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cc comme il a promis de le faire, pourvu toutefois que te Votre Excellence le trouve bon. Enfin , les académi- (c ciens prient et supplient Votre Excellence de se soute venir de tout ce qui peut leur être nécessaire pour et célébrer lesdites obsèques , leurs facultés étant te très bornées. Chacune de ces demandes a été te discutée et arrêtée , en présence et avec le consente tement du révérend Messer Vincenzio Borghini , te prieur degF Innocenti, lieutenant de Votre Excelttlence illustrissime, dans l’Académie et compagnie te du dessin , laquelle , etc. »
Le duc répondit dans les termes suivants :
te Nos très chers, nous sommes très content de te donner à vos demandes une pleine et entière satt tisfaction , tant a toujours été grande l’affection te que nous portons à tous ceux de votre profession, te et au rare mérite de Michel -Ange Buonarroti. tt Ainsi , ne négligez rien de tout ce que vous vous U êtes proposé de faire pour ses funérailles; car, de te notre côté , nous n’oublierons pas de subvenir à et tout ce qui vous sera nécessaire. Déjà on a écrit à te Messer Benedetto Varchi, pour l’oraison funèbre, te et au directeur de Fhôpital, pour tout le reste (160). te Portez-vous bien. — De Pise. »
Lettre du duc à F archi.
«e Messer Benedetto, notre très cher, l’estime que « nous avons pour les rares talents de Michel -Ange
(( Biionarroti nous fait désirer que sa mémoire soit (( honorée et célébrée de toutes manières. D’après « cela, vous nous serez agréable, si, par attachement « pour notre personne, vous prenez le soin de « composer l’oraison funèbre qui sera prononcée le « jour de ses obsèques , comme il a été arreté par les a députés de l’Académie. Vous nous ferez plaisir, <c si vous la prononcez vous-même. Portez-vous <c bien ( 1 6 1 ). »
Messer Bernardino Grazzini écrivit aussi aux députés qu’on ne pouvait voir le duc mieux disposé à les seconder, et qu’ils pouvaient compter avec assurance sur ses secours et sa protection.
Pendant ce temps , comme nous l’avons dit plus haut, Lionardo était parti en poste, à la nouvelle de la maladie de son oncle ; mais il arriva à Rome lorsque déjà le grand artiste avait cessé de vivre. Daniello Ricciarelli , et plusieurs autres amis qui avaient assisté à ses derniers moments , lui apprirent qu’il avait demandé plusieurs fois, et même prié que son corps fût porté à Florence , sa bien-aimée patrie , dont il s’éîait absenté , disait-il , seulement pour chercher à Rome un air plus favorable à sa santé. Lionardo voulut obéir aux dernières volontés de son oncle , et fit enlever aussitôt son corps , qu’il envoya secrètement à Florence. Le cercueil qui renfermait ces restes précieux arriva le samedi de la deuxième semaine du Carême. On décida qu’on le déposerait provisoirement dans la chapelle de la confrérie dell’ Assunta, à Santa-Groce. Alors, le
lendemain , 1 1 mars , tous les peintres , les sculpteurs et les architectes se rassemblèrent sans bruit, autour de l’église de San-Piero-Maggiore. Ils n’avaient apporté qu’un drap de velours brodé d’or, pour couvrir le cercueil et le brancard, A une heure de la nuit environ, les plus âgés et les plus distingués d’entre eux prirent des torches en main , tandis que les jeunes gens s’emparaient du brancard et s’estimaient fiers de porter le corps du plus grand artiste qui eût jamais existé. Beaucoup de personnes ayant remarqué ce rassemblement, bientôt toute la ville sut que le corps de Michel -Ange était arrivé, et devait être porté à l’église de Santa- Croce. On avait agi cependant avec tout le secret possible, pour éviter le tumulte et la confusion; mais la nouvelle passa de bouche en bouche , l’église fut envahie en un instant , et les académiciens eurent beaucoup de peine à parvenir jusqu’à la chapelle. On ne peut nier que, dans les cérémonies funèbres , un grand déploiement de prêtres , de religieux, de moines, un grand appareil de torches, de tentures et d’habits de deuil ne forment un spectacle magnifique; mais combien n’était- il pas plus imposant de voir ce concours immense d’artistes habiles , réunis à l’improviste autour des dépouilles mortelles de leur chef, de leur maître? A travers les flots de la multitude qui célébrait les louanges de Michel -Ange, on arriva enfin à Santa -Croce. Après avoir été reçu par les religieux , avec la solennité ordinaire , le corps fut déposé dans la sacristie. Alors , le lieutenant de l’Académie , qui s’y était
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rendu en vertu de sa charge, ouvrit le cercueil, croyant faire une chose agréable à tous les assistants, et désirant lui -même, comme il Fa voua depuis, contempler les traits de ce grand homme, qu’il avait vu à un âge qui ne lui en laissait presque aucun souvenir.
Nous croyions trouver le corps putréfié et corrompu, car depuis vingt-deux jours il était renfermé dans le cercueil ; mais loin de là , il n’exhalait aucune mauvaise odeur ; il semblait jouir d’un sommeil doux et tranquille , le visage était légèrement pâle et nullement altéré ; en touchant la tête et les joues, on était tenté de croire que peu d’heures avant il existait encore (162).
Lorsque l’enthousiasme du peuple fut un peu calmé, on déposa le cercueil à côté de l’autel de la chapelle de’ Gavalcanîi, près de la porte qui conduit au cloître du chapitre. On aurait été forcé de le laisser ouvert pendant plusieurs heures, pour satisfaire tout le monde, si cela se fût passé de jour, tant la foule était grande. Le lendemain et les jours suivants, tandis que les peintres et les sculpteurs s’occupaient des préparatifs des funérailles , les beaux esprits, qui abondent toujours à Florence, composèrent des vers latins et italiens, dont ils couvrirent le cercueil, et dont une partie fut imprimée.
Les obsèques n’eurent pas lieu le lendemain de la Saint-Jean, comme on l’espérait; elles furent différées jusqu’au i4 juillet (i63). L’un des députés, Benvenuto Cellini , s’étant trouvé malade dès le com-
mencement , ne put se joindre à ses trois collègues, Bronzino, Ammannato et Vasari, qui choisirent pour proveditore le sculpteur Zanobi Lastricati. Ils résolurent de donner à la cérémonie qu’ils étaient chargés de diriger un caractère artistique plutôt que somptueux.
« En effet (disaient les députés et le proveditore) , « ayant à honorer le génie d’un homme tel que Mi- «chel-Ange, professant les arts qu’il cultiva, nos « richesses consistant plus dans nos talents que dans (c l’or et l’argent, nous ne devons pas viser à une « magnificence royale, ni à un luxe de pure ostenta- « tion. Nous devons témoigner notre admiration par cc la beauté des ouvrages qui seront le produit de (c notre génie et de notre habileté ; en un mot , « nous devons honorer l’art par l’art. Bien que nous « puissions espérer du duc Cosme tout l’argent (C dont nous aurons besoin (ce qu’il nous a déjà « donné peut en être un sûr garant), soyons concc vaincus, néanmoins, que l’on attend de nous de « belles inventions, plutôt que le vain étalage d’un cc appareil éclatant et dispendieux. »
Cependant, une véritable magnificence égala le mérite et la beauté des ouvrages qui sortirent des mains des académiciens.
Au milieu de la nef de l’église de San-Lorenzo , vis-à-vis des deux portes collatérales, dont l’une donne sur la voie publique, et l’autre conduit au cloître , on éleva un catafalque de forme quadran-
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gulaire, haut de vingt-huit brasses ^ avec une Renommée au sommet. Sa longueur était de onze brasses, et sa largeur de neuf. A la base, haute de deux brasses, du côté de la porte principale de l’église, étaient placées les statues couchées de deux fleuves , l’Arno et le Tibre. L’Arno tenait une corne d’abondance pleine de fleurs et de fruits , et le Tibre, en étendant un bras, montrait dans ses mains les fleurs et les fruits qui tombaient de la corne d’abondance de l’Arno. L’intention de l’allégorie était d’indiquer combien Rome avait profité des richesses de Florence , et de faire voir en meme temps que Michel-Ange avait passé une grande partie de sa vie à Rome, où il produisit les chefs-d’œuvre que l’univers admire. L’Arno avait à côté de lui un lion, et le Tibre, Rémus et Romulus allaités par une louve. Ces deux statues colossales , d’une beauté extraordinaire, imitaient parfaitement le marbre. Le Tibre était l’ouvrage de Giovanni , fils de Benedetto de Castello, élève de Bandinelii, et l’Arno était dû à Battista , fils de Benedetto , élève de l’Ammannato. Ces deux jeunes et habiles artistes promettent d’aller loin ( 1 64).
Au-dessus de ce plan s’élevait un grand quadrangle haut de cinq brasses et demie, environné d’une corniche. Dans le milieu de chacune des faces de ce massif était un tableau en grisaille. La face tournée du côté des deux fleuves représentait le magnifique Laurent de Médicis recevant dans son jardin le jeune Michel-Ange , dont il avait déjà vu quelques essais semblables à des fleurs naissantes ,
qui annonçaient les fruits que devait produire son sublime génie avec tant d’abondance. Ce tableau fut exécuté par Mirabelio et Girolamo del Crocifissaio (i65).
Dans le second tableau , vis-à-vis de la porte latérale de l’église, on voyait Michel- Ange accueilli favorablement par Clément VII , après le siège de Florence. Le peuple croyait que le pape serait irrité contre l’artiste qui n’avait pas craint de se mettre en opposition avec le Saint-Siège ; mais Clément VII , contre l’attente générale , lui témoigne son estime en lui confiant les travaux de la sacristie et de la bibliothèque de San-Lorenzo. Derrière Michel-Ange, de petits génies portent les modèles de ces édifices et des statues dont ils sont ornés. Un peintre flamand Federigo, dit le Padoano, était l’auteur de ce tableau (i66).
Dans le troisième cadre qui regardait le maîtreautel , on lisait cette grande inscription latine , composée parle savant Messer Pier Vettori:
Collegiam pictonim, statuariorum , architectorum , auspicio opeque sibi promptâ Cosmi ducis , auctoris suorum commodorum, suspiciens singularem virtutem Michaelis Angeli Bonarrotæ, iütelligensque quanto sibi auxilio semper fuerint præclara ipsius opéra, studait se gratum erga ilium ostendere summum omnium qui unquam fuerint pictorum, statuariorum, architectorum ; ideoque monumen:um hoc suis manibus exstructum magni animi ardore ipsius mémorisé dedicavit.
Ces paroles signifient :
Le collège des peintres, sculpteurs et architectes, sous les auspices et avec les secours du duc Cosme, auteur de tous ses
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avantages , voyant le mérite singulier de Michel-Ange Buonarrotj, et connaissant toute Tutilité que lui ont procurée tous ses beaux ouvrages, s est efforcé de n<ontrer sa reconnaissance envers le [ lus grand de tous les peintres, sculpteurs et architectes qui aient jamais existé. C’est pourquoi il a érigé, avec une ardeur extrême, ce monument consacré à sa mémoire.
Cette inscription était supportée par deux petits génies éteignant un flambeau , et pleurant la perte immense que Fart venait d’éprouver.
Dans le quatrième tableau , placé en face de la porte du cloître, on apercevait Michel-Ange soutenant le siège de Florence, et fortifiant la colline de San-Miniato. On confia cette composition à Lorenzo Sciorini , élève du Bronzino , jeune artiste de grande espérance (167).
Aux quatre angles du massif, servant de soubassement au corps dont nous avons décrit les faces, se trouvaient des groupes de figures plus grandes que nature.
Le premier groupe , en allant vers le maître-autel à main droite, représentait le Génie sous la forme d’un jeune homme svelte, ayant deux petites ailes au haut de la tête, comme on en donne quelquefois à Mercure ; il foulait aux pieds sa mortelle ennemie, l’ignorance, caractérisée par des oreilles d’âne. Ces deux figures furent exécutées par Vincenzio Danti de Pérouse, dont nous parlerons plus au long dans un autre endroit, ainsi que de ses ouvrages qui se font remarquer parmi ceux des jeunes sculpteurs modernes (168).
Sur le piédestal, regardant la sacristie neuve,
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s’élevait la Piété chrétienne , assemblage des vertus théologales, écrasant le Vice ou l’Impiété. L’auteur de ce groupe était Yalerio Cioli, jeune et habile sculpteur (169).
Du côté de l’ancienne sacristie, on voyait Minerve ou FArt terrassant l’Envie sèche et décharnée, aux yeux de tigre, à l’aspect venimeux, le corps entouré de serpents , et une vipère dans la main. Ces deux statues étaient d’un tout jeune homme, nommé Lazzaro Calamec, de Carrare, qui, dès son enfance, donna des preuves éclatantes de génie (170).
Sur le quatrième piédestal , vis-à-vis de l’orgue et des principales portes de l’église, était placé un groupe d’Andrea Calamec, oncle de Lazzaro, et élève de l’Ammannato (171). La principale figure représentait l’Étude sous les traits d’un jeune homme fier et vigoureux, qui avait aux poignets deux petites ailes pour marquer la promptitude de l’exécution; il tenait sous ses pieds la Paresse ou l’Oisiveté personnifiée par une femme languissante, pesante et dormeuse.
Ces quatre groupes, disposés comme nous l’avons dit, formaient un ensemble merveilleux ; le soubassement qu’ils accompagnaient portait le massif orné des peintures déjà décrites, et servait encore de support à un autre plan de forme carrée, haut de quatre brasses environ, mais moins large et moins long que celui de dessous. Des statues assises , grandes comme nature, qu’il était facile de reconnaître à leurs attributs pour la Peinture , la Sculpture, l’Architecture et la Poésie , se trouvaient aux quatre
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angles de ce nouveau plan , dont chacune des quatre faces était occupée par un tableau de six brasses et demie de longueur sur trois de largeur.
Dans la première de ces compositions où Piero Francia, peintre florentin, montra son talent, on voyait Michel-Ange offrant au pape Pie IV le modèle de la coupole de Saint-Pierre de Rome.
La statue de l’Architecture, placée à gauche, avait été exécutée par Giovanni, fils de Benedetto de Castello (17a).
Dans le second tableau , vers la porte latérale, les élèves de Michèle Bidolfo avaient représenté avec une grâce et une beauté particulières Michel-Ange travaillant à son Jugement dernier.
A droite , la statue de la Peinture était due au ciseau de Battista del Cavalière , jeune homme aussi remarquable par ses talents que par les qualités de son cœur (i y 3).
Dans le troisième tableau, tourné vers le maîtreautel , c’est-à-dire au-dessus de la grande inscription latine de Pier Vettori, Michel-Ange s’entretenait avec une femme que ses attributs faisaient reconnaître pour la Sculpture ; il paraissait délibérer avec elle, et était entouré de ses chefs-d’œuvre. La sculpture tenait en main une tablette, où on lisait ces paroles du Boezio :
Simili sub imagine formans.
Ce tableau, plein d’invention et de goût, était d’Andrea del Minga (174)-
La statue de la Sculpture qui l’accompagnait, était d’Antonio Lorenzi , sculpteur.
Dans le quatrième tableau, tourné du côté de l’orgue, la Poésie était représentée par Michel- Ange occupé à écrire une de ses compositions, et entouré de neuf muses dans toute la pompe que leur prêtent les poètes ; à leur tête , Apollon tenait sa lyre d’une main, et de l’autre, une couronne destinée à ceindre le front de Michel-Ange (17Ô).
Giovanmaria Butteri était l’auteur de ce tableau riche de composition et d’effet (176).
A côté, se trouvait la statue de la Poésie, ouvrage de Domenico Poggini , sculpteur, graveur en monnaie et en médailles, fondeur et poète.
Le catafalque, ainsi décoré, avait beaucoup de rapport avec le mausolée d’Auguste à Rome ; peutêtre même ressemblait-il davantage au Settizonio de Sevère, que l’on trouve près des thermes d’Antonin. Il était donc composé de trois plans qui allaient décroissant en forme pyramidale; le premier, comme on l’a vu , portait les fleuves , le second les groupes, le troisième les figures des arts : sur leur embasement on lisait ces mots:
Sic ars extollitur arte.
Au-dessus du dernier plan s’élevait une pyramide haute de neuf brasses , au pied de laquelle , sur deux de ses faces , c’est-à-dire, celle qui regardait la porte, et celle vis-à-vis de l’autel , on voyait dans deux ovales la tête de Michel-Ange moulée sur nature,
et exécutée avec le plus grand soin par Santi Buglioni.
Au sommet de cette pyramide, était un globe qui semblait destiné à renfermer les cendres de Michel- Ange, et sur ce globe planait une Renommée plus grande que nature, embouchant une trompette à trois pavillons. Cette figure était de la main de Zanobi Lastricati qui, malgré les soins dont il fut accablé comme proveditore, voulut concourir à la splendeur de la cérémonie par quelqu’une de ses productions. Ainsi le catafalque, depuis le pavé jusqu’à la tête de la Renommée , avait vingt-huit brasses de hauteur , comme nous l’avons déjà dit.
L’église était tendue en drap noir, attaché non pas aux colonnes comme on le fait ordinairement , mais aux chapelles collatérales, dont toutes les ouvertures étaient occupées par des tableaux qui offraient un spectacle imposant,
La première chapelle à côté du maître-autel, en allant vers l’ancienne sacristie, était ornée d’un tableau, haut de six brasses et large de huit, dont la composition neuve et poétique représentait Michel-Ange au milieu des Champs-Elysées , ayant à sa droite les plus célèbres peintres et sculpteurs de l’antiquité : chacun se faisait distinguer par un attribut particulier. On remarquait Praxitèle , avec son Satyre, qui est à la Vigna du pape Jules III; Apelles , avec son portrait d’Alexandre ; Zeuxis , avec la grappe de raisin qui trompa les oiseaux; Parrhasius , av^c le rideau qui trompa Zeuxis. A la gauche de Michel- Ange , étaient placés les modernes
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qui , depuis Cimabué , avaient acquis de la célébrité dans les arts. On y reconnaissait Giotto , à une tablette sur laquelle était tracé le portrait du Dante, encore jeune, tel qu’il le peignit lui-méme dans l’église de Santa-Croce (177) ; Masaccio, à son portrait ; Donatello, à son Zuccone du Campanile (1 7B) ; Filippo Brunelleschi , à sa coupole de Santa-Mariadel-Fiore. On voyait sans attributs, Fra Filippo, Taddeo Gaddi, Paolo Uccello, FraGiovan’ Agnolo, lacopo Pontormo , Francesco Salviati , et autres. Tous ces artistes, tant anciens que modernes, paraissaient pleins d’amour et d’admiration pour Michel- Ange. Ils l’accueillaient, comme le Dante dit que Virgile fut accueilli par les poètes. Aussi était-ce de la fiction du Dante qu’avaient été empruntées l’idée de ce tableau et l’épigraphe qu’on lisait au bas :
Tutti rammiran, tutti onor gli fanno.
Cette peinture , qui fut très admirée , était d’Alessandro Allori , digne élève du Bronzino (1 79).
Dans l’ouverture de la chapelle du Saint-Sacrement, un tableau, long de cinq brasses et largue de quatre, représentait Michel-Ange entouré d’enfants et de jeunes gens, formant l’École des Arts. Ils lui offraient, comme à une divinité, les prémices de leurs travaux, c’est-à-dire, des essais de peinture et de sculpture. Michel -Ange les recevait avec bonté, et initiait aux secrets de l’art ces jeunes élèves, qui l’écoutaient avec la plus grande attention. Cette composition , admirablement entendue ,
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fut exécutée par Battista , élève de Pontormo (i8o). Au bas du tableau on lisait les vers suivants :
Tu pater, et rerum inventer, tu patria nobis Suppeditas præcepta , tuis ex, inclyte, chartis.
En approchant ensuite de la porte principale de l’église, presque à côté de l’orgue, on voyait un tableau de six brasses de hauteur sur quatre de largeur. Le sujet rappelait le gracieux accueil fait à Michel-Ange, par le pape Jules III, qui, l’ayant mandé à la Vigna Giulia, pour traiter quelques affaires, le fit asseoir à côté de lui , en présence des cardinaux , des évéques et autres grands de la cour, erstés debout à l’entour. Lejeune lacopo Zucchi, élève de Giorgio Vasari, avait déployé dans cet ouvrage toute la vigueur d’un maître consommé ( 1 8 1).
Près de là , du même côté , c’est-à-dire , un peu au-dessous de l’orgue, Giovanni Strada, habile peintre flamand, avait représenté, dans un tableau de six brasses de largeur sur quatre de hauteur, les honneurs rendus par le doge Andrea Gritti à Michel-Ange , qui , pendant le siège de Florence, était allé demeurer à la Giudecca, près de Venise, Cet ouvrage , plein d’expression , de feu et de grâce, fit infiniment d’honneur à Giovanni Strada (i 8a).
Maintenant , en remontant vers le maître-autel , du côté de la sacristie neuve, on trouvait un tableau de Santi Titi, jeune artiste de talent (i83), qui avait choisi pour sujet la réception que fit un jour à Michel - Ange l’illustrissime seigneur don Fran-
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cois de Médicis / prince de Florence. On sait que se trouvant à Rome, trois ans avant la mort de Buonarroti, don François, en l’apercevant, se leva, courut au-devant de lui, lui donna son propre siège, puis l’écouta, debout et découvert, avec l’attention et le respect qu’un fils aurait eus pour son père. On voyait aux pieds du prince un enfant tenant le bonnet ducal; à côté étaient rangés des soldats. Le duc et Michel -Ange paraissaient vivants.
Dans le tableau suivant, haut de neuf brasses et large de douze, Bernardo Tirnante Buontalenti, peintre très aimé du duc Gosme (184) , avait ingénieusement figuré les fleuves des trois principales parties du monde, venant joindre leur douleur à celle de l’Arno , et le consoler de la perte commune. Ces fleuves étaient le Nil , le Gange et le Pô. Le Nil avait pour attributs un crocodile et une couronne d’épis, symbole de la fécondité du pays qu’il parcourt. Le Gange était accompagné du griffon, et orné d’une guirlande de pierreries. Le Pô se distinguait par un cygne et une couronne d’ambre noir. Ces trois fleuves, amenés en Toscane par la Renommée qu’on voyait planer en l’air, entouraient l’Arno couronné de cyprès, qui tenait d’une main son urne renversée, et de l’autre un rameau de cyprès ; un lion était étendu à ses pieds. Pour faire entendre que le génie de Michel-Ange s’était envolé au séjour des immortels, le peintre avait mis dans le haut du tableau une grande lumière, vers laquelle se dirigeait Fâme de Buonarroti, sous
la forme d’un petit génie. On y lisait ce vers lyrique :
Vivens orbe , pefco laudibus æthera.
Aux deux côtés du tableau, sur deux piédestaux, s’élevaient deux groupes qui soutenaient un rideau ouvert. A droite, on voyait Vulcain tenant une torche à la main , et foulant aux pieds la Haine , qui faisait de vains efforts pour se relever. L’attribut de la Haine était un vautour, et le vers suivant s’adressait à elle :
Surgere quid properas , odium crudeie? Jaceto.
L’autre groupe représentait Aglaïa, l’une des trois G râces, pour signifier la Proportion. Elle tenait en main un lys, fleur consacrée aux Grâces, et qui, dit-on, convient aussi aux funérailles. Sous ses pieds se débattait un singe, emblème de la Disproportion. Au-dessus du singe on lisait cette devise :
Vivus et exstinctus docuit sic sternere turpe. et au-dessous des fleuves ces deux vers :
Venimus, Arne,tuo confixa exvulnere mœsta
Flumina , ut ereptum mundo ploremus honorem.
Ce tableau fut jugé des plus beaux , et le peintre reçut d’autant plus d’éloges , qu’il n’avait été chargé de rien, et que ce qu’il fit pour la mémoire de Michel -Ange fut un hommage volontaire de son admiration, n ,
MICHEL-ANGE BUONARROTÎ.
A côté de la porte latérale , un tableau large de six brasses et haut de quatre, du jeune Tommaso de San-Friano (i85), représentait Michel - Ange , envoyé en qualité d’ambassadeur, par Soderini, auprès de Jules IL
Enfin, Stefano Pieri, élève du Bronzino (i86), avait exécuté un autre tableau de meme grandeur, où l’on voyait Michel-Ange assis avec le duc Cosme, dans une salle de son palais, et conversant familièrement avec lui.
Dans les intervalles que les tableaux laissaient entre eux, étaient peintes des figures de la mort, accompagnées d’attributs et de devises.
Une Mort avait jeté sa faux par terre , et , paraissant s’affliger d’avoir été contrainte d’enlever Michel-Ange, s’excusait par cette devise :
Coëgit dura nécessitas.
Auprès, se trouvait une boule du monde avec un lys à trois calices, dont la tige était coupée par le milieu. Alessandro Allori , dont nous avons déjà cité le nom , était Fauteur de cette invention.
Parmi les nombreuses figures de la mort qui décoraient ainsi le pourtour de l’église, Vasari en avait représenté une étendue par terre, qui fut particulièrement admirée. L’Eternité, une palme en main , la foulait aux pieds , et semblait lui dire d’un air de mépris , qu’en dépit de l’inexorable nécessité Michel-Ange n’avait pas cessé de vivre; ce qu’exprimait cette devise :
Vicit iüclyia virtus.
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Michel-Ange , pendant la plus grande partie de sa vie, s’était servi d’un cachet portant l’emblème de trois cercles entrelacés (187). Sans doute il voulait donner à entendre par là qu’il existe une union si intime et si nécessaire entre la peinture , la sculpture et l’architecture, qu’elles ne doivent jamais se séparer. Les académiciens, jugeant qu’il était parvenu au plus haut degré dans les trois arts du dessin , changèrent ces trois cercles en trois couronnes, et y joignirent cette devise :
Tergeminis tollit honoribus.
On laissa sans aucun ornement de tenture la chaire dans laquelle le Varchi prononça l’oraison funèbre. Cette chaire étant de bronze, et décorée de bas-reliefs du célèbre Donateilo , tout accessoire étranger l’aurait déparée. Mais sur la seconde chaire qui se trouve vis-à-vis, et qui n’était pas encore terminée (188), on avait placé un tableau, haut de quatre brasses et large de deux environ , qui représentait la Renommée ou l’Honneur, sous la figure d’un jeune homme dans une noble attitude, tenant une trompette de la main droite, et foulant aux pieds le Temps et la Mort. L’ouvrage était de Vincenzio Danti , sculpteur à Pérouse , dont nous avons déjà parlé (189).
L’éclat des lumières ajoutait encore à la magnificence de toutes ces décorations. Une foule innombrable était accourue de toutes parts, pour assister à la cérémonie. Le lieutenant de l’Académie arriva , suivi des académiciens , des consuls , et en
un mot J de tous les peintres, sculpteurs et architectes de Florence, escortés par le capitaine et les hallebardiers de la garde du duc. Dès qu’ils furent entrés dans Féglise , ils s’assirent entre le catafalque et le maitre-autel , où les attendaient depuis longtemps un nombre infini de seigneurs et de gentilshommes, qui étaient placés suivant leurs qualités et leur naissance. Ensuite on célébra la messe des morts, avec toute la solennité possible. Quand la messe fut finie, Varchi, qui, depuis l’oraison funèbre de i’illiistrissime duchesse de Ferrare , fille du duc Cosme, n’avait pas été appelé à remplir un semblable office, monta en chaire, et prononça, avec une éloquence et une chaleur entraînantes, l’éloge des talents , de la vie et des ouvrages du divin Michel-Ange Buonarroti.
Cette oraison funèbre de Messer Benedetto Varchi, et une autre du très noble et très savant Messer Lionardo Salviati, jeune homme de vingt- deux ans (190), furent imprimées peu de temps après.
Le duc voulut que l’on conservât tout cet appareil pendant plusieurs semaines, pour satisfaire la. curiosité du peuple , et des étrangers qui arrivaient chaque jour des pays circonvoisins.
Nous ne rapporterons pas ici tous les vers latins et toscans composés en l’honneur de Michel-Ange , parce qu’on en formerait facilement un volume , et que, d’ailleurs, d’autres écrivains ont pris le soin de les publier ; mais nous ne devons pas oublier de dire que le duc Cosme assigna une place distinguée au tombeau de Buonarroti, dans l’église de
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Santâ“Croce , et donna tons les marbres nécessaires à son neveu Lionardo. Giorgio Vasari fit le dessin du mausolée, et en laissa l’exécution à un habile sculpteur, Battista Lorenzi (191), qui se chargea en outre du buste de Michel-Ange et de la statue de la Peinture. Les statues de la Sculpture et de l’Architecture confiées , l’une à Giovanni delF Opéra ( 1 92), et l’autre à Valerio Cioli (193) , compléteront ce monument, qui bientôt, on l’espère, sera entièrement terminé. Lionardo Buonarroti doit supporter la dépense de tous ces travaux ; mais Son Excellence fera placer à ses propres frais le buste du grand artiste dans l’église cathédrale, où l’on voit déjà les images des Florentins qui ont illustré leur patrie (îqù)-
On a déjà pu pressentir à quel point de vue nous entendions nous placer pour apprécier le Buonarroti, surtout si l’on se rappelle la note dont nous avons fait suivre la biographie de l’Albertinelli. Nous y avons posé en fait l’incomparable supériorité des deux princes de nos arts, de Raphaël et de Michel-Ange ; nous y avons posé en germe les éléments qui devaient nous servir plus tard à la démontrer jusqu’à l’évidence. Nous croyons l’avoir fait pour Raphaël, nous espérons y arriver tout-à-l’heure pour Michel-Ange. Cette assurance nous vient de la conviction que nous avons de la justesse de notre opinion et de la sanction quelle a reçue de tout temps. En effet, quand on réfléchit et qu’on pèse les suffrages, on reconnaît
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sans peine qu’à toutes les époques Raphaël et Michel- Ange ont été regardés comme nous les regardons. Aussi, ferons-nous moins consister nos efforts à constater leur gloire, et à combattre les opinions des écrivains et des critiques qui ont cherché à la diminuer, qu’à mieux choisir et à rectifier les aperçus sur lesquels l’admiration générale s’est fondée à leur égard; car il nous semble qu’il ne suffit pas que les grands hommes soient universellement connus , pour qu’on accorde qu’ils soient universellement compris. La célébrité n’est que le commencement de la justice promise par le temps aux hommes immortels. L’intelligence de leur mérite et de leurs services , la connaissance de leur caractère et de leurs oeuvres en doivent être l’indispensable complément. Or, cette parfaite compréhension des mérites et des résultats, et cette juste estime pour le talent et le travail , sont sans contredit la part la plus belle que la postérité leur doit, mais en meme temps celle qui reste le plus en souffrance , et qui leur est le moins fidèlement payée. L’équité des siècles donne des arrhes aux hommes qui honorent le plus l’humanité; mais, dans le livre de l’histoire, leur compte reste longtemps ouvert, sans être apuré ni soldé! C’est qu’il faut un écrasant calcul et une immense enquête pour en finir avec eux. Plus un génie a été puissant, plus il faut de temps pour découvrir ses origines dans le passé et ses influences dans l’avenir. Cette recherche difficile est à peine commencée pour les illustres représentants de l’art dans les temps modernes. Et il y a fort à croire que personne ne
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peut guère se promettre de l’avancer beaucoup, personne n’ayant encor^e l’instruction nécessaire, et chacun restant empêché par ses complaisances ou ses préventions. En effet, il ne faut pas s’y tromper, les grands hommes sont non-seulement tributaires des passions et des préjugés de leurs contemporains, mais encore de toutes les interprétations distraites ou partiales des siècles qui les suivent. Le temps , qui modifie et transforme tout , modifie et transforme aussi la gloire ; et il semble impossible d’assigner le terme où les renommées impérissables seront à l’abri des fluctuations de l’opinion , et des revirements de la pensée. La mémoire des grands hommes appartient au monde et suit sa loi ; loi qui ne paraît pas être le repos ni la fixité. Aussi ne fautil pas s’étonner de voir les hommes et les œuvres si diversement appréciés suivant les différentes époques, et faut-il se résigner à ne prononcer sur eux que des jugements transitoires et sujets à d’incessantes révisions. Mais de cette position humiliante en apparence , découle en réalité le droit de s’élever contre les jugements antérieurs , et de n’en tenir compte que comme de simples documents , en mettant au-dessus de toute autorité l’examen et la conscience.
C’est donc avec une pleine liberté que nous aborderons cette formidable figure de Michel-Ange, l’homme qui, pendant une si longue vie, fut grand à Florence entre tous, et dont les Médicis eux-mêmes, autrefois les maîtres, ne paraissent plus aujourd’hui que les satellites.
Comment d’ahord se présente Michel -Ange? Quels ont été son éducation et son caractère , ses principes et son but , son résultat et son influence ? Si quelqu’un Fa su, personne jusqu’à ce jour ne l’a dit. Depuis le Vasari et le Condivi, ses premiers biographes, nous voyons bien l’admiration traditionnelle reproduire sans relâche ses emphatiques formules , mais nous voyons à peine ces graves questions soupçonnées. Il faut cependant que l’admiration ait une base. Il ne suffit pas que les contemporains de cet homme aient jeté un cri d’étonnement, et que les historiens l’aient répété d’échos en échos pour que la tâche de l’histoire soit remplie , surtout si cet homme s’est exercé dans l’ordre des choses les plus durables , et si son œuvre est encore complètement debout. Eh quoi ! la pierre et le marbre, façonnés par les mains de ce grand ouvrier , pourraient un jour servir à raconter et à reconstituer les souvenirs d’une civilisation tout entière , si elle venait à s’éteindre, et ils ne pourraient nous donner, à nous ses successeurs immédiats, que d’insuffisants renseignements sur leur auteur! Cela ne doit pas être, ou du moins on ne doit pas volontairement y souscrire; on ne doit pas attendre de gaieté de cœur que Saint-Pierre soit en ruines comme le Parthénon , et que la Home moderne soit couchée sous l’herbe , comme la Rome antique , pour oser enfin entreprendre de regarder Michel-Ange en face, et de l’étudier avec soin.
La vie du Buonarroti a été signalée par les plus grandes entreprises et les plus éclatants succès.
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Dans sa jeunesse aussi bien que dans sa vieiliesse , à Florence aussi bien qu’à Rome, toutes les fois qu’il convoqua l’Italie entière devant ses œuvres , il fut salué par d’indicibles transports. Michel-Ange et Raphaël ont été les seuls triomphateurs de l’art, et rien ne peut se comparer aux acclamations du peuple enthousiaste , qui vit , au sortir de leurs mains, le Carton de la guerre de Pise, les Chambres Vaticanes, la Chapelle Sixtine et la Transfiguration. Pas une voix ne s’éleva pour contester leur victoire. Il fallut plus d’un siècle pour que la critique enhardie osât bégayer ses premières objections, et encore ne se sentit-elle quelque courage, qu’en opposant ces deux génies l’un à l’autre. La critique , après de vains efforts pour entamer Raphaël et Michel-Ange, eut recours à l’expédient du lapidaire qui attaque le diamant avec le diamant. Elle opposa Michel-Ange à Raphaël et Raphaël à Aîichel-Ange; mais, depuis trois siècles, heurtés sans cesse l’un contre l’autre, Raphaël et Michel-Ange n’en sont que plus rayonnants. Quant à nous, c’est en dehors de cette habituelle comparaison que nous voulons envisager Michel-Ange. Il y a plus , c’est en dehors aussi de l’admiration convenue qu’on a pour lui, que nous travaillerons à le mieux connaître. Partis d’un autre point, si nous arrivons au meme terme que ses plus confiants admirateurs, ils auront sur nous l’avantage de s’être moins fatigués; mais nous aurons sur eux celui d’avoir ouvert nousmêmes notre chemin , et d’avoir joui de tous les aspects qu’il peut offrir.
L’admiration que le seizième siècle a professée pour Michel-Ange partait d un mouvement spontané. L’examen n’y a eu aucune part; l’instinct a tout fait. Ce siècle qui jeta si loin de lui le moyenâge, et qui anticipa tellement sur les temps modernes , reconnut à des traits frappants son représentant le plus robuste, son interprète le plus sérieux, et en l’applaudissant il s’applaudit luiméme. Michel-Ange, en effet, c’était le seizième siècle tout entier, avec ses mélancoliques regrets , ses audacieuses espérances, son long tourment et son gigantesque résultat. L’enfant inquiet dont la réflexion précoce s’éveille et s’exerce à l’écart dans le jardin des antiques ; l’homme infatigable qui se tourmente dans l’insomnie , portant une lampe sur sa tète, pour agir en toute liberté au milieu de ses fécondes hallucinations ; le vieillard vainqueur qui s’appuie sur son œuvre consommée par la plus haute raison et le plus constant dévouement, et qui, craignant d’avoir sacrifié sa longue vie à une idole menteuse, ne laisse pas tomber un seul mot d’orgueil de ses lèvres prêtes à se fermer pour toujours, mais demande au contraire pardon à Dieu, ne représente-il pas exactement l’ambition, l’activité et le doute qui, à cette époque solennelle, agitaient l’âme de l’Europe moderne? Oui, assurément la gloire de Michel-Ange s’est enracinée dans la vive intelligence qu’il a eue de son âge , et que son âge a eue de lui.
Le lien de sympathie qui les unit l’un à l’autre les consacre tous deux, leurs titres sont pareils.
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leur majesté est la meme ; et certes , en élevant Michel-Ange si haut, ce n est ni oublier ni méconnaître ce cortège d’hommes énormes qui ont signalé le seizième siècle , comme une de ces périodes inouïes dans les fastes de l’humanité. Nous avons en mémoire, comme tout le monde, les puissantes individualités qui ont protégé et couronné dans son berceau notre civilisation renouvelée. L’histoire nous a dit , comme à tout le monde , le nom de nos bienfaiteurs et de nos ennemis. Nous pensons donc ici même à ces souverains bien inspirés , à ces providentiels réformateurs, à ces hardis guerriers, à ces merveilleux navigateurs, à ces poètes et à ces artistes brillants, à ces penseurs profonds, à ces érudits acharnés, enfin à tous ces hommes d’activité, de science ou d’invention , qui ont payé leur tribut à l’avenir , et voué , après une lutte obstinée , la pensée humaine à de plus rapides mouvements. Mais aucun de ces hommes ne nous paraît représenter le seizième siècle avec la même puissance que Michel -Ange. Michel- Ange le sculpteur est la vraie statue de cette époque, sa plus ressemblante image, sa moins contestable personnification. Cette manière de l’envisager, qui peut paraître exclusive et forcée, est cependant naturelle , et on doit seulement s’étonner qu’elle soit moins commune. En effet, quand on y regarde, tout la motive, l’explique et la défend. Quel homme , entreprenant une œuvre aussi vigoureuse et aussi complexe , a obtenu un aussi imperturbable assentiment de ses contemporains , et en a joui aussi long-temps ? Ce siècle abonde en appari-
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lions mémorables, mais vite achevées ; en existences glorieuses , mais vite moissonnées , ou plus tristement encore, brisées. Il abonde en héroïsmes méconnus , en génies dédaignés ; et les volontés qui y ont exercé le plus d’ascendant y ont rencontré en revanche les contradictions les plus fortes.
Ce siècle, qui élevait si haut les hommes, les traitait durement , ou les usait bientôt. Raphaël n’y parut qu’un jour. Le vainqueur de Ravenne y tomba à ses premières victoires. Christophe Colomb, le Camoëns, le Corrége, y furent amèrement éprouvés. François et les Médicis connurent la captivité ou l’exil. Léon X vit le schisme briser l’unité du catholicisme, comme Luther l’unité de la réforme ; et l’empereur Charles-Quint ne put s’y tenir debout jusqu’à la fin. Michel-Ange seul, dans sa sphère , y a régné d’un long règne, reconnu de to us, légitime , omnipotent. Cette inviolable prospérité , attachée au caractère le plus absolu, au talent le plus ferme, à l’esprit le plus indépendant, n’auraitelle donc pas sa signification comme toute chose? ne dit-elle pas clairement que Michel-Ange avait été choisi pour être la manifestation vivante de ce que son siècle avait de plus intime , nous dirions presque de plus personnel ? car on comprend que si une époque reçoit nécessairement quelque chose de celle qui la précède et donne quelque chose à celle qui la suit , elle n’en possède pas moins dans son centre ce cpii doit la distinguer et la constituer en propre. C’est dans ce centre incommunicable que Michel- Ange est pjaçé. Aussi rien ne le domine dans son temps , il en
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a la souveraineté la plus réelle , parce que sa force a été tout entière appliquée à sa tâche spéciale, qui était de conclure ; et il a pu conclure , parce qu’il ne s’est trouvé ni retenu dans le passé, ni engagé dans l’avenir. MichehAnge n’est point un homme de progrès. Il n’a rien pressenti, il n’a rien préparé; il est le dernier terme d’un vaste accomplissement.
Comme autrefois Phidias, héritier d’Homère, couronnait dans Athènes, par le fronton du Parthénon, la poésie païenne, Michel -Ange, héritier du Dante, a couronné dans Rome la poésie chrétienne par la coupole de Saint-Pierre. Le Parthénon et Saint-Pierre sont d’admirables monuments; mais avant tout , ne l’oublions pas , ce sont des monuments mortuaires, où deux civilisations se sont noblement couchées pour un sommeil éternel. La Grèce et Fltalie sont mortes dans les bras de Périclès et de Léon X. Ces grands hommes les ornaient religieusement , pour qu’elles laissassent au monde une impérissable trace de leur puissance et de leur beauté. Cette brillante et dispendieuse sépulture qui émerveillait les peuples inintelligents, indisposait les réformateurs hardis, qui repoussaient du pied le vieux monde. Savonarola et Luther criaient au scandale ; cependant, sans cette pieuse complaisance des peuples, que nous resterait-il de leur mémoire? de sombres souvenirs d’abaissement, de crimes et de misères. L’art attache l’homme à sa tradition et lui rend l’humanité sainte. C’est ce que Luther ne comprenait pas ; c’est assurément ce que Michel- Ange comprit, lui qui, malgré sa vive sympathie ,
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s’écarta de Savonarola , lui qui adressait à la femme mystique de ses poèmes ces vers dignes du Dante ;
La cagione ail’ effetto inferma cede
Ed è dair arte vinta la natura ;
îo ’l so ch’ arnica ho si l’aima scultura ,
E veggo il tempo ornai rompermi fede.
Sicchè , miir anni dopo la partita ,
Quanto tu bella fosti ed io t’amassi Si veggia , e corne a amarti io non fui stolto.
a L’effet ici l’emporte sur la cause , et l’art triomphe de la «nature même. Je le sais, moi pour qui la sculpture ne cesse « d’être une amie fidèle, tandis que le temps chaque jour trompe « mes espérances.
« Mille ans après nous encore , on saura quel fut mon amour pour « toi ; on verra combien tu fus belle , et combien j’eus raison de « t’aimer. »
Si l’on veut donc connaître complètement Michel-Ange, c’est au coeur de son époque qu’il faut fouiller ; et si cette difficulté avait été mieux constatée, son histoire jusqu’ici aurait été mieux faite. Mais on a jugé Michel- Ange sinon comme vivant de nos jours, au moins comme se rattachant à notre activité , Michel- Ange qui ne tient plus à nous en rien. Et voyez s’il ne suffit pas de l’impression première que nous donnent ses œuvres , pour s’apercevoir, à n’en pas douter un moment , que cet homme n’est plus des nôtres, et que toute solidarité avec lui nous est interdite? Qui se rendun compte exact de Michel- Ange? qui l’admire à sa juste valeur? Personne. Qui Michel- Ange peut-il inspirer et conduire? Per-
sonne. Au déclin de sa vie séculaire , Michel- Ange n’a-t-il pas vu Florence, malgré le respect filial quelle lui portait, perdre l’intelligence de ses œuvres et s’écarter de sa voie ? N’a-t-il pas mené tous les deuils de son temps, avant qu’on menât le sien? Les mœurs et les libertés anciennes , les inspirations et les croyances premières, ont abandonné l’Italie avant lui. Il a pleuré sur Rome violée, sur Florence asservie et sur l’art abattu , quand il écrivait sur la statue de la nuit :
Grato mi è ii sonno, e più l’esser di sasso;
Mentre che ’l danno e la vergogna dura ,
Non veder, non sentir m’è gran ventura;
Perd non mi destar ; deh ! parla basso.
(( Il m’est doux de dormir et d’être de marbre ; ne pas voir, c( ne pas sentir est un bonheur, dans ces temps de bassesse et de « honte : ne m’éveille donc pas, je t’en conjure , parle bas. »
Le seizième siècle et Michel- Ange se sont retirés le meme jour, et leur disparition a signalé une ère nouvelle. Le génie humain s’attaqua à d’autres objets, et son sceptre passa dans d’autres mains. Tandis que l’art épuisé par un long effort, et consommé d’ailleurs dans un magnifique épanouissement, abdiquait les hautes luttes et les grandes entreprises , l’astre de la science, dont on avait aperçu déjà les premières lueurs monter à l’horizon , se leva décidément. En 1 564 ? â fheure précise où Michel-Ange mourait, Galilée venait de naître. Galilée, lui aussi, fut peintre dans sa jeunesse, et peintre dans l’école des élèves de Michel- Ange, mais probablement
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son œil pénétrant vit que les temps de la peinture étaient passés, et que l’art ne pouvait plus promettre à sa vaste ambition qu’un rang secondaire, et à son inquiète curiosité que des solulions déjà connues. En effet, les causes qui avaient assuré le développement des arts , en Europe , n’agissaient plus avec la même énergie. Rome avait vu terminer Saint- Pierre et le Vatican, elle avait restauré ses ruines, exhumé ses statues , et les papes ne pouvaient plus rien ajouter à sa magnificence. D’ailleurs ils n’avaient plus les mêmes soins et les mêmes ressources, au milieu de la chrétienté en dissolution. Les Médicis , devenus soupçonneux,travaillaient à l’abrutissement de Florence, et leurs caprices avaient remplacé le goût national et fermé les concours; Venise voyait décroître sa puissance et son école; François malgré les magnifiques prémices qu’il avait obtenues , n’avait pu naturaliser l’art italien en France, et pour en dire davantage et nous mieux faire comprendre, l’Académie de Saint-Luc venait de s’ouvrir à Rome, en 1 55o, et l’Académie de Florence en 1 563. Raphaël continué devait aboutir à Carie Maratte, et Michel- Ange à Carlo Dolci. La prédiction de Michel-Ange devait s’accomplir : « Ma science enfantera des mai- « très ignorants. »Ces maîtres ignorants, promis par la malédiction de Michel- Ange, nous les avons vus, pendant quelques années , s’acharnant à une imitation stupide, travestir toutes les données artistiques du grand maître , et remplacer par la sécheresse et l’exagération l’ordre et l’ampleur dans lesquels il faisait consister sa saine doctrine. Imitateurs super-
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ficielsj n’ayant d’antre guide qu’une trompeuse apparence, et d’autre but qu’une menteuse analogie, ils ont servi seulement à rompre plus promptement, par leur excès à froid et leur gauche témérité, les dernières attaches qui pouvaient unir l’art du seizième siècle au nôtre. Comme Michel-Ange en avait été le type le plus sincère et le plus franc , le plus original et le plus entier, est-il étonnant que ce soit lui dont nous ayons perdu le sens le plus vite et le plus complètement? Raphaël, le Titien, le Gorrége, avaient accueilli plus obligeamment dans leurs recherches et accepté dans leurs résultats les pressentiments d’un autre avenir pour l’art; Michel- Ange, dans son mâle dédain , se tint impassible, et ne voulut traiter ni avec le progrès , ni avec la décadence. Les Romains , les Vénitiens , les Lombards nous fourniront encore long-temps notre substance; nous les pillerons, nous les ressusciterons, nous les transformerons à notre gré , quoiqu’il y ait bien long-temps que cela dure. Mais les Florentins, mais l’héritage de Cimabué défendu par Michel -Ange, personne n’y touchera. Il y a entre Michel-Ange et nous ces graves et implacables paroles :
Per fido esempio alla mîa vocazione ,
Nascendo , mi fu data la bellezza Che di due arti m’ è lucerna e specchio,
E s’ altro uom crede, è falsa opinione.
Quesla sol l’occhio por ta a quella altezza Per cui scolpire e pînger m’ apparecclrio.
Sono i giudizj temerarj e sciocchi Ch’ al seiiso tiran la beltà che muove ,
E porta al cielo ogni intelletto sano.
Dal mortale al divin non vanno gli occhi Che sono infermi, e non ascendon dove Ascender senza grazia è pensier vano.
a II me fut donné en naissant, comme un gage fidèle de ma vo- « cation, ce sentiment du beau qui , dans deux arts à la fois , et a me guide et m’éclaire ; celui qui ne le croirait pas serait dans « une lausse opinion. Ce sentiment seul porte la sculpture et la « peinture à la hauteur où elles m’apparaissent. Ce sont des esc( prits téméraires et grossiers qui attribuent aux sens la beauté « qui émeut et porte au ciel toute intelligence saine. Il n’est pas « donné aux yeux infirmes de passer de l’homme à la divinité. « Ils essaieraient vainement d’arriver où la grâce seule peut con- « duire. »
Il faut lire et méditer les intraduisibles poésies de Michel-Ange J il faut les lire pour comprendre à quel point ce grand artiste prévoyait la ruine imminente de ce vieil idéalisme chrétien qui avait amené l’art si loin, quand, pour s’accroître encore, l’art échut à ses mains puissantes. Partout, malgré le mysticisme des formules que le poète emploie , on est frappé de la véhémence de ses adorations et de ses mépris. Au milieu de l’affirmation passionnée de tous les principes sévères et conservateurs, on entend toujours gronder sa malédiction contre les erreurs ruineuses , qui de toutes parts tendent à déborder. Plus les principes de l’art lui semblent être attaqués dans leur essence , plus sa voix s’élève pour les proclamer. Affermi dans la conviction que lui donnent vsa saine intelligence et sa force
exercée, ii se répand en dédains contre ies esprits vacillants , contre les mains ignorantes et les yeux débiles. Michel" Ange parie , comme parlaient ies anciens prophètes dont il a dessiné les mâles figures. Sa voix comme la leur est monotone ; elle ne trouve que deux inflexions : l’une mélancolique et suave, quand il rêve et prie; l’autre dure et courroucée, quand il rejette et menace. Dans son chant, triste comme un chant de mort, il exalte ses idéales amours et ses austères conceptions , et flétrit les affections grossières et les frivoles travaux.
Il laisse au monde (ce sont ses propres paroles) les vaines recherches et les discussions arbitraires , et n’entend rapporter qu’à Dieu seul la moisson entière de ses fatigues et de ses vertus ; car il a marché, dit -il encore, dans des routes solitaires et peu frayées.
On le sent, Michel -Ange s’explique ici luimême , et donne la mesure à laquelle il doit être apprécié. C’est dans cette double intimité du siècle et de l’homme qu’on doit étudier l’artiste. C’est à travers l’histoire de son temps , et à travers ses propres confidences, qu’on doit chercher à le pénétrer ; car son siècle comportait encore, pour certaines têtes tenaces et certains cœurs résolus, ce repos dans les vieilles croyances qui impriment aux œuvres de l’art un cachet singulier, qui ne peut s’attribuer qu’à elles ; et ces confidences doivent nous paraître sincères, puisqu’on y trouve partout le gage d’une inspiration continue. Qu’on ne croie donc pas que cette manière toute relative d’étudier
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ce grand maître soit indigne de lui. La vie d’un tel homme se lie à l’histoire générale de son époque , et chacune de ses œuvres se lie à Fensemble de sa production. C’est pour avoir décidé que le Buonarroti pouvait s’apprécier en lui -même par le seul récit des faits particuliers de sa vie , et le seul examen de ses œuvres isolées, qu’on est venu à travestir indignement son caractère personnel et sa valeur artistique. C’est en pensant voir Michel-Ange de plus haut, qu’en réalité on l’a placé plus bas. Sa grande renommée n’en a pas souffert sans doute, mais la véritable source en a été tout-à-fait obscurcie. Cela est tellement vrai , que ses partisans les plus chauds ont totalement défiguré les termes dans lesquels l’admiration s’exprimait au seizième siècle. En effet, que nous dit-on aujourd’hui de Alichel - Ange ? Des choses que ses contemporains n’auraient jamais consenti à accepter ni même à entendre; et quand on semble s’accorder avec eux , à son égard , il est encore évident pour nous qu’on n’attache pas le même sens aux mots, et qu’au fond on diffère beaucoup. C’est sur les différences les plus notables que nous voulons surtout insister dans cette note; non pas que nous nous refusions à admettre le droit bien légitime qu’ont riiistoire et la critique de transformer , comme nous le disions en commençant, la gloire des grands hommes, suivant les nouveaux points de vue qui s’ouvrent successivement pour elles ; mais parce que nous pensons qu’ici les historiens et les critiques n’ont pas agi en vertu d’un système arrêté,
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îii en veiiu d’un examen conscieiieieux et bien fait, lis nous semblent uniquement s’étre laissé entraîner aux plus paresseuses distractions, se bornant à commenter, chacun suivant son esprit et son goût, de superficielles lectures et de rapides souvenirs. De façon que les œuvres de Michel-Ange, au moins dans les livres ou dans les feuilles qui traitent de Fart, et qui représentent ou modifient, jusqu’à un certain point, les opinions répandues dans les ateliers et dans le monde, sont généralement mai connues et mal senties. De façon que les historiens et les critiques, au lieu d’améliorer par le temps et l’étude les aperçus que nous devons avoir sur Michel-Ange, les ont au contraire de plus en plus viciés et corrompus ; les jugements ne s’améliorant pas par ce fait seul qu’on se les repasse de bouche en bouche, et le progrès ne pouvant s’exercer, en cela comme en toute chose, que par le soin et la culture. De façon encore, et ceci est un point très grave, qu’en altérant chaque jour la légende de Michel-Ange, et qu’en ruinant chaque jour la véritable notion de ses ouvrages, on a singulièrement facilité la tâche de ses détracteurs; car il faut dire qu’il s’en est trouvé dans les derniers temps , et bon nombre; esprits mal tournés, et qui croient, dans leur fatuité , rabaisser la taille d’un monument colossal , parce qu’ils mettent en défaut et surprennent en discord flagrant les gens naïfs qui essaient gauchement d’en prendre la mesure. Nous allons tâcher de répondre aux uns et aux autres; mais surtout aux derniers, car avec eux, admirateurs
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de Michel- Ange comme nous, quoique par d’autres raisons, on peut s’entendre, et il convient de s’expliquer dans leur intérêt comme dans le nôtre. Mais avec les détracteurs systématiques, on n’a que du temps à perdre , et ce serait vraiment une puérile bienveillance que d’espérer procurer des yeux et une âme à qui en manque. Nous nous contenterons seulement d’indiquer ici , sous le rapport historique, les principaux metteurs en train de la guerre qui depuis long-temps se continuait contre Michel- Ange , et que l’heureuse importation à Paris de la copie de son Jugement dernier, et de quelques exemplaires en plâtre de ses meilleures statues, a tout-à-fait ravivée.
Parmi ces mécréants, le premier que nos souvenirs nous permettent de signaler est un monsieur Roland de Chambray , qui , sous le règne de Louis XIV, eut une grande influence sur la marche des arts par ses missions et par ses livres. Frère de M. de Chantelou , qui lui au moins sut être le constant ami et le généreux protecteur du Poussin, proche parent du ministre Desnoyers , il fut le théoricien de la famille, et chargé en cette qualité d’aller acquérir pour le roi un grand nombre de monuments de Fart. Colbert le consulta en beaucoup de choses, et notamment pour l’achèvement du Louvre. Ce M. de Chambray donna le ton en France, et, sous la volonté du grand roi et du grand ministre, sa volonté subalterne se faisait. Il s’accommoda parfaitement avec Lebrun, Mignard et les MM. Felibien ; il concourut avec eux à l’organisation des arts, à la
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formation de l’académie, à Finvention ou à la conservation du bon goût, et à la réprobation que notre école d’alors décréta contre Michel-Ange. On sait que les élèves de Lebrun , de Mignard et de Girardon , persécutèrent Lesueur et le Puget , et méprisèrent souverainement Michel -Ange. C’est dans le factum de Ghambray , intitulé De la perfection de la Peinture , qu’on pourra trouver toute la clef de la doctrine artistique de cette époque. Il peut singulièrement servir à mettre en lumière l’histoire de l’art de cette fastueuse et artificielle période y qui réagit encore sur nous aujourd’hui. Michel - Ange y est traité de la bonne sorte : on y appelle , si nous nous en souvenons bien, son talent, un talent cabalistique , inspiré probablement par le démon, ou provenant d’une criminelle frénésie. Quant à notre pauvre Vasari, il s’y trouve tout-à-fait abîmé. M. de Ghambray le cloue au pilori de l’opinion , comme un imbécile et un faquin , pour avoir vanté son maître, et déchiré Raphaël, ainsi qu’on a pu le voir. Ce livre , dédié à Monsieur , frère du Roi, eut la vogue ; tous les docteurs du temps l’approuvèrent et lui firent de notables emprunts. Le Poussin, à qui il fut envoyé à Rome, eut la faiblesse d’en complimenter Fauteur-, mais il s’excusa sur un mal de tête pour en écrire au long son avis , comme on le lui demandait.
Après M. de Ghambray, nous trouvons en première ligne des détracteurs de Michel -Ange, un homme dont le crédit fut encore immense dans son temps, mais dont le mérite, prétendu éminent, a été
MICHEL-ANGE BUONARROTL depuis révoqué en doute par plusieurs ; nous voulons parler du célèbre professeur Mengs.
Haffaello Antonio Mengs avait été destiné, par son père, comme on le sait et comme le prouvent ses noms de baptême, à n’aimer, à ne comprendre et à ne continuer que Raphaël et le Corrége. Il fut fidèle à la mission qui lui avait été imposée au berceau ; une éducation toute systématique Fy prépara. On peut lui pardonner, en faveur de l’intention et à cause de son innocence , l’insipide mixtion qu’il parvint à extraire de ces deux nobles sources; mais on ne saurait lui pardonner ses dédains pour Michel- Ange. Homme d’intrigue plus encore que de travail, préconisé par M. d’Azara, il colporta partout ses théories étroites et sèches, et en empoisonna l’Europe, depuis Moscou jusqu’à Madrid. Cet artiste, mort à la fin du siècle dernier, après avoir influé dans toutes les conférences et toutes les réunions artistiques, a laissé de médiocres ouvrages sur l’estétique, qui font encore grandement autorité. Moins brutal que Chambray, mais plus impertinent, il y trouve Michel-Ange petit ^ et prend à témoin notre sculpteur Falconnet, autre célébrité de son temps et de son étoffe.
Après Mengs, vient le Napolitain Milizia, son adepte et celui du chevalier d’Azara. Milizia, homme d’infiniment d’esprit, crut pouvoir monter à l’assaut de Michel-Ange, parce qu’il avait par devers lui bonne provision de saillies et de traits mordants; mais, s’il avait eu plus de sens, il aurait compris qu’il pouvait tirer un meilleur emploi
de son bagage. On peut à coups d’épingle exciter la sensibilité des hommes forts quand ils vivent, et se donner le plaisir de leur faire du mal ; mais, quand on attaque les élus de la postérité , il faut savoir employer des armes plus lourdes, et quand on se sent assez fort pour les remuer avec aisance, on peut encore y perdre son temps.
Nous terminons ici cette revue. Nous aurions pu la pousser plus loin et l’amener jusqu’à nos jours, jusqu’à l’heure où nous écrivons ; mais il est de ces opinions qu’on ne peut relever sans reporter à ceux qui les professent quelque chose de la désagréable impression et de l’impatience quelles provoquent. Notre livre n’est point conduit de manière à ce que nous nous permettions cela, quand bien même nous nous en sentirions l’envie; mais nous n’avons pas cru devoir nous dispenser d’indiquer les sources où le lecteur trouvera la substance première de tout ce qui a été ressassé et se ressasse encore contre Michel-Ange. Beaucoup de personnes peuvent meme trouver plus que nous, que c’est une face importante delà critique; mais, après une assez pénible et ennuyeuse confrontation , nous pouvons les assurer que Chambray, Mengs et Milizia, peuvent suffire à les édifier ; ces messieurs ont eu l’avantage d’épuiser leur intéressante matière, et d’ailleurs, dans le blâme comme dans l’éloge, les écrivains sur l’art sont très moutonniers.
Maintenant, suivant que nous nous y sommes engagés , nous allons chercher avec toute l’attention que nous pouvons y donner , et dans les bornes qui
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noussont permises, à apprécier et à rectifier les éloges qu’on adresse à Michel-Ange. Nous noiis acquitterons d’autant plus franchement de ce soin, que nous sommes persuadés à l’avance que chacun pourra au moins reconnaître l’intention bien formelle de lui apporter notre consciencieux tribut , en dehors des systèmes et des préjugés exclusifs des écoles.
Une des qualités qu’on a le plus fait ressortir chez Michel-Ange , c’est son originalité. Assurément, si jamais artiste fut original , dans la belle signification de ce mot, ce fut Michel-Ange; si jamais artiste eut la conscience de l’étre , ce fut encore lui. Quand bien même Giorgio Vasari ne nous aurait pas conservé les axiomes si fiers et qui le dépeignent si bien, ses œuvres seraient là pour en témoigner. Mais parce que Michel-Ange avait reçu de la nature un génie éminemment original , et parce qu’il sut le mettre à profit, et en tirer le parti le plus net et le plus franc , est-ce une raison de décider que Michel-Ange a créé son art, et qu’il en est l’inventeur, comme ont cherché à l’établir M. Quatremère, et beaucoup d’autres écrivains avec lui? Qu’on dise de telles choses dans un mouvement d’exaltation que le magnifique talent de Michel- Ange peut si naturellement inspirer, on le conçoit; mais qu’on le dise sans entraînement, d’une manière tranquille et froide, et qu’on s’épuise à le prouver par toutes sortes de faits et de rapprochements , on ne le conçoit plus. C’est élever l’admiration pour un homme à la hauteur d’un dogme ; personne n’en a le droit , et l’objet de cette admiration excessive n’y gagne
rien. On rétorque bientôt, au contraire, contre lui toutes les observations fausses , toutes les indications controuvées qu’on a rassemblées pour donner à une assertion exorbitante une physionomie positive, et il arrive que, dans ce cas, la réaction aussi va trop loin. Vous affirmez, « d'après des noa fions authentiques^ dites-vous, que Michel- An^e « neut de maitre en aucun genre ; quil fut le créait beur de la science du dessin, et que, dans la sculpcc tare, on ne peut reconnaître ni les traces de Van- «. tiquité, ni les traditions du quinzième siècle, » et vous comptez le prouver ^ . Vous faites donc de Michel- Ange un homme tombé du ciel , un véritable révélateur de l’art ? mais personne ne vous croira , et si quelqu’un vous croit , il aura une idée fausse ; idée fausse qui en amènera beaucoup d’autres à sa suite, au grand détriment de l’art et du goût que vous voulez défendre. Ainsi , par exemple , si vous pouvez prouver, par des documents authentiques, que Michel-Ange a créé la science du dessin à Florence, on établira, à l’aide des mêmes documents, que le Vinci n’avait pas connu cette science , puisqu’il vint trente ans avant lui ; on établira que tout ce qui a été fait antérieurement à lui doit être comme non avenu dans Fart. Et ce ne sont pas là des hypothèses gratuites; ce que nous disons qu’on pourra faire, on l’a fait. Combien de gens ne se sont-ils pas laissé entraîner aux conséquences graves d’une si légère affirmation? Il y a quelques années, en France, on
I. Quatrem. de Quincy, Vie des Architectes, tome i®*", p. 244
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ne tenait pas plus compte de tous les prédécesseurs de Michel -Ange, que s’ils n’eussent jamais existé , tant il suffit , dans les choses de goût, d’une idée préconçue , pour fermer les yeux à l’évidence. Mais l’inconvénient que nous signalons ici, bien qu’il tombe sur la descendance de Cimabué, jusqu’à Léonard inclusivement, n’atteint pas encore Michel- Ange. Cependant il devait en recevoir le contrecoup , et voici comment : une fois qu’il a été admis dans l’opinion, que les maîtres primitifs de Florence avaient tout ignoré, on a considéré Michel-Ange en lui-méme ; on a brisé les rapports matériels et moraux qui le liaient à la grande famille de tous ces artistes convaincus et progressifs du moyen-âge et de la première renaissance, et l’on n’a plus eu de lui qu’une insuffisante compréhension. En niant, pour lui faire honneur, ce qu’il y avait d’héréditaire dans le sentiment qui le guidait , et ce qu’il y avait de traditionnel dans la forme qu’il affectionnait, on arriva tout droit à dire que sa forme , quoique belle, était bizarre, et que son sentiment, quoique manifeste, était impénétrable. Mais ce qui est impénétrable dans les arts finit bientôt par passer pour être insignifiant, et cette conséquence que nous lirons ici n’a rien de forcé , si dure qu’elle paraisse ; et eût -elle quelque chose de forcé, nous n’en serions point responsables. Le judicieux M. Quatremère lui-méme a été amené à proclamer, dans un passage important de sa vie de Michel-Ange, l’insignifiance de la plupart des créations de ce grand inaître; étonnante chute où Fa poussé par la logi-
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que un point de départ irréfléchi. Non , Michel- Ange n’a rien créé; mais aussi, non, MichehAnge n’a rien d’insignifiant.
,Si votre œil, au lieu de se laisser ainsi prévenir par le funeste ascendant des étroits systèmes, s’était exercé naïvement sur les productions de Michel- Ange, vous n’eussiez pas proclamé qu’on n’y trouvait aucune des vieilles traditions de Florence ; au contraire, tout vous en aurait montré la trace évidente, aussi bien dans les entrailles de l’œuvre qu’à sa surface. Si vous eussiez alors sondé ces traditions , au lieu de les négliger, vous auriez connu ce qu’elles impliquaient nécessairement. Les bizarreries de la forme se seraient évanouies d’elles-raémes, et les mystères du fond vous auraient été dévoilés. Les procédés techniques, les ressources matérielles , les habitudes de l’atelier, les tendances morales, les impulsions contemporaines , les allures de la nation , dont vous avez voulu rendre cet homme indépendant, quitte après à ne plus le comprendre, vous l’auraient facilement expliqué. L’expression et le sentiment de Michel- Ange, commentés ainsi, et mis en lumière par son éducation, ne perdraient plus rien de leur essentielle valeur, et vous trouveriez chez lui quelque chose de mieux qu’une vaste et capricieuse individualité . Michel-Ange deviendrait pour vous la concentration vivante du génie tout entier, de la science tout entière d’un peuple énergique et inspiré , qui pendant plus de trois siècles s’était voué au travail et à la réflexion, dans le silence et dans l’unité. Michel-Ange vous apparaîtrait comme un de ces ou-
vriers diligents que la Providence appelle toujours à propos quand il s’agit de moissonner ce qu’elle a semé et fait mûrir ; et en y regardant encore plus attentivement, vous seriez étonné de la stricte vigilance avec laquelle ces hommes actifs tondent le champ c|ui leur est ainsi abandonné ; car, après eux , à peine reste-t-il quelques épis maigres à glaner. Quand ces hommes-là, après avoir jeté au loin leur faucille , après s’étre essuyé le front , s’appuient avec sérénité sur leur gerbe haute et dorée, sans doute ils paraissent bien riches et bien beaux ; ils le sont assez en effet, pour qu’il ne soit pas besoin de manquer à la vérité et de dire qu’ils ont créé ou fait éclore les fruits qu’ils sont venus seulement cueillir. Mais on oublie , et iis oublient parfois eux-mémes , combien l’homme abandonné à soi , et ne tirant rien que de soi, reste faible et pauvre.
Michel- Ange, qui était non-seulement un homme d’art , mais encore un homme de cœur et d’intelligence, ne l’a pas oublié. Ses débats à Florence, sa rixe avec le Torrigiano , ses menées contre le Vinci, ses querelles à Rome avec Raphaël et le Bramante , nous le montrent comme un lion qui défend sa proie , et qui la veut sans partage ; mais sa vénération profonde pour les anciens témoigne de sa reconnaissance pour les efforts de ceux dont les poursuites obstinées ont amené cette proie à venir s’abattre devant lui. Michel-Ange a remercié, par des paroles qui resteront, ses ancêtres dans les trois arts qui se sont épanouis dans ses mains. Lorenzo, Ghiberti et Donatello, le Masaccio et l’Orcagna,
Brunelleschi et le Yerrochio', ont été noblement salués par leur pieux héritier, et qu’on ne croie pas que Michel - Ange s’arrêta là : à travers trois siècles, il savait distinguer et bénir ses deux suprêmes initiateurs , Dante et Giotto. Il ne faut donc pas faire de Michel-Ange un créateur spontané de son art : l’homme ne crée rien à lui seul ; le génie peut simplement modifier ce qu’il rencontre dans sa sphère; s’il en était autrement, toute chose aurait déjà eu occasion d’être usée sans rémission; car assurément les grands hommes n’ont pas manqué au monde , et si les choses par eux allaient si vite, elles seraient plus vite consommées. Mais rien ne s’imagine ni ne se réalise complètement, et, avant que rien ne se termine , le génie de l’homme pense déjà à tout recommencer.
Si Michel-Ange avait créé sa science , il ne l’eût pas portée si loin. Venu au monde au temps de Cimabué, il n’eût peut-être pas de beaucoup dépassé les résultats de cet artiste enfant ; et le savant Lanzi , qui , pendant toute sa vie , fut occupé à scruter la marche de l’art, n’a pas dit un mot sans profondeur, quand il nomme Cimabué le Michel- Ange de son âge h Le sage historien a su au moins ne pas insulter les prédécesseurs de l’homme qu’il admire, et il n’a pas pensé c|ue sa statue dût paraître plus belle, parce qu’il en aurait dégradé le piédestal. Il ne faut pas faire non plus de Michel- Ange un symbole d’excentrique originalité. Pour
î. Laiîzi , Hist, de la peint,, t. î, p. 63.
fournir une carrière telle que la sienne, il faut tout autre chose qu’un esprit original , dans le sens où vous l’entendez. Quand la puissance humaine se singularise et s’isole , ses œuvres n’ont pas ce caractère de force et de durée qui impose aux yeux et étonne la raison. Les plus grandes conceptions ne vont pas ainsi se loger dans les tètes bizarres , elles n’y pourraient pas tenir. On doit se borner à dire que Michel-Ange a été une nature intrépide et forte , qui a su élever à des proportions imprévues peut-être , et en tout cas gigantesques , les idées et les sentiments que Florence lui a fournis. Sa pensée, comme un flot de poésie, s’est répandue sur la pensée florentine pour l’embellir encore et l’accroître; mais partout une austère raison a ployé cette poésie à son but. Autrement, son œuvre eût été impossible : cette alliance seule pouvait la cimenter.
Nous avons dit ailleurs ce que nous semble avoir été l’art toscan : pouvait -il être conduit à ses dernières limites dans un autre esprit que dans celui qui avait déterminé chacun de ses progrès ? Comment n’a-t-on pas vu cela ? La chose en elle-même étant si manifeste , et pouvant se découvrir par tant d’analogies, comment le savant archéologue, surtout , dont nous avons cité les paroles, a-t-il pu se tromper? Aurait-il pris sur lui de proclamer, par exemple, que Phidias avait créé son art, et que ses œuvres ne pouvaient offrir aucune trace des traditions de l’ancienne école grecque? Aurait - il surtout osé, nous ne disons pas con-
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vaincre , mais simplement soupçonner d’insignifiance un seul de ces fragments. Et , cependant , si nous ne nous trompons pas, la position et la valeur de Phidias dans Fart antique et celles de Michel-Ange dans Fart moderne ont des rapports si nombreux et si frappants, qu’on peut les croire presque identiques. Serait-ce donc que le siècle de Périclès aurait - été étudié de plus près que le siècle de Médicis? nous en avons bien peur. Les livres de Leon-Alberti , du Vinci , de Bramante , du Vasari , du Pontormo , du Lomazzo , du Cellini et de tant d’autres, sont cependant d’une lecture plus facile et plus abondante que ceux de Pausanias, de Philostrate, de Pline, de Diodore, d’Élien et de Strabon. Il est cependant plus aisé de confronter et de concilier les premiers que les seconds avec les principes et les œuvres dont ils parlent. Toutefois , si on les avait connus également , les rapprochements lumineux ne se seraient pas aussi long-temps fait attendre. On aurait vu plus tôt que Florence, Pise, Sienne, Venise, pouvaient se comparer à Athènes, à Sicyone, à Argos, à Corinthe. On aurait vu plus tôt la sérieuse Florence marcher parallèlement, dans la question qui nous occupe, avec la philosophique Athènes. On les aurait vues également au milieu des memes discordes civiles , des memes superstitions, des memes recherches et des memes subtilités , féconder Fart sous une même incubation. On pourrait confondre Athènes et Florence, quand on lit leurs deux histoires,, tant les faits et les récits se correspondent. Malgré