L.1NNE
^Toir; chacun me nomme Ârtédi. Je brûle de le voir; il pleurait la
nort de son père. Je le trouve pâle, défait et les cheveux épars; il
ressemblait à Rai, tel que nous le représente la gravure. Jeune encore,
il avait l'esprit mûr et profond, les mœurs et les vertus antiques. La
converBation tomba bientôt sur les pierres, les plantes, les animaux.
Je fas enchanté des obseryations curieuses que, dès la première fois,
il ne craignit pas de me communiquer. Je lui demandai sou amitié :
il désirait la mienne. Nos cœurs furent bientôt d'accord, et nous cul-
tivftmes pendant sept mois, à Upsal, cette amitié sainte avec la môme
ardeur et les mômes charmes. J'étais son meilleur ami, et personne
I>Ias que lui ne m'était cher. Que cette intimité nous était précieuse!
avec quel plaisir nous la voyions se fortifier et s'accroître I La diUé-
rence môme de nos caractères nous était utile. Son jugement était
plus sévère que le mien, il observait lentement, mais avec plus de
soin; môme émulation nous animait. Comme je désespérais de devenir
aussi instruit que lui dans la chimie, j'abandonnai cette science; il
cessa aussitôt d'étudier la botanique, à laquelle je consacrais toutes
mes veilles. Nous continuâmes à explorer ainsi les diverses parties
des sciences; et quand l'un de nous se voyait vaincu par l'autre, il
le proclamait comme son maître. Nous nous disputions le prix de
l'ichtyologie; mais bientôt je fus forcé de lui rendre les armes, et de
lai abandonner cette partie de l'histoire naturelle, ainsi que celle des
amphibies. Je réussissais mieux que lui dans la connaissance des
oiseaux et des insectes, aussi ne s'en occupa-t-il presque plus; mais
eomme nous marchions égaux dans la lithologie et l'histoire des
quadrupèdes, nous nous livrâmes simultanément à cette étude. Dès
que l'un de nous faisait une observation, il la communiquait à son
ami, et peu de jours se passaient sans que l'un n'apprit à l'autre
quelque nouveauté curieuse et piquante.
t Ainsi stimulés, le succès couronnait nos efforts. Chaque soir, malgré la distance de nos logements, nous nous communiquions nos peines et nos plaisirs. Cet heureux temps dura peu; je partis pour la Laponie, il s'embarqua pour l'Angleterre et me ût légataire de se»» manuscrits ainsi que de ses livres.
9 En 1735, je vais à Leyde ; j'ignorais où était Artéili et le croyais à Londres. Je le revois soudain et lui conte mes aventures; il m'apprend les siennes. 11 était pauvre et nullement en état de prendre ses degrés en médecine. Je le recommande à Séba, qui se l'attache pour publier son ouvrage sur les poissons, et Ârtédi va le joindre à Amsterdam.
» Mes Fundamenta botaniea k peine achevés, je me hâte de les lui communiquer; il me fait voir sa Philosophia ichtyoloQica^ et se propose de tf'rminer au plus vite l'ouvrage de Séba, pour y mettre la dernière ninin. Il me montre tous ses manuscrits, que je n'avais pas encore TUS ; rheure me pressait, et je commençais à prendre un peu d'impatience de ce qu'il me retenait si longtemps. Ah t si j'avais su que cv fussent ses dernières paroles, combien j'aurais voulu prolonger cette dernière entrevue t
• Quelque temps après, comme il revenait de souper chez Séba par une nuit obscure, il tomba dans le canal; personne ne le vit et il y périt.
» Ainsi meurt dans les eaux le plus grand des ichtyolo^ûbtes, qui
avait toujours fait ses délices de Tétude des ôtres qui vivent au sein de cet élément.
> J'apprends son sort ; je vole et vois ses tristes restes. Je fondis en larmes, et résolus aussitôt de sauver sa gloire. J'ai tenu mes engagements. Ce fut avec bien dos peines que je me procurai ses papiers; son hôte voulait les vendre à l'encan. M. Glififbrt les a achetés et rae les donna. Je dérobai tout le temps que je pus aux occupations qui m'accablaient, pour revoir les ouvrages de mon malheureux ami. Qui pouvait mieux éditer ses œuvres que moi, tout plein de son style, de ses idées, de sa méthode et de sa manière? Je passai six mois en Hollande, pour donner cette édition; heureux de remplir le devoir d'un ami, et d'acquérir une mémoire éternelle à celui qui m'était ravi pas une mort si prompte. Je serais joyeux d'avoir enlevé à l'oubli le plus grand ouvrage qui existe en ce genre. Ârtédi a rendu cette science la plus facile de toutes, et c'était celle qui offrait le plus de difficultés. Plût au ciel qu'il existât plusieurs Artédi pour décrire le règne animal tout entier 1 (1) •
Boerhaave, qui aimait et admirait Linné , lui proposa, à cette époque, de se rendre à Surinam, dans les Indes, pour y occuper une position de médecin. Linné refusa, tout en regrettant cette occasion de récolter tant de matériaux précieux qu'il aurait trouvés dans une région encore peu connue, et riche en productions naturelles. Sur sa recommandation, son ami Bartsch, de Kœnigsberg, se rendit à Surinam ; mais ce fut pour y mourir. Linné lui dédia un genre qui fait partie de la famille actuelle des Rioanthacées.
c J'ai appelé cette plante Bartiia, dit Linné , dans une de lettres, dit-il, pour consticrer la mémoire de ce jeune homme doué des avantages extérieurs les plus séduisants et né pour être un jour l'orgueil de la patrie. Je fus assez heureux pour lui inspirer le goût de l'histoire naturelle, pour laquelle il développa une intelligence merveilleuse.... A peine arrivé à Surinam, cet infortuné jeune homme se trouva en butte aux persécutions de je ne sais quel gouverneur, qui ne lui laissa aucun moment de loisir. Trompé dans ses espérances les plus chères, Bartschius succomba au bout de six mois, non à l'influence funeste du climat, mais aux mauvais traitements dont on l'accablait. •
(i) Cité par M. F6e {Vie de Linné, pages S68-20i).