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soi, souvent on oublie les principes religieux dont les immenses conséquences les séparent. Athènes et Florence imposaient à l’art une mission semblable : Aristote s’en explique comme Machiavel. Elles lui prescrivaient une méthode pareille; les axiomes du Yinci et du Buonarroti ressemblent à ceux qu’on nous a conservés d’ Appelle et de Phidias. Aussi l’art leur fournissait-il des résultats en quelque sorte coïncidents. Florence marcha plus vite qu’ Athènes , ses progrès furent plus rapides, sa décadence fut plus prompte ; mais nous ne parlons pas ici du temps qu’elles mirent à leurs différentes évolutions : nous comparons seulement leurs allures. Nous rapprochons seulement le style, les motifs, le galbe de l’école Eginétique de ceux qu’affectait la primitive école toscane. Nous rapprochons seulement ce qui nous est rapporté de leurs préceptes, de leurs intentions et de leurs moyens. Nous mettons seulement l’œuvre grecque depuis les temps d’Homère jusqu’à ceux de Pisistrate , en regard de l’œuvre florentine , depuis les temps du Dante jusqu’à ceux de Gosme l’ancien ; d’un côté, nous rangeons les bas-reliefs choragiques attribués à Dipænus, à Scyilis, à Dédale de Sicyone ; et de l’autre , les bas-reliefs en style de procession , comme on les a si long-temps désignés dans l’école , attribués à Giovanni , à Niccolô , à Agostino , à Andrea, à Agnolo de Pise et aux autres premiers sculpteurs toscans. Nous voyons sans doute entre eux de réelles différences , mais nous y voyons aussi de frappantes conformités. Des deux côtés, l’artiste, également naïf da)*s la recherche et ignorant dans le moyen, arrive
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soutemi par le sentiment à im résultat purement élémentaire. Des deux côtés, c’est quelque chose qui tend à la pureté , à la simplicité , à la précision , et meme à l’expression , mais qui cependant est encore également retenu dans la raideur, dans la pauvreté, dans la sécheresse et dans l’immobilité. L’artiste se borne à marquer les divisions principales, les dimensions essentielles ; il n’imprime aucune inflexion à ses contours , il abstrait les détails , et évite les mouvemens prononcés. Après cette première période de l’art, qui, à bien dire, est son enfance, l’art se transforme ; l’artiste procède graduellement à la découverte et à la fixation des exactes longueurs , à la subordination des masses entre elles, à la connaissance des rapports certains de tous les muscles entre eux, à l’observation de leurs saillies respectives, de leurs attaches et de leurs transitions; c’est le temps , chez les Grecs , d’Elidas , de Galon d’Egine et d’Agéladas, comme c’est le temps, chez les Italiens , de Donatello et de Ghiberti , de Luca délia Robbia, et de Jacopo délia Quercia. A Athènes comme à Florence, c’est le temps où les œuvres se revêtent décidément d’un caractère individuel, où s’ouvrent les concours, où les premières discussions s’engagent, où les premiers livres sur la théorie et sur la pratique s’écrivent, où la géométrie s’enseigne publiquement, où l’anatomie est interrogée dans l’ombre. C’est une époque magnifique d’émulation, d’inquiétude et de curiosité, dont la fin produit quelques hommes forts, qui semblent avoir atteint les dernières bornes du possible.
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C’est alors que Phidias et Michel-Ange naissent à Athènes et à Florence; c’est alors qu’avant d’avoir achevé le cours de leur héroïque et studieuse adolescence, Phidias et Michel-Ange ont déjà absorbé le fruit du travail de plusieurs siècles; c’est alors que l’art, sûr de lui-même, et à bon droit , plus confiant dans son présent que dans son avenir, prend son élan et se précipite intrépidement aux vastes entreprises ; c’est alors que long-temps comprimé, longtemps impatienté , Part éclate ; que les peuples , surpris de la splendeur et de la force de sa soudaine détonation, crient au miracle. Ce que la pensée humaine a pu rêver de plus majestueux et de plus grand. Fart humain l’a réalisé. L’idée et le sentiment du peuple ont reçu un corps , un corps digne d’eux, et sous lequel le peuple se reconnaît. Phidias et Michel-Ange, vainqueurs des temps qui les ont préparés , vainqueurs aussi des temps qui vont les suivre, partagent l’apothéose d’Homère et du Dante. Pour avoir fourni cette course , pour avoir mérité ce prix au milieu de tant de rivaux formidables, certes il leur a fallu une bien grande rapidité et une bien longue haleine ; mais il leur a fallu aussi bien distribuer leur force et l’employer toute entière ; c’est qu’ils se sont appuyés de la tradition et préservés de la fantaisie; c’est que leur siècle les a compris, et qu’en étudiant leur siècle on peut encore les comprendre.
Après cette longue discussion, que nous aurions dû peut-être allonger davantage pour n’omettre aucnne des preuves que nous étions en mesure de
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fournir^ faut -il en ouvrir une seconde sur un point en apparence moins important? Nous avons encore en vue une autre erreur de cette indiscrète admiration qui consiste à exalter dans les œuvres les plus vastes les détails les plus infimes ^ et , dans la marche la mieux calculée , les plus imperceptibles accidents. Nous n insistons pas beaucoup, parce que nous aimons à passer à côté des choses puériles, mais nous nous y arrêterons un moment, parce qu’il faut sur le terrain des arts, autant que possible, avoir l’œil à tout ; car les plus niaises insinuations y germent vite et prennent racine , y poussent des branches , et finissent bientôt par faire de l’ombre à la vérité et à la saine critique. — • Michel-Ange a laissé beaucoup d’ouvrages inachevés en sculpture : c’est un fait ; ses détracteurs le lui ont reproché comme un crime. Cela est naturel : quand on plaide une mauvaise cause, on tire parti de tout. Dun autre côté, quelques-uns de ses admirateurs ont cru devoir en faire grand bruit; ils ont prétendu reconnaître le signe incontestable du génie dans une chose qui assurément ne signifie rien. S’ils s’en étaient tenus là, dans leur folle complaisance, ce n’eût été qu’un, demi-mal , et nous ne nous croirions pas obligés de le remarquer; mais une fois qu’on eut retrouvé ce signe important, on prétendit s’en servir pour expliquer la marche de Michel-Ange , et faire comprendre non-seulement toutes les habitudes de son tempérament , mais encore toutes les lois de sa théorie. Michel-Ange, a-t-oii dit, frappait hardiment dans le marbre, impatient de toute règle et de tout frein,
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indocile à toute mesure ; c’est ainsi qu’il savait rencontrer mille accidents heureux , c’est ainsi qu’il ne pouvait pas en éviter quelques-uns de funestes. Tantôt le marbre tombait en morceaux sous sa main impétueuse; tantôt le marbre manquait sous son outil imprévoyant; mais^ en revanche, que de beautés, que de traits inimitables, que d’éclairs imprévus jaillissaient! Un homme qui l’a vu travailler, Biaise de Yigenère, ne rapporte-t-il pas que Michel- Ange, âgé alors de soixante-dix ans , armé d’un lourd marteau, et attaquant le marbre en maître, en faisait sauter plus d’éclats en un clin d’œil que trois sculpteurs jeunes et vigoureux en un jour?
C’est ainsi que pour nous , artistes , on écrit l’histoire; c^est ainsi que pour nous, artistes, on fait des théories. I.es gens les plus étrangers au sentiment de l’art, aux difficultés du métier, prétendent nonseulement nous régenter au point de vue moral, mais encore au point de vue purement matériel. Non-seulement ils prétendent nous apprendre quelles ont été les intentions de nos maîtres , mais encore comment ils maniaient leurs outils ; il semble , à les entendre, que, dans ces questions, l’artiste n’a plus qu’à courber son intelligence et à renier son expérience, pour obéir et croire d’emblée à leur emphatique ignorance et à leurs poétiques méprises. La légende des arts devient pour eux matière à contes fantastiques, la science des artistes se couvre de mystères, leurs œuvres se remplissent d’énigmes, leur activité s’empreint de turbulence, leur courage devient de l’extravagance , et leurs inspirations du
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délire , si ce n’est de la rage. Biaise de Vigenère , malgré son inconcevable récit, n’a pas trop abusé de la permission que se donnent ces gens-là, surtout à l’endroit de Michel-Ange. Ne s’en est-il pas trouvé qui , pour expliquer le caractère mâle imprimé par Michel-Ange à la beauté florentine , ont essayé de salir sa mémoire et ses mœurs vénérées ? ne s’en estil pas trouvé qui, pour expliquer l’énergie de ses expressions, ont prétendu qu’il avait plus d’une fois ensanglanté son atelier ? Pour s’élever par la pensée à la compréhension de quelque idée grande, ces gens-là ont donc bien besoin de se battre les flancs et de se remuer?
Mais revenons aux sculptures inachevées de Michel-Ange.
Au lieu de s’égarer dans les suppositions les plus inadmissibles, n’aurait-on pas dû faire quelques observations toutes simples ? le marbre est cassant et dur pour tout le monde; une figure humaine taillée dans le marbre , conduite dans son ensemble avec la plus rare harmonie , modelée dans tous ses détails avec la science la plus profonde, ne peut s’attribuer en rien aux hasards de l’exécution; le calcul le plus savant, l’attention la plus persévérante ont dû présider à tout ; un orteil, une malléole, un talon restés en souffrance ne sauraient prouver le contraire. Veut-on que Michel- Ange n’ait pas pu commettre quelques erreurs? veut-on surtout que les ouvriers qu’il employait nécessairement en aient toujours été incapables? Michel- Ange était accablé de travaux; une grande partie de ses pro-
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ductions ont été abandonnées et reprises à de longues distances; quelques-unes naturellement n’ont pu se finir , et parmi celles qui aujourd’hui ne nous paraissent pas entièrement terminées , quelquesunes ont pu être considérées par lui comme l’étant à cause de la place qu’elles devaient occuper; le dos d’une statue n’a pas besoin d’être étudié, quand elle se doit placer dans une niche ; les pieds n’ont pas besoin d’être fouillés quand elle doit se voir de haut. Quant à la mise en œuvre, il faut se garder du témoignage de Biaise de Yigenère, qui n’était point compétent pour apprécier la difficulté ni l’importance du travail qu’il prétend avoir vu Michel-Ange accomplir sous ses yeux avec tant de furie. Michel- Ange , qui ne reculait pas devant la peine , malgré sa grande fortune et son grand âge, pouvait ce jourlà se trouver occupé à dégrossir quelque bloc encore informe, et à abattre ses angles à grands coups de maillet. S’il eti était ainsi, il ne fallait pas se dépêcher de conclure qu’il en agissait de même dans tout le cours de son œuvre difficile et scabreuse; les éclats de marbre qu’il faisait voler autour de lui ne le forçaient pas à baisser la tête et à fermer les yeux quand il poursuivait ses attaches si fines et si savantes, ses indications si pures et si souples, ses plans si bien observés et si lisiblement écrits, qui font le caractère de sa sculpture. Le soin qu’il apportait lui-même à la fabrication de tous ses instruments dépose assez du soin avec lequel il s’en servait. Enfin, pour n’en plus parler, si on eût accordé quelque confiance à Giorgio Vasari et à
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Benvenuto Cellini, qui , à la vérité, n’ont pas traduit de livres grecs comme Vigenère, mais qui étaient gens du meme métier que Michel- Ange, on n’eût point fait de ce divin artiste un brutal cyclope^.
On voit dans quel sens nous discutons contre certains admirateurs de Michel- Ange; nous pourrions pousser cette polémique plus loin, la matière ne saurait nous manquer. Michel-Ange eut un génie si formidable, que, quand on y pense, l’esprit évoque soudainement et en foule les plus fortes pensées ; mais , pour peu qu’on soit surpris à l’improviste et qu’on manque d’un guide prudent , on est mis en déroute et l’on s’égare dans ce champ hérissé de difficultés. Quant à nous, l’histoire de Florence et de son école, que par tous moyens nous avons tâché de connaître, et qu’en toute occasion nous tâcherons de réhabiliter , peut seule nous conduire et nous donner quelque confiance. Sans le secours d’études minutieuses et spéciales , le philosophe le plus pénétrant , le poète le plus inspiré , le théoricien le plus large, le critique le plus délié, peuvent se perdre en parlant de Michel-Ange, s’ils prétendent s’immiscer trop avant dans son intimité. Tout esprit systématique doit renoncer à interpréter cet homme, au moins tant que les témoignages incontestables qui découlent de son histoire et de celle de son temps n’auront pas été mieux enregistrés. Il y a une somme importante de faits à connaître , une abondante moisson d’indices à re-