquât l’intention qu’il avait eue.
J’écrivis à Michel -Ange que je serais chargé de l’exécution de ce travail , et que j’y emploierais le soin et la loyauté dont je lui avais déjà donné des preuves. Le 28 septembre i555, il m’envoya les détails suivants:
« Messer Giorgio , mon cher ami , soyez persuadé (c que si je pouvais me rappeler la manière dont « j’avais arrangé l’escalier de la bibliothèque de « San-Lorenzo , dont on m’a tant parlé , je ne me (f ferais pas prier pour le dire. Je me rappelle bien, (( comme on se rappelle un songe, un certain es- « calier , mais je ne crois pas que ce soit précisé- (c ment le meme que je composai alors , parce que, « s’il était ainsi qu’il me revient à l’esprit , ce serait « une sottise. Cependant je vous dirai qu’il me « semble que je prenais une quantité de boîtes <c ovales, de longueur et de largeur différentes, mais « ayant toutes une palme de hauteur. Je posais sur « le pavé la plus grande boîte , aussi loin de la porte « que je voulais que l’escalier fût doux ou dur à « monter. Je posais sur celle-là une autre plus petite
MICHEL-ANGE BÜONARROTI.
cc en tous sens , de manière qu’il y avait sous la cc première de dessous autant d’espace qu’il en faut « au pied pour monter , et j’allais ainsi les diminuant « et les retirant vers la porte , toujours en montant. « Il faut que la dernière marche soit de la même « grandeur que le vide de la porte, et que ladite « partie de l’escalier ovale ait comme deux ailes , « l’une d’un côté et l’autre de l’autre , suivant les « mêmes marches qui ne sont pas ovales ; l’une de « ces ailes sert à celui qui monte, depuis le milieu « jusqu’au “dessus dudit escalier, et les retours des «deux ailes reviennent au mur. Du milieu, et en « dessous, jusque sur le pavé, elles s’éloignent du « mur , avec tout l’escalier , d’environ trois palmes ; « de sorte que la base de la retraite n’est occupée en « aucun endroit, et reste absolument libre de tous « côtés. Je vous écris des choses vraiment risibles , « mais je sais bien que vous trouverez ce qu’il con- « vient de faire (i 1 7). w
A peu près à la même époque , Michel-Ange m’écrivit que Jules III venait de mourir, et que, le cardinal Marcello lui ayant succédé , il se voyait de nouveau tourmenté par la cabale San-Gallesque. Le duc Cosme fut affligé de cette nouvelle, et m’ordonna de lui répondre qu’il n’avait point d’autre parti à prendre que de quitter Rome et de venir se fixer à Florence ; que le seul désir de Son Excellence était de le consulter quelquefois et de lui accorder tout ce qu’il pourrait souhaiter, sans l’obliger à rien. Le duc lui envoya même une lettre de sa main,
par son camérier intime j Messer Lionardo Marinozzi. Mais sur ces entrefaites le nouveau pape mourut 9 et lorsque Michel-Ange alla baiser les pieds de son successeur Paul IV , Sa Sainteté lui fit les plus belles propositions pour l’engager à terminer Saint- Pierre. Il crut donc qu’il était de son devoir de rester , et il s’excusa le mieux qu’il put de ne pouvoir se rendre aux volontés du duc Cosme. En même temps, je reçus de lui une lettre que je vais rapporter textuellement.
Messer Giorgio , mon cher ami , je prends Dieu « à témoin que c’est contre ma volonté , et avec la (c plus grande répugnance, que je me chargeai , il y « a dix ans, par l’ordre du pape Paul III, de la face brique de Saint-Pierre de Rome , et que , si l’on cc avait continué à y travailler comme on le faisait <c alors, cet édifice serait aujourd’hui arrivé à un cc point qui me permettrait d’aller à Florence , « comme je le désire. Mais le manque de fonds a cc tout ralenti, précisément au moment où nous cc sommes arrivés aux parties les plus importantes cc et les plus difficiles. Si je quittais la partie, je me cc couvrirais de honte , et ce serait d’ailleurs un cc péché de perdre le prix de toutes les peines que cc j’ai endurées pendant ces dix années pour l’amour cc de Dieu. Je suis entré dans ces détails pour récc pondre à votre lettre et à celle du duc, qui me cc traite avec tant débouté, cpie j’en ai été grandec( ment étonné ; j’en rends grâces à Dieu et à Sa Seicc gneurie, autant que je le sais et que je le puis.
(c Mais je sors de mon sujet, parce que j’ai perdu la t( mémoire et la tête. Ecrire devient pour moi une a chose d’autant plus pénible que ce n’est pas mon cc art. Je conclus enfin , en vous laissant à com- (c prendre ce qui s’ensuivrait si j’abandonnais la (c bâtisse de Saint-Pierre ; d’abord je rendrais bien (c contents beaucoup de fripons , ensuite j’occasion- « nerais la ruine de ce grand monument , qui peut- « être ne serait jamais achevé. »
Michel-Ange continuait de m’écrire, et me disait dans ses lettres qu’il ne lui restait plus que le courage de mourir , et qu’il ne pouvait se résoudre à quitter Rome, où il avait sa maison et des biens valant plusieurs milliers d’écus ; que d’ailleurs il était attaqué de la gravelle, et se ressentait des infirmités attachées à la vieillesse : ce que pouvait certifier Maestro Realdo, son médecin, auquel, après Dieu , il devait la vie. Il me priait de faire agréer ses excuses au duc , et de lui persuader que , s’il lui avait été possible de monter à cheval, il se serait rendu aussitôt à Florence ; et il est à croire que, s’il y fût venu, il n’aurait pas cherché à retourner à Rome, tant il portait d’attachement et d’affection à Son Excellence. Pendant ce temps-là, il poussa les travaux de Saint-Pierre à un tel degré, qu'il n’y eut plus lieu à aucune espèce de changements. Ce fut alors qu’on lui apprit que Paul IV voulait lui faire corriger son Jugement dernier, parce que les figures montraient toutes sortes de nudités inconvenantes. « Dites au pape, répondit
MICHEL-ANGE BÜONARROTL 181
« Michel -Ange, qu’il ne s’inquiète point de cette (c misère, mais un peu plus de réformer les hommes; cc ce qui est beaucoup moins facile que de corriger te des peintures (i i8). »
Cette meme année , Michel-Ange perdit Urbino , son fidèle serviteur , qu’il avait pris à son service en i53o, après le siège de Florence, lorsque Antonio Mini, son élève, passa en France. Urbino resta vingt-six ans avec lui. Son dévouement fut récompensé. Son maître l’enrichit et l’aima jusqu’à le servir pendant sa maladie et le garder la nuit , en dormant tout habillé sur un siège. Aussitôt que j’appris la mort d’Urbino, j’écrivis à Michel -Ange pour le consoler , et il me fit cette réponse :
« Messer Giorgio, mon cher ami, j’écrirai mal, cc cependant il faut que je vous dise quelque chose cc en réponse à votre lettre. Vous savez comment (c Urbino est mort; c’a été pour moi une très grande cc faveur de Dieu, et un sujet de chagrin bien cruel, cc Je dis que ce fut une faveur de Dieu , parce que cc Urbino, après avoir été le soutien de ma vie, m’a cc appris non-seulement à mourir sans regrets , mais cc meme à désirer la mort. Je l’ai gardé vingt-six ans « avec moi , et je l’ai toujours trouvé parfait et fidèle, cc Je l’avais enrichi, je le regardais comme le bâton et cc l’appui de ma vieillesse , et il m’échappe en ne me (C laissant que l’espérance de le revoir dans le pacc radis. J’ai un gage de son bonheur, dans la manière (C dont il est mort. Il ne regrettait pas la vie , il s’afcc fligeait seulement, en pensant qu’il me laissait
« accablé de maux, au milieu de ce monde trompeur « et méchant. Il est vrai que la majeure partie de (c moi-même l’a déjà suivi, et tout ce qui me reste (( n’est plus que misères et que peines. Je me re- « commande à vous. »
Sous Paul IV , Michel-Ange travailla aux fortifications de Rome, en plusieurs endroits, avec Salustio Peruzzi (i 19), à qui l’on avait confié l’exécution de la principale entrée du château Saint- Ange, aujourd’hui à moitié ruiné. Michel -Ange fut aussi chargé de distribuer les statues de cet édifice , et de corriger les modèles des sculpteurs. A cette époque, l’armée française s’étant approchée des murs de Rome, notre artiste se crut en danger dans cette ville , et se retira secrètement dans les montagnes de Spoleto , où il visita quelques ermitages, avec Antonio Franzese de Castel-Durante , son nouveau serviteur , que lui avait laissé en mourant le fidèle Urbino. Je lui envoyai un exemplaire d’un livre de Carlo Lenzoni , citoyen de Florence, que venait de faire imprimer Cosimo Bartoli (120). Bientôt il me répondit:
(c Messer Giorgio , mon cher ami , j’ai reçu le petit « livre de Messer Cosimo , que vous m’avez envoyé. « A ma lettre j’en joins une de remercîments que « je vous prie de lui remettre. J’ai visité ces jours-ci, « avec beaucoup de fatigues et de dépenses, mais (C aussi avec bien du plaisir , les ermitages qui « sont dans les montagnes de Spoleto. Je n’ai pas «rapporté à Rome la moitié de moi-même, parce
MICHEL-ANGE BUONARROTi. 183
cc quon ne trouve véritablement la liberté, la paix « et le bonheur, qu’au milieu des bois. Je n’ai rien (c de plus à vous dire. Je suis charmé de savoir que « vous êtes en bonne santé et content. Je me re- (( commande à vous. Ce 1 8® jour de septembre 1 556. 3)
Michel-Ange s’amusait tous les jours à travailler à ce groupe de quatre figures, dont nous avons déjà parié. Le marbre dont il se servait, étant dur et rempli d’émeri, faisait souvent feu sous son ciseau; l’impatience le prit et il le brisa. Mais Michel-Ange , on le sait, n’était jamais satisfait de ses ouvrages, telle est peut-être la véritable raison de ce malheur. Quoi qu’il en soit, les statues qu’il termina pendant son âge viril sont peu nombreuses ; celles qu’il a entièrement achevées datent de sa jeunesse ; comme le Bacchus , le groupe de la Vierge et du Christ mort , le David de Florence, le Christ de laMinerva. Ces figures sont si finies, qu’il serait impossible d’y ajouter ou d’y retrancher la moindre chose sans les gâter. Les autres, telles que la Nuit et l’Aurore, le Moïse, Rachel et Lia du tombeau de Jules II, Julien et Laurent de Médicis , sont restées imparfaites , et il s’en trouve encore un grand nombre dans le même état. Michel-Ange disait que , s’il n’avait eu à rendre publics ses travaux que quand il en était content , il n’en eut mis que fort peu au jour , et même point du tout. Quand il découvrait le moindre défaut dans une ébauche, il l’abandofinait aussitôt et courait à un autre marbre. A cette époque , Tiberio Calcagni , sculpteur florentin , étant devenu son
ami, par l’entremise de Francesco Bandini, et de Messer Donato Giannotti, lui demanda un jour ce qui l’avait poussé à détruire cet admirable morceau. Buonarroti lui répondit que l’importunité d’Urbino, son serviteur , qui le tourmentait sans cesse pour le lui faire terminer , en était cause , et qu’en se hâtant il avait enlevé un morceau du coude de la Vierge. Il ajouta que d’ailleurs , depuis long- temps , il avait pris en dégoût ce marbre , où se trouvait un fil qui lui avait donné beaucoup de mal , et qu’il l’aurait entièrement mis en pièces , si Antonio, son nouveau domestique , ne l’eût prié de le lui donner tel qu’il était. Tiberio , qui désirait posséder quelque chose de la main de Michel- Ange, pria Francesco Bandini de le lui demander. Bandini l’obtint en effet, à condition que Tiberio paierait deux cents écus d’or à Antonio. Michel- Ange permit aussi qu’à l’aide de ses modèles on le réparât. Tiberio retoucha je ne sais quelle partie ; mais la mort , en le frappant en même temps que Michel- Ange et Bandini, empêcha encore l’achèvement de ce groupe. On le voit aujourd’hui à Montecavallo , dans la Vigna de Pier- Antonio Bandini , fils de Francesco. Il fallut un autre marbre à Michel - Ange , pour occuper ses loisirs, et il ne tarda pas à ébaucher un second groupe, mais plus petit que le premier (12 i Pirro Ligorio , architecte , venait d’entrer au service de Paul IV ; aussitôt Michel -Ange fut de nouveau en butte aux persécutions de ses envieux, qui l’accusèrent d’être tombé en enfance. Indigné de tant de bassesse, il fut tenté de retourner à
MICHEL-ANGE BUONARROTl.
Florence. Je lui écrivis pour le déterminer à prendre ce parti ; mais son grand âge le retint : il avait alors quatre-vingt-un ans. Il me répondit et m’envoya plusieurs sonnets , en m’avertissant que je verrais bien qu’il était arrivé à la fin de sa carrière , et qu’il n’avait plus aucune idée qui ne fût empreinte de la mort. Voici une de ses lettres :
(c Dieu veuille, Vasari, que je fasse attendre la mort « encore quelques années. Vous me direz sans doute c< que je suis bien fou de composer des sonnets à mon « âge; mais c’est précisément parce que beaucoup de a gens prétendent que je suis tombé dans l’enfance, « que je veux faire l’enfant. Je vois, par votre lettre, « la vive affection que vous avez pour moi ; soyez (c persuadé que je désirerais, comme vous, que mes (c os reposassent à côté de ceux de mes pères ; mais (C en quittant Rome, je causerais la ruine de la « fabrique de Saint-Pierre, et ce serait à moi une « grande honte et une faute impardonnable. Lors- (c que ce grand édifice sera arrivé au point qu’on « n’y pourra plus rien changer, j’espère pouvoir me « rendre à vos désirs; aussi bien, c’est déjà peut-être <c un crime que de faire languir si long-temps cer- <c tains intrigants qui attendent mon départ avec (( impatience. »
Le sonnet suivant, joint à cette lettre, était aussi écrit de sa main.
Giunto è già J corso délia vita mia
Con tempestoso mar per fragil barca
Al comun porto , or" a render si varca Conto e ragion d’ogni opra trista e pia.
Onde l’affettuosa fantasia,
Che Tarte mi fece idolo e monarca ,
Conosco or ben , quant’ era d’error carca,
E quel ch’ a mal suo grade ognun desia.
Gli amorosi pensier già vani e lieti Che lien’ or, s’a due morti mi avvicino?
D’uno so certo , e Taltra mi minaccia.
Nè pinger, ne scolpir fia più che queti L’anima volta a quelle Amor divine.
Ch’ aperse a prender noi in croce le braccia.
On voit que Michel-Ange se livrait à la dévotion, et abandonnait son art , lassé par les infâmes persécutions des artistes et des employés de Saint-Pierre, qui auraient voulu que cette fabrique ne lût qu’une occasion de dépenses (122). Je répondis à Michel- Ange par un sonnet dans le goût du sien , et le duc Cosme me chargea de le presser de revenir dans sa patrie. Il aurait quitté Rome avec plaisir, mais il était tellement affaibli par l’âge, qu’il formait à chaque instant cette résolution sans pouvoir l’exécuter.
Au mois de juin lûây, après avoir fait le modèle de la voûte de la chapelle du roi de France , il ne put inspecter les travaux comme de coutume. Le maître maçon commit en son absence une erreur
grave dans ses mesures, Michel-Ange m’envoya alors deux dessins d’architecture pour la rectifier, avec ces notes écrites au bas :
a Le maître maçon s est servi de la centina ^ a marquée de rouge sur le corps de toute la voûte.
<c Lorsqu’on vint ensuite à passer au demi-cercle, cc qui est au faîte de la voûte , il s’aperçut de l’erreur « que faisait faire la centina^ comme on le voit dans (( les marques tracées avec du noir sur le dessin. Le « travail de la voûte est tellement avancé , qu’il faute dra démolir un grand nombre de pierres, parce (( que cette construction est toute en travertin, et te que le diamètre des cercles est de vingt-deux (c palmes sans compter la corniche qui les en vite ronne. J’avais fait un modèle tout exprès comme tt pour toutes les choses que j’entreprends, et cette « erreur n’est arrivée que parce que ma vieillesse te m’a empêché d’aller visiter souvent les travaux. «Je croyais que cette voûte allait être terminée , « maintenant elle ne pourra plus l’étre dans tout « ce printemps. Si l’on pouvait mourir de chagrin et « de douleur, je n’existerais plus. Je vous prie d’in- « former le duc des raisons qui m’empêchent de me « rendre à Florence. »
Il continuait ainsi:
« Messer Giorgio, pour mieux faire concevoir la « difficulté que présente cet ouvrage en le prenant « de son commencement, il a fallu le diviser en trois « voûtes correspondantes aux fenêtres d’en bas , di- « visées par les pilastres, comme vous voyez ; elles
I. Centina y çmXxG en bois avec lequel on bâtit les arcs et les voûtes de maçonnerie.
(c vont en forme pyramidale se réunir au point cencc tral du faîte de la voûte. Il était nécessaire de les « gouverner avec un nombre infini de cintres en (c bois, changeant si souvent, et par tant de côtés, de cc point en point , que Ton ne peut y tenir une règle (C sûre. Les ronds et les carrés qui viennent aboutir cc au centre de leurs fonds ont à diminuer et à cc croître par tant de côtés, et à aller à tant de cc points , qu’il est bien difficile d’en trouver le vrai cc mode. Néanmoins, à l’aide du modèle que j’ai fait, cc selon ma coutume, on n’aurait jamais dû comcc mettre une aussi grande erreur que celle de voucc loir gouverner ces trois coquilles à la fois avec un cc seul cintre en bois. Il nous reste donc la honte de cc démolir et redémolir encore un grand nombre de cc pierres. La voûte, les ornements et les parties incc férieures sont en travertin , chose qui n’est pas en cc usage à Rome. »
Le duc Gosme , voyant toutes les difficultés qui s’opposaient au retour de Michel- Ange à Florence, le laissa entièrement libre de continuer à donner ses soins à l’église de Saint-Pierre; aussi Buonarroti me disait, dans une lettre datée du mois d’août i557, qu’il était profondément reconnaissant de toutes les bontés de Son Excellence, et il ajoutait ; cc Que Dieu me fasse la grâce de pouvoir le servir de cc ma pauvre personne. »
Déjà Michel-Ange avait construit une grande partie de la frise des fenêtres de l’intérieur, et des doubles colonnes du dehors qui régnent autour de
Tentablement destiné à porter la coupole , lorsque les travaux se ralentirent. Ses meilleurs amis , le cardinal de Carpiy Messer Donato Giannotti, Francesco Bandini, Tommaso de’ Gavalieri et Lottino (lad), l’engagèrent alors à faire un modèle avec tous les détails qui restaient à terminer. Après avoir été plusieurs mois sans s’y décider, Michel-Ange exécuta luimême les plans et les profils de son édifice, et un petit modèle en terre, d’après lesquels Maestro Giovanni Franzese fit un autre grand modèle en bois avec un soin extrême, dans l’espace d’une année environ ; les mesures et petites proportions de ce modèle correspondaient à celles de l’ancienne palme romaine. Les colonnes, les bases, les chapitaux , les portes, les fenêtres, les corniches, les ressauts et les moindres accompagnements étaient rendus avec une exactitude scrupuleuse. Il me semble nécessaire de rapporter ici la manière dont Michel-Ange avait conçu la forme et l’ordonnance de cette fabrique et de la coupole. Nous donnerons cette description aussi succinctement que possible, et s’il arrivait jamais, ce qu’à Dieu ne plaise , que cette grande édification éprouvât , après la mort de Michel-Ange , par l’envie et la malignité des ignorants ou des présomptueux, les mêmes traverses quelle eut à subir de son vivant , mes écrits, tels qu’ils soient, pourraient être utiles aux gens de bonne foi, et les mettre à même de s’opposer aux méchants , et de dessiller les yeux des personnes qui chérissent les arts (124).
Je dirai donc, pour commencer, que, d’après le modèle fait sous la conduite de Michel- Ange, tout
le vide intérieur de la coupole sera , d’un mur à l’autre, large de cent quatre-vingt-six palmes audessus du grand entablement circulaire construit en travertin , qui repose sur quatre gros pilastres doubles d’ordre corinthien. Cet entablement, en régnant autour des grandes niches , s’élève sur les quatre arcs qui forment l’ouverture des quatre nefs de l’église. C’est de là que part ensuite la coupole , à la naissance de laquelle commence un soubassement construit en travertin , avec une superficie large de six palmes : ce soubassement forme un circuit en manière de puits , et a trente-trois palmes onze onces d’épaisseur ; l’élévation jusqu’à la corniche est de onze palmes onze onces; la corniche de dessus a huit palmes environ , et sa saillie six palmes et demie. Pour monter dans la coupole , on pénètre dans ce soubassement, dont l’épaisseur est divisée en trois parties, par quatre entrées qui se trouvent sur les arcs des niches. La partie intérieure est de quinze palmes , celle du dehors est de onze, et celle du milieu est de sept palmes onze onces, ce qui donne en total trente-trois palmes onze onces. Dans l’épaisseur du mur est un passage voûté en berceau, qui a de hauteur deux fois sa largeur, et règne circulairement. Au droit des quatre entrées, il y a huit portes avec quatre degrés ; l’une conduit à la surface de la corniche du premier soubassement, large de six palmes et demie; une autre mène à la corniche de l’intérieur, large de huit palmes trois quarts , et faisant le tour de la coupole. Au moyen de ces portes, on va facilement
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en dedans et en dehors de l’édifice ; et la distance de Fune à Fautre de ces entrées est circulairement de deux cent une palmes , ce qui, pour le total des quatres espaces , produit huit cent quatre palmes. Ce soubassement porte les colonnes et les pilastres , et forme au pourtour la frise des fenêtres de l’intérieur ; il a quatorze palmes une once de hauteur, et est environné d’en haut et d’en bas , au dehors , d’une légère corniche construite en travertin, qui n’a que dix onces de saillie. Dans l’épaisseur de la troisième partie, au-dessus de la partie intérieure que nous avons dit être de quinze palmes, on trouve, dans chaque quart de la circonférence , un escalier de quatre palmes un quart de largeur et à deux branches, montant, la première d’un côté et la seconde de Fautre côté ; ces escaliers conduisent au sol sur lequel pose la colonnade. C’est sur ce plan, qu’à plomb du vif du soubassement , s’élèvent dixhuit grands piliers de travertin; chacun est orné de deux colonnes en dehors et de deux pilastres en dedans , comme nous le dirons ensuite. On a laissé l’intervalle nécessaire pour percer les fenêtres qui doivent éclairer les tribunes. Ces piliers, sur les côtés, regardent le point de centre de la coupole, et sont éloignés de trente-six palmes, tandis que sur le devant ils ne le sont que de dix-neuf et demie. Le €lé des deux colonnes qui les accompagnent a d’en bas huit palmes trois quarts, et huit palmes et demie d’élévation ; la largeur de la base est de cinq palmes huit onces, et d’élévation de..... palmes onze onces. Le fût de la colonne a quarante-trois palmes
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et demie ; par le bas , cinq palmes six onces , et par le haut, quatre palmes neuf onces. Le chapiteau corinthien est de six palmes et demie d’élévation , et de neuf, y compris le tailloir (12 5). On n’aperçoit que les trois quarts de la circonférence de ces colonnes, l’autre quart étant engagé dans un pilastre qui forme l’angle intérieur; entre ces pilastres est une porte cintrée large de cinq palmes, et haute de treize palmes cinq onces , qui forme ensuite un massif jusqu’au chapiteau des pilastres et des colonnes, en venant faire corps avec deux autres pilastres semblables à ceux qui forment saillie à côté des colonnes. Ces pilastres sont répétés, et ornent les côtés des seize fenêtres qui environnent la coupole, et dont la largeur est de douze palmes et demie sur vingt-deux palmes environ de hauteur. Ces fenêtres sont décorées au dehors de diverses architraves, larges de deux palmes trois quarts, et en dedans , de frontons et de chambranles qui vont en s’élargissant en dehors pour donner plus de lumière; elles descendent aussi plus bas en dedans, afin d’éclairer la frise et la corniche placées entre deux pilastres. Les pilastres de l’intérieur portent l’architrave haute de cinq palmes un quart , la frise de quatre palmes et demie, et la corniche de quatre palmes deux tiers et cinq palmes de saillie. Pour pouvoir marcher sans danger sur cette corniche, on y mettra un rang de balustres (126); et pour monter aisément de l’endroit où commencent les colonnes , sur la même direction , on a pratiqué dans le vide de quinze palmes un escalier à deux rampes , qui con-
duit jusqu’à la hauteur des colonnes, du chapiteau, de la frise et de la corniche ; de sorte que , sans interrompre le jour des fenêtres , cet escalier prend, en conservant la même largeur, une forme spirale dans le haut , jusqu’à ce qu’on arrive au plan où la courbe de la coupole doit commencer. L’ordonnance, la distribution et les ornements sont non-seulement variés, commodes, solides et riches, mais font encore épaulement aux deux voûtes de la coupole.
Dans ses moindres parties, ce monument porte l’empreinte du génie et de la réflexion. Les pierres sont liées et assemblées avec un art qui repoussera toutes les attaques du temps ; des conduits cachés facilitent l’écoulement des eaux ; en un mot , rien n’a été oublié : tout est parfait. Les artistes doivent amèrement regretter que la coupole de ce prodigieux édifice n’ait pas été construite du vivant de Michel-Ange ; mais puisque il en a laissé le modèle , nous allons décrire la manière dont il voulait quelle fût élevée.
Le cintre de la voûte se dirige sur trois points , qui composent un triangle :
Le point G , qui est le plus bas , détermine le premier demi-cercle de la coupole qui donne la forme, la hauteur , et la largeur de cette voûte , qui doit être construite en briques bien polies et bien cuites, IV. i3
posées de champ en forme d’épi. La voûte a d’épaisseur quatre palmes et demie , d’en haut et d’en bas y laissant un vide de quatre palmes et demie par le bas , où seront placés les escaliers qui conduiront à la lanterne , à partir du plan de la corniche où sont les balustres; le cintre de la partie intérieure de la seconde voûte , qui doit se prolonger en bas , et se resserrer en haut ^ part du centre B , qui donne à la voûte quatre palmes et demie d’épaisseur par le bas. Le dernier cintre de la partie extérieure , qui doit s’élargir en bas et se rétrécir en haut, partira du centre A , ce qui augmente d’en haut le vide du milieu, où se trouvent les escaliers , dont la hauteur est de huit palmes, et l’épaisseur de la voûte vient à diminuer, de sorte quelle a par le bas quatre palmes et demie, et par le haut trois palmes et demie. Les voûtes, tant intérieures qu’extérieures, se lient tellement par leur accord , que l’une soutient l’autre, parce que des huit parties qui les composent en partant du sol , quatre sont vides audessus des arcs , afin de diminuer la pesanteur , tandis que les quatre autres s’unissent et s’enchaînent entre elles sur les pilastres , ce qui leur donne une solidité à toute épreuve. Les escaliers pratiqués entre les deux voûtes sont disposés de la manière suivante : ceux qui partent de la superficie, où la voûte prend naissance , se dirigent dans l’un des quarts, et chacun d’eux monte par deux entrées, en se croisant dans le genre d’un X, de sorte qu’ils vont à la moitié du cintre G, sur la voûte. Après avoir parcouru toute la ligne droite de la moitié de
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ce cintre, le reste se monte ensuite aisément, en tournant de degré en degré, et enfin on arrive précisément à l’endroit où commence la lanterne, autour de laquelle, en proportion avec la diminution de la division qui a lieu au-dessus des pilastres, est un rang plus petit de doubles pilastres et de fenêtres semblables à celles de l’intérieur. Le premier grand entablement de l’intérieur de la coupole guide, pour distribuer les divers compartiments enfoncés du dedans de la voûte et divisés en seize côtes saillantes, dont la largeur d’en bas est la même que celle de deux pilastres au-dessous , entre lesquels se trouvent placées les fenêtres sous la voûte de la coupole. Ces côtes, allant en diminuant jusqu’à l’ouverture de la lanterne, prennent une forme pyramidale , et reposent sur un piédestal de la même largeur , et haut de douze palmes , appuyé sur la superficie de l’entablement qui fait le tour de la coupole. Au-dessus de cet entablement , dans les parties enfoncées, et entre les côtes, sont huit grands ovales de vingt-neuf palmes de hauteur, surmontés d’un compartiment de forme carrée , haut de vingt-quatre palmes et plus large d’en bas que d’en haut ; puis les côtes vont en se rétrécissant, et un rond de quatorze palmes d’élévation est placé sur les parties carrées, ce qui produit huit ovales, huit carrés et huit ronds. Tous ces ornements, que Michel- Ange avait l’intention d’exécuter en travertin , donnent beaucoup de richesse à la coupole.
Maintenant, il nous reste à décrire la superficie
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et la décoration de la voûte extérieure , dont la courbe commence au-dessus d’un soubassement de vingt-cinq palmes et demie d’élévation, et de deux palmes de saillie par la base. Nous avons aussi à parler de la cimaise d’en haut et de la toiture , que Michel-Ange comptait faire en employant le plomb qui couvre aujourd’hui l’ancienne église de Saint- Pierre. Cette toiture forme seize vides d’un massif à l’autre*, ces vides commencent à l’endroit où se terminent les colonnes , et sont placés entre elles. Au centre des vides, doivent être pratiquées deux fenêtres , pour éclairer les escaliers construits entre les deux voûtes. Ces fenêtres sont donc au nombre de trente-deux , elles faisaient saillie au dehors , au moyen de consoles qui soutenaient un quart de cercle. Précisément au centre de chacun des massifs des deux colonnes , ainsi qu’au-dessus de l’entablement, s’élevait une côte plus large d’en bas que d’en haut, qui avait cinq palmes de largeur, ce qui faisait en tout seize côtes au milieu desquelles était un canal carré , large d’une palme et demie , avec des degrés d’une palme environ d’élévation , pour monter et descendre à partir de la superficie où commence la lanterne; ces degrés devaient être construits en pierres travertines , taillées de manière à résister à la gelée et à la pluie. Le dessin de la lanterne diminue dans la même proportion que tout l’ouvrage , parce qu’en tirant les lignes à la circonférence , chaque partie devient moindre également, et soutient dans le haut avec les mêmes dimensions un temple environné de colonnes accouplées ,
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comme celles des massifs de dessous. L’architrave, la frise et la corniche font ressaut sur les deux colonnes , à l’alignement et au-dessus desquelles se trouvent quelques caulicoles entremêlées de grandes niches, ce qui termine cette lanterne, qui commence alors à se voûter et à se rétrécir d’un tiers de sa hauteur, dans le genre d’une pyramide ronde, jusqu’à l’endroit de la boule où la croix doit être placée. Je pourrais encore analyser une foule de petits détails , tels que les évents pour les tremblements de terre, les aqueducs, les différents jours et autres choses commodes; mais je les passerai sous silence , cet édifice n’étant pas achevé. Il me suffit d’avoir décrit le mieux que j’ai pu les parties principales.
Ce modèle obtint les suffrages de tous les habitants de Rome. Buonarroti continua ensuite la construction de la fabrique jusqu’à la mort de Paul IV. Son successeur. Pie IV, se servit de Pirro Ligorio, pour le petit palais du Belvédère, mais combla en même temps Michel-Ange de faveurs et de caresses , et lui confirma le motu proprio que lui avaient accordé Paul III , Jules III , et Paul IV. Il lui rendit aussi une partie des pensions que Paul IV lui avait enlevées, l’employa dans de nombreuses entreprises , et surtout le fit travailler activement à Saint-Pierre. Sa Sainteté lui demanda en outre un dessin , pour le tombeau du marquis Marignane, son frère (127). Ce monument était destiné à la cathédrale de Milan. Le pape en confia l’exécution au chevalier Lione Lioni d’Arezzo, grand
ami de Michel-Ange et sculpteur très habile : nous en reparlerons en son lieu et place (128).
A cette époque, le chevalier Lione grava une médaille représentant le portrait de Michel -Ange; sur le revers , il figura un aveugle conduit par un chien avec cette exergue : Docebo iniqvos vias tvas, ET iMPii AD TE coNVERTEiNTVR. Buouarroti en fut très flatté, et lui donna en revanche plusieurs dessins de sa main, et un modèle en cire d’un Hercule étouffant Anthée. Il n’existe que quatre portraits de Michel-Ange, l’un fut peint par le Bugiardino , l’autre par lacopo del Conte, le troisième est un buste en bronze, exécuté par Daniello B.icciarelli , et le dernier, comme nous venons de le dire, est dû au chevalier Lione. J’ai trouvé des copies innombrables de tous ces portraits en Italie et à l’étranger(i29).
La meme année, Jean de Médicis, fils du duc Cosme, alla à Rome pour recevoir le chapeau de cardinal des mains de Pie IV. J’accompagnai ce seigneur auquel j’étais très attaché , et j’emportai , par son ordre, le modèle en bois du palais ducal de Florence, et les dessins des appartements que j’avais construits et peints nouvellement. Michel- Ange, que son grand âge retenait à Rome , désirait avoir une idée de ces travaux qui étaient considérables. Dans une partie du palais, j’avais peint l’Histoire du ciel, les Fables de Saturne, d’Opis, de Gérés, de Jupiter et d’Hercule ; chacune de ces divinités donnait son nom à une salle ; d’autres salles portaient les noms des héros de la maison de Médicis ,
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Cosme l’ancien, Laurent , Léon X , Clément VII , le seigneur Jean , le duc Alexandre, le duc Cosme, et renfermaient des peintures destinées à perpétuer les belles actions de ces grands hommes, dont tous les portraits étaient exécutés d’après nature. Michel- Ange entendit avec plaisir la lecture d’un dialogue que j’ai composé pour expliquer ces compositions, que je publierai lorsque j’aurai plus de loisir (i3o).
Quelque temps après, Cosme vint lui-méme à Rome avec la duchesse Leonora, sa femme. Dès qu’il fut arrivé, Michel -Ange alla le voir. Le duc le combla de caresses, le fit asseoir à ses côtés, et le consulta sur les projets qu’il avait en tête , et sur les peintures et les sculptures qu’il avait déjà ordonnées à Florence. Michel-Ange, qui aimait beaucoup ce prince, lui exprima le regret de n’être plus assez jeune pour le servir. Dans la conversation, le duc lui dit qu’il avait trouvé le moyen de travailler le porphyre; et comme Buonarroti ne pouvait le croire , il lui fit présent de la tête du Christ exécutée par Francesco del Tadda, sculpteur. Don François de Médicis traitait notre grand artiste avec la même déférence que son père; jamais il ne lui parla sans avoir la tête découverte. Michel- Ange m’écrivit qu’il était bien fâché d’être d’une mauvaise santé , parce qu’il aurait voulu faire quelque chose pour reconnaître les bontés de ce seigneur, et il ajoutait qu’il cherchait quelques beaux morceaux antiques pour les acheter, et les lui envoyer à Florence.
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Vers ce temps , Pie IV lui demanda un dessin pour la porte Pia. Au lieu d’un dessin, Michel- Ange en présenta trois. Sa Sainteté choisit celui dont l’exécution devait entraîner le moins de dépenses. Michel-Ange, voyant le pape disposé à faire restaurer toutes les portes de Rome , lui donna beaucoup d’autres modèles.
Pie IV avait aussi conçu l’idée de se servir des Thermes de Dioclétien, pour construire la nouvelle église de Santa-Maria-degli-Angioli. Le projet de Michel- Ange l’emporta sur ceux de tous les architectes qui concoururent avec lui, et frappa d’étonnement Sa Sainteté , les prélats et les seigneurs de la cour. Sans détruire la carcasse de l’ancien bâtiment, il élevait un temple magnifique décoré d’un frontispice, dont aucun architecte ne s’était douté (i3i). Il engagea le pape à faire couler, pour cette église, un ciboire en bronze par Maestro Jacopo Ciciliano, fondeur très habile , de ses amis.
Depuis long -temps la nation florentine voulait reprendre sérieusement les travaux de l’église San- Giovanni, de la Strada Giulia. Tous les chefs des maisons les plus riches s’assemblèrent , et promirent de subvenir aux dépenses qu’occasionnerait l’achèvement de cet édifice. Après avoir en effet ramassé une forte somme , ils agitèrent la question de savoir si l’on suivrait l’ancien projet , ou si l’on en adopterait un nouveau. Ils prirent ce dernier parti , et nommèrent trois administrateurs de la fabrique, Francesco Bandini, Uberto Ubaldini, et Tommaso de’ Bardi , lesquels demandèrent un dessin à Michel-
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Ange, en lui représentant qu’il était honteux pour leur nation d’avoir déjà dépensé tant d’argent sans aucun profit, et que, s’il ne consentait pas à diriger l’entreprise, ils se trouveraient forcés de l’abandonner. Michel-Ange leur promit de s’y consacrer avec toute l’activité possible , car il aimait singulièrement sa patrie, et se plaisait dans sa vieillesse à s’occuper des édifices sacrés et de tout ce qui tenait à la religion. Il avait alors avec lui un sculpteur florentin, Tiberio Calcagni, jeune homme plein d’ardeur, qui s’était appliqué à l’étude de l’architecture. Buonarroti lui avait donné autrefois à terminer son groupe brisé , comme nous l’avons déjà dit, et un buste en marbre, de Brutus,plus grand que nature , qu’il avait commencé à la prière de son intime ami, Messer Donato Giannotti, pour le cardinal Ridolfi, d’après une cornaline antique qui appartenait à Giuliano Cesarino (iSs). Michel- Ange , dont la main n’était plus assez ferme pour tracer des dessins d’architecture avec la netteté convenable , se servait de Tiberio Calcagni. Il l’envoya lever le plan de l’église de San-Giovanni , et bientôt, avec son aide , il produisit cinq projets de temples, tous différents entre eux, et en proposa le choix aux Florentins, qui, dans leur admiration, voulaient qu’il décidât lui-méme de la préférence. Sur son refus, ils choisirent, d’un accord unanime, le modèle le plus riche. Michel - Ange leur dit alors que, s’ils exécutaient ce projet, ils auraient un temple tel que les Grecs et les Romains n’en eurent jamais. Enfin, il fut convenu qu’il ordonne-
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rait tout , et que les soins de l’exécution seraient confiés à Tiberio. Ce jeune homme commença aussitôt à mettre le plan au net, sous les yeux de son maître qui le dirigea pour les profils, tant du dehors que de l’intérieur , et le chargea d’en faire un modèle en terre , en lui montrant comment il fallait s’y prendre pour le bien asseoir. Tiberio acheva en dix jours ce modèle, haut de huit palmes, qui plut tellement aux Florentins, qu’ils lui commandèrent de faire celui en bois que l’on voit aujourd’hui dans la salle des consuls. On mit la main à l’œuvre; mais, après avoir dépensé cinq mille écris , les fonds manquèrent , et l’ouvrage fut suspendu, au grand déplaisir de Michel-Ange (i33). A Santa-Maria-Maggiore , il avait fait confier à Tiberio l’exécution d’une chapelle commencée par le cardinal Santa-Fiore (i34); malheureusement ces travaux furent arretés par la mort des deux artistes et du cardinal.
Depuis dix -sept ans, Michel- Ange présidait à l’édification de Saint-Pierre. Cent fois des intrigants avaient tenté de l’écarter; mais cent fois repoussés, ils cherchèrent au moins à le dégoûter en l’accablant de vexations de tous genres. Cesale de Castel- Durante, surintendant de la fabrique, étant venu à mourir, Michel-Ange le remplaça provisoirement par Luigi Gaeta. Les commissaires, gagnés par Nanni di Baccio Bigio , congédièrent cet habile jeune homme, afin de pouvoir conduire les travaux à leur fantaisie. Michel-Ange, l’ayant appris, en fut tellement indigné, qu’il voulut ne plus
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prendi:e aucune part à la construction de Saint- Pierre. Alors la cabale s’écria qu'il était devenu incapable J qu’il fallait lui donner un substitut, et que lui-méme avait déclaré qu’il se retirerait. Lassé de tous ces propos, Michel- Ange envoya Daniello Hicciarelli de Volterre, chez l’un des surintendants, i’évéque Ferratino, qui le premier avait accrédité ces sottises, en assurant au cardinal de Carpi que notre artiste avait résolu de ne plus se mêler de la fabrique. Daniello lui démontra la fausseté de toutes ces choses. L’évéque se plaignit de ce que Michel-Ange ne faisait pas connaître ses intentions, et ajouta qu’il était juste de lui donner un substitut; et que pour lui, il aurait volontiers accepté Daniello, qui paraissait lui convenir. Ensuite il alla trouver les commissaires, et leur dit, au nom de Buonarroti, qu’ils avaient un substitut; mais par une insigne fourberie , au lieu de proposer Hicciarelli , il présenta son protégé , Nanni di Baccio Bigio, qui fut aussitôt admis. Nanni ne tarda pas à se mettre à l’œuvre; déjà il avait commencé d’établir, du côté des écuries papales, un pont de charpente , tout-à-fait inutile au service et au transport des matériaux, lorsque Michel-Ange, irrité, courut se plaindre au pape. Il rencontra Sa Sainteté sur la place du Capitole, et lui dit: « Saint Père, « les commissaires m’ont donné je ne sais quel rt substitut; si l’on reconnaît que je ne suis plus « nécessaire, je retournerai à Florence, où je finirai « tranquillement mes jours au milieu de ma famille, « sous la protection du grand duc, qui m’a déjà
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(c appelé près de lui avec tant d’instances. J’attends a donc que Votre Sainteté me permette de me recc tirer. » Le pape, affligé de ces paroles, apaisa Michel-Ange , et l’engagea à venir lui parler dans la journée à Aracelli. Là, tous les commissaires furent mandés, pour rendre compte de leur conduite. Ils prétendirent que Saint-Pierre menaçait ruine; et que Michel-Ange avait commis de grandes fautes. Le pape envoya vérifier, par Gabrio Sarcibellone, les faits allégués, avec injonction à Nanni d’administrer les preuves de ses accusations. Gabrio vit clairement que toutes ces plaintes étaient le fruit de l’imposture et de la méchanceté. Aussi Nanni fut-il chassé ignominieusement, en présence d’une foule de seigneurs. Non-seulement on lui reprocha la chute du pont de Santa-Maria , mais on l’accusa encore d’avoir, par son charlatanisme, causé plus de ravages en un jour , que la mer en dix années , dans le port d’Ancône, qu’il s’était engagé à nettoyer. Telle fut la récompense des intrigues de cet architecte (f 35).
Nous le répétons, Michel- Ange se voua tout entier , pendant dix-sept ans , à la fabrique de Saint- Pierre, pour l’affermir contre les manœuvres des envieux qui auraient tenté d’y opérer quelques changements. La Providence le prit sous sa sauvegarde tant qu’il vécut , et parut meme vouloir protéger son œuvre après sa mort. En effet. Pie IV enjoignit de ne rien changer dans les dispositions générales qu’il avait adoptées , et Pie V , pour éviter toute malversation, exigea que l’on suivît
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avec une scrupuleuse fidélité ses moindres intentions. Pirro Ligorio, qui avait été chargé de les exécuter, avec lacopo Vignola, fut destitué pour avoir essayé de s’en écarter. L’an i565, je présentai mes hommages à Sa Sainteté, qui l’année suivante me manda , afin de me donner l’ordre exprès d’aller avec son trésorier particulier, Messer Guglielmo Sangalletti, trouver l’évêque Ferratino, chef des fabriciens de Saint-Pierre, pour qu’il eût à suivre exactement tout ce que je lui prescrirais, et à repousser les efforts des méchants et des présomptueux, qui tendraient à empêcher l’observance rigoureuse des plans de Michel-Ange. Messer Giovambatista Altoviîi , mon grand ami, fut présent à cet entretien. Ferratino promit d’observer religieusement mes instructions , et même d’être à jamais le protecteur , le défenseur , et le conservateur des ouvrages du grand homme.
Un an avant la mort de Michel-Ange, que je prévoyais, je fis en sorte que le duc Cosme de Médicis s’entendît secrètement , par l’entremise de son ambassadeur, Messer Averardo Serristori, avec le pape, pour qu’on eût soin d’inventorier et de mettre en sûreté les dessins , les cartons , les modèles, les projets, et l’argent qu’il laisserait. C’était un moyen de sauver tout ce qui pouvait concerner Saint - Pierre , la sacristie , la bibliothèque et la façade de San-Lorenzo; et, en un mot, d’éviter que rien ne fût détourné, ainsi que cela se voit souvent.
Lionardo Biionarroti, comme s’il eût deviné que
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la fin de son oncle était imminente , devait arriver à Rome vers le carême. Michel- Ange, se voyant attaqué d’une fièvre lente, lui fit écrire, par Daniello , de se hâter de venir ; mais sa maladie marcha rapidement, malgré les soins de Messer Federigo Donati. En présence de ce médecin et de ceux qui l’entouraient, il dicta son testament en ce peu de mots : « Je laisse mon âme à Dieu , mon « corps à la terre , mes biens à mes plus proches <c parents. » Il mourut le 17 février i563, à la vingttroisième heure ( 1 36).
Michel “ Ange s’était voué tout entier aux arts. La nature l’avait créé dessinateur. Il se livra avec passion à l’étude de l’anatomie , pour connaître à fond les raisons de la configuration des muscles , des tendons, de leurs rapports avec l’ossature, et des fonctions de chacun pour opérer les différents mouvements du corps humain. 11 fit les mêmes recherches sur l’organisation des divers animaux , et surtout des chevaux (137). Michel- Ange nous a montré que l’homme qui s’attache à une seule partie de Fart n’arrive pas plus loin que celui qui ose les embrasser toutes à la fois. Peintre , sculpteur et architecte infiniment supérieur aux anciens ( que ceci soit dit sans blesser personne ) , il sut exécuter les choses les plus difficiles avec une extrême facilité.
Plus heureux que beaucoup d’autres artistes, Michel-Ange fut dignement apprécié pendant sa vie. Jules II, Léon X, Clément VII, Paul III, Jules III, Paul IV et Pie IV voulurent toujours l’avoir près d’eux. Le sultan Soliman (i38) , François
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Charles - Quint ^ la seigneurie de Venise (i4o), et Cosme de Médicis lui offrirent des pensions considérables. Tous, enfin, reconnaissaient l’immensité de ce génie.
Michel-Ange avait une imagination si sublime, que souvent ses mains ne pouvaient exprimer ses grandes et terribles pensées ; voilà pourquoi il laissa tant d’ouvrages inachevés, et brûla, peu de temps avant sa mort, une foule de dessins, d’esquisses et de cartons qui auraient fait connaître les moyens qu’il employait pour arriver à la perfection. Je conserve dans mon recueil de dessins plusieurs de ces essais que j’ai trouvés à Florence. On voit qu’il recommençait jusqu’à neuf, dix et douze fois une tête avant de rencontrer l’expression qu’il voulait lui donner ; il avait coutume de dire qu’il fallait avoir le compas dans l’œil et non dans la main.
Michel-Ange aimait la solitude , menait une vie retirée et méditative, mais il n’était jamais moins seul que quand il était seul. On a eu tort de l’accuser de fierté et de misanthropie ; le génie a besoin de tranquillité et de loisir, autant que de fermeté et de constance ; d’ailleurs il sut reconnaître et conserver l’amitié des grands et des savants les plus distingués de son temps. Le cardinal Hippoly te de Médicis lui portait une vive affection : ce seigneur, ayant appris un jour qu’il prenait plaisir à voir un beau cheval turc qu’il avait dans ses écuries , le lui envoya aussitôt avec dix mulets chargés de grain , et un palefrenier pour le soigner. Il comptait encore parmi ses amis, les cardinaux Polo,
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Farnèse, Santa-Croce, RidolG, Maffei, Monsignor Bembo, Carpi , Claudio Tolomei et autres, tant cardinaux que prélats et évéques, qu’il serait trop long de nommer. Nous ne devons pas oublier cependant le magnifique Messer Octavien de Médicis, son compère , qui l’avait choisi pour tenir un de ses fils sur les fonts baptismaux ; Messer Bindo Altoviti , auquel il donna le carton du Noë de la voûte de la chapelle Sixtine , Messer Lorenzo Ridolfi , Messer Annibal Caro, et Messer Giovan Francesco Lottini de Volterre; celui qu’il préférait à tous était Messer Tommaso de’ Cavalieri, gentilhomme romain , plein de goût pour les arts ; il lui apprenait à dessiner , et lui donna des dessins surprenants au crayon noir et au crayon rouge; entre autres, un Ganymède enlevé par l’aigle de Jupiter, un Prométhée à qui un vautour ronge le cœur, la Chute de Phaéton et une bacchanale d’enfants (i4i). Il fit aussi un carton du portrait de ce Tommaso, et c’est le seul qu’il ait laissé en sa vie , car il avait en horreur d’imiter servilement la nature vivante , à moins quelle ne présentât la beauté dans toute sa perfection. Messer Tommaso a conservé une grande partie des cartons que Michel -Ange exécuta pour Fra Sebastiano de Venise (i4^). Michel- Ange produisit encore quantité d’autres dessins. Le cardinal di Cesis en possède un représentant l’Annonciation , d’après lequel Marcello de Mantoue peignit un tableau qui fut placé dans la chapelle de marbre, que le cardinal avait élevée à Rome dans l’église de la Pace. Marcello se servit aussi du dessin d’une autre Annon-
ciation qui appartient au duc Cosme de Médicis, à qui Lionardo , neveu de Michel-Ange j en fit présent après la mort de son oncle Cïn voit en
outre, chez Son Excellence, un Christ au Jardin-des Olives, et une foule d’esquisses de dessins et de cartons de Buonarroti , sans compter le groupe de la Victoire écrasant un captif, et quatre ébauches de prisonniers , qui peuvent enseigner la véritable manière de tirer une figure d’un bloc de marbre sans le gâter. Expliquons cette méthode en passant: prenez, par exemple , une figure de cire ou de toute autre matière dure, et couchezda dans un bassin plein d’eau , dont la surface est naturellement plane ; lorsque vous lèverez ensuite cette figure peu à peu , vous verrez d’abord se découvrir les formes les plus saillantes , et vous ne pourrez apercevoir les autres parties, qu’après les avoir entièrement dégagées de l’eau. On doit procéder ainsi avec le marbre. Il faut passer des parties les plus saillantes à celles qui le sont moins.
Michel -Ange aima beaucoup plusieurs de ses élèves, tels que Jacopo Sansovino , le Rosso , le Pontormo, Dianello Ricciarelii, et Giorgio Vasari à qui il témoigna une affection toute particulière. On a prétendu à tort qu’il craignait d’enseigner les secrets de son art ; jamais il ne repoussa ceux qui lui demandèrent des conseils ; mais il ne fut pas heureux en élèves, et rencontra des sujets peu faits pour l’imiter (i44)- Piero Urbano de Pistoia, quoique doué de grandes dispositions , ne voulut jamais se donner la peinè^ de travailler. Antonio Mini se serait
volontiers livré au travail , mais il n’avait pas le feu sacré : quand la cire est dure ^ elle ne reçoit pas l’empreinte aisément. Ascanio de Ripa Transone n’épargnait pas les efforts pour arriver au but désiré, mais qu’a-t-il produit? Il employa plusieurs années à peindre un tableau dont Michel-Ange lui avait donné le carton ; toutes les espérances qu’on avait conçues de lui s’en allèrent en fumée. Je me rappelle que Buonarroti, ayant pitié de ses peines , l’aidait souvent de sa main, mais ses soins furent inutiles (i45).
Michel-Ange me dit plusieurs fois qu’il aurait écrit pour ses élèves un livre sur l’anatomie , s’il ne se fût défié de sa plume ; il savait cependant rendre clairement ses pensées, car il s’était nourri de la lecture des poésies italiennes , et surtout de celles de Dante et de Pétrarque; déjà il avait composé des madrigaux et des sonnets remarquables (i4h). Messer «Benedetto Varchi avait même fait à l’Académie de Florence une dissertation apologétique sur le sonnet suivant:
Non ha l’ottimo artista alcun concetto.
Ch’ un marmo solo in se non circoscriva Col suo soverchio e solo a quello arriva La man che obbedisce ail’ intelletto.
Il mal ch’ io fuggo , e ’l ben ch’ io mi promette ,
în te , donna leggiadra , altéra e diva
Tal si nasconde, e , perch’ io più non viva ,
Contraria ho Tarte al desiato affetto.
Amor dunque non ha , nè tua beltate ,
O fortuna, o durezza, o gran disdegno ,
Bel mio mal colpa, e mio destino, o sorte,
MÎCHEL-ANGE BUONARROTÏ. m
Se dentro del tuo cor morte e pietate Porti in un tempo, e che ’l mio basso ingegno Non soppia ardendo trame altro che morte.
Michel-Ange adressa un nombre infini de sonnets à l’illustre marquise de Pescara , qui lui répondit en vers et en prose , et se rendit meme souvent de Viterbe à Rome , pour jouir de ses entretiens. Elle reçut de lui plusieurs dessins admirables; entre autres, une Vierge accompagné de deux petits anges, et soutenant son fils sur ses genoux (i 4?) ; Christ en croix (i48) ; et la Samaritaine rencontrant Notre Seigneur près de la fontaine ( 1 49)-
Michel-Ange lisait avec amour l’Écriture sainte, et avait une profonde vénération pour les écrits de Fra leronimo Savonarola qu’il avait entendu prêcher un jour.
Il admirait avec enthousiasme toutes les beautés de la nature pour les comparer entre elles, et leur enlever au profit de l’art ce qu’elles ont de plus précieux; mais il ne tourna jamais ses idées vers les objets lascifs , et il en a donné la preuve par sa grande sobriété. Dans sa jeunesse , tout entier à l’étude , il se contentait d’un peu de pain et de vin ; et dans sa vieillesse il n’avait pas changé de manière de vivre ; lorsqu’il travaillait au Jugement dernier, il faisait un repas frugal à la fin de la journée. Quoique riche , il vivait comme s’il eût été pauvre , admettait rarement un ami à sa table , mais aussi ne voulait jamais accepter de présents, qu’il regarda toujours comme autant de liens incommodes et difficiles à rompre. Sa vie sobre le ren-
dait très actif ; il se livrait peu au sommeil , et souvent se levait la nuit pour travailler. Il se mettait sur la tête un casque en carton qui renfermait une chandelle ^ par ce moyen il était parfaitement éclairé , et conservait la liberté de ses mains. J’avais remarqué qu’il ne se servait pas de bougies, mais de chandelles de suif de chèvre, qui sont excellentes ; je lui en envoyai quatre paquets qui pesaient bien quarante livres; je les lui fis porter à deux heures après minuit. Il les refusa d’abord ; mais mon domestique lui dit : (c Messer, elles m’ont cassé les cc bras depuis le pont jusqu’ici , et certes je ne les (c reporterai pas à la maison; il y a devant votre <c porte un monceau de boue , je les planterai toutes (c dedans et les allumerai. » — « Eh bien , pose-les (c ici , répondit Michel-Ange , car je ne veux pas de cc pareilles plaisanteries à ma porte. »
Michel-Ange me raconta lui-même que , dans sa jeunesse, fatigué de son travail, il se couchait souvent tout habillé, pour n’avoir point la peine d’ôter ses vêtements le soir et de les reprendre le lendemain.
On l’a accusé d’avarice , mais il est aisé de voir que c’est une calomnie, car il était au contraire d’une extrême générosité. Nous avons déjà dit qu’il avait fait présent d’une foule de dessins du plus grand prix à Messer Tommasso de’ Cavalieri, à Messer Bindo, à Fra Sebastiano, et de tous ses cartons, ses modèles en cire, en terre, et du tableau de la Léda à son élève Antonio Mini. Gherardo Perini , gentilhomme florentin , reçut de lui plusieurs têtes
divines au crayon noir, qui sont venues après sa mort en la possession de Filliistre prince de Florence don François. Pour le marquis de! Vasto , il exécuta le carton d’un noli me tangere^ d’après lequel le Pontormo fit une peinture admirable. A Bartolommeo Bettini, il donna un carton représentant Vénus qui embrasse Gupidon; à Ruberto Strozzi, les deux prisonniers du tombeau de Jules II; et à son serviteur Antonio , son groupe brisé. Comment ose-t-on maintenant le taxer d’avarice ? il aurait pu facilement tirer de ces choses plusieurs milliers d’écus. Maintes fois il surveilla des peintures et des constructions sans jamais vouloir accepter de salaire. Comment ose-t-on appeler avare un homme qui , avec l’argent gagné à la sueur de son front, soulageait les malheureux, fournissait des dots à de pauvres filles, et enrichissait ceux qui l’entouraient? Un jour il dit à Urbino, son domestique, qui l’avait servi pendant Ion g- temps. — « Si « je venais à mourir, que ferais-tu ? » ^ — « Je serais c( obligé de servir un autre maître, répondit Ur- « bino. » — Oh ! mon pauvre Urbino, je veux t’eni- « pécher d’étre malheureux, reprit Michel- Ange, » et il lui remit à l’instant deux mille éciis , présent digne assurément de la générosité d’un pape ou d’un empereur. Joignez à cela les fréquentes largesses qu’il faisait à son neveu : jamais il ne lui donnait moins de trois et meme quatre mille écus à la fois. A sa mort , il lui laissa dix mille écus , sans compter tous les biens qu’il possédait à Rome. Michel-Ange avait une mémoire prodigieuse, il lui
2VP MICHEL-ANGE BUONARROTl.
suffisait d’avoir vu une chose une seule fois pour ne plus l’oublier, et en tirer un parti habile. Dans la multitude de figures qu’il produisit, on n’en trouve pas deux qui se ressemblent. Dans sa jeunesse , il donna une preuve assez plaisante de sa mémoire : se trouvant avec quelques peintres de ses amis, on paria un souper à qui parviendrait à imiter le plus fidèlement une de ces bambochades dont les polissons barbouillent les murailles ; il s’en rappela une des plus grotesques qu’il avait vue autrefois, et il la reproduisit comme s’il l’eût eue devant les yeux, ce qui était assurément difficile pour un artiste dont la main était accoutumée à ne tracer que des figures de la plus grande correction.
Michel-Ange n’était pas vindicatif, il se montra toujours patient et modeste; quoiqu’il fût réservé dans ses paroles , il ne laissait pas cependant de lui échapper parfois des saillies agréables et piquantes. Nous en avons recueilli un grand nombre, mais nous n’en citerons que quelques-unes, parce qu’il serait trop long de les rapporter toutes ici.
Un jour qu’il s’était arreté pour regarder la statue de saint Marc de Donato , un citoyen lui demanda ce qu’il en pensait. « Jamais je n’ai vu, répondit-il, « une figure dont les traits ressemblassent plus à « ceux d’un homme de bien. Si saint Marc était ainsi, a nous pouvons croire tout ce qu’il a écrit. »
On lui montrait un dessin fait par un enfant dont on excusait les fautes, en répétant: « Il y a peu de « temps qu’il dessine. » — « Oh ! cela se voit bien , « s’écria Michel-Ange (i 5o). »
Il dit à un peintre qui avait raté une Vierge de Pitié : (c C’est vraiment une pitié. »
Ayant appris que Sebastiano de Venise était chargé de peindre un moine dans la chapelle du couvent de San-Pietro-a-Montorio , il dit qu’il gâterait cette chapelle. On lui en demanda la raison. « Les moines, cc répondit-il , ont corrompu le monde qui est bien (c grand , il ne serait donc pas étonnant qu’ils gâtas- « sent une si petite chapelle. »
Un peintre avait gagné beaucoup d’argent en exposant un assez mauvais tableau. Michel-Ange, interrogé sur le mérite de cet artiste, répondit: « Tant (C qu’il cherchera à devenir riche , ce sera un pauvre c( homme. »
Un religieux de ses amis arriva à Home, couvert d’habits aussi riches qu’élégants. Il rencontra Michel-Ange et le salua : mais celui-ci feignit de ne pas le reconnaître. Le religieux fut forcé de lui décliner ses noms et qualités. — « Oh ! s’écria Michel-Ange (C affectant la surprise, oh! vous êtes bien beau, je « ne vous reconnaissais pas. »
Ce même religieux pria Michel- Ange de donner quelques travaux à un sculpteur auquel déjà il avait fait faire une statue. Michel-Ange y consentit ; mais ayant appris plus tard que l’officieux personnage espérait être refusé , il dit , en employant une métaphore d’architecture , « que rien ne lui déplaisait cc comme les gens semblables aux égouts à deux cc bouches. »
Un de ses amis lui parlait d’un sculpteur qui, après avoir copié quelques statues antiques, se van-
MICHEL-ANGE BüONARROTI.
tait d’avoir surpassé les anciens , il lui dit : « Celui « qui suit les autres n’ira jamais devant, celui qui « n’est pas en état de bien faire par lui -meme « ne saura jamais tirer parti des ouvrages d’aucc trui (i5i). »
Je ne sais quel peintre avait peint un bœuf qui se trouvait être la meilleure partie de son tableau. On demanda à Michel-Ange la raison de cette bizarrerie : (c C’est que tout peintre se l’eprésente bien luicc même , » répondit-il.
Passant un jour devant les portes de San-Giovanni de Florence, il s’écria : «Elles sont si belles, quelles « sont dignes d’être les portes du paradis. »
H travaillait pour un prince d’humeur versatile , qui chaque jour changeait d’avis et ne savait se fixer à rien ; il ne put s’empêcher de dire à un de ses amis : « Ce seigneur est seq^^blable aux girouettes « qui tournent à tous les vents (i52). »
Un sculpteur devait exposer une statue , et se fatiguait à disposer le jour de son atelier : « Ne te « donne pas tant de peine, lui dit Michel-Ange, ce cc que tu as le plus à craindre, c’est le grand jour. » Un seigneur, qui avait la manie de se croire architecte, avait fait construire plusieurs niches hautes de trois fois leur largeur, surmontées d’un anneau ; diverses statues qu’il voulut y placer produisirent un effet pitoyable ; fatigué de toutes ces tentatives, il consulta Michel- Ange pour savoir ce qu’il devait y mettre : « Je vous conseille , lui répondit notre ar- « tiste, de pendre à l’anneau des bottes d’anguilles. » On avait choisi, pour un des chefs de la fabrique
MICHEL-ANGE BUONARROTL
de Saint-Pierre, im seigneur qui se vantait d’entendre parfaitement Vitruve, et qui se posait en censeur de tous les travaux. Quelqu’un dit à Michel- Ange : « Vous avez fait acquisition d’un homme de « grand esprit. » — • « C’est vrai, et de peu de juge- (( ment, » repartit Michel-Ange.
Un peintre avait pillé nombre de peintures et de dessins pour composer un tableau. Michel-Ange dit à un de ses amis qui lui demandait ce qu’il pensait de cette rapsodie : « Ce n’est pas mal; mais lorsque cc viendra le jour du jugement où chacun reprendra (c ses membres, que restera-t-il sur cette pauvre toile ? <c rien. » — Avis aux artistes.
Maestro Antonio Bigarino , sculpteur de Modène, avait exécuté des figures en terre cuite , coloriée ensuite à l’imitation du marbre. Michel-Ange s’écria en les voyant : « Si ces terres pouvaient devenir (c marbre, malheur aux statues antiques (i 53). »
On lui conseilla un jour de se mettre en garde, contre Nanni di Baccio Bigio , qui voulait entrer en concurrence avec lui : « Quelle gloire aurais-je à « vaincre un lâche? » répondit-il.
Un prêtre de ses amis lui dit un jour : « Pourquoi « ne vous êtes-vous point marié? vous auriez eu « des enfants à qui vous auriez laissé vos chefs- « d’œuvre. » — « J’ai une femme de trop, lui répondit « Michel-Ange, une femme qui m’a toujours persé- « cuté, c’est mon art, et mes ouvrages sont mes « enfants. Voyez Lorenzo, fils de Bartoluccio Ghi- « berti, malheur à lui s’il n’eût pas fait les portes de « l’église de San-Giovanni ! Ses enfants et ses neveux
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a ont vendu et dissipé tout ce qu’il avait amassé , et « ses portes vivront encore long-temps (i54). »
Jules III m’envoya une fois, à une heure de la nuit, demander un dessin à Michel-Ange; il était alors occupé à travailler à ce groupe qu il brisa. Il ne m’eut pas plus tôt reconnu à ma manière de frapper à la porte, qu’il quitta son ouvrage et vint m’éclairer avec une lanterne qu’il tenait par le manche. Je lui fis part de ce qui m’amenait chez lui à cette heure , et il ordonna à Urbino d’aller chercher le dessin. Pendant ce temps, en causant de choses et d’autres, je jetai les yeux sur une jambe du Christ qu’il voulait changer; pour m’empécher de la voir, il laissa tomber exprès sa lanterne , et , tandis qu’il appelait Urbino pour la rallumer, il sortit de son atelier en me disant : « Ah! je suis si vieux, que (c la mort me tire souvent par l’habit pour que (c j’aille avec elle; mon corps tombera quelque jour « comme cette lanterne, et ma vie s’éteindra comme (( elle. »
Michel -Ange aimait beaucoup le Menighella, peintre médiocre du Val d’Arno, mais personnage très plaisant , qui venait de temps en temps le prier de lui dessiner un saint Roch ou un saint Antoine, d’après lequel il peignait un tableau pour les campagnards. Michel-Ange , qui se décidait avec peine à travailler pour les rois, abandonnait aussitôt son ouvrage pour composer des dessins naïfs, qu’il accommodait au goût de son ami. Il lui fit , entre autres choses, le modèle d’un Christ en croix d’une beauté remarquable, avec un creux pour mouler
MÏCHEL-ANGE BUONARROTI.
des épreuves en carton, que le Menighella allait vendre dans les campagnes. Michel-Ange se divertissait beaucoup des petites aventures qui arrivaient à Fartiste ambulant. Un paysan lui avait commandé un saint François : Menighella le représenta vêtu d’une robe grise ; le pay san se fâcha , et voulut que son saint fût habillé avec les couleurs les plus éclatantes. Pour lui plaire , Menighella fut forcé de le couvrir d’une chappe de brocard.
Michel" Ange aimait également le Topolino, tailleur de pierres , qui se croyait habile sculpteur , mais qui n’avait réellement point de talent. Il resta plusieurs années dans les montagnes de Carrare, pour surveiller les marbres que l’on expédiait à Buonarroti. Jamais il ne manquait d’ajouter au chargement de la chaloupe trois ou quatre petites figures ébauchées de sa main , qui prêtaient à rire à Michel-Ange. De retour à Rome, Topolino se mit à terminer un Mercure en marbre , et voulut absolument savoir ce qu’en pensait Michel- Ange : « Tu es fou , mon pauvre cc Topolino , lui dit alors Michel- Ange, de f acharner « à faire des figures ; ne vois-tu pas que ton Mer- « cure , depuis les genoux jusqu’aux pieds , est trop « court de plus d’un tiers de brasse? tu l’as estropié. » — «Oh! ce n’est rien, repartit Topolino; s’il ne «s’agit que de cela, j’y remédierai facilement, «laissez-moi faire.» Michel -Ange ne put s’empêcher de rire; mais à peine fut-il parti, que Topolino coupa les jambes de son Mercure et lui arrangea une paire de bottines qui, en enchâssant le genou, cachaient parfaitement la jointure. H montra en-
suite son opération à Michel-Ange , qui fut étonné que la nécessité suggérât à des ignorants de cette espèce des expédients auxquels , certes , n’auraient point pensé les génies les plus habiles.
Tandis qu’il était occupé à finir le mausolée de Jules II, il fit faire un Terme à un tailleur de pierres , en lui disant : « retranche ceci , aplanis cc cela , polis cette partie ; » de sorte que l’ouvrier produisit une figure sans s’en douter. Lorsqu’elle fut terminée , cet homme la regarda avec étonnement ; Michel-Ange lui dit : « Eh bien ! qu’en penses- <c tu? » — ' « Je pense qu’elle est très bien, repartit « l’autre, et je vous suis fort obligé. — « Pourquoi? » — « Parce que vous m’avez fait découvrir en moi (c un talent que je ne me connaissais pas. »
Michel “Ange était d’une complexion saine et vigoureuse, d’un tempérament sec et nerveux. Il fut souvent malade dans son enfance, et plus tard il eut deux fortes maladies; cependant il était capable de supporter les plus grandes fatigues. Dans sa vieillesse , il se trouva attaqué de la gravelle ; mais son ami , Maestro Realdo Colombo , le guérit en lui faisant pratiquer des injections pendant plusieurs années. Il était d’une taille moyenne, avait les épaules larges et le corps bien proportionné. Sur la fin de sa vie , il portait , durant des mois entiers, sur ses jambes nues, des bottines de peau de chien. Il avait la tète ronde; le front carré et spacieux, coupé par sept lignes droites ; les tempes bombées; les oreilles un peu grandes; le nez écrasé, comme l’on sait, par un coup de poing du Torrigiano; les
yeux plus petits que grands , de couleur de corne et tachetés d’étincelles jaunes et azurées (i55); les sourcils peu épais ; les lèvres minces , mais celle de dessous légèrement saillante ; le menton bien proportionné; les cheveux noirs; la barbe de meme couleur, peu épaisse, fourchue, et semée de poils blancs.
Certes , Michel-Ange vint au monde pour servir d’exemple aux hommes qui professent notre art. Sa vie et ses ouvrages montrent la route que doivent suivre les bons et véritables artistes. Pour moi, je remercierai toujours le ciel de m’avoir fait naître du temps de Buonarroti , et de me l’avoir donné pour maître et pour ami.
Aussitôt après la mort de Michel-Ange , on déposa son corps dans l’église de Sant’-Apostolo , en présence d’un concours de monde prodigieux. Le pape avait dessein de lui élever un tombeau dans la basilique de Saint-Pierre; mais le duc Cosme, qui depuis long-temps enviait à Rome cet homme illustre, résolut de faire transporter ses restes précieux à Florence, où il voulait honorer sa mémoire de la manière la plus éclatante. Par les soins de Lionardo Buonarroti, qui venait d’arriver à Rome en poste, le corps fut expédié secrètement dans un ballot, comme un paquet de marchandises. On employa ce moyen pour éviter le tumulte que cette nouvelle aurait certainement occasionnée parmi le peuple. On apprit à Florence la mort de Michel- Ange, avant que son corps fût entré dans les murs de la ville. A l’instant les principaux peintres, sculp-
teurs et architectes s’assemblèrent, à la requête du lieutenant de l’Académie, le révérend don Vincenzio Borghini, qui leur rappela qu’en vertu de leurs statuts ils étaient obligés de rendre à tous leurs confrères les honneurs funèbres, comme ils l’avaient déjà fait pour Fra Giovan’ Agnolo Montorsoli, décédé le premier, depuis la création de leur compagnie. Tous les artistes sentirent combien il était convenable de célébrer dignement les obsèques de Michel-Ange , qu’ils avaient reconnu pour leur chef, et auquel ils avaient décerné le titre de premier académicien. Ils choisirent quatre députés , Agriolo Bronzino et Giorgio Vasari , peintres ; Benvenuto Cellini et Bartolommeo Ammanati, sculpteurs, pour diriger tout , de concert avec le lieutenant. Ils leur donnèrent en même temps pleins pouvoirs de disposer de tous les membres de l’Académie. On vit alors une noble émulation entre les vieillards et les jeunes gens, qui s’offraient à l’envi pour contribuer à la magnificence de cette cérémonie. Il fut décidé que le lieutenant , en vertu de sa charge , et les consuls, au nom de l’Académie, feraient part de toutes les délibérations au seigneur duc et solliciteraient son assistance , et surtout la faveur de célébrer les funérailles à San-Lorenzo, église de Fillustre famille des Médicis, où se trouvent la plupart des ouvrages de Michel-Ange. On devait encore prier Son Excellence de permettre que Messer Benedetto Varchi prononçât l’oraison funèbre, afin que Buonarroti eût un panégyriste digne de lui (i56). Messer Varchi, attaché spécialement au service du
MICHEL-ANGE BUONARROÏI. 223
duc, n’aurait pas voulu se charger de cet emploi sans son agrément, quoique d’ailleurs il fût plein d’amour et de vénération pour notre grand artiste. Le lieutenant de l’Académie écrivit donc au duc la lettre suivante :
« L’Académie des peintres et des sculpteurs a « résolu, sous le bon plaisir toutefois de Votre « Excellence illustrissime , d’honorer la mémoire de « Michel- Ange Buonarroti , soit pour acquitter en- (c vers le plus grand artiste qui ait peut-être jamais « existé une dette générale, ou ce que chacun des « académiciens lui doit en particulier pour l’intérêt a de la commune patrie ; soit pour donner un gage a de la reconnaissance qu’exigent les grands services « qu’il a rendus à la peinture, à la sculpture et à « l’architecture, par la sublimité et la perfection de cc ses ouvrages. Pour célébrer dignement son mérite, « l’Académie se croit donc obligée de faire tous les « efforts dont elle est capable , et elle expose ses « désirs à V otre Excellence illustrissime , dont elle « réclame l’assistance et les secours. Invité par les c( académiciens, et obligé, comme je le crois, par « les fonctions de lieutenant de leur compagnie, « que Votre Excellence m’a conférées pour cette «année, j’ajouterai que ce projet me paraît aussi « beau qu’honorable, et conçu par des coeurs nobles « et reconnaissants. Je sais, du reste, combien Votre « Excellence illustrissime se plaît à protéger les «beaux-arts. Elle est pour eux semblable à un « port tranquille et sûr, et l’unique protectrice des
MïCHEL-ANGE BUONARROTI.
« hommes de génie. Votre Excellence surpasse « meme en cela ses ancêtres , qui cependant com- « blèrent les artistes de faveurs extraordinaires. Le « magnifique Laurent ordonna d’ériger à ses frais (c une statue à Giotto , mort depuis tant d’années , (c et un riche tombeau de marbre à Fra Filippo. « Ces raisons m’ont engagé à supplier Votre Excel- « lence illustrissime d’accueillir favorablement la de- (c mande que fait l’Académie^ de pouvoir honorer les « grands talents de Michel-Ange , élève et créature « particulière de l’école du magnifique Laurent. Ce « sera une grande satisfaction pour la compagnie et « pour le public. Ce sera un puissant aiguillon pour « les artistes , et toute l’Italie apprendra que la fc générosité de Votre Excellence illustrissime égale « sa bonté. Dieu veuille la conserver long- temps (C heureuse, pour le bonheur de ses peuples et pour c( le soutien des talents »
Le seigneur duc répondit à cette lettre :
« Notre très cher révérend , l’ardeur qu’a té- « moignée et que témoigne l’Académie pour honorer cc la mémoire de Michel- Ange Buonarroti , passé de cc cette vie en une meilleure, nous a donné une « grande consolation, après la perte d’un homme « aussi rare. Non-seulement nous voulons lui ac- « corder tout ce qu’elle nous demande dans sa « requête, mais nous ferons encore en sorte que « les restes de Michel -Ange soient transportés de « Rome à Florence , puisque , autant que nous avons
MICHEL -ANGE BÜONARROTI.
« pu le savoir, ce fut sa dernière volonté. Ce que « nous écrivons à FAcadémie n’est que pour Fa- (c nimer davantage à célébrer de toutes manières les (c talents d’un si grand homme. Dieu vous donne « tout contentement (i 58) î »
Voici la requête dont il est fait mention dans la lettre du duc, et que FAcadémie adressa à Son Excellence :
« Illustrissime, etc., FAcadémie, créée par la grâce « et la faveur de Votre Excellence illustrissime, « ayant appris avec quel zèle et quel soin elle a fait « venir à Florence , par le moyen de son député à «Rome, le corps de Michel -Ange Buonarroti, a « unaniment résolu de célébrer les obsèques de ce « grand artiste, de la plus éclatante manière qu’il « sera possible. Sachant que Son Excellence illus» « trissime était autant respectée de Michel -Ange « qu’elle l’aimait elle-même, les académiciens ré- « clament de sa bonté et de sa libéralité infinies la « permission de célébrer cette cérémonie funèbre « dans l’église de San-Lorenzo , bâtie par ses an- « cêtres , où se trouvent tant de beaux ouvrages de «Michel-Ange, et près de laquelle Son Excellence «illustrissime a le projet d’élever un édifice, que « l’on pourra regarder comme le berceau de la « peinture , de la sculpture et de l’architecture (i 69). « Les académiciens supplient ensuite Son Excellence « de vouloir bien charger Messer Benedetto Varchi « de composer et de prononcer l’oraison funèbre ,