LINN
ùnrolvs lÀmumu. {Ichthyologie de Pierre Artedi^ médecin suédoU^ ou collection de tous ses ouvrages sur les poissons^ savoir : la bibliothèque ichthyologique ; la philosophie ichthyologique; les genres des poissons; les synonymes des espèces et leur description. Toutes ces choses dam «n Aat complet plus qu'on ne V avait tm jusqu'ici. Charles Lmni a rassemblé ees écrits posthumes de Vauteur^ les a rédigés et éiUti.)
Linné résistait aux efforts que ses amis faisaient pour le retenir en Hollande, lorsqu'il apprend tout à coup qu'un ami perfide cherche à lui nmr sa fiancée. Ce fut pour lui un motif de plus de presser son départ. Mais une fiàvre le prit et le mit à deux doigts de la mort.
Pendant cette maladie, Van Swieten et Boerhaave lui donnèrent des soins et le guérirent.
Pendant sa convalescence, Cliffort Tint le voir, et fit de nouveaux efforts pour le retenir. Mais ses instances furent inutiles.
Au moment de quitter Leyde, Linné alla prendre congé de Boerhaave. Il trouva ce grand homme malade d'une hydropisie de poitrine. Rassemblant le peu de forces qui lui restaient, Boerhaave prit la main de Linné, et la porta à ses lèvres, en disant :
■ J'ai rempli ma carrière et tout ce qu'il m'a été donné de pouvoir Cure, je l'ai fait; que Dieu te conserve, toi à qui il reste encore une plus longue t&che à remplir. Ce que le monde savant voulait de moi il Ta obtenu, mais il attend bien plus encore de toi, mon cher fils. Adieu, adieu, mon cher Linné l*.
Ayant ainsi reçu l'adieu suprême du grand médecin qui avait toaiours été son protecteur etson ami, Linné partit pour la France.
Arrivé à Paris, il fut reçu avec empressement par les Juasieu.
Oa a raconté sur la première entrevue de Linné avec Bernard une anecdote fort curieuse* Linné n'ayant pas rencontré chez lui le vénérable Bernard pour lui remettre une lettre d'introduction dont il était porteur, alla le trouver dans les serres du Jardin du roL Quand il entra dans la serre, Bernard de Jussieu faisait publique* ment l'analyse de divers végétaux exotiques, et il tenait dans ses mains une plante qu'il n'avait pu encore déterminer, et qui semblait lembarrasser. Alors Linné s'avançant, dit, à haute voix, au {irofeaseur :
« Ilœc platUa facimn habei americasiam. »
Bernard de Jussieu surpris, se retourne brusquement, et dit à son interrupteur :
c Linnœus es t
— Ita, domine î » répondit Linné.
Aussitôt la leçon fut interrompue, et le visiteur reconnu pour qui il était reçut de Bernard de Jussieu le plus cordial accueil.
C'est ainsi que la visite de Michel Ange fut devinée par un sien ami, à la seule inspection d'un cercle qu'avait tracé sur un tableau noir la main du grand artiste.
Linné examina, à Paris, les herbiers de Tournefort et de Vaillant. Il fut mis en relation avec Réaumur, avec Aubryet, ha* bile dessinateur qui avait été le compagnon de Tournefort pendant ses voyages, et avec la veuve du botaniste Vaillant. Bernard de Jussieu ne quitta presque pas l'illustre voyageur. Us visitèrent ensemble les environs de Trianon, de Fontainebleau et de Saint- Germain. On les vit entourés d'élèves nombreux, parcourir les sites des environs de Paris, et cueillir une foule de belles plantes que la nature refuse à la Suède.
Linné garda un long souvenir de la réception amicale que lui avaient faite les Jussieu. Il leur dédia un genre de plante ainsi que des ouvrages, et il les fit recevoir membres correspondants de l'académie d'Upsal.
Dufay conduisit Linné à une séance de l'académie des sciences. Quand elle fut terminée, on lui apprit qu'il venait d'être nommé membre correspondant de l'académie.
Après un séjour qui dut lui être à la fois utile, agréable et flatteur, Linné pensa à retourner en Suède. Il se rendit à Rouen, où il s'embarqua. Poussé par un vent favorable, il traversa heureusement le Sund, et entra dans le port d'Helsingborg.
A peine arrivé, il alla visiter son vieux père à Stenbrohult. II s*y reposa quelques jours, et partit ensuite pour Fahlun.
Il devait retrouver à Fahlun la fille de Morœus, sa jeune et fidèle fiancée. La cérémonie des fiançailles fut célébrée dans la maison paternelle ; puis Linné se rendit à Stockholm.
Linné, connu du monde savant tout entier, et déjà salué du nom de prince des botanistes do l'Europe, aurait dû trouver en Suède un accueil empressé. Mais, on le sait, nul n'est prophète en son pays. Linné était à peine connu à Stockholm, et personne ne faisait le moindre effort pour se rapprocher de lui.
Il arait espéré pouvoir s'établir dans la capitale de la Suède et y exercer la médecine. Mais il comprit bien vite qu'il n'avait rien à attendre de ce côté. La seule faveur qu'il obtint de ses compatriotesy fut sa nomination à l'académie des sciences d'Upsal, le 4 octobre 1 738.
Cependant la position de Linné changea en 1739. Grâce à la protection du comte de Tessin, maréchal de la diète, il fut nommé professeur à l'Ecole des mines de Stockholm, place qui rapportait 100 ducats par an. Il devait faire deux cours publics, l'an de botanique, pendant l'été, l'autre de minéralogie, pendant rhiver.
Le comte de Tessin, qui fut toujours pour Linné un Mécène affectueux, le fit nommer ensuite médecin de l'amirauté, avec un traitement fixe. Son noble protecteur lui donna, en même temps, un appartement dans sa maison. Il le reçut fréquemment à sa table, et le mit en relation avec les personnages influents de la Diète suédoise.
Dès lors Linné put exercer à Stockholm la médecine avec profit. Sa clientèle, qui s'étendit peu à peu, finit par lui rapporter jusqu'à neuf mille écus par an, c'est-à-dire plus que le montant des houoraires de tous les médecins de Stockholm.
La prospérité que Linné avait attendue si longtemps, était enfin arrivée. Le docteur Morœus n'avait donc plus de raison de lui faire attendre encore la main de sa fiancée. Linné partit pour Fahlun, et son mariage se fit, le 26 juin 1739, à la campagne de son beau^père. Linné avait trente-deux ans, et il attendait depuis cinq ans la main de sa jeune épouse.
Un mois se passa à Fahlun, au milieu des fêtes qui célébrèrent un mariage si désiré; puis le moment vint de reprendre le tra- ^1 et Linné revint à Sockholm, avec sa femme.
D fit, en 1740, un cours de botanique, qui dura tout l'été, et pendant l'hiver, un cours de minéralogie. Ces cours, le service de médecin de l'Amirauté et sa nombreuse clientèle, ne lui laissaient tttcun relflche.
Cependant ce n'était pas à Stockholm que Linné avait rêvé de paMr son existence. La chaire de botanique de l'université d'Upsal était celle qu'il avait toujours ambitionnée. Son vœu fut rtiUiéenl741.
222 SAVANTS DU DIX-HUlTIÊME SIÈCLE
Ayant obtenu le poste, objet de tous ses désirs, il partit poor Upsal, et pour inaugurer son enseignement, il prononça devant Tuniveisité son discours Sur la néoesêité des wyagea danê la patrie (Oratio de peregrinaHmum itUrà patriam neeessUaté). Dans ce discours, écrit avec une singulière vivacité de style, Linné montre à ses élèves le vaste champ d'objets que leur pay» leur offre à étudier dans le domaine de la médecine, de la physique» de la minéralogie, de la zoologie, de la botanique.
Linné montait à Tâge de trente-quatre ans, dans la chaire de rUniversité d'Upsal. Il devait l'occuper trente-sept ans, sans cesse entouré d'élèves, dont il se faisait autant d'amis, voyant de jour en jour accroître sa réputation, et profitant de tous les moyens qu'elle lui donnait pour perfectionner ses ouvrages, ou pour étendre le domaine de la science des végétaux. Le célèbre naturaliste parlait avec chaleur, et son savoir était si vaste que même sur des points en apparence les moins importants, il savait captiver Tattention. Ses élèves avaient pour lui une admiration, qu'accompagnait une affection réelle. Linné était leur protecteur, en même temps que leur maître. Un jour, l'un do ses élèves, Gisèke, celui même dont nous avons parlé plus haut à pro* pos des ordres naturels^ venait prendre congé de lui , après le cours de botanique de Tannée 1771. Il présente à linné un billet de la banque de Suède, en paiement des leçons qu'il a reçues de lui. Mais Linné le refuse, et sur les instances de son élève, il lui dit :
ce Je vous prie de m'avouer franchement si vous êtes riche ou si vous ne Têtes pas, et si cet argent vous est nécessaire pour retourner en Allemagne. Si vous pouvez vous en passer, donnez le billet à ma femme. Mais si vous êtes pauvre, Dieu sait si je voudrais prendre de vous seulement une obole 1 »
En 1742, Linné rétablit le jardin botanique d'Upsal et Tagrandit. On creusa des bassins, on aligna de belles et nombreuses avenues, on bâtit une orangerie. La maison du vieux professeur Rudbeck, qui ressemblait de loin à un nid de hiboux, ftit abattue,
LINNâ 2SS
et noonstniite d'une manière plus conrenable, pour serrir d'habitation à Linné. Le jardin fut enrichi de plantes nombreuses, dispotées d'après sa classification. Un musée d'histoire naturelle fut créé pendant les trois années suivantes.
Bn t745) parut la Flore suédoise^ ouvrage qui fut réimprimé en 1755, avec des a iditions considérables.
la première édition contenait 1140 plantes; la seconde en compta 1296. Cet ouvrage a servi de modèle à tous les auteurs qii ont composé, depuis, des catalogues locaux, surtout à ceux •jiii Oui suivi le système de Linné. Voici sou titre exact : Flora exhibens plantas per regnum Sueciœ crescentes^ systematicè a/èrentiis specierum, synonymie auctorumn nominibus tncoidnim, solo heorum^ usn pharmaeopœorum ^ fit-8^. Holmiœ. (flore médoisê indiquant systématiquemsnt toutes les plantes qui crmtsetii dans le royaume de Suède^ avec les caractères des espè' ce», les synonymes des auteurs, le lieu ou elles croissent^ et leurs msÊfes en médecine.)
En 1746, Linné fit paraître la Faune suédoise : Fauna Sueeiàa^ stolons msimalia Sueciœ regni; mammalia, aves, amphibia^ pis- CSV, tflMcfa, vormos; diotribuia por classes et ordines, gênera et spœioo. Holmiœ 1746. {Faune suédoise, contenant les animaux du royomme do Suide; mammifères, oiseaux, amphibies^ poissons, insectes, vers^ distribués en classes, ordres, genres et espèces.)
Coi ouvrage a été considéraJdement augmenté en 1761. On n'avait jamais vu une zoologie locale aussi étendue, ni aussi complète. Linné y donne à chaque animal, comme il avait &it à chaque plante, un nom spécifique, exprimant autant qu'il est poKible^ son véritable caractère. Il rapporte les synonymes des metllenTS auteurs. Les insectes forment une grande partie de ce catalogue ; il y en a 1700 espèces, toutes indigènes, caractérisées
En 1747, Linné fut nommé membre de l'académie de Berlin et médecin du roi (archi^re).
Le hasard ayant fait passer entre tes mains un herbier conns^ tant en cinq gros volumes de plantes, il découvrit que c'était la collection que le professeur Paul Hermann avait rassemblée dans» rUe de Geyian, pendant le voyage qu'il avait &it aux frais de la* compagnie des Indes hollandaises. Cet herbier avait été perda pendant 70 ans. Il était tombé entre les mains de Gunther, apo-
f^ SAVANTS DU DIX-HUITIÊME SIÈCLE
thicaire du roi de Danemark, qui l'avait envoyé à Linné, pour en nommer les plantes. Linné publia le résultat de son travail sous ce titre de Flore de Ceglan : Flora Zeylaniea sistens plantas indicas Zeylonœ insulœ quœ olim^ 1670-1677, lecta fuere à Paulo HermannOf prof essore botanko Leydensi; demumpost lOannas à GurUhero orbi redditœ^ Holmiœ 1747, tn-8^.
En même temps que la Flore de Ceylan, parut la relation d'un voyage que Linné avait exécuté Tannée précédente, pendant la belle saison, dans le Goltland occidental.
Quand le grand naturaliste suédois fut nommé professeur à Upsal, le jardin botanique ne contenait pas plus de 50 plantes exotiques. Sa correspondance avec les principaux botanistes de l'Europe, lui en procura bientôt un grand nombre d'autres. On peut voir combien ses soins enrichirent le jardin en peu d'années en jetant les yeux sur le catalogue du jardin d' Upsal ^ qu'il publia sous ce titre : Hortus Upsaliensis^ exhibens plantas exoticas horto UpsaliensiAcademiœ^ à Carolo Linnoeo illatas ab ànno 1 742 in annum 1748; additis differentiis , synonymie ^ habitationibus hospitiis^ rariorumque descriptionibus in gratiam studiosœ jmentutis. Holmiœ 1748, tn-8^. {Jardin d*UpsaU contenant les plantes exotiques apportées au jardin de l* académie d' Upsal, par Charles Linné y depuis V année il fA jusqu'à Vannée il kS y avec les synonymes^ les lieux qu'elles habitent ^ cêux dans lesquels on les cultive^ les descriptions de celles qui sont les plus rares pour faciliter les progris de la jeunesse studiewe.)
A cette époque, Linné remplissait avec un grand éclat, le rôle pour lequel la nature l'avait formé. Il possédait de riches collections et une vaste bibliothèque. Il professait avec ardeur et avec succès. Il avait une femme qu'il aimait tendrement, des enfants qui grandissaient heureusement sous ses yeux. Grâce à sa paissante impulsion, la botanique était cultivée à Upsal avec une ardeur sans égale, et ses élèves se comptaient par centaines.
On faisait de fréquentes excursions dans les environs d'Upsal» pour trouver des plantes» desinsectes, des oiseaux. Les herborisations avaient lieu les mercredi et samedi de chaque semaine. On partait à l'aube du jour, pour ne revenir qu'à la nuit. Les élèves rentraient en ville, portant des fleurs sur leurs chapeaux, et, précédés des instruments d'herborisation, ils accompagnaient leur professeur jusqu'à sa demeure.
Au mois d'avril 1749, la diète nationale ordonna à Linné de iaire un voyage en Scanie. A son retour, il visita Stenbrohult. Mais son père n'était plus ; Samuel, le second de ses fils, Tavait remplacé dans ses fonctions de pasteur du canton. C'est à cette époque que Linné publia sa Matière médicale : Materia'medicay liber /, Je plantis digestus... {Matière médicale contenant les plantes). G*est une sorte de manuel pratique, à l'usage des étudiants.
Ce fut également en 1749 que parut le premier volume des Amemitatês aeademicœ, set$ dissertationes variœ physicœ et botanicœ, iorS^. (Aménités académiques^ ou recueil de dissertations sur diffé- TOUS sujets dé physique^ de médecine et de botanique.) Y oïci l'origine de ce recueil.
Au moment où ses élèves devaient soutenir leurs thèses, Linué les faisait travailler, sous ses yeux, à des recherches dont il avait choisi le sujet, et dont il leur traçait le plan. Plusieurs de ces dissertations expliquent et commentent certaines parties de ses oavrages. Ces thèses académiques {amœnitates academicœ) étaient présidées par Linné lui-même, et elles ont la même autorité que ses propres écrits. Portant toutes sur des sujets les plus ▼ariés de l'histoire naturelle et de la physique, elles sont rédigto avec un goût et un savoir infinis.
Unné fît continuer longtemps ce recueil, qui compte sept Tolames; le dernier parut à Stockholm en 1769. La physiologie végétale, Téconomie des plantes, celle des animaux, la philosophie de l'histoire naturelle^ y trouvent les matériaux les plus précieux, toujours présentés d'une manière ingénieuse, dans un langage ausn singulier qu'attachant.
Noos dterons le titre de quelques-unes des cent cinquante thèses qui composent les sept volumes des Amœnitates ^ pour <kmDer une idée de la variété des sujets qui y sont traités. Le Bouleau nain (1 743). — Monographie de celte plante. Le Figuier (1744}. — Monographie de cet arbre. Pélorie. — Curieuse histoire d'une forme de Linaire, dans la* ^dle l'éperon unique de la fleur ordinaire, est remplacé par ciaq éperons semblables» en sorte que la fleur est régularisée dans ^^ ensemble. Linné, tout en reconnaissant dans la plante même» U Linaire commune, ne sut expliquer cette curieuse transformait 9i il créa le mot Pélorio pour désigner cet état, qui n'est qu'un
retour accidentel à ce qu'on peut considérer comme le type régulier de la fleur.
Sponsalia plantarum (1746). — Cette dissertation sur les Nœet des plantes comprend un exposé étendu des preuves et des expériences sur lesquelles repose la doctrine sexuelle des végétaux.
Vires plantarum (1747). — Cette dissertation sur les Vertus des plantes contient une théorie générale sur les propriétés des plantes. On y démontre que souvent ces propriétés correspondent à des particularités de structure propres à certains groupes végétaux.
CEconomia naturœ (1749). — Là se trouvent des vues très-élevées sur les rapports mutuels de tous les êtres, et sur leur concours au but général de Tunivers.
Gemmœ arborum (1749). — Cent huit espèces d'arbres et d'arbrisseaux sont classées ici d*après les bourgeons et d'après les différences qu'ils présentent dans leur forme et leur structure ; ce qui permet de reconnaître les espèces pendant l'hiver, alors qu'elles ont perdu leurs feuilles.
Pan suecicus (1 749). — Dans cet écrit sont signalées les plantes de la Suède qui peuvent servir de nourriture aux troupeaux.
Materia medica a regno animali (1750).
Sapor medicameutorum (1 751).
Odores medicamentorum (1752).
Incrementa botaniees (1753). — Histoire des progrès de la botanique depuis son origine jusqu'à Linné.
Canis familiaris (1753). — Cette histoire familière du chien est un modèle complet des descriptions loologiques faites d'après les principes de Linné.
Stationes plantarum (1754). — On distingue les stations botaniques en stations sylvestres, aquatiques, alpines, des plaines et des montagnes.
Cervus Tarandus {le Renne) (1754).
Ovis {la Brebis) {in^y
Somnus plantarum (1755). — Le sujet de cette importante dissertation sur le Sommeil des plantes attira l'attention de tous les curieux de l'Europe. Les anciens n'avaient presque rien dit sur les propriétés qu'ont les feuilles de certaines plantes, de prendre pendant la nuit une position différente de celle qu'elles affectent le jour. C'est Linné qui constata le premier le phénomène avec précision, qui l'étudia sur diverses espèces, et qui publia ses ob-
serratioDs dans le curieux mémoire que nous sigaalous ici. Ou a attribué à la fille de Linné la première obserYation de ce phéno» mène, mais le fait n'est pas prouvé.
Cmkmdarnm Flêrœ (1756). — En dressant la liste des plantes adoo répoque à laquelle a lieu la floraison de chacune, Linné a formé œqn'il a spirituellement nommé le Calmdrier de Flore. Ces tables de l'époque de floraison furent dressées d'après des observatioiis fûtes sur les plantes indigènes de la Suède, dans le jardin d'Upsal. Nous n'avons pas besoin de dire, d*^[Mrès l'influence qu'exerce sur la floraison la température de chaque pays, que ce calendrier n'a quelque apparence d'exactitude que dans le lieu pour lequel il a été composé.
Uigrctiemee mriiwm (MigreAiene des oiseaux) (1 757).
Nodmriafhrtm {Nectaires des (leurs) (1 762) . — Linné nommait ainsi des productions de la fleur, d'origine très-diverse, dont le caractère général est de sécréter le suc sucré que l'on connaissait autrefaâs soi» le nom de nectar. Ces organes avaient été complètement né^gés jusqu'à lui.
Rrolêpsis plamtarum (1760). — Dans cette dissertation, Linné doone le développement d'un principe, indiqué par lui, en ces quelques mots ; Prinâpium fiorum ei foliorum iiem est {Le frimeipe des feurs et des feuilles est k tuéme). Ce principe est une des plus grandes vérités de la science des végétaux. Le génie de Gœthe devait en oBvir plus tard le commentaire le plus ingè* nieox et le plus élégant. Depuis Linné et depuis Gœthe , tout le monde admet aujourd'hui que la nature, pour créer les fleurs ei leors organes, n'a pas besoin de recourir à des fiormations nouvelles ; mais que de simples modifications lui suflisent pour métamorphoser les feuilles en corolles, en pétales, en étamines et en carpelles. L'organogéoia végétale actuelle repose presque toQt entière sur cette grande vérité naturelle.
Les quelques dissertations, dont nous venons d'indiquer le titre et l'objet, suffiront pour montrer l'importance du recueil connu sous le nom d'Amcmitates academicœ.
En 1750, on violent rhumatisme mit en danger la vie de notre SBfant II s*en guérit par Tiisage des fraises. La maladie revint l'année suivante et même une troisième année, mais plus bénigne, et les fraises lui réussirent toujourp.
C'est pendant Tannée 1 750 que Linné livra à Timpression sa Philosophie botanique^ ainsi que le Voyage en Scanie.
La Philosophie botanique doit être regardée comme un traité complet de tout le système linnéen pour la botanique. Il a pour titre Philosophia botanica^ in qud explieantur fundamenta botanica cum definitionibus partium exemplis terminorum^ observationibtu rariorum adjectis figuris, Stock et Amst. 1751. InS^. {Philosophie botanique^ dans laquelle on explique les éléments de la botanique^ avec des définitions des parties, des exemples^ des termes, des observations sur ceux qui sont les plus rares et des figures.)
Voici le contenu de cet ouvrage célèbre :
Gh. I. Bibliotheca. Partie du livre déjà plus amplement traitée dans la Bibliotheca botanica. — Gh. ii. Sysfemo^a (systèmes). Coup d'œil sur les systèmes botaniques. — Ch. m. Plantœ (les Plantes). L'auteur explique les termes dont il se sert pour décrire les différentes espèces de racines, de tiges, de feuilles, etc. — Ch. iv. Fructificatio (la fructification). Linné y décrit les parties de la fleur et du fruit, et y dépeint tous les termes employés pour exprimer leur nombre, leur figure, leur proportion, leur situation et leurs usages. — Ch. v. Sexus (le Sexe). Abrégé de ce qu'en a dît Linné dans le Sponsalia plantarum. — Ch. vi. Characteres (caractères). Règles et définitions pour établir les caractères des classes, des or* dres et des genres. — Ch. vu. Nomina (noms). Règles pour former systématiquement les noms génériques, et ceux des classes et des ordres. — Ch. vni. Differentiœ {diSérences). Règles pour établir les caractères spécifiques des plantes. — Gh. ix. Varietates (variétés) . Règles pour distinguer les variétés des espèces. — Ch. x. Syno • nyma (synonymes). Règles pour la disposition des noms synonymes dans les ouvrages de botanique. — Ch. xi.Adumhraiiones. — Gh. XII. Vires (Vertus). Les propriétés des plantes.
Le volume se termine par dix planches représentant les différentes formes des feuilles et leurs différentes positions sur la tige, ainsi que les dessins de plusieurs sortes de racines, de tiges, de fleurs, etc.
On trouve à la fin du volume quelques fragments curieux, tels que : l^Conseils aux jeunes botanistes ;— 2<^ Méthode pour former un herbier ; — Z^ Méthode pour faire des excursions botaniques ; — 4^ Méthode pour conduire un jardin botanique ; — 5^ Plan pour les naturalistes qui voyagent. et pour la rédaction d'un jour-
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nal ; — 6* Idée d'un botaniste accompli, liste de quelques-uns des principaui botanistes ; — 1^ Métamorphoses du végétal*
Ce grand ouvrage 9 été très-souvent réimprimé, et il en existe ane multitude de commentaires. Haller a dit de la Philosophie boiamique : « Ce livre est immense et subsistera éternellement. » Cavier Ta apprécié en ces termes :
• Cet oavrage où, à travers les difficultés d'un langage fort diflféreoi du latin ordinaire, quelquefois obscur par son extrême conciûoii« autant que par les allusions et les métaphores dont il est rempli, oa trouve à chaque page des preuves de la finesse d'esprit la plus rare et de la profondeur d'observation la plus étonnante, a joui d'un suœès dont on peut dire qu'il n'y avait eu d'exemple auparavant. Il est devenu en quelque sorte une loi fondamentale reconnue de tous les botanistes et à laquelle ils se conforment avec soin, pour leurs descriptions, pour l'emploi de leurs termes et jusque dans le choix des noms qu'ils sont sans cesse obligés de créer pour désigner les plantes que Linné n'a point connues. L'autorité de ce livre est encore en pleine \ igueur sur tous les points malgré la grande quantité de végétaux •]ue de nombreux voyages ont procurés depuis sa publication et quoique deR observateurs habiles aient ajouté une infinité de faits à ceux qui étaient connus à cette époque. »
On trouvera peut-être ici avec plaisir les Instructiom de Linné sur les excursions botaniques. Tout y est minutieusement et brièvement indiqué, depuis le costume du botaniste, jusqu'à l'heure du repos des herborisateurs.
« Excursiones botanicœ a variis varié instituuntur, nobis sequentes in usnsunt.
FcsCtfiit : levissimus, laxossimus, botanicis proprius (ubi licet) nagotio aptissimus (1).
/Mfnt«i«iiia el libri : Systema nature, Flora, faunaque regionis.
Microscopinm, aeus botanica, cutellus botanicus, plumbago.
Vasculum Dillenianum, papyra colligata, capsula cum acidulia pro insectis.
Tempui: a firondescentia arborum, excepte Sirio, ad earum defolla- Uonem.
lo hebdomade omni, sestatis bis, veris semel ab hora? matutina in boram 7 verspertinam.
Ltgei : sero venientis. discedentis, absentis divisionis, pranslonis hora 2, quletis in h. 4 secretarii.
Fis : congressus, dispersa ambulatio, stationes milliaria ad sunimom duo cum dimidio.
(f) Tonlea brevlt ; fenraralia teDoInlna proUxaab hypocisondrif ad talot; caleei Itvtt; pUrat ambraenlo ampliMlmo aut ambella, ne via^ caior, «ttas, sudor^ délai
CoUeetio : plantas prsBcipQô 'floienteSy musci, etc. Insecta, amphibia, pisces, ayiculœ,plumbo occisœ. PetrsB, minera, fossîlia imprimis lerraB.
DemoMiratio : sin^la a professore fiai intra hone 1/3. indigitentnr collecta natnralia otnnia eum nnmeris elibris çharacteras essenliales generis et specîel singularia in objeto obsarvanda. Usus œconooiicus, medicus primarius. >
En 1 751 , Linné eut une violente attaque de goutte. Il fut guéri par un remède qui n'est à la portée que des vrais botanistes. Un de ses élèves était revenu du Canada, avec de riches coUections, Linné, malgré son accès de goutte, sortit de son lit, pour les examiner. L'aspect de ces trésors botaniques réjouit son Ame au point de lui rendre la santé.
Pendant cette même année, la reine de Suède, qui ressentait un goût très-vif pour l'histoire naturelle, avait acheté de belles collections de coquillages et d'insectes des Indes. Elle diaxigea Linné de les classer* Notre botaniste fut ainsi forcé de s'occuper de conchyliologie, étude à laquelle il n'avait jamais pensé, et qu'il entreprit sans aucun guide.
Pendant son séjour à Drotthinghom, où la reine Tavait appelé, Linné conversait tous les jours avec sa souveraine. Il se sentait presque devenir courtisan, métier pour lequel il avoue n^avoir jamais eu la moindre vocation. Il mettait^ en ce temps-là, la dernière main au Species plantarum.
Linné était le seul homme qui eût à sa disposition les matériaux nécessaires pour entreprendre un aussi grand travail. Il s'y consacra sans relâche pendant deux années consécutives.
La publication du Spêcies pltmtarum eut lieu en 1 753. L'ouvrage portait ce titre : Species ploMtarum exhibens plantas rite cognitas^ad gênera reUâas cwn differentiù êpedfids, nominibus triffialUmi, ignonymis seïecHs^ loeis natalibm secundum systema seacuak digestas. Holmiœ 2 voL inS^. (Les espèces des plantes, indiqwmt les phmtes bien connues, rapportées à leurs genres avec les différences spécifiques; tes noms triviaux^ les synonymes choisis^ et le lieu ai Mies craisseul^ rédigés suivant le système sexuel.)
Dans la préface, Linné témoigne sa reconnaissance des renseignements qu'il a reçus, et il rend compte des efforts qu'il a faits pour achever cet ouvrage. Il indique les contrées qu'il a parcourues, Iss jardins botaniques qu'il a visités, les herbien qu'il a examinés en Suède, en Hollaude, en Angleterre, en
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France ; les noms des élèves qu'il a formés, leurs voyages. Il tarmine sa prébœ en remerciant de toutes les graines et de tootes les plantes qui lui ont été généreusement envoyées de toutes les parties du monde par différents botanistes.
La même préfieu» se termine par une apostrophe à ses ennemis ei à ses critiques, qui est la plus belle réponse qu'un homme de talent puisse faire à d'injustes critiques. Nous la traduisons pour qu'elle serve d'exonple et de conseil aux hommes de mérite attaqués par Tenvie :
• Je n'ai jamais» dit Linné^ renvoyé à mes ennemis les traits qu'ils m'ont lancés. Les critiques, les injures, les mauvaises plaisanteries et les attaques de l'envie, qui ont toujours été la récompense des travaux des grands hommes, je les ai souffertes avec tranquillité. Rien de tout cela ne m'a enlevé seulement un cheveu. D'ailleurs, comblé d'éloges par les botanistes les plus fameux, comment ne supporterai-je pas les méchants, ceux qui doivent rentrer dans la poussière à l'a^Mct de la gloire de ces hommes illustres. L'âge auquel je suis déjà parvenu, ma profession et mon caractère, me défendent de relever le mauTais gant de mes adversaires. En histoire naturelle les erreurs De peuvent se défendre, ni les vérités se cacher : c'est à la postérité que j'en appelle. >
Le Species plantarum contient toutes les plantes que Linné connaissait alors; elles formaient seulement 7,300 espèces.
C'est là que Linné a commencé à donner à chaque plante ce qu'il appelle un nom trivi(U. C'est une seule épithète qui exprime, autant qu'il est possible, la différence qui sépare la plante des autres espèces congénères. L'invention de ces noms triviaux aida singulièrement la mémoire des botanistes du dernier siècle. En effet, avant Tadoption de ces noms, on employait de très-longues phrases, pour désigner les espèces.VouIait-on parler, par exemple, d'une Graminée que Ton appelle aujourd'hui, selon la nomenclature Linnéenne, Poa bulbosa^ on disait : Gramen Xerampelinum^ Miliaeea^ prœtenui ratnôsaque sparsa paniculaf ske Xerampelino, congener^ anense, œstivum, gramen minutisêimo semine I Quel chaos n'était pas une science qui, pour désigner une espèce, avait besoin d'un semblable appareil.
( Rien n'était plos maussade et plus ridicule, a dit à ce propos J.-J. Rousseau, lorsqu'une femme ou quelqu'un de ces hpmmes qui leur ressemblent, demandait le nom d'une herbe ou d'une Heur de jardin, que la nécessité de cracher, en réponse, une longue tirade de owts latins, qui ressemblait à une évocation magique. •
Les noms populaires qui furent donnés aux plantes, par Linné, n'étaient rien moins que des rayons de lumière jetés au milieu des antiques obscurités de la botanique. Devant cette idée, devant 03 trait de génie, qui révolutionnait la science, qui la rendait possible, les savants, amis des ténèbres, fermèrent les yeux. Les noms triviaux comme les appelait le botaniste d*Upsal, rencontrèrent beaucoup de difficultés ; mais Linné les surmonta bientôt. L'adoption de ces noms vulgaires soulagea si bien la mémoire qu'on ne voulut plus suivre en botanique d*autre auteur que Linné*
Le botaiiiste d'Upsal fut, en 1753, décoré de la main du roi, de l'ordre de l'Étoile polaire. Cette distinction n'avait été accordée jusqu'alors à aucun savant.
Pendant la même année, il fut reçu membre de la Société royale de Londreif,
En 1754, il obtint une preuve flatteuse de l'étendue de sa repu* tation. Le roi d'Espagne l'invita à aller s'établir à Madrid, et à y professer l'bistoire naturelle. Il lui offrait une pension de 2,000 piastres, des lettres de noblesse, et le libre exercice de sa religion. Mais, Suédois de cœur, Linné réservait ses talents à sa patrie.
Linné était arrivé à un tel degré de l'éputatiou que les ressources scientifiques lui arrivaient de tous les côtés. Son influence était telle, l'amour de la science qu'il savait inspirer à ses élèves était si grand, qu'il suffisait d'un mot de lui pour leur faire entreprendre des voyages botaniques dans les régions les plus lointaines du globe. Les voyageurs lui expédiaient de là leurs collections. C^est ainsi que Hassequity parcourut la Syrie, l'Egypte et la Palestine ; — Terustrœm, Tornesius et Osbeck, parcoururent la Chine; — Rolander, Surinam; — Lœflling, l'Espagne et l'Amérique septentrionale ; — Forskall, l'Arabie ; -— Thumberg, le cap de Bonne-Espérance, Batavia et le Japon ; — Sparmann, les mers du Sud, etc., etc.
En 1755, Linné fut nommé membre de l'académie impériale de Saint-Pétersbourg. L'ambassadeur de Russie se rendit luimême à Upsal, pour lui en remettre le diplôme. Il reçut encore le diplôme de membre de l'académie de Stockholm, avec un prix pour son mémoire sur les Moyens de fertiliser la Laponie.
En 1756, le grand naturaliste suédois fut anobli. C'est i cette
occasion qu'il quitta le nom latinisé de Linnœiis pour celui de Linné.
En 1758, le comte de Tessin lui offrit une médaille qu'il venait de fifdre frapper en commémoration de la dédicace du premier volume de la dixième édition du Systema naturœ. Cette médaille portait le buste de Linné, avec trois couronnes.
Linné acheta, à cette époque, le château de Salja. Après les herborisations, les bandes joyeuses des élèves de l'Université d'Upsal allaient se reposer sur les pelouses de ce château. Le professeur commençait par examiner les plantes récoltées ; puis on dressait une table, chargée de laitage et de fruits. Les élèves qui avaient trouvé les plantes les plus rares, ou qui en avaient déterminé le plus grand nombre, s'asseyaient à la table du maître. Le reste de Il troupe mangeait debout, espérant mériter quelque jour l'honneur de s'asseoir à côté du professeur.
Linné publiait, à la même époque, ses mémoires intitulés : rdMfta, Pan, HarologiumFlorœ, etc. Il rédigeait également un mémoire qui ne fut pas imprimé et qui a pour titre : De perlarum orfii {de t origine des perlée). Linné annonce, dans ce mémoire, qa*il a provoqué la formation des perles dans le Mya margaritifera, mollusque fort commun dans les eaux douces des pays septentrionaux, en perforant sa coquille et l'abandonnant ensuite à lai*méme.
On a dit que le procédé expérimenté par Linné pour produire artificiellement des perles, en blessant l'animal renfermé dans la coquille, fut appliqué sur une assez grande échelle, et que la Suède retira de grosses sommes du commerce des perles artificielles du Mya margaritifera. Quelques biographes de Linné assurent même qu'il dut ses lettres de noblesse à cette leule découverte. Le fait est très-contestable. Linné était trop connu du roi de Suède pour qu'une découverte particulière l'eût tigoalé, plutôt que la longue suite de ses travaux, aux distinctions que les souverains accordent aux hommes célèbres de leur patrie. En 1759, Linné eut le plaisir de voir son fils unique, Charles, nommé démonstrateur du jardin botanique d'Upsal.
En 1 760, il obtint le prix que l'académie de Saint-Pétersbourg avait proposé sur la question : de sexu plantarum.
En 1762, il fut nommé membre étranger de l'académie des sciences de Paris» honneur dont aucun Suédois n'avait encore
joui. Les personnes qui étaient en même temps que lui revêtues de cette dignité, étaient : Morgagni, Bernouilli, Euler, Macclesfield, Poleni, Haller et Van Swieten.
En 1763, Linné fils, âgé de vingt et un ans, fut nommé professeur et suppléant de son père. Et ce père constatait lui-même, avec bonheur, que les riches collections, sa bibliothèque et see manuscrits, avaient un digne conservateur.
L'année suivante, Linné fut atteint d'une pleurésie, dont il aurait peut-être été victime, sans les soins du docteur Rosen. Cet ancien adversaire de Linné fut, dans cette occasion, son sauveur. Aussi le malade reconnaissant conçut-il dès lors pour Rosen une vive affection.
Linné alla passer le temps de sa convalescence à sa maison de campagne de Hammarby. On y célébra le vingt-cinquième anni« versaire de son mariage.
En 1766, Linné donna la douzième édition du Systemanaturœ, la dernière qu'il ait revue, et la plus achevée. Voici son titre exact : Sjfsiema naturœ, per régna tria naturœ seeundum dassa^ ordines^ gênera^ et species cum characteribus^ differeiUus^ «yiumymtf , locis. Holmis 1766, 1; 1767, II; 1768, III. {Système de la nature contenant les trois règnes divisés en classes^ ordres, genres et espèces avec leurs caractères, leurs différences spécifiques^ les synonymes et les lieux.)
Guvier apprécie eu ces termes la partie du Systema naiurm consacrée au règne animal :
c Dans le règne animal, Linné avait des mérites particuliers, qui auraient pu lui donner un^prééminence non moins grande que celle dont il jouit en botanique. Ses divisions de tous les ordres étaient plus conformes aux rapports naturels ; il classait pour la première fois un grand nombre d'espèces ; pour les insectes surtout il était le premier qui fût descendu jusqu'à caractériser et nommer les espèces particulières. »
Cependant Linné trouva dans BuSbn un rival d'une incomparable éloquence. D'ailleurs, la zoologie, beaucoup moins cultivée alors que la botanique, ne pouvait lui procurer autant de sectateurs, ni une célébrité aussi grande. Ce n'est donc qu'insensiblement que le mérite de ses travaux en zoologie parvint à se faire jour.
Le tome I*' du Systema naturœ comprend, dans cette édition,
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le règne animal» sur lequel nous venons d'indiquer succinctement le jugement de Guvier. Sans en présenter ici Tanalyse, nous nous bornerons à faire remarquer que Linné range l'homme dans Tordre des Primates. Il décrit Thonmie, ainsi que ses diiSSrentes Tariétés, avec sa méthode et son exactitude ordinaires.
Le philosophe français La Mettrie blâma vivement le naturaliste suédois d'avoir rangé l'homme parmi les animaux, avec le cheval et le porc. Il s'écria, en pariant de Linné : « Cheval toi-même I 9 A quoi Voltaire, qui était présent, répondit : « Vous conviendrez que si M. Linné est un cheval, c'est le premier de tous les chevaux. »
Le tome II* du Syrtema naturœ est relatif aux végétaux. Cette partie avait été traibSe d'une manière très-abrégée dans toutes les éditions antérieures à la dixième. L'auteur, après la clef des classes, avait seulement donné la clef des genres, sans leurs caractères essentiels. C'est cette partie du Systema qui obtint le plus de succès. On admira beaucoup le naturaliste suédois pour la précision avec laquelle il caractérisait les genres, et pour son idée, vraiment lumineuse, de désigner chaque espèce par un nom trivial. Nous avons insisté déjà sur ce* point à l'occasion du Speeies.
Le tome III* comprend le règne minéral, que Linné divise en trois classes : Petrm^ Minerœ, Fossilia (pierres^ minéraux, fossiles). Chaque classe est distribuée en différents ordres, et le tout comprend cinquante-quatre genres. C'est la partie du Systema naturœ qui, à cause d'une classification trop arbitraire, eut le moins de succès auprès des naturalistes.
En 1769, Linné fit terminer l'établissement d'un musée d'histoire naturelle dans sa maison de campagne, à Hammarby. Il y plaça ses différentes collections, qui attirèrent une foule de curieux. Les murs des salons et ceux de sa chambre à coucher étaient couverts de peintures à fresque» représentant les plantes les plus remarquables de l'Amérique et des Indes orientales.
Autour de l'habitation on avait planté un jardin qui renfermait les végétaux propres aux régions du Nord, et que linné appelait son Hartui Sibericuê. La vue s'étendait de là sur un paysage magnifique, égayé par de nombreux villages, où logeaient les élèves de Linné. Upsal et le fleuve Sala apparaissent au loin; loi hautes montagnes delà Dalécarlie termineut Thorizon,
Le musée d'histoire naturelle de Hammarby est depuis longtemps dispersé, et dans la maison de campagne, qui existe encore, on ne trouve plus que la chaire oii Linné donnait ses leçons. Sur la porte d'entrée sont les armoiries qui furent imposées à notre savant, quand il obtint ses titres de noblesse.
En 1770, Linné eut à subir une maladie assez grave; mais il se rétablit promptement. Le roi de France, Louis XV, fit demander, par l'ambassadeur de Suède, des nouvelles de sa santé. Le conseiller d'État Scheffer écrivait de Paris, le 25 février 1771 :
c Pendant mon séjour à Versailles, le roi de France s*est informé plusieurs fois de la santé de Varchiatre (1). Indépendamment de cette marque de bienveillance, il a voulu savoir dans quel état se trouvait le Jardin botanique. Ce n'est pas tout, S. M. ayant recueilli de sa propre main diverses graines, m'a prié de vous les faire parvenir à Upsal, en me disant: c Je crois que cela fera plaisir à monsieur l'archiàtre, je vous charge de les lui envoyer. >
Linné reçut les graines annoncées. Elles renfermaient cent trente espèces ; différentes plantes vivantes les accompagnaient.
En 1774, le Pape, qui d'abord avait défendu lesécrits de Linné dans les États de l'Église, donna Tordre de suivre son système dans l'enseignement, et fit même remplacer le professeur de botanique du jardin de Rome, parce qu'il ne connaissait pas suffisamment la méthode linnéenne. En même temps, Buffon, ennemi déclaré de Linné, était, bon gré mal gré, obligé de faire arranger les plantes du jardin du Roi, suivant le système du botaniste suédois, comme cela se pratiquait déjà, du reste, dans la plupart des jardins botaniques de la France.
Cependant le moment était venu où cette brillante intelligence allait s'éteindre.
Au commencement du mois de mai 1774, en donnant une leçon, dans un de ses cours particuliers, Linné eut une légère attaque d'apoplexie. Il reconnut lui-même qu'il ne pourrait pas se
(1} C'est-à-dire médecin dn roi de Saéde. On le rappelle que Linné portait ce titra.
rétablir complètement. Cependant, vers Noël, il se sentit mieux, et le remit au trayail avec ardeur, pour classer et décrire de riches productions naturelles que le roi de Suède venait de lui faire l>arvenir, et qui remplissaient plus de deux cents caisses.
Pendant Tété, le roi vint à Upsal, pour voir le plus grand des naturalistes, et il passa avec lui toute une après-midi. Linné boitait, marchait avec peine, se faisait comprendre difficilement et pouvait à peine écrire.
Linné demanda sa retraite en 1776. Mais le roi ne voulut pas l'accorder. Il doubla son traitement et lui donna deux grandes fennes pour lui et ses enfants. Mais, comme il le dit lui-même dans les dernières lignes de ses Mémoires autographes^ il était si malade « qu'il pouvait à peine parler à ses élèves ; la fièvre tierce se joignait à la paralysie, et sa faiblesse était extrême. »
Linné ne conserva pas jusqu'au tombeau llntégrité de ses facultés intellectuelles. On raconte que, tombé dans une sorte d'enlance, il relisait ses propres ouvrages, en admirait le style, et demandait qui en était l'auteur, ajoutant qu'il aurait été heureux d'écrire d'aussi belles pensées.
Vers la fin de 1776, un étranger, qui visita ce grand homme, lui présenta son album, en le priant de vouloir bien y écrire son nom. Linné traça son nom; puis il ajouta, après sa signature, le mot professor^ écrit moitié en lettres latines et moitié en lettres grecques. On a conservé ce monument de la décadence d'un beau génie.
Vers la fin de 1777, il perdit entièrement l'exercice de ses facultés. Il en avait, d'ailleurs, joui longtemps, car son premier ouvrage remonte à l'année 1731, et son dernier est de 1775. C'est un intervalle de quarante-quatre ans d'activité et de productions scientifiques.
Au commencement de l'année 1777, Linné, habitant Upsal, prononçait des paroles sans suite quelquefois, même inintelligibles. Il avait oublié jusqu'à son nom. Il avait cependant quelques moments lucides. Lorsqu'il recevait quelque élève distingué, ou lorsqu'on lui parlait d'un fait important d'histoire naturelle, sa figure s'éclairait, et ses yeux brillaient un instant du feu de l'intelligence.
La saison étant plus avancée, on conduisit le grand homme, redevenu enfant, à sa campagne de Hammarby. Il y passa tout
l'été. Quand le temps le permettait, on le transportait dans son musée. Il était heureux de parcourir des yeux ses livres et ses collections.
Il se trouva mieux en automne et revint à UpsaL
Au commencement de Thiver, Linné sortait encore de temps en temps, en voiture; mais le cocher avait ordre de ne pas le conduire au delà des barrières de la ville. En décembre 1777, il se fit placer sur un traîneau, et força son domestique à le conduire à Salja, à une lieu de la ville. Sa famille, ne le voyant pas rentrer à l'heure accoutumée, envoya à sa recherche. On le trouva à Salja, assis sur la couverture de son traîneau, près de la cheminée du fermier, et fumant tranquillement sa pipe.
Linné avait donné là le dernier signe de sa volonté. On eut de la peine à le ramener à Upsal. Il y mourut le 10 janvier 1778, à l'âge de soixante-dix ans, sept mois et dix-sept jours.
Linné emporta dans la tombe les regrets de tous ses concitoyens et ceux des savants du monde entier. Le roi de Suède fit frapper une médaille en son honneur, et lui rendit un hommage, très-rare alors, de la part des souverains : il parla de la mort de Linné, dans le discours qu'il prononça à l'ouverture des Atats.
c L'université d'Upsal, dit le roi, a aussi attiré mon attention. J'ai institué dans son sein une nouvelle chaire, mais, hélas 1 j'ai perdu un homme dont la renommée remplissait l'univers et que la Suéde sera flère à jamais de compter parmi ses enfants. Upsal se rappellera longtemps tout ce qu'elle dut de célébrité à celui qui porta le nom de Linné. »
La médaiHe que le roi de Suède fit frapper à cette occasion, offrait, sur la face, le buste de Linné, et sur le revers Cybèle, entourée de plantes et d'animaux, avec cette légende : Upsalia die 10 januarii 1778; regejubente.
Par l'excessive bonté de son cœur et la finesse de son esprit, linné a mérité de figurer parmi les hommes les meilleurs qui aient jamais vécu. Pour le faire bien connaître , nous citerons un récit plein d'intérêt d'un écrivain suédois, Fabriciufl, qui vécut près de ce grand homme de 1762 jusqu'en 1764.
Dans ce curieux document, Fabricius donne le portrait de Linné, nous fait connaître son caractère et la tournure de son esprit.
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c .... Pendant tont ce temps, écrit Fabricius» je n'ai point passé un seul jour sans le voir ou sans 'assister à ses leçons. Je le suivais à la campagne, accompagné de deux amis étrangers aussi bien que moi. L'hiver nous étions logés à Upsal vis-à-vis sa maison; il venait nous voir presque tous les jours sans cérémonie, en robe de chambre rouge et en bonnet vert garni de fourrure, sa pipe à la main. Sa conversation était vive et agréable; il nous amusait du récit de beaucoup d'anecdotes relatives aux naturidistes suédois, ces étrangers qu'il avait autrefois connus; il aplanissait les difficultés que nous rencontrions fréquemment dans le cours de nos études et nous favorisait souvent de aes instructions particulières. Dans nos entretiens il n'était pas rare de le voir éclater de rire : la gaieté brillait sur son visage et soa &me se déployait avec une francliise et une liberté qui montraient son inclination naturelle pour la société 1 la vie que nous memona à la campagne n'était pas moins agréable. Nous logions dans une chaumière de paysan à peu de distance de sa maison. En été Linné se levait ordinairement à quatre heures, il venait fréquemment nous voir ft six et, après avoir déjeuné, faisait des leçons sur les ordres natoiels des plantes jusqu'à dix. Alors nous l'accompagnions aux rochers voisins od^ il était suffisamment occupé à décrire et à détailler leurs différentes productions jusqu'à midi, heure où il avait coutume de dîner. Nous nous rendions ensuite chez lui et passions la soirée
dans sa compagnie.
Tons les dimanches nous recevions la visite de Linné et de toute sa famille. Nous avions toujours alors un paysan qui jouait d'une espèce de violon et nous dansions dans une grange, avec une satisfaction infinie. Quoique à la vérité notre bal ne fût pas des plus brillants, notre société des plus nombreuses» notre musique des plus excellentes et que nos menuets et nos danses polonaises ne fussent pas fort diversifiés cependant nous n'y goûtions pas peu de plaisir. Le vieillard qui, d'ordinaire, était assis, nous regardant en fumant sa pipe avec mon ami Zoega, se levait de temps en temps et se joignait à la danse polonaise dans laquelle il surpassait de beaucoup les plus jeunes de Îêl compagnie. Ces jours heureux ne sortiront jamais de ma mémoire, je m'en souviendrai toujours avec le plus grand plaisir.
Linné était petit de taille et le paraissait encore plus par l'habit court qu'il portait. Il était mince mais bien fait, et, lorsque je le connus l'âge avait déjà commencé à sillonner son front. Il avait l'air ouvert et presque toujours serein et les yeux les plus spirituels que j'aie jamais vus. Ils étaient petits à la vérité, mais perçants au delà de tonte expression : leurs regards lisaient jusqu'au plus profond de mcMi Ame II avait l'Ame noble, l'esprit vit et fin. Sa grande préémi* nance sor Isa autres hommes consistait dans le rapport non interrompu de ses idées ; toutes ses paroles et toutes ses actions étaient ré> giéas avec ordre et, pour ainsi dire, systématiques. Il avait, dans sa jeunasse, une mémoire prodigieuse; mais il commença de très-bonne heure A la perdre. Je m aperçus plusieurs fois qu'il ne pouvait se rappeler les noms de ses plus intimes amis; et un jour, entre autres, je le trouvai dans un grand embarras: il venait d'écrire une lettre A son bean-pèrs dont il avait absolument oublié le nom.
Son cour était ouvert A toutes les impressions de la joie; passionné pour la société, il aimait beaucoup la plaisanterie, il était gai
et aimable dans la conversation; il avait de l'imagination et possédait rheureux talent de conter et de placer à propos les anecdotes. H avait les passions très-violentes; il était vif et colère, mais il s'apaisait ans* sitôt. Son amitié était ardente et inaltérable plus particulièrement encore pour ses disciples favoris; il a été assez fortuné pour ne trouver que très-peu d'ingrats et l'on sait de quel zèle ses disciples payaient son amitié et combien de fois ils se sont engagés dans sa défease.
Quoique son amour pour la gloire fût sans bornes et que son adage ordinaire fût famam extendere factû, son ambition n'eut cependant d'autre objet que la prééminence littéraire et ne dégénéra jamais en un orgueil offensant et insatiable. Le rang auquel il fut élevé par la faveur de son souverain ne lui fut agréable que comme une marque de sa haute réputation dans les sciences. Dans les sujets relatifs & la botanique, il ne souffrait que très-impatiemment la moindre contradiction : il recevait cependant avec reconnaissance les remarques de ses amis et s'en servait pour perfectionner ses œuvres, il dédaignait les attaques de ses adversaires et ne leur répondait jamais : il les abandonna à l'oubli où ils sont depuis longtemps ensevelis. II se donnait lui-môme des éloges assez volontiers et se plaisait à être admiré; ce qui parait avoir été sa principale faiblesse. Son amour pour la louange était fondé sur la confiance qu'il avait en son mérite, sur ses succès en histoire naturelle et sur la réputation qu'il savait avoir acquise, d'être le premier auteur systématique de son siècle. Tournefort, comme il me l'a souvent répété, fut le maître que dès sa jeunesse il se proposa d'imiter mais que bientôt il surpassa de beaucoup.
Dans sa manière de vivre il était modéré et économe ; on l'a même accusé d'avarice. Pour moi je l'excuserai aisément d'avoir un peu trop aimé l'argent, dont il avait si longtemps et si cruellement éprouvé le besoin. On peut dire aussi pour sa défense que l'habitude d'une extrême parcimonie qu'il avait contractée dans la nécessité la plus pressante, lui était ensuite restée et qu'il lui fut impossible de s'en délivrer, même au sein de l'obondance. Je ne me suis cependant jamais aperçu que sa frugalité dégénérât en une véritable avarice, et je puis alléguer mon propre exemple comme une preuve du contraire. Il refusa si obstinément, ce que moi et mes amis lui devions, pour les leçons qu'il nous avait données durant tout l'été que nous fûmes obligés après avoir fait tous nos efforts pour l'engager à recevoir cet argent, de le laisser secrètement chez lui. >
On trouve d'intéressants renseignements sur le portrait phy* sique et le caractère de Linné dans une pièce que ce grand homme écrivit lui-même vers la fin de sa vie, dans ce style précis, concis et aphoristique qui lui était propre. Voici ce morceau précieux :
c Occipite gibbo, ad suturam lambdoideam transverse depresso, pili in infantia nivei; dein susci iu senio canescentes. Oculi brunei, vivaces, acutissimi; visu eximio. Frons la senio rugosa. Verruca obliterata in buca dextera et alia in nasi dextro latere. Dentés débiles, cariosi ab adontalgia hsereditarla in juvente.
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Animus promptus, mobilis ad iram et Istitiam et mœrores, cito plaçât»; hilaris in juventute nec in senio torpidus, in rébus agendis promptissimus; incessa levis, agilis.
Curas domestieas committebat uxori, ipse naturœ productis unice intentna; inoepla opéra ad flnem perduxit nec in itinere respexit. »
L'esprit de Linné était prodigieusement fin. Il nous suffira de dter pour le prouver , quelques traits. Dans sa réforme scientifique, il eut à dédier un grand nombre de genres, et il marqua toujours ces désignations du sceau de l'esprit et del'à-propos. Il nomma BatiAtma un genre de plantes à feuilles bilobées, à cause des deux frères Bauhin, ^^ement célèbres et amis ; — Rivina^ une plante ton* jours verte, parce que Rivin sut acquérir l'immortalité parses ouvrages; — Commelina^ une plante dont la fleur montre trois pétales, deux fort grands et un troisième presque imperceptible, parce que, de trois frères, deux seulement parvinrent à illustrer le nom de Gommelin ; — Pisonia^ une plante hérissée d*épines, en mémoire de Pison, critique acerbe et souvent injuste;— P/uÂrraetk, une plante extrêmement irrégulière dans sa forme, parce que le botaniste Plukenet avait des idées bizarres; — Buffania^ une plante acre et vénéneuse, en souvenir de Buffon, qui s'était montré son constant ennemi, etc.
Linné avait dédié un genre à l'un de ses disciples, nommé BrowalL Ce Browall, prêtre de profession, était, dans l'origine, humble et modeste. Linné appela la première espèce BrowaUia^ iemma (abaissée vers la terre). Mais Browall ayant, par la suite, obtenu successivement une cure, puis un décanat, puis «ofin un évécbé, Linné, pour marquer cette rapide élévation, nomma une seconde espèce de Browallia elata. Enfin Browall, fier de ses dignités, oublia ce qu'il devait à Linné , son maître, i emporta jusqu'à critiquer amèrement ses travaux. Alors Linné qualifia d*alienata une troisième espèce aux formes bizarres et aux caractères ambigus. Telle fut la seule réponse de Linné aux diatribes de son ancien élève et de son ancien ami.
Jean-Jacques Rousseau regrettait de n*avoir point imité la modération si sage et ce « dédain transcendant » du professeur d'Up- ^: « Que ne Tai-je imité, disait-il, j'y aurais gagné quelques jours de bonbeur et des années de tranquillité. » Tout le monde >^t que Rousseau, se croyant poursuivi par la baine et la mal* ^llance des hommes, échappait à ses inquiétudes en fuyant
au fond des bois « l'approche des humains » ; qu'il trouvait le calme dans Tétude des plantes, et que la botanique lui inspira des pages charmantes, les Leitres snr la botanique, qu'on aime toujours à relire. Le 21 septembre 1771, J.-J. Rousseau écriTOÎt
à Linné :
€ Recevez avec bonté, Monsieur, l'hommage d'un très-ignare mais très-zélé disciple de vos disciples, qui doit en grande partie à la méditetion de vos écrits, la tranquillité dont il jouit au mUieu d'une persécution d'autant plus cruelle qu'elle est plus cachée et qu'elle couvre du masque de la bienveillance et de l'amitié, la plus terrible hame que l'enfer excita jamais. Seul avec la nature et vous, je passe dans nos promenades champêtres des heures délicieuses et je tire un profit plus réel de votre PhUosophia hotaniea, que de tous les livres de morale.
J'apprends avec joie, que je ne vous suis pas tout à fait inconnu et que vous voulez bien même me destiner quelques-unes de vos productions. Soyez persuadé, Monsieur, qu'elles feront ma lecture cWrie et que ce plaisir deviendra plus vif encore, par celui de les tenir de vous. J'amuse ma vieille enfance à faire une petite collection de fruits et de graines. Si parmi vos trésors il se trouvait quelques rebuts, dont vous voulussiez faire un heureux, songez à moi : je les recevrai. Monsieur, avec reconnaissance, seul tribut que je puisse offrir, mais que le cœur dont elle part ne rend pas indigne de vous.
Adieu, Monsieur, continuez d'ouvrir et d'interpréter aux hommes
le livre de la nature. Pour moi, content d'en déchiffrer quelques mots,
à votre suite, dans la famille du règne végétal, je vous lis, je vous
étudie, je vous médite, je vous honore et je vous aime de tout mon
œur.
J.-J. Rousseau. »
Admirable lettre, à l'honneur de la botanique, à rhonnirar de l'immortel Linné, à Thonneur de l'immortel Jean- Jacques!
Nous avons montré tout à l'heure linnô plein de déférence et de bonhomie dans la dédicace de ses genres et de ses espaces. I^ brillant tableau de la nature qu'il traçait en traits ineffaçables, élevant son esprit à de sublimes hauteurs, lui inspirait quelquefois des pages admirables. Telle est celle qui ouvre le Sgtiema naturœ :
t Éternel, immense, sachant tout, pouvant tout, que Dieu se laisse entrevoir et je suis confondu.
J'ai recueilli quelques-unes de ses traces dans les choses créées; et dans toutes, dans les plus petites même quelle force! quelle sagesse! quelle inexprimable perfection 1
Les animaux, les végétaux et les minéraux empruntant et rendant à la terre les éléments qui servent à leur formation ;
La terre, emportée dans son cours immuable autour du soleil dont
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•lie reçoit la vie; le soleil lui-môme tournant avec les autres astres et le système entier des étoiles suspendu et mis en mouvement dans Tablme du vide par celui qu'on ne peut comprendre;
La premier moteur» Tétre des ôtres, la cause des causes, le conservateur, le protecteur universel et le souverain artisan du monde. Qu'on l'appelle destin, on n'erre point; il est celui de qui tout dépend :
Qu'on l'appelle nature, on n'erre point encore, car U est celui de qui tout est né :
Q^j'oQ rappeUe providence, on dit vrai; car c'est sa seule volonté qui soutient le monde t >
Les écrits de Linné ont cette concision , cette précision , cette fsree ei cette justesse dans les termes, qui entraînent le charme, le respect et la conviction du lecteur.
Ce qu'il faut peu t-âlre le plus admirer dans Linné, c'est la grâce. C'est à Linné que nous devons les titres de Flore, de Faune et de Pâm^ donnés aux livres qui traitent des plantes, des animaux et des arbres des forêts. C'est lui qui créa ces mots poétiques de Noces de$ pUmtêis Sommeil des plantes^ Calendrier de Flore^ que nous arfons à chaque instant sur les lèvres.
Le système de classification des plantes de Linné fit une révolution dans la botanique. II régna seul dans la science jusqu'à la fia du xvm* siècle, et rendit extrêmement populaire le nom de son auteur. On a critiqué ce système, on a reproché à Linné d'àvoirgroupé les genres d'après un petit nombre de rapports, c'està-dire d'après les pistils et les étamines seulement, et non d*après l'ensemble de leurs rapports. On a dit qu'il aurait d(ï insister davantage sur des différences que sur des ressemblances, et qu'il a trop souvent rapproché des plantes entre lesquelles il n'existe aucune analogie essentielle.
Tout cela est juste; mais Linné le savait pai*ftiitement. H ne dissimulait pas qu'il avait fondé un êyetème^ c'est-à-dire un mode de classification artificielle, et non une méthode naturelle. En cela, il n'avait eu d'autre but que de rendre facile la détermination et le dassement des végétaux. Sou système, en tant que système, était le plus simple, le plus clair, le plus attrayant, le plus philosophique qu'on pût imaginer. Tout le monde sait aujourd'hui que Linné regardait la méthode naturelle, celle qui rapproche les genres d'après l'ensemble de leurs rapports, comme l'expression saprême de la botanique phytographique. Le dialogue que nous avons déjà dté entre lui et son élève Giscke, en est une preuve suOisante. Il avait conçu, par la force de son génie, par une
2i4 SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
sorte d'instinct supérieur, l'existence de groupes végétaux plus élevés que les genres, et liés entre eux par un grand ensemble de rapports. Il en forma des ordres naturels. Seulement il ne su pas donner la clef, la raison de ces ordres. C'est surtout pour avoir posé le principe de la méthode, c'est-à-dire celui de la subordination des caractères^ que Bernard et Laurent de Jussieu ont été considérés avec juste raison comme les inventeurs de la ' méthode naturelle.
Mais son système de classification des plantes n'est pas le principal titre de gloire de Linné. Par ses observations innombrables, par ses voyages, par ses écrits, par son enseignement public, par son commerce intime, le naturaliste d'Upsal fut le prince des botanistes de son temps. C'est à son incessante et heureuse fécon* dite; c'est à l'ardent amour pour la science dont il embrasait tous ses disciples et tous ses lecteurs; c'est à l'étude distincte qu'il a faite de chaque espèce et au soin qu*il mit à en distinguer les variétés; c'est à la régularité et au détail de ses caractères de genres ; c'est à l'énergique précision de la langue technique qu'il avait créée ; c'est à la lumineuse simplicité de sa nomenclature binaire; c'est à la profondeur philosophique de ses aperçus^ que Linné doit le juste et incomparable empire qu'il a conquis en botanique. II fut un inventeur, un réformateur, un législateur ; et tel est l'éclat de la lumière qu'il a jetée sur la science des végétaux, qu elle ne s'est point affaiblie encore.
Linné, qui avait beaucoup d'amis, eut aussi ses détracteurs. En France, les principaux furent Adanson, Buffon et La Mettrie.
Adanson se fit particulièrement remarquer par l'injustice de ses critiques sur les travaux de Linné. Élève et admirateur de Tournefort, Français comme lui, Adanson préférait le système de Tournefort à celui du botaniste d'Upsal. Mais il ne parait pas qu' Adanson, esprit si original d'ailleurs, ait jamais bien compris le rôle immense que Linné venait jouer sur la scène du monde savant.
Buffon figura toujours parmi les antagonistes de Linné. Quel rapport pouvait-il exister entre Buffon, qui n'admettait ni les méthodes, ni les systèmes, et dont la pensée aimait à se répandre en longues et admirables périodes, et Linné, pour qui le classement et la division étaient l'ordre et la lumière, et qui mettait un fait dans chacun de ses mots ?
LINNE 245
Nous avons dit comment Dillenius accueillit les réformes du grand botaniste suédois. Haller fut un autre adversaire de Linné. Haller supportait impatiemment ce qu'il appelait « Tinsupportable domination » de l'homme qui se faisait dictateur pour fonder la science, et qui arrivait au but qu'il s'est proposé à force de génie et de courage.
Les notes discordantes de cette critique se perdent néanmoins dans le concert d'hommages et d'admiration dont Linné fut entouré, et nous ne les mentionnons ici que pour être complet.
Le lecteur se demandera peut-être ce que sont devenues, après la mort de Linné, les collections de son musée d'histoire naturelle. Il voudra peut-être savoir ce qu'est devenu cet herbier des tvpes de plantes, que le Ix)taniste d'Upsal a décrites dans son Sffiema naturœ^ et qui est encore consulté avec une sorte de vénération, par les botanistes de tous les pays. Cet herbier appartient aujourd'hui à la Société Linéenne de Londres.
On peut s'étonner que la Suède n'ait pas tenu à honneur de conserver les collections de ce grand naturaliste ; qu'elle ait laissé passer en des mains étrangères un si glorieux héritage, qui appartenait à sa patrie plus encore qu*à sa famille. Voici comment les collections et l'herbier de Linné passèrent de la Suède à l'Angleterre.
Le musée de Hammarby, comprenant ses livres, ses manuscrits et toutes ses collections d'histoire naturelle, resta en la possemon delà famille de Linné, jusqu'à la mort de son fils, Charles Linné, arrivée en 1783. Celui-ci, qui ne s'était pas marié, le laiaa en héritage à sa mère et à ses sœurs. Craignant peut-être que le gouvernement ne les obligeât à céder ce musée à TUniversiié d'Upsal à un prix inférieur à celui qu'elles désiraient en obtenir, ces honorables dames s'empressèrent de les offrir, en Angleterre, an physicien sir Joseph Banks, pour une somme de mille gainées (environ 26,000 francs).
Frustrer son pays d'un aussi intéressant héritage, pour quelques milliers de francs de plus ou de moins, est une assez triste pensée.
Quoi qu'il en soit, parmi les personnes qui fréquentaient assidftment la maison de sir Joseph Banks, se trouvait un jeune hoDune, nonuné Smith, qui avait .un goût prononcé pour l'histoire naturelle. Sir Joseph Banks lui proposa de faire cette acqui-
sition, qui devait lui faire grand honneur. Smith se rendit à ses inetances. Il fut convenu que, moyennant 900 guinées, le musée entier de Linné lui serait remis, sauf un petit herbier qui avait été fait par le jeune Charles Linné, pendant la vie de son pèie, et qui contenait seulement des doubles de la grande collection.
Cependant quelques personnes, en Suède, commençaient à comprendre que la perte de ces collections était, non-seulement un dommage, mais encore une honte pour le pays. Le baron Alstrœmer et le docteur Stoaf, à Gothembourg, offrirent de les racheter au même prix que celui offert par Smith. Mais la veuve de Charles Linné et ses filles s'étaient empressées de conclure ce triste marché. Bien plus, dans la crainte du retour du roi de Suède, Gustave III, ou des ordres qu'il aurait pu donner pour susprendre le départ des collections, l'exécution du marché conclu avec Smith, se fit en secret. L'emballage des objets et leur embarquement furent exécutés avec mystère et la nuit.
On a prétendu que Gustave III, roi de Suède, ayant appris que les collections de Linné étaient en route pour l'Angleterre, dépêcha une frégate à la poursuite du bâtiment anglais chargé des richesses dont on dépouillait sa patrie. Une vignette qui accompagne un portrait de Smith, placé en tête de son Compendium Florœ ffrîfdfinicœ, représente même deux vaisseaux, dont l'un fait force de voiles à la poursuite de l'autre. Au bas, on lit cette légende : The pursuit of the ship containing Linnœ an collection, byerder of the King ofSweden.
Cette anecdote est piquante et originale, mais elle a le défaut d'avoir été démentie par Smith lui-même, dans une conversation qu'il eut à ce sujet avec le botaniste de Candolle. D'après Smith, les collections embarquées à Upsal, le 4 août 1784, restèrent à la douane de Stockolm jusqu'à la fin de septembre, et pendant cet intervalle, le roi de Suède ne prit aucune mesure pour les retenir.
Si le gouvernement suédois montrait aussi peu de souci de sa gloire, en laissant échapper ainsi le musée de Linné, le gouvernement russe s'honora, au contraire, par les efforts qu'il fit pour les obtenir. L'Impératrice Catherine II avait décidé, sur la proposition du naturaliste Pallas, qu'une <c somme illimitée » serait offerte pour les collections du grand naturaliste. Mais les négociations avec Smith étaient déjà entamées, et la mère et les filles de Linné crurent devoir rester fidèles à leur parole.
LINNÉ 2i7
Dans le mois d*octobre 1784, les collections de Linné destinées à Smith y arrivèrent donc à Londres. Elles étaient renfermées dans vingt-six grandes caisses. Plus de 3000 insectes, comprenant un grand nombre de ceux décrits par Linné; près de 1800 espèces (le coquilles ; 2400 échantillons de minéralogie ; un herbier d'environ 19000 échantillons, de nombreux manuscrits, 1600 ouvrages représentant plus de 2000 volumes, composaient ces collections, dont rinestimable prix était dans leur origine et non dans leur valeur intrinsèque.
Tous les ouvrages de Linné étaient chargés d*une grande quantité de notes manuscrites, particulièrement les Systema naturcBy Speeiêi plantarum, Philosophia botaniea^ etc. Parmi les manuscrits, se trouvaient entre autres des Mémoires autographes sur la vie de Linné, écrits de sa propre main. Ces mémoires, comprenant les trente premières années de la vie de Linné, ont été traduits par M. Fée, dans la notice dont nous avons fait ample usage pour cette élude biographique. Il y avait aussi la collection des lettres, au nombre de 3000, qui avaient été adressées à Linné. L'herbier se composait de toutes les plantes décrites dans le Spedes.
Smith conserva pendant toute sa vie ces collections avec un soin icrupuleaXy et comme un dépôt dont il se sentait responsable envers le monde savant. A sa mort, l'herbier de Linné fut proposé à la Société Linéenne de Londres , et en 1 829, cette société acheta pour 78,000 francs, non-seulement l'herbier, mais encore toutes les collections de plantes, et la bibliothèque de Smith lui-même. Rien n'a été changé à la disposition de Thorbier de Linné, qui occupe encore dans les galeries de la Sociélé Linnéenne^ les mêmes cases et les mêmes armoires qui la renfermaient au temps de Smith. Il n'est pas aujourd'hui de botaniste, visitant l'Angleterre, qui ne œ fasse un devoir d'aller, comme en pèlerinage, visiter Therbier de rimmoilel naturaliste d'UpsaU
Boerhaave, ce grand médecin qui jouit au xyin* siècle d'une si prodigieuse renommée qu*on lui écrivait de la Chine, avec cette simple suscription : atê docteur Boerhaave en Europe; ce naturaliste renommé qui réunissait autour de sa chaire de l'Université de Leyde, une foule attentive d'étudiants venus de toutes les parties du monde ; cet homme illustre qui fut une des gloires les plus brillantes et les plus pures de la Hollande, est, il faut en convenir, singulièrement oublié de nos jours. Les médecins seuls lisent ses écrits, et son nom n'éveilîe plus aucun souvenir dans la masse du public.
Boerhaave fut cependant le plus giand médecin du xvin* siècle, et l'un des hommes les plus complets parmi les savants de toutes les époques. Par l'étendue et la variété de ses connaissances, par l'importance de son enseignement, et par son étonnante aptitude pratique, il exerça une influence profonde sur la médecine de sou temps, et il agit, par ses nombreux disciples, sur les générations suivantes. Si sa renommée s'est éclipsée dans la postérité, il put, du moins, pendant quarante années de sa vie, goûter le bonheur d'une célébrité universelle.
Hermann Boerhaave naquit le 31 décembre 1668, dans le bourg de Voorhout, dépendant de la ville de Leyde, en Hollande. Son père, qui était pasteur de ce bourg, descendait d'une famille flamande qui était arrivée à Leyde pour y exercer le commerce, à
l'époqne de la révolution des Pays-Bas. D'un premier mariage contracté en 1663, il avait eu six enfants, dont cinq filles et un garçon, lequel était le jeune Hermann. Sa femme étant morte en 1 673, il se remaria, et eut quatre autres enfants ; de sorte que le nombre des enfants se trouva porté à dix.
Par un heureux hasard, qui ne se réalise que trop rarement, la seconde épouse de Jacques Boerhaave voua une égale tendresse à ses propres enfants et à ceux de la défunte. Elle fut pour tous indistinctement une mère attentive et soigneuse, et se concilia ainsi, de leur part, une aflection sans réserve.
Le pasteur de Voorhout, père de Boerhaave, était fort instruit, et comme il n'avait point de fortune, il se chargea de l'éducation de ses deux fils, Hermann et Jacques. Ayant reconnu de bonne heure dans Hermann d'excellentes dispositions pour l'étude des langues, il prit la résolution d'en faire un ministre du culte, tandis qu'il destinait le second à la médecine. Mais ce fut le contraire qui arriva : Hermann devint un médecin illustre, et Jacques succéda à son père dans ses fonctions ecclésiastiques.
A orne ans, Hermann connaissait déjà le grec et le latin, et il avait pénétré assez avant dans l'étude de l'histoire. Mais ses progrès furent retardés par une maladie qui lui survint vers l'âge de douze ans. C'était un ulcère à la cuisse gauche. Pendant sept ans le mal défia tous les remèdes. A la fin, le jeune Boerhaave voyant les médecins impuissants à améliorer son état, prit le parti de se soigner lui-même. Ayant bassiné son ulcère avec de Teaa contenant du sel en dissolution, il se guérit en peu de temps. Est-ce là, comme l'a dit Fontenelle, un présage de l'avenir qui l'attendait (1)7 Peut-être cette guérison rapide fut-elle simplement provoquée par la révolution qui accompagna, chez le jeune malade, l'avènement de la puberté.
En 1682, Hermann Boerhaave n'ayant plus rien à apprendre de son père, fut envoyé à l'Université de Leyde, pour y continuer •es classes. Il travailla avec tant d'ardeur, qu'à l'Age de quinze ans il avait terminé sa rhétorique.
Sur ces entrefaites, un grand malheur le frappa : il perdit son père, et se trouva, foute de ressources, dans l'impossibilité de poursuivre ses études. Heureusement un ami de son père, Jac-
(1) tiogt de B^erhaavem
ques Trigland, théologien distingué, compatit à son iofocliine, el le recommanda chaleureusement à l'un des premiers zoagiatFals de la ville de Leyde, Van Alphen, qui voulut bien se changer de son avenir.
Gomme notre étudiant ne songeait pas encore à abandonaer la voie que lui avait tracée son père, il continua de se préparer à l'état ecclésiastique. Il se perfectionna dans l'étude du grec, apprit la philosophie et la théologie, l'hébreu et le chaldéen. Le goût des mathématiques lui étant venu, il aborda ce genre d'études avec une véritable passion.
A Tâge de vingt ans, en 1688, il se fit remarquer, en paMic, dans un discours académique prononcé sous la présidence de son professeur de grec. Il obtint de FUniveisité, pour ce diseours philosophique, une médaille d'or.
Reçu, l'année suivante, docteur en philosophie, il com^posa sa thèse inaugurale sur la disHnoUonde F âme et du canps.
Cependant il sentit bientôt qu'il devait se créer des moyeas d'existence, afin de ne pas rester plus longtemps à la charge de ses protecteurs. Il se mit à donner des leçons de mathématiciues, qui subvinrent en partie à ses besoins.
A l'occasion de ses leçons, il se trouva en rapport avec un citoyen important de Leyde, Jean Vanderberg, qui le prit en amitié, et lui fit confier le travail du catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Vossius, que la viUe de Leyde venait d'acquérir. Hermann Boerbaave avait alors 22 ans.
C'est seulement à cette époque qu'il commença l'étude de la médecine. Il obéissait, en cela, aux conseils de Vanderi)erg ; mais il est à croire que le souvenir de sa maladie et les réflexions qu'elle lui suggéra, furent pour quelque chose dans cette détermination. Il s'était convaincu, par sa propre expérience, <de l'impuissance des médecins de son temps, et se sentait la nobleambition de les surpasser.
On sera peut-être surpris d'apprendre que Boerhaave n'eut presque point de maîtres, et qu'il se forma en quelque sorte de lui-même, dans cet art de guérir qu'il porta si haut. Réduit aux leçons de professeurs médiocres, il lui était impossible de s'en contenter, et il résolut de chercher dans les livres un enseignement plus conforme à ce qu'il observait dans la nature.
Il commença par étudier l'anatomie dans Vésale et Bactholin.
Il suItU les dissections qui se faisaient à l'école de médecine de rUniversité, et disséqua même chez lui. Cependant, il ne donna pas à ranatomie toute l'attention nécessaire, et resta toujours asses médiocre anatomiste.
Ayant acquis ces connaissances préliminaires, Boerhaave se mit à lire, dans un ordre déterminé, les plus importants ouvrages de la médecine ancienne et moderne. Commençant par les plus récents, et remontant progressivement vers l'antiquité, il arriva ainsi jusqu'à Hippocrate. Il découvrit alors que tous les auteurs h'étaient inspirés des préceptes du Père de la médecine^ et il se prit d'une profonde admiration pour lui. U dévora ses écrits, et s'assi* mila ses doctrines. Parmi les médecins ses Gontfimporains, son auteur favori fût l'anglais Sydenham.
Il étudia ensuite la botanique et la chimie, ayant tQ^jours le soin de contrôler ses lectures par Texpérience.
En 1693, il alla se faire recevoir docteur en médecine à Hardewick. Sa thèse avait pour sujet F importance de l'obêervation if$ incréments dans les maladies. Il voulut prouver, en traitant un pareil sujet, que le médecin ne doit négliger aucun moyen de diagnostic. On put ainsi se faire par avance une idée de la conscience qu'il apporterait à l'exercice de son art.
Quoique docteur en médecine, Boerhaave, accoutumé à respecter la volonté de son père, ne voulait pas renoncer à la carîiire religieuse. Mais un travail considérable s'était accompli dans son esprit. L'étude des sciences avait éveillé chez lui des pensées nouvelles. Il sut porter la critique dans les matières de théologie, et dès ce moment, il fut perdu pour le saint ministère. On pouvait, d'ailleurs, le pressentir déjà à la dissertation qu'il en» tieprit sur cette question : « Pourquoi le christianisme^ prêché au- ^eis par des ignorants^ a-t-U fait tant de progrès^ et en fait-il M/osnT&iit si jMtf , prické par des savants ? » C'était là une question indiscrète, et Boerhaave ne pouvait dissimuler qu'elle le mettait en interdit avec l'Église. U entrevit des luttes et des discussions; de sorte que sa résolution d'embrasser l'état ecclésiastique oanineDça d'être fortement ébranlée.
Coe autre circonstance l'amena à renoncer décidément à la théoli^.
Un jour, comme il descendait la Meuse, en bateau, il entendit un de ses compagnons de voyage attaquer avec beaucoup de vivacité,
mais avec maladresse, la doctrine philosophique de Spinosa. U ne put s'empêcher d'interpeller le discoureur, et de lui demander s'il avait lu Spinosa. Son interlocuteur fut forcé de convenir qu'il n'avait pas lu une ligne de ce philosophe. Seulement cette déclaration coûtait beaucoup à son amour-propre, et pour couvrir sa confusion, il accusa Boerhaave d'être un adepte de Spinosa. Malgré ses dénégations, Boerhaave fut donc atteint et convaincu de spinosisme par toute l'assistance.
Cette scène avait bien peu d'importance en elle-même ; cependant elle sufiEit à dégoûter Boerhaave des querelles philosophiques et théologiques ; ce qui prouve que le fil qui le retenait encore attaché à l'ËgUse était bien léger.
Quoi qu'il en soit, à partir de ce jour, notre docteur se voua complètement à l'exercice de l'art de guérir. Pendant plusieurs années, tout en s'efforçant de se créer une clientèle médicale, il continua à donner, pour vivre, des leçons de mathématiques. U employa ses loisirs forcés à augmenter la somme de ses connaissances, qui étaient déjà considérables, et il acquit ainsi ce fonds solide et brillant à la fois, sur lequel s'éleva bientôt sa réputation.
Boerhaave avait trente-trois ans lorsqu'il obtint, en 1701, par le crédit de ses amis, la place de répétiteur d'une chaire de médecine à l'Université de Leyde. Il prit pour texte de son discours d'inauguration, le Génie éfHippocrate.
Boerhaave réunissait en lui toutes les qualités du professeur. On admirait la rigueur de ses définitions, l'enchaînement de ses idées, son élocution brillante, sou érudition profonde et variée, et surtout l'art' d'instruire en intéressant, le secret qu'il possédait de ranimer l'attention des auditeurs par des traits empruntés à la poésie ou à l'histoire. C'était peut-être le professeur le plus accompli qui eût encore paru dans les écoles de médecine. Aussi sa renommée s'étendit-elle rapidement. Les étudiants accouraient à Leyde de toutes les parties de l'Europe, pour entendre sa parole éloquente et recueillir ses leçons pratiques. L'amphithéâtre ou il enseignait fut trop petit, et il fallut Tagrandir. Bien plus, on raconte que l'enceinte de la ville de Leyde n'étant plus en rapport avec Taffluence d'étrangers qu'attirait la réputation de Boerhaave, on dut reculer cette enceinte. Ce fait en dit plus à lui seul que tous les éloges, sur le prestige qu'exerçait en Europe le nom de ce médecin illustre.
BOERHAAVE iS53
En 1703, l'académie de Groningue offrit à Boerhaave une chaire de médecine; mais il ne voulut point quitter TUniversité de Leyde, bien qu'il n'y fût encore que professeur adjoint. La ville de Leyde lui sut gré de cette fidélité. Elle augmenta ses émoluments, et lui promit la première chaire vacante.
A roccasion de cet événement, Boerhaave inaugura son cours par un discours sur la néces$ité des considérations mécaniques en mMeeine [De usu ratiocinii mechanici in medidna). C'est dans ce discours que l'on trouve les premiers germes de son opposition au système d'Hippocrate, et les débuts de cette médecine physicochimique qu'il devait imposer à ses contemporains.
La révolution qu'avaient opérée dans les sciences les idées de Descartes, de Keppler, de Bacon et de Galilée, n'avait pas encore atteint la médecine. Boerhaave accomplit celte révolution, en essayant de rattacher l'art médical à la mécanique et à la chimie. Déjà, il est vrai, une tentative avait été faite dans cette direction par deux écoles rivales : l'école des chimistes, qui avaient renvet*sé les théories deGalien, et celle des mécaniciens , qui reconnaissait pour chef l'Italien Bellini. Pour caractériser le genre de révolution que Boerhaave introduisit dans la médecine du xvin* siècle, écoutons un écrivain compétent, le docteur Isidore Bourdon :
c Boerhaave, dit Bourdon, créa des hypothèses hydrauliques pour expliquer le libre cours ou le cours entravé des liquides vivants, et des hypothèses chimiques pour rendre raison de Taltération des humeurs. Il supposa dans nos liquides des globules appropriés aux vaisseaux qui les renferment ou qui leur livrent passage ; et lorsqu'il survenait une fluxion, une inflammation ou une tumeur quelconque, Boerhaave expliquait ces anomalies en disant qu'il y avait eu erreur ds ttw, voulant dire par là qu'un globule, s'étunt apparemment trompé de vaisseaux, avait passé dans un conduit destiné à des globules d'une autre espèce. S'agissaitil, par exemple, d'une ophthalmie, Boerhaave attri* huait celte inflammation de l'œil au passage malencontreux des globules rouges dans des vaisseaux destinés à des globules incolores (i). »
C'est alors qu'on vit apparaître une foule de mots qui sont à peu près bannis aujourd'hui du langage médical, mais qu'on retrouve encore dans la conversation courante. Il y eut des acrimonies, des
(î) Wuitrts médecins et naturalistes des temps modernes, f^r bid. Bourdon, la 12, Tara, 1S4I, p. 172.
éésobsùruantSf des incisifs^ des fondants^ etc. Boerhaave expliquait tout par son système, et rentrainement fut assez grand pour que chacun l'adoptât sans restriction.
Nous n'avons pas besoin de dire quel était le vice du système chimico-mécanique du médecin de Leyde. Boerhaave ne tensdt pas assez compte de la force propre de la vie, force qui n'a rien de commun avec les actions mécaniques et chimiques. 11 ftdsoit de l'accessoire le principal, et subordonnait ce qui devait dominer.
En 1709, Boerhaave obtint enfin, à l'Université de Leyde, une chaire. Il fut nommé professeur titulaire de médecine et de botanique.
Il inaugura ses leçons par un nouveau discours : Sur la rânplidté de la médecine^ qui contrastait singulièrement avec celui que nous signalions tout à l'heure, et qui prouve que ses idées^'étaient modifiées assez profondément avec le temps. Revenant au culte d'Hippocrate, Boerhaave établit, dans ce discours, qu'il fiiut ramener la médecine à sa simplicité native, et la baser uniquement sur l'observation des faits, comme le recommande le grand médecin de Gos. Il renonçait donc quelquefois à son système favori, et savait rendre justice aux grandes idées de la médecine teaditionnolle.
Boerhaave professait en même temps la médecine et la botanique. Il contribua beaucoup aux progrès de cette dernière science, sinon par ses recherches personnelles, du moins parles encourage«> ments qu'il prodigua aux savants qui la cultivaient spécialement.
Les idées de Tournefort étaient alors en grande faveur. Boerhaave, obéissant à cette influence, distribua les plantes du jardin de Leyde, selon la classification du botaniste français.
Boerhaave est un des premiers botanistes qui aient accordé de l'importance aux caractères tirés des étamines. Il augmenta considérablement les collections du jardin de Leyde, et en donna plusieurs catalogues. Il publia aussi des descriptions et des figures de plusieurs plantes alors ignorées, et on lui doit même quelques genres nouveaux. Il eut, comme nous l'avons dit, la gloire de protéger Linné, dont il sut apprécier le génie naissant. Il facilita les voyages du naturaliste suédois par les chaudes recommandations qu'il lui remettait pour les hommes importants de tous les pays que Linné devait parcourir.
Boerhaave avait quarante ans lorsqu'il publia ses deux ouvrages
ipmdpwat^leBlnsiltuthntdêmédeam elles Aphorismes de médecine. Le premier (huHiitHonn medkm in umrn amnum exereitaiionis io* ■MjfjgBi) parut en 1708 ; le second {Aphorismi de cognoseendis et ewrêndis marbis, in nsum doctrinœ domesUeœ) date de 1709. Le soeeès de ces deux ouvrages fut immense. L'un et l'autre eurent «agnoi nombre df éditions en divenes langues. Ils furent mâme traduits en atabe. La Mettrie a donné, en 1743, une édition en fraacaie des deoz ouvrages réunis, sous le titre à* ImtituUang et Afkorismês de Boerhaave.
Lssdeoz cravrages du médecin de Leyde ont trouvé de profonds d brUaaCs oommentateurs. Les Institutions ont été commentées par Haller, et les Aphorismes par Van Swieten ; l'un et l'autre étaient les disciples de Boerhaave.
Las Jiisffliilteiif résument les leçons de Boerhaave sur la théorie èè la médaciiie. Le maître y expose l'ordre que doit suivre dans ses études» calai qui se prépare à l'exercice de la médecine. Après avoir tracé Tbistoire de l'art, d'une façon magistrale, mais rapide, il aborde, dans cinq chapitres successifs, le détail des connaissances nécessaires pour l'exercice de l'art de guérir. Dans la partie phy- ■iotagiqne, qui est la moins achevée, parce qu'elle repose sur l'avÉMnie, que Boerhaave connaissait mal, il décrit les organes, et nod CQBpte des diverses fonctions qui entretiennent la vie. L'auteur traite ensuite des altérations de ces mêmes fonctions, des signes de la sanlé et des maladies, de l'hygiène préventive et curative, et donne enfin quelques indications relatives à la thérapeu« ti<]oe. C'est là que se trouvent coordonnées toutes les vues de Boeriiame sor 1m actions mécaniques et chimiques ; c'est là qu'il ramène tons les faits à un objectif unique et qu'il les réduit en un tyitème, qui est, on peut le dire, aussi faux que séduisant.
Une méthode rigoureuse, une érudition immense, enfin une grands largenr de conceptions, telles sont les hautes qualités qui finnt la fortone de cet ouvrage.
Im ÀphoriÊam sont à la médecine pratique ce que sont les 'mIîMism à la médecine théorique. Boerhaave y donne une classikation des maladies, en commençant par les plus simples et vivant, de degré en degré, aux plus compliquées. U les décrit ^'oas iiçeo laconique, mais claire et précise. Il eu indique les *TiBplômes et les cMséquences, remonte ainsi aux causes, et en *<pssa le traitement. C'est un résumé fidèle et complet de tous les
maux qui peuvent nous atteindre. Le style de cet ouvrage est correct et son arrangement naturel. L'érudition s'y montre à chaque page. Cet ouvrage, réuni au précédent, renferme toute la doctrine du médecin de Leyde.
En 1 714, Boerhaave fut nommé recteur de l'Université. Â l'expiration de son rectorat, il prononça un discours, où il établit que l'observation seule peut nous conduire à la découverte de la vérité dans les sciences. Ici encore l'influence d'Hippocrate reparaît, et ce ne sera pas pour la dernière fois.
Pendant la môme année,Boerhaave, tout en conservant les deux chaires de médecine et de botanique, devint titulaire de celle de clinique, en remplacement de Bidloo, qu'il suppléait depuis longtemps déjà. Sur ses instances, on ouvrit aux étudiants un hôpital dont laccès leur avait été interdit, et il y donna, deux fois par semaine, des [leçons cliniques. Abandonnant complètement ]es idées dogmatiques qui faisaient le fond de son enseignement universitaire, il se produisit alors avec éclat comme praticien.
C'est dans les salles de cet hôpital, que Boerhaave donna cette preuve de tact médical, qui a été souvent racontée.
Comme il faisait un matin sa visite, il s'aperçoit que plusieurs jeunes filles, frappées par le spectacle d'une de leurs voisines, en proie à une attaque d'hystérie, sont menacées, à leur tour, de convulsions, et que toute la salle est sur le point d'être saisie par les mômes accidents spasmodiques. Cette espèce de contagion des troubles nerveux n'est pas rare. On a remarqué, par exemple, que, dans la cérémonie de la première communion, si l'une des jeunes communiantes est prise d'attaque de nerfs, toutes ses compagnes sont bientôt saisies des mômes accidents, si Ton ne se hâte pas de soustraire à leurs yeux le spectacle de la jeune malade.
C'est ce qui allait se produire dans la salle de l'hôpital de Leyde, mais avec beaucoup plus de gravité. Boerhaave jugea avec raison qu'il n'en arrêterait les effets qu'en agissant fortement sur l'imagination des convulsionnaires. Il ordonne donc qu'on lui apporte un fourneau rempli de charbons ardents. Il place dans le fourneau des tiges de fer, qui ne tardent pas à rougir. Puis, saisissant une de ces barres rougies, il la brandit, en s'écriant d'une voix tonnante : « Vous voyez ce fer rouge I la première de vous qui ne se tiendra pas tranquille, en portera les marques sur
BOERHAAVE 2b7
le visage I » Aussitôt les convulsions cessèrent comme par enchantement.
Si Boerhaave a*a rien fourni de son propre fonds à la science anatomique, il n'est pas cependant resté tout à fait étranger à ses progrès. En introduisant dans la médecine, et en faisant accepter de tous les explications mécaniques et hydrauliques, il força les anatomistes à étudier de plus près les formes des organes, et à les représenter avec plus de précision. Morgagni, Vasalva, Winslow» Albinus, etc., ressentirent le contre*coup de ses théories, et perfectionnèrent, grâce à lui, la connaissance du corps de l'homme. On loi doit d'ailleurs de bonnes éditions des ouvrages de Vésale, d'Eustache et de Bellini. Dans une discussion entre Ruysch et Malpighi, sur la structure des glandes, il prit parti pour ce dernier.
Titulaire de trois chaires, qui lui donnaient assurément un très-grand travail, Boerhaave ne se trouvait pas encore assez occupé. En 1718, il accepta la chaire de chimie que l'Université de Leyde voulut lui confier. Selon son habitude, il prononça, en inaugurant cette chaire, un discours : Oratio de ehemiasuas errares expurgante. Il veut prouver, dans ce discours, que les erreurs de la médecine doivent être corrigées par la chimie, et il n'excepte pas de ces erreurs de la médecine celles qui sont le fait de la chimie ellemême ; thèse bizarre qui lui fut suggérée par ses hypothèses chimiques sur la nature des maladies.
Boerhaave, comme chimiste, s'éleva à de grandes hauteurs. Ses ÉlémenU de chimie sont pour lui un titre indestructible de gloire devant la postérité. Le premier, il affranchit la chimie des nuageuses spéculations et du style ampoulé des alchimistes. Le premier, il basa cette science sur l'expérience et l'observation des faits. U premier, il en exposa les principes avec une méthode rigoureuse et dans un langage accessible à tous. En un mot, il constitua la chimie comme science particulière, ce qui n'avait pas encore été i^t, el les écrivains chimistes qui vinrent après lui n'eurent qu'à perfectionner son œuvre. Il rassembla un nombre considérable de i^ts, la plupart nouveaux et dus i ses observations ; il entreprit des analyses et des expériences multipliées. Ce qu'on ne doit pas moins admirer, et ce qui est le signe du vrai savant, il n'admit ^ucun résultat qu'il n'en eût vérifié surabondamment par luimême, l'exactitude. On cite une expérience que Boerhaave T. V. 17
858 SAVANTS DU DIX-HUITlÊME SIÈCLE
répéta, dit-on, huit cent soixantO'^liz-sept foisi Nos chûnôBtes n'en sont plus là aujourd'hui; aussi combien y at-il, parmi BOX, de Boerhaayesf
La partie des ÉlémenU de chimie, consacrée aux corps oi^ganisës, est très-complàte pour l'ôpoque où elle a été écrite^ mais celle qui concerne le règne minéral présente des lacunes.
Boerhaave eut le tort de rejeter la pesanteur de Tair . En cela, 'il s'écartait de ses habittstdes d'observateur, car il lui eût suffi de répéter les expériences de Pascal et de Boyle pour constater la réalité du phénomène de la pesanteur de l'air.
Les Élémenis de chimie n'en sont pas moins une œuvre des plu* remarquables.
C'est en i 732 que Boerhaave publia ce livre. Il pe s*y décida d'ailleurs que pour mettre à néant des ouvrages qui circulaient sous son nom, et qui avaient été composés par quelquesmns de ses élèves, sur le texte imparftdt de ses leçons.
Arrêtons-nous un instant pour contempler la prodigieuse ac&vité de Boerhaave. Il professe la médecine, la botanique et la mie ; il fait, deux fois par semaine, sa clinique d'h6pital ; il s'j treint, pendant la belle saison, à des démonstrations en plein air sur les plantes. Dans son laboratoire il expérimente, dans son cabinet il compose des discours. Il publie de nombreux mémoiraa, réédite plusieurs auteurs anciens, et tient même lieu de libraire à quelques-uns de ses contemporains. Il entretient une correqpondance avec tous les savants de l'Europe, et donne des consultations à une foule de malades, venus de toutes les parties du monde. Il sait le hollandais, l'allemand, le français, Tanglaîa, l'italien, l'espagnol, le latin, le grec, l'hébreu et le chaldéen. II sait la théologie, il sait l'histoire universelle. Il connaît la métaphysique, les mathématiques, la physique, la cb&mie, la bolanique, la médecine, et tout cela d'une fiicon supérieure. Nous pouvons le répéter, y e-t-il de nos jours beaucoup de BeerhaaveB !
On comprend quelle prodigieuse renommée dut acquérir un tel homme. Ses élèves, venus des ooatrées les plus dmieee, pertaient sa gloire dans tous les lieux de l'univers, et les vaisseaux hollandais répandaient son nom dans ks plus lointains pays.
Gomme nous le disions en commençant , on lui écrivait de la Chine , avec cette simple suscription : « Au docteur Boerhaam^ m Europe^ » et la lettre arrivait à son adrene. Aucun persoa»
nage important ne passait en Hollande, sans venir rendre visite à l'illustre médecin de Leyde. Le czar Pierre I^** s'entretint avec lui pendant plusieurs heures, et le grand-duc de Toscane eut k même honneur. A aucune époque, on ne vit nne réputation médi aie au» répandue, car il ne faut pas oublier que les communications entre les peuples éloignés étaient alors rares et difficiles.
Dès 1715 Tacadémie des sciences de Paris s'était mise en relation arec Boerhaave ; mais elle ne lui décerna le titre d'assodé étranger qu'en 1728, à la mort du comte de Marsigli. Deui aos plus tard , il fut également admis dans la Société royale de loMfrsf , qui f aurait depuis longtemps appelé dans son sein sans le mauvais vouloir de Freind, son président, lequel, en sa qualité de médecin célèbre , était peu empressé de recevoir un rival près de lui* La Sodéié royale dut attendre que son président fût desosndu dans la tombe pour admettre parmi ses membres le professeur de Leyde.
Boerfaaave publia, en 1 734, dans les recueils de ces deux compa^ieSy divers travaux relati& à la chimie, p^liculiàrement trois Mrnmrts eur le mercure.
C'est ce dernier travail de chimie qui le conduisit à étudier attentivement les maladies contre lesquelles le mercure est l'agent spécifique. Le résultat de ses observations fut un ouvrage sur la syphilis, qui fut grandement utile , vu la connaissance imparfaits qu'on «fait alors de cette maladie et du traitement qu'elle réclame.
A l'oocaKoa de la peste de Marseille, Boerhaave composa un TfoUéewr lapeete^ qui parut en 1728. Ce redoutable fléau étant ^«aa à s'abattre sur la ville de Leyde, Boerhaave soigna les maifàm avee tant de sagacité, qu'il réussit à âoigaer l'épidémie. Il lut toutefois victime de son dévouement, car il contracta la peste.
Dès qu'il se sentit atteint de l'épidémie, il appela plusieurs de ses ooairères, leur indiqua, par écrit, la marche qu'aurait sa maladi«, ivec toutes ses oomidications et la tiaitemeot qu'il ftdlait appli- <riar. n donnait œs inaCructioas pour âtre suivies lorsqu'il n'aurait plus l'usage de sa raison. Ses prescriptions ayant été pouc- Mleoieat eBécaiëes, Boarhaaae échappa à la mort.
Cgieadant l'infatigable savant avait tr^ présumé de ses forces ^ voulant bnre à lui seul Toffice de toute une Faculté. Pliant sons le poids de ses travaux excessib, il tomba de nouveau grave-
ment malade, en 1722. Uae violente attaque de goutte, compliquée d*une paralysie des jambes, le tint au lit pendant cinq mois.
Ses concitoyens lui réservaient, au moment de sa guérison, une ovation qui devait remuer bien délicieusement son cœur. Le jour de sa première sortie, toute la ville de Leyde fut illuminée, comme aux jours des grandes fêtes nationales. Voilà de ces triomphes qui en disent plus long que tous les panégyriques.
Éprouvé de nouveau par la maladie, en 1727 et en 1729, Boerhaave fut contraint d'abandonner les chaires de botanique et de chimie, qu'il avait occupées durant tant d'années avec un éclat sans égal. Nommé, une seconde fois, recteur, en 1730, il prononça un discours : De medici servitute , le dernier et le meilleur de tous ceux qu'il a composés , où il enseigne que le médecin doit suivre les mouvements de la nature. Il revenait ainsi au naturisme d'Hippocrate , qu'il n'avait jamais, d'ailleurs, abandonné dans la pratique. Il est , en effet, très-remarquable que Boerhaave ait toujours oublié, devant le lit des malades, toutes ses théories mécaniques , et qu'il n'ait jamais eu recours , dans ses traitements, qu'à la plus sévère observation des faits.
Boerhaave resta longtemps célibataire. Il avait quarante-deux ans lorsqu'il épousa la fille unique d'Abraham Drolenvaux, échevin de Leyde.
De cette union naquirent quatre enfants , dont une fille seulement. La fille survécut seule.
En 1738, Boerhaave ressentit les atteintes de la maladie qui devait l'emporter. Il fut pris tout à coup d'une difficulté de respirer, qui ne fit bientôt que s'accroître. La respiration lui manquait dès qu'il voulait se reposer ; en sorte qu'il était contraint de résister au sommeil, de peur d'être étouffé s'il s'y abandonnait. Il éprouvait les plus cruelles souffrances ; mais il ne manifestait d'autre sentiment que celui de la résignation. II eut la force de consoler ses parents et ses amis. Enfin le délire le prit, et il rendit le dernier soupir le 23 septembre , à l'âge de 70 ans.
Plusieurs contemporains de Boerhaave , — Albert Schultens. Burton, — le docteur Maty, — - ont raconté la vie de cet homme célèbre, et nous ont laissé des détails ti*ès-intéressants sur son caractère et sur sa manière de vivre. Ils nous dépeignent Boerhaave
BOERHÀAVE 261
comme un homme d'une bonne corpulence et d'un tempérament robuste, à Tceil vif, au teint ropé, à la physionomie avenante, au maintien digne, et à Taspect vénérable, lorsque l'âge eut blanchi ses cheveux. Une gaieté douce, reflet d'une bonne conscience, régnait sur son visage, Jors même qu'il traitait les plus graves sujets. Le charme répandu sur toute sa personne, son organe agréable, sa diclion pure , son geste sobre ou ample selon les cas , son élocution facile, sa profonde érudition, ses fines railleries, la précisiou et Tenchainement de ses pensées, faisaient de l'illustre professeur de Leyde le type de l'orateur scientifique.
Boerhaave avait l'habitude de faire chaque jour une promenade à cheval ; cet exercice lui était précieux au milieu de ses occupations sédentaires. Quand l'état de sa sauté lui interdit le cheval , il le remplaça par des promenades a pied. Il était aussi très-amateur de musique, et jouait bien de la flûte.
En dehors de ces récréations, tout son temps était donné au travail et à quelques amis. Il étudiait le matin et le soir ; l'intervalle était partagé entre ses malades et ses élèves. Il vivait trèssimplement, quoique possesseur d'une fortune immense.
Boerhaave laissa, en mourant, deux millions de florins à sa fille. On est parti de là pour l'accuser d'avarice ; mais il est facile de réfuter cette imputation. La source de ses richesses s'explique naturellement par son immense clientèle. Il est tout simple que cette nation hollandaise, éminemment laborieuse et chez qui l'aisance était si généralement répandue, rétribuât largement ses services. D'ailleurs Boerhaave donnait des consultations à tout ce que l'Europe renfermait de plus considérable par le rang et l'opulence, même aux rois et aux empereurs. Il n'est donc pas surprenant qu'avec une telle clientèle , il eût amassé une fortune considérable. Un Anglais étant venu le consulter» Boerhaave lui conseilla , pour tout remède , de prendre de l'exercice en conduisant un bateau à la rame , et l'Anglais, qui s'était bien trouvé du conseil, récompensa Boerhaave par le don d'une maison de campagne (i).
L'accusation d'avarice lancée contre Boerhaave tombe, d'ail loon, devant les marques de générosité qu*il donna en maintes
ciroonstances. Il édita à ses frais la Botanique parisienne ^ de Yail-
(I) Dkiûmmttre dei idencet médicaiet. Biographie, t. II, p. 32S.
lant, que ce savant lui avait léguée, comme au seul homme capable de le comprendre, et il y joignit de fort belles planches gravées. Il fit imprimer également à ses frais et avec la même richesse, ï Histoire pkyêique de la mer^ du comte Marsigli, à qui il avait succédé à l'académie des sciences de Paris. Il agit de mâme pour le remarquable ouvrage de Swammerdam, Historia insedorum, sive Biblia naturcBy en tête duquel il plaça une préface de sa main. Enfin il a donné de nombreuses éditions d'ouvrages anciens, (fui lui coûtèrent certainement plus qu'elles ne lui rapportèrent, entœ autres celle d'Arétée de Cappadoce, suit les causeSy hs signes et les remèdes des maladies. Il avait mâme projeté, de concert avec Grœnewelt, savant docteur en médecine et en droit, de publier tout entière la Bibliothèque des médecins grecs ; mais cette ONivre resta inachevée.
< Si ses élèves tombaient malades, dit Fontenelle, il était leur médecin, et il les préférait sans hésiter aux pratiques les plus brillantes et les plus utiles. Il regardait ceux qu'il avait à instruire comme les enfants adoptifs à qui il devait son secours; et en les traitant, il les instruisait encore plus efiicaoement que jamais (1). *
Il avait, en effet, pour ses disciples une tendresse presque paternelle. Il ne se croyait point quitte envers eux lorsqu'il avait terminé son cours. Pendant ses leçons, il observait tous ses élèves; s*il reconnaissait chez l'un d'eux quelques aptitudes particulières, il s'intéressait à lui et lui prodiguait des encouragements de toutes sortes.
Son coeur était excellent. La sincérité dans les affections et la reconnaissance des bienfaits, étaient portées, chez Boerhaave, à un très-haut degré. Il parlait avec une chaleur extrême de ceux qai avaient guidé ses premiers pas, de Van-Alphen, de Yanderberg , et aussi de son frère Jacques, qui l'avait beaucoup aidé dans ses travaux de laboratoire, service qu'il reconnut en lui dédiant ses Éléments de chimie. Il n -était nullement infatué de son génie, il évitait de parler de ses travaux, et il se montrait indulgent pour les travers ou les fautes d'au trui . Très-pacifique pornature et par raison, il ne se mettait jamak en colère, et ses conseils étaient toujours empreints de la plus grande modération. Il eut des ennemis,
(1) Éioge de Boerhaave,
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quel homme supérieur n'en a pas? mais il n'usa jamais envers eux de ces procédés que justifie parfois la violence de l'attaque, et qui enveniment la discussion» pour l'amusement de la galerie. Il s'effoiça constamment de les ramener par des explications sincères, qu'il rendait publiques. S'il avait affaire à des gens animés d'un parti pris, il les laissait de o6té.
c II désarmait, dit Fontenelle, la médisance et la satire; en les négligeant, il en comparait les traits à ces étincelles qui s'élancent d'uu grand feu, et s'éteignent aussitôt quand on ne souffle pas dessus. »
La ville de Leyde a élevé au savant qui l'a tant illustrée, un monument d'un goût sévère, et qui répond à la simplicité de celui qui dort sous ses assises. Ce monument se compose d'une urne placée sur un piédestal de marbre noir, et entourée de six figures, dont quatre symbolisent les quatre âges de la vie, et les deux autres la médecine et la chimie. Une draperie de marbre blanc porte les emblèmes de diverses maladies. Sur une des faces du piédestal, on voit un médaillon, où Boerhaave est représenté avec cette inscription, qui rappelle sa devise favorite : Simplêx iigillum ffrî {la tériié toute nue). Plus bas, on lit : Salutifero Bœrhaavii genio Mcrum. (Ce monument est eomacré au génie ealutaire de Boerhaace.)
c Autant Linné, a dit Cuvier (1), a été remarquable par la sagacité qu'il a apportée dans la distinction des êtres, et autant Buffon l'a été par l'élévation de ses vues et par la pompe de son style, autant on peut dire que Haller s'est distingué par l'immensité de son savoir et la variété prodigieuse des objets qu'ont embrassés ses travaux. 11 a été anatomiste, physiologiste, botaniste, poète, bibliographe, romancier même, et dans tous ces genres, il a obtenu un rang très-distingué. »
Albert de Haller était Suisse. Il naquit à Berne le 16 octobre 1708. Ses parents, qui comptaient depuis longtemps parmi les patriciens de la ville, s*étaient toujours distingués par leur zèle pour la religion, et avaient souvent occupé les charges les plus importantes de la république. Son père était avocat. Il confia l'éducation de son plus jeune fils Albert (il avait quatre enfants) à un précepteur, nommé Abraham Baillod. C'était un homme sombre, mélancolique et sévère.
Albert annonça de très-bonne heure les plus rares dispositions. Ce fut un enfant précoce. A quatre ans, il lisait et expliquait la Bible aux gens de la maison de son père. Dès qu'il put écrire, il rangea par ordre alphabétique tous les mots qu'il apprenait, et
(I) Histoire des sciences naturelles, t. IV*, page 202, ia-S, Paris, 1843.
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dont il avait obtenu l'explication. Il composa ainsi une espèce de vocabulaire cbaldéen, hébraïque et grec, auquel il eut souvent recours dans un âge plus avancé de sa vie.
A dix ans, il composa des vers latins et allemands, qui étonnèrent ses maîtres» Il se vengea alors du pédantisme et des rigueurs de son précepteur, en faisant de lui un portrait satirique, en vers biias. A douze ans, il avait extrait du Dictionnaire historique de Moreri et surtout de celui de Bayle, l'histoire des savants les plus célèbres.
Tels Turent les jeux de Tenfance de Haller. Les recherches les plus pénibles ,' les connaissances les plus sûres dans les langues de Tantiquité, voilà ce qui remplaça la balle, le cerceau, le petit tambour. Il fut homme à un âge où les autres sont enfants.
Il avait treize ans, quand son père« qui n'avait d'autres revenus queceux deses places, mourut, le laissant presque sans fortune. Des éTéoements de cette nature sont communs dans les États républicains, où la considération étant personnelle, les fils, qui n'héritent presque jamais des hautes positions de leur père, sont tenus de les mériter par de nouveaux services.
Albert de Haller avait été destiné par ses parents à l'état ecclésiastique. Il acheva ses études, avec les enfants du peuple, dans le ooU^ de Berne. Il excita l'attention de ses professeurs et l'admiration de ses condisciples par de véritables prouesses littéraires. On raconte qu'un jour, conmie on lui avait donné un texte français à traduire en latin, il le rapporta traduit en grec, avec la plus grande pureté.
Ayant terminé ses classes à quatorze ans, on l'envoya passer quelque temps à Bienne, chez le docteur Neuhams, savant médecin, père d'un de ses jeunes amis.
Le jeune homme continuait à s'occuper des études sérieuses dont nous venons de parler, et en même temps il se livrait à la poésie. Il avait déjà écrit des tragédies, des comédies, et mâme un poème épique de quatre mille vers, dans lequel il cherchait JL imiter Vir^e.
Le feu ayant pris à la maison où il demeurait, il courut, au péril de ses jours, sauver ses manuscrits et ses œuvres poétiques. On raconte que relisant, quelque temps après, les productions qu'il Avait ainsi dérobées aux flammes, il brAla plusieurs de ces pièces, «t particulièrement des satires. Les trouva-t*il indignes comme
ouvrage littéraire, ou bien ce genre de littérature répugnait-il à la bonté de son cœur ? On l'ignore.
Cependant ses parents exigèrent bientAt qu'il se choisit un état. Par ses connaissances, par la justesse et l'activité de son esprit, par la hauteur de son intelligence, il était également propre à toutes les professions libérales. Aussi fut-il très-embarrassé pour le choix qu'on lui imposait.
Cependant son penchant vers l'étude de la nature, Joint sana doute aux conseils du docteur Neuhams, le décidèrent à étudier la médecine.
C'est dans ce dessein qu'il partit pour Tubingue, en 1723.
Alexandre Gamerarius, grand philosophe, et Duvemoy, anatomiste habile, professaient alors à l'Université de Tubingue. Il reçut de ces deux maîtres ses premières leçons d'anatomie et de médecine.
En 1724, Daniel Geschwitz, professeur à la Faculté de Halle (Saxe) , avait cru découvrir un conduit salivaire derrière la langue. Le premier acte public du jeune Albert de Haller fut une réfutation de cette erreur anatomique. Davernoy se joignit à son disciple, pour démontrer que le prétendu conduit n'existe ni dans l'homme, ni dans les quadrupèdes.
Pendant son séjour à Tubingue, il arriva à Haller une aventure qui ne fut pas sans influence sur le reste de sa vie. Il fut entraîné dans une partie de débauche. Après avoir pris sa part de l'égarement commun, il revint à la raison. Voyant alors, autour de lui, ses amis en proie au délire et à l'abrutissement de l'ivresse, il éprouva tant de honte et de douleur, qu'il résolut de ne plus boire de vin. Cette résolution, il la tint fermement pendant toute sa vie.
Duvernoy, qui enseignait Tanatomie et la botanique au jeune Haller, lui avait inspiré une grande admiration pour Boerhaave. Les Instituts du célèbre professeur de Leyde servaient de base aux leçons de Duvemoy. Ce fut un trait de lumière pour le jeune Haller, qui résolut d'aller entendre à Leyde le professeur célèbre, qui attirait autour desa chaire toute la jeuaessede l'Europe savante.
U arriva à Leyde en 1725. Quel admirable séjour, quelle mim féconde d'études que la ville de Leyde au xvm* siècle! Boerhaave, comme nous l'avons dit dans la biographie de ce grand homme, y enseignait la médecine et la botanique avea un succès prodi-
im; son savoir et son éloquence étaient renommés dans TEarope eatière. Bernard Albinus, que Ton regardait comme Tun des premiers anatomistes de son temps, par l'étendue, la profondeur de aas travaux et l'utilité de ses découvertes, y enseignait Tanatomie. Ruysch, nonagénaire, mais toujours laborieux et actif, se mon* liait comme un enchanteur au milieu de ses admirables résurrections anatomiques, qui recevaient de ses mains le sceau de Timmortalité. Ajoutez à cela le riche laboratoire de chimie de Bœrhaave et un beau jardin botanique, et vous comprendrez tout ee que Leyde devait promettre à un e^rit de la trempe de celui deHaller.
Les leçons d'Albimis, les préparations de Ruysch accrurent son goût pour l'étude de l'organisation animale, tandis que les con- Carences de Bœrhaave lui inspiraient la passion de la botanique.
Entretenu dans ses résolutions de travail, par des grands hommes qu'il avait sous les yeux, éclairé dans ses études par les riches matériaux qui l'entouraient, Haller travailla avec tant d'ardeur, que sa santé en fut dérangée. Pour se rétablir, il dut entreprendre on voyage dans TAUemagne méridionale, avec deux de ses compatriotes.
De retour à Leyde, il se remit au travail, et peu après, le grade de docteur lui fut conféré. Il n'avait que dix-neuf ans I Le sujet de m thèse était cette question d'anatomie qu'il avait déjà discutée à Tubingue, c'est-i-dire la veine linguale qui avait été prise pour on conduit excréteur.
Suivant l'excellente coutume de son temps, qui consistait i imposer à la jeunesse désireuse de s'instruire, des voyages dans rÂirope savante, Haller partit, en 1 727, pour l'Angleterre. Sloane présidait alors la Société rafale de Landrw; Dooglass etCheselden étaient deux membres distingués de la même compagnie. Haller se lia intimement avec eux, pendant son séjour à Londres. Il passa ensuite quelque temps à Oxford. Son esprit s'éclairait auprès des honnnes illustres de cette Université, et ses études médicales se perfectionnaient par la fréquentation des hôpitaux.
Le même esprit d'investigation et d'ardente curiosité conduisit bientôt en France le jeune et laborieux Suisse.
n y connut particulièrement le chimiste Geoffroy, les bota^ . nktes Antoine et Bernard de Jusaiea, aimi que les
Jean-Louis Petit et Ledran. Il assista aussi aux coura d'anatomie de Winslow, dont il aimait à se dire l'élève.
Haller aurait sans doute prolongé son séjour i Paris s'il ne s'était vu, en quelque sorte, obligé de s'en échapper, à la suite d'une aventure désagréable.
Il n'y avait pas alors, dans l'École de médecine de Paris, d'amphithéâtres d*anatomie où les élèves et les docteurs eussent la liberté de se livrer aux dissections. Souvent les élèves emportaient chez eux des membres ou des parties du corps humain pour les étudier. G*est ce que fit un jour Haller. Malheureusement son voisin de chambre, poussé par une curiosité indiscrète, perça une ouverture dans la cloison qui les séparait. Notre homme fut frappé d'effroi et même d'horreur, au spectacle de son voisin disséquant un membre humain. Il fit citer le jeune homme en justice. Haller* étranger et ignorant les lois de la France, était assez embarrassé d'obéir ou de résister à cette citation juridique. Il prit le parti de sortir de cette maison, et de se tenir caché dans un autre quartier de la ville. Cependant cette contrainte ne tarda pas à l'ennuyer, et il se décida à quitter Paris, où il ne revint jamais (1).
Il se rendit à Bâle, pour y suivre les coui*s de Jean Bernouilli, qui était alors l'oracle des mathématiciens de la Suisse.
La prodigieuse flexibilité et la puissance de l'esprit de Haller le rendaient apte aux genres d'études les plus opposées. Ce naturaliste, cet anatomiste, n'eut pas plutôt reçu les leçons de Bemouilli, qu'il s'initia, avec ce maître, aux hautes mathématiques, et sonda les mystères abstraits du calcul intégral et différentiel. Haller avait un besoin passionné de savoir, comme d'autres ont un besoin passionné d'amusements.
On a trouvé dans la bibliothèque de Haller, des manuscrits qu'il avait composés à Bâle, sur l'arithmétique et la géométrie, avec des annotations de l'ouvrage sur les Infiniment petits, du marquis de l'Hôpital.
Haller croyait trouver dans les mathématiques la vérité à sâ source primitive, et il voulait s'abreuver de ses eaux salutaires.
(1) Haller a parlé de cette aventare dans les fermes siii?ants : « Hane diseendi ap* pciiunitatem maiigna curioniat operarii tut'bavii qui, effosso parieie, quid agertm gpeeulatut, meum nomen ad viros publicœ iecuritati prœfectas detuhi; ut graioes potfutf forte trirèmes effugerem latendum tnihifUU et deeerenda cadaoera* »
{BUtiiotheca anatomiea, t. II, p. 196.)
Heureusement, J. Bernouilli se fit un cas de conscience d'arra* cher son savant compatriote à Tétude de la nature. Il le laissa seulement s'abandonner quelque temps encore à son goût pour les sciences exactes, estimant que les mathématiques reposeraient l*ardeur de ce jeune esprit, et le dirigeraient selon une méthode rigoureuse. Et quand on sait tout ce que les découvertes de Haller ont de solidité, ses raisonnements de vigueur et ses idées de justesse, ou reconnaît que Jean Bernouilli n'avait pas mal agi en voulant fortifier l'esprit de son jeune compatriote par l'étude des hautes mathématiques.
Pendant qu'il habitait Bàle, Haller remplaça dans son cours d'anatomie le professeur Mieg, qu'une maladie empêchait de monter dans sa chaire, et il fit avec Jean Gesner, dans la partie méridionale et occidentale des Alpes, un véritable voyage botanique.
Haller revint à Berne, sa ville natale, après une absence de cinq ans. Il s'y livra à l'exercice de la médecine, avec l'activité qu'il mettait à toute chose utile, et avec le succès qui l'accompagnait partout. On a dit, néanmoins, qu'il était peu porté à l'exercice de la médecine, parce que sa sensibilité s'affectait trop facilemeot à la vue des souffrances des malades.
Malgré ses travaux et sa gloire naissante, la ville de Bâle lui refusa, en 1734, un service d'hôpital, qu'il demandait, bien qu'il e&t déjà professé publiquement l'anatomie. Ajoutons qu'il disputa sans succès, pendant la même année, une chaire de belles-lettres.
Ces injustices éprouvées par Haller au milieu de sa ville natale n'ont rien qui nous étonne ; ce qui nous surprend, c'est que l'on songeât, quelque temps après, à les réparer, en lui accordant la direction d'un hôpital et de la bibliothèque publique. Il remplit ces fonctions jusqu'en 1736.
Haller faisait alors, tous les ans, avec ses élèves, un voyage dans les Alpes. Il rassemblait ainsi les matériaux de sa Flore helvétique.
Depuis 1732 jusqu'à 1740, Haller écrivit beaucoup de morceaux de poésie. Il ne s'occupait, dit-on, de ce genre de travail, que pour se consoler des peines et des dégoûts que lui suscitait l'envie.
Ses poésies, pubUées d'abord sous le voile de l'anonyme, furent
attril^nées à un poète allemand, eonau sous le nom de MuralL Pour donner une idée de leur taleur lUtâraire, nous dirons qu'elles furent traduites en différenles langues, et eurent idog^ deux éditions I Le poète peiot les chacmes de la nature et les regrets de la pairie absente. Dans un poème en trois chants, il cherche l'ongiae du bien et du mal. Dans un autre il décrit les Alpes et ks nuBurs des habitants de ces montagnes. Veici quelqnies fragments des Alpes:
fl Essayez, mortels, de corriger votre sort ; profitez des inventions de Fart et des bienfaits de la nature; animez par des jets d'eau vos parterres fleuris! taillez de vastes rochers d'après les lois de l'ordie corinthien ; jetez sur vos pavés de marbre de riches tapis de Perse ; buvez des perles dans des coupes d'émeraude; appelez le sommeil par des accords des plus doux; aplanissez des montagnes ; changez en parcs des champs fertiles; que tous vos désirs soient remplis: vous serez pauvres daus rabondance et misérables au milieu de vos richesses. L'&me fait elle-même son bonheur : les choses extérieures ne sont pour elle que l'occasion du plaisir ou de la peine : une humeur égale adoucit Les diagrins les plus amers tandis qu'un esprit inquiet empoisonne tous Les plaisirs... Sur les cimes glacées de la Furca est le grand réservoir de l'Europe qui par des fleuves abondants nourrit les deux grandes mers. L'Aar y prend sa source, et se précipitant avec un bruit effroyable couvre dans ses chutes rapides Las noirs précipicea de son éblouissante écume. Les mines secrètes des Alpes dorent sa course et mêlent à ses ondes cristallines le métal le plus précieux; le fleuve, chargé d'or, en jette des grains sur ses bords, comme un saible gnsàtre couvre Las rivages ordinaires. Le berger voit ces trésors, ûh ! exemple pour Le monde ! il les voit et les laisse passer. >
Il ne manquait à Haller qu'un théâtre plus vaste pour recuelDir le juste fruit de ses travaux, et s'y montrer ce qu'il était. Bientôt il n'eut rien à désirer sous ce rapport. Le roi Georges II, voulant rendre à la ville de Gœttingue, autrefois florissante, la splendeur dont le temps l'avait dépouillée, y établit, en 1736, une Uaivorsitë, qui ne tarda pas à briller d'un certain éclat. Le roi avait placé à la tête de cette université un savant de mécito, le baron de Munchausen, qui, pendant trente ans , la dirigea si bien, qu'elle fut longtemps la plus florissante de l'Europe.
Munchausen, voulant donner à l'Université de Goettingne un prestige rapide, avait appelé les hommes les plus éminents de son temps à en occuper les chaires. Il y attira Haller, dont la réputation était déjà faite, bien qu il n'eût enowe publié aocun
H ALLER Za,
de «81 grands osyrages. Haller fut chargé, à GkBttingae, de 1 en- •eignement de ranatomie, de la chirurgie et de la botanique.
Ce ne fat pas sans regret que Haller se décida à quitter sa patrie» à arracher une jeune femme qu'il aimait, à sa famille et à son pays. Mais il ne pouvait se flatter, en restant à Berne, de pousier hien loin ses travaux. Ce qui le décida le plus à partir, c'est la diScultéqu'il rencan trait à se procurer des cadavres pour dissections.
Haller quita donc la Suisse, où il ne devait rentrer que dix- ^pt ans pins tard*
U entra à Gœttingae sous de bien malheureux auspices. Cette avait été florissante autrefois, lorsqu'elle appartenait à la ligne anséatique, et qu'elle était ville d'industrie et de manufacture. Ifais la guerre l'avait ruinée. Tout s'y trouvait dans un tel état d'abandon, que les rues mômes n'étaient point pavées. Gomme il pénétrait dons la ville, sa voitore versa. Sa femme, Marianne Wyai, qui était enceinte, fut grièvement blessée dans la chute. On l'emporta à demi morte. Quelques jours après elle rendit la dermor soupir.
Halkr ne se consola jamais de cette perte. U adorait sa femme, et celte fia tenible le plongea dans la plus amère douleur. Il a composé, sur oet événement funeste, une élégie touchante, dont neosrai^Mirteroiis quelques lignes.
fois en t'embrassant avec ardeur, mon oœur s'éoriait en frémissant : c Hélast s'il fallait la perdrel > Et je l'ai perdue! oui, mon deofl durera lorsque le temps aura séché mes larmes : le cœur eonnali d'aatres pleurs que eeuz qui oeuvrent le visage. Le premier amour de ma jeunesse, le souvenir de ta douleur, l'admiration de tes vertus sont une dette éternelle pour mon cœur. >
Haller ne pouvait trouver que dans le travail des consolations contre un pareil malheur.
Dès le principe Haller avait établi le plan de ses travaux. La physiologie avait été longtemps livrée à l'esprit de système; et une métaphysique ignorante avait souvent caché le vide de ses
idées sous ua préteatieux et pédantesque étalage de mots. Haller voulait substituer à ces théories des faits bien observés, bien constatés, et aux faux systèmes de ses contemporains une doctrine logiquement déduite de l'expérience.
Il suivit ce plan avec activité, et il fut vraiment créateur en physiologie. Nous le verrons produire successivement une foule de mémoires sur des points particuliers, avant d'embrasser la physiologie dans toute son étendue.
Si Haller fut créateur par l'originalité de ses travaux, il le fut encore en analysant, en vérifiant, en jugeant les travaux des autres observateurs; en sorte qu'à une admirable fécondité, tirée de son propre fonds, il sut joindre les trésors d'une érudition immense, dont on n'avait pas encore vu d'exemple. Nous énumérerons, à mesure qu'ils sortiront de son inépuisable plume, les travaux de toutes sortes, dus à cet esprit encyclopédique.
Le premier ouvrage que nous ayons à mentionner fut, pour ainsi dire, un hommage rendu par Haller à l'enseignement de
Boerhaave.
Haller avait suivi deux cours du célèbre professeur de Leyde, et rédigé ses leçons. Son manuscrit était très-connu à Leyde, et on le pressait dele publier. Haller coUationna son manuscrit avec les cahiers de quatre disciples distingués de Boerhaave ; il rassembla leurs différentes leçons, compara les textes, vit les changements que les années y avaient apportés, et en fit un tout bien lié. Cet ouvrage a pour titre Hermani Boerhaave prœlectiones Academicœ in proprias institutiones rei medicœ. L'ouvrage entier comprend six volumes, qui traitent des principales fonctions physiologiqueâtt|bez l'homme. Le premier volume parut à Gœttingue, en 1739: Le dernier volume parut en 1744. Tous ces volumes paraissaient toujours trop tardivement au gré du libraire, qui pressait l'auteur, et ne lui laissait même pas mettre la dernière main à son œuvi-e. C'est ce que Haller fait remarquer lui-môme, ajoutant que cette précipitation a pu empêcher l'ouvrage d'avoir toute la perfection désirable.
Nous n'avons pas besoin de dire que Haller ne fut pas, dans cet ouvrage, le simple éditeur de Boerhaave; il s'attacha à faire connaître les sources oii son maître avait puisé, et y ajouta toutes les découvertes. On y remarque une érudition immense, qui trahit la main de Haller.