‹ Vies des savants illustres ... du XVIII. siècleChapitre 9 sur 19 · LINN£ 20D · texte numérisé non relu

LINN£ 20D

14* les jardiniers; 15® les médecins] 16» les anormaux (qui ne peavent entrer dans aucune des classes précédentes) .

La préface contient une histoire abrégée de la botanique, présentée sous un jour très-singulier, avec des images et des métaphores bûarreSy où Ton retrouve toute la vivacité d'imagination de l'auteur.

< La botanique, dit Linné, peut être comparée à ces plantes qui ne flearissent que tous les siècles : tels sont par exemple certains palmiers. Elle poussa d'abord quelques feuilles séminales sous le règne d'Alexandre. Après la guerre de Mithridate contre les Romains, les vainqueurs la transportèrent à Rome, et les feuilles radicales com mencérent ft paraître. Mais comme on cessa de la cultiver, la plante te flétrit et ne lit plus aucun progrès. Elle quitta le ciel de l'Italie et fut transportée en Asie, de là en Arabie, où elle végéta jusqu'au XII* siècle . Elle fut alors portée en France où elle languit pendant trois siècles.

> Les feuilles radicales nées à Rome se séchèrent et la plante allait périr. Enfin, vers le xvi« siècle, elle donna une fleur (Césalpin) petite et faible, et sur une tige courte et grêle qu'un souffle agitait et pouvait abattre, et cette fleur ne fut suivie d'aucun fruit. Au XVII* siècle cette tige superbe si longtemps attendue, commença à s'élever, mais elle ne portait que quelques feuilles éparses et aucun bouton n'annonçait une fleur. Mais, à bonheur, au premier printemps de cette heureuse époque, et lorsqu'une douce température avait succédé auxglaees de l'hiver, cette tige donna une nouvelle fleur à laquelle succéda un fruit (Bauhin), qui parvint presque à la maturité. Peu après, cette tige glorieuse fut entourée de verticilles d'où sortirent des fleurs noinbrenses, etc. >

Linné adresse, dans sa préface, ses remercîments aux protecteurs généreux qui ont facilité Taccomplissement de son œuvre, à Sprekelsend, de Hambourg; àGronovius, de Leyde, et surtout au proCesieur Burmann, ainsi qu'au riche Gliffort.

Nous venons de prononcer le nom d'un homme que les botaniâtes chérissent encore, pour avoir aidé Linné dans la période difficile de son existence. Arrétons-uous un moment pour le faire connaître à nos lecteurs.

Gliffort était un banquier de Leyde, qui avait un goût passionné pour la botanique. A peine eut-il fait la connaissance du naturaliste suédois qu'il voulut le loger dans sa maison, et Linné accepta les avances, avec le consentement de Burmann. Il vécut dès lors à Tabri du besoin, et put s'occuper en paix de terminer ses travaux.

diffort possédait à Hartecamp, entre Leyde et Harlem, un

jardin magnifique, dont Fentretien lui coûtait annuellement douze mille florins. Il mit la botaniste suédois à la tête de ce jardin et de sa bibliothèque.

Ce noble bienfaiteur, dont Linné a ixnmortalisô Lb nom, lui donna bientôt les moyens d'entreprendre un. voyage aoientifique en Angleterre.

Atrivé à Londres en 1736, Linné visita le beau musée d'histoire naturelle de Sloane, puis les jardins d'OxfiDrd, où il recueillit un grand nombre de plantes nouvelles.

11 se lia avec les savants les plus distingué» du pays, et notamment avec le docteur Shaw, qui avait exploré une grande partie des côtes d'Afrique, et qui se mettait au rang des élèves de Linné, à cause des grands avantages qu'il avait retirés de l'étude du Systema naturœ. Shaw accueillit Linné, à Oxford, avec beaucoup d'empressement et^ d'amitié; mais notre voyageur n'eut pas à se louer autant de Sloane, ni de Dillenius.

Boerhaave avait donné à Linné une lettre pour Sloane, que l'on conserve encore dans le Musée botanique de Leyde^ et qui est ainsi conçue :

c Linnceus qui has Hbi dabit îitteroBy est unieè dignus U vidêre^ unieè dignus a te videri; qui vow videbit simtU, videhit hominum par cui gimile vix dabit orbiê > (Celui qui vous remettra cette lettre est seuldignede vous voir, seul digne d'ôtre vu de vous. Celui qui vous verra ensemble verra deux hommes tels, que l'univers en produirait à peine deux semblables).

En dépit de cette chaude introduction, qui flattait autant le botaniste anglais que le voyageur suédois, Sloane reçut asser mal l'ami de Boerhaave.

Dillenius le traita plus mal encore.

Jean- Jacques Dillen, plus connu sous le nom deDillemui^ était un botaniste de premier ordre. Il avait mis le sceau à sa renommée en publiant le plus bel ouvrage qui eût encore paru sur les Mousses. Mais ce grand naturaliste n*était pas un homme aimable. Il reçut Linné avec froideur, et lui écrivit souvent, plus tard, en termes peu ménagés.

Pour donner une idée des duretés que Dillenius se croyait en droit, eu égard à son âge, d'adresser au jeune Linné, nous reproduirons ici quelques passages de ses lettres :

«Vous aytfaocompli, écrivait DilleniuSy en 1737, au botaniste suédois, de grandes choses, et c'est ce qui m'engage à vous.dire qu'il fout étudier de plas en plus les espèces. Je ne doute pas que vous-même ne boule* ferêies quelque jour votre propre système.... Les différences sexuelles sont, suivant moi, frivoles, superflues et même nuisibles ; elles ne peuvent servir de caractère. Quel est l'objet de tout cet étalage? Ce sont de ▼éritables puérilités. C'est bien assez qu'elles aient fait tourner la léte d*nn botaniste, de Vaillant (1). »

Dillenius lui écrivait encore, le 17 août de la même année.

« Autant votre Flore de Laponie m'a été agréable, autant votre Critiea hoîaniea m'a déplu. Pourquoi me l'avoir dédiée? Je n'ai point désiré cet honneur. Ne deviez-vous pas me faire connaître que vous avies ce projet ? Ignorez-vous combien je déteste ces sortes -de politesses? J'espère que vous n'avez chargé de cette dédicace que bien peu d'exemplaires? Peut être même ne se trouve-t-elle qu'en tête de celui que vous m'avez envoyé. S'il en était autrement, je désirerais que TOUS fissiez disparaître ces phrases de parade que je prendrais eu mauvaise part Je sais que la nomenclature l^otanique est semblable aux écuries d'Augias, que Gesner et Hoffmann n'ont pas été capables de nettoyer; il faudrait pour cela une érudition qui ne t'aequiarl que par de longues et opiniâtres études; et ce ne sera ni des mains négligentes, ni des mains pressées qui pourront y parvenir. Vous TOUS jetez inconsidérément à travers tout cela et bouleverses latcienee sans résultat.... Si vous voulez soigner votre réputation^ •oignez vos ouvrages et n'allez pas si vite...

» Vous augmentez chaque jour la confusion si nuisible à la science. Lisez attentivement, avant de faire vos descriptions, celles qui ont été faites avant vous» étudiaz*les et vous vous montrerez à l'avenir pius soigneux. »

Dillenius croyait-il donc parler à un élève? Linné respecta la vieillesse de ce maître discourtois. Il lui répondit en termes respectueux, mais fermes, et dans lesquels on reconnaissait la rectitude de son jugement et la bonté de son cœur.

Linné quitta l'Angleterre, rapportant à Leyde de belles collections de plantes vivantes, dont il enrichit le jardin do Cliffort.

Traité comme un fils par Cliffort, il arrangeait les herbiers, augmentait et coordonnait les plantes du jardin du riche banquier de Leyde.

En 1737, il publia des ouvrages remarquables sur lesquels Qous devons nous arrêter un moment.

(1) UUre d* « novembre 1737.

Tootet 6« lettre*, ainsi que la plupart des docoments originaux rapportés dans ^tie partie de notre noUce, loni extraits de l'oo?rage de H. Fée, aa chapitre Corrs»* po^dâieede lÂnné,

Le premier est le Gênera plantarum (Gênera plantarum earuM" que characteres naturales secundum numerum^ figuram^ Htum et proporiionem omnium fructificationis partium,) {Les genres dex plantes et leurs caractères naturels, d* après le nombre, la figure^ la position et la proportion de toutes les parties de la fructification,)

Cet ouvrage, Tun des plus considérables de Linné, a été réimprimé cinq fois, de son vivant. La première édition contenait 945 genres; la cinquième, corrigée et augmentée (1754), en contenait 1,105; la sixième, publiée par l'auteur en 1764, contient 1,239 genres.

Haller a jugé ainsi le Gênera plantarum :

c Linné en établissant les genres sur une étude rigoureuse de la nature, se plaça par ses travaux au-dessus de Tournefort, de Ray, Rivinius et Magnol; aussi les matériaux qu'il a préparés pourront-ils servir à tous les systèmes à établir à l'avenir. >

Le second de ces ouvrages est la Flore de Laponie, dont voici le titre exact : Flora Lapponica^ exhibens plantas per Lapponiam erescentes^ secundum systema sexuale, collectas itinere impensis societatis regiœ litterariœet scientiarum Sueciœ^ anno 1732; iiult* tuta, additis synonymiSy et locis natalibus omnium^ descriptionibus et figuris rariorum, viribus medicatis et œconomicis plurimarum, Amst, 1737, tn-8^. (Flore de Laponie, indiquant, selon le système sexuel^ les plantes qui croissent en Laponie, et récoltées dans le voyage fait aux frais de t académie royale de Suède^ avec les syntH nymes, le lieu natal, les descriptions et les figures de celles qui sont les plus rares.)

La préface de cet ouvrage contient le récit du voyage de Linné en Laponie, et ses remerclments aux membres de l'académie de Hollande, qui avaient fait graver à leurs frais les douze planches contenant cinquante-huit plantes les plus rares des régions du Nord. Il est précédé d'un préambule, dans lequel on trouve la description géographique et physique de la Laponie. Ce livre est plein d'observations curieuses sur les Lapons ; sur leur genre de vie , leurs mœurs , leurs maladies , les animaux du pays, les usages économiques et médicinaux de plusieurs plantes, etc.

Linné rapporta de la Laponie 537 espèces botaniques, et il en découvrit plus de cent dont les observateurs suédois qui l'avaient précédé avaient ignoré l'existence.

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Nous ne devons pas oublier de citer parmi celles-ci une espèce que le docteur Gronovius dédia à Linné et que Ton trouve gravée dans ce volume, sous le nom de Linnœa boredis. C'est une petite plante de la famille des Gaprifoliacées, qu'on trouve également dans les Alpes du Valais, près de Genève, au mont Saint-Gotbard, etc.

La liberté que prenait Linné de changer les noms des genres de plantes, mécontentait les botanistes, ses contemporains. Il y était pourtant contraint par les lois qu il avait établies dans ses Punimnenta. Dillenius avait été particulièrement blessé de cette innovation. Linné, qui avait une haute opinion de la valeur du botaniste anglais, et qui a dit de lui : «c II n'y a en Angleterre que Dillenius qui sache ce que c'est qu'un genre et qui y fasse attention, » lui dédia un ouvrage nouveau, qu'il publia sur la classifi* cation. Ce volume avait pour titre : Criticd botaniea in qud nomina plantarum generica et specifica et variantia examini subji^ ctuiUur, uleetiora con/irmantur^ indigna rejiciuntur^ simulque doc^ trinacircàdenominationem plantarum traditur. 1737, in-8^. (Crîfictif botanique dans laquelle on examine les noms des genres, des espèces, des variétés des plantes; les meilleurs sont confirmés, le$ mauvais rejetés; on expose aussi la doctrine pour la dénomination desplisnies.)

Linné explique dans ce livre, les motifs des réformes qu'il est forcé d'apporter dans la botanique nouvelle.

Le Critica botaniea , dans lequel Linné se montra sévère, en rejetant une foule de noms botaniques qui étaient en contradiction avec l'esprit de la réforme qu'il exécutait, lui fit beaucoup d'ennemis. Il eut contre lui tous les savants dont il avait choqué l'ameorpropre.

Ce fut aussi en 1 737 que Linné publia le plus magnifique de tous ses ouvrages, VHortus Cliffortinus, dont voici le titre complet : Horius Cliffortianus plantas exhibens quas in hortis tam rivis quam sieeis, Hartecampi in Hollandià coluit vir nobilis et generosus Georgius Cliffort. 1. F. D. reductis varietatibus ad species, spedebus odgenera^ generibus ad classes, adjectis locis plantarum natalibus, difèrentiisque spederum. Amst. 1737. {Jardin de Cliffort, dans Uquel on publie les plantes que le noble et généreux Cliffort cultive à Hartecamp en Hollande; on a ramené les variétés aux espèces, les espèces aux genres, les genres aux classes, et on a ajouté

le lieu où croissent les plantes ainsi que leurs différences spéci/iques . ) Cet ouvrage, gui fut imprimé aux frais de Ciiffort, est orné d'un

élégant frontiiqpioe et de belles planches. Ce fut encore à la même époque que Linné prit la résolutiosi

de publier l'ouvrage que son ami Artedi avait préparé sur Vlcb-

thyologie^ et qu'une mort déplorable l'avait empêché déterminer,

comme nous l'avons dit au début de cette notice.

M. Fée, citant les Mémoires autographes de Linné, dans le

volume qui nous sert de guide, raconte ainsi comment Artedi

et Linné s'étaient trouvés en rapport, et comment la vie du jeune

naturaliste fut fatalement terminée :

c Artédi eut le bonheur de rencontrer Linné à Londres, et il reçut de lui quelques secours en livres, en habits et en argent. Séba, pharmacien allemand, ûxé à Amsterdam, avait récemment prié Linné de concourir à Tachèvement du troisième volume de son Thésaurus, celui où il traite des poissons. Le naturaliste suédois, qui n'avait jamais aimé l'ichtyologie, refusa, et présenta Artédi comme la personne la plus capable de remplir la tâche qu'on voulait lui imposer. Artédi fut agréé et sa fortune devint meilleure. Il ne restait plus que six poissons à décrire, lorsque ce malheureux jeune homme, sortant un soir de chez Séba, tomba dans un canal (gracht) et se noya. Linné inconsolable se rendit à'Tauberge où logeait son ami, pour y réclamer ses manuscrits, que l'hôte ne voulut point donner, prétextant une dette de deux cents florins. Séba refusa de les payer et Linné ne put obtenir de lui que cinquante florins pour les frais d'enterrement; mais CllfTort, plus riche ou plus généreux, dégagea les manuscrits, sur la prière qui lui en fut faite pax Linné, et celui-ci s'occupa aussitôt de les mettre en ordre (1). »

Les poissons étaient disposés par Artedi suivant une méthode entièrement neuve, que Linné adopta avec quelques légers changements depuis la première édition de son système jusqu'à la dixième. Artedi donnait, dans cet ouvrage, des preuves 'd'un zèle et d'une application qui faisaient vivement regretter sa perte. Linné, dans un abrégé de la vie de ce savant placée en tête de son Ichthyologie^ parle de sa mort prématurée en termes touchants, qui font autant d'honneur à l'un qu'à l'autre, et que nous ne pouvons résister au plaisir de rapporter ici :

€ Je revenais, en 1728, de Lund à Upsal, dit Linné, dans oetta préface, et voulais me livrer à l'étude de la médecine ; je demandai le nom de celui qui l'emportait sur tous les autres par son

(i) Vie de Linné, p. 26 (Mémoires caUographes.)

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