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EN EUROPE AU SEIZIÈME SIÈCLE

TABLEAU DE L'ÉTAT DES SCIENCES

C'est du concours de ces deux, ordres de causes que sont nées, dans les quinzième et seizième siècles, les inventions et les découvertes, qui devinrent à leur tour, pour les siècles suivants, des causes puissantes de rénovation intellectuelle et de progrès social.

Les causes principales de la renaissance des sciences, des lettres et des arts, au seizième siècle, furent : l'invention de l'imprimerie, — la découverte du nouveau monde, — la réformation religieuse provoquée par Luther, — enfin l'apparition d'une langue nationale chez les différents peuples de l'Europe.

L'influence de l'imprimerie sur la diffusion générale des sciences est tellement évidente, que nous n'avons pas à insister sur ce point. Remplacer les manuscrits, rares et coûteux, par des livres, accessibles à tous en raison de leur bas prix, c'était contribuer, de la manière la plus directe, à la propagation universelle des connaissances scientifiques.

Dès qu'on est en possession de l'imprimerie, les exemplaires de chaque livre, facilement multipliés, se répandent en grand nombre, et l'activité intellectuelle s'accroît, par la circulation plus rapide et plus grande des idées. Dans chaque pays, la langue nationale se développe, tend de plus en plus à s'épurer; et, grâce à la netteté des caractères typographiques, ce progrès devient incontestablement plus facile et plus prompt.

La découverte du nouveau monde fut un événement immense dans les annales de l'humanité , et son influence fut prodigieuse sur le développement de toutes les connaissances humaines: sciences naturelles, sciences physico-mathématiques, navigation, géographie, commerce. Ce fut la découverte de l'Amérique, à la fin du quinzième siècle, et les nombreuses investigations dont elle devint l'objet, pendant le seizième siècle, qui ranimèrent, en Europe, l'étude, depuis si longtemps négligée, de l'histoire naturelle. Il est vrai que, durant plusieurs années, si les navigateurs et les aventuriers se dirigèrent vers l'Amérique, ce fut beaucoup moins pour y étudier de nouvelles productions organiques et minérales que pour y chercher de l'or. Heureusement, si le gros de l'humanité, presque toujours

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•étranger aux pures jouissances de l'esprit, n'obéit qu'aux instincts de la vie matérielle, il se trouve aussi, dans tous les temps, des hommes qui, doués d'une organisation plus sensible et plus complète, sont entraînés, par un penchant irrésistible, vers des études et des travaux intellectuels, souvent fort mal récompensés, mais dont l'humanité profite. Quelques-uns de •ces hommes qui avaient étudié Aristote, Théophraste, Dioscoride, Pline et les Arabes entreprirent des voyages dans le nouveau monde, non pour recueillir de l'or, mais pour juger du nombre, de la nature et de la variété des productions organiques •que renfermait cette terre nouvelle. Il y avait, certes, là de quoi satisfaire amplement la curiosité des naturalistes et celle des savants.

On commença par étudier, en Amérique, le règne minéral, surtout à cause de l'or et de l'argent qu'on y trouvait. Vint ensuite le règne végétal, qui pouvait fournir à la fabrication, à la teinture, à la médecine et à la pharmacie, une foule de substances précieuses ignorées des peuples de l'ancien monde. Dans le règne animal, on admira d'abord divers oiseaux, remarquables par la beauté de leur plumage, et d'autres espèces animales dont l'existence était entièrement inconnue. Quant à la race humaine •qui habitait les deux Amériques, on ne s'en occupa que pour l'exterminer. Cependant, s'il existait, au point de vue de la philosophie sociale, un objet d'études de la plus haute importance, c'était assurément l'homme, avec ses traits caractéristiques, ses instincts, ses mœurs et son langage, essentiellement différent de toutes les langues connues dans l'ancien monde. Dans les régions qui s'offraient pour la première fois à ses regards, Christophe Colomb trouva des populations véritablement primitives, vivant heureuses et tranquilles, toujours en paix avec leurs semblables, jouissant de tous les biens qu'en ces riches contrées, une nature féconde produit avec abondance, et ne connaissant d'autres rapports de sociabilité que les affections les plus douces et les plus sympathiques du cœur humain. Qu'on lise attentivement et sans prévention les écrits que nous ont laissés Christophe Colomb et ses contemporains Las Cases, Pierre Martyr, Fernandez, Bernaldez, etc., et l'on admettra, avecJ.-J. Pomsseau, que, dans l'ordre de la création, l'homme doit naître aiaturellement bon. C'est du milieu social qui l'environne que

vient à l'homme, en grande partie, la perversité qu'on lui reproche de nos jours. Il est tel que le font nos mœurs, nos institutions et nos lois. Mais dans les pays -vierges de toute influence autre que celle de la nature, comme l'était l'Amérique duquinzième siècle, l'homme avait le privilège des meilleures qualités morales.

La réforme religieuse, provoquée par Luther, fut, au triple point de vue politique, philosophique et social, une révolution immense. Comme toutes celles qu'on a vues dans le monde, elle était depuis longtemps préparée clans les esprits. Il ne fallait qu'une occasion ou un prétexte pour la faire éclater. Ce prétexte se présenta sous le pontificat de Léon X.

Né au sein de l'opulence, homme d'esprit et de goût, le pape Léon X aimait passionnément les arts; il voulut les rendre florissants en Europe. Il eut donc une cour riche, magnifique, voluptueuse et prodigue. Il partagea son temps entre la politique et les plaisirs. Au milieu des guerres qui ensanglantaient l'Italie , il faisait achever la basilique de Saint-Pierre, commencée sous son prédécesseur Jules II. Il donnait des fêtes à ses cardinaux ; il prodiguait ses trésors aux artistes, aux poëtes, aux gens de lettres. Il encourageait les beaux-arts et tous les genres de littérature. Il faisait exécuter devant lui des poëmes en musique, souvent même des comédies. Le plaisir que Léon X et sa cour prenaient à la représentation des pièces de l'Arioste et de Machiavel était un sujet d'émulation qui contribua beaucoup a. faire cultiver de plus en plus la langue italienne. Il est hors de cloute que l'Italie doit à ce pontife la plus grande partie des progrès qu'elle a faits dans la poésie et dans les arts.

Seulement ce culte de la poésie et des arts fit perdre à l'Église catholique la moitié de l'Allemagne , les royaumes du Nord, les Provinces-Unies, l'Angleterre et des millions de Français.

Léon X était généreux, magnifique et même dissipateur. Les revenus du saint-siége ne pouvaient suffire à ses dépenses, et les trésors du Vatican étaient épuisés. Cependant il voulait achever la basilique de Saint-Pierre, qui avait déjà coûté des sommes immenses. Comme il ne doutait pas que toute la chrétienté ne s'empressât de le seconder dans l'exécution d'un tel dessein, il résolut de s'adresser à elle. Malheureusement il le fit sous unè forme déjà discréditée dans la plus grande partie de

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l'Europe, et pendant une de ces périodes d'inquiétude générale et de fermentation où, par l'effet de cet imprévu qui joue un si grand rôle en ce monde, le moindre incident peut amener les plus redoutables complications.

Léon X, estimant que l'on pouvait donner des indulgences pour de l'argent, quand il s'agissait d'élever un monument sublime au prince des apôtres, fit annoncer dans toute l'Europe, en 1517, une vente d'indulgences pour l'édification de Saint- Pierre de Rome. Il offrait, d'ailleurs, ces indulgences à des conditions si faciles, que ceux qui se trouvaient un peu disposés à contribuer de quelque somme, grande ou petite, ne pouvaient s'y refuser. Il oubliait que le saint-siége avait eu déjà trop souvent recours à ce genre de commerce, et il ignorait peut-être qu'en Allemagne, plusieurs diètes l'avaient déclaré ruineux pour les Etats.

LéonX aurait probablement réussi dans sa tentative, à cause du motif qu'il alléguait, s'il avait confié la mission de recueillir l'argent des indulgences aux moines augustins, qui, jusque-là, en avaient eu le privilège. Mais il la donna aux dominicains, et il fit naître ainsi entre ces deux ordres religieux une rivalité qui devait être funeste à la cour de Rome. Telle fut l'origine réelle d'une révolution religieuse dont les conséquences physiques, intellectuelles et morales devaient être immenses, et s'étendre de proche en proche à tous les éléments de la civilisation.

Les dominicains exagérèrent au delà de toutes limites le prix des indulgences, soit pour accroître leurs bénéfices, soit pour se rendre plus dignes de la préférence qu'on leur avait accordée. Leur conduite ajouta encore au scandale. Ils installèrent leurs bureaux dans des cabarets, et ils furent accusés d'y consumer en débauches ce que la foi du peuple leur apportait, au mépris de ses propres besoins.

Tout cela se passait en Saxe, où résidait le vicaire général des augustins, parent et ami de l'Électeur, l'un des plus puissants princes de l'Allemagne. Le vicaire général n'eut donc pas de peine à indisposer l'électeur de Saxe contre les indulgences et contre les dominicains. Les augustins, assurés de la protection de l'Electeur, saisirent avec empressement l'occasion de se venger de leurs concurrents.

Parmi les moines augustins se trouvait un homme érudit,

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qui avait fait ses études dans l'université d'Erfurt, et qui, doué d'une éloquence entraînante et fougueuse, s'était déjà acquis une certaine réputation dans la chaire. Ce moine était Martin Luther. Né en 1483, à Eisleben, en Saxe, il était fils d'un ouvrier ou d'un commis employé dans les mines.

Luther reçut de ses supérieurs la mission de prêcher contre les scandales causés par les dominicains.

Il ne contesta pas d'abord à l'Église le droit d'accorder des indulgences; il n'attaqua que les abus. Il ne parla même qu'avec respect de la personne du pape et du saint-siége. Si Léon X, bien conseillé, se fût conduit alors avec modération; s'il eût seulement paru vouloir remédier aux abus dont tout le monde se plaignait, la révolution, qui déjà apparaissait menaçante, eût encore pu être ajournée. Mais, au lieu de réprimer les scandales donnés par les dominicains, il cite devant lui Luther; il publie des bulles contre ce moine rebelle'; il porte ses plaintes aux diètes, qui étaient alors bien loin d'entrer dans ses vues; enfin, en sollicitant vainement contre le moine prédicateur toutes les puissances de l'Allemagne, il établit lui-même cette opinion que « Luther est soutenu, et que, sans avoir rien « à craindre, il peut désormais aller beaucoup plus loin. »

Bientôt, en effet, Luther ne garde plus de mesure contre le pape, qui le poursuit. De plus en plus violent et hardi, en soutenant une thèse qu'on lui conteste, il en avance une autre, encore plus dangereuse pour la papauté. Excité par la résistance de ses adversaires, qui défendent avec acharnement tous les abus, il va jusqu'à demander raison de l'autorité que s'arrogent les papes, et découvre d'autres abus dans les usages les plus anciens et les plus généralement reçus. Il trouva des erreurs jusque dans les dogmes.

Luther prêchait en langue vulgaire ; c'était prendre le peuple pour juge entre la cour de Rome et lui. Bientôt, son nom retentit dans toute l'Europe. Les nations semblaient attendre de lui ce qu'elles devaient croire, et il parut destiné à les éclairer. Partout ses disciples et ses partisans se multiplient avec rapidité ; partout la Bible, traduite en langue vulgaire, est lue, expliquée, commentée par le peuple ; et bientôt éclate et se propage partout cette révolution religieuse qui reçut le nom de Té formation, et qui, enlevant à l'Eglise romaine une bonne

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partie de l'Allemagne, l'Angleterre tout entière, une partie de la France et du nord de l'Europe, vint profondément modifier les conditions de l'ancien équilibre social.

Une révolution en religion, c'est une révolution dans l'esprit. Par conséquent, les sciences durent recevoir de cette rénovation intellectuelle une influence profonde, qui ne pouvait être que favorable au progrès. Nous ne chercherons pas à en préciser l'étendue, ni à en démêler nettement les résultats. Nous devons nous contenter de signaler la réformation comme une grande^ cause générale parmi celles qui, avec l'invention de l'imprimerie, vinrent contribuer au développement des sciences au seizième siècle, en ouvrant les yeux des peuples aux lumières de la vérité et de la raison.

Avant même que Luther, en Allemagne, eût préludé à l'agitation religieuse et sociale qui devait amener la réformation, un autre homme de génie avait creusé, en France, le même sillon, dans le champ de la crédulité et de l'ignorance du siècle: nous voulons parler du célèbre auteur de Y Éloge de la Folie, Érasme, qui fut le précurseur de Luther. « C'est Érasme, disaiton dans les écoles, qui a pondu V œuf d'où Lutlier et les autres sont éclos. » Et ce cri, sorti d'une bouche fanatique, n'était que l'expression de la vérité.

Erasme était un enfant naturel, né à Rotterdam vers 1466. On lui fit étudier le latin, le grec, la logique, la métaphysique, la morale. L'évèque de Cambrai le retira d'un couvent où on l'avait fait entrer malgré lui, et après l'avoir gardé quelque temps en qualité de secrétaire, il l'envoya étudier la théologie à Paris, lui promettant une pension, qu'il paya, d'ailleurs, fort mal. Erasme, à Paris , manqua souvent du nécessaire ; mais, en donnant des leçons de littérature, il parvint à pourvoir à sa subsistance. Il était entré, sans doute en qualité de précepteur, chez un gentilhomme anglais ; et c'était pour lui une position supportable. Mais il tomba malade et fut obligé de retourner à Cambrai, pour rétablir sa santé. Lorsqu'il se trouva remis, les libéralités d'une grande dame, qui estimait ses talents, le mirent à même d'aller retrouver à Paris le gentilhomme anglais. Bientôt après il partit, avec lui, pour l'Angleterre. Il alla d'abord à Oxford, puis à Londres. En 1498, il revint à Paris, où il tomba encore malade. Se trouvant dans une

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profonde misère, il demanda des secours, et on lui procura les moyens nécessaires pour aller rétablir en Italie sa santé délabrée.

Il travaillait alors beaucoup : il traduisit divers traités de Lucien, de Plutarque, d'Isocrate , de Xénophon, etc., qu'il dédia à des princes. Le pape Jules II lui permit de quitter l'habit de moine, qu'il portait depuis l'époque où, très-jeune encore, il avait été mis dans un couvent malgré lui. C'était assurément l'habit qui convenait le moins à son caractère et à son genre de vie.

En effet, Érasme aimait passionnément la liberté. Lorsque François Ier eut conçu le dessein de fonder un collège pour les langues savantes, il chargea Budé, savant français, d'écrire de sa part à Erasme et de lui faire des offres. Érasme refusa de concourir à l'établissement d'un collège où l'on enseignait le grec et l'hébreu, parce qu'il ne voulait pas s'exposer à la haine des théologiens; et il n'osait accepter les offres du roi, parce qu'il craignait, disait-il, le genre d'esclavage attaché à la condition de ceux qui servent les princes.

A son retour d'Italie, en 1506 ou 1508, il était logé à Londres, chez son ami Thomas Morus, chancelier d'Angleterre. La fatigue du voyage et un violent mal de reins le retenaient dans sa chambre. Il ne pouvait continuer ses travaux théologiques, parce que les livres qui lui auraient été nécessaires n'étaient pas encore arrivés. Il chercha donc dans sa tête un sujet qui, en égayant sa verve, pût lui faire oublier ses souffrances. Ce fut alors qu'il imagina ce spirituel Eloge oie la Folie, satire ingénieuse, dans laquelle, passant en revue tous les états et professions, il dépeint, avec la plus piquante originalité, les mœurs et les travers de ses contemporains. Quelques jours lui suffirent pour composer cet ouvrage, d'environ 200 pages in 8°. Dès qu'il l'eut achevé, il le communiqua à ses amis; et bientôt X Éloge oie la Folie s'imprima à Paris, où l'on en vit paraître, presque en même temps, sept ou huit éditions.

Cet ouvrage eut un débit et un retentissement énorme. Mais s'il fut goûté des gens d'esprit et des vrais savants, il souleva contre l'auteur la multitude des ignorants, des moines et des faux dévots. Il paraissait, il est vrai, à une époque où régnait

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déjà dans les esprits, cette inquiétude générale, mais vague et sans objet déterminé, qui, d'ordinaire, précède les grandes révolutions et facilite leur accomplissement. Aussi, dès qu'à la voix de Luther toute l'Allemagne eut commencé de s'agiter, ces paroles : « C'est Érasme qui a pondu Vœuf d'où Luther et les autres sont èclos », retentirent, d'un bout à l'autre de l'Europe, dans les chaires et dans les couvents. L'Éloge de la Folie fut traduit partout en langue vulgaire, et ces traductions servirent à introduire, dans le langage moderne, des termes, des expressions, des tournures propres à rendre, avec plus ou moins de justesse, les observations et les critiques piquantes et originales employées par l'auteur.

De tous les ouvrages d'Érasme, ce fut incontestablement celui qui contribua le plus à sa réputation et qui exerça la plus réelle influence sur l'esprit public. Vivement attaqué par les uns et non moins vivement défendu par les autres, il fournit le sujet d'une multitude d'écrits. Ce fut, pendant plusieurs années, une véritable mêlée parmi les savants et les gens de lettres. Enfin, après la mort d'Érasme, la Sorbonne mit à l'index Y F loge de la Folie, et déclara « que V auteur en le composant s'était montré fou, insensé, même impie, injurieux à Bien, a Jésus-Christ, à la Vierge, aux saints, aux ordonnances de V Eglise, aux théologiens, aux cérémonies ecclésiastiques, aux religieux mendiants, qu'il avait osé insulter, d'une douche corrompue et blasphématoire » .

De toutes ces épithètes il n'y en avait- qu'une de vraie, c'est qu'Erasme avait été injurieux pour les moines et les théologiens; et il l'avait été d'autant plus que ces injures pouvaient passer pour des vérités. Il leur avait reproché de ne connaître ni l'Écriture, ni les Pères, ni les conciles, de n'agiter que des questions frivoles, et d'avoir corrompu la théologie par ambition, par avarice, par flatterie, par esprit de dispute et de superstition.

Erasme était assurément l'esprit le plus fin, le plus pénétrant, le plus railleur, le plus caustique qu'il y eut alors dans toute la chrétienté. Il joignait à cela un style vif et aisé et une érudition immense.

Il avait acquis dans sa vieillesse une grande connaissance du cœur humain. Il pensait, par exemple, que le mérite seul n'est pas un grand avantage, et que pour réussir dans le monde, il

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faut autre chose que des talents et de la probité. Il fut un des hommes les plus éclairés de son siècle et celui qui porta les plus rudes coups à la scolastique, en répandant à pleines mains sur cette doctrine le ridicule et le mépris.

Erasme mourut à Bàle, en 1536. Sa mort fut un deuil public : une foule innombrable se pressait à ses funérailles.

Une autre cause qui contribua, avons-nous dit, à activer la réorganisation du domaine des sciences, ce fut la formation d'une langue nationale dans chaque pays de l'Europe.

Effet du mouvement général des idées et des mœurs, la création d'une langue nationale dans chacune des principales contrées de l'Europe, devait être nécessairement un motif puissant de rénovation et de progrès social. La parole est un don aussi naturel à l'homme que l'instinct de la sociabilité. Il existe en nous de telles relations entre la faculté de sentir ou de concevoir, et l'art de peindre, par le langage, les diverses nuances du sentiment ét de la pensée, que, dans toutes les périodes de la vie sociale, le système général des langues et celui des connaissances de tout ordre semblent avoir été, pour ainsi dire, calqués l'un sur l'autre.

Pendant cette période d'environ dix siècles qu'on est convenu d'appeler le moyen âge, l'éducation de l'esprit humain, dans la plus grande partie de l'Europe, fut entièrement subordonnée à l'étude du latin, langue morte, et qui pis est, propre à un ancien peuple dont les connaissances scientifiques furent toujours extrêmement bornées. Lorsque les sciences de l'antiquité grecque, propagées par l'école arabe, eurent pénétré dans l'occident de l'Europe, on vit se former, dans la solitude des cloîtres, une foule d'hommes éminents. Les Gerbert.les Roger Bacon, les Albert le Grand, les Thomas d'Aquin, les Raymond Lulle, etc., n'étaient pas des hommes ordinaires. Vers la fin du treizième siècle, et au commencement du quatorzième, en France, en Italie, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, les principales branches des connaissances humaines étaient assez nettement ébauchées, et il y eut quelquefois de la grandeur dans les conceptions des savants du moyen âge. Pendant ce long intervalle de dix siècles, bien des hommes doués de grandes facultés auraient laissé leur trace à la suite de ces grands génies, par des travaux

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scientifiques, s'il ne leur eût manqué l'instrument essentiel dans toute science. Nous voulons parler d'une langue vivante, instrument analytique, indispensable à la détermination et à l'enchaînement des idées.

La manie de ne vouloir s'exprimer qu'en latin, même sur des matières auxquelles les Romains avaient toujours été complètement étrangers, arrêta, dans toute l'Europe occidentale, l'essor de l'esprit humain, et retarda de plusieurs siècles l'avénement de la renaissance. Comment des érudits, nés dans les temps barbares et dont la langue naturelle n'était qu'un idiome grossier, seraient-ils parvenus à écrire et à parler le latin du siècle d'Auguste, ou seulement à le comprendre comme le comprenaient, à Rome, les simples artisans qu'une cause célèbre, un plaidojrer de Cicéron ou d'Hortensius attiraient en foule au Forum? Au moyen âge, le vrai latin n'existait plus que dans un petit nombre de livres, la plupart incorrects ou mutilés. Ce n'était qu'une langue écrite, nécessairement incomplète, puisque les mouvements d'une civilisation vivante avaient cessé de l'animer, et que les mœurs, les idées, les croyances dont elle était l'expression avaient totalement disparu.

Aussi les érudits du moyen âge, qui voulaient absolument faire usage du latin, ne parvinrent-ils qu'à former une sorte de jargon, qui approchait plus ou moins du français, en France; de Yitalien, en Italie ; de Y espagnol, en Espagne, etc. ; mais qui assurément n'eût pas été regardé comme du vrai latin, à Rome, au siècle d'Auguste. Les hommes du dixième siècle , par exemple, ne pouvaient évidemment connaître la signification précise d'une foule de termes, d'expressions, de périphrases propres au génie latin et dont rien, autour d'eux, dans le milieu barbare où ils vivaient, ne leur indiquait le sens. Ils prenaient, dans les auteurs latins, non-seulement des termes et des expressions, mais même des phrases entières, auxquelles ils donnaient une acception qui, souvent, les rendait inintelligibles. On en trouve des exemples jusque dans le seizième siècle. C'est ainsi que le pape Léon X, écrivant à François Ier, pour l'engager à faire la guerre aux Turcs, l'exhorte par les dieux et -par les hommes (per deos a/que homines), comme on disait chez les Latins. Cependant Léon X ne manquait ni d'instruction ni de goût.

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Dans les siècles antérieurs, l'abus des expressions latines prises dans une acception toute différente de celle que leur avaient donnée les écrivains romains avait été porté au point que, dans les écoles, deux dialecticiens pouvaient disputer des heures entières, en restant absolument inintelligibles l'un pour l'autre autant que pour leurs auditeurs. On peut imaginer, d'après cela, ce qu'était au moyen âge la scolastique, ce mélange informe de philosophie et de théologie. On dissertait sur ce chapitre en un jargon latin dont la plupart des mots n'avaient qu'un sens indéterminé.

Les mathématiques auraient pu apprendre à donner au langage plus de précision et de clarté, au raisonnement plus de méthode, de justesse et de rigueur; mais la célébrité qu'on obtenait par ce genre d'études était quelquefois dangereuse, et pouvait exposer aux plus grands périls. On connaît la triste destinée de Roger Bacon, emprisonné pendant la plus grande partie de sa vie, pour crime d'astronomie et de physique. Au quatorzième siècle, le médecin Pierre d'Albano, auteur d'un Traité sur V Astrolabe, et le commentateur de Sacrobosco.Cecco d'Ascoli, professeur de mathématiques, à Bologne, accusés tous deux de magie et de sorcellerie, avaient été condamnés à mort. Pierre d'Albano, il est vrai, ne fut exécuté qu'en effigie; mais Cecco d'Ascoli fut brûlé à Florence en 1327.

En parcourant, dans l'histoire, la période du moyen âge, pendant laquelle tous les éléments de l'ordre social ne présentent que désordre et confusion, on ne voit pas trop comment une civilisation nouvelle pourra sortir de ce chaos. Mais bientôt, dans toute l'Europe, les limites des États commencent à se fixer; les nationalités se dessinent peu à peu, et apparaissent enfin bien 'distinctes, chacune avec l'esprit, les mœurs, les usages, les intérêts généraux qui constituent son caractère propre et son génie. Dès lors, dans chaque Etat, comme la langue du peuple, quelles qu'en soient la rudesse et l'irrégularité, est celle dont se sert le plus grand nombre pour exprimer ses besoins et ses idées, la langue vulgaire devient forcément celle des affaires, celle des actes publics, de tous les arts industriels et mécaniques. Il fallait parler la langue du peuple toutes les fois que l'on voulut agir sur les masses. C'est par des harangues en langue vulgaire qu'on est

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toujours parvenu à surexciter, dans le sein du peuple, soit l'enthousiasme religieux, soit l'amour de l'indépendance et de la liberté. Si Pierre l'Ermite, saint Bernard et plusieurs autres s'étaient bornés à prêcher en latin, ils ne seraient jamais parvenus à développer chez des peuples entiers ce mouvement irrésistible d'où résultèrent successivement les croisades, l'affranchissement des communes, la liberté du travail, l'établissement de la chevalerie, la naissance de la poésie et de la' littérature moderne, etc. Ce fut aussi par des discours en langue vulgaire qu'un simple moine, Martin Luther, fomenta, au seizième siècle, cette grande révolution d'où l'on vit sortir la liberté religieuse et philosophique.

En Italie, au treizième et au quatorzième siècle, aussitôt que la langue vulgaire, cultivée par des esprits d'élite, commence à se perfectionner, on voit le goût des beaux-arts naître et se développer. Dès lors apparaissent Dante, Pétrarque, Boccace, et, un peu plus tard, Guichardin, Machiavel, l'Arioste, etc. Aux yeux de tous ceux qui étudient l'histoire , non pour y apprendre des dates, des noms propres et des faits, mais pour y puiser un enseignement philosophique, si les Italiens ont devancé, en Europe, tous les autres peuples dans la carrière de la civilisation, c'est principalement parce que leur langue vulgaire, dans les temps modernes, est la première qui ait été cultivée par des hommes dont l'esprit indépendant avait osé secouer le joug de la fausse et pesante érudition scolastique.

Pour déterminer alors une révolution dans certaines branches des connaissances humaines, il suffisait presque de les dépouiller de leur enveloppe scolastique et de les soumettre, grâce à l'idiome national, à l'examen d'un public indépendant des universités. C'est ainsi que s'y prit Paracelse, pour provoquer une réforme dans la médecine. A Bàle, où il eut une chaire, il fit son cours, non en latin, mais en langue vulgaire, et les masses accouraient à sa voix. Si Kopernik eût exposé en allemand, dans un cours public, son système astronomique et ses objections contre celui de Ptolémée , peut-être fût-il parvenu, secondé par Erasme et Luther, ses contemporains, à vaincre sur ce point fondamental la résistance des théologiens.

Le développement progressif des langues vulgaires et la créa-

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tion d'une littérature nationale furent donc une des principales causes qui préparèrent l'avènement de larenaissance scientifique.

Pendant les douzième et treizième siècles , l'institution de la chevalerie avait fait surgir une multitude de troubadours et de romanciers. On voulait chanter, en vers et en prose, les faits d'armes et les aventures amoureuses des chevaliers. Il fallait bien les chanter en langue vulgaire, puisque ces héros n'entendaient pas le latin. La gaieté, la grâce, la naïveté qu'on rencontrait dans ces écrits leur donnèrent de la vogue, et les firent pénétrer à la cour, chez les princes et dans les châteaux, où ils charmèrent les loisirs des châtelaines, et abrégèrent même pour les hommes les longues soirées d'hiver.

A l'exemple des Français, les Italiens et les Espagnols s'exercèrent aussi à écrire dans leur langue. On s'accoutuma peu à peu à écrire et à s'exprimer d'une manière agréable, sur toutes les choses d'élégance et de goût.

Enfin, la langue vulgaire pénétra jusque dans le domaine de la science, et dès lors, le progrès des sciences exactes fut assuré. Les sciences avaient manqué jusque-là de l'instrument indispensable à leur évolution. La création des langues vulgaires leur apporta cet instrument nécessaire, et dès ce moment leur essor fut immense. C'est du seizième siècle, qui correspond à la création des langues vulgaires en Europe, que date la véritable régénération scientifique.

En France, Bernard Palissy montra, l'un des premiers, que la langue française pouvait se prêter, avec plus d'avantage et de facilité que le latin, à une exposition claire et précise de la science. Sans livres, sans cabinet de physique, sans laboratoire de chimie, Bernard Palissy devint, par degrés, un grand physicien et un grand naturaliste. Il fit, à Paris, en présence d'un auditoire d'élite, des cours publics où il rectifia plusieurs erreurs accréditées par les livres des anciens. Il s'excuse souvent de ce que, simple ouvrier, et n'ayantjamais étudié le latin, il ne peut s'exprimer que dans la langue du peuple, dédaignée par les érudits. Mais Bernard Palissy a prouvé, par ses écrits, que cette langue du peuple était déjà assez développée pour exprimer, beaucoup mieux que le latin de l'école, les sentiments, les passions, les intérêts de la société de ce temps , ainsi que les faits et les idées qui constituent la science. Au fond, la

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langue de Palissy est la même que celle de Montaigne, de la Boëtie, de Charron; et quand le sujet le comporte, sa finesse d'esprit et son originalité piquante rappellent souvent la manière de Montaigne. A cette époque déjà, on commençait à traduire en français les œuvres scientifiques des anciens; Bernard Palissy avait lu plusieurs de ces traductions, qui lui fournirent des idées et des faits, avec les termes français qui servaient à les exprimer. Il avait surtout lu le livre de l'architecte romain Vitruve et les traductions de quelques autres anciens auteurs.

Dès que les langues vivantes, qui sont l'un des principaux instruments de la civilisation, furent créées, tout marcha d'un pas rapide en Europe. Les sciences grecques, traduites en français, en italien, en allemand, et ranimées ainsi par le souffle d'un monde intellectuel qui s'affranchissait de plus en plus du joug de l'école, ne tardèrent pas à être soumises à la triple épreuve de l'examen, de la discussion et de l'expérience. C'était ce qu'avait conseillé, deux siècles auparavant, Roger Bacon, l'illustre et malheureux moine d'Oxford. Quand on eut commencé à interroger la nature elle-même par l'expérience et parl'ohservation, on acquit bientôt la certitude que les anciens n'avaient pas toujours été infaillibles; et si l'on continua encore à les consulter, à les prendre pour guides, ce fut désormais avec plus de discernement, et en profitant beaucoup mieux des lumières qu'ils avaient rassemblées.

Au milieu de cette vive effervescence intellectuelle et morale qui annonce, en Europe, la fin du moyen âge et la naissance d'une civilisation nouvelle, on vit se reproduire en tout genre, simultanément ou successivement, un si grand nombre de faits plus ou moins remarquables, que c'est à peine s'il est possible, dans un simple tableau, d'en retracer une partie. Nous ne signalerons que ceux qu'on s'accorde à regarder comme les plus importants, soit parce qu'ils ont servi à constituer les sciences modernes, soit parce qu'ils ont exercé une influence particulière sur les développements de l'esprit humain.

Ce fut l'Italie qui, dans le treizième et le quatorzième siècle, donna le premier signal de la renaissance des lettres et des arts, et ce fut l'Allemagne qui, depuis le milieu du quinzième

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siècle jusqu'à la fin du seizième, présida à la renaissance des sciences.

De nombreuses découvertes furent faites dans cette dernière période ; mais elles n'ont formé un véritable corps de science qu'à la fin du -dix-septième siècle. Et il est facile d'en comprendre la raison. Quand on commence à faire des observations, les faits de divers ordres qu'on découvre ne se présentent d'ordinaire que un à un et isolément. Ils se trouvent cependant liés entre eux et avec beaucoup d'autres, dans la nature, par des rapports qu'il est indispensable de connaître pour former un enchaînement régulier et méthodique. Or, le plus souvent, ces rapports ne peuvent être saisis et déterminés qu'au moyen d'une suite d'observations fines et délicates, de rapprochements ingénieux et d'une rigoureuse exactitude dans l'art du raisonnement. Tout cela suppose des instruments perfectionnés, une langue bien faite et une philosophie scientifique, qui n'existaient pas encore.

Mais dans le seizième siècle, les langues nationales sont, •sinon tout à fait épurées et perfectionnées , du moins entièrement formées. Les productions littéraires et artistiques de l'Italie, du temps de Charles Quint, se naturalisent en Espagne, et dès lors, la langue espagnole acquiert une flexibilité, une délicatesse, une variété, qui l'eussent rendue probablement une des plus fécondes de l'Europe, si l'inquisition n'eût trop comprimé, en Espagne, la libre expression du sentiment et de la pensée. L'Espagne eut néanmoins des écrivains trèsremarquables. Ce fut au seizième siècle que Michel Cervantes composa son Don Qîàcliotte, roman plein d'esprit et de gaieté, qui a été traduit dans toutes les langues. Michel Cervantes ne connut dans sa vie que la misère et l'adversité. Esclave chez les Maures, après avoir perdu une main à la bataille de Lépante, il recouvra enfin la liberté, mais il ne rentra dans son pays que pour y essuyer des persécutions.

En Portugal, la destinée de Camoëns, l'illustre auteur de la Zusiaâe (poëme sur la découverte des Indes orientales) ne fut ] as plus heureuse que celle de Michel Cervantes. Vieux militaire, il fut obligé de mendier pour vivre, et il mourut dans une profonde misère. Il est vrai qu'après sa mort on lui éleva des statues. C'est ainsi que cela se passe encore chez nous : ce

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n'est qu'après leur mort qu'on glorifie les grands hommes. Dans d'autres pa}rs, que nous qualifions de barbares, tels que l'Orient, on n'élève pas de statues aux hommes qui se sont distingués par des travaux utiles ou par des actions d'éclat, mais on n'en laisse aucun mourir de misère ou de désespoir.

Les poètes et lesprosateurs parurent en bien plus grand nombre au seizième siècle, en Italie qu'en Espagne. Le Tasse, l'illustre auteur de la Jérusalem délivrée, né en 1544, mourut en 1595. Son poëme, lu et relu chez tous les peuples de la chrétienté, exerça dans toute l'Europe, au point de vue poétique et littéraire, une influence considérable sur les esprits.

Dans ce siècle de la Renaissance, chacune des principales nations européennes compta, soit en vers, soit en prose, quelque écrivain éminent. L'Angleterre eut son William Shakespeare, qui fut en même temps poëte et prosateur.

Mais nous ne devons pas oublier que c'est le Tableau des sciences ait, seizième siècle et non celui des lettres que nous avons entrepris de tracer. Arrivons donc, sans un plus long préambule, à l'énumération de l'état des sciences au seizième siècle, et des progrès que fit, à cette époque, l'esprit humain dans la connaissance de la nature et de ses lois.

Nous considérerons successivement l'astronomie, les mathématiques, la physique, la chimie, les sciences naturelles et l'anatomie.

Astronomie. — Si les Italiens brillèrent au seizième siècle dans la littérature et dans les arts, les Allemands jetèrent dans les sciences un pareil éclat. C'est en Allemagne que l'on vit naître, au quinzième siècle, la véritable astronomie. Depuis les temps anciens jusqu'à cette époque, on n'avait songé, en fait d'astronomie, dans toute l'Europe occidentale, qu'à commenter les ouvrages de Ptolémée.

C'est à Purbach et à Regiomontanus que cette science dut ses premiers progrès. Pour vérifier des hypothèses astronomiques, tous deux eurent recours, non à l'autorité des anciens, mais à l'observation du ciel, la seule autorité infaillible en astronomie.

Purbach était né en 1423, dans une petite ville d'Autriche, et il mourut à l'âge de vingt-huit ans. Pendant une vie si

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courte, il fit quelques découvertes astronomiques. Il imagina et il appliqua la division décimale, il fit un abrégé de YAlmageste de Ptolémée, etc.

Jean Muller, surnommé Regiomontanus, était né en 1430, à Kœnigsberg (Saxe). Il avait à peine quinze ans lorsqu'il devint disciple de Purbach, lequel occupait alors une chaire d'astronomie à l'Université de Vienne ; et bien qu'il fût encore trèsjeune, on le nomma son successeur.

Regiomontanus alla visiter l'Italie ; il se fit connaître , à Padoue, par un Discours sur les proposes de V astronomie. Il alla ensuite à Nuremberg, où il se lia avec Bernard Walterus, qui possédait des biens immenses et s'était passionné pour l'astronomie.

La fortune n'est pas la science, mais elle en facilite l'étude, par les loisirs et les moyens qu'elle procure à ceux qui veulent se livrer au travail. Regiomontanus et Bernard Walterus formèrent entre eux une sorte de société, dans laquelle l'un mit son génie et l'autre ses richesses. Ils firent construire des instruments d'une précision jusqu'alors inconnue. Walterus voulut même avoir chez lui une imprimerie. Il subvenait avec la munificence d'un roi à toutes les dépenses que nécessitaient les travaux astronomiques.

Pendant sa vie, qui malheureusement fut courte, Regiomontanus répondit à la générosité de son ami en menant à bien de nombreux travaux d'observation.

Il fut appelé à Rome, en 1475, par le pape Sixte IV, qui avait conçu le dessein de réformer le calendrier.

Ce pape avait une haute opinion de Regiomontanus, qu'il avait déjà élevé à l'épiscopat de Ratisbonne. Il lui fit une brillante réception. Mais l'année suivante, Regiomontanus mourut de la peste, à Rome, à l'âge de trente-neuf ans. Il s'était déjà illustré par de belles découvertes.

Lalande, dans son Traité d'Astronomie, place Regiomontanus au nombre des vingt astronomes les plus célèbres qu'on ait connus dans tous les temps et dans tous les pays. On compte parmi ses travaux les plus remarquables ses jL^rfiémér ides (tables astronomiques où la situation de chaque planète se trouve déterminée jour par jour), et son Efilome in Almagestum Ptolemœi, ou Abrégé du grand ouvrage de Ptolémée. On lui reproche de

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s'être occupé d'astrologie ; mais quel est l'homme, malgré tout son génie, qui ait pu se soustraire entièrement aux préjugés de son siècle?

Le vulgaire attribua à Regiomontanus des inventions merveilleuses; en mécanique, par exemple, une mouche en fer qui, dans les dîners que Regiomontanus donnait à ses amis, allait visiter les convives, puis revenait se poser sur sa main. On parlait aussi d'un aigle automate, qui, un jour, s'élevant clans les airs, alla au-devant de l'Empereur, et le conduisit, en planant, jusqu'aux portes de la ville.

Cette crédulité des contemporains de Regiomontanus était l'effet de l'amour du merveilleux qui est inhérent à la nature même de l'homme. Elle n'était pas particulière au moyen âge et à l'époque de la Renaissance; elle a été et sera toujours l'apanage des hommes. On mettait autrefois sur le compte d'Albert le Grand, de Raymond Lulle, de Regiomontanus et de beaucoup d'autres les mêmes faits merveilleux que le vulgaire de nos jours et, avec lui, bon nombre d'esprits éclairés attribuent aux esprits et aux médiums. Les préjugés, les croyances, les sentiments, les passions, changent d'objet avec le cours des âges; mais la nature de l'homme reste la même, en dépit des temps et des lieux, avec sa crédulité et ses faiblesses.

Walterus vécut jusqu'en 1504. Il avait hérité des travaux, terminés ou inachevés de son célèbre collaborateur, et sans doute il en fit usage. On le cite comme le premier qui, dans les observations astronomiques, se soit servi d'une horloge.

Dans la période que nous parcourons, vécurent plusieurs astronomes de premier ordre. Parmi eux se présente, au premier rang, Nicolas Kopernik, le célèbre auteur du système qui porte son nom, auquel nous consacrons, dans ce volume, une biographie spéciale.

Lisant et relisant Ptolémée, Kopernik fut frappé de la confusion qu'il remarquait clans l'explication des phénomènes astronomiques. Il ne trouvait point cette explication en harmonie avec la simplicité ordinaire des lois de la nature, et il conçut le dessein de chercher une autre théorie des mouvements célestes.

Estimant que, dans l'antiquité, on avait pu avoir des idées plus claires et plus vraies sur l'admirable harmonie qui règne

dans la distribution et dans les mouvements des grands corps célestes, Kopernik chercha ces idées dans les écrits des anciens philosophes. Il trouva dans Cicéron et dans Plutarque quelques vestiges du système astronomique qui avait été professé dans les écoles des Pythagoriciens. Ce système plaçait le soleil immobile au milieu du cortège général des astres qui composent l'univers. Ce fut pour Kopernik un trait de lumière. Dès qu'il put imaginer la terre tournant sur elle-même et décrivant son orbite autour du soleil, tous les mouvements des corps célestes lui parurent harmoniquement réglés et coordonnés.

Mais pour qu'une hypothèse mérite d'être admise, il ne suffit pas qu'elle satisfasse aux phénomènes généraux; il faut, en outre, qu'elle ne puisse pas être démentie par des phénomènes particuliers. Ainsi, après avoir transporté du soleil à la terre le mouvement de révolution dans l'écliptique, et attribué à la terre un mouvement de rotation sur son axe, pour expliquer la succession desjours et des nuits, Kopernik fit-il tourner autour du soleil, et dans l'ordre où nous les énonçons, à partir du Soleil : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Quant à la lune, elle continua à tourner autour de notre planète, en l'accompagnant pendant sa révolution dans l'écliptique, c'est-à-dire dans l'orbite terrestre. Dès lors, les phénomènes célestes, les directions , les stations , les rétrogradations des planètes s'expliquèrent avec une telle facilité que Kopernik lui-même en resta étonné.

Avant de publier son système, il voulut être bien en état de répondre d'avance aux principales objections qu'on pourrait lui opposer. Pour cela, il se mit de nouveau à faire des observations; et il les poursuivit pendant trente-six ans. Comme il craignait les clameurs de l'ignorance et de la superstition, il ne voulut communiquer son système qu'à ses amis. Il hésitait toujours à le rendre public, et ce ne fut que pour céder aux instances les plus vives qu'il se détermina, en 1543, à faire imprimer son livre De revolittionibics orbium cœhstibws, qu'il avait composé treize ans auparavant.

Ce livre produisit, dans le monde des théologiens et des péripatéticiens, un scandale énorme. Kopernik n'en fut pas témoin, car il mourut à la fin de l'impression de son ouvrage. Cependant il eut encore le temps d'en recevoir le premier exemplaire.

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Le livre de Kopernik n'eut d'abord, en Europe, qu'un trèspetit nombre de lecteurs. On n'en parla qu'avec dédain dans les écoles, comme on parle d'une chimère tout à fait indigne d'occuper des esprits sérieux. Les idées de Kopernik ne commencèrent à faire du bruit qu'après avoir été vivement attaquées par les scolastiques, ensuite par les théologiens. On était un peu embarrassé pour argumenter contre le système de l'astronome de Frauenbourg, car on pouvait invoquer en sa faveur plusieurs passages d'auteurs anciens et respectés. On eut alors recours au moyen infaillible qui existait à cette époque, pour imposer silence à des adversaires auxquels aucune bonne raison ne pouvait être opposée. En 1615, l'inquisition condamna le livre de Kopernik et déclara » formellement hérétique, fausse et alsurde eu philosophie, l'opinion qui met le soleil au centre du monde, et co7nme erronée dans la foi celle qui attribue un mouvement à la terre. »

Les partisans de Kopernik restèrent un moment étourdis par ce coup de massue. Mais un argument de cette nature ne suffisait pas pour arrêter des esprits d'élite.

Malheureusement pour les théologiens, le décret de l'inquisition parut juste au moment où le système de Kopernik venait d'être confirmé par d'autres observations et de nouvelles découvertes astronomiques. En effet, en 1590, on avait découvert, ou retrouvé, le télescope, instrument qui avait été probablement connu, trois cents ans auparavant, de Roger Bacon, et l'on s'était empressé de le diriger vers le ciel, où l'on fit, du premier coup, de très-importantes découvertes. On verra plus fard, quand nous parlerons de Galilée, que le décret de l'inquisition, loin de faire abandonner le système de Kopernik, ne servit, qu'à le propager davantage, et à faire chercher dans le ciel de nouvelles preuves en sa faveur.

On ne s'explique pas bien comment le célèbre astronome danois Tycho Brahé (né en 1546, mort en 1601) rejeta, peut-être contre sa conviction intime, le système de Kopernik. Tycho Brahé, en adoptant une opinion contraire à la lettre de certains passages de l'Ecriture, craignit, sans doute, de compromettre sa position et ses intérêts matériels, et il recula. Seulement, comme il ne pouvait admettre en entier le système de Ptolémée, irrévocablement condamné déjà depuis Roger Bacon, il imagina

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de conserver à la terre son immobilité et de faire tourner autour de cette planète d'abord la lune, puis le soleil, avec son cortège de toutes les autres planètes, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne.

Ce monstrueux éclectisme était aussi offensant pour les lois de la mécanique que le système de Ptolémée, et il est impossible que Tycho fût lui-même satisfait de la manière dont il expliquait les mouvements apparents des corps célestes. Mais il s'en consolait en observant, tout à loisir, les phénomènes astronomiques, avec le secours des nombreux élèves qui l'entouraient, et qui vivaient avec lui, dans sa petite colonie d'Uranibourg, où les scolastiques et les théologiens ne pouvaient le troubler, puisqu'il évitait d'avoir avec eux le moindre démêlé. Cette conduite, qui a été depuis si souvent imitée, n'est pas la meilleure aux yeux de la postérité ; mais c'est la plus sûre pour jouir en paix des avantages que comporte le temps présent.

Tycho Brahé observa que la vitesse de la lune se ralentit depuis la conjonction jusqu'au premier quartier; que, depuis le premier quartier jusqu'à l'opposition, elle augmente ; qu'elle diminue dans la troisième partie de sa révolution, et qu'elle s'accélère dans la quatrième ; et ainsi de suite alternativement pour les autres cours. Il perfectionna encore la théorie de la lune dans un autre élément essentiel : il détermina avec plus de soin qu'on ne l'avait fait jusqu'à lui la plus grande et la plus petite inclinaison de l'orbite lunaire par rapport au plan de l'écliptique, et il étendit la même recherche aux planètes.

Il ne paraît pas que les anciens astronomes aient eu égard au changement que la réfraction de la lumière peut causer dans la position apparente des astres au-dessus de l'horizon, changement qu'ils ont soupçonné peut-être, mais auquel ils n'attribuaient pas assez d'importance pour en tenir compte. Quoi qu'il en soit, Tycho Brahé est le premier qui ait senti la nécessité d'introduire cet élément dans les calculs astronomiques. Mais il ne put en donner que des résultats généraux, même un peu vagues, parce que les lois de la réfraction de la lumière dans le milieu atmosphérique n'étaient pas encore connues.

Au temps de Tycho Brahé, on considérait les comètes comme de pures apparences météoriques. Cependant, dans l'antiquité,

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Sénèque avait déjà reconnu la véritable nature de ces astre's voyageurs. Sénèque avait dit :

« Je ne suis pas de l'avis de nos philosophes; je regarde les comètes, non comme des feux passagers, mais comme un des ouvrages éternels de la nature... Est-il surprenant que les comètes, spectacle si rare dans le monde, ne soient pas encore assujetties à des lois sûres, et qu'on ne connaisse pas le commencement et la fin de la révolution de ces corps, qui ne reparaissent qu'au hout d'un long intervalle?... Le temps et les recherches amèneront, à la longue, la solution de ces problèmes... Il viendra un temps où nos descendants seront étonnés que nous ayons ignoré des vérités si claires (1). »

Tycho Brahé démontra que les comètes sont, comme les planètes, des corps solides, soumis, dans leurs mouvements, à des lois constantes et régulières. Il observa plusieurs comètes, ainsi que la grande étoile qui parut subitement dans la constellation de Cassiopée, phénomène qui attira l'attention de tous les astronomes de ce temps et dont Tycho Brahé nous a transmis l'histoire. C'était en 1572. On vit pour la première fois cette étoile, le 7 novembre, de "Wittemberg et d'Augsbourg. Tycho ne put l'apercevoir et l'observer que quatre jours après, parce que, durant cet intervalle, le ciel avait été voilé par d'épais nuages. Il la trouva presque aussi éclatante que Vénus dans ses temps de station..

Parmi les grands protecteurs de l'astronomie au seizième siècle, il faut citer le landgrave de Hesse-Cassel, Guillaume IV, ami de Tycho Brahé.

Le landgrave de Hesse-Cassel contribua, par ses propres observations, aux progrès de l'astronomie, et il fut, en outre, le protecteur ardent et éclairé de cette science. Il fit élever, dans sa capitale, un observatoire, où il réunit, à grands frais, les meilleurs instruments connus de son temps. Plusieurs observations excellentes sont dues à ce prince, entre autres celles des hauteurs solsticiales du soleil dans les années 1585 et 1587.

La réforme du calendrier fut un des travaux scientifiques importants du seizième siècle. Elle se fit, en 1582, sous le pontificat de Grégoire XIII.

Une extrême confusion s'était introduite dans la méthode

(1) Questions naturelles, ch. xxn, XXIV, XXV.

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adoptée par l'Église, depuis le concile de Nicée (en 325), pour fixer, chaque année, le jour de Pâques, sur lequel se règlent toutes les autres fêtes mobiles. Dans le calendrier adopté par ce concile, étaient deux petites erreurs astronomiques, lesquelles, en s'accumulant pendant une longue suite de siècles, avaient fini par devenir considérables. L'une consistait à supposer que la durée de Tannée solaire est exactement de 365 jours 6 heures, et l'autre que 235 lunaisons forment juste 19 années solaires. La première évaluation était trop grande d'environ 11 minutes; la seconde était trop petite. Il résultait de toutes ces erreurs que la fête de Pâques se serait trouvée insensiblement portée au solstice d'été, au lieu de demeurer, comme l'avait ordonné le concile de Nicée, entre la pleine lune de mars et le dernier quartier de cette lune, qui suivent l'équinoxe du printemps. Depuis plusieurs siècles ces erreurs étaient signalées et leurs résultats prévus, mais on avait plusieurs fois vainement cherché à les corriger. Les progrès de l'astronomie, au seizième siècle, firent espérer un résultat plus heureux.

Grégoire XIII mit, en quelque sorte, cette question au con cours. Il engagea solennellement tous les astronomes des pays chrétiens à présenter un plan d'après lequel on pût corriger le calendrier, en lui donnant une forme exacte, régulière et per manente.

Parmi les nombreux projets qui furent présentés à cette oc casion, celui d'Aloisius Lilius, astronome de Vérone, obtint la préférence, et fut consacré par une bulle, en 1582. Il fut donc statué qu'en l'année 1582, on passerait immédiatement du 4 octobre au 15, ou que ce mois ne serait que de vingt jours, afin qu'en l'année suivante, 1583, l'équinoxe tombât au 21 mars, et il fut en même temps convenu, qu'à l'avenir, sur quatre années séculaires qui, dans le système julien, eussent été bissextiles, il y en aurait trois de communes; ainsi, des quatre années séculaires 1600, 1700, 1800, 1900, la première seule devait être bissextile.

Le mouvement de la lune était la partie la plus embarrassante du problème. Aux nombres d'or, du cycle de Méton, Lilius substitua les èpacles, c'est-à-dire les nombres qui expriment l'âge de la lune au commencement de chaque année, ou, ce qui revient au même, l'excès de l'année solaire sur l'année lunaire.

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Mathématiques. — Avec la propagation de l'imprimerie, les livres étaient devenus communs; mais l'abus de l'érudition grecque et latine arrêtait encore l'essor de l'esprit humain. Les traducteurs étaient utiles sans doute, en faisant passer dans la science moderne les connaissances de l'antiquité; mais les commentateurs, les annotateurs, les glossateurs, en beaucoup trop grand nombre, encombraient les études, et quelquefois étouffaient les plus brillantes facultés, sous le poids d'une érudition inutile. Il se produisit néanmoins, dans cette période, des mathématiciens remarquables et même des hommes de génie.

Maurolyco, de Messine, fut un bon géomètre. Il publia, en 1558, les Œuvres de Théodore et Ménèlaiis, et prépara une édition de celles d'Archimède, qui parut en 1572. Il traduisit les Éléments d'Eicclide, les Coniques d'Apollonius, les Zemmes de Pappus, etc.

Cardan rapporte dans son livre De Arte magna (en 1545) que Ferrei, professeur de mathématiques à Bologne, était le premier qui, en Europe, eût donné une formule pour résoudre les équations du troisième degré ; qu'environ trente ans après, un Vénitien nommé Florido, instruit de cette découverte par Ferrei, proposa à Nicolas Tartalea ou Tartaglia, célèbre mathématicien de Brescia, divers problèmes dont la solution dépendait de cette formule, et que Tartaglia, en méditant sur ces problèmes, était parvenu à la trouver.

Cardan, dans un autre endroit de son livre, dit que, sur ses instantes prières, Tartaglia lui communiqua cette même formule, mais sans y joindre la démonstration, et qu'étant parvenu, avec le secours de son jeune disciple, Louis Ferrari, à trouver cette démonstration, il s'était cru fondé à la- publier. Tartaglia se plaignit, avec raison, du procédé de Cardan, et l'accusa publiquement d'infidélité et de plagiat.

Louis Ferrari, de Bologne, élève de Cardan, né en 1522, mort en 1565, parvint à résoudre les équations du quatrième degré. Tous les analystes connaissent sa méthode sous le nom de méthode italienne. Elle consiste à disposer tous les termes de l'équation du quatrième degré de telle manière qu'une même quantité étant ajoutée à chaque membre, la méthode du deuxième degré devienne applicable aux deux membres. On est

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conduit par là à une équation du troisième degré, et l'on arrive au cas appelé irréductible, qui embrasse les équations où les trois racines sont réelles, inégales et incommensurables entre elles, etc. On trouve aujourd'hui cette méthode dans les traités d'algèbre.

Tartaglia, de Brescia, appartenait à une famille très-pauvre. Il n'étudia dans aucune école ; on ne sait même pas comment il apprit à lire et à écrire. On dit que, ne sachant comment se procurer un modèle d'écriture, il s'était introduit chez un

maître d'école, et lui en avait dérobé un. Il étudia donc seul, et

presque sans livres, les mathématiques; et il parvint ainsi à se faire une réputation, même dans sa patrie. Tartaglia obtint une chaire de science et de philosophie à Venise, qui était alors un grand centre intellectuel, et il y professa les mathématiques avec distinction. Il imagina un procédé pour évaluer la surface d'un triangle, au moyen des trois côtés et sans abaisser de perpendiculaire. Il maniait l'algèbre avec une rare dextérité, et il l'appliqua, souvent d'une manière très-ingénieuse, à la résolution d'une foule de problèmes d'arithmétique et de géométrie. Enfin, il imagina, comme nous l'avons dit, la formule pour la résolution des équations cubiques. On lui doit aussi quelques inventions balistiques. Il mourut en 1557. Il avait été soldat, et il était devenu, dit-on, un peu bègue, par suite d'une blessure qu'il avait reçue dans une bataille.

Frédéric Commandin, médecin et mathématicien, traduisit, avec une rare intelligence, les anciens géomètres, et il ne se borna pas aux seules parties élémentaires. Il publia un ouvrage sur la recherche des centres de gravité ; mais il ne fut pas heureux dans la détermination de ceux de l'hémisphère et du conoïde.' Ses travaux, néanmoins, furent utiles. Il mourut en 1575.

Au seizième siècle, les géomètres français étaient, en général, inférieurs aux Italiens. Oronce Finé (Orontius Finœus) contribua au rétablissement des mathématiques. Ayant de l'érudition, mais peu de talent, il tomba dans des erreurs qui lui ôtèrenttout crédit scientifique. Il prétendit avoir trouvé la quadrature du cercle, ce qui le fit tourner en ridicule.

Pierre Ram us, philosophe et mathématicien, esprit judicieux, voulut introduire l'étude sérieuse des mathématiques

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dans l'Université de Paris. Il s'était fait de violents ennemis en attaquant Aristote. Obligé de comparaître devant le parlement, il se défendit en faisant l'apologie de sa conduite et en justifiant les mathématiques. Il n'en fut pas moins condamné par d'imbéciles péripatéticiens qui étaient ses juges. On avait ameuté tous les collèges contre lui.

L'Université de Paris semble avoir reçu, de tout temps, la mission spéciale d'arrêter le progrès des sciences. Les mathématiques et les sciences naturelles étant le plus sùr moyen de renverser la scolastique et de réveiller les esprits, l'Université de Paris devait naturellement se mettre en travers du mouvement intellectuel.

Ramus publia un Éloge des mathématiques et de nouveaux Éléments $ arithmétique et de géométrie.

Caudale, archevêque de Bordeaux, s'occupa beaucoup des corps réguliers. Il fit une édition de la Géométrie d'Etoclide, où il introduisit l'étude de ces corps. Il fonda une chaire de mathématiques, qui était mise au concours tous les trois ans. La condition essentielle pour être admis à concourir était d'avoir découvert quelque proposition nouvelle ou quelque corollaire sur les corps réguliers.

Le géomètre français Viète, né en 1542, mort en 1603, se montra très-supérieur à tous ses compatriotes. Il eut la gloire de généraliser l'algèbre et de faire , dans cette branche des connaissances humaines, de très- importantes découvertes. Avant lui, on ne résolvait que les équations du genre de celles qu'on nomme numériques, dans lesquelles l'inconnue était représentée par un caractère particulier ou par une 'lettre de l'alphabet; les autres quantités étaient des nombres absolus. A la vérité, la méthode appliquée à une équation pouvait s'appliquer également à toute autre équation semblable. Mais il eût été préférable, à divers égards, que toutes les grandeurs fussent indistinctement représentées par des caractères généraux, et que toutes les équations particulières d'un même ordre ne fussent que de simples traductions d'une même formule générale. C'était un nouveau point de vue dont Viète saisit tous les avantages.

On est quelquefois surpris, lorsqu'on lit l'histoire des sciences, de voir quelle influence immense un simple changement, à

peine aperça des esprits médiocres, exerce sur le développement des connaissances humaines. Viète changea la face de l'algèbre en y introduisant simplement les lettres de l'alphabet pour représenter toutes sortes de grandeurs, connues ou inconnues. A partir de ce moment, dans toute opération d'algèbre, une grandeur, quelle que fût sa nature, poids, distance, temps, vitesse, etc., fut indifféremment représentée par une lettre.

Viète fît lui-même un très-heureux usage de cette notation facile. Il put faire subir aux équations de plusieurs degrés diverses transformations, sans avoir besoin d'en connaître préalablement les racines. Il apprit à éliminer leur second terme, à supprimer les coefficients fractionnaires, à augmenter ou à diminuer leurs racines d'une quantité donnée, à multiplier ou à diviser leurs racines par des nombres quelconques, etc. Il donna une méthode ingénieuse et nouvelle pour résoudre les équations du troisième et du quatrième degré. A défaut d'une résolution rigoureuse des équations de tous les degrés, il parvint, tout au moins, à une résolution approchée. Sa méthode est fondée sur ce principe, qu'une équation quelconque n'est qu'une puissance imparfaite de l'inconnue. Il se sert à peu près des mêmes procédés pour trouver par approximation les racines des nombres qui ne sont pas des puissances parfaites. Nous arrivons aujourd'hui au même but par des moyens moins compliqués et plus faciles; ce qui ne prouve pas que notre génie soit au niveau de celui de Viète, car nous serions peut-être beaucoup moins avancés s'il ne nous avait précédé de trois siècles.

Analyste profond et travailleur infatigable, Viète appliqua l'algèbre à la géométrie, et il fut naturellement conduit à l'invention des constructions géométriques. Il fut, en mathématiques, le précurseur de Descartes, de L'Hôpital et de Newton. Il possédait admirablement la géométrie des anciens. Il poussa jusqu'à la dixième décimale le rapport du diamètre à la circonférence. Il détermina par des formules analytiques les rapports des arcs multiples ou sous-multiples, et construisit, sur ce principe, des tables trigonométriques. C'est en 1579 qu'il publia sa Doctrine des sections angulaires, c'est-à-dire la loi suivant laquelle croissent ou décroissent les sinus ou demi-cordes des arcs multiples, étc. En examinant les formules des équations que Viète a obtenues par la considération des sections

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angulaires, on se persuade difficilement qu'il n'ait pas au moins entrevu les lois du développement du binôme, car elles s'y trouvent, et Newton n'a fait que les mettre en évidence.

Viète, né à Fontenai, en Poitou, fut maître des requêtes à Paris. L'historien de Thou rapporte qu'on le vit quelquefois travailler sans relâche trois jours de suite : il prenait ses repas dans son cabinet. Il eut, en sa vie, deux démêlés très-vifs : l'un avec Scaliger, très-mauvais géomètre, dont il réfutait la prétendue quadrature du cercle; l'autre avec Clodius, au sujet du calendrier réformé sous Grégoire XIII, qui était attaqué par Viète et soutenu par Clodius. Il était profondément versé dans la connaissance du grec.

Au seizième siècle, l'Allemagne et les Pays-Bas avaient beaucoup de géomètres distingués. Jean Werner, de Nuremberg, possédait parfaitement la géométrie des anciens. Il donna une solution très-ingénieuse d'un problème qu!avait proposé Archimède, lequel consiste à diviser une sphère par un plan, dans un rapport donné. Il essaya de rétablir un des traités analytiques d'Apollonius. Il écrivit sur diverses parties des mathématiques, notamment sur la trigonométrie. C'était un mathématicien éminent, très-supérieur à son siècle. Né en 1468, il mourut en 1528.

Rheticus, élève de Kopernik, calcula des tables de sinus, tangentes et sécantes, de minute en minute. Il est le premier géomètre moderne qui ait fait usage des sécantes.

Né dans les Pays-Bas, d'une famille de géomètres, Adrien Métius se distingua surtout par la détermination du rapport de la circonférence au diamètre, rapport qu'il approcha à moins d'un cent millième près.

Il n'y avait pas alors, en Angleterre, de géomètres connus ; on n'y était occupé que de cartes géographiques et de navigation.

P7iysique. — Ce fut seulement vers la fin du quinzième siècle, que la physique, animée de ce grand mouvement de rénovation qui pénétrait dans toutes les branches de l'activité sociale, commença à prendre quelques développements.

Jean-Baptiste Porta, gentilhomme napolitain, fut un des premiers qui contribuèrent très-sensiblement à constituer l'optique en un véritable corps de science. On lui attribue l'invention

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de la cliamlre obscure, bien que Keppler en ait donné plus tard la seule description Lien précise.

Porta dit, dans sa Magie naturelle, que si, dans une chambre hermétiquement fermée de tous les côtés, on fait un petit trou au volet d'une fenêtre, les images des objets extérieurs, formées par les rayons qui pénètrent dans la chambre, vont se peindre à l'intérieur, avec leurs couleurs naturelles, soit sur un carton, soit sur le mur opposé à la fenêtre; et il ajoute que, si l'on place une lentille convexe devant le petit trou fait au volet, les images se présentent d'une manière tellement distincte, que, du premier coup d'œil, on peut reconnaître les objets euxmêmes, quoique extérieurs.

Ces assertions pouvaient aisément être vérifiées par l'expérience; il ne restait donc qu'un pas à faire pour arriver de là à une explication rationnelle du mécanisme de la vision. Porta compare le fond de l'œil à une cliamlre obscure. Cette idée était heureuse et vraie ; mais elle était peut-être encore trop récente pour que Porta pût songer à la développer. Le fait est qu'il ne lui donna aucun développement. C'est en partant de cette idée que Keppler, dans le siècle suivant, parvint à expliquer parfaitement le phénomène de la vision. C'est ce que nous montrerons plus clairement dans la biographie de Keppler.

On s'étonne que Porta, qui était anatomiste, n'ait point songé à comparer le cristallin de l'œil à une lentille de verre, la rétine à la muraille ou au carton sur lequel se produit l'image, etc. Mais, en parcourant l'histoire des connaissances humaines, on a souvent occasion de voir des observateurs habiles, des esprits doués d'une rare sagacité, suivre une heureuse idée dans ses principaux développements, et s'arrêter tout d'un coup, juste au moment où un pas de plus eût suffi pour les conduire à une découverte capitale. Cela nous surprend, parce que, cette découverte nous étant connue aujourd'hui, nous n'avons besoin d'aucun effort d'esprit pour juger de combien on s'en était d'abord approché; mais ceux qui ne pouvaient même savoir encore si elle était possible, étaient dans un cas bien différent.

Porta dit, dans sa Magie naturelle, qu'à l'aide d'un verre concave, on voit distinctement les objets éloignés; — qu'un verre convexe sert à faire apercevoir d'une manière distincte les objets rapprochés; — qu'en combinant d'une manière convenable,

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des verres concaves avec des verres convexes, on pourra voir distinctement les objets rapprochés et les objets éloignés; — et que, par là, il a rendu de vrais services à quelques-uns de ses amis, qui ne voyaient que d'une manière confuse, en les mettant à môme de voir désormais très-distinctement. 11 n'y avait évidemment qu'un pas à faire pour découvrir, soit le télescope, soit le microscope. Porta ne fit pas cette enjambée, par la raison qu'on vient de voir.

Porta écrivit sur les phénomènes de l'aimant et sur ceux de la réfraction de la lumière. Son Traité su?' les réfractions comprend neuf livres.

Guillaume Gilbert, savant anglais, médecin de la reine Elisabeth d'Angleterre, mort en 1603, s'attacha spécialement à l'étude des phénomènes de l'aimant. Il mit en vogue ce genre d'étude parmi les physiciens et les savants de sa patrie, qui s'occupaient uniquement alors de géographie et de navigation. Dans son Traité sur V aimant (De Magnete) il observe, il interroge la nature ; il recueille avec soin ses réponses, et rectifie ainsi les faits déjà connus ou en découvre de nouveaux. Il montre que la puissance d'un aimant s'accroît progressivement depuis son milieu jusqu'à ses extrémités, où se trouve la limite de son accroissement. Il donne divers procédés pour déterminer les pôles d'un aimant, et il apprécie l'influence de l'armature sur l'intensité magnétique. Il montre que chaque parcelle, détachée d'un aimant, a, elle-même, ses deux pôles, comme l'aimant tout entier dont elle faisait partie ; que les pôles de même nom se repoussent, tandis que ceux de noms différents s'attirent, et que le pôle austral, abandonné à lui-même, se dirige vers le nord de la terre (1).

Gilbert comparait le globe terrestre à un immense aimant sphérique. Cette idée, quoi qu'en dise Montucla, était ingénieuse et féconde. Elle ne fut pas sans utilité pour Coulomb, un des plus habiles physiciens des temps modernes, qui eut le mérite de constituer la théorie de l'assimilation de notre globe à un vaste aimant, ayant deux pôles opposés.

Gilbert distingua du magnétisme l'électricité, dont il n'eut qu'une idée fort incomplète, mais qu'il contribua à faire sortir

(1) Du Maynele, lib. I

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de ses langes séculaires. Il constata le fait de l'attraction électrique par un certain nombre de corps, quand on les a frottés, et il généralisa ce phénomène, que l'on ne connaissait encore que dans l'ambre jaune et deux ou trois autres substances.

« Faites, dit Guillaume Gilbert, une aiguille de quelque métal que ce soit, de la longueur de deux ou trois pouces, légère et très-mobile sur un pivot à la manière des aiguilles aimantées; approcbez, d'une des extrémités de cette aiguille, de l'ambre jaune ou une pierre précieuse légèrement frottée, luisante et polie, l'aiguille se tournera sur-le-champ. •>

C'est en taillant en petites aiguilles différents corps, et les suspendant sur un pivot, comme l'aiguille d'une boussole, que Gilbert reconnut que la propriété d'attirer les corps légers, après des frictions préalables, n'est pas exclusivement propre à l'ambre etaujayet, mais qu'elle est commune à la plupart des pierres précieuses, telles que le diamant, le saphir, le rubis, l'opale, l'améthyste, l'aigue-marine, le cristal de roche, etc. Il la trouva aussi dans le verre, le soufre, le mastic, la cire d'Espagne, la résine, l'arsenic, le sel gemme, le talc, l'alun de roche, etc. Toutes ces matières, quoique avec différents degrés de force, lui parurent attirer non-seulement les brins de paille, mais tous les corps légers, comme le bois, les feuilles, les métaux en limaille ou en feuille, les pierres, les terres et même les liquides, tels que l'eau et l'huile.

Christophe Colomb est le premier qui ait découvert dans le globe terrestre une ligne magnétique sans déclinaison. Lorsque l'illustre navigateur eut constaté l'accroissement progressif de la déclinaison vers l'ouest, à mesure qu'on s'éloigne de l'équateur, l'étude du magnétisme terrestre reçut une vive impulsion. Cette découverte marqua, de plus, une date mémorable dans l'histoire de l'astronomie nautique. Colomb fit l'ingénieuse remarque, que la déclinaison magnétique peut servir à déterminer le lieu d'un vaisseau relativement à la longitude; et dans le journal de son second vojrage (avril 149G), on le voit s'orienter réellement d'après la déclinaison de l'aiguille aimantée.

Maurolyco (né à Messine en 1494), dont nous avons déjà parlé à propos des mathématiques, fit faire à la physique des progrès sensibles. Il traite de la théorie générale de l'op-

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tique, dans deux ouvrages qui ont pour titres : l'un, Theoremata de lumineetumbra, publié à Venise en 1575; l'autre, Cosmographie, publié à Venise en 1543. On trouve, dans ces ouvrages, des recherches curieuses sur la compar*aison et la mesure des effets de la lumière, sur les différents degrés de clarté qu'un corps opaque reçoit d'un corps lumineux, selon qu'il en est plus ou moins éloigné, etc.

Maurolyco ne trouve pas toujours la vérité; mais quelquefois, même quand il se trompe, il indique la voie dans laquelle il faudrait entrer pour la rencontrer. Il explique très-bien un fait qui prouve sans réplique la divergence des rayons lumineux. Quelle que soit, dit-il, la forme du trou par lequel un rayon du soleil pénètre dans une chambre obscure, si l'on reçoit ce rayon sur un carton blanc, perpendiculaire à sa direction, l'image produite sur le carton, par le rayon intercepté, est de môme forme que celle du trou, à une très-petite distance du volet : elle est triangulaire, quadrangulaire, pentagonale, etc., si le trou est triangulaire, quadrangulaire, etc. Mais à mesure qu'on s'écarte du volet, en éloignant le carton, on voit ses angles s'arrondir par degrés, jusqu'à ce que cette image, se trouvant enfin placée à une distance suffisante du trou, soit devenue sensiblement circulaire. Dès lors, la partie du rayon comprise entre le volet et le carton a la forme d'un tronc de cône, dont la petite base est l'orifice du trou, et la grande base, l'image circulaire projetée sur le carton. Il n'y a pas bien loin de cette observation à cette loi physique : La lumière, traversant un milieu homogène, se propage en ligote droite et en rayons divergents, et son intensité diminue enraison inverse dit carré , des distances .

Le même physicien fit quelques observations, peu approfondies il est vrai, mais très-justes, sur les phénomènes de la vision et sur la formation de l'arc-en-ciel.

Les anciens avaient connu la perspective linéaire et même la perspective aérienne. Cette branche de. la physique fut réduite en corps de science au seizième siècle. Parmi les nombreux traités qui parurent sur cette matière, on cite, comme un des plus remarquables, celui de Guido Ubaldi, publié en 1600.

Antonio de Dominis, archevêque de Spalatro, né -en 1505, mort en 1G25, fut de tous les physiciens du seizième siècle

T. III. 3

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celui qui approcha le plus de la véritable explication de l'arcen-ciel. Tout le monde sait que ce phénomène se produit lorsqu'on voit la pluie tomber d'un côté, tandis que le soleil darde ses rayons du côté opposé. Avant Antonio de Dominis, on avait comparé les gouttes de pluie à de petites sphères de verre, et l'on avait supposé qu'il suffit que les rayons solaires, simplement réfléchis par ces petites sphères, se dirigent vers l'œil du spectateur, pour voir apparaître un arc-en-ciel. Antonio de Dominis sentit que ces arcs concentriques et diversement colorés qui apparaissent sur le fond sombre ou obscur d'un nuage ne pouvaient s'expliquer par la seule réflexion de la lumière, attendu que les éléments colorés de la lumière blanche ne peuvent être séparés que par un effet de la réfraction. Il parvint à rendre assez exactement raison de la partie supérieure de l'arcen-ciel en se fondant tout à la fois sur la réflexion et sur la réfraction de la lumière. Il n'expliqua pas aussi heureusement la partie inférieure de l'arc; mais s'il ne possédait pas, sur ce point, la vérité tout entière, il en connaissait du moins une partie.

Antonio de Dominis était né pour cultiver les sciences avec succès ; son traité de Bacliis visus et lucis en est la preuve. Malheureusement, il eut l'imprudence de professer publiquement des opinions théologiques extrêmement hardies, et il s'exposa ainsi à des persécutions telles, que, pour se soustraire au danger dont il était menacé, il fut obligé de se réfugier en Angleterre.

Il n'adopta pas entièrement les principes de la religion réformée ; seulement, pour se rendre tout à la fois utile et agréable au roi d'Angleterre Jacques Ier, il s'attacha à combattre les prétentions des papes. Malheureusement, il donna à ses idées une telle direction, que, bientôt, il ne put être classé ni parmi les protestants ni parmi les catholiques, et qu'il eut presque également à se plaindre des uns et des autres. Il résolut, dès lors, de quitter l'Angleterre et de retourner en Italie.

Le pape Grégoire XV, qui estimait ses talents, lui promit toute sûreté, et même une position agréable, s'il voulait aller se fixer en Italie, après avoir abjuré publiquement celles de ses opinions qui avaient choqué la cour de Rome.

Antonio de Dominis abjura, dans une église de Londres; puis

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il partit pour Rome, où il vécut deux ans dans une tranquillité parfaite. Mais ses ennemis, qui avaient l'œil sur lui, n'attendaient qu'une occasion pour le perdre. Cette occasion, il eut le malheur de la leur fournir, par cet esprit de controverse dont il avait malheureusement pris l'habitude. Le pape Urbain VIII le fit arrêter et jeter en prison dans le château Saint-Ange. On prétend qu'il fut empoisonné quelques jours après dans son cachot. Ce qui est certain, c'est que l'Inquisition ordonna de brûler son corps. Comme il était déjà enseveli, on viola sa sépulture, et ses livres furent jetés dans le bûcher qui consuma son cadavre. Quelle triste période du développement de l'humanité, que celle où l'historien doit suspendre son récit rapide, pour signaler, par intervalles, quelque bûcher, dont la flamme sinistre consume les restes d'une libre penseur!

Chimie. — Personne n'ignore que la chimie moderne est sortie de l'alchimie; que c'est à l'aide des faits nombreux rassemblés par les hommes voués à la recherche de la pierre philosophale et de la transmutation des métaux, que la chimie moderne s'est constituée. Mais la création de la chimie est de date récente; elle ne remonte qu'à la fin du dix-huitième siècle, et jusqu'à ce moment l'histoire ne peut signaler que de loin en loin, des travaux sérieux appartenant à la chimie proprement dite. L'alchimie, qui avait été cultivée avec passion pendant le moyen âge, continuait, pendant le seizième siècle, d'absorber une attention stérile. Des hommes doués de grands talents, comme Robert Fludd et Basile Valentin (1), s'égaraient dans leurs travaux, par la décevante chimère du problème alchimique. La chimie véritable ne fit donc aucun progrès sensible pendant la Renaissance, du moins au point de vue de la doctrine scientifique. Ce n'est que dans le siècle suivant qu'elle commença à se constituer, grâce aux travaux de Van Helmont.

Mais si la chimie doctrinale ne fit aucun pas pendant le seizième siècle, il en fut autrement de ses applications. Fait singulier et en apparence contradictoire! La chimie véritable

(1) Nous croyons, iwec M. Hoefer, qno l'auteur des ouvrages qui portent le nom de HasiiR Valentin vivait au seizième siècle. Il nous parait impossilile que le traite qui a rendu célèbre le nom de Jiasile Valentin, Currus triumphalis antimouii, remonte, comme on le dit communément, à l'année 1413.

n'existait pas encore ; l'alchimie tenait sa place avec ses illusions et ses folies, et cependant la Renaissance a vu s'accomplir les plus importantes applications de la chimie. C'est qu'il s'agissait ici de faits observés, de connaissances pratiques, et les alchimistes avaient suffi pour constater ces faits et les enregistrer. Vinrent alors les hommes qui réalisèrent, avec ces faits, d'utiles applications. Expliquons-nous.

Pendant la Renaissance, trois branches importantes de la chimie appliquée ont vu le jour : la métallurgie, ou application de la chimie à la connaissance et à l'exploitation des minéraux ; la clnjmiatrie, ou application à la médecine des substances nouvelles fournies par les alchimistes, comme l'antimoine, les composés de mercure, etc.; et la chimie technique, ou application de la chimie à l'agriculture et aux arts.

La métallurgie fut fondée, au seizième siècle, par George .Agricola, à la fois dans ses principes théoriques et dans ses règles pratiques. Ainsi que le traité de Relus metallicis, le traité de Natura fossilium fut le bréviaire des minéralogistes de ce temps. Avant Agricola, l'art de l'exploitation des mines était livré au plus grossier empirisme; après lui, il devint une science véritable, ayant ses axiomes et ses lois. Nous ferons comprendre toute l'importance des travaux chimiques et minéralogiques de George Agricola dans la biographie spéciale que nous consacrons à ce savant.

La chymiatrie eut pour fondateur Paracelse. Nous étudierons avec l'attention qu'elle mérite la physionomie scientifique de ce grand réformateur, de ce chef d'école qui révolutionna la médecine pratique, par l'emploi des substances médicamenteuses fournies par la chimie.

Comme tous les fondateurs de système, Paracelse trouva des prosélytes ardents. Tels furent Oswald Croll, savant d'Allemagne qui étudia avec ardeur la médecine et la chimie dans les Universités de Marbourg, Strasbourg et Heidelberg, et qui s'appliqua surtout à la préparation des remèdes empruntés à la chimie; et Pierre Séverin, chimiste danois, qui avait uue foi aveugle dans les vertus médicinales des composés antimoniaux.

André Libavius fut le plus célèbre des disciples de Paracelse, dans les sphères de la chimie appliquée à l'art de guérir. Ce médecin saxon, qui a laissé son nom à un composé bien connu

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en chimie, la liqueur fumante de Zibavncs (bichlorure d'étain), fit de nombreuses recherches sur les métaux et leurs combinaisons. Libavius, qui était un adversaire déclaré des alchimistes, composa un excellent traité de docimasie, ou chimie métallurgique, qui ajouta beaucoup à l'œuvre d'Agricola.

Queretanus, ou plutôt Joseph Duchesne, né à Armagnac, en Gascogne, et qui était médecin à la cour de Henri IV, inventa beaucoup de médicaments chimiques, perfectionna le laudanum (infusion d'opium daas du vin et des aromates), inventa l'élixir de nepenthès et isola le gluten des céréales.

La chimie technique, avons-nous dit, est la chimie appliquée aux arts, à l'agriculture et à l'histoire naturelle. C'est l'illustre Bernard Palissy qui créa cette branche des sciences appliquées, en préconisant, par son exemple et par ses écrits, l'utilité de l'application des faits scientifiques au perfectionnement de l'art du potier, du verrier, aux progrès de l'agriculture et de l'hydraulique. Nous développerons dans la biographie de Bernard Palissy ce que nous ne faisons qu'indiquer en ce moment.

Une foule de chercheurs intelligents qui, dans la création des divers produits de fabrication, avaient souvent recours à des manipulations chimiques, concoururent plus ou moins et de différentes manières, chacun dans sa spécialité, aux progrès de la chimie technique. Ce fut ainsi que Cointe, sous François Ier, introduisit l'emploi de Y eau forte à la Monnaie de Paris ; qu'un vitrier saxon, Christophe Schùzer, découvrit le lieu de colalt; que Gilles Gobelin, le premier, eut l'idée d'employer la cochenille, et s'en servit d'abord pour appliquer la teinture écarlate sur des étoffes de laine; que Y indigo se répandit rapidement en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne; que, par l'art du distillateur, très-cultivé dans le seizième siècle, on obtint une foule d'essences et de produits nouveaux, etc. Ce fut alors que la véritable science chimique commença à se séparer des hypothèses absurdes, ainsi que du charlatanisme, quelquefois coupable et toujours ridicule, de l'alchimie.

Jean-Baptiste Porta, qui était tout à la fois médecin, physicien, chimiste, naturaliste, mathématicien, etc., et dont l'ouvrage, que nous avons déjà cité, Magia naturalis, a été traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, nous apprend, dans

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le chapitre de Geminis adulterandis, qu'il avait déjà réuni tous les éléments de la fabrication des verres et des émaux coloriés, à l'époque où Bernard Palissy n'en était encore, dans ce genre de fabrication, qu'à de pénibles et laborieux essais. C'est que Porta avait, de plus que Palissy, de l'aisance et une grande érudition. Il avait le moyen de se faire aider dans ses recherches et d'acheter les livres et les manuscrits où pouvaient se trouver des notions relatives à l'ancien art céramique, ainsi qu'à la fabrication et à la coloration des émaux.

Les anciens avaient des procédés pour rendre l'eau de mer potable. J.-B. Porta conseilla de construire, pour purifier l'eau de mer, un grand appareil distillatoire. Au seizième siècle, la distillation, en général, était une opération parfaitement comprise et mise en pratique.

Sciences naturelles. — Quatre naturalistes ont contribué, pendant le seizième siècle, au développement des sciences naturelles : Conrad Gesner, Pierre Belon, Rondelet et Salviani. Mais celui qui domine par-dessus tous, c'est assurément le naturaliste de Zurich, Conrad Gesner.

Conrad Gesner tient le milieu entre les savants du moyen âge et ceux de la Renaissance ; il se rattache aux premiers, en ce qu'il embrassa dans une vaste conception encyclopédique un grand nombre de connaissances. Après lui sont venus les savants spéciaux, génies moins éclatants qui, n'embrassant dans le domaine immense de la nature que des parties circonscrites, se sont attachés, par une étude minutieuse et approfondie de détails, à compléter, une à une, chaque partie des sciences naturelles.

Nous consacrons à Conrad Gesner une biographie spéciale, ce qui nous empêche d'en dire davantage en ce moment sur sa personne et sur ses travaux.

Rondelet, l'auteur de Y Histoire des poissons, l'ami et le confrère du célèbre Rabelais, professeur à l'Université de médecine de Montpellier et chancelier de cette Université, fut un des fondateurs de la zoologie. Son ouvrage sur les poissons (de Pisci bus) imprima une vive impulsion à cette branche de la zoologie. La botanique dut au même naturaliste de grands et sérieux progrès.

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Quant à Pierre Belon, sa physionomie est toute particulière ; il fut avant tout un naturaliste voyageur. Il parcourut toutes les parties de l'Europe, pour rassembler des observations nouvelles concernant les animaux et les plantes, et consigna dans des ouvrages excellents le fruit de ses explorations scientifiques en divers pays.

Pierre Belon était né dans un village près du Mans, en 1517, de parents pauvres, mais qui étaient parvenus à lui procurer une solide instruction. La protection de plusieurs grands personnages lui permit de se livrer pendant toute sa vie à des voyages scientifiques. Un écrivain moderne, à qui l'on doit de très-intéressantes études sur la biographie des savants, M. Cap, a donné sur Pierre Belon une notice dont nous allons reproduire quelques passages, qui feront bien connaître ce naturaliste, trop ignoré de notre génération.

« Pierre Belon, dit M. Cap, fut présenté à René Dubellay, évêque du Mans, qui lui-même le recommanda à François de Tournon, alors archevêque de Bourges, et depuis cardinal, protecteur éclairé des sciences et des lettres. En 1540, ce prélat procura à Belon les moyens de faire un voyage en Allemagne. Ce fut l'occasion pour celui-ci de se livrer à l'étude de la botanique. A cette époque, un professeur célèbre enseignait cette science à Wurtemberg et y attirait un grand nombre d'étudiants. C'était Valérius Cordus, fils d'Enricius Cordus, aussi professeur à Erfurlb, qui avait traduit en vers latins les deux poëmes de Nicandre, et fondé le premier jardin botanique qui ait existé en Allemagne. Belon se lia d'amitié avec Valérius, « qu'il accompagna, dit-il, en ses enquêtes sur « le naturel des plantes et des animaux, par les pays de Bohême, Saxonie « et tels autres pays d'Allemagne. » Au retour de ce premier voyage, en traversant la Lorraine, Belon tomba, près de Thionville, dans un parti espagnol qui le fit prisonnier. Notre jeune naturaliste n'avait pas de quoi se racheter; mais un gentilhomme nommé Dehamme, apprenant qu'il était compatriote du poète Ronsard, pour lequel il avait une haute estime, s'offrit généreusement à payer sa rançon et le rendit à la liberté.

« En 1546, Belon entreprit, sous le même patronage, des voyages plus étendus. Il alla d'abord dans l'île de Candie, qui appartenait alors aux Vénitiens, et de là à Constantinople, où il obtint de l'ambassade française les recommandations nécessaires pour parcourir les contrées placées sous la domination ottomane. Il visita les îles de la Grèce, Cos, Lemnos, où l'on préparait la terre sigillée, le mont Athos, la Macédoine, et retourna à Constantinople en traversant la Roumanie. Après quelque séjour dans cette capitale, il s'embarqua pour Alexandrie d'Egypte. Arrivé au Caire, il y trouva l'ambassadeur de France en Turquie, avec quelques ^entilsliommes, qui se préparaient à faire un pèlerinage dans la Terre sainte. Il se joignit à eux. Il visita le mont Sinaï, la Palestine, la Syrie, l'Anatolic, et revint encore une fois à Constantinople, chargé des

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nombreuses observations et des matériaux scientifiques qu'il avait recueillis.

« Après avoir mis en ordre toutes ses .richesses, il se prépara à revenir on France, mais il lui restait à visiter l'Italie. Il s'embarqua pour Venise, puis il se rendit à Rome, où il savait devoir retrouver le cardinal de Tournon, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège. C'est là qu'il fit la connaissance de Rondelet, ichthyologiste célèbre, médecin du cardinal, et celle de Salviani, médecin du pape, naturaliste non moins distingué. Enfln, dans les derniers mois de 1549, il revint en France après une absence qui avait duré près de quatre ans.

« L'année suivante, Belon alla en Angleterre, où il rencontra Daniel Barbaro, noble Vénitien, patriarche d'Aquilée et ambassadeur de Venise, grand amateur d'histoire naturelle, qui mit à sa disposition un grand nombre de planches d'ichthyologie qu'il avait fait graver à ses frais. A son retour, il se fit recevoir docteur en médecine, et commença à s'occuper de ses publications. Son Mécène était également fixé à Paris; Belon alla s'installer chez lui, à l'abbaye Saint-Germain-des- Prés. »

A partir de ce moment, il ne quitta presque plus le cardinal et fit partie de sa maison, ainsi que plusieurs autres savants, gens de lettres et ecclésiastiques.

En 1557, Pierre Belon fit un dernier voyage en Italie. A son retour, il visita la Savoie, le Dauphiné, l'Auvergne, et revint à Paris pour continuer ses publications. Il travaillait à une traduction de Dioscoride et de Théophraste , lorsqu'un soir du mois d'avril 1554, il fut tué par des bandits, pendant qu'il revenait d'une herborisation au bois de Boulogne.

« Belon, dit M. Cap, avait publié, dans le cours de sept années, plusieurs ouvrages importants sur toutes les branches de l'histoire naturelle. Le premier, qui parut en 1551, a pour titre : L' Histoire nalwelle des étranges poissons marins, avec la vraie peincture et description du daulphin et de plusieurs de son espèce...

« Belon publia, en 1555, deux ouvrages sur l'ichthyologie. La même année, il publia une Histoire de la nature des oiseaux, avec leur description et naïfs portraits retirés au naturel, et deux ans après, un autre ouvrage sur le même sujet avec des détails de diverses natures, réunis dans ses voyages en Orient. Ce sont les premiers traités ex professo qu'ait possédés la science ornithologique. On y trouve en même temps les premiers éléments de l'anatomie comparée, car l'auteur y rapproche avec beaucoup d'habileté l'organisation des oiseaux de celle de l'homme, et montre tout le parti que l'on peut tirer de cette curieuse comparaison.

« En 1553, Belon avait publié un ouvrage relatif à la botanique, intitulé : De Arboribus coniferis, resiniferis, etc., avec d'assez bonnes figures. On peut ranger dans la même classe son livre ayant pour titre : Remontrances sur le défaut de labour et de culture des plantes, etc., qui a moins

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trait à la botanique qu'à l'agronomie et à l'acclimatation des plantes étrangères. C'est là que Belon émit la première idée de l'établissement d'une vaste pépinière de végétaux exotiques qui eût fourni des arbres et des arbustes à toutes les résidences royales. Dans le même travail, il engage le collège des médecins de Paris, « tant pour leur délectation que « pour l'augmentation du savoir des doctes, à établir un jardin public où, « à l'exemple de l'Italie et de l'Allemagne, on élèverait et cultiverait « diverses sortes de plantes; » idée qui fut réalisée, quelques années plus tard, par Ricber de Belleval, fondateur du jardin botanique de Montpellier, lequel précéda la création du jardin de Paris.

« Mais l'ouvrage le plus important que nous devions à notre naturaliste est son livre intitulé : Observations de plusieurs singularitez el choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égyple, Arabie, et autres pays estranges. C'est sur lui que repose la principale renommée de Belon, et c'est en effet celui de ses ouvrages qui la justifie le mieux. C'est un assez vaste recueil dans lequel les matériaux sont distribués presque sans ordre, mais dont la lecture ne laisse pas d'être attrayante autant qu'elle est instructive. La géographie de ces contrées, alors si peu connues, les usages des habitants, l'histoire et les mœurs des animaux, les lois, la religion, les pratiques habituelles ou privées de l'Orient, mais surtout des détails précieux sur la matière médicale, tout s'y .trouve réuni et mêlé, à peu près comme dans un journal de voyage, ce qui, pour cela même, donne à tout l'ensemble un attrait assez vif et un grand caractère de vérité.

« Presque tous les naturalistes, depuis trois siècles, ont puisé abondamment dans ce précieux recueil (1). »

La géologie, science toute moderne, ramassa à l'époque de la Renaissance ses premiers matériaux. On découvrait beaucoup de fossiles, mais la question de leur provenance était extrêmement obscure, et la géologie ne pouvait parvenir à se constituer. Ce ne fut que dans le siècle suivant qu'elle commença à figurer à l'état de science.

La construction de la citadelle de Saint-Félix, à Vérone, vers 1517, donna lieu à la découverte d'un grand nombre de coquilles fossiles, qui devinrent le sujet de discussions très-animées parmi les savants. Fracastor soutint qu'elles provenaient de véritables animaux qui, dans des temps très-reculés, avaient vécu dans l'endroit même où l'on venait de recueillir leurs dépouilles. La mer, en se retirant, les avait laissées derrière elle, dans les lieux mêmes où elles s'étaient formées. Cette opinion fut appuyée par Cardan.

(1) Eludes biographiques pour servir à l'histoire des sciences. Paris, 1857. In-18. p. 71-79.

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Mattiole appela l'attention du monde savant sur les poissons fossiles du mont Bolca, dans le Vicentin. Mais l'anatomiste Fallope regarda comme de simples concrétions de la terre des défenses d'éléphant qui avaient été découvertes dans la Pouille.

Sous le pontificat de Sixte Quint, on forma une collection immense de pétrifications recueillies dans la Toscane, dans le Véronais, dans l'Ombrie, dans les environs de Rome, etc. Un demi-siècle après, Mercatiles décrivit, et les figura dans \&Metallotlieca Vaticana, mais sans émettre, à leur sujet, aucune idée d'ensemble.

André Césalpin, d'Arezzo, professeur de l'Université de Pise, né en 1519, soutint, dans son traité de Metallicis, que les coquillages incrustés dans la substance de certaines pierres viennent de ce que la mer, qui a couvert autrefois la terre, a laissé, en se retirant, des traces de son passage. C'était bien là une bonne explication de l'origine des fossiles.

Cependant un homme doué d'un rare génie avait clairement entrevu l'origine des débris des êtres fossiles. Voici ce que dit Léonard de Vinci, dans un des quelques manuscrits qui nous restent de lui :

« La mer change l'équilibre de la terre; les coquilles que l'on trouve entassées dans différentes couches ont nécessairement vécu clans le même endroit que la mer occupait. Les grandes rivières charrient des débris qu'elles portent à l'Océan. Les bancs formés par ces dépôts ont été recouverts par d'autres couches de limon de différentes épaisseurs, et ce qui était le fond de la mer est devenu le sommet des montagnes. »

C'était là, pour le temps où vivait Léonard de Vinci, une idée très-hardie.

Léonard de Vinci, né en 1452, mort en 1519, fut un des génies les plus vastes et les plus féconds qui aient jamais existé. Il n'est connu du vulgaire que comme un grand artiste, mais il fut d'une supériorité incontestable, tout à la fois dans les arts, dans les lettres et dans les sciences, ce qui a toujours été rare, même dans les plus brillantes époques de la civilisation grecque, où l'on s'entendait si bien à former des esprits, supérieurs, grâce à un enseignement perfectionné. Il ne reste de ses manuscrits, que des fragments. C'est par la réunion et l'analyse de ces fragments que M. Libri est parvenu

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à donner une idée assez complète des travaux scientifiques de Léonard de Vinci (1). Il a prouvé que ce grand homme ne fut étranger à aucune branche des connaissances humaines, qu'il était littérateur, géomètre, chimiste, minéralogiste, géologue, anatomiste, mécanicien, etc. Un siècle avant Galilée, il avait secoué le joug de l'autorité scolastique, et porté le flambeau de la critique dans toutes les parties de la science : il s'était fait, à divers égards, le continuateur de Roger Bacon.

Anatomie. — L'anatomie est d'une importance capitale en médecine; mais, pendant le moyen âge, elle ne pouvait être étudiée que dans Galien, où elle était, d'ailleurs, très-imparfaite. Les Arabes, qui se livraient avec beaucoup d'assiduité à l'étude de la médecine, ne firent faire aucun progrès à l'anatomie, par la raison que, pour corriger les erreurs de Galien, il eût fallu disséquer des cadavres, ce qui leur était sévèrement défendu par la religion de Mahomet. Galien, l'illustre médecin de Pergame, arrêté lui-même par les préjugés religieux de son temps, n'avait pu ouvrir et disséquer que des animaux, particulièrement des singes, dont l'organisation ne saurait être en tout semblable à celle de l'homme.

L'empereur d'Allemagne, Frédéric II, dit Barberousse, fut le premier qui, dans l'intérêt de la science, autorisa et même ordonna les dissections. Il prescrivit à plusieurs écoles de ses Etats, notamment à celle de Salerne, de faire, chaque année, la dissection d'un cadavre.

Cependant les autres monarques n'accordèrent que difficilement, jusqu'au milieu du quinzième siècle, le même privilège aux plus célèbres Universités. Encore, pour obtenir la permission de disséquer des cadavres humains, fallait-il l'autorisation du pape. Vers la fin du quinzième siècle, en 1482, l'Université de Tubinge ne put se livrer à cette étude qu'après y avoir été autorisée par une bulle du saint-père. Les cours d'anatomie consistaient uniquement, à cette époque, en une suite de lectures que chaque professeur faisait dans sa chaire, de Galien ou de Mondini, son traducteur et son commentateur.

Mondini était un célèbre professeur de Bologne qui vivait au

(1) Histoire des sciences mathématiques en Italie. raris,lH40. In-8,tome III, p. 1-50.

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quatorzième siècle et dont nous avons parlé dans le volume consacré aux savants du moyen âge. Pendant que le professeur lisait ou parlait, un barbier, placé à une distance respectueuse de la chaire, disséquait, à l'aide d'un rasoir, les différentes parties du cadavre d'un animal, et les montrait aux élèves. Quant au professeur, il n'y touchait jamais.

Cependant Mondini avait fait quelques observations anatomiques. Il montra que Galien s'était trompé en quelques points; et par là, il fit naître la pensée de comparer les assertions de l'anatomiste grec à la nature elle-même.

Un professeur de l'Université de Bologne, nommé Alexandre Achillini, qui enseigna depuis 1500 jusqu'en 1512, fit faire à l'anatomie naissante des progrès plus sérieux. Il découvrit les nerfs de la quatrième paire, il décrivit dans l'organe de l'ouïe le marteau, l'enclume et deux osselets; il découvrit aussi les valvules du cœur, etc.

Jacques Béranger, de Carpi, qui professa à Bologne depuis 1502 jusqu'en 1527, fit usage, le premier, du mercure contre l'affection contagieuse venue du nouveau monde. Il profita, dans sa vie aventureuse, de toutes les occasions qui lui étaient offertes pour se livrer à son goût pour l'anatomie. Il avait disséqué plus de cent cadavres humains. Il fut accusé, sans aucun fondement, d'avoir disséqué des hommes vivants.

Béranger, de Carpi, publia, en latin, deux ouvrages, dans lesquels se trouvaient exposées de véritables découvertes. Il décrit, par exemple, le thymus (corps glanduleux situé dans la partie supérieure de la poitrine) ; Y appendice du colon (partie du gros intestin) ; les caroncules des reins (renflement du viscère double qui secrète l'urine, dans la région postérieure de l'abdomen); la moelle épinière, etc. On lui doit d'importantes observations sur quelques autres parties du corps humain.

A cette époque, les anatomistes commençaient à avoir recours à la peinture et à la sculpture, pour représenter les différentes parties de l'économie animale. Bientôt, à leur tour, les peintres et les sculpteurs sentirent la nécessité d'étudier l'anatomie. Parmi les grands artistes du seizième siècle, Michel-Ange fut celui qui eut le plus de goût pour ce genre d'étude et qui s'y livra avec le plus de soin. Dans ses œuvres de peinture et de sculpture, il prouva avec évidence qu'il' avait approfondi l'ana-

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tomie. On a de lui des dessins dans lesquels il s'est représenté disséquant avec ses élèves.

Léonard de Vinci , à l'exemple de Michel- Ange , étudia l'anatomie sous Antoine Turrianus, professeur à Padoue. L'artiste faisait les dessins dont le professeur se servait dans ses cours. On a dit aussi qu'il avait dessiné les figures de la Grande anatomie de Vésale, mais ce fait est très-douteux.

Un Allemand , nommé Gunther, qui, après avoir étudié dans différentes Universités de l'Allemagne, avait professé. le grec à Louvain, vint enseigner l'anatomie à Paris, vers la fin du quinzième siècle. Il devint le premier médecin de François Ier, et eut pour élèves, à Paris, Sylvius, Rondelet, Fallope, Servet, et presque tous les grands anatomistes du seizième siècle. Il ne disséquait pas lui-même ; il avait des barbiers pour prosecteurs, Vésale et Servet furent les plus célèbres de ses élèves. A cette époque encore, on n'obtenait qu'avec les plus grandes difficultés l'autorisation de toucher au cadavre de l'homme, et cette défense paralysait les progrès de l'anatomie.

Michel Servet, né en 1509, à Villa-Nueva, dans le roj^aume d'Aragon, s'occupait malheureusement beaucoup trop de questions théologiques. Poursuivi par l'Inquisition, il quitta l'Espagne et vint à Paris, où il étudia la médecine. Il pourvut d'abord à sa subsistance en enseignant les mathématiques. Devenu médecin, il voyagea dans le midi de la France, et comme il était obligé de travailler pour vivre, il fut tantôt médecin, tantôt professeur de sciences, tantôt correcteur d'imprimerie. En 1553, l'archevêque de Vienne, en Dauphiné, le nomma son médecin. Partout il se faisait des ennemis et gâtait sa position, en dogmatisant beaucoup trop. Calvin l'attira à Genève ; puis il le dénonça et le fit condamner au bûcher. Michel Servet faisait imprimer dans ce moment un ouvrage intitulé Christi animi restitutio, qui fut entièrement détruit, moins deux exemplaires, qui échappèrent aux flammes.

Dans cet ouvrage, un point physiologique très-important se trouve clairement établi : c'est la circulation pulmonaire. De là à la grande circulation, qui fut découverte cent ans après, par Guillaume Harvey, il n'y avait qu'un pas. Servet aurait pu le faire, si sa vie eût été plus longue. On lit formellement dans son ouvrage, que la totalité du sang passe à travers les

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poumons, et que, dans ce passage, le sang est dépouillé de ses humeurs grossières, modifié par l'air . et attiré par le cœur.

Sylvius (Jacques-Dubois), né à Amiens, fut un médecin très-célèbre à Paris. Il était assez savant pour interpréter, en médecine et en anatomie, Hippocrate et Galien, d'après les textes grecs. On lui doit un assez grand nombre de découvertes anatomiques. Par exemple, il remarqua le prolongement du péritoine (membrane séreuse qui tapisse toute la cavité du basventre) dans le scrotum; il chercha l'origine de la veine cave dans le cœur; il décrivit les valvules des veines, etc.

Mais les trois grands fondateurs de l'anatomie moderne furent Vésale, Fallope et Eustache. Nous consacrons une biographie spéciale à l'immortel Vésale, et nous donnerons ici une idée sommaire des travaux des deux autres orateurs.

Gabriel Fallope, né en 1523, appartenait à une famille noble de Modène. Il fut successivement professeur à Ferrare, àPise, à Padoue, où il remplaça Vésale, lorsque ce dernier, nommé premier médecin de Charles Quint, partit pour Madrid. Fallope mourut à l'âge de quarante ans; mais, pendant le peu de temps qu'il put travailler, il fit des découvertes très-belles, très-délicates. Il est vrai que les cadavres humains ne lui manquèrent point pour étudier constamment d'après nature : il en eut jusqu'à sept ou huit par an. Si Galien avait été, sous ce rapport, aussi heureux que Fallope, on aurait eu beaucoup moins d'erreurs à lui reprocher.

On sait que Vésale trouva dans Fallope un contradicteur de ses vues; mais Fallope discutait toujours avec convenance, quelquefois même avec respect ; tandis que la plupart des autres médecins, aveuglés par une haine implacable, se répandaient souvent en injures grossières contre Vésale. On reconnaît le gentilhomme au ton que prend Fallope en attaquant les opinions de Vésale.

Fallope publia ses principales observations, en 1561, à Venise, dans un ouvrage qui a pour titre Observatioues anatomie <b. Il montre, dans cet ouvrage, que le crâne du fœtus est composé d'un plus grand nombre de pièces que celui de l'adulte, et qu'il existe des différences entre le système vasculaire de l'un et le système vasculaire de l'autre. Il décrit le trou ovale du sphénoïde (os de la base du crâne), par lequel passent les nerfs

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de la cinquième paire; les sinus sphénoïdaux et pélreux (cavités de l'os sphénoïde) ; les alvéoles, dans lesquelles sont enchâssées les dents, et les veines et les nerfs qui s'y rendent; la structure do l'oreille interne, etc. Il découvrit le vestibule, les canaux semi-circulaires, le limaçon, sa lame spirale, le cadre et la corde du tympan, enfin, le canal, qui porte encore son nom, etc. Le nombre des observations que Fallope recueillit, dans un espace de vingt ans, est trop considérable pour qu'il nous soit possible d'en donner ici même un simple sommaire.

Barthélemi Eustache, de Saint-Séverin, était ainsi appelé parce qu'il était né à San Severino, dans la marche d'Ancône, Il était professeur à Rome, et il y mourut en 1570. Fort attaché aux opinions des anciens, il les défendit contre Vésale, avec une violence extraordinaire. Pour avoir eu trop souvent raison contre Galien, Vésale était devenu l'objet de la haine de la plupart des médecins de son temps.

Le premier des écrits d'Eustache est un Traité sur les veines, publié à Venise, en 1563. C'est dans cet ouvrage qu'on voit, pour la première fois, paraître d'excellentes figures d'anatomie gravées en taille-douce ; car celles du grand traité de Vésale étaient gravées sur bois et faisaient partie du texte.

Eustache chercha le premier à constater les variétés de structure d'un même organe chez divers individus. Il s'attacha particulièrement à ce genre de recherches, et ce fut quelquefois par là qu'il tâcha de justifier, ou tout au moins d'expliquer, les différences qu'on remarquait entre la structure ordinaire de l'homme et les descriptions que Galien en avait données. C'était une manière d'excuser les erreurs de l'anatomiste grec et de concilier les opinions adverses entre les partisans de Vésale et ceux de Galien.

Eustache commence dans le fœtus l'étude des organes, et il la continue dans les différents âges de la vie humaine. En effet, les organes des animaux varient avec l'âge, et il n'en est presque aucun qui ne change de forme, de consistance et de proportion, à mesure que l'être parcourt les périodes successives de son existence. Il est évident que ces variations constituent une des parties de l'anatomie et de la physiologie les plus importantes à connaître. Comme Vésale n'avait examiné que l'adulte, il n'était pas extrêmement difficile de le

TABLEAU DE L'ÉTAT DES SCIENCES

trouver en défaut. Aussi ses confrères ne manquèrent-ils pas de lui prodiguer des critiques, quelquefois injustes et presque toujours très-amères. Eustache puisait sans cesse dans cet ordre de faits des arguments contre lui.

En 15G3, Eustache publia un autre ouvrage sur les dents.

En 1564, il publia un troisième ouvrage intitulé : Ossium examen. On trouve dans cet ouvrage une bonne ostéologie du singe, et des remarques intéressantes sur les variétés ostéologiques de l'espèce humaine.

Un quatrième ouvrage d'Eustache est une sorte de petite anatomie comparée.

Dans un cinquième ouvrage, il traite de l'organe de l'ouïe. C'est là qu'il fait connaître le canal qui sert de communication entre l'oreille interne et l'arrière-bouche, canal qui porte encore aujourd'hui le nom de trompe à" Eustache, mais qu'on avait signalé longtemps avant lui. Pendant le seizième siècle, les plus habiles anatomistes se trouvaient en Italie, bien que plus d'un homme célèbre en ce genre existât en France et en Angleterre.

Après ce tableau général de l'état des sciences au seizième siècle, nous entrerons dans l'étude spéciale de la vie et des travaux des savants les plus illustres de la Renaissance, qui forme l'objet essentiel de ce volume.

PARACELSE

Paracelse vécut au commencement du seizième siècle. A cette époque, les esprits, en Allemagne, en Italie et en France, étaient profondément agités. Erasme, dans son Eloge de la folie, satire ingénieuse de tous les états, avait déversé à pleines mains le ridicule sur les scolastiques et les théologiens, et l'effet produit par ce pamphlet sublime avait été immense, dans les écoles et dans le monde des érudits. La vieille scolastique avait reçu un coup funeste de cette satire immortelle.

La médecine, à l'époque où parut le réformateur célèbre dont nous allons raconter la vie, était encore entièrement courbée sous le joug de l'autorité des anciens. Galien et Avicenne étaient regardés comme d'infaillibles oracles; et devant ces deux noms, maîtres et élèves s'inclinaient avec respect. Cependant la médecine de Galien et d' Avicenne ne pouvait, même en la supposant parfaite, convenir également à tous les peuples, dont le tempérament et la constitution sont modifiés par la diversité des mœurs et des climats. Elle était loin, d'ailleurs, d'être irréprochable. Sur des théories qui, parfois, tombaient dans l'absurde, venait se greffer l'esprit de superstition. On croyait à la magie, à la cabale, aux pratiques occultes; dans certains cas même, les maladies étaient délibérément attribuées à l'influence du démon. Les sciences médicales étant ainsi immobilisées par une vieille routine, une forte secousse était devenue nécessaire pour les faire progresser. t. m. 4

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

Cette secousse, cette impulsion nouvelle, ne pouvaient être données que par un audacieux novateur, doué d'un caractère assez énergique pour braver les colères, les haines et les persécutions qu'il allait infailliblement soulever contre lui. Ce n'est jamais impunément qu'on propose, en quelque genre que ce soit, une réforme sérieuse, car toute réforme blesse dans leurs intérêts, ou dans leur vanité, de nombreuses catégories d'individus. Ce novateur fut Paracesle.

« La vie de cet homme extraordinaire, dit Sprengel, n'est pas moins obscure ni moins contradictoirement racontée par les différents historiens, que celle de la plupart des alchimistes et des théosophes du siècle. Peu d'hommes ont été, d'un côté, l'objet d'éloges aussi enthousiastes; de l'autre, celui d'un mépris aussi profond... Lorsque, sans avoir égard au sentiment des anciens écrivains, on considère le mépris avec lequel le traitent Zimmermann et Gistanner, et les louanges que lui prodiguent Hemmann, Heusler et Murr, on ne sait réellement plus à quoi s'en tenir, et on forme naturellement avec Le Clerc, Heusler et d'autres savants très-estimables, le vœu de voir enfin quelqu'un se consacrer à écrire avec impartialité l'histoire de cet homme singulier et excentrique (1). »

L'historien de nos jours peut entreprendre cette tâche. Les opinions et les intérêts qui divisaient le monde médical au temps de Paracelse sont trop étrangers à l'esprit de notre époque, pour que rien puisse altérer, chez l'écrivain moderne, le sentiment d'une impartialité absolue.

La grande difficulté, toutefois, ce n'est pas d'être impartial, c'est de parvenir à démêler le vrai du faux, dans cet amas d'opinions contradictoires, de renseignements opposés, d'attaques haineuses et d'éloges exagérés, dont Paracelse a été l'objet, de son vivant et après sa mort.

Diverses circonstances ont contribué à répandre sur la vie de Paracelse une obscurité profonde, qui n'est pas encore dissipée. Aucune biographie sincère n'a été écrite de son temps, et l'on n'a publié sur son compte que des témoignages empreints de la partialité la plus évidente. Paracelse lui-même a contribué à égarer l'opinion, par les forfanteries qu'il se croyait quelquefois obligé de débiter, pour repousser les épithètes de mépris qui lui étaient adressées. Toutes sortes de bruits étranges et

(1) Histoire de la Médecine, t. III, p. 285, traduction de Jourdan.

PARACELSE

contradictoires circulaient sur lui de son vivant môme, et il ne faisait rien pour les dissiper. Il est donc bien difficile de reconstituer aujourd'hui sa physionomie réelle.

Pjiilippe- Auréole- T7téop7i9*aste Bombast (1) de Ho7ien7œim, •surnommé Paracelse, était né, en 1493, à Einsideln, petit bourg de la Suisse allemande, situé près de Zurich. Selon la coutume du moyen âge et de la Renaissance, du mot Ho7ien7ieim, décomposé et traduit, moitié en grec, moitié , en latin, on fit le nom de Paracelse, que porta le plus fréquemment cet homme célèbre. Paracelse, dans ses ouvrages, ne se donnait pas tous ces noms simultanément; on n'a fait qu'après sa mort cet assemblage prolixe.

Malgré les dénégations de ses ennemis, il est certain que Paracelse appartenait à une famille noble de la Suisse allemande, la famille des Hohenheim. Son testament en donne la preuve. On y trouve la quittance d'un certain Pierre Wesener, intendant de l'abbaye d'Einsideln, par laquelle il reconnaît avoir reçu des parents de Paracelse la somme de dix florins, que ce dernier lui avait léguée. Wesener, dans cette quittance, appelle le testateur son c7ier cousin.

La mère de Paracelse était chargée de la surveillance de l'hospice de l'abbaye de bénédictins d'Einsideln (2). Elle remplissait cet emploi avec honneur et piété, lorsqu'elle fut demandée en mariage par Guillaume Bombast de Hohenheim, qui, malgré la noblesse de son origine, remplissait les simples fonctions de médecin de cet hospice. Comme les règlements de l'hôpital ne permettaient point que l'emploi de surveillante fût occupé par une femme mariée, Guillaume de Hohenheim quitta Einsideln avec sa femme, et alla s'établir à Willach. Il y vécut trente-deux ans.

(1) En allemand et en anglais, le mot Bombast est devenu synonyme de jactance, •enflure, pathos.

2 Le célèbre réformateur suisse Zwingle, qui, un an avant Luther, lança les premières attaques contre Home, vivait dans cette même abbaye de bénédictius.

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Guillaume de Hohenheim fut le père de Paracelse. C'était un médecin instruit, qui possédait une fort belle bibliothèque. Un historien allemand, quia écrit la -vie de Paracelse, avec beaucoup trop de prévention contre son héros, Adelung, se demande comment le père de Paracelse, chevalier de si noble race, avait embrassé une profession, très-honorable d'ailleurs, mais peu compatible avec les prétentions d'une illustre famille, dont il prenait le nom et les armoiries; et comment Paracelse, rejeton de cette noble famille, put passer son enfance et sa jeunesse comme un vagabond. Ce fait s'explique par une tradition généralement reçue. Guillaume de Hohenheim, père de Paracelse, n'était pas, a-t-on dit, le descendant légitime des Bombast de Hohenheim; il n'était que le fils naturel d'un grand prieur de l'ordre de Saint-Jean, membre de cette ancienne et noble famille, originaire de la Souabe. A la vérité, Paracelse n'a jamais parlé- de cette circonstance ; mais Guillaume, son père, avait un intérêt très-évident à laisser ignorer un fait sur lequel on aurait pu se fonder pour lui contester la légitimité de son nom et de ses armoiries ; on peut même présumer qu'il ne l'avait pas révélé à son fils. Il est permis de supposer que le grand prieur de Saint-Jean, sans reconnaître légalement Guillaume, lui avait fait faire des études convenables, l'avait mis à même de se faire une position, et qu'il l'avait ensuite abandonné, à cause de son mariage.

D'après d'autres auteurs, c'est Paracelse lui-même qui aurait été fils naturel de Guillaume de Hohenheim. Sprengel, l'historien de la médecine, ne s'explique pas sur tous ces points; il se borne à dire, que Guillaume de Hohenheim exerçait la médecine à Willach, et qu'il était proche parent de George Bombast de Hohenheim.

L'enfance et la jeunesse de Paracelse furent extrêmement négligées.. Il dit lui-même qu'il a été élevé très-durement, qu'il a grandi à l'ombre des sapins, n'ayant pour se nourrir que du fromage et du pain d'avoine, et qu'il a souffert plus d'une fois de la misère et de la faim. C'est là tout ce que l'on trouve dans ses ouvrages, sur son éducation première. Son père, bien que généralement estimé à Willach, devait être fort pauvre. Dans une épître dédicatoire, Paracelse remercie les États de Carinthie des bontés qu'on avait eues pour son père, ce qui prouve qu'il

PARACELSE

n'accusait point ce dernier d'avoir volontairement rendu son enfance malheureuse.

Sans doute, Paracelse ne supporta ainsi la misère et la faim que parce qu'il quitta la maison paternelle. Mais à quel âge, comment et pourquoi l'avait-il quittée, c'est ce qu'il ne dit pas, et personne ne peut le savoir aujourd'hui.

On ignore si Paracelse fut envoyé à l'école dans son enfance, ou si ce fut son père qui lui apprit à lire et à écrire. Il dit, dans un passage de ses œuvres, qu'il atout appris de lui-même, qu'il tient de Dieu tout ce qu'il sait. Cependant, il cite plus loin son père Guillaume, parmi les maîtres qu'il a eus pour l'alchimie. Il cite également, comme ayant été ses maîtres, plusieurs évêques, l'évèque Scheyt de Stettgach, l'évêque Erhard, et son prédécesseur Lavantalle, l'évêque Nicolas de Yppon, l'évêque Matthieu de Schacht, sans compter plusieurs docteurs et abbés. Mais la plupart de ces personnages étaient morts avant la naissance de Paracelse, et n'avaient pu lui donner leurs leçons. Paracelse, en les appelant ses maîtres, veut donc faire seulement entendre qu'il s'était formé par la lecture de leurs ouvrages. Il se vante, d'ailleurs, d'avoir lu sur l'alchimie beaucoup délivres, tant anciens que modernes.

La plupart de ses biographes disent qu'après avoir été quelque temps instruit par son père, il fut envoyé chez Trithème, abbé de Sponheim; et qu'il le quitta bientôt pour entrer chez Sigismond Fugger, de Schwatz. Mais, en 1505, l'abbé Trithème était déjà parti de Sponheim; il était entré comme abbé dans le couvent de Saint-Jacob, près de Wurtzbourg, où il mourut en 1516. Il est donc peu probable que cet abbé, pas plus que les savants évêques dont on a lu les noms plus haut, ait pu diriger, autrement que par ses écrits, les études scientifiques du jeune Théophraste de Hohenheim.

Paracelse n'eut donc aucun maître; il s'instruisit lui-même, comme l'ont fait quelques hommes doués d'un génie particulier.

Il pouvait n'avoir fait que de mauvaises études ; mais on se tromperait en affirmant qu'il n'en avait fait aucune. Personne ne conteste qu'il fût en état de lire et de comprendre les livres qui existaient alors sur la cabale et sur les sciences chimiques; or ces livres étaient ordinairement écrits en latin. Paracelse

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avait donc une teinture du latin. Qu'il l'eût acquise seul, avec son père, ou avec tout autre, peu importe.

Des savants et des évêques, amis de son père Guillaume, se livraient à des recherches d'alchimie, sans doute de concert avec son père. C'est probablement ainsi que, tout jeune encore, Paracelse fut initié à la science hermétique, dont il se vanta plus tard de connaître les secrets. Personne n'ignore qu'à cette époque , on se livrait partout avec ardeur à des expériences d'alchimie : on s'en occupait dans les riches couvents, dans les maisons nobles et opulentes, et jusque dans les cours des rois.

Paracelse avait acquis déjà quelques connaissances en chimie, lorsqu'il se présenta chez Sigismond Fugger, de Schwatz.

Sigismond Fugger était un célèbre minéralogiste de ce temps; sa famille possédait de riches et fécondes mines d'argent. Il est probable que Paracelse travailla pendant quelque temps, dans le laboratoire de Fugger, soit pour son instruction, soit comme opérateur dans des travaux d'exploitation métallurgique.

Il est impossible de savoir si Paracelse prit dans une école le grade de docteur. Il dit, en deux passages de ses écrits, qu'il a longtemps fréquenté les écoles de l'Allemagne, de l'Italie et de la France ; mais on sait, et il avoue lui-même dans ses ouvrages, que beaucoup de personnes, et notamment les médecins de Bàle, lui ont adressé le reproche de n'avoir jamais obtenu dans une Université le grade de docteur. Il est donc difficile de dissiper l'incertitude qui règne sur ce point.

Mais ce que l'on sait positivement, c'est qu'il voyagea beaucoup. Il ne voyageait pas en grand seigneur, mais en homme désireux de chercher partout et chez tous, les moyens de beaucoup apprendre. Il allait par les routes, le sac sur le dos et la rapière au côté, et s'instruisait en interrogeant, nous dit-il dans ses ouvrages, « les barbiers, les vieilles femmes, les bohémiens, les tondeurs de chiens, et même les bourreaux » (1).

<t L'éducation première et l'instruction qu'un homme a reçue pendant sa jeunesse, dit Sprengel, sont ordinairement les véritables sources d'après lesquelles on peut expliquer son caractère, ses talents et ses goûts; il est donc très-intéressant de savoir où et comment Paracelse fut élevé. De toutes les recherches que j'ai faites, il résulte que cet homme extraordinaire passa sa jeunesse comme avaient coutume de le

(1) Préface de la Grande Chirurgie.

PARACELSE

faire les étudiants ambulants de cette époque, c'est-à-dire qu'il erra de pays en pays, prédisant l'avenir d'après les astres et les lignes de la main, évoquant les morts, et répétant toutes les opérations chimiques qu'il avait apprises des fondeurs et des alchimistes (1). »

Dans la préface de sa Grande Chirurgie, Paracelse déclare qu'il a fréquenté les hautes écoles de l'Allemagne, de l'Italie, de la France; qu'il a parcouru ensuite successivement l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Moravie, la Lithuanie, la Pologne, la Hongrie, la Valachie, la Transylvanie et d'autres pays. Il nomme, dans un autre endroit, l'île de Rhodes, Naples, Venise, les Pays-Bas et le Danemark. Dans son livre sur la Longévité, il prétend avoir été en Finlande et en Laponie. Mais combien de temps ne lui aurait-il pas fallu pour parcourir tous ces pays comme il devait le faire, c'est-à-dire à pied et en séjournant quelque temps dans les villes et dans les bourgs ! Il assure même avoir poussé jusqu'en Afrique et en Asie.

On croit que Paracelse fit plusieurs campagnes en qualité de chirurgien militaire, ce qui expliquerait toutes ces pérégrinations. Il se vante (2) d'avoir guéri beaucoup de malades dans les Pays-Bas, dans les États de Rome, dans le royaume de Naples, et pendant les guerres contre les Vénitiens, les Danois et les Hollandais. Il parle du serment qu'il fut obligé de prêter en prenant ses grades. Mais, dit Sprengel, où, quand et combien de temps a-t-il étudié? Ce sont là des questions dont ni lui, ni ses disciples, ni ses biographes ne nous donnent la clef.

Paracelse a certainement exagéré l'étendue de ses voyages. Il prétend, par exemple, qu'en Espagne, il alla visiter un nécromancien qui avait le pouvoir d'évoquer, au moyen d'une sonnette, toute sorte d'esprits. Ses partisans, notamment les membres de la confrérie dorée (c'étaient sans doute les Roses- Croix) ont encore enchéri sur ses propres récits. Helmont aîné, par exemple, raconte que Paracelse ayant voulu passer en Russie, après avoir visité les mines de l'Allemagne, fut fait prisonnier par des Tartares, qui le conduisirent chez leur khan. Il avait alors vingt ans. Il fut obligé d'accompagner, en qualité de médecin, le prince tartare clans ses guerres. Il se serait

(1) Histoire de la médecine, t. III.

(2) Préface du Livre d'hôpital, p. 310.

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rendu ensuite à Constantinople, où un prêtre grec lui aurait donné le secret de la pierre philosophale.

Les adeptes de Paracelse ont encore embelli ce conte à leur manière. A les en croire, Paracelse se serait promené pendant huit ans parmi les Tartares. Après quoi il serait allé se promener, pendant dix ans encore, en Egypte et en Arabie. Mais alors, où aurait-il pris le temps de faire cette série d'autres voyages dont il parle lui-même?

Ce n'était point par la lecture que Paracelse cherchait à s'instruire pendant tous ses voyages. Il avoue avoir passé dix années de suite sans ouvrir un livre (1). Il ne posséda jamais que fort peu de livres, et ne laissa, après sa mort, comme on le constata dans l'inventaire dressé à l'hôpital de Salzbourg, que la Bible, la Concordance des Testaments, et les Commentaires des Evangiles, par saint Jérôme.

« Les anciens lisaient peu et méditaient beaucoup », a dit J.-J. Rousseau; et, toute proportion gardée, il s'est produit, dans l'antiquité, des talents supérieurs et des génies de premier ordre, en plus grand nombre qu'on n'en a vu paraître dans les temps modernes. Les personnes qui passent une partie de leur vie à lire vite et beaucoup peuvent acquérir une grande érudition; mais cette érudition n'est souvent qu'un mélange confus de faits inutiles, d'opinions douteuses et de vérités mal déterminées. On les nomme avec raison « des bibliothèques renversées ». Descartes, Pascal, J.-J. Rousseau avaient peu lu et beaucoup médité. Le célèbre mathématicien Lagrange n'avait étudié les mathématiques que dans les ouvrages des deux Bernouilli. Gerbier, l'un des avocats les plus éloquents du siècle précédent, n'avait lu que les Provinciales de Pascal, mais il les lisait et les relisait sans cesse, et c'est seulement dans ce livre qu'il avait étudié et appris le français. Timeo hominem unius libri, disaient les anciens; voulant exprimer ainsi que la lecture assidue et approfondie d'un bon livre, qui a habitué de bonne heure à observer, à réfléchir, à méditer, peut faire un homme instruit et judicieux.

Sans se livrer à de grandes lectures, Paracelse avait donc pu acquérir des notions pratiques très-justes en chimie, en méde-

(1) Fragmenta medicinx, p. 131.

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cine, en chirurgie. Il dit qu'à Weissembourg, en Croatie, et à Stockholm, il apprit de plusieurs -vieilles femmes à préparer diverses boissons propres à guérir les plaies (1). On lui reproche d'avoir été peu recherché dans ses relations, puisqu'il fréquentait, comme il l'avoue lui-même, les barbiers, les bohémiens, les tondeurs de chiens, et même les bourreaux. Il n'acquérait sans doute, avec les gens de cette condition , ni le langage des érudits, ni les manières élégantes et polies des classes supérieures, mais il pouvait glaner, çà et là, des vérités réelles et utiles, ignorées dans les Facultés, et qui se sont révélées au bon sens ou à l'observation du peuple.

Bien qu'il se vante d'être resté dix ans sans ouvrir un livre, Paracelse, pendant ses voyages, visitait des bibliothèques. Dans la ville de Braunau, en Bohême, il découvrit des manuscrits authentiques de Galien et d'Avicenne. Il vit à Brunswick, dans un couvent, un livre tout semblable, qui fut, dit-il, dans ses ouvrages, « brûlé par des ignorants et des ânes » . Il découvrit un troisième manuscrit authentique de Galien et d'Avicenne, chez un bourgeois de la ville de Hambourg. Il existait encore, à cette époque, un assez grand nombre de manuscrits des œuvres de Galien et d'Avicenne, écrits sur des écorces de bouleau et sur des tablettes de cire.

Paracelse voyageait tantôt en chirurgien, tantôt en coureur d'aventures, selon les besoins du moment; se servant de la lancette et du bistouri, pour gagner honorablement sa vie pendant le séjour qu'il faisait dans les villes ou les villages, ou se fiant à sa rapière, pour défendre, sur les grands chemins, sa bourse ou son existence. Souvent aussi, il dut tirer parti de ses connaissances d'alchimiste. Il se vante, d'avoir fait, dans ses voyages, un grand nombre de cures tant internes qu'externes dans les épidémies et dans les batailles. Il dit avoir servi comme chirurgien, dans différentes armées, et notamment dans l'armée vénitienne. Il ne fait, d'ailleurs, aucun mystère des exploits de sa rapière.

« Maintenant, lecteur, dit-il quelque part, si l'on te dit que j'ai été trois fois en prison, que j'ai couru maintes guerres, que j'ai souvent frappé étourdiment, que j'ai même fait autre chose encore, n'aie pas peur pour

(1) Grande Chirurgie, t. I, p. 22.

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cela de moi. Ainsi il ne se perd rien que ce qui tombe de coté. On ne devrait pas s'inquiéter du passé. Les choses passées ont eu leur temps, et Dieu a toujours très-bien tout arrangé. »

Ëraste, ennemi déclaré de Paracelse, a interprété avec une grande perfidie ces mots : « En frappant étourdiment ». Il a voulu y trouver l'aveu d'un assassinat. Paracelse a voulu tout au plus faire entendre qu'il s'est battu en duel. Il se déclare lui-même « bonne rapière, et fier-à-bras ».

Ainsi, la jeunesse de Paracelse se passa dans l'indigence. Son éducation, négligée et défectueuse, laissa des habitudes et des penchants vicieux se développer en lui librement avec l'âge. Les premiers efforts de son esprit ne furent point secondés par les procédés d'une culture savante; car une telle culture aurait eu pour condition première la connaissance du latin. Or, Paracelse écorcha cette langue dans ses écrits, toutes les fois qu'il essaya d'en faire usage. Il ne parlait jamais latin avec personne. A Bàle, dans sa chaire, il faisait son cours en langue allemande. A l'époque où il demeurait chez son père, il avait pu saisir quelques lambeaux de médecine et d'alchimie, connaissances très-bornées, qu'il s'efforça d'étendre dans la suite, soit par des lectures, soit par les conversations fréquentes qu'il eut avec des empiriques et des charlatans. Il apprit la chirurgie deluimême, en interrogeant les uns et les autres, en observant, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, des plaies, des blessures, et les moyens qu'on employait pour les guérir; ce qui, d'ailleurs, ne l'empêchait pas de continuer l'étude de l'alchimie, en travaillant dans quelqu'un de ces nombreux laboratoires qu'on rencontrait alors dans toutes les villes, dans les couvents et dans les châteaux. Mais, doué d'une grande sagacité, il ne dut pas longtemps partager les illusions des adeptes sur la transmutation des métaux.

Quand il eut cessé de croire à la possibilité de faire de l'or, il se mit à essayer de composer, par des procédés chimiques, de nouveaux médicaments. Il en avait déjà vu préparer quelques-uns dans les laboratoires, entre autres dans le laboratoire de Fugger, consacré à l'étude des minerais et des métaux, et cette connaissance avait été pour lui un trait de lumière. Il chercha donc, et il trouva d'autres médicaments chimiques,

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jusque-là ignorés, et il les appliqua, souvent avec un très-grand succès, à la médecine empirique et à la chirurgie. On parla bientôt avec admiration, dans le monde, de ses cures merveilleuses; et sa réputation s'accrut ainsi d'une manière rapide. Mais ce succès éveilla la jalousie de la plupart des médecins et des chirurgiens, et Paracelse prêtait le flanc, par ses mœurs et par l'excentricité de son caractère, aux violentes attaques dirigées contre lui.

Il eût peut-être diminué le nombre et la gravité de ces attaques, s'il se fût renfermé dans son rôle de chirurgien et de médecin; s'il eût mené une vie solitaire et modeste. Mais il ajouta encore aux ressentiments jaloux de ses adversaires, en se mêlant aux querelles religieuses qui passionnaienttous les esprits. Il s'était jeté, de très-bonne heure, dans les principes du panthéisme et de la cabale, alors en grande faveur chez les alchimistes, et son imagination ardente lui rendait impossible cette réserve prudente qu'on aime à trouver dans un médecin. D'un autre côté, son commerce habituel et ses relations quotidiennes avec des personnes du plus bas étage avaient fini pas pervertir son goût et lui donner une tenue et des manières déplorables.

Bien qu'ayant vécu dans une situation constamment précaire, Paracelse n'a jamais été accusé d'avoir été cupide et déloyal. Il a supporté la misère, sans qu'on ait pu lui reprocher aucune action coupable. Après avoir longtemps étudié, d'un certain point de vue, l'homme et la nature, après s'être mis en possession de quelques remèdes dont l'efficacité ne lui paraissait pas douteuse, il se présenta comme médecin. Certes, s'il est une ressource légitime à laquelle on puisse avoir recours lorsqu'il s'agit de vivre, c'est assurément celle qui consiste à tirer parti de son temps, de ses talents, de ses lumières et de recevoir un salaire en échange des services qu'on a rendus. Mais, dès qu'il voulut exercer la médecine, il rencontra d'abord un obstacle auquel, sans doute, il n'avait pas songé. « Avez-vous pris vos grades, lui demandait-on? Etes-vous docteur ou licencié? » Le public croyait alors, comme il le croit encore aujourd'hui, que les Facultés de médecine, en conférant les grades à un homme, lui transmettent nécessairement toutes les qualités qui constituent un habile et savant médecin, c'est-à-dire l'expérience, le tact, la justesse d'observation et le savoir. Paracelse s'aperçut

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bien vite que les grades ne sont le plus souvent que le signe, trèséquivoque, d'une aptitude présumée. Il reconnut que, de son temps, la plupart des médecins étaient d'une ignorance extrême, et il put, avec raison, se croire plus habile qu'eux, non comme théoricien, mais comme praticien, non par la science des livres, mais par la connaissance de la nature. L'essentiel, en médecine, ce n'est pas de présenter un diplôme, mais de guérir les malades ou de les soulager. C'est ce que fit Paracelse, dans plusieurs cas où des docteurs avaient échoué. Toutefois, comme ce titre de docteur, qui n'avait assurément à ses yeux aucune valeur réelle, était le moyen sûr d'inspirer la confiance, il n'hésita pas à se le donner, quand il crut en avoir besoin.

Tel est le personnage, avec ses défauts et ses mérites, avec ses vices et son génie, que nous trouvons à Zurich, en 1526. Il avait alors trente-trois ans, et continuait ses voyages à travers le monde, la lancette et le bistouri enfermés dans son auniônière de voyage, et la rapière au côté. Le pasteur protestant H. Bullinger, que nous retrouverons dans la Vie de Gesner, fit sa connaissance, mais il en fut médiocrement flatté. D'après une lettre que Bullinger adressa à Éraste, Paracelse, en arrivant à Zurich, avait une mise sale et négligée. Il aimait à boire et a faire du bruit avec les voituriers qui s'arrêtaient dans l'auberge où il demeurait. Il s'enivrait quelquefois, etalors il s'étendait sur un banc jusqu'à ce que les vapeurs du vin se fussent dissipées. Il paraissait assez indifférent en matière de religion ; mais il bavardait longuement sur la magie, qui paraissait sa véritable passion.

Malgré cela, ajoute le pasteur Bullinger, dans un correctif que lui arrache un sentiment d'équité, les cures de Paracelse étonnèrent tout Zurich.

Mais nul n'est prophète en son pays. Paracelse parut le comprendre, car il se hâta de quitter Zurich et se rendit à Bàle, où il arriva en 1526, pour s'y livrer à la pratique de son art.

Parmi les malades qui réclamèrent ses soins, se trouvait le célèbre imprimeur, Frobenius. Attaqué de la goutte, il ressentait une vive douleur au talon du pied droit. Paracelse lui administra son laudanum, et le mal passa du talon dans les doigts du pied. Ce n'était pas une guérison complète, mais c'était un acheminement; et ce dernier succès inspira quelque confiance aux habitants de Bàle.

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Frobenius engagea, à cette occasion, Paracelse à écrire à Érasme, qui souffrait de diverses infirmités, pour lui offrir ses soins médicaux.

Paracelse avait déjà rencontré de par le monde ce célèbre écrivain philosophe. Il lui adressa donc une lettre, écrite en un latin barbare, dans laquelle, après avoir fait, en termes obscurs, l'énumération des maladies dont Érasme devait être affligé, il lui proposait de le guérir. Le spirituel Érasme, jugeant sans doute le talent de Paracelse en médecine, sur sa mauvaise latinité, lui répondit en rendant hommage à son savoir, mais il n'accepta point sa proposition. Il s'excusait en disant que, pour le moment, il n'avait le temps ni de prendre des remèdes, ni d'être malade, ni de mourir. Il promettait toutefois à Paracelse de le consulter plus tard, pourvu qu'il s'expliquât plus clairement.

Trop d'esprit quelquefois gâte le jugement.

Érasme eut peut-être tort de repousser les soins de Paracelse, qui se proposait à lui, non comme latiniste, mais comme chirurgien. Le fait est que ses souffrances ne firent qu'empirer jusqu'à sa mort, et qu'une consultation de Paracelse ne lui eût peut-être pas été inutile.

Paracelse avait été élevé dans la religion catholique. Mais les chimères du panthéisme et de la cabale avaient fortement ébranlé ses croyances religieuses. Il attaquait, sans trop de ménagement, tous les cultes, même celui de la religion réformée. Il se montrait toutefois plus prudent à l'égard de cette dernière. Il paraissait même incliner vers cette religion nouvelle, par la raison peut-être que, pour avoir quelque chance d'obtenir une place à Bàle, il fallait appartenir à la religion réformée.

En effet, l'Université de Bàle venait d'être violemment ébranlée par la Réformation. Les professeurs qui avaient voulu rester fidèles à l'ancien culte s'étaient spontanément retirés, ou avaient été expulsés; de sorte que plusieurs chaires étaient vacantes. C'est dans ces circonstances que Paracelse arriva à Bàle.

Il fait grand bruit de ses cures ; il en fait espérer de bien plus étonnantes que celles dont on parle ou dont il se vante. Grâce à la ferveur religieuse qu'il affecte, il prévient en sa

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faveur le célèbre réformateur de Bàle, Œcolampade, toutpuissant dans la cité.

Œcolampade vit sans doute, dans Paracelse, un homme arrivant avec des idées nouvelles, et décidé à rompre avec la routine des écoles : il le préféra à un simple érudit qui, beaucoup plus savant en latin, pouvait n'avoir dans la tête que des formules scolastiques et des mots sans idées. Sur la recommandation d'Œcolampade, Paracelse fut nommé, par le corps municipal de Bàle, médecin de la ville et professeur de médecine à l'Université, avec un bon traitement. On ne peut préciser la date de cette nomination. Haller prétend qu'il fut nommé professeur de chimie, mais Paracelse ne le dit aucunement. D'ailleurs, il n'y avait jamais eu, à Bàle, de professeur de chimie. L'institution de la première chaire de chimie qui ait existé en Europe ne date que de 1609.

Un des plus savants historiens de la médecine, Le Clerc, doute que Paracelse ait été nommé professeur titulaire. Il croit qu'on l'avait seulement autorisé à faire des cours, comme médecin delà ville. Il se fonde sur ce que Paracelse, dans son programme d'inauguration, ne se donna pas le titre de professeur titulaire.

Cependant, ajoute Le Clerc, il est cité, dans un recueil du temps, parmi les professeurs de médecine.

Adelung, écrivain allemand du siècle dernier, qui a donné une biographie de Paracelse, dans son recueil Histoire de la folie humaine (1) et qui traite son héros avec une sévérité outrée, parle en ces termes, du cours de médecine que Paracelse commença à Bàle, en 1526 :

« Paracelse prit possession de sa chaire avec sa jactance et son impertinence habituelles. Il annonça dans son programme qu'il allait dégager la médecine de son levain barbare et la rétablir dans sa pureté première ; qu'il mettrait de côté les idées des anciens et s'en tiendrait aux indications données par la nature, à ses propres découvertes, à lui, et à sa longue expérience; que la plupart des médecins s'étaient grossièrement trompés, parce qu'ils avaient aveuglément suivi Hippocrate, Galien, Avicenne et quelques autres ; que c'était à la chimie, et non à la médecine qu'il appartenait de faire les vrais docteurs; que ce ne sont ni les titres, ni l'éloquence, ni l'érudition acquise par de simples lectures, ni la connaissance des langues qui font le médecin habile, mais bien la connaissance approfondie des choses, celle des secrets cachés dans le sein de

(1) Geschichte der menschlichen Narrheit. 7 vol. In-12.

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la nature et qui embrasse, à elle seule, toutes les sciences. Il annonce enfin qu'il fera deux leçons par jour, l'une sur la médecine théorique, l'autre sur la chirurgie et la médecine pratique. »

Quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur le caractère et sur la capacité de Paracelse, on conviendra que, pour s'engager à faire ainsi deux leçons par jour sur la médecine et sur la chirurgie, il faut se sentir doué d'une mémoire vaste et bien meublée. Paracelse n'avait pas étudié dans les livres, mais il avait beaucoup voyagé :

Quiconque a beaucoup vu, Peut avoir beaucoup retenu.

Il n'avait eu d'autre maître que la nature, le meilleur de tous. Constamment aux prises avec les difficultés d'une vie errante et agitée, il avait appris à faire usage non de cette raison d'emprunt dont les principes sont formulés dans les livres, mais de sa propre raison , formée et développée par une expérience de tous les j ours.

La plupart des biographes prétendent que Paracelse, au début de son cours de médecine, brûla, devant les élèves, les ouvrages de Galien et d'Avicenne, « assurant, dit Sprengel.que les cordons de ses souliers en savaient plus que ces deux médecins de l'antiquité ». Suivant Brucker, Paracelse se serait vanté de cette action. Cette dernière assertion d'un auteur peu connu en médecine est le seul témoignage d'un fait aussi extraordinaire. Aucun écrivain sérieux n'en a fourni de preuve, et tous le répètent comme un on-dit. Adelung lui-même le rapporte d'après d'autres auteurs, et Sprengel n'invoque aucun témoignage. Il est donc fort douteux, selon nous, que Paracelse ait brûlé en public les ouvrages de Galien et d'Avicenne. Il voulait les détruire d'une façon plus sûre et plus durable que par cette action vaine et théâtrale.

Un homme qui attaquait ouvertement les dieux de la médecine du temps devait avoir bien vite contre lui les médecins et les apothicaires. Paracelse se fit d'innombrables ennemis de tous les médecins, qu'il qualifiait, dans sa chaire, d'htcmoristes, parce qu'ils cherchaient dans les humeurs la source de toutes les maladies, et de tous les pharmaciens ou droguistes, en signalant des abus et des fraudes qu'ils se permettaient journellement. Il

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ne se concilia pas davantage la faveur des Universités, car il déclarait que toutes les Universités réunies n'e~ savaient pas plus que sa barbe et son chignon (1). Il ne ménageait pas non plus les praticiens ses confrères ; il stigmatisait, du ton le plus acerbe, l'ignorance et le pédantisme de la plupart d'entre eux.

Ces violentes sorties, qui indisposaient tous les bonnets carrés de la vieille Allemagne, étaient loin de déplaire à la masse du public. C'est ce que nous apprend Ramus (2) et ce que confirme l'auteur de X histoire de Baie (3). Ramus compare Paracelse à Asclépiade , philosophe de l'antiquité, quelque peu rénovateur.

« Paracelse prétendait, dit le docteur Michéa, qu'une épée, qu'il avait reçue en présent d'un bourreau d'Allemagne, emprisonnait dans sa garde un génie familier, nommé Azoth. Gage insigne et sacré de son pouvoir surnaturel, il portait cette épée nuit et jour à son côté ; mais il y a plus : séparé de ce talisman fatidique, l'inspiration l'abandonnait, le prestige inouï, la fascination irrésistible qu'il exerçait sur l'esprit de la foule s'évanouissait aussitôt, malgré tous ses efforts pour en retenir les rênes flottantes. Alors le débit impuissant d'une improvisation lente, aride, vulgaire remplaçait l'originalité facile, l'élan gigantesque, la pompe sonore de son éloquence habituelle. L'homme obscur détrônait l'ange radieux ; l'aigle des alchimistes perdait tout à coup ses ailes immenses, et, de son rocher voisin des nuages, retombait lourdement vers les sillons de la terre. Aussi, chaque fois qu'il était en chaire, sous prétexte de s'opposer à la fuite de son génie familier, Paracelse appuyait-il constamment ses deux mains sur la garde de son épée. Gabriel Naudé pensait que le génie familier du professeur de Bâle n'était autre chose que ses merveilleux arcanes, dont l'épée en question renfermait toujours une certaine quantité, préparée sous forme de pilules. Mais n'était-ce pas plutôt la personnification d'un pur phénomène d'intuition, le naïf et poétique symbole de la conscience se révélant à elle-même 1 C'est ce qu'on a tout lieu de croire, en se rappelant que les partisans de la philosophie, cette fille des contrées orientales, comme la fable et l'allégorie, se représentaient ordinairement les idées les plus abstraites par des images et par des mythes (4). »

L'effet que ce rénovateur fougueux produisait sur l'opinion publique était d'autant plus grand, qu'il s'exprimait, non en latin (et pour cause), mais en allemand. On dit pourtant qu'il mêlait quelquefois l'allemand et le latin. L'essentiel, pour lui, était

(1) Fragmenta meclicinx, p. 144. Préface du Paragranum, p. 203.

(2) Iinmi orutio de Basil., p. 170.

(3) Histoire de Bâle, t. III, cl), xix, cité par Sprengel.

(4) Paracelse, sa vie et sa doctrine, feuilleton de la Gazette médicale de Paris, 1 mai 1812.

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d'être compris de tous, parce que, suivant lui, la science médicale devant être à l'usage de tout le monde, il ne fallait pas en faire le privilège de quelques initiés.

Adelung, qui partage toutes les préventions des ennemis de Paracelse, dit qu'on lui eût peut-être pardonné de faire son cours en langue vulgaire, contre l'usage établi, si l'on n'eût été persuadé qu'il n'agissait ainsi que par défaut d'instruction. Un tel usage, ajoute-t-il, avait cet inconvénient, qu'une foule de gens sans études, barbiers, droguistes et charlatans, suivaient les cours de Paracelse, et qu'après avoir appris à parler un jargon médical et à rédiger des ordonnances, ils allaient courir le monde, se donnant pour de vrais médecins.

Les raisons que donne ici Adelung, pour rendre l'étude des sciences médicales inaccessible au public, sont les mêmes, au fond, que celles qui déterminaient, à la même époque, l'Université de Paris à repousser l'usage de l'imprimerie : elle ne voulait pas que ses prétendues doctrines pussent être étudiées ailleurs que dans ses écoles.

Un écrivain allemand qui a réuni les ouvrages de Paracelse, le docteur Marx (1), a expliqué comment on a attribué au médecin de Bàle beaucoup de rêveries astrologiques et cabalistiques, dont il n'est aucunement responsable. M. Marx a réduit à dix le nombre des écrits de Paracelse, et trois seulement parurent de son vivant. Mais après sa mort,.un grand nombre de charlatans profitèrent de sa renommée, pour mettre sous son nom les plus extravagantes rêveries cabalistiques et astrologiques. Or, ses écrits authentiques contiennent la réprobation la plus formelle de toute pratique superstitieuse, notamment de l'astrologie et de l'art de faire de l'or. Il blâme fortement la façon d'expliquer les phénomènes de la nature par l'intervention des forces occultes, et il pose en principe qu'il faut se taire lorsqu'on ne peut assigner une cause rationnelle à ces phénomènes. Il est impossible que, dans sa carrière agitée, Paracelse ait pu écrire les dix volumes in-4° qu'on lui attribue. En principe, toute publicité lui répugnait. « Si la vérité, dit-il, consistait dans la longueur de l'exposition, le Christ aurait trop peu parlé. On ne doit rapporter que les faits.

(1) Zur WÛrfUguttg des Tltcophrastus von Ilohenheim. Gcittingue. In-4", 1842. T. 111. 5

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Quand il y a doute, quand on ne connaît pas les causes, il faut cesser d'écrire. » Des visionnaires et des empiriques, tirant parti de la réputation que Paracelse avait laissée, donnèrent comme venant de lui leurs propres élucubrations, lesquelles, insérées parmi ses œuvres, l'ont fait considérer, jusque dans ces derniers temps, comme un génie bizarre, qui tantôt s'élève aux plus hautes vérités, tantôt se laisse aller à un galimatias insensé. C'est ce que le docteur Marx a fort bien établi.

Peu de temps après son entrée en fonctions àBàle, Paracelse prit comme secrétaire Jean Oporin.

Né à Bàle en 1507, Oporin n'avait alors que vingt ans. Fils d'un pauvre peintre, il avait passé son enfance et une partie de sa jeunesse dans une indigence extrême. Une bourse lui ayant été accordée, pour entrer au collège de Strasbourg, il y commença ses études, qu'il alla terminer à Bàle. Il fut ensuite nommé professeur à l'école du couvent Saint-Urbain, dans le canton de Lucerne. Là, il se lia avec un chanoine qui s'était fait une véritable célébrité en composant des vers latins. Ce chanoine, s'étant converti à la religion réformée, se maria et alla s'établir à Bàle. Oporin l'y suivit. Il y vécut d'abord en copiant des manuscrits grecs pour l'imprimerie de Frobenius. Son ami, le poète latin Xylotectus, étant mort de la peste, il épousa sa veuve. Il obtint ensuite la direction d'une petite école à Bàle. Mais comme les ressources que cette école pouvait lui fournir ne suffisaient pas à l'entretien de son ménage, il suivit le conseil que lui donnait Œcolampade, et se tourna vers la médecine. Paracelse, dont il suivait les coui's, lui proposa de le prendre comme secrétaire, lui promettant de lui enseigner dans un an toute la médecine.

L'offre était séduisante. Oporin entra donc chez Paracelse, en qualité de secrétaire. Il demeura deux ans avec son maître et lui rendit, suivant le témoignage de Paracelse, «les services les plus fidèles et les plus assidus. »

Outre son secrétaire Oporin, Paracelse avait, à Bàle, deux ou trois aides, pour ses cours, qui étaient très-fréquentés. Mais aucun de ses élèves n'acquit de réputation. Il avoue lui-même que, malgré les centaines d'élèves qu'il a eus, il n'est parvenu à former qu'un très-petit nombre de bons médecins : il en a formé, dit-il, deux en Hongrie, trois en Pologne, deux en

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Saxe, un en Esclavonie, un en Bohême, un dans les Pays- Bas. Il eut souvent pour auditeurs des hommes célèbres ; mais ils n'apparaissaient guère qu'une fois- dans son auditoire, choqués, sans doute, d'entendre enseigner la médecine en allemand ou en mauvais latin, et plus choqués encore de l'àpreté de ses épithètes, lorsqu'il parlait des grands maîtres de l'antiquité et des écoles alors existantes. En revanche, dit Adelung, les empiriques et les charlatans ne le quittaient pas. — Il faut pourtant admettre qu'il y avait aussi dans la foule qui entourait sa chaire quelques hommes animés d'un amour sincère de la vérité et du progrès.

Paracelse avait déjà contre lui tous les médecins de Baie , ainsi que les pharmaciens et les droguistes, qui lui faisaient une guerre à outrance. A ce cortège d'opposants se joignit bientôt l'Université, appuyée de toutes les personnes qui, dans les classes supérieures, partageaient les préjugés de la vieille scolastique, sans compter celles dont Paracelse avait heurté les opinions religieuses. S'il est vrai, d'un autre côté, que Paracelse s'enivrât, non tous les jours, comme l'ont dit ses ennemis, mais seulement quelquefois, et qu'il se montrât en public dans cet état, il y avait là,. certes, plus qu'il ne fallait pour le perdre :

« Souvent, dit Adelung, on le vit arriver ivre dans la salle où il faisait son cours, tenant d'une main la fameuse rapière qui lui venait d'un bourreau, et de l'autre s'appuyant contre une colonne. Dans cette attitude, il faisait briller sa sagesse par une improvisation émaillée des plus grossières invectives contre les partisans de Galien. »

L'Université de Bàle manifesta son ressentiment contre lui, par une attaque en forme. Elle le somma de produire son titre • le docteur, de déclarer devant quelle académie il l'avait obtenu, et d'en donner la preuve authentique.

Il semble que le diplôme aurait dû être demandé à Paracelse au moment où on l'avait nommé professeur, et que, sous ce rapport, les scrupules venaient un peu tard. Quoi qu'il en soit, Paracelse avait été nommé professeur par la municipalité de Bàle. C'est à ce corps qu'il adressa sa réponse. Dans cette lettre, qui existe encore, il ne produit nullement le diplôme qu'on lui demandait. Il se borne à se mettre sous la protection du

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conseil de la ville, et le prie « d'enjoindre à ses ennemis de cesser leurs attaques contre un professeur de l'Université, et de ne point l'empêcher de faire son cours, par les expressions offensantes et les lâches insultes dont ils cherchent à l'accabler. »

Cette dernière phrase prouve que les médecins de Bàle ne s'en tenaient pas aux formes et aux procédés purement académiques, pour faire suspendre ou supprimer le cours de Paracelse, mais qu'ils avaient recours à des moyens violents. Tout cela doit rendre fort suspects les reproches d'ivrognerie, de malpropreté et d'inconduite que lui ont adressés ses ennemis.

L'affaire n'alla pas plus loin, et Paracelse put reprendre ses cours sans être davantage inquiété.

La cure de Frobenius avait fait sa réputation à Bàle et n'avait pas peu contribué à lui faire obtenir sa chaire à l'Université. Mais, un an après, Frobenius mourut d'une attaque d'apoplexie. On ne manqua pas d'attribuer ce grave accident aux remèdes que Paracelse lui avait fait prendre, et d'ajouter que Frobenius n'était pas la seule victime dont il eût causé la mort.

Thomas Eraste assure avoir vu, à Bàle, des savants honorables qui lui ont affirmé que les médicaments prescrits par Paracelse avaient causé la mort de plusieurs personnes. Th. Zwinger, neveu d'Oporin, en dit autant. Petrus Moravius, médecin àBreslau, avait entendu dire, à Bàle, les mêmes choses. Un des aides de Paracelse, appelé Francisons, racontait que son maître, en une seule nuit, avait guéri un homme sans l'avoir jamais vu, qu'il avait deviné sa maladie en observant l'effet produit par une poudre blanche sur l'urine du malade. Mais il ne pouvait préciser ni le genre de la maladie ni les suites qu'elle avait eues. Mais ce Franciscus n'est qu'un témoin peu digne de foi, car il soutenait avoir vu Paracelse changer le mercure en or.

Voilà tout ce que les ennemis de Paracelse ont pu accumuler de plus grave contre lui. Dans tout cela, que trouve-t-on de précis et d'assez bien constaté pour former un véritable corps d'accusation? La mort de Frobenius avait été causée par une apoplexie, car il se trouvait debout, monté sur une échelle, au moment où il fut frappé. Qui pourrait affirmer que l'apo-

l'AUACELSE PLAIDANT CONTRE LE CHANOINE LICI1TENFELS DEVANT LE TR11JLNAL DE IÎALE

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plexie fut une conséquence nécessaire du traitement qu'il avait subi pour sa goutte? Tous les efforts que firent les ennemis de Paracelse pour ternir sa réputation semblent n'avoir servi qu'à faire prévaloir une- opinion contraire à celle qu'ils voulaient établir.

Cependant une aventure malheureuse vint brusquement mettre fin au séjour de Paracelse à Bàle.

Un chanoine de cette ville, Cornélius de Lichtenfels, souffrait de l'estomac, et son mal avait résisté à tous les remèdes. Il lui échappa un jour de dire qu'il donnerait cent florins à celui qui parviendrait à le guérir. Paracelse tint note de ces paroles, et proposa à Lichtenfels de le guérir. Il lui administra trois pilules de son laudanum. Le malade, après les avoir prises, dormit longtemps et se trouva guéri. Mais avec le mal était partie la reconnaissance. Le chanoine malade avait prorais cent florins au médecin, le chanoine guéri n'en offrit que six. Paracelse, indigné de ce manque de foi , insista pour réclamer les cent florins, et sur le refus du chanoine, il le cita devant le tribunal.

Les deux parties ayant comparu devant les juges, et la cause ayant été suffisamment débattue, le tribunal, dans sa sagesse, décida que le chanoine ne payerait que la somme fixée par le tarif des médecins de la ville. Il paraît néanmoins bien établi qu'il y avait eu contrat formel entre le médecin et le malade; ce jugement était donc empreint d'une grande partialité. Les juges prenaient le parti des nombreux mécontents que Paracelse avait semés autour de lui.

Paracelse fut extrêmement irrité de voir qu'on taxât son traitement comme celui d'un médecin ordinaire. Il jeta les hauts cris en pleine audience; il s'emporta contre le tribunal, insulta les magistrats, et se mit dans le cas d'être poursuivi pour offenses publiques à la magistrature. L'ordre fut même lancé de l'arrêter et de le conduire aux prisons de la ville.

Averti à temps, Paracelse aima mieux abandonner sa position à Bàle que de subir un emprisonnement humiliant. Il fit rapidement ses apprêts de départ, et confiant à son élève Oporin le soin de veiller sur son laboratoire de chimie, il quitta pour jamais la ville de Bàle, avec ses médecins ameutés contre lui, ses magistrats passionnés et ses chanoines sans foi.

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

C'est à Colmar qu'il se rendit, c'est là qu'Oporin alla le rejoindre, au mois de juin 1528, et lui porter ses bagages, ainsi que ses appareils de chimie.

Il espérait pouvoir se fixer dans cette ville d'Alsace, et dans ce but, il avait dédié au bourgmestre son litre sur \a petite vérole française, et à Conrad Wickram, le maître de ville, son Traité des plaies. Mais il ne put réussir à se concilier leur protection, et il fut contraint de recommencer, en Alsace, la vie de médecin ambulant, qu'il avait menée dans sa jeunesse. On le voit, jusque vers la fin de 1529, parcourant les campagnes, visitant les malades chez les paysans et les gentilshommes campagnards, qui l'écoutent avec avidité, ébahis de sa science. Il était toujours accompagné de son secrétaire Oporin.

Malgré sa patience et sa docilité, Oporin se vit obligé de se séparer de son maître, un an après leur départ de Baie. Paracelse s'était engagé, comme nous Pavons dit, à faire de lui un médecin dans l'espace d'une année. Si Oporin n'apprenait rien, était-ce la faute du maître ou celle du disciple? C'était peut-être celle des deux. Oporin était un assez pauvre élève, surtout en chimie ; et Paracelse , souvent emporté ou de mauvaise humeur, s'exprimait avec vivacité et ne donnait que des explications insuffisantes.

Le fait suivant indisposa surtout Oporin.

« Paracelse avait prétendu, dit Adelung, qu'on pourrait juger du tempérament d'un homme par la nature alcaline de ses urines, si cet homme avait passé trois jours sans manger. Oporin, voulant faire l'expérience, jeûna pendant trois jours. Au bout de ces trois jours il parvint, non sans difficulté, à rendre quelques gouttes d'urine, qu'il se hâta de porter à son maître. Paracelse éclata de rire, le traita de fou et lança contre le mur le verre où se trouvait l'urine. Oporin, mortifié, perdit à l'instant ses illusions. Il fut sur le point de quitter son maître. Mais Paracelse se l'attacha de nouveau par la promesse de lui révéler, le secret de son laudanum, promesse qui ne fut point réalisée. »

Bientôt la conduite de Paracelse fut telle qu'Oporin se vit dans la nécessité de se séparer de lui, d'une manière définitive. L'irréligion de son maître fut la cause apparente de cette séparation, et voici comment.

Un paysan très-malade fait appeler Paracelse. Il était alors

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absent, de sorte qu'il ne put se rendre chez le malade que le lendemain matin. Il arrive enfin, et en entrant, il demande si le malade a déjà pris quelque chose. On lui répond qu'il a pris les saints sacrements.

« Eh bien! s'écrie Paracelse, si le malade a déjà eu la visite d'un autre médecin, mes soins sont inutiles! »

Et il se retire.

Oporin, outré de cette conduite, le quitta sur-le-champ. Il revint à Bàle, où il se mit à enseigner le grec. Il établit ensuite une imprimerie, mais il ne réussit pas, et mourut dans la misère en 1568. Paracelse dit plusieurs fois, dans ses écrits, que de ses aides ou collaborateurs, Oporin fut toujours le plus fidèle.

Cette fidélité que Paracelse, dans la bonté naïve de son génie, attribue à son secrétaire Oporin devait recevoir un démenti cruel. Si le médecin dont nous racontons la vie paraît devant la postérité sous les plus tristes couleurs, s'il a conservé la réputation d'un homme de mœurs grossières, d'allures bizarres et presque criminelles, c'est à Oporin qu'il le doit.

Les allégations contre les mœurs de Paracelse n'ont d'autres sources que deux documents originaux contemporains, et bien suspects de partialité injuste : un écrit de Lieber, ennemi déclaré de Paracelse, Dispitiatio de medicina nota Paracelsi, imprimé à Bàle en 1572, et une terrible Lettre d'Oporin. Nous laisserons de côté le premier de ces documents; mais nous rapporterons dans son entier la lettre d'Oporin. Cette lettre fut publiée du vivant môme de l'auteur, et il regretta plus tard de l'avoir écrite. Nous en prenons le texte dans Daniel Senert {De chymicoricm cum Aristotelicis et Galenicis consensu ac dissensîc liber. Parisiis, 1633).

« Quant à ce qui se rapporte à Théophraste Paracelse, mort depuis quelque temps, il me répugnerait assurément de troubler le repos de son Sine; mais je l'ai si bien connu, de son vivant, que je ne consentirais jamais facilement à vivre dans l'intimité d'un homme semblable comme j'ai vécu avec lui. 11 est vrai qu'il possédait à un degré admirable l'art de traiter, avec bonheur et promptitude, les maladies de toute espèce; mais je n'ai jamais pu découvrir en lui nulle piété, nulle érudition. Je m'étonne souvent de voir livrer à la postérité tant d'écrits qu'on allirmo venir de lui, el auxquels je ne crois pas qu'il ait jamais pensé même un instant. Pendant les deux années à peu près que j'ai vécu familièrement avec lui , il s'adonnait tous les jours et toutes les nuits à une ivrognerie crapuleuse, et c'était au point qu'à peine il était possible de le voir

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deux heures de suite, sans qu'il fût complètement ivre, surtout en Alsace, après avoir quitté Baie, lorsque, semblable à un autre Esculape, il faisait l'admiration des hobereaux et de tous les'habitants des campagnes. Dans ce temps-là, en rentrant chez lui, il avait l'habitude, surtout s'il était complètement ivre, de me dicter quelque chose de sa philosophie; et c'était si bien, et avec une telle suite dans les idées, qu'il ne paraissait pas que l'homme le plus sobre eût pu parvenir à faire mieux. Je m'attachais ensuite à traduire cela le mieux qu'il m'était possible en latin. Ce sont ces écrits qui, traduits en latin, en partie par moi, en partie par d'autres, ont été, dans la suite, livrés à la publicité. Jamais Paracelse, pendant tout le temps que j'ai demeuré avec lui, ne s'est déshabillé pour se coucher. Le plus souvent il rentrait, fort avant dans la nuit, tout à fait ivre; il allait d'abord s'accouder sur son lit tout babillé, l'épée au côté, cette épée qu'il se vantait d'avoir reçue d'un bourreau. Assez souvent ensuite, au milieu de la nuit, se levant brusquement, il se précipitait l'épée nue à la main, et, comme un homme en démence, il frappait à coups redoublés les murs et le plancher de sa chambre; et j'avoue que, plus d'une fois, lorsqu'il se trouvait dans cet état, j'ai craint qu'il ne me coupât la tête. Si je devais faire mention de toutes les choses que j'ai dû souffrir auprès de lui, il me faudrait plusieurs jours pour y réfléchir et les raconter.

« Il expérimentait toujours dans son laboratoire; il y avait toujours, sur les charbons allumés, quelque chose en préparation : c'était tantôt quelque alcali, tantôt un sublimé d'huile ou d'arsenic; tantôt du safran de' fer, ou son merveilleux Opodeldoch; Dieu sait tout ce qu'il obtenait par l'action du feu! Une fois, il manqua m'asphyxier en faisant une expérience, car voulant exécuter l'ordre qu'il m'avait donné d'observer le uaz qui s'élevait dans l'alambic, j'approchais mon nez un peu trop près, lorsque le verre placé sous l'alambic fut cause, en s'écartant, que des vapeurs vénéneuses emplirent ma bouche et mes narines ; ce qui me suffoqua au point que je tombai en syncope, et que, pour me remettre, on eut besoin de m'inonder abondamment d'eau froide. Quelquefois, il se glorifiait de connaître les choses occultes et feignait d'être à môme d'annoncer d'avance certaines choses, de sorte que je ne me serais jamais déterminé facilement à tenter en secret une entreprise au sujet de laquelle j'aurais pu avoir à le craindre. Il n'avait aucun souci des femmes, et je ne crois pas qu'il ait eu de rapport avec aucune. Il s'était abstenu de vin jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Mais, à partir de cet âge, il s'accoutuma tellement à boire que, faisant de ce genre d'aptitude un sujet de provocation, il allait autour des tables entourées de paysans, défiant les plus intrépides buveurs d'oser se mesurer avec lui. Quand il était ivre, il lui suffisait d'introduire le doigt dans la gorge pour se débarrasser de la trop grande quantité devin dont son estomac était surchargé; et après cela, disposé de nouveau à boire, il recommençait, comme s'il n'avait encore pris jusque-là aucune goutte de vin.

« Quant à l'argent, il en était extrêmement prodigue, lorsqu'il on avait; mais il en était souvent dépourvu au point qu'il ne lui restait même pas une obole, et je le savais bien. Et cependant il me montrait, le lendemain dans la matinée, une nouvelle bourse pleine, et je m'en étonnais d'autant plus que je ne pouvais deviner comment il était parvenu à se la procurer. Presque tous les mois, il achetait un habit neuf, et il donnait celui qu'il venait de quitter au premier passant qu'il ren-

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contrait. Mais cet liabit qu'il venait de quitter était tellement sale et en si mauvais état, que je n'eusse jamais consenti à le demander pour moi, ni à l'accepter pour l'offrir à un autre.

« Il lit des miracles dans le traitement des ulcères les plus dangereux. Et cependant il ne prescrivait à ses malades ni la dièle ni aucun régime. Il leur laissait la liberté de manger et de boire le jour et la nuit; il les traitait, et il les guérissait, comme il le disait fréquemment lui-même, bien qu'ils eussent le ventre plein. Pour les maladies de toute espèce, il avait l'babitude de purger au moyen d'un précipité de poudre de thériaque ou de mithridate, ou bien au moyen d'un suc de cerises ou de raisin, qu'il administrait sous la forme de pilules. Quant à son laudanum (c'est ainsi qu'il nommait des pilules ayant la grosseur et la forme de crottes de souris, et qu'il administrait seulement, dans les grandes crises, toujours en nombre impair), il en vantait l'efficacité au point d'affirmer, sans la moindre hésitation, qu'avec ce remède il ressusciterait des morts. Et combien de fois, lorsque je demeurais chez lui, n'a-t-il pas confirmé, à cet égard, par la chose même, l'opinion qu'il avait exprimée.

« Je n'ai jamais vu ni entendu Paracelse prier; il ne s'occupait nullement du culte sacré ni même de la doctrine évangélique réformée, qui commençait alors à prévaloir chez nous et qui était sérieusement recommandée par nos assemblées. Il proférait des paroles non moins menaçantes contre le pape et contre Luther que contre Hippocrate et Galien, et il les mettait tous sur la même ligne; « car, jusqu'à présent, disait-il, « parmi tous ceux, anciens ou modernes, qui ont écrit sur les textes « anciens et sacrés, pas un n'en a compris le véritable sens, pas un n'a « creusé jusqu'au noyau; ils se sont tous arrêtés à l'écorce, ou même, « pour ainsi dire, à la membrane dont l'écorce est couverte. » Il disait cela et plusieurs autres niaiseries que je ne puis me rappeler (1). »

Telle est la fameuse lettre d'Oporin, tel est ce redoutable titre d'accusation lancé par un élève contre la mémoire de son maître. Quelques réflexions ne seront pas de trop au sujet de ce document, si souvent invoqué par les adversaires de Paracelse.

En traçant le portrait de son ancien maître, le disciple n'a pas eu évidemment l'intention de le flatter. Admettons, ce qui d'ailleurs n'est pas admissible, qu'il n'ait pas obéi au sentiment

(1) « Quod ad Theophrastum Paracelsum attinet, qui jampridem obiit , non (piiilem libenter ejus manibus obloquerer : virum tamen talem expertus suin, ut cum tali liomine ita unquam familiariter vivero, ut cum ipso vixi, non facilo cupiam; adeo, prêter mirabilem faciendi medicinam in omni morborum gênera promptitudinem et felicitatem, nullam in eo neque pietatem, neque eruditionem animadvertere potui. Et mirari non raro solco, quum tain milita proferri video, qua? ab ipso sanptci et posteritati relicta aflfirmantur, quorum ego ne soniniuui quidem unquam illi objectum puto. Adeo erat totis diebus et noctibus, duin ego ipsi familiariter per bietraitan fere convixi, ebrietati et crapulœ deditus, ut vix unam atque altar&m boram sobrium eum reperire licuerit; maxime postquam Bnsilea discedens in Alsatiam, inter nobiles rustico-, et rusticos nobilcs, tanquain altrr .Hseulapius, omnibus admirationi fuit. Atque interea tmn, quum maxime esset' ebrius, domum

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d'une étroite rancune, que reproche-t-il à Paracelse? D'avoir été d'un caractère extrêmement difficile pour les personnes qui vivaient avec lui; d'avoir manqué de piété, de paraître indiffèrent en matière de religion, et de ne pas plus se soucier du pape que de Luther. C'étaient là des torts sans doute, mais enfin, Para-

reversus dictare. mihi aliquid suse philosophise solebat, quod ita pulchre sibi coliœrere videbatur, ut a maxime sobrio melius non fieri potuisse videretur. Ego deinde iisdem in latinam linguam vertendis, ut poteram, vacabam. Et sunt ejusmodi libelli partira a me, partim ab aliis latine conversi, postea editi. Nocte, toto quo ipsi convixi tempore, nunquam se exuit : plerumque enim nonnisi ebrius ad extremam noctem ibat oubitum, atque ita, ut erat inductus, adjuncto sibi gladio, quem carnilicis cujusdam fuisse jaetitabat, in stratum se conjiciebat, ac srepe média nocte surgens per cubiculum nudo gladio ita insaniebat, ita crebris ictibus et pavimentum et parietes impetebat, ut ego mihi non semel caput amputatum metuerem. Diesaliquot requirere possem, si eorum omnium, quœ me apud ipsum passutn esse scio, mentionem i'acere deberem.

« Semper liabebat officinam suam carb'onariam instructam perpetuis ignibus, nunc alkali aliquot, nunc sublimati oleum, nunc arsenici, nunc martis crocum, au t Oppo- Jeldoch mirabile, et nescio quaî brodia coquenda. Mibi certe semel coctione sua ferme spiritum vitalem oppressit, dum spiritus in alambico suo adscendeutes contemplari jussus, et naso propius admoto, remoto paululum vitro quod alambico subjectum erat, virulentos illos vapores mihi os et nares occupavêre, et tantum non suffocare conatus fui, adeo ut in syucopem delapsns, frigida aqua non mediocri superfusione restitui opus habuerim. Interea se vaticinari quœdam simnlabat, et arcanorum quorumdam cognilionem pra? se ferebat, ut clam aliquid, de quo ipsum metuerem non facile aggredi, unquam ausus fuissem. Mulierutn nulluin curam habuit, ut cum nulla unquam illi rem fuisse credam. Initio abstinens erat vino usque ad œtatis annum fere 25. Deinde ita vinum bibere didicit, ut totas mensas rusticis plenas propinando provocare et bibendo superare ausus fuerit, digito tantum gula immisso a crapula se liberans, et rursum, tanquam ne guttam quidein hausisset, potionibus indulgens.

« Fecuuiaerat prodigus profusor, ac ita ea sœpe destitutus, ut ne obolum quidem ei superesse scirem. Crastino statim die rursum crumenam se baberc bene instructam ostendebat, ut non ravo miratus fuerim, unde ei fuisset suppeditata. Singulis fere mensibus vestem novam sibi fieri curabat, et priorum cuivis obvio donabat, sed ita conspurcatam, ut ego nunquam mihi dari petierim, neque ultro oblatam, ut gestarem, recapturus fuerim.

<c In curandis ulceribus etiam deploratissimis miracula edidit, nulla victus prœscripta aut observata ratione, sed cum patientibus suis dies et noetes potando ira eos, ut solebat dicere, pleno ventre tamen curavit. l'raîcipitati pulvere, theriaca aut mithridatico, aut cerasorum sive botrorum succo in pilulas redacto in omui morborum génère ad purgandum utebatur. Laudano suo (ita vocabat pilulas instar murium stercoris, quas impari semper numéro in extrema tantum morborum difficultate tanquam sacram medicinam exhibebat), ita gloriabatur, ut non dubitavit affirmare, ejus solius usu se e mortuis vivos reddere posse; idque aliquoties, dum apud ipsum fui, re ipsa declaravit.

« Orare nunquam audivi neque vidi, neque curabat etiam ecclesiastica sacra, sed doctrina evangelica, qua; tum temporis apud nos excoli iucipiebat. et a nosiris concionatoribus serio urgebatur, non multum ab eo curabatur. Sed aliquando Lutherum et Papam non minus, quam nunc Galenum et Hippocratem redacturum in ordinem miuabatur; neque enim eorum, qui hactenus in Seripturam sacram scri]>sissent, sive veteres, sive recentiores, quemquam scriptorem ad nucleum recte fuisse, sed circa corticam et quasi membranum tantum luerere. Et nescio quœ alia nugabatur, quorum meminisse piget. »

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celse n'était pas athée. Les calomniateurs, les détracteurs ardents ne lui ont pas manqué, cependant il ne s'en est trouvé aucun qui Tait accusé d'athéisme. Oporin dit qu'il était excessivement prodigue. Mais la prodigalité est le contraire de l'égoïsme et de la cupidité. De tous les reproches qu'il fait à Paracelse, le plus grave et le mieux fondé, sans doute, est de s'être enivré, le jour et la nuit, pendant les deux années qu'il a passées avec lui. Malgré cela, si l'on excepte quelques accès d'une véritable démence, causée probablement parla privation du sommeil et par l'abus du vin, Paracelse travaillait sans cesse, et comme chimiste et comme médecin.

L'ivrognerie habituelle est incontestablement un vice, mais ce vice peut résulter, chez un homme, ou d'une disposition du tempérament, ou d'une situation physique et morale exceptionnelle; et Paracelse se trouvait dans ce dernier cas. Sans femme, sans enfants, étranger aux doux sentiments de l'amour, il ne pouvait trouver dans les rapports de la vie sociale aucune de ces jouissances que nous recherchons après une journée de labeur. Les voyages, une locomotion perpétuelle, la lutte à outrance contre les hommes et contre la science de son temps, furent ses seules passions. En attaquant à tort et à travers les anciens et ses contemporains, il se fit des ennemis nombreux, violents, implacables. Il fut repoussé, persécuté, calomnié. C'était donc un homme extrêmement malheureux, et d'autant plus malheureux qu'il était isolé. Dévoré par une imagination ardente, consumé par ses propres ressentiments, accablé de chagrins, il fît ce qu'ont fait beaucoup d'autres dans une situation analogue : il chercha l'oubli de ses peines dans les excès du vin, seul plaisir qui fût à sa portée. Nous ne voulons pas essayer de le justifier d'un vice honteux et dégradant, mais seulement réclamer, en considération de ses malheurs et de son génie, quelque indulgence pour le vice qu'on lui reproche, et qui ne fit tort qu'à lui seul.

Oporin était un homme instruit, mais une faible cervelle. Il éprouvait un grand enthousiasme pour son maître, et il le traita avec une dureté sans exemple, dans cette lettre, véritable monument d'ingratitude. Tantôt il vante les merveilleuses cures de Paracelse, son ardeur au travail, la lucidité extraordinaire et l'ordre irréprochable qu'il met dans ses idées; tantôt il traite de

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pitoyable radotage ses écrits philosophiques. Il donne une preuve de sa faiblesse d'esprit à propos de ces bourses pleines d'or que Paracelse lui montrait en rentrant le matin. Il ne s'expliquait pas comment il était parvenu à se les procurer. Mais, puisqu'il savait que Paracelse était joueur, il aurait bien pu imaginer qu'il avait passé la nuit à jouer et qu'il avait gagné cet or. On pourrait supposer également, qu'appelé, pendant la nuit, auprès d'un malade, il avait fait quelque bonne cure, qu'on lui avait généreusement payée. Ces explications du bon sens ne viennent pas à l'esprit d'Oporin, trop prévenu contre son bienfaiteur et son maître.

C'est d'après un passage de la lettre d'Oporin, que nous venons de citer, que les ennemis de Paracelse ont accrédité cette opinion absurde, qu'il n'avait pas de sexe, qu'il était eunuque.

« Il est de tradition générale, dit Adelung, qu'il avait subi la castration dans sa jeunesse. Guade regarde le fait comme vrai. Il dit que c'était le père même qui avait fait faire cette opération. Eraste prétend avoir entendu dire en Carinthie, qu'un soldat, ayant rencontré l'enfant dans un lieu isolé où il gardait des oies, s'était porté sur lui à cet excès d'horreur. D'après Helmont, c'était un cochon qui lui avait dévoré l'organe de la virilité. »

Ce sont là de pures fables imaginées par les ennemis de Paracelse et recueillies avec empressement par Eraste. Le seul fondement sur lequel on s'appuie, c'est le passage dont nous parlons de la lettre d'Oporin. Le déloyal secrétaire peut avoir remarqué la continence chez Paracelse; mais il demeura en tout deux ans avec lui. Peut-on conclure de cet intervalle de temps à une existence d'homme tout entière? Oporin eût été mieux inspiré en mettant sur le compte de la passion de son maître pour son enseignement et ses travaux cette réserve dont il lui fait un crime.

Eraste invoque un autre fait à l'appui du même cancan. C'est que, sur ses portraits, Paracelse est représenté sans barbe. Cet argument tombe de lui-même quand on a vu le portrait qui accompagne ses Œuvres complètes. Dans ce portrait, qui est la reproduction d'un tableau peint d'après nature par le Tintoret, Paracelse est représenté avec une barbe, comme si l'on voulait aller au-devant du méchant propos colporté par l'envie. Paracelse ne fut donc pas eunuque, comme on a voulu le dire, et la

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preuve, c'est qu'il ne manqua jamais de courage ni de force : il était, comme le dit Adelung, « bonne rapière et fier-à-bras '» .

Pour continuer à rapporter les bruits, bien ou mal fondés, qu'on faisait courir contre Paracelse, nous citerons un écrit de Conrad Gesner, son contemporain. Dans une Lettre sur Para celse, le célèbre naturaliste suisse traite fort mal Paracelse, dont le système médical et le genre de vie excentrique déplaisaient à sa grave austérité.

« Dés qu'il avait un peu d'argent, dit Gesner, il se hâtait d'aller le dépenser soit en jouant, soit en buvant. Il se vantait même de n'avoir jamais été soigner un malade avant d'avoir tout dépensé. Il aimait à varier ses occupations. Il s'appliquait tantôt à la théologie, tantôt à la médecine, tantôt à la magie. »

Gesner qualifie inconstance ce changement de travail, et c'est bien la première fois que l'on a songé à taxer d'inconstancela variété des occupations intellectuelles d'un homme de génie.

Après s'être séparé d'Oporin, Paracelse quitta l'Alsace pour la Suisse et les provinces méridionales de l'Allemagne. Il recommença sa vie de magicien, de chirurgien, de médecin et d'alchimiste ambulant, qu'avait interrompue, pendant deux ans, sa nomination à la chaire de médecine de Bàle. Cette période de son existence est très-peu connue.

Se trouvant à Nuremberg, au mois de novembre 1529, il fit hommage d'un de ses livres au conseil de cette ville, sans doute dans le but d'obtenir quelque emploi. Mais les médecins de Nuremberg firent tous leurs efforts pour déconsidérer le nouveatrvenu. Ils le qualifiaient d'imposteur et de vagabond. Lui, de son côté, ne leur épargnait pas les épithètes d'ignares, de pédants et de charlatans. Pour les humilier davantage, il s'engagea à guérir gratis les malades qu'ils avaient abandonnés. Il lui arriva, tout aussitôt, des malades atteints de cette affreuse

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maladie nommée èlépliantiasis, qui rend la peau humaine dure et ridés comme celle de l'éléphant, et produit une effroyable tuméfaction du pied. Paracelse traita ces malades, et on assure qu'il les guérit.

Cependant, ni l'hommage de son livre ni cette cure merveilleuse n'avaient pu disposer la ville de Nuremberg en faveur du chirurgien de la Souabe; car on lui fit défense, en 1530, sur la demande de l'Université de médecine de Leipzig, de publier son traité des Impostures des médecins. En cela, l'Université de Leipzig se montrait fort intolérante. Attaquer, dénigrer un confrère qui vit de son travail , l'empêcher de prendre la parole pour se défendre, quand on le prive de tout moyen d'existence, c'est une étrange manière de prouver qu'on a raison. Rien n'est plus propre à faire voir combien il faut de courage pour oser proposer des idées nouvelles qui choquent, même indirectement, les intérêts et les préjugés des vieilles corporations.

Paracelse tomba alors dans une profonde misère. Calomnié par des milliers d'individus, dont la plupart avaient une position dans le monde, il ne pouvait se présenter dans une ville sans y rencontrer le mépris et la haine. Et il n'existait pour lui aucun moyen de justification, puisqu'on lui avait interdit de publier ce traité sur les Impostures dès médecins qui renfermait sa réponse aux attaques et aux calomnies sous le poids desquelles il succombait. On se croyait dispensé envers lui de toute équité. Un bourgeois d'Amberg, nommé Sébastien Castner, l'avait fait venir, pour le traiter d'une maladie dangereuse. Après Tavoir guéri, Paracelse réclama le prix convenu d'avance. Castner refusa de payer. Paracelse jugea inutile d'avoir recours aux tribunaux, d'après ce qui lui était arrivé, à Bàle, dans son affaire avec le chanoine Lichtenfels.

Nous le trouvons à Saint-Gall en Suisse, au mois de mars 1531. Le margrave Philippe de Bade était malade d'une djrssenterie dont on n'avait pu le guérir. Paracelse fut appelé, et le margrave lui promit une récompense princière, s'il parvenait à lui rendre la santé. Le margrave, une fois guéri, ne tint aucunement l'engagement qu'il avait contracté. Non-seulement il manqua de parole, mais il eut pour le chirurgien des procédés auxquels on n'aurait pu s'attendre de la part d'un prince. Paracelse, irrité,

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le traita de la façon la plus outrageante et la plus méritée ; ce qui l'obligea de partir au plus vite.1

Il semblait avoir à peu près perdu tout crédit et toute considération dans le midi de l'Allemagne. Aussi ne tarda-t-il pas à quitter ces contrées.

En 1532, il se trouvait en Prusse; en 1535, il parcourait la Pologne et la Litkuanie. En 1535, il reparaît en Suisse, où, le dernier jour du mois d'août, il fait hommage à l'abbé de Pfeffers, d'un écrit sur les eaux minérales de Pfeffers.

Le 7 mai de l'année suivante, il fait hommage à l'archiduc d'Autriche Ferdinand, du troisième livre de son grand ouvrage sur la chirurgie.

Glauber accuse Paracelse d'avoir commis la plus grossière inconvenance à l'égard des médecins de Vienne. Voici à quelle occasion. Il avait été appelé en consultation auprès de quelques personnes d'un rang élevé, qu'il traita et guérit. La récompense qu'il reçut dut être proportionnée à l'importance de la cure; et il n'avait pas eu sans doute à se plaindre non plus des médecins qui l'avaient appelé, puisque, la veille de son départ, il se crut obligé de les inviter à un repas d'adieu.

A la fin de ce repas, on lui demanda avec instance une sorte d'aperçu sommaire du traitement qu'il avait employé. Paracelse, pour toute réponse, fit porter sur la table un plat recouvert d'une cloche d'argent. Ce plat mystérieux devait renfermer la réponse à la question posée. Ainsi le pensèrent les convives, et ils ne se trompaient pas. Ils n'eurent pas d'ailleurs beaucoup à attendre pour connaître cet objet, car bientôt le plat fut découvert.

Comment dire ce qu'il y avait dans ce plat? Mieux vaut le laisser deviner.

A cet aspect repoussant, tous se lèvent de table et se retirent, en exprimant par leurs gestes et par leurs paroles la plus vive indignation. Et Paracelse de s'écrier, en les voyant s'éloigner : « Ah ! les ignares, les ânes indignes du grand secret que j'avais à leur révéler ! Qu'ils aillent au diable , et qu'on les laisse courir! «

Les médecins convives de Paracelse ne paraissaient pas se douter qu'il existe nécessairement des rapports entre la nature des déjections d'un malade et l'état où se trouvent les organes

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digestifs; et qu'il est souvent nécessaire, à cause des rapports intimes qui existent entre toutes les parties de l'organisation vivante, d'examiner ces déjections. Mais ils étaient trop irrités pour entendre à rien en ce moment, et il faut convenir qu'une dissertation ainsi entamée ne pouvait que leur paraître une grossière injure.

En juillet 1536, Paracelse était dans les environs d'Augsbourg. Il fut appelé chez Langenmantel, patricien d'Augsbourg dont la femme était très-malade, et qu'il guérit.

D'Augsbourg, notre médecin voyageur se rend à Landsberg, en Bavière. Le médecin Rechklau, qui avait en traitement, dans sa maison deux nobles dames, la femme et la sœur du docteur Sebald de Pfeten, l'une hydropique, l'autre phthisique, confia ces malades à Paracelse. Mais leur état étant désespéré, il ne se chargea point de les traiter.

De Landsberg, Paracelse passe à Munich, et il traite, par un emplâtre mercuriel, un malade dont il ne fait qu'aggraver l'état. Il quitte bientôt Munich, pour se rendre en Hongrie et en Transylvanie. Il nous dit dans un de ses ouvrages, qu'en 1536 il se trouvait dans ces pays, mais qu'il y fut honni, vilipendé. Une de ses panacées, Yopodeldoch, fut repoussée avec mépris.

Les haines croissantes, déchaînées contre Paracelse, avaient fini par le faire regarder, même dans une partie du peuple, comme un objet de mépris et d'horreur. L'opinion publique était soulevée contre ses médicaments chimiques.

C'est alors que, pour rétablir sa réputation , Paracelse renonça à la médecine, et se consacra tout entier à la chirurgie, pour laquelle son aptitude était extraordinaire. Ce fut à cette époque qu'il composa la plupart de ses écrits sur la chirurgie.

George Better, qui, dans la suite, prit le grade de docteur, l'accompagna pendant vingt-sept mois, en qualité d'élève et de secrétaire, dans ses voyages en Autriche, en Hongrie, en Transylvanie et dans d'autres pays. Il reconnaît avoir beaucoup appris de Paracelse, dans le traitement des maladies chirurgicales. Seulement il avait quelque peu à souffrir des façons excentriques de son maître, qu'il croyait en commerce avec les démons. Better était tellement crédule que, bien souvent en proie à des transes mortelles, il s'attendait à voir, d'un mo-

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ment à l'autre, des légions de diables apparaître à la voix de l'enchanteur!

Paracelse avait fait hommage, avons-nous dit, à l'archiduc Ferdinand, du troisième livre de sa Grande Chirurgie; mais cet hommage n'avait été suivi, de' la part de ce prince, d'aucune marque de bienveillance. Ferdinand, ne pouvant juger par lui-même ni de la valeur du livre ni du mérite de l'auteur, avait dû s'en rapporter à l'avis de ses médecins; et l'on comprend sans peine comment ces derniers avaient dû recommander leur rival. Voyant qu'il ne réussirait pas à Vienne, Paracelse quitta cette ville inhospitalière. Véritable juif errant de la chirurgie, il alla promener sa science en Moravie et en Bohême, puis en Hongrie.

Les cures qu'il entreprit en Bohême ne furent pas heureuses. Jean de Leippa, maréchal héréditaire de Bohême, l'avait fait venir, pour être traité de la goutte. Après avoir été soumis aux remèdes chimiques de Paracelse, le maréchal, qui n'avait eu jusque-là que des attaques intermittentes, eut la goutte complète. Son fils, Bertold, avait mal aux yeux : c'était la suite d'un léger accident. Il fut si bien soigné par Paracelse, qu'il en devint aveugle. La baronne de Zerotein éprouvait des douleurs dans le bas-ventre : le médicament que lui prescrivit Paracelse lui donna une forte diarrhée, dont elle mourut. Peu de temps après, le maréchal lui-même mourut dans les plus cruelles souffrances. Paracelse jugea prudent de quitter le théâtre de tant d'exploits.

Comme il ne désespérait pas d'attirer sur lui l'attention de l'archiduc d'Autriche, il revint à Vienne. Il finit par obtenir deux audiences de l'empereur, lequel s'entretint avec lui des moyens à employer pour perfectionner la chirurgie dans ses Etats, mais ne parut point goûter ses idées.

Il ne faut pas trop s'étonner de l'insuccès de Paracelse dans les derniers traitements que nous avons racontés. Les erreurs médicales ont été nombreuses de son temps. Paracelse, entrant dans une voie tout à fait inexplorée, se trompa, tout comme un autre, et même plus qu'un autre peut-être. C'est un malheur attaché à la profession qu'il avait embrassée. Il fut même poursuivi en justice pour quelques erreurs de ce genre. Adelung nous apprend que cette mésaventure lui arrriva à Inspruck. t. m. 6

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

L'animosité des médecins galénistes dut entrer pour beaucoup dans les poursuites qui furent intentées contre lui. On dit bien, en effet, qu'il fut plus d'une fois poursuivi, mais on ne dit pas qu'il fut condamné une seule fois. De l'instruction dirigée contre lui à Insprùck il résulta seulement qu'il avait pris à tort le titre de docteur. Si l'on était parvenu, dans un pays quelconque, à établir juridiquement que la mort d'un malade, traité par Paracelse, avait été la conséquence nécessaire de l'emploi de ses médicaments, ses ennemis eussent certainement signalé le fait à l'Europe entière , et Adelung, qui s'est livré aux recherches les plus minutieuses, n'eût pas manqué de rapporter ce jugement, pour confondre son héros, qu'il a pris en grippe.

Paracelse parle vaguement de l'affaire qui l'obligea à partir d'Insprùck, et dont la date est incertaine. D'Insprùck, il se rendit à Méran, ville du Tyrol, où il trouva, dit-il, « honneur et argent », c'est-à-dire, ajoute Adelung, « qu'il y trouva un malade qu'il ècorcha. » C'est toujours, comme on voit, la même appréciation malveillante.

De Méran, il part pour Sterzingen, où régnait la peste. Il se hâte de composer, sur l'épidémie régnante, un opuscule, qu'il dédie au corps municipal. Il fait entendre qu'il serait heureux d'être nommé médecin de la ville ; mais le conseil fait la sourde oreille.

Il partit alors pour la Carinthie. Avant de se rendre dans la ville à laquelle son père avait été longtemps attaché en qualité de médecin, il jugea nécessaire de se faire précéder par une sorte à'écril apologétique, où se trouvaient énumérés ses longs voyages, ses innovations médicales, ainsi que les attaques violentes et calomnieuses dont sa personne et ses travaux" avaient été l'objet. On trouve dans cet écrit un passage assez étrange concernant ses élèves, ou aides-servants. Il prétend que vingt et un d'entre eux lui ont été enlevés par le bourreau, et que Dieu les a tous! Il faut convenir, si cela n'est pas le produit d'une aberration d'esprit, que Paracelse n'avait pas été heureux dans le choix de ses aides-servants. Il n'est pas, d'ailleurs, impossible que le texte de cet écrit ait été falsifié, car une partie de la génération de l'Allemagne contemporaine de Paracelse était disposée à lui jouer les plus perfides tours.

Par une lettre datée du 24 avril 1538, Paracelse adresse

PARACELSE

aux États du duché de Carinthie son Ecrit apologétique, une Chronique de CarintMe et quelques autres écrits, avec promesse de faire des cures étonnantes. La commission des États, par sa réponse du 2 septembre, le remercie de cet hommage et lui promet, avec beaucoup de bienveillance, de mettre sous les yeux des États les ouvrages qu'elle a reçus de lui.

En attendant, Paracelse parcourt la Carinthie. On le voit successivement à Villach, la ville qu'avait habitée son père, à Saint-Vit, à Léoben, etc.

Il ne se borna pas à parcourir la Carinthie, mais il fit différentes excursions dans les pays voisins. N'ayant pu réussir auprès de l'empereur Ferdinand, il espéra être plus heureux auprès de son successeur Charles Quint. On a prétendu qu'il s'efforça d'attirer son attention par d'heureuses prophéties et par la promesse de lui révéler le secret de la pierre philosophale.

Il composa, pour Charles Quint, ses Practica ou Prédictions astrologiques pour Vannée 1539, qu'on trouve encore parmi les écrits qui lui sont attribués. Le jésuite René Rapin prend la peine d'affirmer que les promesses relatives aux trésors que l'empereur devait acquérir avec la pierre philosophale étaient, illusoires, et que Charles Quint regarda Paracelse comme un fou. Tout cela ressemble beaucoup plus à un conte qu'à une histoire véridique. La haine des médecins et des pédants contre Paracelse, jointe à la crédulité du peuple, a été la cause d'une foule de fables grossières et absurdes imaginées et colportées contre lui, de son vivant même.

On ne sait rien de ce que fit Paracelse en 1540. Sa constitution avait été usée de bonne heure, par son déplorable genre de vie. Bien qu'il n'eût que quarante-sept ans, il avait l'air d'un vieillard. Que faisait-il, pendant cette année, en Carinthie, où sans doute il se trouvait encore? Peut-être, fatigué, malade, après une vie si agitée, il consacrait quelque temps au repos. Il dut partir de la Carinthie et arriver à Salzbourg, au commencement de 1541. C'est ce que Ton présume d'après une lettre qu'un habitant de Cracovie lui adressa, en août 1541, pour le consulter sur une maladie chirurgicale.

Paracelse touchait alors au terme de sa vie. On dit généralement qu'il mourut à l'hôpital de Salzbourg; c'est une erreur. Son testament, qui a été imprimé, prouve qu'il mourut dans une

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petite chambre de l'hôtel du Cheval -Blanc. Il ne faut accorder aucune créance à cette opinion que ses ennemis l'auraient empoisonné. Ils ne le tuèrent que moralement, en ne cessant de le dénigrer, de le calomnier et de le persécuter pendant toute sa vie. C'est d'eux que vint le faux bruit qu'il était mort à l'hôpital, dans une profonde misère.

La misère ne déshonore pas plus que l'hôpital, et en inventant ce récit de la mort de Paracelse, ses ennemis commettaient encore un mensonge et une calomnie.

Il mourut le 24 septembre 1541, à l'âge de quarante-sept ans. Avant de mourir, il s'était jeté dans les bras de l'Eglise romaine. Tout son testament est conçu dans les termes consacrés par cette Église. On y trouve quelques petits legs, destinés à faire chanter des messes pour le repos de son âme.

Il fut enterré, suivant les rites de la religion romaine, dans le cimetière de l'église de l'hôpital Saint-Sébastien. Son épitaphe, accompagnée des armes de la famille Hohenheim, se lit encore sur le mur extérieur de l'église. Elle est ainsi conçue :

Conditur îiic PMlippus Theoplwastus , insignis medicince doctor, qui dira illa milnera, lepram, podagram, Jiydropisin, aliaque insanahilia corporis contagia, mirifica arte sustulit : ac lona sua in pauperes distrihcenda, collocanda lionoravit. Anno MDXXXXI, die XXIV septembris, mtam cum morte mutavit (1).

Paracelse avait fait son testament en présence d'un notaire. Il voulait être enseveli dans le cimetière de Saint-Sébastien. Il désirait que des messes fussent chantées, le 1er, le 7e et le 30e jour du mois, pour le repos de son âme. Sa succession, hélas! bien mince, se composait de deux ou trois petites chaînes d'or, quelques bagues et médailles commémoratives, avec un peu d'or, un petit vase et une boule d'argent, quelques pierres pré-' cieuses, des coraux, quelques objets en bois d'ébène, une pierre inconnue incrustée dans de la cire, un peu de linge et quelques vêtements; enfin, toutes sortes de boîtes remplies de poudres et

(1) « Ici est enseveli Philippe-Théophraste , célèbre docteur en médecine, qui guérissait, avec un art admirable, les maladies cruelles, la lèpre, la goutte, l'bydropisie et autres maladies contagieuses et qui fit un noble emploi de ses biens en les distribuant généreusement aux pauvres. Il est passé de vie à trépas le 24 septembre 1541. •

PARACELSE

d'onguents et quelques instruments de chimie. En fait de livres, il laissait seulement la Concordance des Testaments, une Bible petit format, et Y Interprétation des Quatre Évangiles, par saint Jérôme ; comme manuscrits , un livre d'ordonnances médicales, sept traités et quelques écrits sans valeur.

Il lègue son gobelet d'argent au couvent d'Einsideln (Suisse), où avait vécu sa mère. Ce gobelet, qui existe encore, sert de calice dans l'église pour la célébration de la messe. La crédulité publique affirme que le métal dont il est formé a été composé artificiellement par Paracelse.

Il lègue un peu d'argent à un barbier de Salzbourg; à André Windl, autre barbier, ses livres de médecine et quelques onguents. Il ne faut pas oublier que les barbiers étaient les chirurgiens de ce temps.

Le Clerc, l'historien de la médecine, ajoute qu'on ne trouva dans la succession de Paracelse que 16 florins en espèces, et qu'il en avait légué 10 à ses parents d'Einsideln. Outre les objets portés sur son testament, Paracelse avait laissé à Augsbourget dans diverses villes de la Carinthie, des livres, des vêtements, des ustensiles. Les exécuteurs testamentaires les firent réclamer.

Adelung, toujours âpre, toujours implacable, ajoute •

a En somme, telle fut la succession d'un médecin qui se vantait d'avoir guéri dix-huil princes, d'avoir traité avec succès dans toute l'Europe des myriades de maladies dangereuses, et qui plus est, d'être en possession de la pierre philosophale. »

Si Paracelse, dont la grande habileté en chirurgie et en chimie a été reconnue par ses plus ardents ennemis, est mort pauvre, on pourrait citer, en revanche, un certain nombre d'ignorants médecins qui ont laissé des fortunes de princes. Il y a dans le caractère de l'homme de génie quelque chose qui le rend comme étranger à son siècle, ou qui le met trop directement en opposition avec les erreurs et les préjugés de son temps. Adelung a intitulé sa biographie de Paracelse : Le Grand Charlatan. Si Paracelse eût été un charlatan, dans toute l'acception du terme, il fût certainement parvenu, par un moyen ou par un autre, à faire sa fortune, et on aurait trouvé autre chose dans son héritage que seize florins et une Bible.

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J.-C.-W. Mohsen, dans sa notice sur la Collection des portraits des médecins célèbres, dit qu'il a compté trente-cinq gravures, ou portraits de Paracelse. Dans la plupart de ses portraits, Paracelse a la tète chauve, le menton imberbe, la main gauche appuyée sur la garde de son épée. Le portrait qui a été le plus souvent gravé, est celui qu'on trouve dans les anciennes éditions de ses œuvres, principalement dans les trois premières. On voit le même portrait, gravé dans la Bïbliotlieca magica, 1er vol., p. 367, entouré de symboles alchimiques, et accompagné de son éloge en latin, en grec et en allemand. On trouve encore le même portrait dans une médaille frappée en son honneur. Le revers porte la légende : De Theophrasti Paracelsi, etc.

Dans l'édition latine des œuvres de Paracelse, par Bitiscius (Genève, 2 vol. in-f°, 1658), on trouve un magnifique portrait gravé par F. Chauveau, avec cette remarque: /. Tintoret ad vivum pinxit ; ce qui veut dire que le Tintoret a peint Paracelse d'après nature. Dans ce portrait, Paracelse est chauve; il a de la barbe, et dans la main gauche, il tient le bonnet de docteur. Bitiscius assure, dans sa préface, que le Tintoret peignit Paracelse, à Venise, lorsqu'il était dans les troupes vénitiennes,'en qualité de chirurgien : il considère par conséquent ce portrait comme le plus ressemblant. 'C'est celui qui figure en tète de cette notice.

Un homme qui a exercé sur son siècle une influence immense, qui a fait remettre en question des principes regardés jusque-là comme immuables, et qui a renversé des autorités scientifiques universellement acceptées, est certainement un esprit supérieur. Paracelse n'avait pas, il. est vrai, ce genre d'érudition qui s'acquiert dans les livres; il n'avait point fait & études classiques, et dans le siècle où il vécut, on regardait comme un parfait ignorant, celui qui était incapable de soutenir une conversation en latin. Il est certain que l'érudition latine est comme un vaste répertoire de toutes les con-

PARA.CELSE

naissances acquises par l'expérience des siècles. L'homme privé d'un tel secours a de bien grands efforts à faire pour s'élever ; et lorsqu'il parvient à découvrir des vérités nouvelles, ce .n'est jamais sans être plus d'une fois tombé dans de graves erreurs. Mais les études qu'on faisait au seizième siècle, dans les Universités, étaient moins propres à développer l'esprit qu'à lui ôter toute spontanéité, et par conséquent, à étouffer le génie dès sa naissance. Si Paracelse eût étudié suivant les règles communes, il n'aurait certainement pas rempli le rôle de réformateur qui fit la gloire et les malheurs de sa vie.

Tel qu'il s'était formé, Paracelse était admirablement propre à soutenir son rôle de critique et de rénovateur de la médecine. Il avait cette assurance et cette justesse du coup d'œil que donnent de continuels voyages à travers différents pays. Plein d'enthousiasme et d'audace, il s'exprimait dans sa langue avec une facilité extraordinaire, et avec une grande énergie quand il était animé. Il entendait un peu le latin ; mais sa langue maternelle, dialecte allemand dédaigné des érudits, était la seule dans laquelle il se fût accoutumé à penser et à parler. Il dictait en allemand, à Oporin, son secrétaire, et il dictait trèsvite, comme un homme à qui les idées viennent en foule. Ensuite Oporin, qui n'était pas un littérateur de premier ordre, traduisait en latin, comme il pouvait (il en convient lui-même, ce que le maître avait dicté.

Il arriva plus d'une fois qu'Oporin, trop vivement pressé par Paracelse, écrivit certains mots d'une manière illisible, et qu'à ces mots qu'il ne pouvait déchiffrer, quand il faisait sa traduction, il en substitua d'autres, qui altéraient le sens de la piirase. De là une première cause d'obscurité dans ces écrits.

Une autre cause qui a contribué au même résultat, ce sont les termes allemands dont Paracelse se servait pour exprimer des idées métaphysiques. La langue allemande, qui n'avait pas encore été travaillée par les penseurs et par les écrivains, ne pouvait alors se prêter que fort difficilement aux discussions philosophiques. Si Paracelse était obligé de prendre dans sa langue des termes dont le sens n'était pas nettement défini, comment eût-il été possible à ses traducteurs d'en trouver les équivalents en latin? Il faut ajouter qu'on a reconnu des passages tronqués ou falsifiés, par ses ennemis, dans des ouvrages

SAVANTS DU LA RENAISSANCE

publiés de son vivant même ; il s'en plaint amèrement dans un de ses écrits. Enfin, le langage obscur et mystérieux qu'il a quelquefois employé lui-même à dessein, pour cacher le secret de ses préparations, a beaucoup nui à la clarté de ses ouvrages. Par exemple, dans son Archidoxe (lib. 1), il dit qu'il s'embarrasse fort peu d'un vulgaire sourd et impie, et qu'il ne veut être compris que des siens. Ce livre de Y Archidoxe est celui que ses adeptes tenaient le plus à entendre ; car c'est là surtout qu'il explique les principes de ses préparations chimiques, la manière de séparer les^ éléments et d'extraire les quintessences,.en un mot sa philosophie chimique.

Des écrivains de talent se sont livrés à un examen impartial et approfondi des travaux de Paracelse. Parmi ceux dont les recherches ont contribué à rendre notre tâche plus facile, nous devons citer principalement les docteurs Bordes-Pagès (1), Michéa (2), Cruveilhier (3), Hœfer (4), .enfin M. Franck (5).

Ce qui domine dans l'œuvre de Paracelse, c'est l'idée de renouveler la face de la médecine en réformant sa thérapeutique; c'est l'invention de remèdes jusque-là inconnus, fournis par les progrès de la chimie minérale et organique, qui commençait alors à essayer ses premiers pas. Cette innovation, étant surtout applicable en face des malades, n'a pas laissé de traces faciles à saisir dans les ouvrages de Paracelse. C'était dans la pratique, au lit du malade, que se révélaient ses idées nouvelles, et les ouvrages que nous possédons de lui ne peuvent donner qu'une idée bien insuffisante de l'influence qu'il dut exercer comme médecin. Quand on voyait Paracelse, avec quelques composés mercuriels, faire disparaître, comme par enchantement, les plus effrayants symptômes du mal importé du nouveau monde; quand on le voyait guérir en peu de jours les fluxions de poitrine avec les sels d'antimoine, on ne pouvait s'empêcher de concevoir une admiration enthousiaste pour ce puissant rénovateur de la vieille médecine. De tout cela il existe à peine quelques traces dans ses écrits, qui sont

(1) Bévue indépendante , 10 avril 1847.

(2) Gazette médicale, 7 et 14 mai 1842.

(3) Philosophie des sciences médicales, Œuvres choisies, in- 18. Paris, 1861.

(4) Histoire de la Chimie. Tome II.

(5) Notice sur Paracelse et l'alchimie au seizième siècle. Notice lue à la séance publique des cinq Académies, le 25 décembre 1853.

PARACELSE

d'ailleurs peu nombreux, si l'on néglige ceux qui ont été frauduleusement mis sous son nom.

Nous avons dit précédemment que le médecin allemand Marx a réduit à dix le nombre des ouvrages qui appartiennent authentiquement à Paracelse. Trois à peine parurent de son vivant, et il s'y trouve même des passages interpolés. C'était pendant l'impression même que se faisaient ces interpolations frauduleuses. Les dix traités appartenant en propre à Paracelse sont, par ordre chronologique : De Gradihus et C ompositionïbus receptorum; — la Petite Chirurgie; — Sept livres sur les plaies ouvertes; — Trois livres sur le Mal français; — .Des impostures des médecins ; — Opus paramincm ; — les Bains de Pfeffers; — la Grande Chirurgie; — Neuf livres de natura rerum ; — Trois livres : l'un pour la défense de Fauteur, le second sur les erreurs des médecins, et le troisième sur V origine de la pierre.

Ses œuvres complètes ne furent pas rassemblées de son vivant. Elles furent recueillies et publiées par Jean Huser, à l'instigation de l'archevêque de Cologne. Jean Huser réunit tous les manuscrits de Paracelse, dispersés en divers pays de l'Europe, et les fît imprimer, avec le secours de l'archevêque prince électeur de Cologne (1). Ce recueil ne forme pas un corps de doctrine ; c'est un assemblage de divers traités de médecine et d'alchimie. Mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le plus grand nombre de ces écrits est supposé, car jamais Paracelse n'aurait eu le temps d'écrire ces dix volumes in-4°.

Les traductions latines de ses œuvres ne peuvent donner qu'une idée fausse ou incomplète de la diction pittoresque et animée de cet homme étrange. A Bàle, dans sa chaire, il était entouré d'un véritable prestige. Dans ses moments d'inspiration, les comparaisons d'une originalité tantôt plaisante, tantôt fortement expressive, les pensées neuves et hardies, les traits vifs et piquants jaillissaient d'une improvisation qui ressemblait peu ù celle des docteurs et des dialecticiens scolastiques.

(1) Bâcher und Sohriften pliilosophi medici PniLirpi Tiieopiirasti Bombast ton IIoiieniieim Paracelsi gcnannt , etc.; durch Joannem Huserum. (Livres et écrits du philosophe médecin Philippe Théophraste Bombast de Hohenhcim, dit Paracelse, publiés d'après les manuscrits originaux, etc., par Jean Pluser, etc.) — Bdle, anno 1589, 10 vol. in-4».

Ajoutez à l'effet des paroles celui du geste, du regard, de la pose, du ton et d'une certaine singularité de la mise, et vous vous expliquerez facilement cette fascination irrésistible que Paracelse exerçait sur la foule. On doit toutefois convenir qu'il ne s'attache pas à mettre, dans les sujets qu'il traite, beaucoup d'ordre ni de méthode; s'il a médité, avant de parler ou de dicter, c'est seulement sur les choses et non sur la manière de les exposer.

L'efficacité de ses remèdes chimiques lui inspirait un profond mépris pour les médecins galénistes ; et c'est souvent sur eux qu'il se précipite avec impétuosité, comme un torrent débordé. Citons quelques passages de ses écrits les plus caractéristiques ù cet égard .

On l'appelait en Allemagne, au lieu de Thèopliraste, Cacophrasie, et la Faculté de Paris l'avait appelé un Luther.

« Non, s'écrie-t-il , je ne suis pas un Luther: je suis Thèopliraste que, par dérision , vous appelez à Bâle Cacophrasle. Je suis plus que Luther : il n'était que théologien, et moi, je connais la médecine, la philosophie, l'astronomie, l'alchimie. Luther ne serait pas capable de dénouer les cordons de mes souliers (1) ».

Paracelse n'était ni patient ni modeste; mais les intempérances de langage qu'on lui a tant reprochées étaient familières aux docteurs et aux dialecticiens de ce temps.

Il s'exprime ainsi dans la préface du Liber p&ragramim :

« Ceux-là seulement qui se sentent blessés et fragiles crient... L'art lui-même ne se plaint pas, car il est inébranlable comme les fondements de la terre et du ciel... En réponse à mes ennemis, je vais montrer les quatre colonnes (la philosophie, l'astronomie, l'alchimie et la vertu) sur lesquelles ma médecine est fondée. Ces colonnes, il faudra que vous vous y attachiez un jour, si vous ne voulez pas passer pour des imposteurs... Oui, vous me suivrez, toi Avicenne, toi Galien, toi Rbazès, toi Montagnana, toi Mesué; vous Paris, vous Montpellier, vous Suèves, vous Mismiens, vous de Cologne et devienne; vous que nourrissent le Danube et le Rhin; vous îles de la mer Ionienne; vous Italie, Dalmatie, Athènes, Grèce, Arabes, Israélites... Je serai votre monarque!... Vous nettoverez "mes fourneaux... Mon école triomphera de Pline et d'Aristote, qu'on appellera à leur tour Caco-Pline et Caco-Arislole... Voilà ce que produira l'art d'extraire les vertus des minéraux... L'alchimie convertira en alcali votre Esculape et votre Galien; vous serez purgés par le feu; le soufre et l'antimoine vaudront plus que l'or... Que je plains l'âme de Galien!...

(1) Fragmenta mcdicinx Parogranum.

PARA.CELSE

Ne m'a-t-on pas adressé, de la part de ses mânes, des lettres qu'on a datées de l'enfer ! Qui aurait cru qu'un si grand prince de la médecine pût mourir et s'envoler au cou du diable? Vous m'accusez de plagiat... Il y a dix ans que je n'ai lu un seul de vos livres. Ce que vous m'aviez appris s'est évanoui comme la neige; je l'ai jeté au feu de la Saint-Jean, pour que ma monarchie fût pure... Vous voulez me mettre en poussière, me condamner au feu... Je reverdirai, et vous, vous serez des arbustes desséchés.

« Ce qui fait un médecin, ce sont les cures et non pas les empereurs, les papes, les facultés, les privilèges, les académies. Quoi! parce que je guéris le plus virulent de tous les maux, le mal vénérien, qui n'épargne ni peuples, ni potentats, vous me traînez dans la boue!... Imposteurs! Vous êtes de la race des vipères, et je ne dois attendre de vous que du venin. Si je pouvais défendre ma tête chauve contre les mouches aussi facilement que mon domaine contre vous!... Vous ignorez même les simples; vous demandez à votre pharmacien : Qu'est ceci! qu'est cela?... Je ne vous confierais même pas un chien.

« Pour ne pas hanter les cours des rois, est-ce que j'en vaux moins? Un serment vous rend-il plus habiles? Le public vous dément... Les boucles de mes souliers en savent plus que Galien et Avicenne... Un jour viendra où le ciel produira des médecins qui connaîtront les arcanes, les mystères, les teintures. Quel rang aurez-vous alors î Qui fera des cadeaux à vos femmes? Qui leur donnera des bijoux, des colliers?

« Vous me reprochez de perdre des malades... Est-ce que je puis ramener de la mort ceux que vous avez déjà tués, ou hien recoller les membres que vous avez déjà coupés?... Quand vous avez déjà donné huit onces de mercure à un tel, seize onces à un autre, et quand ce vif argent est dans la moelle, qu'il coule dans les veines, qu'il adhère aux articulations, comment réparer le mal (1)? »

Cette tirade est une réponse à la plupart des attaques dirigées contre lui par les médecins. Nous ne l'avons qu'en latin ; mais elle devait être encore plus piquante et plus originale en allemand.

Paracelse, qu'on a représenté souvent comme le type de l'empirique, flétrit des épithètes de bourreaux et d'assassins les médecins empiriques. Jamais on ne doit non plus, selon lui, s'en tenir à la pure théorie. Il dit, à ce propos, ce mot charmant « qu'une théorie non démontrée par l'expérience ressemble à un saint qui ne fait pas de miracles. »

Donnons un aperçu de sa philosophie. Selon lui, les hommes n'apportent, en naissant, ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes inclinations pour les travaux de l'intelligence; mais, dit Paracelse {Liber paraffranum), les uns réussissent dans une des

(1) Pnrayrnmim, lit. n, t. I, p. 181-187, ries Oeuvres complètes in-folio. (Traduction de 15orde3-Pagés, Revue indépendante, 10 avril 1847, p. 308-309.)

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branches des connaissances (sciences ou arts) , les autres dans une autre ; et cela est vrai des notions comme des individus. Le seul moyen de s'instruire est de courir le monde. C'est là son thème favori.

Dans un passage du livre De inventione artium, Paracelse s'exprime ainsi :

« Il faut que tu considères que nous tous, tant que nous sommes, plus nous vivons longtemps, plus nous devenons instruits, et plus Dieu met de siècles à nous instruire, plus il donne d'étendue à nos connaissances; plus nous approchons du jugement dernier, plus nous croissons en science, en sagesse, en pénétration, en intelligence; car tous les germes déposés dans notre esprit atteindront à leur maturité ; en sorte que les derniers venus seront les plus avancés en toutes choses, et que les premiers le seront le moins. Alors seulement on comprendra ces paroles de l'Evangile : « Les premiers seront les derniers (1). »

Il dit dans sa Première Défense de la nouvelle médecine :

« Ne dis pas qu'une maladie est incurable; dis seulement que tu ne peux pas ou que tu ne sais pas la guérir. Alors tu éviteras la malédiction qui s'attache aux faux prophètes; alors on cherchera, jusqu'à ce qu'on l'ait trouvé, un nouveau secret de l'art. Le Christ a dit : « Interrogez « l'Écriture. » Pourquoi donc ne pas interroger la nature, aussi bien que les livres saints (2) 1 »

Il croit que l'homme est formé d'une partie visible, qui est le corps, la chair, le sang, et d'une partie invisible qui habite ce corps, et qui voit, touche et entend. L'organe n'est qu'une sorte d'écrin où la faculté proprement dite se trouve placée. Quand l'organe est défectueux, la faculté se retire. Quel doit donc être l'office du médecin? Il doit épurer la maison, pour que l'esprit puisse opérer en elle. L'art peut tantôt dégager l'esprit contenu dans le corps, comme du feu dans le bois vert; tantôt l'y retenir, comme on retient un cheval qu'on a bridé ou un chien qu'on a muselé.

Les mots esprit, spiritus, ars spiritualis, n'ont pas, dans la langue scientifique de Paracelse, la même acception que dans celle des théologiens. Par le mot S2)iritus, Paracelse entend une force, une cause purement métaphysique, un agent impalpable, invisible.

(1) Traduction de M. Franck.

(2) Tome II, p. 125.

PARACELSE

Il dit aux médecins, en combattant la doctrine de ceux qui cherchent la cause des maladies dans les humeurs :

«Comment l'humour pourrait-elle être ou la maladie elle-même, ou la cause de la maladie! Les maladies sont encore moins "visibles et moins palpables que l'air et le vent. Donc, si les maladies, invisibles et impalpables comme le vent, ne peuvent être ni vues ni touchées, comment parviendrez-vous, je vous le demande, à les chasser, à les évacuer? C'est pour cela qu'un esprit doit être appliqué à un esprit (c'està-dire une cause impalpable à une cause impalpable). Si la neige s'évanouit en été sous l'influence du soleil, qui donc touche sa substance et agit sur elle? Personne. Vous contestez que la neige puisse être assimilée à une maladie, par la raison qu'elle est une substance, un corps, dont on peut se rendre maître. Mais la chose même qui fait que cette substance est de la neige, n'est pas un corps, c'est un esprit (c'est-à-dire une cause intangible, impondérable). La neige est cela. De même de la cause qui devient, ou qui fait, ou qui produit une maladie. Mais, qui ia voit? Personne. Qui la touche? Personne. Comment donc un médecin peut-il chercher les maladies clans les humeurs, et expliquer par là leur origine? Surtout s'il arrive que les humeurs soient produites, engendrées par les maladies, et non les maladies par les humeurs. Ce n'est pas la neige qui amène l'hiver, mais c'est l'hiver qui produit la neige. La disparition de la neige ne ferait pas disparaître l'hiver (1). »

On voit, par ce passage, que le mot esprit est employé pour désigner une des causes appelées calorique, électricité, etc. Le mot spiritus, que nous traduisons par esprit, est souvent employé par Paracelse dans d'autres acceptions, très-différentes. Il distingue l'esprit médical ou corporel, qui est ce que d'autres ont appelé âme vitale et sensitive, de l'esprit supérieur ou âme incorporelle, raisonnable, immortelle.

Voici comment il définit la quintessence : Toute substance est un composé de divers éléments associés entre eux. Mais, parmi ces éléments, il en est un qui domine les autres, et qui imprime son propre caractère à la substance ou au composé tout entier. Cet élément dominant, dégagé de la combinaison, est celui qui porte le nom de quintessence. Pour le dégager, l'art consiste à faire subir à la substance diverses opérations, propres à fixer et à isoler l'élément dominant.

Dans toute substance composée, chaque élément, quoique dominé par un élément majeur, ne laisse pas de demeurer ce qu'il est, ce qu'il doit être par lui-même, et quand 'on a extrait

(1) Paragranum,

la quintessence, chacun des autres éléments conserve ses propriétés spécifiques; aucun n'est anéanti. Mais la quintessence, en elle-même, qu'est-elle? C'est la vie, c'est la force, c'est la propriété caractéristique ; c'est l'élément qui donne à l'or, par exemple, sa belle couleur. Il y a autant de quintessences particulières qu'il y a de substances de différente nature. L'essence ou la vie d'un parfum, c'est son odeur ; l'essence de l'ortie, c'est ce qui nous brûle la peau; l'.essence du feu, c'est l'air, sans lequel il ne pourrait exister. Enfin, l'essence de l'homme est un feu céleste , invisible, et joint à un air interne qui l'entretient. Dans chaque plante, dans chaque fleur, dans chaque métal, se trouve une substance différente, qui en est la vie, etc.

« On a cru, dit M. Franck, que la philosophie de Paracelse était toute panthéiste. Rien de plus inexact. Le panthéisme confond Dieu avec la nature. Paracelse les distingue, et confesse hautement le dogme de la création. Le panthéisme fait de l'âme un mode fugitif d'une pensée universelle qui n'appartient à aucun être pensant. Paracelse voit dans l'âme humaine un être libre qui domine la nature, etc.

« L'homme est un petit monde ou microcosme, dit Paracelse ; tout ce qui se trouve dans le grand est représenté en lui; et c'est par l'étude du monde extérieur qu'il faut aborder celle de l'homme. Or, le monde extérieur, ou macrocosme, se compose de eboses visibles et de eboses invisibles. Les choses invisibles ne sont que la représentation grossière de l'esprit qui est en elles et qui ne se voit pas; et c'est ainsi que, dans le corps humain et dans chaque âme, on rencontre le visible et l'invisible, c'est-à-dire la matière et l'esprit qui la meut. »

François Bacon, qui a tant maltraité ses contemporains, en même temps que les anciens, est particulièrement âpre et injuste envers Paracelse. Il veut juger sa doctrine, et incapable d'en pénétrer le sens, il se répand en diatribes contre celui qui lui avait pourtant frayé la voie dans la philosophie générale.

Paracelse, on s'en doute bien, n'était pas savant en astronomie. Cette science se bornait chez lui, à une connaissance superficielle des principaux phénomènes apparents. Il n'avait point d'érudition, et il n'avait jamais lu ni essayé de lire Ptolémée. Il était entièrement étranger à l'astronomie rationnelle et mathématique. Son astronomie, à lui, a pour objet l'influence qu'exercent sur notre monde terrestre tous les astres, tous les corps, grands ou petits, qui remplissent l'espace universel. Ce monde et tout ce qu'il renferme, hommes, ani-

PARACELSE

maux, plantes, minéraux, est subordonné au reste de l'univers.

Qui pourrait nier les effets de l'action solaire sur nousmêmes et sur ce qui nous environne? Et si l'action du soleil est incontestable, pourquoi celle de tous les autres grands corps de l'espace ne serait-elle pas aussi réelle, quoique s'exerçant, par rapport à nous, d'une manière moins sensible et à un degré d'autant plus faible que ces corps sont plus reculés dans les profondeurs de l'espace? Puisque, dans la doctrine de Paracelse, l'homme est un petit monde où se trouve représenté tout ce qui existe dans le grand, la médecine se rattache à la science universelle de la nature, et on ne saurait parvenir à éclairer les mystères de l'organisation humaine en l'isolant de toutes les causes qui agissent sur elle. Mais comment les astres agissent-ils sur l'homme? C'est en communiquant leur influence à un milieu qui conserve et protège tout, etc.

Il y a certainement de la grandeur dans ces pensées.

Il se formait sur tout des idées originales. En cosmologie, il comparait le globe terrestre, enveloppé d'air, à un jaune d'œuf nageant au milieu du blanc.

Pour devenir savant en astronomie, il faut nécessairement connaître un grand nombre d'observations faites dans divers temps et dans divers lieux, et il faut pour cela des études spéciales, qui manquaient à Paracelse; mais il en est autrement de la chimie. Dès qu'on est parvenu à se faire, sur la composition et la décomposition des corps, quelques idées générales, et qu'on s'est rendu un peu habile dans l'art des manipulations, on peut faire des progrès assez rapides dans cette branche des sciences. Paracelse était devenu un des meilleurs chimistes de son temps. Seulement, il ne faut lui demander que ce qu'il a été à même de connaître. Il est évident qu'il n'a pu créer à lui seul toute notre chimie moderne.

Il a connu le zinc, sans avoir la pensée qu'il existât dans la cadmie. Il savait que l'air contient le principe de la vie organique et de la combustion. Il avait observé que l'étain, calciné à l'air, devient plus pesant, et que cette augmentation de poids provient de ce qu'une partie de l'air se fixe sur le métal. L'effervescence qui se manifeste, lorsqu'on met de l'eau et de l'acide sulfurique en contact avec un métal, par exemple avec du fer, n'avait pas échappé à son observation. Il n'ignorait point qu'il

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

se dégage, dans cette réaction, une sorte d'air, et que cet air se sépare de l'eau dont il est un des éléments. Il avait donc entrevu le gaz hydrogène.

« On ne peut nier, dit M. Cap, que Paracelse ait fait avancer la science par des recherches propres et par la découverte de plusieurs faits dont on trouve la première mention dans les écrits qu'on lui attribue. Ainsi, il est certain qu'il fît mieux connaître les préparations antimoniales, mercurielles, salines, ferrugineuses ; il émit le premier cette pensée que certains poisons peuvent, à dose modérée, être employés comme médicaments. Il préconisa l'usage des préparations de plomb dans les maladies de la peau, celles d'étain contre les affections vermineuses, les sels de mercure dans la syphilis ; il se servit du cuivre et même de l'arsenic à l'extérieur comme rongeants. Il employa l'acide sulfurique dans les maladies saturnines, mode de traitement qui est resté dans la science. Il distingua l'alun des couperoses, en remarquant que le premier contient une terre, et les secondes des métaux. Il mentionne le zinc, qu'il regardait, à la vérité, comme une modification du mercure et du bismuth. Il admet des fluides élastiques autres que l'air que nous respirons, comme le gaz muriatique et la vapeur sulfureuse, mais il les croyait formés d'eau et de feu. L'étincelle du briquet était pour lui un produit du feu contenu dans l'air. Il avait remarqué que lorsqu'on fait agir de l'huile de vitriol sur un métal, il se dégage un air qui est l'un des éléments de l'eau. Il savait que l'air est indispensable à la respiration des animaux et à la combustion du bois; il dit que la calcination lue les métaux et que le charbon les réduit ou les revivifie. Il est une certaine chose, dit-il, que nous n'apercevons pas, et au sein de laquelle se trouve plongée l'universalité des êtres ; cette chose, qui vient des astres, peut se concevoir de la sorte : le feu, pour brûler, a besoin de bois, mais il a aussi besoin d'air. Donc le feu c'est la vie, car, faute d'air, tous les êtres périraient suffoqués. Ailleurs, il dit que la digestion est une dissolution des aliments, que la putréfaction est une transformation, que tout ce qui est vivant meurt pour ressusciter sous une autre forme.

a Ces grandes vues physiologiques et chimiques, ces rapprochements entre la combustion et la respiration ne portent-ils pas le caractère d'une pénétration remarquable et d'un esprit généralisateur de la plus haute élévation (1)1 »

Mais la chimie appliquée à la physiologie, à la pathologie, à la thérapeutique, voilà son terrain véritable. La vie est, selon lui, un esprit qui dévore le corps. L'homme est une vapeur condensée, et plus tard il se résoudra de nouveau en vapeur. La putréfaction est une transmutation; par elle, le corps se transmute en nouvelles substances. Tout ce qui est vivant meurt, et tout ce qui meurt ressuscite. On trouve dans Platon une pensée

(1) Éludes biographiques pour servir à l'histoire des sciences. Paris, 1857. In-18, page 9 (Paracelse).

PARACELSE

analogue : le vivant naît du mort, pensée absolument vraie au point de vue scientifique, bien que Voltaire s'en soit moqué.

- Les éléments du corps, dit Paracelse, sont le soufre, le sel et le mercure. » Dans la langue des alchimistes, voici comment cela doit s'entendre. Le nom de soufre était donné à tout ce qui brûle ou déflagre; celui de mercure, à tout ce qui se sublime ou se volatilise; celui de sel, à tout résidu solide ou terreux, comme les cendres, etc. Il y a un grand nombre d'espèces de sels, de soufres, de mercures. Paracelse entre dans diverses considérations sur le rôle que chacun de ces trois éléments joue dans l'économie animale.

Il donne le nom à'arcltée à une force vivante qui préside aux principales fonctions de l'économie animale. C'est cet archée, dit-il, que le chimiste devrait prendre pour modèle dans toutes ses opérations. L'archée préside à la digestion •, il opère la séparation des matières qui doivent s'assimiler, les unes au sang, les autres aux muscles, etc., il les distingue de celles qui doivent être rejetées, h'archèe réside non-seulement dans l'estomac, mais dans toutes les autres parties du corps, dont chacune peut être elle-même comparée à un estomac.

« Dégagées de leur enveloppe mystique, dit Cruveilhier, les innovations de Paracelse en médecine aboutiraient, d'une part, à la notion de l'unité organique, exprimée par la force vitale, et de l'autre, à l'analyse des principes constituants du corps humain par la chimie. »

« La thérapeutique chimique de Paracelse, dit M. Hcefer dans son Histoire de la cliimie , se réduit à la proposition suivante : « L'homme est un composé chimique, les maladies ont « pour cause une altération quelconque de ce composé; il faut « donc des médicaments chimiques pour les combattre. » Paracelse s'appliqua, en conséquence de ce principe, à extraire des végétaux et des minéraux, par des procédés chimiques, les parties douées des propriétés les plus actives; il chercha à faire disparaître de la matière médicale les grossiers mélanges de diverses drogues, et à faire sentir aux médecins la nécessité des études chimiques.

On a vu, par la lettre d'Oporin, que le laboratoire de Paracelse était en activité jour et nuit. Le charbon y brûlait continuellement dans les fourneaux, et il y avait toujours quelque t. m. 7

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

expérience ou quelque préparation en voie d'accomplissement. Si Paracelse avait souvent une mise sale et négligée, c'est que sa figure, ses mains et ses vêtements étaient noircis par ses fourneaux ou tachés par les matières qu'il employait. 11 maniait toutes sortes de substances; il voulait tout étudier, tout connaître. Aussi les médecins faisaient-ils mille plaisanteries sur l'attention qu'il donnait aux urines et aux déjections, quand il cherchait à reconnaître tous les symptômes d'une maladie. Cet examen leur paraissait dégoûtant et ridicule.

On peut juger par là de ce que devait être alors un médecin. C'était un homme d'une mise recherchée, qui s'efforçait de paraître grave, et qui n'était que lourd et pédant; qui s'exprimait le plus ordinairement en un latin barbare, citait, à tout propos, Hippocrate, Galien, Avicenne, qu'il n'avait jamais bien compris, et donnait quelquefois des explications dans le genre de celles que débite Sganarelle dans le Médecin malgré lui.

Au reste, si les médecins se moquaient de Paracelse, Paracelse le leur rendait bien.

« Parlez-moi, dit-il, des médecins spagiriques (chimistes). Ceux-là, du moins, ne sont pas paresseux comme les autres; ils ne sont pas habillés en beau velours, en soie ou en taffetas ; on ne les voit porter aux doigts ni bagues d'or ni gants blancs. Le médecin spagirique attend, jour et nuit, avec patience, le résultat de ses travaux. Il ne fréquente pas les lieux publics. Il passe tout son temps dans un laboratoire. Il est en culotte de peau, et il porte un tablier de peau, pour s'essuyer les mains. Il est noir et enfumé, comme les charbonniers et les forgerons. Ah I c'est qu'il ne craint pas de mettre ses doigts dans le charbon et dans les ordures! Il parle peu et ne vante pas ses médicaments, sacbant bien que c'est seulement à l'œuvre qu'on reconnaît l'ouvrier. Pour acquérir les divers degrés, il travaille continuellement dans le feu. »

Après avoir établi, par sa théorie du tartre, que tout aliment a une partie nutritive qui se change en chair, et un résidu; que ce résidu, s'il n'est point expulsé, se coagule dans le corps, et y devient la cause de diverses maladies qui, selon les parties où il se jette, constituent ou la fièvre, ou la gravelle, ou l'hydropisie, etc., il s'écrie :

« Comment les médecins de Montpellier, de Saleme, de Paris, n'ont-ils pas vu ce tartre, qui se voit sans lunettes!... Vous parlez da'natomie,

PARACELSE

vous disséquez des pendus! Plût à Dieu que vous vissiez des malades! En présence du mal, vous demeurez comme un veau devant un évèque ! Dites, seigneur docteur : est-ce que l'excrétion n'est pas canonique (1)? ».

On reproche à Paracelse d'avoir supposé que l'homme et le monde sont soumis aux mêmes lois générales, et d'avoir par là confondu la nature organique et la nature inorganique ou minérale. Au point de vue philosophique, dit-on, c'était là une erreur. Ce n'était peut-être pas une erreur au point de vue purement philosophique; car il est presque évident que, dans les petites parties de l'univers qu'il a été permis à l'homme d'explorer, tout parait subordonné aux mêmes lois générales. S'il en était autrement, tout marcherait au hasard; il n'y aurait dans l'ensemble de l'univers aucun ordre, aucune harmonie, et on np saurait comprendre comment il peut subsister et se conserver. Il est, d'ailleurs, évident que les trois règnes de la nature sont liés entre eux par des rapports tellement intimes, que l'existence de l'un suppose nécessairement celle des deux autres. Ce n'est donc point dans son hypothèse générale que s'est trompé Paracelse. Il s'est trompé dans ses hypothèses secondaires, en voulant comparer, une à une, les parties de l'organisation vivante, ou du petit monde, à celles qu'il suppose, d'une manière un peu trop poétique, devoir leur correspondre dans le grand monde, c'est-à-dire dans l'ordre universel de la création. En attribuant au monde minéral les facultés des êtres vivants, il a, pour ainsi dire, tout poétisé. Il a transformé les corps vivants en autant de laboratoires de chimie, où les divers organes, comme autant d'alambics, de fourneaux, de cornues, de réactifs, distillent, macèrent, subliment la matière alimentaire. Il avait imaginé une sorte de mythologie scientifique. Mais, un homme qui s'est élevé par lui-même à une telle philosophie, sans connaître aucun des grands systèmes de l'antiquité, n'est-il pas d'un ordre supérieur; et la postérité ne doit-elle pas, en faveur de son génie, excuser les excentricités, les aberrations et même les folies que la froide raison peut opposer à Philippe-Aurèole-Théoplirasle Bomlast de HoJienheim ?

(1) Traduction de Bordes-PagOs (liante indépendante, avril 1847, t. VIII, p. 301).

RAMUS

Ramus n'a marqué sa place dans les sciences par aucune découverte importante; ses écrits, en latin comme en* français, ne présentent rien de remarquable. Cependant, doué d'incontestables talents et d'une rare énergie de caractère, le célèbre lecteur ou professeur du Collège de France, a puissamment contribué à la régénération des lettres et des sciences, au seizième siècle, en renversant l'un des obstacles principaux qui arrêtaient l'essor de l'esprit humain. Il mérite une place élevée dans l'histoire de la Renaissance, par les luttes ardentes qu'il soutint pendant toute sa vie, pour établir en philosophie la liberté de penser; et ces luttes devaient amener sa fin tragique, car il périt sous le fer des assassins, au jour, à jamais néfaste, de la Saint-Barthélémy.

Pierre de la Ramée, dit Ramus,, naquit vers la fin de 1515, à Cus, pays du Vermandois, en Picardie (1). Il descendait d'une famille noble, originaire du pays de Liège. Son aïeul, rainé par les guerres de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, fut contraint de s'expatrier, et il s'était réfugié en Picardie, vers 1468.

Là , comme il n'avait pour subsister d'autre ressource

(1) Dans une notice sur Ramus, professeur au Collège de France, M. Ch. Desmaze, juge d'instruction au tribunal Je la Seine, dit avoir fait chercher dans les communes de Cus, Caisnes et Bretigny (Oise), l'acte de naissance de Ramus; mais il ajoute que ces recherches sont restées sans résultat, le registre de ces paroisses ne remontant qu'à 1614. (Paris. 1864. In-18, p. 31.)

P1MBRB KAMUS

RAMUS

que le travail de ses bras, il choisit la profession dont l'apprentissage lui parut devoir être le moins long, ou le plus facile : il se fit charbonnier. Son fils, Jacques de la Ramée, fut simple laboureur, et la femme qu'il épousa, Jeanne Charpentier, était aussi pauvre que lui.

De ce mariage naquit Pierre de la Ramée.

Dans son enfance, Pierre fut atteint, à des époques rapprochées, de deux maladies contagieuses ; puis il perdit son père.

C'était déjà, pour la pauvre veuve, une tâche difficile que de pourvoir, seule, à l'entretien de la maison. On dit que Pierre, tout jeune encore, fut employé à la garde des troupeaux(l). Il est certain que sa mère, obligée de travailler beaucoup pour vivre, ne pouvait guère songer à son éducation. Il paraît, néanmoins, qu'elle trouva le moyen de l'envoyer à l'école de son village, où il apprit à lire, à écrire, à compter. A l'âge où la plupart des enfants ne songent encore qu'à courir et à s'amuser, Pierre était animé du désir de s'instruire. Banosius, son disciple et son ami, qui a écrit sa vie en latin, s'exprime ainsi :

« Le jeune de la Ramée n'avait environ que huit ans lorsque, enflammé par l'amour de l'étude, il partit spontanément pour Paris, d'où il fut bientôt chassé par la misère. Une seconde fois, il entreprit le même voyage, et, autant qu'on peut le supposer, les vents encore lui étant contraires, il fut contraint de s'en retourner. Son oncle, Honoré Charpentier, pour le mettre à même d'étudier, lui procura, pendant quelques mois, le strict nécessaire. Ensuite, une impérieuse nécessité l'obligea, pendant plusieurs années, de se soumettre, dans le collège de Navarre, à une dure servitude. Après avoir, pendant le jour, rempli fidèlement sa tâche auprès de ses maîtres, il se préparait la nuit, à l'exemple du philosophe Cléanthe, à remporter la palme des arts libéraux, en s'efforçant, dans des moments si courts pour lui, d'acquérir, à la clarté de sa lampe, les lumières que procurent les sciences (2). »

Bayle pense que Banosius se trompe lorsqu'il dit que Ramus, à l'époque où il fit son premier voyage à Paris, n'avait encore

(1) Biographie universelle de Michaud.

(2) « Annoœtatis siuu circiter octavo sponte Lutetiam venit, et indo bis abductus violentia temporis, bis eodem tamen, quamlibet reflantibus ventis, reversus, et ardenti discendi studio incensus, ab Honorato Carpentario avunculo victum per aliquot menses perexiguum accepit. Ut artes addisceret, deinceps necessitate coactus, multos annos duram servitutem in collegio Navarraî servivit. Sed quum interdlu dominis suis fidelem operam praislitisset, nocte, Cleanthis philosopbi exemplo non dissimili, oleo et lucerna disciplinarum lumen brevi tempore tantum sibi compaxavil , ut artium liberalium laurea esset donatus. » (Banosius, Vila l'etri Homf, p. 3.)

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que huit ans. Il est peu vraisemblable, en effet, que sa mère eût consenti à le laisser partir à cet âge.

« Voici, dit Bayle, une forte preuve contre Banosius : je la tire des propres paroles de Ramus, rapportées par Jean Freigius : « J'avoue que « ma vie a été agitée, tourmentée par les plus violentes tempêtes. Enfant « (puer) à peine sorti du berceau, je fus éprouvé par deux maladies contact gieuses; jeune homme (juvenis), je vins à Paris pour recevoir l'éduca- « tion distinguée qu'on donne ordinairement aux hommes de con- « dition, et je vins malgré la fortune, qui s'y opposait de toutes les « manières, etc. » (1).

La plupart des biographes s'en tiennent, sur ce point, à l'assertion de Banosius, sans la discuter. Scaliger commet une erreur plus grande encore, en prétendant que ce ne fut qu'à dix-neuf ans que Pierre de la Ramée apprit à lire. Bayle a relevé cette erreur.

Nous croyons, pour concilier ces divergences, que Ramus fit dans sa jeunesse trois voyages à Paris, comme nous allonsle dire.

Son oncle maternel, Honoré Charpentier, simple ouvrier, maçon selon les uns, charpentier selon les autres , demeurait à Paris, lorsque son neveu vint l'y trouver. Il n'est guère probable, en effet, que le jeune Pierre de la Ramée eût obtenu de sa mère la permission d'aller, à plus de trente lieues de son village, chercher fortune à Paris, s'il n'avait dû trouver dans cette grande ville un parent dévoué, qui pût devenir son guide et son appui.

Honoré Charpentier consentit à recevoir chez lui son neveu, espérant que, dans le cas où son salaire d'ouvrier ne pourrait suffire à leurs besoins communs, sa sœur lui viendrait, de temps en temps, en aide.

Mais les ressources d'un ouvrier de journée étaient bien précaires : la gêne était quelquefois intolérable pour eux. Le pauvre ouvrier fut obligé de renvoyer son neveu à son village.

Là, le jeune Pierre de îa Ramée reprit les leçons du maître d'école. Il avait de la facilité pour apprendre, mais les lumières du magister étaient bornées. Le bonhomme l'avouait naïvement, et il engageait lui-même son élève à chercher mieux (2).

(1) « Confiteor vîtam mihi totam acerbissimis flnctibns jaetatam esse. Puer, vis e cunis egressus, duplici peste laboravi : juvenis, invita modisque omnibus répugnante fortuna, Lutetiam ad capessendas artes ingenuas veni, inde bis addnctns violentia temporis, bis eodem tamen, etc. »

(2) Ramus, Arislolelka anima.

RA.MUS

Pierre suivit ce conseil : il revint à Paris. C'était en 1527 ; il avait alors douze ans. Cette fois, touché de la persévérance de son neveu, Honoré Charpentier se décide à seconder ses heureuses dispositions littéraires, par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Il se persuade que le produit da son travail et la petite pension promise par la mère suffiront pour l'entretien de deux personnes, et le mettront à même de subvenir, en outre, à la dépense que pourront exiger les études de Pierre. Honoré le conduit donc au secrétariat de l'Académie de Paris, et le fait inscrire sur ses registres, comme écolier de l'Université. C'est ce que du Boulay a consigné dans son Histoire de l'Université (1).

Mais les prévisions de cet excellent homme furent cruellement trompées : leur gêne était toujours excessive. Pour en sortir, Honoré Charpentier roulait mille projets dans sa tête. A la fin, il prit un parti extrême : il partit, avec son neveu, pour aller s'enrôler dans l'armée de François Ier, alors en guerre avec Charles Quint. Mais, pendant qu'ils étaient en route, la paix se fit, et ils durent revenir à Paris. Le neveu reprit ses études, et l'oncle l'exercice de sa profession.

Au bout de quelques mois, le pauvre homme, ayant encore épuisé ses ressources, se trouva dans l'impossibilité de garder plus longtemps son neveu auprès de lui. Sa sœur avait bien promis de payer une petite pension, mais elle-même, qui ne vivait que difficilement du produit de son travail, se trouvait hors d'état de remplir sa promesse. Il fallait donc prendre un parti.

Il y avait à choisir entre deux moyens : renvoyer, une fois encore, Pierre à son village, ou le placer, comme on le pourrait, dans Paris. Ce dernier parti parut le meilleur.

Pierre était grand et robuste, et il avait alors environ quinze ans. Il se présenta au collège de Navarre, et demanda à se placer, comme domestique, auprès d'un élève de ce collège.

Un riche étudiant, nommé delà Brosse, vit le jeune homme, le trouva à son gré et le prit à son service, consentant, d'ailleurs, à lui laisser toute la liberté nécessaire pour suivre les cours publics de la Faculté des arts. Pierre Ramus était déjà inscrit comme écolier, ainsi que nous l'avons dit, sur les registres de

(1) Tome VI, p. 967.

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l'Académie de Paris depuis 1527. Il n'était pas sans exemple que des jeunes gens pauvres, mais studieux, eussent été à la fois écoliers et domestiques d'un autre écolier.

Cette situation, malgré son côté pénible, passa trop vite, encore, au gré de notre écolier servant. On ne sait pas au juste' combien de temps Pierre de la Ramée demeura attaché au jeune seigneur de la Brosse. On sait seulement que cette situation se trouva interrompue parce qu'Honoré, soit qu'il manquât de travail, soit que sa sœur ne pût lui envoyer les secours sur lesquels il avait compté, se vit dans l'impossibilité de garder plus longtemps son neveu auprès de lui.

Pour la troisième fois, Pierre, chassé de Paris par la misère, reprit tristement le chemin de son village.

Pendant quelques jours, le regret d'avoir été contraint de s'éloigner du collège lui fit répandre bien des larmes. Il se consola par l'espoir que des circonstances plus favorables pourraient lui permettre de retourner bientôt à Paris. En attendant, il essaya de continuer seul ses études, avec le secours de quelques livres.

Plusieurs exemples célèbres, entre autres celui de J.-J. Rousseau, prouvent que les talents supérieurs peuvent se former sans maîtres. Les études universitaires, à l'époque de la Renaissance, n'étaient bonnes qu'à arrêter l'essor de l'esprit, en lui ôtant toute indépendance et toute originalité. Nous croyons q'ue Ramus, revenu au fond de sa Picardie, y passa plusieurs années à étudier sans maître, dans le long intervalle de temps qui, d'après Scaliger, paraît s'être écoulé entre son second et son troisième voyage à Paris. Peut-être même faut-il attribuer en grande partie à ce travail spontané et libre l'originalité d'esprit et la vivacité d'imagination qui rendirent bientôt Pierre de la Ramée, célèbre dans la littérature et la philosophie de son temps. Scaliger dit : « Ramus ad annum usque decimitm nomim, ne quidem primas notas dedicerat , inserniébatque Dom. de la Brosse (1) ». « Ramus, jusqu'à sa dixneuvième année, savait à peine lire, et il était attaché au service du seigneur de la Brosse. » Il avait donc de dix-huit à dix-neuf ans, quand il revint à Paris pour la troisième fois, et

(1) Scaligerana prima, p. 127.

RAM US

alors, comme il le dit lui-même, il n'était plus un enfant (puer), mais un jeune homme (juvenis). Quant aux expressions ne qWr dem primas notas dedicerat, que Scaliger emploie, elles ne sont évidemment qu'une exagération, pour faire entendre que Ramus avait commencé ses études classiques à un âge où beaucoup de jeunes gens les ont déjà terminées.

Pendant les heures du jour dont il pouvait librement disposer, notre jeune écolier suivait les cours publics. Il méditait sur ce qu'il avait entendu, et tâchait de le reproduire par écrit. On connaît le moyen qu'employa Aristote, dans sa jeunesse, pour lutter contre le sommeil, et qui consistait à tenir dans sa main une boule d'airain, au-dessus d'un bassin de même métal; Ramus, l'ayant lu dans Plutarque, employa, pour se tenir éveillé pendant la nuit, un moyen analogue (1).

Il suivit, au collège Sainte-Barbe, les leçons de Jean Dena, et au collège de Navarre, celles de Jean Hennuyer qui, plus tard, devint évêque de Lisieux. Hennuyer professait la philosophie.

Ramus consacra, suivant l'usage, trois ans et demi au cours de philosophie. Il eut pour condisciples Charles de Bourbon et Charles de Lorraine qui, dans la suite, furent élevés à la dignité de princes de l'Église, et Ronsard, qui devait acquérir tant de célébrité comme poëte.

Il puisa dans les leçons de Hennuyer une grande estime pour la logique, mais un profond dégoût pour la' manière dont on l'enseignait.

« Quand je vins à Paris, a-t-il dit lui-même {Remontrance de 1567), je tombé 6s subtilités des sophistes, et m'apprit-on les arts libéraux par opportuntes disputes, sans m'en jamais montrer un seul autre ny profit ny usage. Après que je fus nommé et gradué pour maître ès arts, je ne me pouvais satisfaire en mon esprit, et jugeais en moy-même que ces disputes ne m'avaient apporté autre chose .que perte de temps. Ainsi, estant en cet émoy, je tombe, comme conduit par quelque bon ange, en Xénophon, puis en Platon, où je connais la philosophie socratique, et lors, comme espris de joye, je mets en avant que les maîtres ès arts de l'Université de Paris estaient lourdement abusés de penser que les arts libéraux fussent bien enseignés pour en faire des questions et ergos, mais que, toute sophisterie délaissée, il en convenait expliquer et proposer l'usage. »

Ramus a exprimé, dans ses Scholce dialecéicœ (2), la dispo-

(1) Nancol, Vita Jinmi, p. 11.

\2) Épilogue du livre IVe.

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sition d'esprit où il se trouvait après avoir consacré trois ans et demi à la philosophie scolastique, suivant les règlements de l'académie. Après avoir lu, discuté , médité les divers traités de YOrganon d'Aristote, etc., il cherchait à quoi il pourrait appliquer des connaissances acquises au prix de tant de fatigues, pendant les années qu'il avait consacrées à l'étude des arts scolas tiques. Il s'aperçut bientôt que toute cette logique ne l'avait rendu ni plus savant dans l'histoire et dans la connaissance de l'antiquité, ni plus habile dans l'art de la parole, ni plus apte à la poésie, ni plus sage en quoi que ce fut. Quelle stupéfaction! Quelle douleur! Il accusait en lui la nature ; il déplorait le malheur de sa destinée et la stérilité de son esprit, qui, après tant de travaux, se trouvait incapable, non-seulement de cueillir, mais même d'entrevoir les fruits de cette sagesse qu'on lui avait dit ressortir naturellement de l'étude de la logique d'Aristote.

Il en était là, lorsqu'un livre de Galien sur les Sentiments d" Hippocrate et de Platon lui tomba sous la main. Ce livre le conduisit à lire en entier les Dialogues de Platon sur la dialectique. Ce qui lui plut par-dessus tout, c'est l'esprit dans lequel Socrate réfutait les opinions fausses.

« Eh bien, se dit Ramus, qui m'empêche de socratiser un peu? Qui m'empêche d'examiner, en dehors de l'autorité d'Aristote, si l'enseignement de sa dialectique est le plus vrai et le plus convenable ? Ce philosophe nous a peut-être abusés ! S'il en était ainsi, je ne devrais pas m'étonner de n'avoir pu retirer de ses livres aucun fruit, s'ils n'en contiennent aucun. Que serait-ce pourtant si toute sa doctrine était mensongère? »

Telle était la disposition où se trouvait Ramus, au moment où il se préparait à subir son examen de maître ès-arts. La plupart de ses biographes disent qu'il n'avait que vingt et un ans lorsqu'il se présenta pour soutenir sa thèse; nous croyons qu'il ne devait pas avoir moins de vingt-quatre ans.

La proposition qu'il s'engageait à démontrer, dit Freigius, c'est que tout ce que dit Aristote n'est qu'un tissu d'erreurs et de mensonges (1).

(1) « Qurceumquo ab Aristotelo dicta esseDt falsa et commentitia esse. » (Freigii Vila Rami).

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L'audace et la nouveauté d'une pareille proposition frappèrent d'étonnementtous les professeurs; caries docteurs de ce temps, habitués à jurer sur la parole d'Aristote, ou à ne raisonner que d'après ce grand maître de l'antiquité, ne savaient discuter qu'en citant des textes. Ce moyen devenait désormais impuissant, puisque l'autorité du maître était rejetée.

Comme cette thèse, que Ramus se dispose à soutenir, est un véritable événement, qui a fait époque dans l'histoire de l'enseignement public, et dont les suites ont exercé une influence décisive, non-seulement sur la vie de Ramus, mais aussi sur la marche de l'esprit humain au seizième siècle, il est nécessaire de donner ici quelque idée de la scolastique de la Renaissance, mélange informe des commentaires d'Aristote avec la théologie classique des Pères de l'Église et de cet autre amas d'idées abstraites et de subtilités métaphysiques, qu'on désignait sous le nom de dialectique ou de logique.

Fait bien étrange! Aristote, qui fut le véritable créateur des sciences dans l'antiquité, avait cessé d'être lui-même entre les mains des rhéteurs du moyen âge. On avait laissé de côté son œuvre scientifique proprement dite, pour s'en tenir à son traité sur la Sagesse première, sur la Philosop Aie première, etc. Mais ces ouvrages, séparés du reste de ses œuvres,.ne pouvaient être autre chose qu'une science de mots. Était-il possible de raisonner sur des idées abstraites et générales, telles que les idées de substance, de forme, de cause, de relation, etc., avant d'avoir rien observé, rien analysé, rien appris en particulier? Les dialecticiens du moyen âge et de la Renaissance faisaient consister leur art à disserter sur l'ensemble de toutes les connaissances, avant d'en avoir étudié une seule !

Ramus, qui avait l'esprit juste, et qui, en étudiant seul, avait été souvent obligé de suppléer, par un examen très-attentif des choses, aux explications qu'il ne pouvait attendre d'un maître, s'aperçut bientôt que l'art des dialecticiens ne se composait que de mots vagues et mal définis, auxquels ne correspondait aucune notion réelle, aucune idée nette et précise des choses. Ce fut pour lui un trait de lumière, une véritable découverte. Mais, pour la mettre en évidence, il lui fallait une méthode, une sorte de tactique. Il trouva dans Platon, comme nous venons de le dire, celle dont Socrate faisait usage contre les sophistes. Dès

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ce moment, Socrate, tel que Platon le représente dans ses dialogues, devint le modèle qu'il s'efforça d'imiter.

Aristote n'avait prévalu définitivement, dans les écoles, qu'à partir du treizième siècle. Avant cette époque, Zenon et Platon avaient partagé avec lui toute l'autorité philosophique. Il n'en fut plus ainsi dès que les. ordres de saint Dominique et de saint François eurent envahi les Universités. Malheureusement, au lieu du véritable Aristote, ce fut l' Aristote des Arabes qui s'installa dans les écoles, et y régna despotiquement. On avait admis, avec Platon, que les idées universelles sont des essences qui existent en réalité hors des choses, et on les plaçait dans l'entendement divin. Dans cette hypothèse, on ne pouvait parvenir à connaître les corps qu'en commençant par étudier les essences, et pour cela, il fallait trouver le moyen de s'élever jusqu'à elles. Avec Aristote, on admit que les essences sont dans la matière elle-même. Ainsi au mot idée on substitua celui de forme, et l'on partit de cette hypothèse, qu'il existe, de toute éternité, des formes universelles qui déterminent la nature des corps.

Zénon combattit Aristote, comme Aristote avait combattu Platon. Il dit que les uninersaux, appelés formes ou idées, ne sont que noms imaginés pour exprimer les notions que nous nous faisons des choses, mais qu'ils n'ont aucune existence réelle, hors de notre entendement.

De là naquirent les deux sectes philosophiques des réalistes et des nominalistes, lesquelles, par leurs violentes querelles, troublèrent plus d'une fois l'Université de Paris.

Au fond, l'art de raisonner, qu'on le nomme logique ou dialectique, doit toujours être l'art d'allier des connaissances que l'on possède à celles qu'on n'a pas, c'est-à-dire d'aller, comme en algèbre, du connu à Y inconnu. Or, cela suppose qu'on a déjà quelques idées, quelques notions exactes, sinon des sciences, tout au moins des choses les plus communes. Mais si l'on n'a que des notions vagues et confuses, comment, avec ce seul point de départ, arriver à des connaissances précises et distinctes? Ceux qui abordaient la métaphysique , qu'on appelait la science des sciences, avaient d'abord à considérer Y être, la substance, le corps en général, les esprits, etc. Il est évident qu'avec une pareille méthode , aucun progrès n'était possible. Ramus sentit

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que la logique ne saurait être un art isolé; pour lui donner l'existence, il fallait commencer par étudier les choses ellesmêmes, et raisonner d'après des notions nettes et certaines. Le grand mérite de Ramus est d'avoir conçu cette vérité et d'avoir eu tout le courage qui était alors nécessaire pour oser la défendre.

« Il n'est presque rien, dans toxxtV Orgcmon d'Aristote, dit Brucker dans son Dictionnaire philosophique, que Ramus ne blâme, rien où il ne pense que les disciples se soient trompés comme des enfants , avec le maître. Pour en donner un exemple au lecteur, voici comment s'exprime Ramus dans la péroraison de son attaque générale : il reproche à tous les* discours d'Aristote d'être pleins de difficultés sur les choses et d'obscurités dans les termes; il le trouve fade, impertinent, insupportable dans tous les genres de composition ; il compare ses fictions au labyrinthe et au Minotaure, auxquels, dit-il, elles ressemblent parfaitement par les méandres et les sinuosités dont il les entoure, et surtout par cette infinité de labyrinthes que forment ses fictions, ses sornettes, ses rêves, ses inepties, ses mensonges, ses sophismes, ses extravagances. Ramus se glorifie d'avoir découvert et démontré que tout, dans Aristote, n'est que désordre, confusion, amas d'obscurités; il ne se borne pas à blâmer sa dialectique et à la regarder comme une route difficile, hérissée d'aspérités, enveloppée de ténèbres plus épaisses que celles qui existaient primitivement dans le chaos; mais il soutient, il affirme que le désordre et la confusion qui régnent dans la logique d'Aristote sont encore plus grands que n'étaient ceux du chaos primitif; car le chaos de la nature renfermait les principes des choses; ces principes s'y trouvaient intégralement, bien que n'étant pas encore distincts; tandis que, dans le chaos d'Aristote, les ténèbres y sont assurément en grande quantité, mais les principes nécessaires manquent. Ce qui n'y manque pas, ce qui. s'y trouve même avec une prodigieuse abondance, ce sont les sophismes, les niaiseries (1). »

Ramus soutint, en développant sa thèse , devant la Faculté

(1) h Nihil enim in omni fere Aristotelis Organo est, quod non reprehendat, et in quo Aristotelicos cum magistro non pueriliter lapsos esse censeat. Cujus ut exemplum lector haheat, en in peroratione univers» adversionis, totam Aristotelis orationem difficilem rébus, obscurarn verbis, toto geuere compositionis odiosam vocat. Commenta Aristotelis labyrintho comparât et Minotauro, ait, simillima ob anfractus et moeandros quibus involvitur, maxime autem commentorum, nugarum, somniorum, ineptiarum, inendationum, sophismatum, deliramentorum infinitis labyrinthis. Coagmentatum chaos se commonstrare ac patefacere gloriatnr, ut se non dialecticie artis confusionem in Aristotele duntaxat repreheudere non tantnm salebras arguere, non solum noctes atras accusare, quaj in ebao fuerant, ait, sed quod Aristotelicum logicœ confusionis chaos majus est; cum chao quidem naturali prîneipia rerum, licet nondum distincta, inessent intégra, in Aristotelico chao vero et permulta et necessariis principiis desint, et multo plura e nugatoriis et sophisticis redundent. » (Brucker, t. 41, in-4", p. 553.)

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des arts : 1° que les écrits attribués à Aristote étaient supposés ; 2° qu'ils ne contenaient que des erreurs (1).

L'embarras des docteurs fut extrême. Ils ne pouvaient se retrancher derrière des textes, dont précisément on attaquait l'authenticité; ils ne pouvaient non plus répondre : le maître Va dit (ille dixit), puisque Ramus s'était engagé à soutenir le contraire de ce que le maître avait avancé.

Les docteurs de la Faculté des arts réunirent en vain leurs efforts pour l'accabler. Ils combattirent sa thèse pendant un jour entier, sans pouvoir obtenir sur lui le moindre avantage. Il réfutait toutes les objections avec tant d'adresse, il déployait une si riche érudition, que l'on ne put se dispenser, à l'issue de cette longue et laborieuse séance, de le proclamer maître es arts de la Faculté de Paris.

Le succès de Ramus eut un grand retentissement dans les Universités. En Italie, Alessandro Tassoni l'attaqua vivement, et trouva que sa proposition était d'une audace condamnable. Il est certain que cette proposition faisait éprouver un rude échec à la philosophie péripatéticienne. Le temps était venu où une grande révolution, commençant à s'accomplir dans les idées, allait dissiper peu à peu les épaisses ténèbres de la scolastique, cet amas d'erreurs grossières et de sophismes, qui, sous les auspices d'un nom célèbre, paralysait, depuis des siècles, les efforts de l'esprit humain (2).

Ramus avait épuisé, pour préparer et soutenir sa thèse, toutes ses ressources, celles de son oncle et celles de sa mère. Heureusement, son titre de maître ès arts lui donnait le droit d'enseigner. Il pouvait aisément trouver à faire un cours dans un collège, ou réunir, pour son compte, des élèves que sa réputation ne manquerait point d'attirer en grand nombre.

Il donna ses premières leçons dans un établissement de Paris, qu'on appelait Collège du Mans; mais ce ne fut que pendant peu de temps. Bientôt, il s'associa avec deux régents de l'Université, Orner Talon, habile professeur de rhétorique, et

(1) Freigius, Vita liami.

(2) Selon Patrizzi, au commencement du seizième siècle, on avait écrit sur Aristote, douze mille volumes de commentaires. Parmi ces commentateurs, l'un avait découvert dans Aristote tous les dogmes chrétiens, jusqu'à l'Incarnation ; un autre avait proposé de canoniser le philosophe de Stagyre.

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Barthélémy-Alexandre de Champagne, helléniste distingué, lesquels partageaient à peu près ses idées et ses vues de réforme.

Les trois professeurs, intimement liés, vécurent ensemble, se partagèrent la tâche et firent bourse commune. Ils ouvrirent leurs cours, sous la direction de Ramus, dans le petit collège de YAve-Maria (1).

«c Ce fut pour la première fois, dit M. Waddington dans son ouvrage sur Ramus, qu'on lut dans l'université de Paris, dans une même classe, les auteurs grecs et les auteurs latins, qu'on vit l'étude de l'éloquence jointe à celle de la philosophie, et les poiites grecs expliqués en même temps que les poètes latins (2). »

On accourut pour entendre Ramus, dont la réputation d'orateur se trouva, dès les premiers jours, définitivement établie.

Il avait appris dans les leçons de Jean Sturm (3) à faire usage, dans l'enseignement des arts libéraux, de cette abondance ornée, qui séduit l'imagination et captive l'esprit. Il cherchait dans les orateurs et dans les poètes des exemples et des modèles de toutes les opérations de l'esprit. L'art d'interpréter des règles, ordinairement sèches et arides, par des exemples attrayants, n'était pas le moindre des perfectionnements qu'il introduisait dans la manière d'enseigner la logique.

En 1543, à l'âge de vingt-huit ans, il publia deux ouvrages d'une haute importance pour le temps, dit M. Théry. L'un qu'il avait d'abord intitulé : Dialecticm Pao'titiones, mais dont il changea le titre en celui de Dialectiœ Institutiones dans une seconde édition, était un simple exposé des règles élémentaires de l'art; l'autre, ayant pour titre : Aristotelicœ Animadversiones, était une attaque violente contre Aristote et ses disciples. Nous en avons donné une idée suffisante par un passage que nous avons cité précédemment, d'après Brucker. Ramus avait dédié ce dernier livre à Charles de Bourbon, alors évèque de Nevers, et à Charles de Lorraine, archevêque de Reims, ses deux anciens condisciples au collège de Navarre.

(1) Du Boulay, Histoire de l'Université, t. IV. Nanccl, Vita Rumi, p. 12.

(2) Ramus, sa vie, ses écrits, ses opinions, 1 vol. in-b°. Paris, 1U55, p. 33.

(3) Ramus, préface des Scholx in libérales artes.

Toute l'école, qui ne jurait que par Aristote, poussa un long cri de fureur et se souleva en masse contre cet ouvrage et contre l'auteur.

Il y eut d'abord une guerre d'écrits; et cette manière de combattre en littérature et en philosophie était la seule que la raison pût admettre.

« L'ordre eût voulu, dit Bayle, que les professeurs de Paris, qui admiraient Aristote, eussent réfuté par des écrits et par des leçons les livres de Ramus ; mais au lieu de se renfermer dans ces justes bornes des guerres académiques, ils traînèrent cet antipéripatéticien devant les juges criminels, comme un personnage qui sapait tous les fondements de la religion. Ils firent tant de vacarme, que la cause fut portée au parlement de Paris; mais dès qu'ils s'aperçurent qu'elle y serait examinée équitablement et selon les formes, ils la retirèrent de ce tribunal par leurs intrigues, et la firent évoquer au conseil du roi (1). »

François Ier ordonna qu'une dispute publique aurait lieu entre Ramus et Antoine de Govéa (dialecticien espagnol, qui s'était présenté pour combattre les livres de Ramus), en présence de cinq juges, dont quatre seraient choisis par les deux parties, et le cinquième par le roi.

L'intervention du roi dans un procès où il s'agissait de savoir si la logique d' Aristote pouvait être complète sans la définition et la division, transformait une querelle littéraire en une affaire d'État.

Pour se conformer à l'ordonnance de François Ier, l'Espagnol Govéa prit pour arbitres Pierre Danès et François Vicomercato. Jean Quentin, docteur en décret, doyen de la Faculté de droit, et Jean de Beaumont, docteur en médecine, furent choisis par Ramus. Le roi élut, pour cinquième arbitre, maître Jean de Salignac, docteur en théologie.

On disputa pendant deux jours. Ramus soutint que la dialectique d' Aristote était imparfaite, puisqu'elle ne contenait ni définition ni division. Ses deux arbitres déclarèrent, par écrit, le premier jour, que la définition est nécessaire dans toute dispute bien réglée. Les trois autres déclarèrent, par écrit, que la dialectique peut être parfaite sans définition; mais ils reconnurent, le lendemain, que la division est nécessaire. Ramus en conclut

(■1) Dictionnaire philosophique, historique, etc., note D.

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aussitôt qu'on lui donnait raison, puisque la logique d'Aristote n'est pas divisée.

Les juges, s'apercevant qu'ils s'étaient fourvoyés, renvoyèrent l'affaire à un autre jour. Quand ils eurent reconnu qu'ils ne pouvaient plus se dégager avec honneur, ils déclarèrent qu'il fallait tout recommencer, tenant pour non avenu ce qui s'était passé pendant ces deux jours.

Ramus protesta contre ce manque de foi. Il récusa des juges qui avaient eux-mêmes cassé leur propre jugement.

François Ier, rejetant l'appel de Ramus, ordonna que l'affaire serait jugée définitivement et en dernier ressort par les cinq premiers juges. Les deux arbitres qu'il avait choisis s'étant retirés, Ramus fit défaut, et fut condamné par les trois autres.

La sentence des trois juges fut publiée en français et en latin, et fut répandue, à un très-grand nombre d'exemplaires, dans tous les lieux publics, non-seulement à Paris, mais dans toute l'Europe. On joua des pièces de théâtre, où Ramus, mis en scène, était bafoué de mille manières, aux grands applaudissements des péripatéticiens (1).

Ses deux ouvrages furent supprimés, et défense expresse lui fut faite, par un arrêt du roi, en date de 1543, de médire désormais d'Aristote, des autres anciens auteurs reçus et approuvés de V université et de ses suppôts. C'était la meilleure manière de donnera Ramus une réputation européenne; c'était hâter l'accomplissement de la réforme philosophique prêchée par le maître ès arts de la Faculté de Paris.

Ramus ne se conforma jamais rigoureusement aux termes de cet arrêt. Des plaintes furent portées, plus d'une fois, contre lui, à ce sujet. Comme on s'aperçut qu'elles ne faisaient pas grande impression, on eut recours à un autre moyen. On l'accusa de pervertir la jeunesse, par des semences d'hérésie et de pyrrhonisrae. Mais il n'en résulta pour lui, du moins en ce moment, aucune conséquence grave.

La lutte dans laquelle Ramus s'était engagé, l'obligeant à revenir souvent sur les choses qu'il avait apprises au collège et

(1) « Ludi rnagrio fippartitu celobrnntur ubî, spectantibus et plautlentibus Aristotylicis, oinni ludibrii et convitii geueru Unmu aflicitur. n (Freigius, Vitd Itami.)

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sur la manière dont elles lui avaient été enseignées, il trouva que pour procéder avec plus de méthode, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de recommencer toutes ses études. Il ne consacra guère moins de temps à ce travail de révision qu'il n'en avait mis à faire ses études elles-mêmes. Il s'appliqua surtout aux mathématiques, et il publia, en 1544, une édition des Éléments d'Eiiclicle, dont le cardinal de Guise (Charles de Lorraine), son ancien condisciple, accepta la dédicace. Plus tard (en 1569), il entreprit de donner de Nouveaux Eléments d'arithmétique et de géométrie dans un ordre différent de celui d'Euclide.

Comme un arrêt du roi lui interdisait de toucher à la philosophie d'Aristo te, il remplaça désormais, dans son enseignement, la logique par les mathématiques. Tour à tour, dans ses leçons, il joignit l'art d'exprimer, d'une manière nette et précise, tous les sentiments et toutes les idées à l'art de raisonner avec l'entière justesse que comporte notre entendement. Il est certain qu'un traité de calcul et de géométrie, où les propositions, les démonstrations, les rapports et les déductions, toujours clairement exprimés, forment un enchaînement rigoureux et parfait des grandeurs et des quantités abstraites, serait un excellent traité de logique, le meilleur et le plus utile peut-être qu'on ait jamais imaginé.

Voilà comment Ramus, après avoir commencé sa carrière par la philosophie pure, fut amené à s'occuper d'études mathématiques.

Cependant la peste vint envahir Paris. Les étudiants et la plupart des prefesseurs avaient pris la fuite; lés écoles étaient désertes. Ramus lui-même s'éloigna de la capitale.

Il se trouvait auprès de sa mère, dans son petit village de la Picardie, lorsque le principal du collège de Presles, qui était vieux, lui écrivit, pour le prier dé venir à son aide. Son collège n'avait presque plus d'élèves, et il s'agissait de le relever. On s'entendit sur les conditions. Ramus entra d'abord comme professeur de rhétorique. Il attira bientôt de nombreux auditeurs autour de sa chaire. Peu de temps après, il fut nommé directeur de ce collège. Il prononça le 1er décembre 1515 son discours d'installation.

Le collège de Presles avait été fondé à Paris, en 1314, par

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un secrétaire de Philippe le Bel. Il était situé rue des Carmes, près de la place Maubert.

L'un des deux associés de Ramus, au collège de l'Ave-Maria, Barthélémy Alexandre, était allé professer dans l'Académie fondée à Reims par Charles de Lorraine; l'autre, Orner Talon suivit Ramus au collège de Presles. Les deux amis se partagèrent les études supérieures : ils enseignèrent les lettres latines, les lettres grecques et la philosophie. Ramus expliquait et discutait Quintilien. Il lui arrivait même parfois, dans ses critiques, de ne pas épargner Cicéron. Be là, réclamations des régents se plaignant de ce que les classiques euxmêmes ne pouvaient échapper aux critiques des professeurs du collège de Presles.

Par l'arrêt de François Ier, l'enseignement de la philosophie était interdit à Ramus; mais l'effet de cet arrêt ne pouvait s'étendre à Orner Talon; or, c'était lui qui, le matin, professait la philosophie. Les leçons de rhétorique données par Ramus avaient lieu le soir, et les deux professeurs établissaient une telle concordance entre les matières qui entraient dans leurs cours, que les préceptes que l'un avait formulés la veille trouvaient le lendemain, dans la leçon de l'autre, leur raison d'être et leur application. Les divers sujets, harmoniquement liés entre eux par leurs rapports, formaient un même tout, un ensemble, également propre à saisir l'esprit et à soulager la mémoire.

En 1546 et 1547, les recteurs de l'Université, vivement sollicités par les principaux régents, eurent à examiner les plaintes portées contre Ramus, qui, disait-on, bouleversait toutes les études dans le collège de Presles. Mais Ramus avait été maintenu, malgré la Sorbonne, à la tète de ce collège, par un arrêt du parlement, et les recteurs ne pouvaient rien contre lui. B'ailleurs, il était appuyé par son ancien condisciple, Charles de Lorraine, précepteur du fils de François Ier.

En 1517, à la mort de François 1er, son fils, l'élève du cardinal de Lorraine, monta sur le trône, sous le nom de Henri IL Le cardinal songea dès lors à faire révoquer l'arrêt qui fermait la bouche de Ramus. « Be tout temps, dit-il au roi, on a été le maître de choisir en philosophie ses amis et ses adversaires; on ne saurait philosopher autrement. Platon et Aristote ont usé les premiers de cette liberté naturelle. »

116 SAVANTS DE LA RENAISSANCE

Henri II, digne de comprendre ces sentiments élevés, dit M. Théry (1), révoqua la sentence.

« Dieu, dit Ramus, avait réservé la définitive de ceste cause au bon roi Henry, lequel ayant entendu ceste controverse, me délia et la langue et les mains, et me donna pouvoir et puissance de poursuivi e mes études (2). »

Dès que l'Université vit Ramus protégé par le roi, elle cessa de le persécuter. Mais quand ses démêlés avec le corps académique furent finis, il eut maille à partir avec le clergé. On s'efforçait même de l'impliquer dans des affaires auxquelles il était demeuré tout à fait étranger, telles, par exemple, que les violentes querelles qui éclatèrent, à cette époque, entre les écoliers de l'Université et les religieux de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés. Le bruit courut que la sédition qui éclata au mois de juillet 1548 avait été provoquée par une harangue de Ramus (3). Or, celui-ci n'est pas même nommé dans le récit détaillé que les historiens Du Boulay et de Thou ont fait de toute cette affaire, dont Paris s'émut vivement. Ramus était alors occupé de travaux qui l'absorbaient tout entier: il publiait une nouvelle édition de ses Aristotelicce Animadversiones, ouvrage qui avait été condamné sous François Ier, et écrivait ses Leçons sur Us dialogues de Platon, sur la Rhétorique de Cicéron et sur les Institutions oratoires de Quintilien.

Il- fut violemment attaqué par les régents de l'Université, au sujet de sa critique de Quintilien. Galand l'accusa « de corrompre la jeunesse et de lui enseigner dans ses livres ineptes, avec le mépris de Quintilien, la présomption, l'insolence et tous les vices, l'égoïsme, l'avidité, toutes les hontes et toutes les trahisons. » Ramus ne répondit à toutes ces attaques que par un silence dédaigneux.

Pour l'atteindre plus sûrement, on s'y prit 'd'une autre manière. L'un des ennemis déclarés de Ramus, Jacques Charpentier, venait d'être nommé recteur. Il accusa le principal du

(1) Histoire de l'Education, p. 22.

(2' Bemonlrance «u conseil privé.

(3) Mémoires historiques sur le Pré aux Clercs.

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collège de Presles d'enfreindre les règlements universitaires sur les études, et ses professeurs, d'expliquer, dans le. cours de philosophie, non-seulement les ouvrages des philosophes, mais aussi ceux des poètes et des orateurs, système contraire aux statuts de V Université .

Bien que fondée sur des motifs puérils, cette affaire , à laquelle prirent part, à divers titres, les directeurs des Facultés, eût fini par avoir des conséquences graves pour le principal et pour quelques professeurs du collège de Presles, si le cardinal de Lorraine, l'ancien condisciple de Ramus, usant de son influence, n'était parvenu à faire voir que cette difficulté, débarrassée de toutes les mauvaises chicanes, se réduisait à presque rien. Un arrêt du 13 avril 1551 (1) mit fin à ce procès qui faisait beaucoup de bruit à Paris. Il était permis à Ramus d'adopter, dans son enseignement, la méthode qu'il jugeait la meilleure, pourvu qîi'il expliquât, aux Jœures ordinaires des classes, les auteurs prescrits par les règlements.

Le cardinal de Lorraine, indigné des misérables entraves par lesquelles les pédants universitaires s'efforçaient d'empêcher le progrès des lettres et de la philosophie, résolut d'en appeler à l'autorité du roi. Il partit pour Blois, où se trouvait alors la cour, et eut un long entretien avec Henri II, au sujet du dernier procès intenté à Ramus.

A la suite de cet entretien, le roi adressa lui-même à Ramus une lettre pleine d'encouragements et d'éloges, par laquelle il lui annonçait qu'il venait de créer en sa faveur, au Collège de France, une chaire d'éloquence et de philosophie, et qu'il l'autorisait à y continuer ses études, suivant le plan qu'il s'était tracé (2). '

On ne pouvait répondre d'une manière plus éclatante aux attaques et aux tracasseries dont on accablait le philosophe réformateur.

Le nouveau professeur royal ouvrit son cours au Collège de France, au mois d'août 1551. Le parlement, le clergé, l'Université, représentés par les plus distingués d'entre leurs membres, assistèrent à son discours d'ouverture. Cet imposant auditoire

(1) Dm Pjoulny, Histoire de l'Université.

(2) AVaddington, Ramus, sa vie, ses écrits, p. 79.

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était composé de deux mille personnes, appartenant à toutes les classes de la société.

Ramus commença son discours par un hommage de reconnaissance au roi Henri II et au cardinal de Lorraine.

« On m'a reproché comme une sorte de déshonneur, dit-il ensuite, d'être le fils d'un charbonnier. Il est vrai qu'après avoir vu prendre et saccager sa ville natale, mon grand-père, exilé de sa patrie, se lit charbonnier; mon père fut laboureur; j'ai moi-même été plus misérable qu'eux. Et voilà ce qui a donné lieu à je ne sais quel mauvais riche, sans aïeux et sans patrie, de me reprocher la pauvreté de mes nobles ancêtres. Mais je suis chrétien, et je n'ai jamais considéré la pauvreté comme un mal; je ne suis pas de ces péripatéticiens qui s'imaginent qu'on ne saurait faire de grandes choses si l'on n'a point de grandes richesses... O Dieu tout-puissant! ce petit-fils de charbonnier, ce fils de laboureur, cet homme accablé de tant de disgrâces, ne te demande pas des richesses qui lui seraient inutiles pour une profession dont les seuls instruments sont du papier, une plume et de l'encre; mais il te supplie de lui accorder pendant toute sa vie un esprit droit, un zèle et une persévérance qui ne se lassent jamais. »

Ramus pouvait, en effet, ne pas craindre la pauvreté, car sa tempérance était exemplaire. Il mangeait à peine à dîner, et passa "vingt années sans boire de vin •, il ne commença d'en boire que par ordre des médecins. Il se levait de grand matin, et étudiait tout le jour. Il garda le célibat avec une pureté qui ne fut pas même soupçonnée de quelque tache, et il évitait comme un poison les conversations malhonnêtes (1).

En 1552, Ramus passait pour avoir de la fortune. Nancel, son élève et son biographe, évalue son revenu à 2,000 livres tournois (environ 20,000 francs de nos jours). Mais le total de ses dépenses était à peu près égal à celui de ses recettes (2). Il entretenait douze écoliers, tous pris dans le Soissonnais, qui, à la vérité, lui servaient de lecteurs et de copistes. Il employa ses économies de plusieurs années à faire reconstruire son cher collège de Presles.

Ramus était un grand orateur. Il faisait son cours au Collège de France, dans l'après-midi, et sa leçon durait une heure. Il ne montait jamais en chaire sans l'avoir méditée à l'avance. Dans le débit de son discours, tout était étudié, le

(1) Banosius, VitaUami, p. 12.

(2) Nancel, Vita Rami, p. 57 et 58.

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geste, l'attitude, le jeu de la physionomie. Nancel, son disciple , raconte qu'il le surprit un jour, placé devant une glace , et s'essayant au débit d'une leçon. Dans sa chaire , il avait toujours près de lui un de ses élèves, chargé, soit de l'avertir, en le tirant par la robe, des fautes qui pouvaient lui échapper, soit de lui présenter successivement les livres dont il avait besoin pour faire les citations. En homme qui est trop éclairé pour croire qu'il ne saurait jamais faillir, non-seulement il écoutait volontiers les critiques, mais il priait même ses amis de lui en adresser, et ils n'y manquaient pas.

Il improvisait avec une facilité merveilleuse, non sur des choses frivoles, mais sur des sujets graves et élevés. Il était, de tous les hommes de son temps, celui qui se plaisait le moins aux conversations fades, aux jeux de mots, aux épigrammes.

Il était, dans son collège, d'une extrême sévérité. Nancel en convient, et ses ennemis prétendaient que tous ses subordonnés tremblaient en sa présence. Chaque soir, il faisait dans les classes une longue et dernière revue, distribuant l'éloge et le blâme, et faisant infliger sans miséricorde la peine du fouet aux élèves qui avaient commis des fautes graves.

Pour terminer sa journée, il se faisait faire quelque lecture, après son repas. Il avait de fréquentes insomnies causées, tantôt par le travail et les soucis, tantôt par les attaques et les insultes de ses ennemis. La lecture était le principal soulagement de ses souffrances morales.

Ramus avait, dans son langage et dans ses manières, quelque chose de noble et de fier, qui plaisait singulièrement, et qu'on ne trouvait pas aux autres professeurs du collège de France. « Ramus, disait Etienne Pasquier, en enseignant la jeunesse, *est un homme d'estat. »

M. Waddington, dans le livre qu'il a consacré au philosophe qui nous occupe (1), a fait, avec un remarquable talent d'analyse, une sorte de tableau historique de l'enseignement de Ramus au Collège de France, de 1551 à 1561. Il entre dans des détails qui, au double point de vue littéraire et philosophique, sont remplis d'intérêt, mais dans lesquels nous

(1) Ramus, sa vie et ses écrits, ch. iv.

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ne pourrions le suivre sans sortir des limites de cet ouvrage, avant tout scientifique.

Les plus violents ennemis de Ramus se trouvaient à la Sorbonne et dans l'Université. Ils avaient la faculté de l'inquiéter pour son collège de Presles, mais ils ne pouvaient rien contre le professeur royal du Collège de France, qui, poursuivant en toute liberté, dans sa chaire, l'exécution de son plan d'une réforme générale de tous les arts libéraux, désolait ses ennemis, sans paraître même songer à eux.

Après avoir appliqué la logique à l'éloquence, à l'histoire, à la poésie, Ramus, pour achever son œuvre, voulut l'appliquer aux sciences, et particulièrement aux mathématiques. Mais il lui fallait pour cela entreprendre de nouvelles études. A l'âge de quarante ans, il ne connaissait guère encore que les six premiers livres d'Euclide, qu'il avait commentés dix ans auparavant au collège de l'Ave-Maria. Il lui restait donc beaucoup à faire. Il a raconté lui-même ses pénibles travaux en ce genre.

« J'avais entrepris, dit-il, d'appliquer la logique aux quinze livres d'Euclide, et je me mis à l'œuvre. Là, malgré les savants commentaires de Pierre Mondovi, je trouvai tant de difficultés, qu'un jour, après avoir longtemps cherché une démonstration qui m'échappait, étant resté une heure immobile, je sentis dans les nerfs du col une sorte d'engourdissement. Je rejetai bien loin la règle et le compas, et je m'indignai contre les mathématiques, qui donnent tant de mal à ceux qui les étudient et qui les aiment. Mais bientôt j'eus honte de m'arrêter ainsi, et me relevant plus fort après ce faux pas, je dévorai le dixième livre et continuai l'étude des pyramides, des prismes, du cube, de la sphère, du cône, du cylindre. Une fois que j'eus franchi ces premiers écueils et enseigné les Éléments d'Euclide, je lus en entier les Sphériqucs de Théodore, les Cylindriques d'Archimede (1). »

Après avoir presque exclusivement appliqué jusque-là toutes ses facultés à la culture des lettres, commencer à plier son esprit, à l'âge de quarante ans, aux formes de raisonnement et au langage des mathématiques, c'est assurément un effort intellectuel que peu d'hommes seraient capables de soutenir. Mais cela ne doit point surprendre dans le philosophe et le savant qui, par ses longs travaux, fit triompher, dans les sciences, la liberté de penser, de parler et d'écrire, à une époque

(1) Discours De sua profesaiune.

RAM US

où, sous le joug pesant de la scolastique universitaire, la servitude de l'esprit était encore plus grande que celle du corps.

Jusqu'en 1561, Ramus avait été regardé comme un bon catholique. Il entendait la messe tous les jours, à six heures du matin, et obligeait les maîtres et les élèves boursiers à y assister. Cependant il devint, de bonne heure, suspect de protestantisme. Déjà, en 1552, le précepteur de la reine Elisabeth, Roger Asham, croyait qu'il était partisan de Luther, mais qu'il hésitait à se déclarer. Ce soupçon était fondé sur divers précédents. La Faculté de théologie avait condamné, en 1543, son livre contre Aristote, et il était qualifié d'athée, d'impie, d'académique, parce qu'il citait Platon, dont les disciples avaient quelquefois enseigné, sous des formes séduisantes, un scepticisme plus ou moins déguisé. On en était vënu, par une interprétation bizarre, à placer Aristote sous l'égide de la religion; Ramus, le grand adversaire d' Aristote, était, d'après cela, suspect d'hérésie, et les prédicateurs, dans les chaires catholiques, le traitaient de païen. On peut ajouter que les professeurs du Collège de France étaient, en majorité, protestants ou soupçonnés de l'être (1). On remarquait aussi qu'un grand nombre de disciples très-savants, sortis du collège de Ramus, avaient embrassé la religion réformée (2).

Mais on n'eut pas à recourir longtemps aux allusions et à l'équivoque pour déclarer Ramus protestant. Sa conversion ouverte au protestantisme date du Colloque de Poissy, tenu en septembre 1561. La réponse maladroite que le cardinal de Lorraine avait faite au discours de Théodore de Bèze détermina une foule de conversions au protestantisme, et la persécution en amena bien plus encore.

L'édit de janvier 1562, qui accordait aux protestants le libre exercice de leur culte, causa des transports de joie dans le collège de Presles. Avec ou sans le consentement de Ramus, les élèves coururent en foule à la chapelle , et s'empressèrent d'en ôter les images et les statues. Soit par accident, soit à dessein, plusieurs se trouvèrent brisées. Une dénonciation sur ce

(11 Wadilington, Ramus, sa vie et ses écrits, pngo 128. (2) Xnncel, Vita flami, p. 03.

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fait étant parvenue à l'autorité, le recteur de l'Université fut invité à ouvrir une enquête.

Mais ce n'était là qu'une affaire secondaire. L'édit relatif à la libre profession du culte protestant agitait vivement les esprits à la cour, au parlement, dans l'Université et parmi le peuple. Le massacre de Vassy fut le signal de la guerre civile. Ramus, chassé de Paris comme calviniste, partit avec un sauf-conduit de la reine mère. Il trouva un asile auprès de cette reine, dans le palais de Fontainebleau.

On mit à sa place, au collège de Presles, un bachelier en théologie, nommé Antoine Muldrac, qui fut confirmé en cette qualité, par un arrêt du parlement.

Dès que les ennemis de Ramus connurent le lieu de sa retraite, ils se rendirent à Fontainebleau, pour s'emparer de sa personne. Il n'évita la mort que par une fuite précipitée.

Il erra longtemps dans différentes contrées, s'éloignant des grandes routes, et a}rant recours à des déguisements, pour n'être point reconnu. Plusieurs personnes lui accordèrent, en ce temps d'épreuves, une généreuse hospitalité.

Le 10 mars 1563, la paix d'Amboise vint mettre un terme à la guerre civile. Ramus revint à Paris , et rentra dans son collège de Presles. Il reprit également son cours au Collège de France. Dans son discours de rentrée, il s'engagea formellement à se livrer entièrement à la science et à renoncer désormais à toute polémique.

Son goût pour les mathématiques ne s'était point affaibli, et il se remit à cette étude avec une ardeur nouvelle. Il correspondait avec quelques-uns des principaux géomètres de l'Europe. Par les renseignements qu'il avait ainsi obtenus, il s'était mis au courant de l'histoire de cette science, depuis les temps anciens. Il achetait, ou faisait copier et traduire à grands frais, des manuscrits; et il parvint à former ainsi une collection d'ouvrages de mathématiques qui n'était pas, dit M. Waddington, le moindre ornement de sa bibliothèque.

En 1565, une affaire assez vive eut lieu au Collège de France. Ramus, qui s'y trouva mêlé, s'attira un redoublement de haines, en sa qualité de professeur-doyen.

Le professeur de mathématiques, Paschal du Hamel, étant mort, il fallut lui choisir un successeur. Celui qu'on choisit était

RAM US

un certain Dampestre Cosel, Sicilien, qui n'entendait rien aux mathématiques, et ne savait parler ni le français ni le latin. Ram us lui proposa de faire une leçon publique sur Euclide. Mais àsapremière leçon, le malheureux Sicilien fittant de barbarismes, et des fautes de calcul si grossières, qu'il fut sifflé et bafoué par son auditoire. Intervint alors un arrêt du parlement, qui ordonnait à Dampestre de se soumettre à un examen. Se sentant incapable de subir une pareille épreuve, Dampestre vendit secrètement sa charge à Cbarpentier, ancien recteur de l'Université, mais fort ignorant en mathématiques. Seulement, c'était un esprit souple et adroit, fort exercé d'ailleurs, comme professeur de philosophie, au maniement de la parole.

Charpentier, confirmé dans son nouveau titre, obtint l'autorisation d'enseigner à la fois, au Collège de France, la philosophie et les mathématiques. Mais Ramus, qui tenait à la réputation du Collège de France, et qui voulait que l'enseignement des mathématiques y fût chose sérieuse, s'échauffa de nouveau et proposa d'obliger Charpentier à se soumettre à un examen. Je vous examinerai moi-même , répondit Charpentier. Le parlement fut encore saisi de l'affaire.

Cette fois, cependant, Ramus n'eut pas gain de cause. Sur la promesse que fit Charpentier, de se rendre, en trois mois, capable d'enseigner Euclide, il fut provisoirement admis comme professeur et dispensé d'examen.

Cette affaire excita contre Ramus des haines nouvelles et non moins ardentes que celles qui tant de fois déjà avaient troublé sa vie. On n'imaginerait que difficilement les invectives, les calomnies, les propos offensants et grossiers auxquels Charpentier et ses amis se livrèrent contre lui, dans des écrits imprimés. On allait jusqu'à faire des plaisanteries et des jeux de mots sur ses cheveux blancs.

De toutes les attaques, les plus dangereuses étaient celles qui avaient pour objet son changement de religion, parce qu'elles étaient de nature à soulever contre le professeur royal le fanatisme delà multitude. Ramus se vit forcé d'en appeler aux tribunaux des violences de Charpentier. Celui-ci, condamné à la prison, dut se rétracter.

Cette condamnation mit, pour quelque temps, un terme à la calomnie ; mais les haines n'en devinrent que plus ardentes. Plus

d'une fois Ramus manqua d'être assassiné (1). Lorsque la guerre civile éclata de nouveau, en septembre 1567, il eût été probablement massacré s'il n'eût pris le parti de se réfugier promptement à Saint-Denis, au milieu du camp du prince de Condé.

Par un arrêt du parlement, Ramus fut dépouillé de sa chaire ; mais elle lui fut rendue après la paix dite de Saint-Denis.

Le prince de Condé et l'amiral de Coligny, à la tête de l'armée, se dirigent vers la Lorraine. Ramus les suit. Il part ensuite pour l'Allemagne, où il arrive à travers mille dangers. Là on l'accueille avec beaucoup d'égards, et l'Electeur Palatin lui envoie son portrait.

Ramus donne à Heidelberg des leçons de mathématiques, mais s'il a des admirateurs, il rencontre aussi des adversaires; Un jour, les écoliers allemands, pour l'empêcher démonter dans sa chaire, en retirent le marchepied. Aussitôt, un Français, se plaçant à terre, sur ses genoux et sur ses mains, présente son dos pour marchepied au célèbre professeur, qui s'élance dans sa chaire et commence son discours.

La paix conclue vers la fin de mars 1568 permit à Ramus de revenir à Paris. Il reprit possession de son collège de Presles, dans lequel Antoine Muldrac s'était encore installé, en vertu de l'arrêt du parlement qui, en 1562, lui avait conféré le titre de principal. Sa chère bibliothèque avait été pillée ; il n'y retrouva que les rayons vides. Son manuscrit des Scolœ mathematicœ, seul, avait pu être soustrait aux pillards.

Ramus s'aperçut bientôt que Paris ne pourrait être encore pour lui un séjour paisible et sûr. Il demanda donc au roi un congé d'un an, qui lui fut accordé. Le roi lui confia la mission de visiter les principales académies de l'Europe.

Au mois d'août 1568 , Ramus se mit en route pour l'Allemagne, accompagné de ses deux disciples, Frédéric Reisner et Théophile Banosius, qui lui servaient de secrétaires. Ce ne fut pas sans péril qu'ils traversèrent la France, car ils furent plusieurs fois arrêtés. La mission dont Ramus avait été investi par Charles IX les tira heureusement d'affaire.

En Suisse et en Allemagne, Ramus, qu'on avait surnommé le Platon français, trouva partout la plus cordiale hospitalité. Il

(1) Nancel, Vita Kami. '

RAMUS 125

rencontrait, dans la plupart des villes où il s'arrêtait, soit des correspondants, soit d'anciens élèves. On donnait pour lui des banquets ; on le haranguait, on le traitait quelquefois comme un prince. On estimait et on admirait cet homme célèbre; mais les académies allemandes, qui ne goûtaient pas ses réformes, rejetaient ses offres de service. Celle de Strasbourg lui fit répondre qu'il ne pouvait être admis à enseigner dans son sein (1). A Heidelberg, l'électeur palatin, Frédéric III, le nomma à une chaire ; mais aussitôt le sénat et l'Université firent des remontrances. Le prince persista. De nouvelles remontrances lui furent adressées, et il rencontra de tous côtés une opposition plus vive. Frédéric III n'en tint aucun compte, et la première leçon de Ramus fut annoncée.

Deux partis s'étaient formés parmi les étudiants, l'un pour, l'autre contre Ramus. Au jour indiqué, le professeur arrive, et malgré le tumulte qui régnait dans la salle, il parvient à escalader la chaire. Mais à peine a-t-il commencé son discours, qu'il est interrompu par des sifflets, des huées et des trépignements. C'était au milieu d'un tumulte semblable qu'il avait autrefois commencé son cours de dialectique au collège de France, et il était parvenu à vaincre l'hostilité de ses auditeurs. Son indomptable caractère était resté le même, et les étudiants allemands ne lui paraissaient pas plus difficiles à réduire que les écoliers parisiens. Il fatigua, par son imperturbable sang-froid, les sifflets, les cris, les vociférations, et finit par se faire écouter. Sa péroraison, dit Banosius, fut si éloquente, que l'assemblée, après l'avoir écoutée dans un profond silence, éclata tout entière en applaudissements.

Ramus termina son cours sur Cicéron, au commencement de janvier 1570.

Après avoir quitté Heidelberg, il alla visiter Francfort, Nuremberg, Augsbourg, etc. Au commencement de juin, il arriva à Genève, où il fut bien accueilli. Il y fit des leçons publiques de littérature. Il alla ensuite à Lausanne, d'où il partit pour revenir à Paris.

Pendant l'absence de Ramus, Charles IX avait rendu un édit portant « que tous ceux qui enseignent ou enseigneront, ou

(1) Waddington, I\ainus, sa vie et ses écrits, page 196.

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feront lectures, soit en escholes privées ou publiques en l'Université... même ceux qui ont fonctions et gages de Sa Majesté pour faire lecture et exercice public, seront de la religion catholique et romaine ». Le chancelier de l'Hospital refusa d'apposer le sceau royal à cet édit. Bientôt même, devenu suspect de protestantisme, l'illustre magistrat dut remettre les sceaux au roi et se retirer. Le parlement enjoignit à l'Université, par un arrêt, de pourvoir au remplacement de ceux de ses membres, régents, principaux, etc., mesme lecteurs du roi/, qui appartenaient à la religion réformée.

Ram us, de retour à Paris, trouva donc sa place occupée, tant au collège de Presles qu'au Collège de France. Il ne pouvait plus compter sur Tappui du cardinal de Lorraine, dont il avait à jamais perdu la protection et l'amitié, par sa conversion à la religion nouvelle. Il eût voulu pouvoir obtenir une chaire à Genève, et se retirer dans cette ville; mais Théodore deBèze.le chef protestant, qu'il fit sonder sur ce point, déclina ses offres. On ne voulait point admettre, dans l'Académie de Genève, un professeur qui s'était déclaré l'irréconciliable ennemi d'Aristote.

Catherine de Médicis fut touchée du sort de Ramus. Elle ne pouvait lui faire rendre sa chaire ni son collège ; mais elle obtint du conseil du roi que Ramus conservât ses titres et ses traitements. En considération de ses longs services, on doubla même son traitement de professeur au Collège de France.

A demi couvert par la protection de la reine mère, Ramus se disposait à reprendre non la parole, mais la plume; il préparait la rédaction de ses cours, qu'il voulait publier en français, lorsqu'une mort des plus horribles vint trancher brusquement sa carrière.

Ce fut, comme on le sait, clans la nuit du 24 au 25 août 1572, qu'une main royale donna le signal de l'épouvantable massacre de la Saint -Barthélémy. Ramus demeurait au collège de Presles, ainsi que Banosius, son élève et son secrétaire.

Le mardi 26 août, à la fin du second jour du massacre, des assassins, conduits par deux hommes, dont l'un était tailleur et l'autre sergent, pénètrent violemment dans le collège de Presles, après en avoir forcé l'entrée, et ils se mettent à fouiller partout, depuis les caves jusqu'aux greniers. Ces hommes étaient évidemment des assassins à gages ; car ils ne pouvaient

RAMUS

avoir jamais eu rien â démêler avec Ramus. Dès que Ramus entend retentir des menaces de mort, il comprend que c'est à lui qu'elles s'adressent, et qu'il touche à ses derniers moments. Il monte au cinquième étage, se renferme dans son petit cabinet de travail, et là, prosterné devant Dieu, il attend le moment fatal, dans un recueillement religieux.

Il n'attendit pas longtemps. Sur quelques indications qui lui avaient été données, la bande de sicaires monte au cinquième étage, découvre la retraite du philosophe et enfonce la porte du cabinet. Ramus, qui était à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel, au moment où les assassins se précipitent vers lui, se lève aussitôt, pour leur parler. On lui laisse quelques instants pour recommander son âme à Dieu, et il prononee ces paroles :

« 0 mon Dieu, j'ai péché contre toi; j'ai fait le mal en ta présence, tes jugements sont justice et vérité. Aie pitié de moi, et pardonne à ces malheureux : ils ne savent ce qu'ils font. »

Il n'en put dire davantage. L'un déchargea sur sa tête une arquebuse dont les balles allèrent se loger dans la muraille; un autre lui passa son épée au travers du corps. Le sang coulait en abondance, cependant Ramus respirait encore. Alors, pour l'achever plus promptement, on le précipite par la fenêtre, de la hauteur du cinquième étage. Le corps rencontre un toit dans sa chute, il rebondit et va tomber, palpitant, dans la cour du collège. Le sang et les entrailles se sont répandus, cependant le cœur n'a pas cessé de battre ; Ramus respire encore. On outrage ce corps sanglant ; on l'attache, par les pieds avec une corde, et on le traîne à travers les rues jusqu'à la Seine, où on le précipite.

Quelques passants, ayant aperçu le cadavre qui surnageait près du pont Saint-Michel, le firent ramener sur le rivage, par des bateliers. Etait-ce pour le voir seulement ou pour lui faire donner la sépulture? On l'ignore.

Charpentier fui soupçonné d'avoir soudoyé les assassins.

« La bassesse de sa haine, comme le cynisme de ses paroles, donnent à cette conjecture, dit M. Tliéry, le poids d'une affreuse vérité (1). » « Ramus, dit Montucla, périt presque de la main de Charpentier, son

(1) A. -F. Théry, Histoire de l'éducation, t. II, p. 55.

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confrère et son ennemi. Au reste, son sang rejaillit sur lu postérité du coupable, car le fils de ce barbare professeur mourut quelques années après sur un échafaud, comme complice d'une conspiration contre Henri IV (1). »

M. Waddington prouve, dans son ouvrage, que les assassins de Ramus avaient été envoyés et soudoyés par Charpentier.

En rassemblant les traits épars tracés par Théophile Banosius, Nancel, Freigius, disciples du philosophe, on peut se faire une idée très-nette de la personne de Ramus. Il était d'une taille élevée , et sa physionomie était belle. Il avait la tête grosse, le front large, le nez aquilin, les yeux noirs et vifs, le visage brun pâle et d'une beauté mâle, la barbe et les cheveux noirs. Sa bouche, tantôt souriante, tantôt sévère, avait une grâce peu commune ; sa voix était, tout à la fois, douce et grave. Dans ses manières comme dans ses vêtements on remarquait une simplicité qui , bien qu'austère, n'excluait pas l'élégance. Tous ses mouvements étaient ceux d'un homme de distinction. Il portait la tête haute. Sa démarche était noble, et lorsqu'il prenait la parole, il s'exprimait avec la grâce et l'urbanité d'un seigneur, comme dit Brantôme.

« Fils aimant, dit M. Ch. Desmaze, lorsqu'il ne pouvait aller voir sa mère, dans le Vermandois, il la faisait venir à Paris. Il nourrit, dans sa vieillesse, son oncle Charpentier, qui lui avait fourni lesmoyens de quitter le village de Cus (2). »

Par son testament, dont M. Waddington donne le texte, Ramus instituait une chaire de mathématiques dans l'un des collèges de l'Université, celui du collège de Maître Gervais. Une des conditions fondamentales de cette fondation était que, tous les trois ans, on mettrait la chaire au concours. La chaire fondée par Ramus fut longtemps occupée, pendant le siècle suivant, par Roberval. La suppression du collège de Maître G errais la fit vaquer pendant bien des années. On la rétablit ensuite, et le géomètre Mauduit l'occupa avec honneur.

On trouve la liste des ouvrages de Ramus dans les Mémoires pour servir à l'histoire de la république des lettres dit père Niceron (3). Us ont presque tous pour objet la grammaire, la rhétorique, la logique et les arts libéraux.

(1) Histoire dis Mathématiques, pfcrt. III, liv. ni.

(2) Humus, professeur au culléije de France. Paris, 1854. In-12, page 102.

(3) Tomes XIII et XX.

c a un AN

JÉRÔME CARDAN

Jérôme Cardan fut l'un des plus grands et des plus étranges esprits de son siècle. Dans ses volumineux ouvrages, qui ne forment pas moins de dix volumes in-folio, et où il aborde les diverses branches des connaissances humaines, philosophie, histoire naturelle, médecine, physique, arithmétique, géométrie, astronomie, grammaire, dialectique, éloquence, etc., on rencontre souvent des remarques justes, profondes, originales, et même des traits de génie, mêlés aux plus singulières réflexions. Il est vrai qu'il puisa largement aux sources de l'antiquité grecque et latine, et qu'il mit à contribution Aristote, Théophraste, Hippocrate, Pline, Dioscoride, Cicéron, Sénèque, Celse et Vitruve ; mais sa fécondité n'en paraît pas moins extraordinaire, surtout quand on considère qu'il fut toujours extrêmement pauvre, et que sa vie fut traversée par mille dégoûts et par des chagrins affreux qui ne lui laissaient qu'à de rares intervalles une entière liberté d'esprit. C'est ainsi que l'on peut, d'ailleurs, s'expliquer quelques singularités dont on l'accuse. Scaliger, son contemporain, dit « qu'en certaines choses Cardan paraissait au-dessus de l'intelligence humaine, et en plusieurs autres, au-dessous de celle des enfants (1). » Le récit de l'histoire de sa vie éclair-

(1) <c Qui in quibusdem interdum plus homine sapere, in pluribus minus pueri» intelligere, videbatur. »

T. III

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cira et fera apprécier à leur véritable point de vue les aberrations qu'on lui reproche.

Ce récit peut être fait avec une grande exactitude, grâce à un de ses livres : Hieronymi Cardani Mediolanensis de propria vita, véritable autobiographie de l'auteur, comme on dit de nosjours. Une traduction française de cet ouvrage de Cardan serait d'un immense intérêt pour l'histoire des sciences, et nous ne nous expliquons pas qu'elle n'ait jamais été faite. Ce serait dépasser les limites que nous assignons, dans cet ouvrage, à chaque biographie de savant, que de donner une traduction littérale du Propria Vita. Nous nous contenterons de prendre ce livre pour guide, comme le document le plus exact qui existe sur le savant Milanais.

Jérôme Cardan était fils d'un avocat ou jurisconsulte de Milan, nommé Facio Cardan et de Claire Micheria. Ils n'étaient pas mariés, et Jérôme naquit d'une liaison illégitime. Il n'avoue nulle part cette circonstance, mais il la laisse entendre. Il a appris, dit-il, que sa mère, étant enceinte, essaya, mais en vain, de provoquer un avortement, au moyen de certains remèdes (1).

Si ces remèdes n'exercèrent pas sur le système organique de l'enfant une influence fâcheuse, comme il serait permis de le supposer, ils durent, du moins, agir fortement sur la mère. Ses couches furent, en effet, extrêmement laborieuses, et durèrent trois jours. Elles se firent à Pavie, où Micheria s'était rendue pour les cacher; et ce fut là que naquit Jérôme Cardan. Il avait été, pour ainsi dire, arraché du sein de sa mère.

En venant au monde, il était comme mort, quoiqu'il eût déjà la tête couverte de cheveux noirs et fins. On ne parvint à le ranimer qu'en le plongeant dans un bain de vin chaud (2).

(1) « Tentatis, ut audivi, abortivis medicainentis frustra, oitus sum. » (De propria vita, cap. ii.)

(2) « Natus tanquam mortnus, cum capillis uigris et crispis, recreatus balneo •fini calidi quod alteri potuit esse pernitiosuni. *

JÉRÔME CARDAN

Cardan a lui-même donné lieu à une légère incertitude sur l'époque de sa naissance, en assignant deux dates différentes, l'une dans l'ouvrage de Propria Vita, l'autre, dans le traité de Utilitate ex adversis capienda. Bayle a résolu cette difficulté, et fixé pour date précise le 24 septembre 1501.

Facio Cardan, père de Jérôme, était un homme très-instruit et particulièroment versé dans les mathématiques. Il avait pour amis des hommes qui partageaient ses goûts scientifiques, entre autres, le sénateur J. Angelo Salvatico, le même qui découvrit les propriétés de la spirale , avant que les livres d'Archimède eussent encore été publiés en Occident (1). Cette similitude de goûts et d'études avec un homme qui devait avoir le génie des mathématiques confirme cette opinion que Facio Cardan était lui-même un habile géomètre.

Micheria, la mère de Cardan, était dévote et colère, mais douée d'une mémoire et d'une force d'esprit qui ne permettent pas de la comparer à une femme ordinaire. Elle n'éprouva jamais pour son fils qu'une affection médiocre et peu constante.

Si l'on veut expliquer la nature exceptionnelle d'un homme illustre, dont le caractère et la conduite ont présenté les plus singuliers contrastes , il faut bien connaître les mœurs, l'esprit, la manière de vivre de ses parents, les circonstances principales qui ont accompagné ou suivi sa naissance , les soins qu'il a reçus de sa nourrice, et cette éducation première dont les impressions trop souvent négligées ou mal observées agissent physiquement et moralement sur la vie entière. Cardan, médecin et physiologiste, le savait parfaitement; voilà pourquoi, dans les premiers chapitres de son livre, il insiste beaucoup sur sa naissance, sur ses parents, etc.

Il ne fut pas allaité par sa mère. On lui donna une nourrice, qui l'emporta à Moragi, ferme ou métairie située à deux lieues de Milan.

Il avait quatre ans lorsqu'on le rendit à sa mère. Une sœu: de sa mère, nommée Marguerite, vivait avec elle. Les deux femmes le traitèrent assez durement. On ne se faisait. pas faute de le battre cruellement, et plus d'une fois, ces violences

(1) • Is enim est qui Archimedis coclilcara invenit, nuudum vuljjatis Arcliimedi libris. • (De Propria Vita, p. S.)

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mirent sa vie en danger. Ce ne fut que quand il eut atteint l'âge de sept ans qu'on cessa de le battre; mais on ne le traita pas pour cela avec plus de douceur. Il n'y eut pour lui de changé que le genre d'infortune ; au fond, son malheureux sort resta le même. Son père et sa mère ne vivaient pas encore ensemble.

Unis, malgré eux, par un enfant auquel ils devaient tous leurs soins, Facio et Micheria comprirent enfin qu'une habitation commune était, à tous égards, ce qui convenait le mieux à leur situation. Ils louèrent donc une maison, où ils allèrent demeurer tous ensemble, Facio Cardan, Micheria, sa sœur Marguerite et le jeune Jérôme.

A partir de ce moment, Jérôme, obligé de suivre toujours son père, passa tout à coup, d'une vie molle et inactive, à un exercice beaucoup plus fatigant que ne le comportaient une complexion délicate et un âge encore tendre. Facio aimait mieux se faire suivre de son fils que de l'abandonner à la sollicitude suspecte de la mère et de la tante.

Au commencement de sa huitième année, il fut pris d'une dyssenterie, accompagnée de fièvre, qui le mit aux portes du tombeau. Après sa convalescence, il fut dispensé d'accompagner son père.

« Mais, ajoute-t-il, la colère de Junon n'était pas encore satisfaite (l), et je n'étais pas encore entièrement rétabli, lorsque je tombai du haut d'une échelle, tenant à la main un marteau, avec lequel je me frappai au coté gauche du front. La blessure était grave, l'os fracturé. A l'âge de soixante-quatorze ans, j'en porte encore la cicatrice. »

Il était à peine guéri, lorsqu'un jour, étant assis devant la maison de son père, une pierre, se détachant de la corniche d'une maison voisine très-élevée, tomba sur lui, et le blessa à la tête.

Il entrait dans sa dixième année, lorsque son père quitta cette maison funeste, et en loua une autre dans la même rue, où il alla se loger, avec sa famille.

Son père l'obligeait toujours, malgré son jeune âge, à le suivre partout. Il fut traité, un peu plus tard, avec plus de dou-

(1) « Secl nondùm exsatiata ira Junonis. »

ceur, car Facio avait pris auprès de lui deux petits neveux, qui vinrent, l'un après l'autre, alléger la servitude de Jérôme, en la partageant (1).

Jérôme avait seize ans lorsque son père déménagea encore, pour aller habiter la maison d'un de ses parents, Alexandre Cardan.

Cependant le jeune homme était arrivé au moment de choisir une carrière. On l'envoya, comme étudiant, à l'Université de Pavie. Il n'avait eu jusque-là d'autre instituteur que son père, et c'était en conversant en latin avec lui qu'il avait appris cette langue. Facio lui avait enseigné, de la même manière, les éléments de l'arithmétique, de la géométrie et surtout de l'astrologie (2).

Lorsque Jérôme Cardan se plaint des grandes fatigues que son père l'obligeait à supporter, en le menant avec lui, comme un esclave , il ne songe point que de là surtout dépendaient son éducation et son 'instruction. Le respect qu'il doit à sa mère ne lui permet point de dire tout le mal qu'il en pense ; mais il en dit assez pour faire entendre qu'elle n'avait au-cune des qualités nécessaires pour bien élever un enfant. Jérôme Cardan se loue beaucoup, au contraire, de la bonne éducation qu'il reçut de son père, et il attribue à ses excellentes leçons les rapides progrès qu'il fit dans les sciences.

« 0 mon père, dit-il, mes yeux se remplissent de larmes toutes les fois que l'extrême bonté que tu avais pour moi se réveille dans mon âme! Mais, autant que je le pourrai, je m'acquitterai de ma profonde reconnaissance envers toi, 6 mon père, qui me prodiguas toujours ta tendresse et tes soins. Tant que ces pages seront lues, ton nom et tes vertus seront célébrés; car tu fus d'une constance admirable et un véritable saint dans l'accomplissement de tes devoirs paternels (3). »

On peut juger par ce passage et par d'autres que nous cite-

(1) «. Longe tamen melius mecùm egit, nam nepotes duos intérim, unum post alium habuit, quorum servitute levior tanto mea l'acta est. » (De Vita proi>ria, cap. iv.)

(2) n Intérim me pater docuit, loqucndo latinam linguam, et aritbmeticaî, geometria; atque astrologix rudimenta. » (De Ulililate ex adeersis capienda, p. 348 )

(3) « Lacryma; eooriunturmibi, cum illius in me benevolontium mente revolvo. Sed satisfaciam, pater, quoad potero, meritis tuis, pietatique tuas. Et donec ebarta) hase legentur, nomon tuum ac virtus celebrabitur. Fuisti enim incorruptus ad omnia mimera, verequo sanctus. » (De Ulilitate ex adversis capienda, lib. III, cap. il.)

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rons, qu'au fond Cardan, malgré les bizarreries passagères de son humeur, avait un cœur excellent. Il avait aussi un esprit vif et pénétrant. Etudiant à l'Université de Pavie, il disputa publiquement sur l'arithmétique et la géométrie, et pendant quelques jours, il fit des leçons sur Euclide, à la place de Frère Romulo Servita; il suppléa ensuite, dans son cours de dialectique, un certain Pandulfe, médecin.

En 1523, une épidémie ravageait Milan. Notre jeune étudiant vint y voir son père, qu'il trouva mourant, mais qui, plus inquiet pour son fils que pour lui-même, et d'ailleurs charmé de ses succès, lui ordonna de partir immédiatement pour Padoue, afin d'y terminer ses études.

Ce fut là que, bientôt après, il reçut la triste nouvelle de la mort de son père. Il avait obtenu, en 1524, le grade de maître ès arts. Vers la fin de l'année suivante, il obtint son diplôme de docteur en médecine.

Jérôme Cardan, malgré sa jeunesse, fut nommé recteur de l'académie de Padoue; mais il ne conserva pas cette place plus d'un an. Comme son père ne lui avait rien laissé, il ne pouvait avoir d'autres moyens d'existence que ceux qu'il parviendrait à se créer par son travail. Un de ses amis, François Bonnefoi, médecin de Padoue, lui conseilla d'aller s'établir, pour exercer la médecine, dans la petite ville de Sacco. Il lui fournit même les moyens de faire les frais de son premier établissement.

Jérôme Cardan passa six ans à Sacco, occupé tout à la fois à poursuivre ses études et à traiter des malades. Il n'avait pu songer à s'établir à Milan, sa ville natale à une époque où elle était en proie aux maux de la guerre. Mais en 1530, les fureurs de la guerre s'étant un peu calmées, il revint à Milan. Il avait alors vingt-neuf ans.

Il ne rencontra que de la défaveur dans sa patrie. Voulant se faire agréger au corps des médecins de la ville, il se présenta et fut repoussé. Il y avait en lui une tache originelle qu'on ne pouvait lui pardonner : c'était sa naissance. Mais est-il juste, quand il s'agit de distribuer des titres et des emplois, de considérer dans les hommes autre chose que la valeur personnelle, c'est-à-dire le caractère, les mœurs, la conduite et les talents ?

JÉRÔME CARDAN

D'un autre côté, sa mère, qui demeurait toujours à Milan, était triste, morose et difficile à -vivre. Quand il vit que les déceptions et les déboires étaient tout ce que son pays natal avait à lui offrir, il résolut de retourner dans la petite ville de Sacco, où il avait déjà vécu six ans.

Il partit donc, sans que sa mère eût fait le moindre effort pour le retenir.

Il revenait dans sa petite ville, atteint d'une de ces affections de poitrine qui sont presque toujours mortelles. Il était pale, amaigri, épuisé par toutes les souffrances physiques -et morales dont il était accablé. Contre toute attente, un vomissement, qui fit sans doute ouvrir quelque abcès dans la poitrine, provoqua dans son économie une révolution heureuse ; si bien que, vers la fin de sa trente et unième année, il se trouva radicalement guéri, et de sa maladie de poitrine et d'une impuissance qui l'avait toujours tourmenté.

C'est alors qu'il se maria. Il épousa Lucia Bandarini, de Sacco. C'était un mariage d'amour, car Lucia et Cardan étaient aussi pauvres l'un que l'autre.

Jérôme Cardan raconte, dans le vingt-sixième chapitre de son ouvrage de Propria Vita, dans quelle circonstance , assez bizarre, ce mariage fut contracté.

« Pendant une nuit, dit-il, il me sembla que j'étais transporté dans un délicieux jardin orné de fleurs, rempli de fruits de toute espèce et extrêmement beau. On y respirait un air pur et suave. Dans ce songe, une jeune fille vêtue de blanc m'apparut. »

Peu de jours après, passant dans une rue de Sacco, il rencontra une jeune fille vêtue de blanc, et parfaitement semblable à celle qu'il avait vue en songe. Il en devint éperdument amoureux. C'était la fille d'Altobelli Bandarini, commissaire, ou agent de recrutement, pour l'armée vénitienne (1).

Un an après, il quittait Sacco, pour aller demeurer à Gallerato, où il passa dix-neuf mois. Là, il recouvra entièrement la santé. Mais il se trouva en même temps dans un dénû-

(1) « Tribunii9 collector militis Venetœ in ngro Tntavino. »

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ment absolu. « Je cessai d'être pauvre, dit-il, car je manquai de tout (1). »

Il nous raconte, dans le vingt-cinquième chapitre de son ouvrage, que pendant les dix mois qu'il passa à Gallerato , il ne gagnait même pas de quoi subvenir à l'entretien de sa maison. La fortune, au jeu, lui ayant été contraire, il mit en gage les bijoux de sa femme, son mobilier, ses ustensiles.

« Il est vraiment étonnant, ajoute-t-il, que j'aie pu être dépourvu à ce point de tout secours, il est plus étonnant encore que, manquant de tout, je n'aie ni mendié, ni rien fait, ni rien médité d'indigne de mes ancêtres, non pius que de mon courage, de ma valeur personnelle, ou des titres et des marques de distinction dont j'avais été antérieurement honoré. »

Il retourna à Milan, où, par l'humanité des administrateurs du grand hôpital, et la protection de l'archevêque Philippe Archinto, il obtint une chaire de mathématiques. Il avait alors trente-trois ans.

Deux ans après, on lui proposa une chaire de médecine à Pavie. Il la refusa, car le traitement attaché à cette chaire ne lui aurait pas donné les moyens de vivre.

Dans la même année, le pape Paul III le fit inviter à se rendre à Plaisance. Il déclina encore cette offre, ainsi que plusieurs autres.

Il se présenta de nouveau, l'année suivante, au corps des médecins de Milan ; mais il fut repoussé une fois de plus. Ce ne fut qu'en 1539 qu'il parvint , après deux années de sollicitations, à se faire agréger à ce corps difficile. A la vérité, deux hommes éminents, Stondrati et Francisco Cruccio, l'avaient puissamment appuyé. Depuis quatre ans déjà, grâce à la protection du bon archevêque Archinto, on l'avait autorisé à exercer la médecine à Milan.

A quoi pensait donc la corporation des médecins milanais, qui repoussait avec tant d'obstination un professeur déjà en possession d'une haute renommée? C'était là un effet des préjugés et des vieilles routines des corporations de la Renaissance, qui, par leur opiniâtreté, ont si longtemps retardé le développement des sciences et des arts.

(1) « Desii pnuper esse, nam nil mihi relictum est. » (De Propria Vita, p. 14.)

JEROME CARDAN

Nous trouvons, dans le seizième chapitre de l'ouvrage de Cardan, de Propria Vita, quelques explications sur son genre de vie à cette époque. Pendant une période de quinze années consécutives, il n'a pas voulu, nous dit-il, jouir complètement des avantages attachés à son titre de médecin. Mais pourra-t-on demander, alors, quelles étaient ses ressources? Donnait-il des leçons particulières? — Non. — Recevait-il des dons? — Pas davantage; et d'ailleurs, s'il eût trouvé une personne qui voulût lui faire des cadeaux , il n'eût pu les accepter sans rougir. Que faisait-il donc? Il composait des almanachs à l'usage des écoles, et il donnait sur cette matière des leçons publiques. Il recueillait çà et là quelques petits bénéfices comme médecin. Dans la même maison, il traitait une à une, presque toutes les personnes, jusqu'aux domestiques, et les petites rétributions, en s'ajoutant les unes aux autres, rendaient les visites assez lucratives ; il vendait des consultations; il était à l'affût des événements, des cas fortuits , des accidents que le hasard pouvait lui offrir; enfin, il s'abstenait absolument de toute dépense de luxe pour sa mise. C'est ainsi qu'il supportait, nous dit-il, la mauvaise fortune.

Cardan publia bientôt une suite de traités, qui lui donnèrent un rang distingué dans le monde savant : en 1539, De Numerorum proprietatïbus liber; Practica aritlimeticœ generalis; Computus minor; en 1545, Ars magna, site de regulis algelricis; en 1550, de Snbtilitate. Ce dernier est, comme nous le verrons, le plus important de tous ses ouvrages.

La période pendant laquelle il publia ces livres fut la plus brillante de la vie de Cardan. Par son Ars magna, il s'était placé au rang des plus habiles mathématiciens de l'Europe, et pendant quelque temps, il parut diriger le mouvement scientifique.

Son nom acquit dès lors une grande célébrité. Des propositions avantageuses lui étaient faites, de divers côtés, par des hommes éminents, mais il ne les acceptait pas, dans la crainte « de quitter le certain pour l'incertain (1). »

En 1546, Vésale lui offrit une pension annuelle de huit cents écus, au nom du roi de Danemark, qui s'engageait, en outre, à pourvoir à tous les frais de son entretien^ s'il vou-

(1) <c Certa pro inccrtis derelinquam. i

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lait aller s'établir à Copenhague. Cardan refusa, à cause de l'àpreté du climat du Nord, et aussi parce que, la religion du Danemark étant différente de celle de son pays, il aurait pu s'y -voir mal accueilli ou contraint d'abandonner le culte de ses pères. Il aima mieux, demeurer à Milan que de s'expatrier, bien qu'on ne fût pas très-exact à lui payer ses honoraires.

Cependant, au mois de février 1552, il accepta de se rendre en Ecosse, pour traiter l'archevêque Hamilton, primat du royaume, atteint, depuis six ans, d'une maladie que n'avaient pu guérir ni les médecins de l'empereur d'Allemagne, ni ceux du roi de France. Cardan fut assez heureux pour guérir l'archevêque , et il en fut magnifiquement récompensé. On lui fit les offres les plus brillantes pour le retenir en Ecosse, mais il préféra retourner en Italie.

Après une absence de près d'une année, il revint à Milan, où il demeura jusqu'en 1549. Plusieurs princes firent, à cette époque, des instances pour l'attirer auprès d'eux. Mais il se refusait toujours à quitter l'Italie. Il accepta une chaire de mathématiques qui lui fut offerte à Pavie, et qu'il occupa jusqu'en 1562.

A cette dernière date, il quitte Pavie, et se rend à Bologne, où il est appelé. Là, il continue à professer jusqu'en 1570. Mais un désagréable incident lui arrive. Toujours aux prises avec la pauvreté, il avait souscrit une lettre de change de dixhuit cents écus, qu'il ne put payer à l'échéance. Son créancier le fit mettre en prison, et sa détention dura trois mois.

Dès qu'il eut recouvré sa liberté, il quitta Bologne, et vers la fin de l'année, il se rendit à Rome. Il y fut agrégé au collège des médecins et reçut une pension du pape Grégoire XIII ; ce qui prouve que son emprisonnement à Bologne n'avait eu aucune cause déshonorante.

A cette époque, Cardan était déjà vieux; il avait près de soixante-dix ans, et la mauvaise fortune n'avait qu'à de rares intervalles cessé de le poursuivre. Les connaissances qu'il croyait avoir en astrologie l'avaient induit en une erreur assez singulière. Il avait conjecturé qu'il ne dépasserait pas l'âge de quarante-cinq ans. Dans cette pensée, il avait négligé de profiter des occasions favorables, à l'époque où la fortune

commençait à lui sourire. Mais il arriva que la quarante-cinquième année de son âge, qu'il avait jugée devoir être la dernière de sa vie, fut précisément celle où il commença véritablement à vivre. Alors la nature, l'oubli des maux et des soucis, tout le portait aux plaisirs. Le matin , soit à Milan , soit àPavie, après avoir fait son cours, il partait pour aller se promener à l'ombre, hors de la ville. Il dînait, il se livrait à la lecture ou au plaisir de la pèche, auprès d'un bois de saules ; ou bien il allait parcourir les forêts voisines. Là il étudiait , il écrivait, et ne songeait que vers le soir à rentrer chez lui. Ainsi se passèrent six années qui furent les plus douces de sa vie.

Mais ces heureux moments ne furent qu'un éclair dans l'existence du pbilosophe italien. Il retomba bientôt dans les plus tristes embarras et les plus amères préoccupations. Quand on lit le dixième chapitre du Propria, Viéa, on croirait parcourir quelques pages des Confessions de Rousseau, si Jean-Jacques eût écrit en latin de la Renaissance.

« Qu'importent les biens, les honneurs, le faste, les importunes voluptés! Ma position présente est désespérée; je suis perdu. Les peines, les chagrins, les obstacles de toute nature ont grandi et se sont étendus pour moi, ainsi qu'on voit dans la plaine s'étendre, en tous sens, l'ombre d'un arbre. »

Il ne lui reste, ajoute-t-il, d'autre consolation que la mort.

A quelle cause atttribuer ce désespoir et les impressions funestes de son âme désolée? Hélas! cette cause était affreuse.

Nous avons dit qu'il avait épousé, à Sacco , en 1532, la fille d'Altobelli Bandarini. Après quinze années d'une union heureuse, sa femme mourut, lui laissant deux fils et une fille. Sa fille ne lui donna jamais aucun sujet de chagrin; elle épousa un homme riche et distingué ; mais il en fut autrement de son fils aîné.

Jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, on n'avait eu rien de grave à reprocher à ce jeune homme. A cet âge, il devint amoureux d'une jeune fille sans mœurs, et il fit la folie de l'épouser. Il fut bientôt en état d'apprécier la triste moralité de la femme à laquelle il avait associé sa destinée, et il fut pris alors d'un véritable désespoir. Il aurait dû abandonner sur-le-champ une

MO

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indigne compagne, ou demander aux tribunaux sa séparation. Son égarement le porta à recourir au crime. Sa femme était en couches, et il connaisait la honteuse origine de sa grossesse. Aveuglé par le ressentiment, et perdant toute conscience morale, il tenta d'empoisonner cette malheureuse femme, ou du moins il fut accusé de cette action criminelle. A la suite de dénonciations anonymes, le fils de Cardan fut arrêté. Condamné à mort, il fut décapité dans sa prison, malgré les circonstances qui auraient pu peut-être déterminer les juges à ne pas prononcer une si terrible sentence.

Le malheureux père ne se consola jamais de cet événement horrible. Il croyait que c'était pour le faire mourir lui-même, ou le rendre fou par l'excès du chagrin, que les juges avaient condamné son fils, et il prétend que certains d'entre eux l'avaient avoué. Aucun de ces malheurs n'arriva, ajoute-t-il : il conserva la vie et la raison, mais peu s'en fallut qu'il ne devînt insensé.

Cardan ne croyait pas son fils coupable de la tentative d'empoisonnement dont il était accusé. Il avait préparé une défense, mais il ne fut pas admis à la présenter auxjuges. Il citait le fils naturel d'un notaire qui, accusé et convaincu d'avoir empoisonné ses deux sœurs, filles légitimes, afin de rester seul héritier de son père, ne fut cependant condamné qu'aux galères.

« Imaginez, disait-il, un jeune homme irrité, s'efforçant de lutter contre tant de causes physiques et morales de tourment; trompé, déshonoré, couvert d'opprobre par une femme qu'il a épousée sans dot, à l'insu et contre la volonté de son père, que feriez-vous en pareil cas ? Etc. »

Après cet événement affreux, la situation de Cardan fut intolérable. Il ne pouvait être maintenu avec honneur dans sa chaire, ni être destitué ouvertement pour ce motif. Devenu l'objet du mépris ou de la commisération de ses concitoyens, il allait, marchant devant lui, dans la campagne, sans se rendre compte de rien. Sa présence était désormais pénible à ses amis, et il évitait de les rencontrer. Il ne savait de quel côté porter ses pas.

A ces tourments vint bientôt se joindre la conduite infâme et criminelle, ou plutôt la démence de son second fils. « Je

JÉRÔME CARDAN

fus plus d'une fois contraint, dit-il, de le faire arrêter, de le repousser violemment, de l'exclure de mon héritage. » Ses malheurs étaient au comble.

Il ne pouvait demeurer plus longtemps à Milan. Il résigna sa place, quitta sa patrie et se retira à Rome, où il reprit la composition de ses ouvrages scientifiques.

C'est à Rome qu'il écrivit, à l'âge de soixante-quatorze ans, ce traité de Propria Vita, qui devait fournir ample matière à ses biographes.

Cet homme, aussi extraordinaire par ses malheurs que par son génie, mourut à Rome, en 1576. Telle est, du moins, la date que porte son testament; mais rien ne prouve qu'il n'ait pas vécu quelques années encore après la rédaction de cette pièce.

Dans le cinquième chapitre de son ouvrage de Propria Vita, intitulé Statura et forma corporis, Cardan nous donne une idée de sa personne. Sa taille était médiocre, ses pieds courts et larges vers les doigts. Il avait la poitrine un peu étroite, les bras un peu grêles, la main droite proportionnellement plus grosse que l'autre, les doigts écartés, et tels, qu'aux yeux d'un chiromancien, ils auraient pu passer pour un signe extérieur de rudesse et de stupidité. « J'eusse été honteux, dit-il, qu'un chiromancien vît mes doigts >*. Il avait le cou un peu long et mince, le menton divisé, la lèvre inférieure grosse et pendante, les yeux très-petits et paraissant presque fermés, excepté dans les moments où il regardait très-attentivement. Son front était large et dégarni de cheveux, vers les tempes. Sa barbe et ses cheveux étaient roux. Il avait l'habitude de porter ses cheveux coupés, ainsi que sa barbe, qui se divisait en deux, comme le menton. « J'avais la voix forte,, dit-il, à tel point que j'en étais quelquefois repris par ceux qui feignaient d'être mes amis (1). » — Voilà un trait tout à fait dans la manière de J.-J. Rousseau, et qui révèle une même disposition d'esprit.

Il avait le regard fixe d'un homme qui pense, les dents supérieures de devant grandes, le visage un peu allongé, et le teint d'un rouge pâle; sa tête était étroite et arrondie en arrière. Il avait au cou une légère tumeur dure et de forme sphérique (c'était sans doute un goitre).

(I) « Sermo altior, adeo ut repreheiulerer ab Iris qui se amicos mihi simulabant. »

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Il nous parle aussi, avec beaucoup de détails, de son tempérament (1). S'il est, dit-il, d'une complexion débile, c'est par l'effet d'un concours de diverses causes; savoir, par la nature, par les accidents, par les maladies. Il a toujours été tourmenté, tantôt par des fluxions à la tète, tantôt par des maladies de poitrine, tantôt par des maux de ventre et d'estomac, à tel point qu'il s'estime en bonne santé, lorsqu'il n'est affecté que d'un enrouement ou d'une toux. Ses flux de ventre lui causent un profond dégoût pour toute espèce d'aliment. A l'âge de cinquante-deux ans, il commença à perdre rapidement ses dents; il ne lui en manquait auparavant qu'une ou deux. Il avait eu, dans sa jeunesse, des palpitations de cœur, maladie héréditaire, dont les soins médicaux l'avaient débarrassé. Il avait été pareillement guéri de la goutte et d'hémorroïdes; mais tout excès dans le boire et dans le manger lui était nuisible. Il était continuellement incommodé par des maladies de peau.

Pendant son enfance et sa jeunesse, dit-il dans le chapitre deExercitatione, il s'était exercé à tous les genres de lutte, et il avait acquis une telle dextérité qu'on le comptait au nombre des plus intrépides. Il luttait avec la semelle, avec le poignard, avec la pique macédonienne , avec la hache, avec le glaive, parant les coups à l'aide d'un bouclier, ovale ou rond, grand ou petit, et couvert du manteau grec. Il s'exerçait aussi à courir, à nager, à monter à cheval ; mais il n'osait pas trop décharger les armes à feu. Il avait peur du tonnerre, qui lui semblait presque un effet de la colère du ciel. Il était d'un naturel timide; mais son expérience et son habileté aux jeux de la lutte lui donnaient un certain courage. Quand il exerça la médecine, il fit ses visites à cheval, ou monté sur une mule, mais le plus souvent à pied. A partir de 1562, à Bologne et à Rome, il commença à faire usage d'une voiture suspendue, et il persévère, ajoute-t-il, dans cette habitude.

Dans le chapitre vin, Victus ratio, il parle de sa manière de vivre, et des règles d'hygiène qu'il suivait. Il se couchait à dix heures du soir. Il faisait rarement usage de médicaments; seulement, il se frictionnait toutes les parties du corps avec une espèce d'huile ou de graisse, etc.

(1) Chapitre vi, de Valetudinc.

JEROME CARDAN

Dans le chapitre Cogitalio de nomme perpetuando, il nous parle de ses hésitations à entrer dans la vie littéraire.

« Je no voyais rien, dit-il, qui pût servir de fondement à mes espérances de renommée, ni la richesse, ni le crédit, ni une sauté forte, ni le solide appui d'une famille bien établie, ni aucun genre d'industrie qui me fût propre, pas même une connaissance suffisante de la langue latine. Je n'avais ni amis ni parents pour me donner quelque appui et me fournir autre chose que misère et abaissement. Quelques années après, un songe vint faire naître en moi un espoir favorable; mais je ne voyais nullement par quel moyen je pourrais être aidé dans l'étude du latin, à moins que ce ne fût par un miracle. Cependant je fus ramené par la réflexion, de telle sorte que rien ne me parut plus vain que cet espoir, et à plus forte raison le dessein en lui-même. — Comment, me disais-je, écriras-tu des choses qu'on veuille lire? Mais sur quel sujet intéressant qui te soit aussi familier que des lecteurs peuvent le désirer? Et ton style! as-tu appris du moins à t'exprimer avec une élégante correction, et tes écrits pourront-ils soutenir la lecture? Admettons qu'on te lise; est-ce que, dans notre siècle, le débit de tes ouvrages s'accroîtra chaque jour au point que les livres antérieurs, loin d'être seulement négligés, seront délaissés ou dédaignés! Combien d'années les tiens dureront-ils? Cent, mille, dix mille? Montre-moi un exemple, un seul entre mille. Mais puisque tout ce qui a eu un commencement doit avoir une fin, puisque tout doit cesser d'être, etc.. Et en attendant, tu vas être consumé par l'espérance, torturé par la crainte, épuisé par les travaux ■ Passe donc agréablement le reste de ta vie ! »

Cardan avait une diction facile et un grand talent d'improvisation; il s'animait d'autant plus dans la discussion qu'il se sentait plus fort. Ses adversaires le redoutaient clans les discussions publiques, et ce fut par là principalement que sa réputation devint européenne. Il improvisait ordinairement ses leçons. Celles qu'il fit à Bologne furent presque toutes improvisées.

Un des plus curieux chapitres du Propria Vita est celui qui est consacré à la confession de ses vices et de ses erreurs. Mores et animi vitia, et errores.

On a comparé, non sans raison, le livre de Propria Vita de Cardan aux Confessions de J.-J. Rousseau. En effet, ces deux écrivains ont fait avec une égale franchise, et môme sans la moindre atténuation, un aveu de leurs erreurs, de leurs fautes et de leurs penchants vicieux. J.-J. Rousseau, dans ses Confessions, avoue sans détour les défauts, les mauvaises inclinations, les actions honteuses qu'il a à se reprocher; et il les avoue, tout

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en déclarant qu'il est le meilleur des hommes. Jérôme Cardan s'attribue, également, de nobles et rares qualités : il se souvient des bienfaits (1); il aime la justice, et il est fort attaché à sa famille (2); il méprise l'argent (3) ; il est partisan de la gloire qui s'attache au souvenir des belles actions et aux travaux d'un homme après sa mort (4), etc. Mais dans l'aveu de ses défauts et de ses instincts ignobles et honteux, Cardan va beaucoup plus loin que ne devait aller son émule Rousseau. Il est porté, nous dit-il, à tout ce qui est vice, à tout ce qui est mal, excepté l'ambition (5). Il est colère, entêté, brutal, difficile à vivre, impudent, rancunier, curieux, traître, bavard, médisant, obscène et débauché. Il a le cœur froid et la tête chaude, etc.

Nous croyons que Jérôme Cardan et J.-J. Rousseau ont, l'un et l'autre, beaucoup exagéré leurs vices, et probablement aussi quelques-unes des bonnes qualités qu'ils se prêtent. Tous deux avaient eu beaucoup à se plaindre des hommes. Ils étaient nés pauvres, et ils ne cessèrent jamais de l'être. Ils sentirent plus d'une fois, comme Érasme, que le mérite et les talents servent peu dans le monde, et qu'il faut autre chose encore pour réussir parmi les hommes. Tant qu'ils furent obscurs, on les dédaigna, on les repoussa ; mais lorsqu'ils eurent acquis une certaine renommée, on les rechercha, on courut au devant d'eux, comme s'il fallait absolument, quand on est pauvre, s'être rendu célèbre pour avoir le droit de vivre et d'être estimé. Le savant italien et le philosophe génevois conçurent dès lors une mauvaise opinion de l'homme ; et ce fut peut-être le désir de se venger de l'injuste dédain dont ils avaient été l'objet pendant la première moitié de leur vie, qui les détermina à écrire leurs Confessions. Chacun d'eux, après avoir longtemps observé les hommes et s'être étudié lui-même, dut se dire : « Il est évident que je suis né avec des penchants vicieux et que le mal se trouve en moi, mêlé avec le bien, dans une certaine mesure. Mais le mal est compensé chez moi par des talents supérieurs et par les

Cl) Mentor bcneficiorum.

(2) Amans jusliti.v, et meorum.

(3) Conlemptor pecunix.

(4) Glorixpost obitum cxillor.

(5) Natura ad omne vitium et malum promis, prxler ambitioncm.

plus nobles qualités du cœur et de l'esprit. Il n'en est pas ainsi dans la plupart des hommes. Dans la classe qui est en possession des richesses, des honneurs et des dignités, on ne voit que bien rarement les erreurs, les défauts et les vices les plus odieux compensés par des talents réels et de grandes vertus. Pourquoi donc, au lieu de m'aider, quand j'étais pauvre et obscur, les hommes m'ont-ils repoussé avec dédain? » De là sans doute la pensée qui leur vint à tous deux, de vouer leurs contemporains au mépris des générations futures.

Le chapitre où Cardan fait l'aveu complet de ses erreurs, de ses fautes, de ses vices, de ses bizarreries, etc., est très-long, et nous n'avons pu en donner qu'une légère idée. Nous persistons toujours à croire, qu'en mal comme en bien, il a pris souvent plaisir à se peindre avec beaucoup d'exagération. Il en a été, du moins, ainsi de J.-J. Rousseau.

Nous trouverions de nombreux rapprochements à faire entre l'auteur de Propria Vita et l'auteur des Confessions ; mais cela nous mènerait beaucoup trop loin. Tous deux s'étaient imaginé que le monde entier était conjuré contre eux. Dans Cardan, le chapitre xvn a pour titre : Calumniœ, clifamatio, insidiœ ai accusalionibus. Nul doute que Cardan devenu célèbre, il n'eût beaucoup d'ennemis; mais quel philosophe, quel écrivain de réputation n'a pas eu ses envieux et ses ennemis?

Un homme qui a tant souffert physiquement et moralement dans sa vie, et qui, doué d'un incontestable génie, a exécuté des travaux immenses, méritait d'être traité avec plus d'indulgence que n'en ont eu pour lui tous ses biographes. Ils ont exagéré les bizarreries de son esprit et de son caractère, comme il a lui-même exagéré ses bonnes et ses mauvaises qualités. Quand on connaît son enfance souffreteuse et les maladies qui ne cessèrent de le tourmenter, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, on s'explique sa complexion faible, et l'on comprend qu'il fût sujet à des affections nerveuses. Mais il y a loin du tempérament nerveux à l'état habituel de folie extatique qu'on a voulu lui prêter, par une amplification de ses propres aveux. S'il avait, comme on le prétend, des visions, elles ne doivent pas être assimilées à celles d'un homme sujet à tomber en démence, mais plutôt aux rêves que fait, en dormant, un malade dont la tête a été trop fatiguée, soit par un excès de trat. m. 10

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vail, soit par de pénibles préoccupations. A l'époque où Cardan écrivait ses Confessions, il avait soixante-quatorze ans. Plus d'une fois il se répète ou se contredit. Pourquoi lui reprocher de mentir, quand il est évident qu'il ne se trompe que par défaut de mémoire? Il lui arrive aussi quelquefois de s'exprimer d'une façon tellement ambiguë qu'on ne peut bien saisir sa pensée. Assurément, lorsqu'il dit dans un chapitre « qu'un soir il achète Apulée , et que le lendemain il le lit couramment sans avoir jamais ouvert auparavant un livre latin », il s'exprime mal ou il se trompe; car il nous a luimême appris que dans son enfance il causait habituellement avec son père en latin; qu'il avait fait, à Pavie et à Padoue, toutes ses études d'une manière brillante; que, fort jeune encore, il avait suppléé, pendant quelque temps, dans leurs chaires, deux professeurs, l'un de géométrie et l'autre de dialectique. Un tel homme, quels que fussent d'ailleurs ses écarts d'imagination , ses singularités de caractère, et Fétrangeté de ses opinions sur certaines matières, n'a jamais pu passer pour un fou dans l'esprit de ses contemporains. Il est évident, pour nous, que les biographes ont trop pris à la lettre quelques passages du livre de Propria Vita, et qu'ils l'ont présenté à un point de vue qui n'est pas entièrement vrai (1). On a beaucoup parlé de ses extases, et d'un génie, ou démon familier, qu'il invoquait dans les occasions difficiles. Or voici comment il s'exprime lui-môme : « Je sentais, soit par l'intermédiaire d'un génie préposé à ma conservation, soit parce que ma nature propre se trouvait placée aux dernières limites qui séparentla substance humaine et sa condition vitale de celle des êtres immortels (2). » Mais il revient sur cette affirmation dans son ouvrage de Subtilitate, et là nous dit « qu'il est certain de n'avoir connu en lui ni aucun génie ni aucun démon (3). » Lorsque Cardan dit qu'il tombait en extase et qu'il voyait

(1) Voir Bayle (Dictionnaire historique), Montucla [Histoire des mathématiques), A.-J.-L. Jourdan (Dictionnaire des sciences médicales), Victorien Sai'dou (Nouvelle Biographie générale), Ilœfer (Histoire de la chimie, t. II), Naigeou (Encyclopédie méthodique), Franck (Notice lue à l'Institut).

(2) o Sentiebam, seu ex genio mihi prafecto, seu quod natura mea in extremitate îramana substantiœ conditionisque ut in confinio immortalium posita esset, etc. »

(3) » Ego certe nullum Daimonem an Genium mihi adesse cognosco. »

JÉRÔME CARDAN

en songe tout ce qui devait lui arriver, nous sommes porté à ne voir en cela qu'une sorte d'état de magnétisme animal naturel, effet d'un tempérament. nerveux et maladif. Le magnétisme ou somnambulisme naturel est un phénomène physiologique qu'il faut admettre. Mais une personne en cet état de somnambulisme ou de magnétisme animal peut paraître insensée dans un de ses accès, tout en jouissant, dans son état ordinaire, de l'entier exercice de ses facultés.

Cardan croyait à l'astrologie, et dans ses ouvrages il parle fréquemment de cet art prétendu. Mais au seizième siècle, pour ne pas croire à l'astrologie, il aurait fallu s'affranchir des préjugés et des croyances universelles. Cardan partagea sous ce rapport les opinions de ses contemporains, voilà tout •ce qu'on peut dire.

Un écrivain savant, impartial et sérieux, Montucla, s'exprime ainsi au sujet de Cardan :

a Ce fut un homme fort extraordinaire. Doué d'un génie facile et d'une imagination brillante, il embrassa, successivement ou à la fois, toutes les connaissances humaines. On le vit orateur, naturaliste, géomètre, algébriste, astronome ou plutôt astrologue, médecin, physicien, moraliste et philologue (1). »

Le grand malheur de Cardan, comme écrivain, est de s'être continuellement trouvé dans les embarras d'une position trèsdure; d'avoir rencontré, non des libraires instruits, mais de simples marchands de livres qui, manquant de lumières, ne jugeaient de la valeur d'un manuscrit que par le plus ou moins grand nombre de pages qu'il renfermait. Cardan, toujours pressé de toucher quelque argent, et ne songeant point à sa réputation, prenait, de tous les côtés, souvent sans examen et sans critique, les matériaux dont il avait besoin pour grossir un ouvrage, qu'il livrait à l'impression peut-être sans l'avoir lu et corrigé. Ainsi furent composés la plupart des deux cent vingt-deux traités qu'on lui attribue.

C'est par l'examen sommaire de ces ouvrages que nous terminerons cette notice.

(I) Histoire des mathématiques, troisième partie, liv. III.

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

De tous les ouvrages de Cardan, ceux qui ont eu le plus de réputation, et qu'on regarde comme les meilleurs, sont le traité de Siibtïlitate et le traité de Veritate revum.

Le premier avait été sans doute écrit très-rapidement, comme tous les autres ; mais, si Cardan l'avait composé en huit mois, il passa trois ans à le corriger et à le développer.

Le traité de la Subtilité, dont le titre ne fait nullement pressentir l'objet, est une sorte de résumé des connaissances scientifiques du seizième siècle, une véritable encyclopédie, comme en avaient laissé Albert le Grand au moyen âge, et comme Gesner en composa une au seizième siècle. C'était une grande tradition qui commençait à se perdre; car Gesner et Cardan sont les seuls qui aient entrepris cette tâche, qu'ils n'ont pu d'ailleurs terminer (1).

Dans l'ouvrage de la Subtilité, la plupart des faits qui se rapportent à l'histoire naturelle sont empruntés à Aristote et à Pline; mais les sciences physiques y sont traitées avec une grande supériorité. Cardan parle de l'air, avant les travaux de Pascal et de Mariotte, avant les découvertes chimiques de Priestley et Lavoisier; il est sur cette question bien supérieur à Pline, et la traite avec des. vues très-larges. Il énonce sur la chaleur des idées très-scientifiques. Il montre que le froid n'est pas un état des corps, mais bien une différence avec une température antérieure. Il découvre, avant Rumford, que la chaleur est due au mouvement. Bien avant Descartes, il raisonne sur la lumière, prévoit le phénomène de la réfraction, et son influence sur la grandeur apparente des astres. Il émet, au sujet de la scintillation des étoiles, des idées pleines d'intérêt.

Le Traité de la Subtilité est, en résumé, une œuvre encyclopédique qui ne pouvait sortir que des mains d'un homme pro-

(1) Il existe une traduction française de cet ouvrago de Cardan : Livres d'Hier. Cardanus, de la Sitbtilité et subtiles inventions, ensemble des causes occultes et actions d'icelles, traduit en français par Richard Leblanc. Paris, 1556. In-4°.

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fondément versé dans les sciences de l'antiquité, et doué d'une rare sagacité personnelle. On regrette, en le parcourant, de le trouver trop souvent déparé par des rêveries astrologiques, et par un amour du merveilleux, qui souvent met de l'incohérence dans l'exposition des idées; mais ces fautes ne proviennent que de l'esprit du temps. Un Italien de la Renaissance, même dans les sciences physiques et dans la médecine, ne pouvait faire abstraction de ce genre d'idées, qui étaient l'aliment ordinaire de tous les esprits de son temps et de son pays.

Nous allons donner un exposé sommaire de chacun des vingt et un livres qui composent le traité de la Subtilité.

Livre premier. — Il y a une substance première, dont tout l'univers a été composé. Lorsque la forme actuelle des corps est détruite, cette matière subsiste toujours, car rien ne s'anéantit. Cette pensée profonde est le résultat général auquel ont conduit les travaux et la philosophie de toute la science moderne. Il est clair que dans la nature, il y a, sous la variété de la forme, quelque chose de caché qui en est le substratum. Ce substratum ne se détruit jamais ; la matière première persiste toujours.

Il n'y a point de vide dans la nature. Galilée n'avait pas encore énoncé cet axiome que le génie de Cardan l'avait deviné,

Il n'y a point d'espace sans corps. L'espace est éternel, immobile, immuable.

Les principes des choses naturelles sont : la matière, la forme, l'àme, l'espace et le mouvement.

Il n'y a que deux qualités premières, la chaleur et l'eau.

Le temps n'est pas un principe, mais il en approche, parce qu'il ne se fait rien sans lui. Le repos n'est pas non plus un principe, mais la liquidation d'un principe, comme la mort, le froid, la sécheresse.

Il y a trois choses qui sont éternelles de leur nature : l'intelligence, la matière première, et l'espace ou le lieu. La matière est toujours en même quantité dans l'univers, etc.

Livre LL. — Cardan admet trois éléments des corps : la terre, l'air et l'eau. C'était la doctrine des anciens. L'eau est un principe générateur.

Tous les astres sont brûlants. Ils ont tous une lumière et un mouvement déterminés.

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

Il n'y a point de lumière sans mouvement.

Le feu n'est point un élément, il n'engendre absolument aucun corps. La chaleur du soleil est la seule qui ait une force génératrice.

La flamme n'est qu'un air embrasé. Il est curieux de trouver ce principe de la chimie moderne aussi nettement posé trois siècles avant les expériences des chimistes, qui ont prouvé qu'une flamme n'est qu'un gaz chauffé au point de paraître lumineux.

La chaleur est une cause de putréfaction. L'air en mouvement est froid et sec.

Le feu n'est point une substance, mais un accident, ainsi que la glace.

Les pierres et les poissons, vus dans l'eau, paraissent plus grands qu'ils ne sont.

Il règne une atmosphère autour des corps électriques. Cardan devine-t-il ce phénomène, ou bien l'avait-il observé?

Le troisième livre traite du ciel; le quatrième, de la lumière; le cinquième, des mixtes; le sixième, des métaux; le septième, des pierres ; le huitième, des plantes ; le neuvième,. des animaux qui naissent des matières en putréfaction. Cardan admet les générations spontanées.

Le dixième livre, qui est très-long, est un abrégé de l'histoire générale et particulière des animaux. L'homme, considéré dans sa forme extérieure, dans tous ses organes, et par conséquent dans ses instincts, dans ses penchants, dans ses facultés, peut être, selon Cardan, avantageusement modifié, et les perfectionnements que l'on peut produire en lui peuvent se perpétuer et devenir une seconde nature. Il est certain que l'homme de notre temps pourrait être très -heureusement modifié par l'application prolongée d'un système d'éducation qui l'embrasserait tout entier. En agissant directement sur l'organisme, par le régime et par certains exercices combinés du corps et de l'esprit, on parviendrait à transformer ses instincts et à perfectionner ses facultés. Aujourd'hui, on s'applique aux progrès et aux développements des animaux et des plantes, et l'on arrive à réaliser des merveilles en ce genre. On ne néglige que le perfectionnement physique et moral de l'homme lui-même. C'est que les animaux et les plantes sont l'objet d'un

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commerce lucratif, et qu'il n'en est pas de même de l'homme.

On trouve çà et là, dans l'ouvrage de la Subtilité, d'excellents préceptes d'hygiène. Cardan conseille (1) à ceux qui veulent avoir une longue vie et une vieillesse exempte d'infirmités, d'être sobres dans leurs repas, d'éviter les pesanteurs de tète, de boire peu de vin, de ne pas abuser des plaisirs vénériens. Il ne faut faire usage, selon lui, ni de la saignée, ni des médicaments.

Dans le treizième livre de la Subtilité, Cardan traite des sens. On rencontre, dans ce chapitre, plusieurs observations curieuses et originales, que les limites dans lesquelles nous devons nous renfermer ne nous permettent pas de citer. Il dit, par exemple, que les alternatives rapides de perte et de gain sont la cause du grand plaisir qu'on prend au jeu, et il avoue, à sa honte (turpe die tu), qu'il passait à jouer des journées entières, au grand détriment de sa famille et de sa réputation; que les hommes qui ont l'odorat très-fin sont ordinairement des hommes de beaucoup d'esprit, etc.

Dans le quatorzième et le quinzième livre, il traite de l'âme, de l'entendement, du jugement, des passions et de leurs effets physiques. Il veut que tout ce qu'on écrit ait une utilité présente et immédiate; que l'objet, le but, le résultat en soient bien déterminés, et que les principes sur lesquels on raisonne soient inattaquables.

Dans le dix-septième livre, le meilleur de l'ouvrage, Cardan traite des sciences en général. Il entre dans des considérations géométriques sur les diverses propriétés du cercle, de la parabole, de Y ellipse, de Y hyperbole, du cône, de la pyramide, de la sphère, du cylindre, de la spirale, des asymptotes, etc. Il parait vouloir s'attribuer l'invention de l'algèbre, qu'il appelle le grand art (2), mais ici il exprime mal sa pensée, ou bien une erreur s'-est introduite dans le texte, car il dit ailleurs qu'on doit l'algèbre aux Arabes. Il a probablement voulu dire qu'il avait lui-même contribué, ce qui est vrai, à répandre parmi les savants la connaissance et l'usage de l'algèbre.

Dans le dix-septième livre, qui traite des arts et des inven-

(1) De SubtOUate, liber XII.

(2; « Ars qimm nos magnam vocavimus, a nobis inventa eJitaque. »

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tions humaines, Cardan fait, relativement à la machine animale, des observations fort justes. Dans le dix-huitième livre, il parle des choses merveilleuses ; dans le dix-neuvième, des génies ou démons; dans le vingtième , des premières substances, c'est-àdire des anges, enfin, dans le vingt et unième, de Dieu, et de V Univers.

Telle est la substance de ce grand ouvrage, que l'on peut lire encore aujourd'hui avec un profit réel.

Le traité de Varietate rerum, en dix-sept livres, n'est tantôt qu'une continuation, tantôt qu'un commentaire du précédent, dont il faisait d'abord partie. Nous nous bornerons à donner le sommaire des chapitres.

Premier' Livre : De l'univers, de ses parties sensibles ; de la cause des comètes; des climats; des hommes; des animaux; des plantes et de leurs différences remarquables. — Deuxième Livre: Des parties divines du monde, de la lumière, de l'influence des astres, etc. — Troisième Livre : Des mixtes en général, de leurs propriétés, des différentes saveurs, des odeurs, des couleurs, etc. — Quatrième Livre: Des métaux. — Cinquième Livre : Des pierres en général, de leur formation, de leur nature, de leurs propriétés, etc. — Sixième Livre: Des plantes, des causes de leurs différences, etc. — Septième Livre : Des animaux, de leur propagation, de leur fécondité, etc. — Huitième Livre : De l'homme, du sentiment, du sommeil et de la veille, des somnambules.

Dans le Neuvième Livre, Cardan applique les mathématiques à la solution de diverses questions. En astronomie , il suit Ptolémée, et ne va pas au delà de ses conclusions. Le Dixième Livre traite des feux artificiels, de la force du feu, de la distillation, des procédés et des manipulations chimiques, delà fabrication du verre, etc. — Onzième Livre: Des différents arts, de la navigation, de la construction des vaisseaux, de l'architecture, de quelques machines de guerre, des clepsydres, des vases, des ustensiles de cuisine, etc. — Douzième Livre : Des résultats prodigieux de l'industrie humaine, etc. — Treizième Livre: De la fabrication du papier, de l'art de teindre et de faire pousser les cheveux, etc. — Quatorzième et Quinzième Livres: De la divination et des présages, des fascinations, des oracles, de l'àme des bêtes, du langage des animaux, etc. — Seizième Livre:

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Des prodiges, des secrets merveilleux, de la magie naturelle. — Dix-septième Livre: Des costumes de différentes nations, de la variété des langues, des cabinets de curiosités, desbibliothèques, de la magnificence des anciens dans leurs édifices.

On voit, par la seule énumération de ces titres de chapitres, quelle prodigieuse variété de connaissances Cardan rassemblait dans sa tète. Il avait beaucoup voyagé : il avait parcouru toute l'Italie et visité successivement l'Allemagne, la Suisse, la France, l'Angleterre, l'Ecosse, etc. Il travailla toujours, même en voyageant. « Ce fut, dit-il, en parcourant les bords de la Loire, en 1552, que, n'ayant rien à faire, je composai mes commentaires sur Ptolémée (1). » Aucune des connaissances humaines ne lui était indifférente, et il a écrit sur presque toutes les branches du savoir humain. Sans doute, il puisa beaucoup dans les anciens, mais a-t-il jamais existé un homme capable de tirer de son propre fonds dix volumes in-folio? Cardan, trop pauvre pour avoir des secrétaires, travaillait seul, et n'est-ce pas déjà un mérite de sa part, que d'avoir puisé dans tant d'auteurs grecs, latins, arabes? La médecine était une des sciences qu'il avait le plus cultivées. Aussi jouissait-il, dans toute l'Europe, de la réputation méritée d'un très-habile médecin. Ses écrits sur la théorie et la pratique de l'art de guérir forment une partie considérable de ses œuvres.

On trouve dans Cardan l'idée fondamentale de la théorie ingénieuse et profonde que Leibnitz a développée dans sa Thèodicée.

« La réflexion, dit-il, m'a confirmé dans la pensée que tout ce que Dieu fait est bien, si on le considère d'une manière générale et dans ses rapports avec l'univers. Les choses qui me semblent mauvaises pour moi sont bonnes, relativement au tout; car c'est moi qui suis fait pour le tout, et non pas le tout pour moi. Le sel assaisonne et conserve mes aliments, et de même certains maux, certaines adversités ne sont, par rapport à l'univers, que des espèces de dissonances qui contribuent à l'harmonie totale. »

Dans tous les ouvrages de Cardan, même dans ceux qu'on regarde comme les plus mauvais, on rencontre, çà et là, des pensées, des réflexions, des observations, qui révèlent l'homme

(1) « Intérim, dnm iter ngerem in Lipcri flumine, nec haberom quod facerem, commentnria in Ptolemœum scripsi, anno MDLII. {De Propria Vila, cap. xlv.)

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de génie. Il ne puise pas dans les anciens en simple copiste, mais en penseur qui, possédant en lui-même une idée du sujet qu'il traite, cherche à le modifier, à le développer, à le perfectionner. C'est ce qu'il fait, par exemple, dans la musique et dans les mathématiques. En étudiant les théories de Ptolémée et d'Aristoxène sur la musique, il y ajoute des faits ignorés et des règles nouvelles.

Les ouvrages de Cardan sur l'arithmétique, l' algèbre et la géométrie contribuèrent beaucoup au progrès des mathématiques, pendant le seizième siècle. Il fut le premier qui, dans les équations des 2e, 3e et 4e degrés, remarqua les diverses valeurs de l'inconnue, et les distingua en positives et négatives. Cette découverte, contenue dans YArs magna, jointe à une autre qu'on doit à Viète, devint le fondement de toutes celles d'Harriot et de Descartes sur l'analyse des équations. Cardan montra que les équations cubiques sont susceptibles de trois solutions différentes, et il en donna des exemples. On peut voir, dans Euler, et dans tous les grands traités d'algèbre, en quoi consiste la théorie connue sous le nom de cas irréductible.

Tartaglia avait découvert la formule générale des équations cubiques. Cardan le supplia de la lui révéler, et Tartaglia finit par céder à sa prière. Mais Tartaglia avait négligé de donner la démonstration de l'exactitude de cette formule. Cardan trouva cette démonstration, avec le secours de Louis Ferrari, son élève, et il la publia dans sonars magna. Tartaglia cria à l'infidélité, et une querelle, qui n'était pas à l'avantage de Cardan, agita quelque temps le monde lettré. Cardan fut très-affecté de l'injustice de son compatriote, « qui a mieux aimé, dit-il, voir en lui un rival et un supérieur qu'un ami attaché par un service réel ».

Cardan connaissait aussi les racines imaginaires, et il eut quelque part à la résolution des équations du quatrième degré.

L'algèbre ne servait encore qu'à la solution de problèmes numériques, mais le perfectionnement qu'elle reçut des mathématiciens de cette époqué prépara les brillants développements qu'elle devait recevoir entre les mains de Viète et de Descartes.

Tous les physiciens savent que l'on appelle suspension de Cardan l'ingénieux procédé de suspension imaginé par le mathématicien de Milan, pour soutenir l'aiguille des bous-

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soles marines, de telle façon que cette aiguille demeure toujours horizontale, malgré les diverses inclinaisons du navire. Ce même système a été appliqué à divers organes ou appareils de mécanique ou de physique, ainsi qu'aux lampes de salle à manger, que l'on suspend au plafond, au moyen cle deux petits tourillons placés en travers de l'axe de la lampe et par l'intermédiaire desquels elle repose sur son support, ce qui assure sa verticalité constante, indépendamment du mouvement du support.

UArs magna, le traité de la Sultilitê, le traité de la Variété des choses, œuvres fondamentales de Cardan, n'excluent pas une foule d'autres ouvrages de moindre importance, car on a attrihué jusqu'à 222 traités à ce fécond écrivain (1).

Tous ces travaux, toutes ces découvertes doivent restituer à Cardan le caractère exclusivement scientifique, que plusieurs de ses biographes ont par trop négligé et obscurci. Au lieu du philosophe, du médecin, du physicien, du mathématicien, du savant encyclopédiste qui fit un moment très-grand bruit en Europe, et que les princes et les Universités se disputaient, soit comme médecin, soit comme professeur, on a fait de Cardan un illuminé et un extatique. Leibnitz et Gabriel Naudé l'ont déclaré fou. Parker l'appelait fanatique. Naigeon, dans Y Encyclopédie

(1) Ses autres ouvrages, ou du moins les principaux, sont : Opus novum de proportionibus numerorum, motuum, ponderum, sonorum, aliarumque rerum mensurandarum, non solum geometrico more stabilitum, sed eliam variis experimenlis et observationibus rerum in nalwa, solerli demonstratione illuslralum ; Bâle, 1570, in-fol.; — Proxenela, seu de Prudenlia civili liber ; Leyde, 1627. — Ars magna aritkmeUc.-c. Lyon; — ■ Claudii Ptolem.xi Pelusiaiii libri quatuor de aslrorum judiniis, cum e.ipositione Hier. Cnrdani. Bàle, 1554. — Synesiorum somniorum omnis generis insomnia explicantes libri IV. Baie, 1583, in-4°; — de Temporum et Motuum erralicorum restitutione. Nuremberg, 1547, in-4° avec Aphorismorum astrouomicorum segmenta, septem libri de judiciis geniturarum; — de Rcvolutione a/rmorum: mensium et dierum ad dies critioos et ad electiones liber; — de Ulilitate ex adversis capienda libri quatuor. Bâle, 1561, in-8°. — de Sapientia libri V, quibus omnis humanx vitx cursus vivendique ratio explicatur. Nuremberg, 151 t, in-4«, avec le de Consnlatione. Genève, 1624, in-8°, traduit en français. Paris, 1661, in-12. — Opuscula médira et philosophica. Bàle, 1566, in-4°. — De Libris propriis rorumque ordinc et usu, ac de mirabilibus operibus inarte medica factis. Lyon, 1557, in-8". — De Immortalitate animarum liber. Lyon, 1545. — De Sanitate luenda, libri IV. Rome, 1780. — Opuscula medica senilia. Lyon, 1638. — Contradicentium medicorum libri X. Paris, 1546. — Dix-sept Hvi-es des Paralipomènes, et une quantité considérable de traités, de Usu ciborum ; de Urinis; de Salsaparilla; de Venenis; de Epilepsin; de Apoptexia, etc.

Toutes les productions de Cardan ont été réunies dans la grande édition de 1663, publiée sous ce titre : Ilieronymi Cardani Mediolanensis philosophici ac medici ccleberrimi opéra omniu, cura Car. Sponsii. Lyon, 1663, dix vol. in-folio.

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mètJiodique, dit que sa vie n'est qu'un tissu d'extravagances et d'actions ridicules. Les écrivains les plus modérés voient surtout en lui un visionnaire, un illuminé, qui avait le privilège de tomber, à volonté, dans des contemplations extatiques. Or rien dans l'histoire de sa vie ne justifie cette appréciation. L'existence de Jérôme Cardan fut celle d'un écrivain et d'un savant, assidûment attaché à son œuvre. On le voit sans cesse écrire, professer, publier des ouvrages, qui ajoutent à la somme des connaissances humaines, et tirer parti, pour ses études, des déplacements continuels auxquels le condamnent les vicissitudes de sa carrière et la nécessité d'échapper aux embarras d'une situation, qui fut toujours pénible et précaire (1). Rien, dans sa conduite ni dans les principales actions de sa vie, ne répond à l'idée que la plupart des biographes donnent de Cardan en prenant trop au pied de la lettre ce qu'il a dit lui-même de ses songes et de ses prétendues visions, toutefois en se contredisant et revenant sur cette affirmation dans une autre partie de ses ouvrages. Non, Cardan ne fut point le philosophe et l'extatique dont parle Naigeon. Ce fut un savant de premier ordre, qui, malheureusement, demeura, pendant toute sa vie, aux prises avec la pauvreté et l'infortune, et en même temps, accablé sous le poids constant des souffrances physiques. Il est vivement à désirer que ces fausses appréciations, tirées d'anciens auteurs, soient abandonnées, et que le philosophe de Milan n'apparaisse devant la postérité qu'avec ses malheurs et son génie.

(1) M. Libri a donné, dans son Histoire des sciences mathématiques, en Italie, t. III, p. 167, une appréciation très-juste de l'esprit philosophique et des œuvres de Cardan.

1ÎF.KNAHD l'ALISSY

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L'établissement des chemins de fer a été funeste à ceux qui se mettent en route, non pour arriver vite, mais simplement pour voyager ; à ceux qui parcourent un pays dans le but- de s'instruire, de voir à leur aise et par eux-mêmes, les hommes et les choses, ce qui est le meilleur enseignement de l'âme et des yeux. C'est ainsi qu'en 1840, étudiant tout frais émoulu, je parcourais, pour mon instruction scientifique, les principales villes du midi de la France. J'avais vu Marseille et tous ses aspects merveilleux; Toulon, avec son bagne sinistre et ses hôpitaux flottants. J'avais visité Toulouse la savante et son riche Capitole; j'avais parcouru son jardin botanique et ses collections d'histoire naturelle, en compagnie de mes anciens maîtres et amis, Moquin-Tandon et N. Joly. J'avais vu Bordeaux et ses Facultés naissantes, sans oublier la lugubre tour Saint-Michel, habitée par des momies séculaires, qui, appuyées contre les murs du caveau ténébreux, comme des marionnettes sans emploi, ont l'air de regarder le visiteur, avec leurs grands orbites vides, en croisant leurs bras décharnés sur leur ventre de parchemin. J'avais visité, en compagnie du docteur Bertrand, agrégé de la Faculté de médecine de Montpellier, les divers services chirurgicaux des vastes hôpitaux de la belle cité bordelaise. Le lendemain, je partais, par le bateau à vapeur de la Gironde, pour me rendre à Saintes, patrie de l'immortel artiste et de l'immortel savant qui a nom Bernard Palissy.

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Les chemins de fer, qui ont supprimé les diligences, ont également supprimé les bateaux à vapeur ; de sorte que la génération actuelle ne peut plus se faire une idée juste des distractions et des plaisirs variés qu'offrait jadis au touriste, cette manière de voyager. Il est impossible d'imaginer un spectacle plus imposant que celui que présentait le bateau à vapeur partant de Bordeaux, à cinq heures du matin, un jour d'été, par un brillant lever de soleil. A travers une forêt de navires, on suivait les quais superbes; on admirait le pont de la Gironde, avec ses arches rougeàtres ; et l'on s'engageait enfin au milieu des vertes campagnes qui bordent les rives du fleuve d'une végétation continue. C'était pour les yeux une fête continuelle.

En quelques heures, nous étions àBlaye, où le lit du fleuve commence à prendre une majestueuse largeur, annonçant les approches de l'Océan. Là, je quittai le bateau, et après avoir jeté un coup d'œil curieux sur le château gothique et la citadelle crénelée, qui servit de prison, en 1832, à une princesse du sang royal de France, je grimpai dans la voiture publique qui conduisait de Blaye à Saintes.

J'avais bourré mes poches des livres de Bernard Palissy, désireux, avant de visiter les lieux qu'immortalisa son génie, de me bien pénétrer de ses écrits : le Discours admirable de la, nature des eaux des fontaines, le Traité des métaux et alchimie, la Mecepte véritable par laqicelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs thrésors, vénérables in-18, jaunis par le temps, que m'avait procurés le vieux bouquiniste de la rue du Cardinal, à Montpellier, mon voisin Fontanel, à qui Dieu fasse paix, car c'était un savant homme et un honnête marchand. J'avais été tellement absorbé, pendant la route, par l'attachante lecture des œuvres de Palissy, que c'est à peine si je m'aperçus que nous arrivions au but de notre voyage.

Saintes est assise au pied d'un coteau verdoyant, sur la rive droite de la Charente. Un pont que franchit la route annonce l'entrée de la ville.

Il était neuf heures du soir quand nous arrivâmes au pont de Saintes. Je sautai hors de la diligence, et au lieu d'entrer dans la ville, je descendis au bas du pont, et me mis à parcourir, à la clarté des étoiles, dans le silence de la nuit,

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les rives solitaires de la Charente. Cette promenade., an clair de lime, n'avait aucun but. J'allais devant moi, sans désir, sans objet particulier, et seulement pour voir, sous l'aspect mystérieux que leur prêtaient le silence et la nuit, les lieux charmants où vécut le savant et l'artiste qui fut une des gloires les plus pures de notre patrie. J'apercevais, en imagination, celui que venait chercher mon pèlerinage scientifique. Il me semblait le voir errer, comme moi, au bord du fleuve tranquille, pour y chercher une distraction aux souffrances cruelles qui attristèrent sa vie. Les sensations délicieuses que mon âme ressentit en ces heures de paix et de sérénité ne s'effaceront jamais de ma mémoire.

Ce fut là, du reste, tout ce que je recueillis, à Saintes, comme souvenir de Palissy. Lorsque, le lendemain, je parcourus la ville, en quête des traces historiques qu'avait pu y laisser l'immortel potier, je ne trouvai rien qui répondît à mon désir. On me montra un grand espace décoré du nom de Tuilerie de Palissy, désignation apocryphe, qui ne mérite aucune confiance, et une place publique de la ville qui attendait et qui attend encore la statue de Palissy. Voilà tout ce que je trouvai sur le vieux Bernard, dans la ville de Saintes, sa patrie. C'était peu, mais ma promenade nocturne, au bord de la Charente, m'avait donné tout ce que je venais chercher : une vive et profonde impression de l'âme, et le désir de faire partager à d'autres cette même impression. Aujourd'hui seulement, après bien des années, je puis satisfaire au désir d'exprimer les sentiments de pieuse admiration que m'ont toujours inspirés la pureté de la vie, la noblesse de l'àme et la science profonde de Bernard Palissy ; et c'est une tâche que j'entreprends avec joie.

Bernard Palissy naquit à la Capelle-Biron, village du diocèse d'Agen, situé sur les confins de l'Agenois et du Périgord,

ICO

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vers la fin du quinzième siècle ou au commencement du seizième (1).

Tous les biographes ont répété que Bernard Palissy était le fils d'un potier de terre ; mais rien ne justifie cette affirmation, que démentent les paroles de Palissy lui-même. Il nous dit, en effet, en racontant ses premiers essais de cuisson des poteries vernissées, qu'il ignorait complètement la pratique de cet art (2). Il se montra très-inexpérimenté et très-novice quand il eut à faire marcher des fourneaux, pour la cuisson des poteries. Il n'eût pas éprouvé cet embarras s'il eût été le fils d'un potier, car il aurait eu de bonne heure sous les yeux ce genre d'opérations.

Palissy appartenait certainement à une famille d'artisans ou d'ouvriers, mais il est impossible de dire quel métier exerçaient ses parents.

Quelle que fût leur profession, il est permis de présumer que l'éducation première de Bernard Palissy fut conforme à son humble origine. Il dut être élevé comme le sont ordinairement la plupart des enfants qui naissent dans la classe des simples ouvriers, c'est-à-dire dans le travail manuel, interrompu par la fréquentation d'une école élémentaire. Un exercice en plein air, sous un climat sain, et des aliments communs, mais en quantité suffisante, sont éminemment propres à développer les forces musculaires et à former un tempérament vigoureux. On verra, dans la suite, que Bernard Palissy eût infailliblement succombé sous les dures épreuves qu'il eut à subir pendant une longue période de sa vie, s'il n'eût été doué d'une constitution et d'un tempérament capables de seconder les détermi-

(1) Selon l'historien d'Aubigné, « Palissy mourut en 1589, à l'âge de quatre-vingtdix ans. » Mais un autre écrivain, Lacroix du Maine, assure que « Palissy, philosophe naturel et homme d'un esprit merveilleusement prompt et aigu, jlorit à Paris en 1584, alors âgé de soixante ans et plus, et faisant des leçons de sa science et profession. » S'il avait plus de soixante ans, en 1584, il devait ôtre né entre 1514 et 1520. Ces dates, relatives à la naissance et a la mort de Palissy, sont les seules qui nous aient été transmises par ses contemporains, dont il fit, d'ailleurs, presque ignoré. La date de 1510, que la plupart des biographes donnent pour celle de sa naissance, n'est qu'une moyenne entre les différentes époques indiquées par Lacroix du Maine et d'Aubigné. Le Dictionnaire de Morêri (1736), V Abrégé du Dictionnaire historique (1772), Y Extrait de l'art de la peinture sur verre, par Le Viol (1774), etc., font naître Bernard Palissy à Agen même.

(2) « Je n'avais nulle connaissance, des terres argileuses. » (Art de terre.)

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nations de son indomptable volonté. On jugera, par sa conduite et par ses actions, que son éducation prèmière avait dù être aussi saine au point de vue moral qu'au point de vue physique.

Il est probable qu'on l'envoya de bonne heure dans une petite école, ou dans un couvent, pour apprendre à lire, à écrire, à calculer. Les petites écoles pour l'instruction de l'enfance n'étaient pas alors aussi rares qu'on se l'imagine; il y en avait dans les couvents, dans les cathédrales, dans les presbytères.

Vint le moment de choisir une profession et d'entrer en apprentissage. A quelle industrie le jeune Bernard fut-il d'abord destiné? Ce ne fut pas sûrement à celle de potier ; car en lisant, dans son Art de terre, la description des premières expériences auxquelles il se livra pour découvrir l'émail, on s'aperçoit bien, comme nous le disions plus haut, qu'il ignorait complètement l'art du potier. Son apprentissage eut pour objet la pour traiture et la verrerie, c'est-à-dire la peinture sur verre et l'art d'assembler les vitraux peints.

Il apprit, outre la peinture sur verre, l'art de lever les plans.

a Je n'avais pas, dit-il, beaucoup de biens, mais j'avais la pourlrailure. L'on pensait, en notre pays, que je fusse plus savant, en l'art de peinture, que je n'étais, ce qui causait que j'étais souvent appelé pour l'aire des figures pour les procès (plans figuratifs de certains lieux, dressés en vertu d'ordonnances judiciaires pour l'instruction des procès). Or, quand j'étais en telles commissions, j'étais très-bien payé, aussi ai-je entretenu longtemps la vitrerie, jusques à ce que j'aie été assuré pouvoir vivre de l'art de terre. Aussi en cherchant ledit art, j'ai appris à faire l'alchimie avec les dents (c'est-à-dire en s'imposant des privations) (1) ».

Cet art de la vitrerie et de la pourtraiture comportait, au seizième siècle, de nombreux détails, et embrassait diverses spécialités : il comprenait les éléments du dessin et de la perspective linéaire, la peinture sur verre et sur faïence, etc. Il se rattachait donc, par ses principales branches, à la catégorie des arts libéraux. Les ogives de nos vieilles cathédrales, ornées de ces riches vitraux où l'on voit figurés les principaux traits de la Bible et de la vie des saints, nous expliquent ce qui composait, à l'époque de la Renaissance, l'art de la. pourtraiture et de

(1) Art de terre.

la vitrerie. Bernard Palissy fut employé, dans sa jeunesse, à des travaux de c'e genre.

Voilà pourquoi, dans un acte passé en 1540 à Fontenai-le- Comte, il prend la qualité ôl honorable homme. « L'exercice de la verrerie, dit-il, constitue un état noble, et ceux qui y besognent sont nobles aussi. »

C'est encore pour cela que Bernard Palissy a été quelquefois anobli, et désigné sous le nom de Bernard de Palissy; mais il faut bien se garder de lui conserver cette vaine particule.

On se demandera peut-être comment ce simple fils d'artisans put recevoir une éducation assez complète pour se rendre capable d'exercer, dans sa jeunesse, les professions d'arpenteur et de peintre vitrier, c'est-à-dire l'art de lever les plans et celui de colorier le verre, de le découper par fragments nuancés, pour en former des mosaïques transparentes, destinées à l'ornement des églises. L'organisation des corporations ouvrières à l'époque de la Renaissance peut expliquer l'apparente contradiction de l'hypothèse que nous émettons, à savoir que Palissy était fils de pauvres artisans et qu'il s'était pourtant rendu habile de bonne heure, dans l'exercice de certains arts libéraux.

La poîùrtraittire et la vitrerie constituaient, au seizième siècle, une grande profession, qui embrassait diverses spécialités. Sous le règne de saint Louis, les grandes corporations d'arts, métiers et professions, avaient été organisées. Dans chaque corporation, le personnel des travailleurs se composait, en général, d'apprentis, d'ouvriers, de compagnons et de maîtres. Or, cette organisation, qui précéda la création des jurandes et des maîtrises, était éminemment favorable aux classes laborieuses. Si un enfant né dans une pauvre famille montrait une aptitude prononcée et d'heureuses dispositions, on trouvait toujours le moyen de le placer convenablement en apprentissage. Dans l'état d'éparpillement où vivent, de nos jours, les ouvriers des divers états, on comprend difficilement les ressources qui existaient pour les artisans français, pendant les deux derniers siècles, époque où l'esprit d'association régnait à tous les degrés de l'échelle sociale, et y maintenait une solidarité professionnelle , pleine d'avantages pour eux.

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Le père de Bernard Palissy put donc trouver dans Agen un établissement de vitrerie où son fils fut reçu comme apprenti, à des conditions qui n'avaient rien d'onéreux. Une fois là, il dut se faire estimer par ses rares qualités et sa constante application. Admettre qu'un tel apprenti soit devenu, dans la suite, un des meilleurs ouvriers qu'il y eût alors dans la fourtr aitare et la vitrerie, ce n'est pas assurément sortir de l'ordre des faits ordinaires.

La partie élémentaire du dessin, surtout du dessin linéaire, qui était indispensable dans l'art de la vitrerie, dut conduire tout naturellement notre jeune ouvrier à l'art de dresser des plans figuratifs, à l'étude de l'arpentage et delà levée des plans. C'est ainsi que peut s'expliquer cette demi-éducation libérale que dut recevoir le jeune Bernard, et dont il tira de bonne heure un parti si avantageux pour gagner sa vie et pousser plus loin encore ses études.

Lorsqu'il se crut assez habile dans la pratique de l'art qu'il avait étudié, il partit, suivant l'usage, alors généralement établi parmi les ouvriers des diverses professions, pour faire son tour de France et même son tour d 'Allemagne. Il allait de ville en ville, subsistant de son double travail de peintre-vitrier et d'arpenteur.

« Il voyagea, dit Faujas de Saint-Fond, dans tout le royaume, depuis les Pyrénées jusqu'à la mer de Flandres et des Pays-Bas, et depuis la Bretagne jusqu'au Rlrin. Il parcourut, en détail, à ce qu'il semble, toutes les provinces de la France et, en outre, la basse Allemagne, les Ardennes, le pays de Luxembourg, le duché de Cléves et le Brisgau, etc. Il habita principalement le Guistrais, le Bourdelais et YAgenois, son pays natal. Il dit lui-même qu'il passa quelques années à Tarbes, capitale de Bigorre, et qu'il séjourna successivement dans plusieurs autres lieux de la France. Toutes les contrées qu'il parcourut fournirent matière à ses observations. Les monuments de l'antiquité de notre globe, et les divers objets de l'histoire naturelle attiraient principalement son attention. Rien de ce qui peut être l'objet d'une sérieuse étude n'échappait à ses regards. Aussi, en lisant ses ouvrages, est-on surpris de l'étendue et de la variété de ses connaissances (1). »

Les voyages contribuent singulièrement à former le caractère et à développer les facultés de l'esprit. On les regardait

(H Préface de l'édition in-4° des Œuvre* de Bernard Palitsy.

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autrefois comme le complément indispensable de l'apprentissage dans les classes ouvrières, et des études libérales dans les classes supérieures. Il est impossible de parcourir successivement certains pays sans être frappé de la diversité des mœurs, des coutumes, des usages, des goûts des populations que l'on visite. Tout diffère, plus ou moins, d'une contrée à l'autre, dans les trois règnes de la nature ; et l'intime solidarité qui existe entre tous les êtres dans l'ordre général de la création fait que l'homme lui-même est modifié, au point de vue physique et moral, par l'influence du climat et des habitudes propres à chaque pays. La di versité des langues prouve suffisamment que les hommes n'ont pas partout la même manière de sentir et de concevoir. Mais à ces différences de langage correspondent d'autres différences dans les idées, dans les opinions et dans la culture des arts. Un jeune homme qui voyage pour s'instruire observe ces différences, et son esprit s'éclaire ou s'étend par des rapprochements et des comparaisons utiles.

C'est une vérité qui n'est pas assez comprise dans le système actuel de notre éducation. Il serait d'une haute importance pour a formation de l'esprit et du caractère d'un jeune homme, qu'il pût consacrer une année, au sortir du lycée, à des voyages d'instruction en Allemagne, en Angleterre, en Italie. Quel trésor de connaissances pratiques et quelle source d'instruction réelle, et en même temps de légitimes plaisirs, ne donneraient pas à un jeune homme déjà instruit, ces voyages salutaires; fidèle et intelligente imitation des anciennes pratiques de nos ouvriers, compagnons du tour de France.

Avant notre siècle, tout ouvrier habile et rangé pouvait parcourir la plus grande partie de l'Europe, bien que sa famille fût pauvre et qu'il ne dût attendre d'elle aucun secours. Il ne lui fallait que du travail, et il en trouvait toujours quelque part. Ce fut ainsi que voyagea Bernard Palissy. S'il n'eût point quitté le sol natal, il n'eût certainement jamais acquis le même talent de style, le même goût dans les arts, la même originalité dans la science. C'est en parcourant le monde, en interrogeant les hommes, en consultant la nature qu'il apprit des vérités alors ignorées des érudits.

Le jeune Bernard séjourna plus ou moins longtemps dans les principales provinces de la France. Il passa plusieurs années à

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Tarbes, et l'on voit, par certains passages de ses écrits, qu'il avait fait une étude approfondie de toutes les contrées du Béarn et des Pyrénées.

Il semble avoir fait un assez long' séjour dans les Ardennes, pays de forêts et de montagnes, dont la plus grande partie avait été à peine explorée parles savants. Parcourant ce pays en observateur, il y puisa bon nombre de connaissances, qui l'aidèrent plus tard à former ses théories scientifiques. Il étudia avec le même soin la basse Bourgogne, la Bretagne, l'Anjou, le Poitou, la Touraine et d'autres parties de la France, toujours dirigé par un instinct naturel qui le portait à observer et à recueillir des faits. N'oublions pas qu'il voyageait en simple ouvrier, en ouvrier qui fait son tour de France ; que, pour subvenir à ses besoins, il était obligé de s'arrêter dans les villes, d'y consacrer une grande partie de son temps aux travaux de sa profession; et que, pendant un séjour prolongé dans le même lieu, les dimanches et les fêtes devaient être les seuls jours dont il pût disposer pour se livrer à ses promenades dans la campagne.

L'observation de la nature ne fut d'abord pour le jeune Bernard qu'un délassement agréable. Mais comme il joignait à une sagacité rare un goût artistique déjà développé, il ne s'en tint pas longtemps à cette admiration vague et stérile que le vulgaire éprouve à l'aspect d'un objet remarquable pour la science ou les arts. Après avoir admiré, dans son ensemble, quelqu'une des innombrables productions de la nature, il s'arrêtait à l'examen des détails ; il s'interrogeait lui-même sur les causes, sur l'origine du phénomène soumis à ses recherches. Comme il n'avait point de livres de physique ou d'histoire naturelle, et qu'il n'en connaissait point d'autre que celui de la nature, il n'existait aucun intermédiaire entre lui et les objets qu'il se proposait d'étudier. S'il eût été déjà en possession d'une méthode scientifique, propre à le guider dans ses observations, il aurait pu s'épargner un peu de peine, mais assurément il n'eût ni aussi bien vu ni aussi bien retenu. Qui sait même s'il n'eût pas été rebuté tout d'abord, par la science imparfaite et les classifications arbitraires alors en honneur dans les livres et dans les écoles! Il était né avec un rare talent d'observation, que la fausse et pesante érudition scolastique eût infailliblement étouffé, si ses parents ne s'étaient trouvés hors d'état

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de le faire étudier dans les écoles. « L'éducation scientifique de Palissy, dit M. Cap, au lieu de commencer par les livres, partit des bases les plus certaines, les plus fécondes, savoir Y expérience et l'observation. »

Il fit des excursions au delà de nos frontières; il visita la Flandre, les Pays-Bas, une partie de l'Allemagne et les provinces Rhénanes. Les observations qu'il recueillit en Allemagne, sur les arts et sur les sciences naturelles, paraissent avoir été plus nombreuses et, à certains égards, plus importantes que celles qu'il avait réunies en France.

En Allemagne, il put admirer les œuvres posthumes d'Albert Dïirer, ainsi que diverses productions de l'art italien de la Renaissance, qu'on transportait en France, à la cour de Fontainebleau, à travers les contrées de l'ancienne Germanie. Il y avait déjà longtemps qu'Albert Durer, célèbre graveur de Nuremberg, avait exécuté des chefs-d'œuvre, tant sur bois, qu'en taille-douce.

« As-tu pas vu, dit Palissy combien les imprimeurs (c'est-à-dire les graveurs) ont endommagé les peintres et pourtrayeurs savants ] J'ai souvenance d'avoir vu les histoires (images) de Notre-Dame (de la Vierge) imprimées de gros traits, après l'invention d'un Allemand nommé Albert, lesquelles histoires vinrent une fois à tel mépris (tombèrent dans un tel discrédit) , à cause de l'abondance qui en fut faite , qu'on donnait pour deux liards chacune desdites histoires, combien que la portraiture fût d'une belle invention (l)î »

Palissy, après cette longue période de voyages, revint en France, et vers 1535, il se fixa à Saintes, où il se maria.

Jusque-là, jeune ouvrier n'ayant à songer qu'à lui seul, il avait pu, sans effort, subvenir à ses besoins, et même satisfaire, par le produit de son travail, quelques fantaisies artistiques ou scientifiques. Avec le mariage et ses devoirs, de nouvelles obligations lui étaient imposées. Palissy eut plusieurs enfants, et pour faire subsister sa famille, son unique ressource était toujours la pourtraiture et y arpentage.

Mais ce n'est pas tout, pour l'ouvrier chargé d'une famille nombreuse, que d'avoir une grande activité de corps et d'esprit et d'être habile dans sa profession. A quoi lui servent ces avan-

(1) Art de terre.

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tages, s'il manque de travail, ou si le travail qu'il trouve, après avoir longtemps cherché, n'est pas suffisamment rétribué? C'est précisément ce qui arriva à Bernard Palissy. Par un effet de circonstances diverses qu'on ne s'explique pas bien, la pourtraiture et Y arpentage tombèrent en discrédit dans la Saintonge. On le conçoit, à la rigueur, pour la pourtraiture, qui était un art d'imagination et de goût, plus ou moins subordonné à la fantaisie du moment et aux caprices de la mode. Mais il ne pouvait en être ainsi de l'arpentage, qui est un art indispensable dans toutes les sociétés civilisées. Il est probable que les ouvriers, devenus trop nombreux, se firent une concurrence, d'où résulta bientôt, dans le prix de la maind'œuvre, une réduction, qui les mit pour la plupart, dans l'impossibilité de pourvoir suffisamment aux besoins de leur famille. Palissy fut de ce nombre.

Une période de misère et d'angoisses commençait pour lui. Que faire pour sortir de cette situation? Chercher un autre genre de travail, dont le produit puisse suffire aux besoins de sa famille? Mais s'il ne peut l'obtenir que dans une profession qui lui soit tout à fait étrangère, à quoi ce travail lui servira-t-il ? Palissy cherche pourtant, et en cherchant, il se jette dans l'inconnu. Il s'abandonne à l'espoir de faire quelque découverte qui puisse devenir l'objet d'une industrie nouvelle. Il s'attache à chercher la préparation des émaux, et particulièrement celle de l'émail blanc. Une coupe de terre émaillée ou un fragment de vase étrusque qui lui étaient tombés sous la main avaient fait naître en lui cette idée.

Le voilà donc qui commence à se livrer, sur cette matière, à de nombreux essais. Pendant des années, ses recherches n'ont d'autre résultat que d'aggraver sa situation, soit en l'entraînant dans des dépenses ruineuses, soit en le portant à négliger de plus en plus les travaux de sa profession. Nous raconterons bientôt, d'après le récit qu'il en fait lui-même dans son Art de terre, les longues et cruelles déceptions qu'il rencontra, ses chagrins, ses souffrances physiques et morales, son incroj-able persévérance, les obstacles qu'il eut à vaincre, et l'heureux succès qui vint enfin récompenser ses efforts.

La misère l'obligeait de temps en temps, à suspendre ses recherches, pour faire des travaux, médiocrement rétribués, qui

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lui étaient offerts dans la vitrerie ; car il ne pouvait laisser mourir de faim sa femme et ses enfants.

Il en était là lorsque, au mois de mai 1543, François Ier établit un impôt sur le sel, et chargea le maréchal de Montmorency d'aller, à la tête d'un détachement de troupes, percevoir le nouveau droit en Saintonge. En arrivant dans cette province, le premier soin du maréchal fut d'asseoir l'impôt sur des bases équitables et à peu près certaines. Il ordonna d'arpenter les îles et les marais salants de la Saintonge et d'en dresser le plan. Bernard Palissy fut un des arpenteurs-géomètres chargés de cette opération, soit qu'il eût sollicité luimême cet emploi temporaire, soit qu'on l'eût désigné aux commissaires nommés par le maréchal, comme un des hommes les plus capables du pays.

Cette nomination était une bonne fortune pour Palissy. Ses travaux, largement rétribués par le maréchal de Montmorency, lui procurèrent une avance, qui lui permit de reprendre ses premiers essais, sans être obligé de les interrompre pendant un certain temps, pour se livrer aux travaux de la vitrerie.

Nous allons raconter les faits en citant, le plus souvent que nous le pourrons, les paroles mêmes de Palissy. Ces passages de son Art de terre, où il raconte avec tant de force et de naïveté ses tribulations et ses angoisses, ont été souvent reproduits, parce qu'ils permettent d'apprécier le style si remarquable du célèbre potier :

« Il y a, dit-il, vingt-cinq ans passés qu'il me fut montré une coupe de terre, tournée et émaillée, d'une telle beauté, que dès lors, me rappelant plusieurs propos, que l'on avait tenus en se moquant de moi, lorsque j'étais occupé à peindre des images, j'entrai en discussion avec ma propre pensée. »

Cette coupe émaillée était sans doute le produit des manufactures de Faenza (Italie). Ou bien, c'était une coupe antique, un vase étrusque, car les anciens avaient connu l'art de recouvrir les poteries d'une couche d'émail. Mais cet art était alors complètement ignoré en France; il était réservé à Palissy de le créer parmi nous.

Lorsque Palissy vit que la vitrerie n'était plus guère demandée dans la contrée qu'il habitait, il s'imagina que, s'il parvenait

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à composer des émaux, il lui serait aisé de faire des vaisseaux de terre émaillée et des produits d'ornementation. Dès lors, sans songer qu'il n'avait encore nulle connaissance des terres argileuses, il se mit à chercher la composition et le mode d'application des émaux, comme un homme qui va à tâtons dans les ténèbres. Sans savoir de quelles matières sont composés les émaux, il prenait toutes les substances qu'il supposait pouvoir lui donner un résultat utile. Après les avoir pilées et broyées, il achetait une quantité de pots de terre qu'il mettait en pièces (tessons). Il marquait chaque tesson, et il inscrivait soigneusement à part, pour mémoire, la matière dont il l'avait couvert. Il plaçait ensuite toutes ces pièces dans un fourneau qu'il avait construit à sa fantaisie, et il les faisait cuire pour voir si ces drogues lui donneraient quelque couleur de blanc. Sachant, en effet, que l'émail blanc est la base de tous les autres, il ne cherchait à obtenir que l'émail blanc.

Cependant, comme il n'avait jamais vu cuire de la terre, et qu'il ignorait à quel degré de chaleur s'opère la fusion de l'émail, il n'eût jamais pu rien obtenir d'utile par ce moyen, lors même que les matières qu'il employait eussent été bonnes. En effet, tantôt il avait trop chauffé, et tantôt pas assez ; dans le premier cas, les matières étaient brûlées, dans le second, elles n'étaient pas assez cuites; et comme il ne pouvait en apprécier la cause, il ne faisait rien de bon. Il attribuait son insuccès au mauvais choix des matières. Quelquefois, le résultat eût pu être satisfaisant, ou du moins lui indiquer la voie qu'il avait à suivre pour atteindre le but, s'il eût pu entretenir le feu du fourneau au degré qu'exigeait la nature des matières. Mais la conduite du feu était toujours une opération difficile. En outre, en mettant les pièces dans le fourneau, il les arrangeait sans ordre prémédité, de telle sorte que, dans le cas même où les matières eussent été bonnes et le feu parfaitement conduit, il lui eût été impossible de réussir.

« M'étant ainsi abusé plusieurs fois, dit-il, avec grands frais et labeurs, j'étais tous les jours à piler et broyer nouvelles matières, et construire nouveaux fourneaux, avec grande dépense d'argent et consommation de bois et de temps. »

Quand il eut ainsi Mtelè (verbe très-expressif qui n'est plus

en usage et dont il indique ici le sens, en se l'appliquant naïvement à lui-même), quand il eut ainsi imprudemment Mlelé plusieurs années, il s'avisa, pour éviter désormais pareils inconvénients, d'envoyer dans quelque four de potier les échantillons qu'il voulait faire cuire. Il acheta donc encore plusieurs vaisseaux de terre, qu'il mit en pièces, comme de coutume; il couvrit d'émail trois ou quatre cents tessons, et les envoya dans une poterie, située à une lieue et demie de sa demeure, avec prière au potier de permettre que ces épreuves fussent cuites dans son fourneau. Le potier y consentit sans peine. Mais lorsque la fournée fut cuite et que l'on retira les épreuves, Palissy n'en reçut que honte et perte, car il ne s'y trouvait rien de bon, attendu que le four du potier n'était pas assez chaud.

Ne connaissant pas la véritable cause qui empêchait ses épreuves de réussir, il attribuait toujours son insuccès au mauvais choix des matières. Il continuait donc à faire des compositions nouvelles et à les envoyer au même potier, « toujours avec grands frais, perte de temps, confusion et tristesse ».

Quand il vit que ses nombreux essais n'aboutissaient à rien, il prit quelque temps de relâche, et renonçant à chercher davantage le secret de la composition des émaux, il se remit à exercer son art de peinture et de vitrerie.

a Ce fut, dit-il, quelques jours après que survinrent certains commissaires, députés par le roi, pour ériger la gabelle au pays de Saintonge, lesquels m'appelèrent pour figurer les îles et pays circonvoisins de tous les marais salants dudit pays. Or, après que ladite commission fut parachevée et que je me trouvai muni d'un peu d'argent, je repris encore l'affection de poursuivre la suite desdits émaux. »

Comme ses épreuves n'avaient pu réussir ni dans ses fourneaux, ni dans les fours des potiers, il résolut, cette fois, d'avoir recours à ceux des verriers. Il achète environ trois douzaines de pots de terre tout neufs ; il les met en pièces, il broie une grande quantité de diverses matières, et obtient des compositions, qu'il étend, à l'aide d'un pinceau, sur deux ou trois cents tessons. Il porte ensuite toutes ces pièces dans une verrerie.

Les fours des verriers sont plus fortement chauffés que ceux des potiers, ce qui faisait espérer un résultat satisfaisant. C'est en effet ce qui arriva, car dans le four du verrier, ses compositions commencèrent à fondre.

Encouragé dans sa recherche de l'émail blanc, par ce premier résultat, Palissy continua à faire de nouveaux essais.

« Pendant deux ans, dit-il, à partir de ce moment, je ne faisais qu'aller et venir aux verreries prochaines, tendant aux fins de parvenir à mon intention. Dieu voulut qu'ainsi que je commençais à perdre courage, et que, pour le dernier coup, je m'étais transporté à une verrerie, ayant avec moi un homme chargé de plus de trois cents sortes d'épreuve, ils se trouva une desdites épreuves qui fut fondue dedans, quatre heures après avoir été mise au fourneau, laquelle épreuve se trouva blanche et polie, de sorte qu'elle me causa une joie telle que je pensais être devenu nouvelle créature : et pensais dès lors avoir une perfection entière de l'émail blanc. »

Cette expérience était décisive ; elle ouvrait la voie qui devait le conduire au succès. Malheureusement, elle l'induisait en erreur quant à la proportion des substances employées, car cette proportion n'était pas juste.

Il se mit à fabriquer lui-même, à tourner et à façonner des vaisseaux de terre, besogne pour lui fort difficile, car il n'avait jamais vu fabriquer des poteries de terre.

Lorsque cet ouvrage, qui l'occupa sept ou huit mois, fut achevé, il entreprit de construire un four semblable à celui des verriers; mais il n'en vint à bout qu'avec un indicible labeur. En effet, il était obligé de maçonner, de détremper le mortier, de tirer l'eau, d'aller chercher et de porter sur son dos la brique, n'ayant pas le moyen de nourrir et de payer un homme pour l'aider.

Il fit cuire, une première fois, tous ses vases de terre; mais quand il fallut procéder à une seconde cuisson, il eut à vaincre des difficultés immenses et à surmonter des fatigues inouïes. C'est dans cette occasion qu'un jour, manquant de bois pour entretenir ses fourneaux, il jeta au feu les meubles de sa maison et jusqu'aux planches du parquet.

Mais écoutons-le racontant lui-môme ses tristesses, ses angoisses et ses labeurs :

« Au lieu de me reposer, dit-il, après tant de travaux effectues, et tant

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de peines éprouvées, il me fallut travailler encore plus d'un mois, nuit et jour, pour broyer les matières qui m'avaient donné, dans le four des verriers, un blanc si admirablement beau, Après avoir broyé les matières et formé la composition, j'en couvris tous les vaisseaux que j'avais faits. Je mis le feu au fourneau par les deux gueules, ainsi que je l'avais vu faire dans la verrerie ; et j'y plaçai mes vaisseaux avec l'espoir de voir bientôt fondre l'émail. Mais, cbose malheureuse pour moi ! je passai six jours et six nuits à faire brûler sans cesse du bois par les deux gueules, saus qu'il me fût possible de faire fondre l'émail. J'étais comme un homme désespéré. Bien que je fusse tout étourdi, non moins par le chagrin que par la fatigue, je ne laissai pas de m'apercevoir que j'avais mis en trop petite quantité la matière qui devait faire fondre les autres. Je me remis donc à piler et à broyer une nouvelle quantité de cette matière, sans toutefois laisser refroidir mon fourneau, deux choses qui, faites en même temps, me causaient une extrême fatigue. Quand j'eus ainsi de nouveau composé mon émail, je fus encore obligé, pour en faire l'épreuve, d'aller acheter d'autres pots, ceux que j'avais faits avec tant de peine étaient entièrement perdus. Je mis mes nouvelles pièces d'émail dans le four, et je continuai à chauffer au même degré.

« Mais là-dessus, il m'arriva un nouveau malheur : le bois me manqua. Je fus contraint de brûler d'abord les étais qui soutenaient les treilles de mon jardin, et puis les tables et jusqu'au plancher de la maison pour faire fondre ma seconde composition.

« J'étais dans des angoisses telles que je ne saurais en donner l'idée : j'étais tout tari et desséché par le labeur et par la chaleur du fourneau; il y avait plus d'un mois que ma chemise n'avait séché sur moi ; encore pour me consoler, on se moquait de moi, et même ceux qui auraient dû me secourir allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher ; et, par tel moyen, on me faisait perdre mon crédit, et m'estimait-on être fol. »

D'autres disaient qu'il cherchait à faire de la fausse monnaie, et que c'était là ce qui le faisait sécher sur pied. Il s'en allait par les rues « tout baissé comme un 7iomme couvert de Jionte ».

Il s'était endetté partout, et personne ne le secourait. Il ne pouvait payer les mois de nourrice de ses enfants. Au lieu de venir à son aide, on se moquait de lui : « Qu'il meure de faim, disait-on ; il le mérite, puisqu'il a abandonné son métier ! »

Toutes ces paroles cruelles arrivaient à ses oreilles, quand il passait par les rues.

Il lui restait cependant quelque espérance, car ses derniers essais avaient été heureux ; et bien qu'il fût encore éloigné du but, il en savait pourtant assez déjà sur cette partie, pour être en état de gagner sa vie.

BEKNARD PALISSY

Après s'être reposé quelque temps, et voyant que nul n'avait pitié de lui, il se dit à lui-même :

« Pourquoi t'attrister encore, puisque tu as trouvé ce que tu cherchais! Travaille, et tu feras honte à tes détracteurs. »

« Lorsque j'étais, ajoute-t-il, en telle tristesse et tel débat d'esprit, l'espérance releva un peu mon courage. Je considérai qu'il me faudrait beaucoup de temps pour faire de ma main une fournée entière ; et pour gagner du temps, pour montrer plus tôt que j'avais découvert le secret de l'émail blanc, je pris un ouvrier potier, je lui donnai certains modèles, et pendant qu'il façonnait des vaisseaux de terre conformément à mon ordonnance, je m'occupai de quelques médaillons. »

Mais sa situation était digne de pitié. Il était obligé de nourrir son ouvrier potier à crédit, dans un cabaret voisin, parce qu'il n'avait pas le moyen de le nourrir dans sa maison.

Palissy et son ouvrier travaillèrent ensemble pendant six mois. Il donna alors congé à son aide, et pour lui payer son salaire, il fut contraint, faute d'argent, de lui céder ses propres vêtements. Sa misère était extrême, et les matériaux lui manquaient entièrement pour construire le four destiné à cuire les vases qu'il avait préparés, Il ne put s'en procurer qu'en démolissant l'ancien fourneau, qu'il avait construit à l'imitation de celui des verriers. Mais il avait été si rudement chauffé pendant six jours et six nuits, que le mortier et la brique s'étaient liquéfiés et vitrifiés. En le démolissant, il se coupa cruellement les doigts, de sorte qu'il était « obligé de manger son potage avec les doigts enveloppés de lambeaux de toile. »

Palissy ne parvint qu'à grand'peine à construire ce nouveau four. Il était obligé d'aller, sans aide et sans repos, quérir luimême l'eau, le mortier, la pierre.

Quand il eut construit ce nouveau four, il fit cuire Y œuvre en première cuisson. Ensuite, par emprunt ou autrement, il se procura les étoffes (matériaux) pour faire des émaux et couvrir ses échantillons, car tout avait bien réussi dans la première cuisson.

Lorsqu'il eut acheté les substances propres à composer l'émail, il fut obligé de passer plusieurs jours à piler et à broyer ces substances. Il lui parut alors plus commode de les broyer au moyen d'un moulin à bras. Mais pour faire tourner ce moulin, il fallait deux hommes très-forts. Comme il ne pouvait payer ces

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aides, il fit lui-même la besogne de deux hommes : « chose, dit-il, estimée impossible. «

Les substances étant broyées, il en couvrit ses vaisseaux et ses médailles, il disposa bien le tout dans le four, et commença à faire du feu. Il espérait retirer de sa fournée trois ou quatre cents livres de poteries émaillées.

Hélas ! le lendemain, quand, après avoir éteint le feu, il put considérer son œuvre, il demeura saisi de douleur. Les émaux étaient excellents et étaient parfaitement entrés en fusion; mais un "accident survenu dans le four avait tout perdu. Le mortier qu'il avait employé pour construire son fourneau était plein de cailloux; par l'effet de la violence du feu, ces cailloux, s' étant brisés, avaient lancé leurs éclats contre les émaux déjà liquéfiés, et s'y étaient incrustés. Les vaisseaux et les médaillons, "qui sans cela eussent été fort beaux, se trouvaient donc détruits.

« Je fus si marri que je ne te le saurais dire, et non sans cause, car ma fournée me coûtait six vingt écus. J'avais emprunté le bois et les étoffes, et une partie de ma nourriture en faisant cette besogne. J'avais tenu en espérance mes créditeurs (créanciers) qu'ils seraient payés de l'argent qui proviendrait des pièces de ladite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin , quand je commençais à désenfourner. »

A la tristesse dont il était accablé, vinrent se joindre la honte et la confusion. On voulut lui acheter à vil prix les pièces de cette fournée, et il refusa de les vendre, parce que :

« C'eût été le seul moyen d'un décriement et un rabaissement de mon bonneur. »

Il les brisa toutes, et il se coucha désespéré.

« Non sans cause, ajoutc-t-il, car je n'avais plus moyen de subvenir aux besoins de ma famille, et dans ma maison, je n'avais que des reproches. Au lieu de me consoler, on me donnait des malédictions. Mes voisins disaient que je n'étais qu'un fou, et qu'en vendant cette fournée, j'en eusse retiré plus de huit francs. »

Le chagrin qu'il éprouva, joint à l'excès de ses fatigues, le rendirent malade, et l'obligèrent à rester quelque temps au lit.

BERNARD PALISSY 1*75

Cependant il reprit courage. Pour s'efforcer de sortir de sa cruelle position, il se mit à exécuter quelques peintures, et par plusieurs moyens, il parvint, non sans peine, à toucher quelque argent.

Le courage lui revenant peu à peu, il se dit qu'après avoir parcouru toute la série des chances mauvaises, il n'avait plus désormais à craindre aucun obstacle qui pût l'empêcher de réussir. Il recommença donc à s'occuper, comme auparavant, de cet art qui lui avait déjà causé tant de déceptions et de pertes.

En cuisant une autre fournée, il eut encore à subir les effets d'un accident qu'il n'avait pu prévoir. La violence de la flamme avait porté sur les vases couverts d'émail, quantité de cendres, qui s'étaient attachées à l'émail liquéfié. Il en était résulté qu'en certaines parties de leur surface, les vaisseaux étaient rudes et mal polis. Il chercha le moyen d'éviter désormais le même accident; et c'est alors qu'il inventa les cazettes, c'est-àdire les enveloppes qui servent aujourd'hui dans les fabriques de porcelaine, pour défendre de l'action des cendres les pièces placées dans le four.

Il fît faire un grand nombre de ces mandions de terre, pour renfermer ses pièces d'émail à l'intérieur du four, et pour les mettre ainsi à l'abri du contact des cendres ou de tout autre corps étranger.

Il croyait s'être mis en mesure de prévenir tous les accidents semblables à ceux qui lui étaient arrivés jusques-là. Mais il en survint d'autres, auxquels il n'avait pas songé. Tantôt une fournée était trop cuite, tantôt elle ne l'était pas assez, et elle était ainsi entièrement perdue. Il avait encore, dit-il, si peu d'expérience en ce genre, qu'en fait de cuisson il ne pouvait distinguer le trop du trop peu. Quelquefois il arrivait que la fournée était trop cuite devant, tandis que derrière elle ne l'était pas assez. En voulant remédier à cet inconvénient, il la brûlait derrière, et il ne la faisait pas assez cuire devant ; ou bien, elle était trop cuite à droite, et pas assez à gauche. Il arrivait encore que l'émail était trop clair d'un côté et trop épais de l'autre ; et s'il y avait dans le four des émaux de diverses couleurs, les uns étaient brûlés avant que les autres fussent fondus. Dans chacun de ces cas la perte était toujours sérieuse. Il eut à

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essuyer de grandes pertes avant d'avoir appris à chauffer également un four dans toutes ses parties. On ne parvient, dans les arts, à bien faire l'opération, même la plus simple en apparence, qu'après un long apprentissage.

Ce ne fut qu'au bout de dix ans que Palissy parvint à exécuter quelques pièces de poterie émaillée, tout à fait irréprochables. Ces premiers produits le mirent à même de pourvoir à sa subsistance et à celle de sa famille. Mais comme il se proposait de pousser beaucoup plus loin l'art qu'il venait de créer, il continua de se livrer à de nouveaux essais. C'est alors qu'il inventa ces pièces rustiques qui ont rendu son nom immortel dans les arts.

Ces yrièces rustiques sont des vases, ou des plats de faïence, sur lesquels il plaçait des reptiles, des poissons, des coquillages en relief, avec les couleurs qu'ils ont dans la nature. Mais que d'essais infructueux! que de peines et de dépenses perdues, avant d'obtenir un plein succès ! Le degré de fusibilité n'était pas le même pour les émaux de diverses couleurs. Le vert des lézards était brûlé avant que la couleur des serpents fût fondue ; la couleur des serpents et celle des écrevisses, des tortues, étaient à l'état de fusion avant que l'émail blanc qui formait le fond eût acquis toute sa beauté. Tout cela, jusqu'au moment où il fut parvenu à rendre tous ses émaux fusibles au même degré, lui causa un tel labeur qu'il faillit mourir de fatigue.

« Aussi, dit-il, en me travaillant à telles affaires, je me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort écoulé en ma personne, qu'il n'y avait aucune forme ni apparence de bosse aux bras ni aux jambes : ainsi étaient mesditcs jambes toutes d'une venue; de sorte que les liens de quoi j'attacbais mes bas de cbausses étaient, soudain que je cheminais, sur les talons avec le résidu de mes chausses. Je m'allais souvent promener dans la prairie de Saintes, en considérant mes misères et ennuis. Et sur toutes choses, de ce que, en ma maison même, je ne pouvais avoir nulle patience, ni faire rien qui fût trouvé bon. J'étais méprisé et moqué de tous. Toutefois, je faisais toujours quelques vaisseaux de couleurs diverses, qui me nourrissaient tellement quellement. »

Il recevait déjà beaucoup d'argent pour ses figures rustiques bien réussies ; mais ce n'était pas toujours la partie la plus considérable de la fournée, parce que, son four étant en plein air, la chaleur de l'été, la gelée de l'hiver, ou bien les

vents et les pluies, gâtaient ses ouvrages, avant leur entière cuisson.

Pour prévenir ces accidents, il fut obligé d'entourer ses fours d'une charpente, et d'emprunter les lattes, les tuiles etles clous qui étaient nécessaires pour construire cet abri. Souvent, n'ayant pas de matériaux en quantité suffisante pour bâtir, il était obligé d'employer du lierre et des plantes grimpantes, pour préserver ses fours de la pluie. A mesure que ses ressources s'augmentaient, il démolissait ce qu'il avait mal construit, pour le reconstruire mieux et plus solidement. Aussi, des gens de bon sens qui le voyaient opérer, des artisans experts, des maçons, des tailleurs, et même des sergents d'armes, enfin « un tas de vieilles », disaient-ils avec dérision, qu'il ne savait qice faire et défaire.

Ce qu'il y avait de pis, c'est que le signal de ces persécutions et de ces moqueries cruelles était donné par les personnes de sa famille ou de son entourage.

« J'ai été plusieurs années que, n'ayant rien de quoy faire couvrir mes fourneaux, j'estois toutes nuits à la mercy des pluyes et vents, sans avoir aucun secours, ayde ni consolation, sinon des clmts-huants qui chantoient d'un côté, et des chiens qui hurloient de l'autre. Parfois il se levoit des vents et tempestes qui souffloient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux, que j'estois contraint de quitter le tout, avec perte de mon labeur. Et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moi à cause des pluyes qui estoient tombées, je m'en allois coucher à la minuit, ou au point du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l'on auroit traisné par tous les bourbiers de la ville; et en m'en allant retirer, j'allois bricollant sans chandelle, tombant d'un costé et d'autre, comme un homme qui seroit yvre de vin, rempli de grandes tristesses; d'autant qu'après avoir longuement travaillé, je voyois mon labeur perdu. Et, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvois en ma chambre une seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent esmerveiller que je ne sois consumé de tristesse. »

Dès qu'il fut en pleine possession de son art, il produisit des vases, des statuettes, des bassins et d'autres ouvrages variés, qu'il appela du nom collectif de rustiques figulines (du latin Jigulina rustica, poterie rustique). Bientôt, ravis de la beauté de ses figulines, tous les seigneurs de la Saintongese les disputèrent, pour en orner leurs châteaux et leurs parcs. Au nombre de ceux qui furent les premiers protecteurs de Palissy, et qui t. m. 12

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signalèrent aux autres ses talents et ses productions, on cite le comte de Maulévrier. Dès lors Palissy se trouva à l'abri de la misère.

Les substances qu'il faisait entrer dans la composition de ses émaux étaient : le plomb, l'étain, le fer, l'antimoine, le saphi de cuivre (préparation «de cobalt), l'arène (gros sable ou gravier;, le salicor (soude de Languedoc), la cendre gravelée (cendre de lie de vin brûlée), la litharge, et le manganèse (pierre de Périgord).

Les nombreuses recherches de minéraux et terres, et l'art de manipuler toutes ces substances qui occupèrent Palissy pendant vingt ans l'amenèrent à étudier les sciences physiques et naturelles. Il apprit à distinguer les différents produits, végétaux et minéraux, et il devint un habile chimiste pour son temps, grâce aux expériences et aux observations multipliées auxquelles il fut obligé de se livrer, pendant ses travaux d'artiste et de potier.

En 1548, sous Henri II, les saulniers, profitant des embarras ou des incertitudes qui se produisent souvent au commencement d'un nouveau règne, se révoltèrent, et refusèrent de payer l'impôt de la gabelle. Le connétable Anne de Montmorency, chargé de réprimer cette révolte, se rendit en Saintonge. Là, il vit les premières rustiques Jigulines sorties de l'atelier de Palissy. Cette invention artistique lui plut singulièrement. Il admira les talents de l'auteur ; il se prit même d'affection pour sa personne, et le chargea de travaux importants pour son château d'Ecouen, auquel avaient déjà travaillé l'architecte Jean Bullant et le sculpteur Jean Goujon.

Ce n'était pas pour Palissy un médiocre avantage que de voir son nom joint à ceux de deux grands artistes, déjà célèbres à cette époque.

Les rustiques Jigulines étant au nombre de ces ouvrages qu'on peut aisément transporter d'un lieu dans un autre, il n'était pas nécessaire que Palissy allât se fixer au château d'Ecouen,- pour exécuter les commandes du connétable. Cela, d'ailleurs, aurait eu plus d'un inconvénient. L'air, les eaux, les terres, à Ecouen et dans les environs, ne pouvaient être les mêmes que ceux de la contrée où Palissy avait fait jusque-là tous ses essais, et déterminé, non sans peine, les proportions des substances qu'il em-

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ployait. Changer de pays, c'eût été peut-être s'exposer à quelque déception nouvelle, et se mettre dans la nécessité d'entreprendre de nouveaux essais. Palissy avait acquis trop d'expérience pour ne pas voir que son art ne pouvait être ainsi tout d'un coup transplanté, et le connétable lui-même le comprit. En effet, il ordonna de construire à Saintes, pour Palissy, un atelier convenable, et c'est là que furent exécutés les ouvrages destinés au château d'Ecouen.

Voilà donc Palissy dans une position où tout homme, doué d'un grand talent et d'une grande activité, est assuré, dans des temps ordinaires, de vivre heureux et tranquille des fruits de son travail. Mais on n'était pas alors dans des temps ordinaires. De 1546 à 1550 environ, des moines allemands et des envoyés genevois avaient importé dans la Saintonge, comme en d'autres provinces, les idées de Luther et de Calvin.

Bientôt la religion nouvelle compta dans ce pays des prosélytes ardents et nombreux. Bernard Palissy se fit protestant et il fut l'un des premiers, dans la Saintonge, à professer ouvertement le nouveau culte. On croit même qu'il devint ministre du saint Evangile.

Palissy a raconté, sous le titre d' 'Histoire l'établissement dans son pays de la religion réformée, et les persécutions dont elle fut l'objet.

« Si tu avais vu, dit-il, les horribles débordements des hommes, que j'ai vus durant ces troubles, tu n'as cheveux en la tête qui n'eussent tremblé. Et celui qui n'a vu ces- choses ne saurait jamais penser combien la persécution est grande et horrible. Je ne m'esmcrveille pas si le prophète David aima mieux élire la peste, que non pas la lamine et la guerre, en disant que, s'il avait la peste, il serait à la mercy île Dieu, mais qu'en la guerre, il serait à la mtercy des hommes, etc. (1). «

(1) Edition do 1777, publiée par Faujas de Saint-Fond et Gobet, pages G19 et. suivantes.

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Son imagination fut frappée des atrocités qui étaient commises dans la Saintonge, au nom de la religion, et il raconte avec énergie ces événements dans son Histoire (1). On trouve dans cet écrit plusieurs détails intéressants, mais que nous ne pourrions rapporter ici sans nous écarter de notre sujet; car c'est la biographie de Palissy, et non l'histoire de* la Réforme dans la Saintonge, que nous avons à traiter. Il est probable, nous le répétons, que Palissy fut pasteur calviniste dans la ville de Saintes, et qu'en cette qualité, il donna toujours le premier exemple de la charité, du courage et du dévouement.

Un ancien prêtre catholique, nommé Philibert Hamelin, avait embrassé la religion réformée. Il s'était rendu à Genève, et après avoir passé quelque temps dans cette Rome du calvinisme, il était revenu à Saintes, où il prêchait avec ardeur la religion nouvelle. On l'arrêta, et on le jeta en prison, comme un malfaiteur.

« C'était, dit Palissy, un homme si parfait en ses œuvres, que ses ennemis étaient contraints de confesser qu'il était d'une vie sainte, toutefois sans approuver sa doctrine. Je suis tout esmerveillé, comment les hommes ont osé asseoir un jugement de mort sur lui, vu qu'ils savaient bien et avaient entendu sa sainte conversation... Dès lors qu'il fut amené es-prison de Saintes, je prins la hardiesse (combien que les jours fussent périlleux en ce temps-là) d'aller remontrer à six des principaux juges et magistrats de Saintes, qu'ils avaient emprisonné un prophète, un ange de Dieu, envoyé pour annoncer sa parole, et jugement de condamnation aux hommes sur le dernier temps, leur assurant qu'il y avait onze ans que je connaissais Philabert Hamelin d'une si sainte vie, qu'il me semblait que les autres hommes étaient des diables au regard de lui. Il est certain que les juges usèrent d'humanité en mon endroit, et m'écoutèrent bénignement : aussi parlais-je à un chacun d'eux, étant en sa maison. Finalement ils traitèrent assez bénignement ledit maître Philabert; toutefois ils ne se peuvent excuser qu'ils ne soient coupables de sa mort. Vrai est qu'ils ne le tuèrent pas, non plus que Pilate et Judas Jésus-Christ ; mais ils le livrèrent entre les mains de ceux qu'ils savaient bien qu'ils le feraient mourir. »

Ces premiers supplices n'étaient que le prélude des rigueurs terribles qui allaient bientôt suivre l'édit de 1559, par lequel le roi ordonnait de mettre à mort les protestants, et défendait au parlement de faire grâce ou d'accorder des commuta-

(1) OEuvres complètes de Palissy. Édition de M. Cap, in-18. Paris, 1844, p. 99.

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tions de peine. Bientôt des soldats, ayant des prêtres à leur tête, envahissent la ville de Saintes, l'épée au poing. Mais tous ceux de l'Église réformée s'étaient retirés. Les catholiques ne rencontrèrent dans les rues qu'un calviniste de Paris, qui était allé à Saintes pour ses affaires, et il le mirent à mort.

« Ils allèrent ensuite de maison en maison, ditPalissy, prendre, piller, saccager, gourmander, rire, moquer, gaudir, avec toutes dissolutions et paroles de blasphèmes contre Dieu et les hommes ; et ne se contentaient seulement de se moquer des hommes, mais aussi se moquaient de Dieu ; car ils disaient que Agimus avait gagné le Père éternel. »

Palissy se tenait caché dans la ville, et pendant quatre mois, il échappa à toutes les recherches. Mais, dénoncé par le doyen et par le chapitre, il fut arrêté. Il allait comparaître devant des juges impitoyables, tous parents ou amis des membres du chapitre, et sa condamnation à mort était certaine,, lorsque le duc de Montpensier se hâta d'intervenir, pour le soustraire à ce péril imminent. Il défendit formellement aux juges de connaître de cette affaire. D'autres personnages puissants, tels que les seigneurs de Bury, de Jarnac, de Ponts, s'interposèrent également en sa faveur. Pour le soustraire plus sûrement au péril, on demandait sa mise en liberté immédiate; mais on ne put l'obtenir. Palissy avait excité contre lui, par ses prédications, des haines trop ardentes. Il fut envoyé à Bordeaux, pour y être jugé par le parlement.

Pendant sa détention, des hommes animés d'un fanatisme barbare s'étaient précipités sur son atelier. Ils commençaient à le saccager, et ils se disposaient à le détruire de fond en comble, lorsque le seigneur et la dame de Ponts, qui avaient beaucoup d'influence à Saintes, se hâtèrent d'intervenir. Ils firent remarquer que l'atelier de Palissy avait été construit par l'ordre du connétable de Montmorency, et que ce prince ne manquerait pas de regarder sa destruction comme une grave offense envers lui-même. D'un autre côté, le duc de Montpensier et le comte de la Rochefoucauld déclarèrent qu'ils prenaient sous leur protection spéciale la demeure de Palissy. A partir de ce moment, l'atelier fut à l'abri de toute atteinte.

Il ne s'agissait plus que de sauver la personne du potier artiste, et ce n'était pas ce qu'il y avait de plus facile. Il ne fallut rien moins que l'intervention personnelle du connétable.

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Il n'y avait pas un moment à perdre ; car l'exécution eût suivi de près une sentence de mort rendue par le parlement de Bordeaux.

Informé de l'état des choses, le connétable de Montmorency alla trouver, en toute hâte, la reine mère. Il s'agissait d'obtenir de Charles IX la mise en liberté de Palissy, sans jugement. Le roi avait le droit de faire grâce; mais il ne pouvait l'exercer, sans qu'un jugement et une condamnation eussent été prononcés. Il fallut donc chercher un détour pour que le roi qui, par son édit de 1559, avait défendu de gracier aucun religionnaire, pût faire un acte de clémence, sans paraître se contredire. On trouva enfin le moyen cherché. Palissy fut, par une ordonnance spéciale, attaché à la cour, comme inventeur des rustiques fignlines du roi. Il échappait ainsi à la juridiction du terrible parlement d.e Bordeaux, et n'était désormais justiciable que du grand conseil. Or le grand conseil était entièrement à la discrétion du roi. Le procès se trouvant ainsi indéfiniment ajourné, Palissy fut mis en liberté.

Environ un an après sa sortie de la prison de Bordeaux, il avait repris ses voyages, et il se trouvait à La Rochelle, où il faisait imprimer l'ouvrage qui a pour titre : Reccqrte véritable, etc., dont il sera question plus loin. Par un juste hommage de reconnaissance, ce livre fut dédié à Catherine de Médicis et au connétable de Montmorency.

De La Rochelle, Palissy partit pour Paris. Plusieurs raisons l'empêchaient de demeurer fixé à Saintes. Il avait alors environ cinquante-quatre ans ; son titre d'inventeur de rustiques ftgulines du roi lui assurait non-seulement un travail bien rétribué, mais encore une place parmi les grands artistes de ce temps. Il ne pouvait donc hésiter à aller s'établir à Paris.

Ainsi les persécutions qu'il avait subies et les dangers mêmes qu'il avait courus avaient contribué à le pousser clans la carrière du succès. S'il n'avait pas été poursuivi, arrêté, emprisonné; si sa vie n'eût pas été menacée, il n'aurait jamais quitté la Saintonge ; il ne se serait pas trouvé sous la protection immédiate de Catherine de Médicis; il n'aurait jamais connu personnellement plusieurs grands artistes italiens, et joui d'une existence qui devait paraître fort brillante à un simple ouvrier comme lui.

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Une fois établi dans la capitale, Palissy travailla à la décoration des demeures royales ; mais il ne fut pas tenu de s'y consacrer tout entier. Catherine de Médicis, qui lui avait sauvé la vie, avait acquis le droit d'exiger beaucoup de lui. Cependant, loin d'en abuser, elle lui laissa toute son indépendance d'artiste. Il continua à travailler pour le château d'Écouen ; il décora en outre un grand nombre d'habitations princières : les châteaux de Chaulnes, de Nesles, en Picardie, de Reux, en Normandie, etc.

Peiresc parle avec admiration des belles poteries de Palissy qu'il vit au château d'Écouen, lorsqu'il le visita en 1606. On citait, en particulier, une immense table de marbre noir et blanc, incrustée de coquilles peintes. Dans la chapelle du château, on voyait la Passion du Christ, en seize tableaux, réunis en un seul cadre, et peints sur émail, d'après Albert Durer. Les verrières du château étaient toutes de Palissy, ainsi que les pavés en carreaux de faïence, dont il avait inventé la composition, le dessin, les couleurs. Suivant Gobet, qui les vit au siècle dernier, ces vitraux étaient d'un éclat inimaginable. Dans une allée du parc était une grotte rustique, dont Palissy parle plusieurs fois dans ses écrits.

Le château d'Ecouen, situé à quatre lieues de Paris, avait été bâti par Anne, duc de Montmorency, connétable et grand maître de France, qui avait prodigué, pour l'embellir, toutes les ressources de l'art contemporain.

Palissy était tout à la fois peintre et sculpteur. Mais lorsque son talent d'artiste se fut entièrement développé, et qu'il s'attacha à reproduire la nature extérieure, en couleur ou en relief, il fut, avant tout, émailleur. Il peignait en émail l'argile qu'il avait modelée sur la nature.

C'est, en effet, dans la nature même que Palissy prenait tous les sujets et tous les matériaux de ses compositions. Sur ses vases, on voit un lièvre qui court, une écrevisse qui étend ses longues pattes, ou un lézard qui se contracte en grimpant. Dans des bassins, ce sont des reptiles, mêlés à des coquilles, sur un lit de sable ; des poissons qui nagent tout autour, dans une eau jaillissante; sur les bords, on voit des tortues, des plantes marines, des fougères, etc.

Un fait qui montre avec quel degré de perfection Palissy

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était parvenu à imiter la nature dans ses compositions, c'était un chien en émail qui se trouvait dans son atelier. Ce chien était si parfaitement modelé, la pose, la physionomie et toutes les nuances de couleur et de forme en étaient si vraies, si naturelles, qu'un véritable chien, un chien vivant, hargneux et querelleur, étant entré un jour, par hasard, dans l'atelier, alla rôder plusieurs fois, en grognant, autour de la figure d'émail. Palissy, en rapportant ce fait, laisse entrevoir combien il en fut heureux.

« Ce n'estpas seulement, dit M. Alfred Dumesnil, harmonie des couleurs entre elles, vivacité des tons, réussite matérielle. Uart de terre a une physionomie morale. Il se prête essentiellement aux représentations de la campagne. Les couleurs propres aux poteries émaillées ont les tons graves et riches qui dominent dans les productions de la terre. Sur les vases de Palissy, vous retrouvez les jaunes blonds et dorés des moissons qui vont mûrir, les bleus foncés et violâtres des lointains de forets, les verts intenses des épais pâturages, les bruns vigoureux des terres fraîchement labourées. Chacun des plats de Palissy vous redonne la saveur puissante d'une pleine campagne rendue par un homme des champs, et, si je devais expliquer l'attrait singulier des œuvres de Y art de terre, je dirais qu'il tient à l'accord des sentiments, des habitudes de l'artiste avec les objets qu'il représente et la matière dont il s'est servi (1). »

Les poteries émaillées de Bernard Palissy étaient fort en vogue de son vivant, et il en produisait une quantité considérable. Il était de mode, parmi les grands seigneurs de ce temps, d'avoir son château et son parc ornés d'ouvrages rustiques sortis des mains de Yinventeur des rustiques figulines du roi, de l'habile artiste protégé et recommandé par Catherine Médicis. La noblesse de province voulut, en cela, comme en beaucoup d'autres choses, imiter la cour. Dans les parcs, toutes les allées, ainsi que les grottes, les tonnelles, les pièces d'eau furent littéralement peuplées de statues et de groupes émaillés. Dans l'intérieur des palais, des châteaux, des maisons opulentes, c'étaient des ornements d'un autre genre. L'imagination fertile de Palissy variait à l'infini ses compositions rustiques. On conserve dans le musée du Louvre et à l'hôtel de Cluny, plusieurs de ses chefs-d'œuvre de poterie en relief, des salières, ou grands plats à compartiments, des corbeilles à fruit

(1) Bernard Palissy, le potier de terre. Iu-12, Paris, 1851, pages 34-35.

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et une foule d'ustensiles de ménage, plats, assiettes, bassins, bouteilles, saucières, flambeaux, écritoires, etc. Dans d'autres genres, c'est tantôt le monde sous -fluvial des eaux qui se trouve représenté, avec ses babitants aux brillantes écailles; tantôt une verte prairie, émaillée de blancbes marguerites, où les papillons viennent butiner ; tantôt une mare, où l'on voit, au milieu des joncs, des nénuphars et d'autres plantes aquatiques, des grenouilles avancer timidement la tète.

« Ailleurs, dit M. Jules Salles, on admire une série de coquillages aux volutes cannelées, la couleuvre qui s'enroule sur elle-même, le scarabée aux étuis diaprés, le lézard endormi au soleil, ou prêt à s'élancer sur la proie qu'il guette avec patience. Et tout cela est arrangé avec un art et un goût qui font de chaque pièce un véritable tableau (1). »

Il abandonne parfois le monde des eaux pour traiter des sujets d'un ordre plus élevé, tels que les scènes de la fable, les grands' faits de l'histoire, des sujets tirés de l'Écriture sainte, etc., et il les traite comme peut le faire un artiste de génie qui, entièrement maître de la partie matérielle de son art, dont il a surmonté les difficultés, n'a plus à s'appliquer désormais qu'à donner un corps à l'idéal qu'il a rêvé dans sa jeunesse.

On a fait paraître récemment une MonograpJiie de Vœuvre de Palissy, œuvre dessinée, lithographiée et coloriée, d'après les originaux, par MM. C. Delange etBorneman, accompagnée d'un texte historique et critique, par M. Sauzay, conservateur adjoint du musée du Louvre. On pourra désormais, en consultant cettte monographie, se faire une idée juste de ces rustiques figulines, curieux ornements des palais, des châteaux princiers et des parcs au seizième siècle, ouvrages en partie détruits par le temps, en partie dispersés par l'ignorance ou l'incurie. Sans doute il en existe de nombreux débris dans les musées du Louvre et de Cluny et dans plusieurs cabinets de curieux, en France et dans les pays étrangers ; mais la collection publiée par MM. Delange et Borneman a l'avantage de réunir dans un même cadre la représentation des originaux épars dans divers musées.

(1) Eluda sur Ucrnard Palissy, sa vie et ses travaux, précédée de quelques recherches *'*r V art céramique. ]n-12, 2« édition, page 01. Nîmes, 1856.

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« Beaucoup de personnes, disent les éditeurs de cette monographie, ne considèrent, même encore aujourd'hui, Bernard Palissy que comme revêtant d'émail les animaux, les plantes et les coquillages qu'il moulait sur nature. A leurs yeux, Palissy n'est qu'un simple mouleur en poteries. Tout en reconnaissant le talent immense qui existe dans ces bassins rustiques, talent qui certes suffirait pour immortaliser un homme, nous revendiquons, au nom de la mémoire de Palissy, un titre plus noble, celui d'artiste dans sa plus grande acception ; en un mot, celui de sculpteur en terre que lui avaient mérité, dès 1570, ses grands travaux, aujourd'hui détruits, et qui n'avaient pu être exécutés que par un artiste, tout à la fois architecte et sculpteur. »

Les éditeurs de cette monographie ont d'abord expurgé avec soin l'œuvre véritable de Palissy de la multitude de surmôulages et de grossières imitations qui ne peuvent, à aucun titre, être admises parmi les œuvres d'un artiste qui avait l'habitude de briser tout ce qui sortait de son four avec quelques défauts. Après cette élimination préalable, ils ont reconstruit, à ce qu'ils assurent, « l'œuvre du maître telle qu'il l'eût avouée luimême, si elle était sortie de ses mains. »

De 1566 à 1572, Catherine de Médicis fit travailler à la construction du palais et du jardin des Tuileries. Ce palais tira son nom d'une fabrique de tuiles qui occupait l'emplacement sur lequel il fut élevé. Pendant qu'on jetait les fondements de l'édifice futur, Palissy, chargé d'exécuter, d'avance, divers travaux d'ornement, fut logé, soit dans les dépendances du Louvre, soit dans quelque ancien bâtiment qui restait peutêtre encore sur la partie de l'emplacement destiné au jardin et au palais. C'est pour cela qu'il fut quelquefois nommé, à cette époque, Maître Bernard, des Tuileries.

Ses deux fils, Nicolas et Mathurin, le secondèrent dans ses travaux pour l'ornement du palais et du jardin des Tuileries. Ce fait est constaté par un compte adressé à la reine mère, concernant les dépenses qu'elle a ordonnées pour les travaux d'embellissement. Le manuscrit de ce compte, qui se trouve à la Bibliothèque impériale, porte la date de 1570. Paliss}^, chargé, comme émailleur, d'orner des produits de son atelier une grotte du jardin, figure, dans ce mémoire, pour une somme assez importante. Deux autres émailleurs, de même nom que lui, se trouvent associés à ses travaux. Champollion-Figeac, qui le premier a fait connaître ce manuscrit, s'est trompé en

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regardant Nicolas et Mathurin comme les frères de Palissj : ils étaient bien ses fils.

A cette époque, c'est-à-dire en 1572, arriva le sinistre drame de la Saint-Barthélémy. Les travaux que Palissy exécutait pour la reine mère, et son titre d'inventeur des rustiques figulines cla roi, le firent échapper à la mort. Pendant tout le temps que dura le massacre, il fut caché dans l'enceinte du château des Tuileries, encore en construction.

On a fait, au mois de juillet 1865, l'intéressante découverte de vestiges des fours de poterie de Bernard Palissy. En creusant pour les fondations de la nouvelle galerie restaurée des Tuileries et du Louvre, on trouva une construction en briques, qui ressemblait à un four à tuiles. Le déblaiement ayant été poursuivi avec attention, on dégagea entièrement ce four, et dans l'un de ces foyers, on trouva une douzaine de grands moules de figures d'animaux et de plantes bizarres. Or, dans un manuscrit de Palissy, découvert en 1861 par M. Fillon, chez un revendeur de La Rochelle, et qui a été publié par ce savant (Lettre, a M. de Montai glin) , le célèbre potier donne la description des figures qu'il propose à la reine d'exécuter, pour orner une grotte monumentale qui serait placée dans le jardin des Tuileries. Les moules trouvés dans les fouilles du Carrousel répondent parfaitement à cette description.

Dans le même four se trouvait le moule du torse d'un soldat, que l'on croit avoir été l'un des Suisses de Catherine deMédicis; c'était, du moins, un homme d'une, taille extraordinaire.

On ne saurait douter que le four découvert en 1865, sous la place du Carrousel, ne soit un de ceux, que Palissy avait établis à proximité de la grotte qu'il voulait embellir, et qui faisait partie du jardin des Tuileries.

Les moules découverts parmi les vestiges de l'ancien four de Bernard Palissy ont, d'ailleurs, mis en lumière un fait assez inattendu : c'est que Palissy ne prenait pas toujours la peine de façonner les objets naturels dont il ornait ses poteries. Il se servait simplement d'un moule, pris sur l'objet même qu'il voulait représenter. Il prenait sur un lézard, par exemple, un moule d'argile ou de plâtre qui lui servait ensuite à mouler la figure du lézard, qu'il appliquait sur ses vases, avant leur cuisson. Ainsi pour les écrevisses, les serpents, les fruits, etc.

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

Cette découverte a causé quelque déplaisir aux admirateurs enthousiastes de Bernard Palissy. On peut ne pas approuver un tel procédé et y voir le signe d'un art inférieur; mais on comprend que le potier de Saintes ne pût guère opérer autrement, quand on connaît l'immense quantité de produits qui sortaient de ses mains. Dans tous les cas, on ne peut nier le fait, en présence des moules trouvés dans les fouilles de la place du Carrousel.

Après avoir exécuté une quantité immense de travaux, soit en province, dans divers châteaux, soit à Paris, Palissy devait jouir d'une certaine aisance. Il ne se bornait plus désormais, à vivre au jour le jour, continuellement inquiet pour le lendemain. Il consacrait à l'exercice de son art d'émailleur, non plus la journée tout entière, mais seulement un certain nombre d'heures par jour, cherchant des sujets, esquissant des modèles, et se déchargeant sur ses fils, Nicolas et Mathurin, d'une partie de l'exécution. De temps en temps, il mettait la dernière main à des ouvrages presque achevés : le plus souvent il se bornait à diriger, à surveiller. Il lui restait ainsi beaucoup de temps, qu'il consacrait à l'étude des sciences naturelles. La chimie, la géologie, la physique du globe, l'agriculture avaient pour lui beaucoup d'attraits.

Pendant les voyages qui avaient occupé une partie de sa jeunesse, il avait trouvé les plus agréables distractions dans la contemplation de la nature , et la curiosité avait bientôt éveillé en lui l'esprit d'observation. Après avoir beaucoup vu, observé, comparé, il commença à distinguer un ordre et une certaine régularité dans ce qui, seulement entrevu d'un coup d'œil superficiel, ne présente d'abord qu'une apparence de désordre et d'irrégularité. Dans la prodigieuse variété des phénomènes de la nature, il soupçonna l'existence d'un ordre harmonique, c'est-à-dire le principe fondamental de la science. Les impressions et les idées de sa jeunesse, loin de s'effacer avec l'âge, s'étaient renouvelées, étendues et développées pendant quarante ans, à mesure que de nouveaux objets étaient offerts à lui, soit dans les cabinets de raretés, soit dans les laboratoires d'alchimie, alors si nombreux, soit dans le vaste domaine de la nature, exploré à la surface et dans le sein du globe.

C'est ainsi que Palissy était arrivé à réunir tout un cabinet

BERNARD PALISSY

d'histoire naturelle, et à résumer, dans une collection de minéraux et de plantes, ses connaissances, ses impressions et ses souvenirs.

Il n'avait eu d'abord pour s'instruire, comme il le dit luimême (Traité des pierres), d'autre livre que le ciel et la terre, dans lequel, ajoute-t-il, il est permis à chacun de lire. Mais il n'entendait ni le latin ni le grec, et il eût voulu savoir si les philosophes de l'antiquité avaient expliqué, comme il l'entendait lui-même, le livre de la nature, ou s'ils l'avaient autrement compris. C'est dans ce but qu'il résolut d'ouvrir à Paris de véritables conférences. Ainsi, l'institution des conférences qui, de nos jours, ont rendu tant de services à la diffusion des connaissances scientifiques, remonte au seizième siècle, et à l'humble potier de Saintes. Les conférences de Palissy étaient même payantes, comme celles de notre Athénée de Paris, et Palissy va nous expliquer pourquoi il faisait payer un écu à la porte.

« J'eusse été fort aise, dit-il, d'entendre le latin et lire les livres des philosophes, pour apprendre des uns et contredire aux autres. Etant en ce débat d'esprit, je m'avisai de faire mettre des affiches par les carrefours de Paris, afin d'assembler les plus doctes médecins et autres, auxquels je promettais montrer en trois leçons tout ce que j'avais connu des fontaines, pierres, métaux et autres natures. Et afin qu'il ne s'y trouvât que des plus doctes et des plus curieux, je mis en mes affiches que nul n'y entrerait qu'il ne baillât un écu à l'entrée desdites leçons, et cela fesais-je en partie pour voir si, par le moyen de mes auditeurs, je pourrais tirer quelque contradiction qui eût plus d'assurance de vérité que n'ont pas les preuves que je mettais en avant. Sachant bien que, si je mentais, il y en aurait des grecs et des latins qui me résisteraient en face, et qui ne m'épargneraient point, tant à cause de l'écu que j'avais pris de chacun, que pour le temps que je les eusse amusés; car il y avait bien peu de mes auditeurs qui n'eussent profité de quelque chose pendant le temps qu'ils étaient à mes leçons. Voilà pourquoi je dis que, s'ils m'eussent trouvé menteur, ils m'eussent bien rembarré; car j'avais mis dans mes affiches que, partant que les choses promises en icelles ne fussent véritables, je leur rendrais le .quadruple. Mais, grâce à mon Dieu, jamais homme ne me contredit d'un seul mot (1). ».

Ce fut au printemps de 1575, que Palissy, alors âgé de soixante-cinq ans, ouvrit ses conférences d'histoire naturelle, en

(1) Traité des pierres.

190 SAVANTS DE LA RENAISSANCE

présence des personnes les plus distinguées de Paris. Il nous a lui-même transmis la liste de la plupart de ses auditeurs, au nombre desquels se trouvaient des ecclésiastiques élevés en dignité, des médecins et des chirurgiens renommés, diverses personnes de distinction, appartenant à la noblesse ou au clergé. Il cite particulièrement Ambroise Paré, le célèbre chirurgien des rois de France.

Ce ne fut pas sans étonnement que l'on entendit un potier, qui n'avait étudié dans aucune école, qui ne savait ni latin ni grec, qui n'avait conquis aucun grade universitaire, disserter avec sagacité sur la formation des pierres , sur les différentes causes qui concourent à leur décomposition et à leur renouvellement, sur la production du cristal de roche, etc.

Les leçons de Palissy continuèrent pendant dix années. Malheureusement, les détails manquent sur cette partie si importante de sa vie.

Il devait parler d'après les objets d'histoire naturelle, de physique et de chimie qu'il mettait sous les yeux de ses auditeurs. Il dut, sans doute, avoir recours, plus d'une fois, à l'expérience, pour établir quelques points essentiels de sa doctrine. Si l'on en juge par ses écrits, sa diction devait être animée etpittoresque. Il eût été bien extraordinaire qu'un homme qui avait tant vu, observé et pensé dans sa vie, n'eût pas été doué d'une imagination féconde et d'une élocution originale et facile.

On dit qu'à la fin de sa première leçon, un alchimiste, que l'opinion de Palissy sur 1! 'or potable avait un peu froissé, vint l'aborder, lorsque l'auditoire se fut retiré, et lui reprocha son injustice à l'égard de Y or potable. Mais ce reproche n'était fondé que sur un malentendu, et après une courte explication, Palissy et l'alchimiste se séparèrent, satisfaits l'un de l'autre.

Il y a 'lieu de s'étonner que l'Université de Paris, si jalouse de ses privilèges et si intolérante en matière de doctrine, n'eût point défendu à Palissy, qui n'était ni licencié ni docteur, de se livrer à l'enseignement public. Elle trouvait apparemment qu'un simple potier qui n'avait jamais étudié ni le latin ni le grec ne méritait pas qu'on s'occupât de lui.

Nous ne connaissons pas le programme du cours de Palissy,

BERNARD PA.LISSY

mais on peut deviner par ses ouvrages quel dut être, pendant dix années, l'objet de son enseignement. En 1580, il fit imprimer ses Discours admirables ; en 1584, selon Faujas de Saint- Fond et Gobet (les éditeurs de ses Œuvres), il continuait encore son cours. • Toutes ses leçons devaient donc rouler principalement sur les diverses matières qu'il a traitées dans son Discours admirable.

Il faisait ses démonstrations publiques dans son cabinet d'histoire naturelle, le premier qu'ont eût vu jusque-là dans Paris. On peut se faire une idée de cette collection, d'après la pièce tirée des œuvres de Palissy, qui a pour titre :

« Copie des écrits (ou Étiquettes raisonnées) qui sont mis au-dessous des choses merveilleuses que l'auteur de ce livre a préparées et mises par ordre en son cabinet; pour prouver toutes les choses contenues en ce livre, parce qu'aucuns ne voudraient croire, afin d'assurer ceux qui voudront prendre la peine de les venir voir en son cabinet, et les ayant vues, s'en iront certains de toutes choses écrites en ce livre. »

Ce cabinet était disposé, non d'après une méthode généi^ale, ou un ordre systématique, mais dans l'ordre des démonstrations qui faisaient l'objet de ses leçons ou de ses conférences.

Bernard Palissy peut donc être regardé comme le premier professeur qui ait fait, en français, c'est-à-dire en langue vulgaire, à Paris, un véritable cours d'histoire naturelle et de physique du globe, et qui, pour donner plus de précision à ses idées ou pour les établir sur des faits constatés, se soit avisé de former une collection de tous les objets les plus propres à confirmer ses théories en physique et en histoire naturelle, notamment sur la formation des cristaux, sur les pétrifications et sur les principes de la géologie.

Il fallait presque de l'audace pour oser prendre la parole et disserter sur les sciences, devant un auditoire composé d'hommes instruits et distingués. Le maintien de Bernard Palissy dut être d'abord humble et timide et son débit mal assuré. Il s'excusa sans doute en disant « qu'il n'était ni latin, ni grec, ni hébreu, ni poëte, ni rhétoricien, mais un simple artisan, bien pauvrement instruit aux lettres (1). »

(1) Epltre au maréchal de Montmorency.

« Aucuns pourront, dire qu'il est impossible qu'un homme destitué de la langue latine puisse avoir intelligence des choses naturelles; que c'est à moi une grande témérité de parler et d'écrire contre l'opinion de tant de philosophes fameux et anciens, lesquels ont écrit des effets naturels et rempli toute la terre de sagesse. Je sais aussi qu'autres jugeront selon l'extérieur, disant que je ne suis qu'un pauvre artisan, etc. Nonobstant toutes ces considérations, je n'ai laissé de poursuivre mon entreprise... j'ai dressé un cabinet auquel j'ai mis plusieurs choses admirables et monstrueuses que j'ai tirées de la matrice de la terre, lesquelles rendent témoignage certain , etc. (1) »

M. Cap, dans Y introduction qu'il a placée en tête de son édition des Œuvres complètes de Bernard Palissy, compare à un congrès scientifique ces conférences, où, dit-il, un homme sans culture, sans connaissance de l'antiquité, venait exposer les résultats de ses découvertes, en présence de tout ce que la capitale renfermait alors de savants, et provoquer la critique, la contradiction, l'argumentation sur les sujets les plus ardus.

Les personnes qui connaissent bien l'histoire morale du seizième siècle, c'est-à-dire les mœurs générales, l'enseignement donné dans les écoles, les idées et les opinions universellement reçues et accréditées, etc., ne s'étonneront point qu'un homme d'un très-grand génie, mais dont le nom était sans autorité, n'ait eu, parmi ses contemporains, qu'une réputation éphémère. Le ton dédaigneux que prend à son égard, dans ses Mémoires, son contemporain d'Aubigné, prouve que les conférences de Palissy n'avaient eu qu'un faible retentissement et que son immense talent, comme écrivain et comme professeur , resta presque complètement inconnu de son temps.

Le Traité des eaux et fontaines qui fut publié à l'époque où Palissy faisait ses cours, c'est-à-dire en 1580, a été considéré comme le résumé de ses conférences. Il est probable que ces leçons portaient, en effet, sur les matières contenues dans cet ouvrage que nous examinerons bientôt avec les autres productions de Palissy. Mais son enseignement devait embrasser également tous les autres objets qui sont étudiés et considérés dans ses différents écrits.

(1) Epltre au sire Anloin» de Ponts.

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Les conférences de Palissy durent être, de temps en temps, interrompues par les persécutions religieuses qui vinrent encore affliger le vieux savant, à Paris, comme elles avaient inquiété et menacé le jeune artiste dans sa patrie. Ses leçons publiques avaient quelquefois pour objet, relativement à l'histoire naturelle et à la physique du globe, des points qu'il était difficile d'aborder sans mécontenter les théologiens. Le fanatisme, à cette époque , était trop implacable et trop surexcité, pour n'avoir pas les yeux fixés sur un homme dont les précédents sentaient fortement le fagot.

En 1588, Palissy, malgré son grand âge, fut arrêté et mis à la Bastille. On ne sait trop pourquoi Mathieu de Launay, l'un des Seize, c'est-à-dire l'un des chefs ligueurs, voulait absolument que ce vieillard octogénaire fût mené au spectacle public, en d'autres termes, à l'échafaud. Le duc de Mayenne, sans doute en considération de l'âge et des talents de Palissy, fit ajourner l'exécution.

Un jour enfin, Henri III paraît, lui-même, sur le seuil du cachot où se trouvait renfermé l'ancien protégé de Catherine de Médicis. Le roi venait rendre visite au vieux Bernard, pour l'engager à fléchir sur l'article de la religion, ce qui lui aurait permis d'étendre sur lui sa clémence. Palissy refusa de rien céder, et il tint au roi un langage assez sévère. Comme Henri III lui disait qu'il était contraint d'en agir ainsi : « J'ai pitié de vous, lui dit-il, qui me dites que vous êtes contraint. Vous, Sire, et ceux qui vous contraignent, ne pourrez jamais rien sur moi, parce que je sais mourir (1). »

Il paraît que les deux filles d'un procureur au parlement étaient détenues à la Bastille, en même temps que Palissy, et que ce dernier réclamait pour elles la clémence du roi. D'Aubigné, contemporain de Palissy, a parlé deux fois, dans ses Mémoires, de cette visite du roi au vieux Bernard. Voici ce qu'il en dit, dans la Confession de Sancy (chapitre 7) :

« Que direz-vous du pauvre potier Mu Bernard, à qui le roi parla un jour en cette sorte : « Mon bonhomme, il y a quarante-cinq ans que vous

(1) D'Aubigné, Histoire universelle, 3e partie, liv. III, cliap. i.

SAVANTS DE LA RENAISSANCE

êtes au service de la reine, ma mère, et de moi; nous avons enduré que vous ayez vécu en votre religion parmi les feux et les massacres; maintenant, je suis tellement pressé par ceuxde Guise et mon peuple, qu'il m'a fallu, malgré moi, mettre en prison ces deux pauvres femmes et vous; elles sont demain brûlées et vous aussi, si vous ne vous convertissez. » — Sire, répond Bernard, le comte de Maulévrier vint Lier de votre part pour promettre la vie à ces deux sœurs, si elles voulaient vous donner chacune une nuit. Elles ont répondu qu'encore elles seraient martyres de leur honneur, comme de celui de Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi, mais, moi, j'ai pitié de vous, qui avez prononcé ces mots : je suis contraint. Ce n'est pas parler en roi. Ces filles (1) et moi, qui avons part au royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage royal : que les Guisarts, tout votre peuple , ni vous, ne sauriez contraindre un potier à fléchir les genoux devant des statues. »

Il est assez probable que le roi se retira très-choqué de l'indomptable fierté de Palissy, et de la leçon qu'il avait osé lui donner. Cependant, loin de se venger en l'abandonnant à la haine des fougueux ligueurs qui demandaient sa tête, il résista, avec une fermeté généreuse, à leurs pressantes sollicitations. Palissj" ne mourut qu'un an après, c'est-à-dire en 1589, toujours prisonnier à la Bastille. Les violentes secousses qu'il avait éprouvées, son grand âge et peut-être aussi la privation d'exercice et d'air pur, furent les causes de sa mort. La démarche de Henri III allant visiter le vieux Bernard dans son cachot de la Bastille prouve d'une manière assez évidente que la cour tenait à le conserver; mais on conviendra que la protection du roi et de la cour, envers le grand artiste, se manifesta d'une étrange façon, en le tenant sous les verrous dans les derniers temps de sa vie.

(1) Filles de Jacques Foucaud, procureur au Parlement. Elles furent brûlées quelques mois après.

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