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des enfants qu'à produire des mémoires pour toutes les sociétés savinles de TEurope.
HaoB ne pouvons avoir la prétention de suivre, dans une \oCioe biographique, nécessaii*ement limitée, le détail des immenses travaux d*£uler. Leur simple énumération serait déjà aae tâche impossible, de sorte qu'il faut se borner à en indiquer le nombre. Ses mémoires dépassent le chiffre de sept cents. Il faut joindre à oette effrayante production, plus de trente ouvrages particuliers, dont quelques-uns sont très-volumineui, et qui tous portent sur les plus importantes matières scientifiques.
Ce labeur intellectuel de tous les instants, commencé dès son arrivée à Saint-Pétersbourg, parut encore prendre un redoublement d'activité après le départ de Daniel Bernouilli, et on a pu dire, sans rien exagérer, que pour les mathématiques, Euler remplit dès lors à lui seul la tâche d'une académie entière. C'est qu'en réalité on ne voit personne, parmi ses collègues, qui soit capable, nous ne disons pas de rivaliser avec lui, mais peut-être même de bien le comprendre dans ses travaux sur l'analyse mathématique. Il n'y eut dans le xviii* siècle d'autres grands fréomèties, à l'académie de Russie, que ceux qu'il y laissa, après les avoir formés. Tel est l'aveu de Ffiss, son biographe, qui fut lui-même un de ses collègues les plus distingués, qui, après avoir é(é un de ses meilleurs élèves, devint plus tard son gendre.
Saler ne ressemblait donc pas à ces savants jaloux, qui, satisbits d'éblouir le public par de beaux résultats, cachent avec soin les méthodei qui les y ont conduits.
t Lorsqu'il publiait un mémoire sur un objet nouveau, dit Condorcet, il exposait avec simplicité la route qu'il avait parcourue, il e>i fiysait observer les difficultés ou les détours; et, après avoir fait «uiTTS serapaleusemeot à ses lecteurs la marche de son esprit dans tm premier» e ^ais, U leur montrait ensuite comment il était parvenu i trouver une route plus simple : on voit qu'il préférait rinstruction de 5;ea disciples à la satisfaction de les étonner, et qu'il croyait n'en pQ« faire assez pour la science, s'il n'ajoutait aux vérités nouvelles diot il reorichissait, l'exposition naïve des idées qui l'y avaient coudait (1). »
Euler embrassa les sciences mathématiques dans leur univcr-
(1) tiofe dEwigr.
salité, ce que personne n*avait encore fait avant lui, et ce qu'on fait bien moins encore de nos jours, à cause du développement extraordinaire qu'ont reçu les différentes branches de ces sciences. La maxime « qui trop embrasse mal étreint » n'était pas faite pour le génie d'Ëuler, et il l'a parfaitement prouvé, puisque les juges les plus compétents reconnaissent qu'il a successivement perfectionné toutes les parties qu'il a touchées, et en même temps pi*oduit une heureuse révolution dans la manière de les traiter.
X>'algèbre avait été pendant bien longtemps une science très* limitée. Newton, à qui l'on accorde la gloire d'avoir trouvé le premier le calcul intégral, n'avait pas laissé de successeurs capables d'étendre et de féconder son invention sublime. Dans les rares occasions où on l'appliquait on» avait toujours plus ou moins recours à des procédés géométriques. Ëuler écarta ces moyens auxiliaires, étendit et simplifia toutes les méthodes employées avant lui. et n'employa pour ses solutions, que la science du calcul perfectionné.
c Le premier, dit Lacroix, il ofifrit l'exemple de ces longues déductions, où les conditions du problème, étant d'abord exprimées à l'aide des symboles algébriques, c'est le calcul seul qui développe et surmonte toute la difficulté ; mais, pour en tirer ce parti, il faut le manier avec adresse, il faut en bien connaître les formes, en remarquer et en retenir toutes les circonstances, aûn d'en pressentir tous les résultats. Euler a fait preuve, à cet égard, d'une éminente sagacité et d'un génie aussi profond qu'inventif. S'il était permis de mettre en parallèle deux hommes qui se sont illustrés dans des genres différents, on dirait avec raison que, par son étonnante fécondité et sa facilité pour le travail, Euler doit occuper dans les mathématiques la place que Voltaire tient dans les belles-lettres (1). »
Rien n'est plus propre que ce rapprochement à caractériser la nature du génie d'Ëuler, et à en donner une idée juste aux personnes qui, faute d'études spéciales dans les sciences abstraites de l'analyse mathématique, seraient incapables de l'apprécier par elles-mêmes. Simple, clair, facile, comme le dit Lacroix, voilà bien les qualités d'Ëuler auxquelles on ajouterait volontiers élégant si l'on voulait rendre la comparaison plus complète.
Du reste, Montucla risque le mot, précisément en parlant des
(1) Biographie de Michaud, article Suler, pages 182-1S3.
usages si variés auquels Euler sut appliquer le calcul dilTéreatiel et intégral sans se servir d'aucun moyen subsidiaire emprunté à quelque autre branche des mathématiques.
c Ajoutons, dit Montacla, que ce travail est remarquable en ce que son aQtenr n'y emploie aucune considération qui ne soit tirée de la pare analyse, ce qui est un genre remarquable d'élégancê; car il y a une élégance particulière à n'employer aucune considération étrane'ôre à la nature propre de son sujet (1). »
Ces remarques de Lacroix et de Montucla expliquent pourquoi le public a tiré plus de parti des travaux d'Euler que de ceux de d'AIemberL II y a longtemps qu'on ne lit plus les mémoires mathématiques de d'Alembert, tandis que ceux d'Euler sont encore ItiSt et même que Tun des ouvrages d'Euler est resté populaire. Il n'en faudrait pas conclure de là qu'Euler l'emporte par le génie. >:ir d'Alembert, son rival de gloire. Les juges les plus comjt^tents avouent eux-mêmes qu'il y aurait une grande témérité 4 essayer d'assigner un rang entre de pareils hommes.
Tous deux, par exemple, ont recherché et trouvé les équations qui expriment très-rigoureusement les conditions du mouvement des fluides.
Après avoir fait connaître la part qui revient i chacun des deux illustres savants dans les recherches sur cette dernière question, Lacroix ajoute : « Les formes qu'Euler leur a données ont [kassé dans l'enseignement. » Ce succès posthume a manqué à d*Alembert. Et chose bizarre, contradictoire en apparence, Euler ê'.ait purement mathématicien, tandis que d'Alembert était en même temps un philosophe et un littérateur fort distingué.
Ces dernières différences dans les qualités accessoires de nos deux savants, contribuèrent sans doute à les séparer plus qu'il D aurait fallu. Nous venons de dire qu'Euler n'était pas philoiophe ; mais cela doit s'entendre simplement dans ce sens qu'il n'aimait pas la philosophie du xviii* siècle, surtout celle des Encyclopédistes, et qu'il affectait môme d'en ignorer l'existence.
A lire ses écrits, on serait tenté de croire qu'il vivait dans une tout autre époque que la sienne, et dans un milieu à part, sauf pour œ qui concernait les sciences physiques et mathématiques.
(I) Bidoin du maUématique$, t IH.
Il était sincèrement religieux, et d'après Téducation qu'il avait reçue dans sa famille, il pratiquait la foi d'un calviniste rigide. Tous les soirs, dans sa maison, la prière se faisait en commun. A cette prière assistaient, non-seulement ses enfants et ses domestiques, mais ceux de ses élèves qui logeaient chez lui. G'étai' lui-même qui leur lisait un chapitre de la Bible, auquel il joignait quelquefois une exhortation. Dans de telles dispositions morales, on juge aisément que la philosophie de Diderot et de d'Alembert, ne devait pas lui convenir. La sienne, car il se mêla d'en faire de temps à autre, consistait en des tentatives pour, démontrer l'immortalité de Fâme^ ou pour défendre la rév^atUm contre les esprits forts.
Une entreprise qui lui réussit mieux, fut la guerre qu*il déclara aux monades et à Vharmonie préétablie de Leibniz, systèmes qui étaient déjà tombés d'eux-mêmes, au milieu de Imdifférence publique, mais auxquels il est juste de reconnaître qu'Euler porta de très-rudes coups.
Euler n'aimait pas plus la littérature de son siècle que sa philosophie. Ce n'était pas qu'il eût oublié ses études classiques, car on dit qu'il savait par cœur toute V Enéide. Seulement il paraît avoir été, en littérature, du nombre de ces obstinés, qui s'étant forgé une esthétique d'après un ou deux chefs-d'œuvre qui les ont charmés, prétendent s'en tenir là, et ne veulent rien connaître de ce qui pourrait troubler leur idéal littéraire. Ils recherchent bien encore ce qui peut les faire rire, mais ils évitent systématiquement tout ce qu'ils seraient forcés d'admirer. Samuel Formey , qui composa, au xviii* siècle, les Eloges des Académiciens dé Berlin, et qui avait beaucoup connu Ëuler dans cette capitale, le dépeint très-exactement dans les lignes suivantes : -
t n était plein de vivacité, il avait des saillies perpétuelles et aimait la plaisanterie; mais je ne sache pas qu'il ait jamais fait cas d'aucun ouvrage d'esprit et de goût, ni qu'il se soit plu à la représentation d'aucun spectacle, excepté celui des marionaettes les plus absurdes, auquel il courait avec empressement, et qui fixait son attention des heures entières à le faire pâmer de rire. »
Ce rire de plusieurs heures devant les farces de Polichinelle, est la juste expiation imposée aux esprits qui, de parti pris, se sont condamnés à ne pas admirer les belles productions litté-
raires de leur temps. Il y avait évidemment du parti pris chez Euler, et par conséquent, de la prévention contre des contemporains dont il dédaignait la littérature et la philosophie.
La plupart des biographes veulent expliquer, par cette fâcheuse disposition d'esprit, le peu de sympathie qu'Euler parait avoir eue pour d'Alembert, môme comme savant. Cependant on ne peut lui reprocher aucun tort réel envers notre illustre compatriote; ce qui doit étonner, d'ailleurs, quand on considère combien de chocs pouvaient se produire entre ces deux hommes, dans une longue carrière scientifique oà ils eurent souvent à traiter les mêmes questions. Il est heureux, dans tous les cas, que ni l'un ni Tautre n'aient pu être atteints du moindre soupçon de jalousie.
En ce qui concerne Euler, voici un trait qui parle assez en faveur de son désintéressement scientifique. On croyait qu'il avait dit le dernier mot sur la question des isopérimètres (1), doot Jacques Bernouilli, premier du nom, s'était déjà occupé, el non sans succès, avant ^tout autre mathématicien, car il avait traité ce problème à fond. Son ouvrage sur cette matière, ]'<iblié depuis quinze ans, passait encore pour un chef-d'œuvre aux yeux de l'Europe savante, quand un jeune homme à peine connu jusqu'alors, Joseph -Louis Lagrange, reprit à son tour ce difficile problème, et en donna la solution par une méthode purement analytique. Le nouveau calcul était simple, uniforme. Euler, qui en fut frappé, s'empressa d'eu chercher les principes, et d'en donner le développement, avec cette parfaite clarté qu'il savait mettre dans tous ses ouvrages :
« Jamais, dit Gondorcet, le génie ne reçut et ne rendit un plus bel honmage, et jamais il ne se montra plas supérieur à ces petites pusioQs que le partage d'un peu de gloire rend si actives et si vioiciiUs dans les hommes ordinaires.»
Ce trait suffit pour mettre le caractère de notre savant au-dessus de toute imputation de jalousie. Quant à d'Âlembert, les griefs qu'il pouvait avoir contre Euler ne servirent qu'à faire éclater sa grandeur d'âme. Ce fut d'Âlembert, en effet» qui fit valoir tout le mérite d'Euler aux yeux de Frédéric II, plus fait pour apprécier les philosophes et les littérateurs que les mathématiciens ; car ce
(1, LifOM coarbet géométriques égales ea longoeor.
prince, étranger à l'étude des sciences exactes, ne se serait pasavisé de lui-même qu'un homme tel qu'Euler pouvait être une précieuse acquisition pour son académie.
Nous avons laissé Euler à Saint-Pétersbourg. Il semble que tout devait l'y retenir : les habitudes prises, l'aisance, la considération acquise et le bonheur domestique. Cependant, en dépit de sa constitution vigoureuse, il avait déjà payé son tribut au climat de la Russie. Dès 1735, une maladie, due sans doute, en partie, à l'excès de ses travaux, lui avait coûté la perte d'un œil. C'était un avertissement de s'éloigner d'un pays où l'un de ses amis était presque mort en y arrivant, et d'où l'autre avait dû repartir très- vite. Toutefois, on doit croire que dans la position d'Euler et avec les charges qu'il s^était créées en se mariant, il eût fallu d'autres raisons pour le déterminer à quitter un établissement tout fait. Ce fut en 1741, à la veille de Tavénement d'un nouveau règne et d'une nouvelle révolution en Russie, que le roi de Prusse lui fit faire des propositions par le comte de Mardefeld» sou ministre à Saint-Pétersbourg.
< L'ancienne Société royale, fondée par Leibniz, paraissait reprendre de nouvelles forces, par les soins que Frédéric II lui donna dès son avènement au trône. Il avait déjà conçu le projet, digne de lui, d'ériger une académie des sciences, en refondant l'ancien établissement; et c'est pour cette raison qu'il appela M. Euler à son service. L'état chancelant de notre académie sous la régence (i), rendait encore pluH acceptables des propositions très - avantageuses en ellesmêmes (2). »
Euler quitta donc l'académie de Saint-Pétersbourg. Il ne cessa pourtant pas de lui envoyer souvent des mémoires, mais les Commentaires de cette académie, comme on appelait le recueil de ses actes, marquèrent bien visiblement l'époque pendant
laquelle elle eut à regretter l'absence de celui qui avait été l'Ame de ses travaux.
(i) La régence de Biren, due de Coarlande, entre la mort d*Anna et TaTénement d'Elisabeth.
(2) FûM. Éloge d'Euler.
Leroilà, âgé maintenant de trente-quatre ans, s'acheminant vers U Prusse, accompagné de sa famille, qui devait être déjà bien nombreuse, car il eut de sa femme qu'il avait épousée en 1733, et qui ne fut que la première, treize enfants, nés pour la plupart avant cette transmigration, et dont cinq survécurent. C'était lày en vérité, un bien lourd bagage jiour un savant sans fortune.
Toute celte nichée trouva bon accueil à Berlin. Euler n'y put être reçu par Frédéric lui-même, car ce roi conquérant était alors urcupé à prendre la Silésie à TAutriche. Mais dès qu'il eut appris son arrivée, il lui écrivit, de son camp de Reichenbach, une lettre très-gracieuse. Dès son retour à Berlin le roi voulut recevoir son hôle illustre avec tous les honneurs qu'il méritait. La reinemère l'entoura de prévenances, et s'efforça de le mettre à son aise dans le monde de la cour, et la princesse Anbalt-Dessau, nièce du roi, voulut recevoir de lui des leçons de physique.
Euler donna avec assiduité des leçons de physique et de mathématiques à la princesse Anhalt-Dessau. Pour les mieux faire comprendre à sa noble élève, il rédigeait, après chaque leçon, la substance de ses démonstrations.
Ce sont ces leçons qui furent publiées plus tard, sous le titre de Leitres à une princeue d^ Allemagne sur quelques points de physique et de philosophie. Dans cet ouvrage, qui fut traduit presque aussitôt daus toutes les langues de l'Europe, la physique est présentée avec une simplicité qui la fait comprendre des personnes les plus étrangères aux sciences. Les Lettres à une princesse d^ Allemagne contribuèrent plus que les grandes découvertes et les calculs transcendants d'Euler, à rendre son nom populaire en Europe.
C'est sans doute parce que ce livre est encore aujourd'hui dans beaucoup de mains, que nos savants de profession paraissent en faire peu de cas. Dans le monde des savants purs, c'est-à-dire des professeurs, des académiciens, ou de ceux qui aspirent à rétre, on n'aime guère la science vulgarisée, en d'autres termes, ramenée à une expression qui la mette à la portée de tous les lecteurs. Celui qui s'est donné la tâche de dépouiller la science de son aridité, de traduire en langue ordinaire, selon les formes littéraires les plus simples, des principes scientifiques que l'on n'a coutume de voir représenter que par des termes abrégés et des symboles eonveaus, celui-là peut prétendre à la reconnaissance du public»
jamais à celle des savants. Les écrits de Fontenelle, d'Euler, de BuQbn, d'Ârago, deFlourens, ont pourtant prouvé que Toa peut incliner la science vers le vulgaire sans l'abaisser. Mais les savants de profession ne se rendent pas à cette considération. Laissons-les dire, et continuons notre œuvre.
Euler nous parai t mériter la palme dans ce petit groupe d'hommes courageux gui ont voulu et su écrire en style vulgaire, sur les sciences exactes, pour intéresser le gros du public aux vérités de la science, dont il n'aurait sans cela aucune idée. Dans ses Lettres à une princesse (T Allemagne^ Ëuler a véritablement fait, comme on dirait aujourd'hui, de la science pour les gens du monde. Bien plus, il a posé les règles à suivre pour réussir en ce genre. En cela il ne faisait que continuer, avec autant de clarté et encore plus de simplicité de forme qu'à son ordinaire, la méthode qu'il avait toujours suivie en traitant les questions les plus difficiles des mathématiques ou de la physique. Il était de ceux qui prétendent qu'il n'est pas de science obscure par elle-même, et qu'elle ne le devient que par la maladresse ou le charlatanisme de ceux qui l'exposent.
c Lorsqu'il publiait un mémoire sur un sujet nouveau, nous dit Oondorcet, il exposait avec simplicité la route qu'il avait parcourue, il en faisait observer les difficultés ou les détours; et, après avoir fait suivre scrupuleusement à ses lecteurs la marche de son esprit dans ses premiers essais, il leur montrait ensuite comment il était parvenu à trouver une route plus simple; on voit qu'il préférait rinstructlon de ses disciples à la petite satisfaction de les étonner, et qu'il croyait n'en pas faire assez pour la science, s'il n'ajoutait aux vérités nouvelles, dont il l'enrichissait , l'exposition naïve des idées qui l'y avaient conduit (1). »
On a dit que la physique exposée dans les Lettres à une princesse d* Allemagne est surannée. La physique du temps d'Ëuler n'est plus assurément la nôtre, cette science ayant changé de face dans l'intervalle, mais du temps de l'auteur elle était très-avancée.
Le plus grand mérite de cet ouvrage, celui que rien ne peut lui enlever, c'est l'art de manier le syllogisme, et de conduire la déduction mathématique à un résultat évident, soit qu'il s'agisse de dégager de quelque principe les vérités qu'il contient, ou de rendre sensible, et pour ainsi dire palpable, le point défectueux
(1) Éloge d'Euler.
EULEH 123
d'an système. Ajoutons que les Lettres à une princesse d'AUenwgne sont on des très-rares ouvrages gu'Euler ait écrits en français, et que son style, à quelques incorrections près, est correct, précis, élégant même dans sa simplicité, et toujours lumineux comme l*6qvil de l'auteur.
En arrivant à Berlin, Eul» s'aperçut qu'il venait de quitter tme académie chancelante pour une académie qui n'existait encore que dans la pensée du roi de Prusse. L'ancienne société, organisée par Leibnix, était presque expirante.
« La ^erre, dit Fdss, toujours funeste aux sciences, avait retardé las intentions gracieuses du roi. Cependant, il s'était formé ona nouvelle société composée en partie des membres de la Société Royale, et en partie d'autres hommes de lettres. M. Euler eu fat et décora le dernier volume des Mélanges de Berlin de cinq Ifémoires, qui sont peut-être ce qu'il y a de mieux dans cette collection. Il leur fit succéder , avec une rapidité étonnante, ce grand nombre de recherches éparses dans les mémoires dont l'académie, dés son établissement en 176i^ a eu eoin de publier régulièrement •n Tolnme par an. •
Ainsi ce fut seulement trois ans après l'arrivée d'Euler à Berlin, que la nouvelle académie fut véritablemet établie. Euler y exerça les fonctions de directeur de la classe de mathématiques; mais la présidence fut réservée à un autre savant, à Maupertuis, membre de Tacadémie des sciences de Paris et de lacadémie française, qne Frédéric appela en Prusse l'année suivante.
Frédéric utilisa beaucoup Euler, et il n'y avait pas, à vrai dire, dans toute son académie, un autre savant qui, par sa fécondité et sa puissance de travail, pût lui profiter autant. C'était là une grande recommandation aux yeux d'un prince qui se piquait de liuératore et même de philosophie, mais qui, en fait de science, était avant tout utilitaire. Il employa donc le génie d'Euler à des calculs sur les monnaies, à la conduite des eaux de Sans-Souci, à l'examen des projets de plusieurs canaux de navigation , enfin à une multitude d'autres travaux que nous sommes obligé d'omettre ici, sans pouvoir toutefois passer sous silence le plus important de tous.
En 1 744 , le roi de Prusse avait demandé à Euler son avis sur le meilleurTraité d'artillerie. Il avait paru en Angleterre, un ouvrage sur cette matière, dont l'auteur était Robins, physicien français,
résidant en Angleterre, et qui avait publié une critique assez malveillante de \2L Mécanique d'Euler. Toutefois, son livre sur les Prin^ eipes de rartillerie renfermant d'excellentes parties, Euleren parla avec avantage à Frédéric II, s'offrant à le lui traduire, en l'éclaircissant par des noies et en le complétant par des additions nécessaires. 11 se livra, en effet, à ce travail, et le livre de Robins sortit de ses mains perfectionné et enrichi d'une théorie complète du mou* vement des projectiles, sujet alors tout nouveau, et que Robins avait abordé le premier.
Les commentaires dont Euler accompagna le Traité d*artillerie de Robins, eurent pour résultat de doter la science d'un excellent ouvrage sur l'art de l'artillerie. C'est ce que l'on reconnut dans tous les pays, car il fut traduit en plusieurs langues et même en anglais, ce qui fit que le livre revint corrigé et modifié dans le pays môme d'où il était sorti.
Cependant, tout en rectifiant sur quelques points utiles les idées de Robins, Euler rendit un très-mauvais service à l'artillerie, en attaquant, mal à propos et sans fondement, le système des canons rayés I que Robins, dès cette époque, proposait catégoriquement. On peut reprocher à Euler d'avoir empêché l'introduction des armes rayées dans les armées européennes, par la critique malencontreuse qu'il fit des travaux de Robins sur cette question.
Les premiers canons rayés ont apparu auxvii^ siècle. Il existe au Musée d'artillerie de Berlin, une pièce en fer, datant de 1661, dont l'âme est creusée de treize rayures. Nuremberg possède un canon en fer forgé, portant huit raies, et dont l'origine peut être fixée à 1694. Ces exemples suffisent pour établir l'ancienneté du canon rayé; il ne serait pas difiScile d'en citer beaucoup d*autres.
Les rayures pratiquées dans les armes portatives les plus anciennes, c'est-à-dire dans les carabines^ n'étaient pas tournées en spirale ; elles allaient en droite ligne, d'une extrémité de l'flme à l'autre. Les armuriers n'avaient eu sans doute d'autre but que de diminuer l'effet de l'encrassement, en donnant place aux produits solides de la combustion de la poudre dans les raies, pendant que le projectile était guidé par le contact des saillies du métal. Ce même artifice permettait de diminuer l'espace laissé au tent dans les armes ordinaires, et par conséquent il donnait au tir une plus grande portée et plus de précision.
Plus tard, pent-étie simplement par bizarrerie, peut-être aussi par ridée que le projectile en tournant sur lui-même, entrerait mieux dans la plaie, par comparaison avec l'action d'une vrille, on 8 avisa de donner aux raies une certaine inclinaison, de telle sorte qu'elles décrivissent un tour entier de spire en un espace plus ou moins long. Ces raies avaient déjà pour eSet de communiquer au projectile le mouvement de rotation suivant l'axe foolo.
Les résultats obtenus furent très-différents, parce que les armuriers employaient tour à tour les dispositions les plus diverses. Quelquefois les raies de la carabine ne faisaient pas même un quart de tour dans Tàme, mais parfois elles faisaient plus de trois tours. Il y avait des carabines creusées de deux, de trois rayures ; sur d'autres, on en comptait plus de cent. Dans ce dernier cas, les rayures étaient si fines quon les nommait merveilleuses^ ou à ckeceux. La même diversité dut s'observer dans le diamètre des balles ; tantAt la balle, trop petite, devait se comporter comme dans les canons à âme lisse, tantôt l'inclinaison des rayures pouvait lui communiquer le mouvement rotatoire. Il dut arriver enfin que les raies trop inclinées ne pouvaient plus retenir la baUe dans leur sillon, et que celle-ci, sous l'impulsion de la poudre, franchisait les arêtes en droite ligne.
Dans ce dernier cas, la rayure était nuisible, dans le premier cas elle était inutile. Mais toutes les fois que le projectile tour* nait suivant la spire, on observait un recul de l'arme beaucoup plus fort qu'avec le canon Usse; ce qui est naturel, car le recul se compose de la résistance qu'ofi&e le projectile à se déplacer, et id il y a un surcroît de résistance causé par la pénétration des arêtes dans la balle, et le glissement oblique de celle-ci. On conçoit également que le recul est d'autant plus fort que le forcement de U balle est plus grand et que les raies sont plus inclinées.
On fut conduit à diminuer la charge de poudre, et d'autre part à augmenter l'épaisseur du métal de l'arme, autant pour parer au danger de rupture, devenu plus à craindre, que pour éviter le recul. Les premières carabines rayées en spirale sont toutes trèsépaisses et très-lourdes, relativement au calibre.
Par des tâtonnements successifs, les arquebusiers du xviii* siècle arrivèrent à construire à peu près régulièrement des carabines rayées, qui étaient plus efficaces dans leur tir que les armes por«
tatiTea à âme lisse. Cependant de nos jours encore on n'est pas d'accord sur le nombre, ni sur la forme et l'inclinaison des raies à donner à une arme déterminée. On a tour à tour essayé, abandonné et repris les rayures plus inclinées au tonnerre qu*à la Tolée, ou inversement, et les raies croissant ou décroissant en profondeur et en largeur, suivant le chemin du projectile.
Au temps de Robins, pour obliger le projectile à suivre les nd» nures des carabines, on faisait usage du système dit à balle forcée. On aplatissait la balle par-dessus la charge de poudre, en la frappant avec un maillet et une baguette de fer. On en faisait autant pour les canons, en employant un boulet de plomb. Mais ce système avait un inconvénient : le projectile était déformé par Vaction du maillet, et il éprouvait une plus grande résistance de la part de Tair. En outre, frappant le but avec une surface plate, il le pénétrait moins profondément.
A l'époqiie où Robins écrivait son Traité (fartilleriey il n'y avait pas encore eu d'expériences de tir bien faites, et Ton ne connaissait pas les portées extrêmes des armes à feu. On savait seulement à quelle distance il était possible d'atteindre la cible. Or, Robins avait remarqué que c'était surtout dans la seconde moitié de la portée totale, que le projectile déviait du plan de tir. Retarder ces déviations ou les empêcher, équivalait à augmenter la portée utile. Aussi les hommes de guerre de ce temps pensaient-ils que les armes rayées n'étaient supérieures aux armes lisses que parce qu'elles avaient plus de portée totale.
Robins s'attacha à réfuter cette erreur. Il montra même, par ses expériences avec le pendule balistique^ dont on lui doit l'inveation, que la balle sortie d'une arme rayée, à égalité de calibre et de charge, a moins de vitesse initiale que la balle partie d'une arme lisse. Il fallait nécessairement conclure de là que les balles forcées ont moins de portée et moins de force de percusion que les balles lancées sans aucun artifice.
De nos jours, les armes rayées portent plus loin que les autres^ d'abord, parce que la balle n'étant plus forcée par le choc d'un maillet, à la manière ancienne, sa face antérieure, sur laquelle la résistance de l'air s'exerce, n'est pas aplatie, mais reste conique; ensuite, parce que la forme cylindro-conique des projectiles permet de leur donner plus de masse que la forme sphérique, et par conséquent plus de force vive, à égalité de surface antérieure.
Robins était loin sans doute de pré?oir toute la révolution que les armes rayées devaient accomplir un jour dans Tartillerie. Cependant le passage suivant, de son Traité de mathématiques ^ catUâ' naU Ui nowoêaux principes de rartillerie{l)^ renferme une prédiction vraiment extraordinaire.
c n est évident par la nature de ces canons, dit Fauteur» qu'on ne peut s'en servir qu'avec des balles de plomb, et que, par conséquent, on ne peut les employer à lancer des bombes et des boulets; néanmoins, en partant du principe qui leur donne tant d'avantages sur les autre:»» oa pourrait trciwer qu^qw méthode applieaUe à des projectiles plus pesants.
» ... La nation chez qui Ton parviendra à bien comprendre la nature et l'avantage des canons rayés, où l'on aura la facilité de les construire, où les armées en feront usage et sauront les manier avec habileté, cette nation, dis-je, acquerra eur le$ autres une supériorité, quant à teiriUUriê, égale à celle que pourraient lui donner toutes les inventions qu'on • fmSes jusqu'à présent pour perfectionner les armes quelconques. J'ose même dire que ses troupes auront par là autant d'avantages sur les autres, qu'en avaient de leur temps les premiers inventeurs des armes A feu, suivant ce que nous rapporte l'histoire. »
Cette prédiction de Robins notre siècle l'a vue s'accomplir de loua points.
Dans les conunentaires qu'il publia pour accompagner la traduction du Traité de mathématiques et d* artillerie de Robins, Euler battit en brèche la théorie de ce physicien sur l'augmentation de portée des bouches à feu par la rayure de la pièce. Cette critique, bien que reposant sur une foule de calculs et de considérations mathématiques, manquait d'exactitude ; le temps et Texpérienoe l'ont suffisamment prouvé. Mais l'autorité d'Euler était si grande en Europe, que son opinion prévalut unanimement. On accepta, les jeux fermés, la condamnation dee canons rayés qu*Euler avait prononcée au nom des règles du calcul. Cette invention, qui aurait changé la face de l'art de la guerre et les conditions des armées européennes au xviii* siècle, fut ainsi repoussée. Ce n'est que dans notre siècle que l'on devait reconnaître, par le double contrôle de l'expérience et du calcul , Terreur d'Eu- 1er . et la vérité de la prédiction extraordinaire de Robins, rapportée plus haut.
Nous avons dit que les Nouveaux principes de mathématiques et
(I) Ttmdatt é$ raogUls par Dopait, Qnoàt^, i77i.
d'artillerie de Robins^ avec les commentaires d'Euler, avaient été traduits dans une foule de langues européennes. La traduction française de cet ouvrage se fit par les ordres de Turgot.
Pendant son court passage au ministère de la marine, dans les premiers mois du règne de Louis XVI, Turgot s^était empressé de faire traduire en français les Nouveaux principes de mathématiques et d*artillerie de Robins, commentés par Ëuler, en même temps qu'il ordonnait l'impression d'un autre ouvrage d'Euler, son Traité de la construction et de la manœuvre des vaisseaux, q\xi avait paru plu* sieurs années après. Turgot voulut que toutes les écoles françaises d'artillerie et de marine fussent pourvues de ces excellents ouvrages. Voici la lettre que le ministre de la marine de Louis XVI écrivit, à cette occasion, à Euler, en lui notifiant les ordres du roi.
c Pendant le temps, Monsieur, que j'ai été chargé du département de la marine. J'ai pensé que je ne pouvais rien faire de mieux pour l'instruction des jeunes gens élevés dans les écoles de la marine et de rartillerie, que de les mettre à portée d'étudier les ouvrages que vous avez donnés sur ces deux parties des mathématiques : j'ai, en conséquence, proposé au roi, de faire imprimer par ses ordres votre traité de la construction et de la manœuvre des vaisseaux, et une traduction française de votre commentaire sur les principes d'artillerie de Bohins.
» Si j'avais été à portée de vous, j'aurais demandé votre consentement, avant de disposer d'ouvrages qui vous appartiennent; mais j'ai cru que vous seriez bien dédommagé de cette espèce de propriété par une marque de bienveillance du roi. Sa Majesté m'a autorisé à vous faire toucher une gratification de mille roubles (près de 5,000 livres), qu'elle vous prie de recevoir comme un témoignage de l'estime qu'elle fait de vos travaux et que vous méritez à tant de titres.
» Je m'applaudis. Monsieur, d'en être, en ce moment l'interprète, et je saisis avec un véritable plaisir cette occasion de vous exprimer ce que je pense depuis longtemps pour un grand homme, qui honore l'humanité par son génie et les sciences par ses mœurs. >
Turgot.
Cette lettre porte bien le cachet de Turgot et nous révèle Tespril de justice que Ton commençait à ressentir, à cette époque, ea France, en faveur des écrivians. Quoique la propriété littéraire, fort restreinte alors, n'existât qu'QU vertu d'un privilège temporaire^ «que le souverain pouvait accorder ou refuser, et que le pillage réciproque des œuvres littéraires s'exerçât de nation à nation, par une sorte de droit commun, nous voyons ici qu'un ministre de
BULER i2J
Louis XVI ne se croit pas autorisé à dépouiller un auteur éCnuager, même pour cause d'utilité publique, sans lui accorder «ne consciencieuse indemnité.
Peu de temps après, Euler composait un autre grand ouvrage, dans lequel il faisait de l'art de la navigation une science complète. On y trouvait d'abord, exposés dans un ordre systématique et résoins de la manière la plus complète, tous les problèmes, si difficiles, que présentent la théorie de l'équilibre et du mouvement des oorpe flottants, et celle de la résistance des fluides. Mais, comme dans la navigation on a affaire à des corps flottants d'une figure déterminée, et qui ont à remplir une destination spéciale, des principes généraux ne suffisaient pas ici. Aussi Euler n'avait-il pss seulement calculé la résistance et les forces ; il avait enseigné comment on peut diminuer l'une et augmenter les autres. Outi-e ce qu'il avait déjà établi ailleurs, et ce qu'on pouvait savoir par la pratique, sur la construction des vaisseaux, et sur leur manœuvre en général, il fallait une théorie qui donnât encore les moyens de concilier entre elles les différentes propriétés qu'un navire bica construit doit réunir.
cil y a, dit avec raison Montnda, dans son HUioire des mathémaiiques, des qualités qu'on n'obtient que par des sacrifices : la plus grande stalulitè, par exemple, et la course la plus rapide ne sauraient se trouver ensemble, n est donc de la dernière importance de savoir combien il faut sacrifier d'un avantage pour obtenir tous les autres, autant que la dastination différente des vaisseaux l'exige. C'est ce qu'enseigne la secoode partie de l'ouvrage d'EuIer, où il a rassemblé tout ce que l'art du pilote et du constructeur pouvait espérer du perfectionnement de la théorie. >
Ce savant et utile ouvrage, imprimé en 1 749, aux frais de l'académie de Saint-Pétersbourg, fut bientôt traduit dans plusieurs langues, et valut à Euler un présent de 2,000 roubles de la part du gouvernement russe.
Nous ne savons pas si Euler était grandement rétribué, tant de la place qu'il occupait à Berlin, que des nombreux travaux dont le chargeait le roi de Prusse. Diverses circonstances nous (uni penser qu'on lui donnait peu d'argent. La Prusse, alors presque continuellement en guerre, n'était pas riche, et l'on voit dans plusieurs lettres de Frédéric, que les moyens manquaient souvent au roi pour se montrer aussi généreux qu'il aurait voulu
l'être envers les savants de son académie. Il est donc permis de croire qu'une aabaine telle que cette gratification de la Russie, arriva fort à propos dans le ménage d'Euler.
En effet, ses charges allaient toujours en croissant. Nous avons déjà parlé de la fécondité prodigieuse de la femme qu'il avait épousée. Ayantperdu son père dans l'année 1750, il ne voulut pas laisser sa mère seule; il alla au devant d'elle jusqu'à Francfort, la ramena à Berlin, et elle demeura près de lui jusqu'à sa mort, arrivée en 1761.
t Pendant onze ans, dit Coodorcety elle jouit de la gloire de son ûls, comme le cœur d*une môre sait en jouir, et fut plus heureuse encore peut-être par ses soins tendres et assidus, dont cette gloire augmentait le prix. ■
Euler suffisait à toutes ces charges. Du reste, le hasard vint à lui procurer une aubaine imprévue. Il est assez curieux que ce savant, qui s'était arrangé pour être à l'abri de tous les événements publics, et pour ne connaître que les émoUons de la vie domestique, lesquelles, à la vérité, ne lui manquèrent pas, ait ressenti, d'une manière heureuse pour lui, le contre-coup de la guerre de Sept ans, et qu'il ait profité, à Berlin, d'une défaite du roi de Prusse! Expliquons--nou8.
Dans le cours de cette guerre qui devait se terminer avec tant de gloire et d'avantages pour lui, Frédéric II n'avait pas été heureux sur tous les champs de bataille. En 1760, une victoire de l'armée russe avait ouvert à ses ennemis la Marche du Brandebourg. Dans cette invasion, les Russes pillèrent une métairie qu'Euler possédait dans ce pays.
c Mais, dit Gondorcet, le général Tottleben n'était pas venu faire la guerre aux sciences ; instruit de la perte qu'Euler avait essuyée^ il s'empressa de la réparer, en faisant payer le dommage à un prix fort au-dessus de la valeur réelle; et il rendit compte de ce manque d'égard involontaire à l'impératrice Elisabeth, qui ajouta un don de quatre mille florins (environ 9,000 livres) à une indenmiié déjà beaucoup plus que suffisante. >
Pendant son séjour à Berlin, Euler se trouva en contact avec Voltaire, le mathématicien Eœ lig et plusieurs autres savants et gens de lettres dont Frédéric II s'était composé à cette époque une petite cour. Mais il n'eut d'ami intime que Maupertuis, à qui d'ailleurs il se sentait lié par la reconnaissance. Il est pourtant
Tort douteux qn'on doive attribuer à ce sentiment seul le parti «l^i'il prit de défendre un principe, plus métaphysique à la vérité «: le scientifique, formulé, sinon découvert par Maupertuis. Il s'agit du principe de la moindre action.
Le principe de la moindre action peut se définir en ces quelqiies mots, empruntésàEuler lui-même : « Dans tous les changements qui arrivent dans la nature, Faction qui les opère est touj l'IIS la plus petite qui soit possible. » Le même principe, — e r' -tait peut-être là son véritable tort aux yeux des philosophes du xnu* siècle, — pouvait aussi revêtir un caractère théologique, si ' >'i le traduisait de celte manière : « Il n'est pas digne de la toute- ; uissance et de la suprême intelligence de l'auteur de la nature, •l'employer des moyens inutiles. » Gela n'est pas loin des causes finales, non-seulement rejetées, mais ignominieusement bafouées par toute la confrérie encyclopédiste.
Quoi qu'il en soit, Euler embrassa chaudement le parti de Maupertuis, et ce qui nous empêche de croire que c'était uniquement ; *jur lui faire plaisir, c*estque dans ses Lettres à une princesse éC Al* Umagne^ il rattache le principe de la moindre action à un système ] li lui est tout personnel, et qui consiste à fonder l'origine des : >rces sur Timpénétrabilité des corps.
« Puisque rimpénétrablité, dil-il, renferme une impossibilité que 1^ eorps 86 pénètrent mutuellement, chaque corps s'oppose à toute ^«•èirstioD, quand même elle ne serait qae dans les moindres ptfllefl; or, s'oppofier à la pénétration n'est autre que déployer les I rees néc»»ssaires pour prévenir la pénétration; donc toutes les fois l'ie deux ou plusieurs corps ne sauraient ^e conserver dans leur rt^tsans se pénétrer mutuellement, alors leur impénétrabilité déploie ' jj'>urs les forces nécessaires pour changer leur état, autant ^'U le fami pomr qu'il m'arrtM aucune pénétration. C'est donc l'impénétrabilité &r^ eorps» qui renferme la véritable origine des forces qui changent «latinosUeinent l'état des corps en ce monde; et c'est le vrai dénousoisoi du grand mystère qui a tant tourmenté les philosophes. >
Baler s grand soin de poser en principe qu'il y s dans la Bslase, tout juste l'emploi de la quantité de fonces nécessaires fcur eoipécher la pénétration; et c'est bien là la siotiidr» oeiàon d« Msapertuis.
« n est bien vrai, dii-il un peu plus loin, qu'une plus grande fores . empêcherait aussi la pénétration; mais dès qu'il n'y a plus de danger
que les corps se pénétrent, leur impénétrabilité cesse d'agir : d'où Ton voit qu'il n'en résulte que la plus petite force qui soit encore capable de prévenir la pénétration (1). i
Eœnig commença l'attaque contre le système de la moindre action. Euler le défendit avec beaucoup d'ardeur. Voltaire, qui avait connu Kœnig pendant sa longue résidence au château de Girey, chez la marquise du Ghâtelet, et qui, d'un autre côté, n'aimait pas Maupertuis, se jeta dans la mêlée, pour envenimer une controverse qui n'était déjà que trop aigre entre les premières parties. Il cribla de sarcasmes et de mauvaises plaisanteries, que depuis^ il a lui-même condamnés à un juste oubli, notre savant paisible, dont le calme n'en fut d'ailleurs aucunement altéré. Euler ne voulait répondre qu'à des raisons, et c'est pourquoi il dédaigna Voltaire et se jeta sur Kœnig. On trouva mêma qu'il l'avait un peu trop maltraité dans cette dispute. C'est que le mathématicien Kœnig, malgré sa vie aventureuse et même passablement vaga bonde, était un savant auquel on s'intéressait d'autant plus qu'il était pauvre, malheureux et persécuté.
D'Alembert, qui s'est aussi occupé du principe de la moindre action^ a cru trouver plusieurs cas où ce principe serait en défaut. Gondorcet se borne à dire qu'il semblait fait pour Euler seul, mathématicien assez habile pour l'appliquer à la solution de quelques-uns des problèmes les plus difficiles de la mécanique. Lacroix juge plus favorablement de ce principe, <c qui n'est au fond, dit-il, qu'une conséquence nécessaire des lois générales du mouvement (2). »
Puisque le nom de Maupertuis s'est rencontré sous notre plume, à propos du principe de la moindre action^ et que nous l'avons déjà cité plus d'une fois dans le cours de ce volume, nous nous arrêterons ici un instant, pour donner une idée de la personne de ce savant, aujourd'hui trop oublié.
Maupertuis fut, en effet, un savant de premier ordre dans ce xvm^ siècle, qui en a vu se produire un si grand nombre. Il fut même académicien, ou, pour mieux dire, ce fut un échappé de l'académie des sciences de Paris, qu'il abandonna pour aller en pré-
(1) Lettres IX et X, 2« partie.
(S) Biographie univtrseUe de Michaud, article Euler,
sider one autre à Berlin. C'est là le plus grand tort de Maupertuis derant la postérité de ce côté-ci du Rhin. Sa défection de l'académie des sciences de Paris fut une excuse pour cette dernière, de l'oublier, ou de le négliger. Le savant qui aura quelque souci de sa gloire future, saura, par cet exemple, tout ce que Ton perd à aller traTailler pour le roi de Prusse.
Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, né d'une ancienne et noble £unille de Saint-Malo, avait, conune Descartes, essayé dans sa jeunesse du métier des armes , et comme Descartes , il fut enlevé à cette carrière par sa passion pour les études mathématiques(l). Mais là finit la ressemblance entre les deux philosophes, ({ui n'ont plus que des rapports d'antipathie. Maupertuis fut un anti-cartésien si ardent que, pendant le peu de temps qu'il siégea à l'académie des sciences de Paris, il contribua, plus que personne, à la convertir au système de Newton, système qui, créé depuis un demi-siècle, était encore à peine répandu hors de TAnglelerre, et presque inconnu en France, où on l'appelait im mmuire méiaphygique.
Celte conversion ne put s'opérer sans difficulté, car les anciens, Ponteoelle en tête, tenaient bon pour leurs chers tourbillons. Voici, selon son biographe, La Beaumelle, un des moyens que Maupertuis, à bout de raisons et d'arguments, employa pour achever de vaincre cette résistance obstinée :
jours d'assemblée de l'académie, Maupertuis donnait à dîner i quelques jeunes Newtoniens, qu'il menait au Louvre, pleins de gai«té, de présomption et de bons arguments. Il les lâchait contre la vieille académie, qui, désormais, ne pouvait ouvrir la bouche sans être assaillie par ces enfants perdus, ardents, défenseurs de l'attraction. L'un accablait d'épigrammes les cartésiens, l'autre de démonstrations. Celui-ci, prompt à saisir les ridicules, copiant d'après nature le» gestes, les mines, les tons, répondait aux raisonnements des adversaires en les répétant; celui-là n'opposait qu'un rire moqueur tux changements qu'on faisait au système ancien, soutenait que le fvïod da système était atteint et convaincu d'être vicieux. Cette petite troupe était animée de l'enjouement, quelquefois caustique, de son cheL Cest ainsi qu'en se jouant, M. de Maupertuis établit le newtonianisme dans l'académie. Quelques-uns adorèrent encore Descartes
'1). hk biographie da Manpertoii, éerite par La Beaumelle, ao tiècle dernier, a été laprlaèe de Doa Joora leulement, par les soioi de M. Maorice AuglUIel, bibUothé- ^«ire da depéc de U marine. Elle a pour titre : Vie de Maupertuîi par Anglivtei di U Beammelie, ouvrage poithumt, In-il* Paru iSMl
i3& SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
ea secret; maiala plupart de ses disciples commencèrent à croixe sa doctrine déraisonnable dès qu'ils la virent ridicule. »
Nous livrons la recette à qiii voudra l'employer comme moyen de propagande scientifique.
Hfttons-nouB de dire que Maupertuis rendit à la physique naovelle un service plus sérieux, par son beau Mémoire tur les toit de faitraction newtonietine^ qu'il présenta à l'académie en 1732, et dans lequel il démontrait tous les avantages et toute la grandeur du système imaginé par le génie de Newton, et sa supériorité sur des systèmes en apparence plus simples.
Ce fut encore pendant qu'il faisait partie de Tacadémie des sciences de Paris, que Maupertuis rendit aussi un autre serviee, non pas seulement à Newton, mais au monde entier, en fizan la figure exacte de la terre.
Newton, sans sortir de son cabinet, avait conclu de ses calenk que le globe terrestre devait être aplati aux pôles. Maupertuis appuyait cette opinion, qui trouvait pourtant des contradicteurs opiniâtres. Il fallait vider cette controverse. En 1736, par Tordre du gouvernement français , deux commissions académiques allèrent, Tune mesurer un degré du méridien vers Féquateur, l'autre exécuter la même opération vers les latitudes polaires. Maupertuis était le chef du dernier groupe.
Voltaire célébra ainsi cette expédition scientifique :
Revole, Maupertuis, de ces déserts glacés Où les rayons du jour sont six mois éclipsés. Apôtre de Newton, digne appui d'un tel maître. Né pour la vérité, viens la faire connaître* Héros de la physique, Argonautes nouveaux. Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux. Dont le travail immense et l'exacte mesure De la terre étonnée ont fixé la figure...., etc.
Il est vrai que le môme Voltaire^ impatient peut-être» comme bien d'autres, de toute espèce de bruit qui ne se faisait pas pour lui-même, se ravisa après le succès de nos Argonautes, et se joi^ gnant à leurs détracteurs, chanta cette palinodie :
Vous ave2 confirmé dans des lieux pleins d'ennui. Ce que Newton connut, sans sortir de chez lui; Vous avez arpenté quelque faible partie Des flancs, toujours glacés, de la terre aplatie.
ii!'
Id Voltaire était injuste enTôrs nos académiciens. Non- •eolement Maupertuis, par ses mesures au cercle polaire, et La Coodamine, à l'équateur, avaient confirmé les calculs de Newton, ce qui était déjà bien quelque chose; mais ils avaient fourni les moyens de le rectifier, et il résulta de leurs travaux comparés, que la terre est notablement plus aplatie aux pôles qne le philosophe anglais ne Tavait estimé.
La gloire que Maupertuis retira de cette belle expédition, accomplie au milieu de beaucoup de fatigues et de dangers, lui •oacita des jalousies et des haines qui le jetèrent entre les bras de Frédéric II, prince aussi ardent à racoler des savants, pour son académie de Berlin, que le feu roi» son père, l'avait été à faire enlever, en tout pays, les hommes de six pieds pour recruter son armée.
Maapertois, richement doté et honorablement marié par Frédéric II, reçut de lui la mission de reconstituer l'académie des arâcaicw de Beilin, qui, depuis la mort de Leibniz, son fondateur, était en plein désarroi. Notre compatriote s'acquitta de cette tâche arec un sèle qui fut ti'ès-utile à cette compagnie, mais qui ne fut pas agréable à tout le monde. De vives agitations intestines, des disputes sans cesse renaissantes, et que le caractère irritable de Maupertuis n'était pas propre à prévenir, altérèrent peu à peu •a santé, et l'obligèrent à rentrer en France. Après quelques mois de iéioor à Saint-Malo, son pays natal, il erra dans plusieurs villes, et alla mourir à Bâle, chez les Bemouilli, famille de géomètres illustres, avec lesquels il était lié depuis longtemps d'une amitié fraternelle.
« Je voudrais savoir, écrivait Voltaire en recevant cette nonvdie, si Maupertuis est mort en philosophe ou en poule mouillée.» Cette question, la forme à part, avait son importance. Maupertuis, en sa qualité de savant, avait été mis au nombre des incrédules, anivant le préjugé de l'époque. Mais on voit par sa correspondance avec Frédéric U que c'était à tort. La foi le gênait peu , sans doute, mais il en avait. À telles enseignes que Frédéric s'était vu obligé de faire venir à Berlin le physicien La Mettrie, pour éiajer la philosophie chancelante du président de son académie. Voltaire, si curieux sur ce point, ne dut pas tarder à apprendre de la bouchedecedemier,queMaupertui8 était mort assisté de deux capnôna, que les Bemouilli, quoique prolestants, lui avaient obligeamment fournis à sa dernière heure.
136 SAVANTS DU DIX-HUITIËME SIËGLB
Après cette digression sur l'ancien président de Tacadémie des sciences de Berlin, nous revenons à Euler, pour le suivre sur un théâtre nouveau, ou plutAt sur le premier théâtre de sa célébrité.
On a vu que le gouvernement de la Russie n*avait jamais traité Euler comme un étranger. Outre la gratification et la large indemnité dont nous avons parlé , on n'avait pas cessé de lui payer une partie de son traitement d'académicien depuis son départ de Saint-Pétersbourg. Mais une nouvelle révolution s'était faite en Russie; l'impératrice régnante était maintenant la célèbre Catherine II. Cette princesse était tout aussi désireuse que le roi de Prusse, Frédéric, d'attirer près d'elle les hommes illustres qui pouvaient laisser tomber sur son nom un rayon de leur gloire. En 1766, elle appela Euler à Saint-Pétersbourg. Le célèbre physicien, fatigué peut-être des disputes qui avaient troublé son repos, à Berlin, consentit facilement à retourner en Russie.
L'impératrice avait chargé son ministre à Berlin, le prince Dolgorouski, d'accorder à Euler toutes les conditions qu'il ferait lui-même, soit pour lui, soit pour sa famille, à laquelle il assa* rait, par son retour, une position avantageuse.
Ce ne fut pas sans peine qu'Euler obtint congé de Frédéric pour lui et ses deux fils aînés. Quant au cadet, qui était engagé au service de l'armée prussienne, le roi refusa tout net de le laisser partir. Ce ne fut que plus tard, par l'intercession de Catherine, qu'il lui permit enfin d'aller rejoindre sa famille.
L'impératrice fit présent à Euler d'une somme de huit mille roublés, destinés à l'achat d'une maison à Saint-Pétersbourg. Mais à peine s'y fut-il établi, qu'il perdit l'œil unique qui lui restât. C'était un très-grand malheur, mais il était bien moindre pour Euler que pour tout autre. Sa mémoire prodigieuse et son étonnante imagination lui permettaient de faire de tête les opérations les plus difficiles. Ses fils et ses élèves écrivaient ses calculs sous sa dictée. Un garçon tailleur, qu'il avait amené de Berlin, comme domestique, fut l'écrivain auquel il dicta ses Éléments d'algèkre^
EULU, AVBUOLB ET HALADS EST 9
qui ne furent pas seulement admirés pour les circonstances dans lesquelles ils furent composéSi mais pour la parfaite clarté et la méthode qui y régnaient.
« Si l'on en juge par le nombre et par le mérite des travaux qui femplirent la dernière partie de sa vie, on pourrait croire, dit Gondorcety que Tabsence encore plus absolue de toute distraction et la nouvelle énergie que ce recueillement forcé donnait à toutes ses CKoltés, lui ont fait plus gagner que Taffaiblissement de sa vue n'a pu loi faire perdre de facilité et de moyens pour le travail. »
Bn 1771 , Euler fut éprouvé par une catastrophe des plus désastreuses. Un incendie terrible vint à éclater à Saint-Pétersbourg, dus la rue qu*il habitait, et les flammes gagnèrent bientAt sa maison. A cette nouvelle, un de ses compatriotes, un Balois, nommé Pierre Grimon, ému du danger qui menaçait Euler, stea^ et souffrant, accourt à toute vitesse, se précipite au milieu des flammes, pénètre jusqu'à lui, le charge sur ses épaules et le sauve au péril de sa vie. Les meubles, la bibliothèque d'Euler furent consumés. Fort heureusement, le prince Orloff arriva asses vite pour sauver ses manuscrits.
Nous avons dit que la maison d'Euler était un des bienfaits de rimpératrice. Un nouveau présent de six mille roubles vint réparer en partie cette perte ; mais elle restait encore assez grande pour lui et pour sa famille. Cependant, ce qui parut l'afiliger le pins, fut la nécessité de quitter une maison ruinée, dont tous les attres et tous les recoins lui étaient connus, et dans laquelle Thabiiude, suppléant pour lui à la vue, lui permettait de mettre la main immédiatement sur ce qu*il désirait.
Vers ce même temps» Euler eut une déception qui dut encore ajouter beaucoup à tant de peines. La perte de son dernier œil avait été causée par une cataracte. Un célèbre oculiste ayant proposé de Topérer, il y consentit, et recouvra la vue. Hélas I ce fut pour lui et sa famille, une joie de courte durée, car au bout de qodques jours, il perdit cet œil une seconde fois, au milieu des plus cruelles souffrances.
Sa femme mourut en 1 776, après quarante-trois ans de mariage. Des treise enfants qu'elle lui avait donnés, huit étaient morts en has âge. Trois fils et deux filles qui vécurent et qui étaient déjà nés lorsqu'il partit pour Berlin, se marièrent et enri-
chirent la famUle de trente-huit petits eafauts, doat vingt-six lui survécurent.
Les embarras de son ménage et les soins qu'exigeait ce petit peuple, qui vivait presque tout entier autour de lui, Tobligèrent à se remarier. En 1776, notre savant, toujours aveugle, épousa M^ Salomé Abigail Grell, sœur consanguine de sa première femme.
■ Je ne connais pas, dit Fûss, de spectacle plus attendrissant que celui dont j'ai joui tant de fois avec délices : celui de voir ce vieillard vénérable, entouré, comme un patriarche, de sa nombreuse famille, empressée à lui rendre sa vieillesse agréable, et à adoucir ses deniiers jours par toutes sortes de soins et d'attentions. >
Les dernières années de la vie d*Euler furent donc troublées par des crises pénibles ; cependant le savant restait inébranlable, et poursuivait imperturbablement ses calculs.
Précisément dans ces tristes jours où l'incendie dévora sa maison, il s'occupait de rechercher, à l'aide d une nouvelle méthode, le moyen de rendre compte de plusieurs inégalités du mouvement de la lune, qu'il n'avait pu parvenir à déterminer dans sa première théorie, à cause de la complication des procédés de calcul qu'il employait alors. Ce travail prodigieux, qui réussit au delà de toute attente, aurait suffi pour immortaliser un analyste qui l'aurait exécuté dans la situation la plus heureuse et la plus tranquille.
Malgré les découvertes dont sont remplis ses innombrables mémoires, Euler n'a pu sans doute éclipser la gloire de Newton, de Leibniz, ni de d'Alembert, dans l'analyse mathématique, ni celle de Bernouilli dans la physique mathématique ; mais ce qui le distingue éminemment, ce qui lui donne un caractère particulier parmi ces hommes illustres, c'est d^avoir compris les sciences mathématiques dans leur ensemble, et en même temps d'avoir perfectionné séparément chacune de celles auxquelles il s'est appliqué. Cependant son véritable titre aux yeux de la postérité, réside dans la manière philosophique dont il concevait les sciences et en faisait apercevoir les liens réciproques.
c Les communications qu'il a ouvertes entre toutes les parties d'une science si vaste, dit Gondorcet; ces vues générales, que souiwnt même il n'indique pas, mais qui n'échappent point à un esprit atten-
lif ; ces routes, doQt il s'est contenté d'ouvrir rentrée el d'aplanir les premiers obstacles» sont encore autant de bienfaits dont les ■rlwDaii s'anricbifont, et dont la postérité joaira, en oubliant peutélre la main dont elle Isa aura reçus (i). i
Buler était coimu de k plupart des princes du Nord. Il en est pea qui a'aient teau à booneur de correspondre avec lui, ou de hii doonar quelques marques de leur estime, quand il ne leur était pas donné d'aller le visiter, et de vénérer dans sa personne un génie ai vaste et si élevé, uni à des vertus et à des mœurs si simplet. Le prince royal de Prusse voulut se procurer cette satisfaction, pendant le voyage qu'il fit à Saint-Pétersbourg. Sans vouloir attendra la visUe de Tillustre vieillard^ il alla lui-niéme passer quelques heures à côté de son lit. Il prit ses mains dans les siennes « en tenant sur ses genoux^ dit Fûss, un petit-fils d'£uler m que sas dispositions précoces pour la géométrie avaient rendu 9 l'objet particulier de sa tendresse paternelle. » Il était bien naturel qu'ayant fait tant d'élèves dans l'académie de Saint- Pélenbourg et ailleurs, £uler en fit quelques-uns aussi dans sa famille.
Il n'avait eu garde de négliger ses deux fils, dont l'aîné, poursoifant la même carrière scientifique, était déjà célèbre, tant par Ks propres ouvrages, que par la grande part qu'il avait eue aux damiers travaux de son père. Ce fila aine, Jean-Âlbert Euler, afait dû à son mérite précoce de pouvoir être employé, dès Tàge de quinxe ans, aux travaux entrepris pour le nivellement du caoel de Finlande. A vingt ans, il était nommé membre de l'académie de Berlin, qui lui confia la direction de son observatoire. En 1761, il partageait avec Bossut le prix proposé par Tacadémie des sciences de Paris, sur cette question : déterminer la charge que peut porter un navire. Jean-Albert remporta encore beaucoup d autres prix dans les académies de Saint-Pétersbourg, de Munich et de Gœttingue.
Le second fils d*Ëuler étudia la médecine, et s'y distingua assex pour être nommé médecin de la cour de Russie et conseiller io collège.
Quant au cadet, celui que le roi de Prusse avait voulu retenir, parce qu'il servait dans ses armées, il continua sa caiiièio mili*
(l; thgtdEmkr.
taire en Prusse, et y fit même un asseï beau chemin. Il obtint le grade de lieutenant-colonel d'artillerie et la plaœ de directeur de la manufacture d'armes établie à Sisterbek.
Euler, qui avait trouvé à marier honorablement ses deux filles, eut la douleur de les perdre. Ce fut encore pour lui une grande afiBiction; mais du moins, il pouvait se consoler en voyant que les en£uits qui restaient étaient heureusement pourvus et déjà en possession d'une nombreuse progéniture.
Dans les premiers jours de septembre 1783, Euler eut quelques vertiges. Il ne crut pas pour cela devoir quitter le travail dont il était occupé, et qui consistait à calculer les mouvements des aérostats, dont Tinvention, alors récente, occupait toutes les têtes. D'après le peu de données que les journaux lui avaient fournies, il vint à bout de déterminer la courbe de ce mouvement par une intégration di£Scile, que ce calcul nécessitait.
Le 7 septembre 1783, il se mit à table avec sa famille. Il avait ce jour-là pour convive M. Lexell, savant qui lui prêtait le secours de ses yeux pour ses travaux, depuis qu'il avait perdu la vue. Ils s'occupaient ensemble de la planète d'Herschell et des calculs qu'il faudrait faire pour déterminer son orbite. Après le repas, le vieillard se fit amener son petit-fils, et se mita jouer avec lui, en prenant une tasse de thé. Tout à coup, la pipe qu'il tenait, tomba de sa main : « Je meurs! » s'écria-t-il. C'était une attaque d'apoplexie foudroyante.
Et pour emprunter à Gondorcet deux mots qui résument tout : <c Euler cessa de calculer et de vivre. »
8*il est yrai, comme le dit Bossuet, que Dieu, dans ses conseils, avait, dès le jour où il créa le monde, prédestiné certains États à devenir de grands empires, et certaines familles à exercer héréditairement en son nom et sous sa main,rautorite souveraine, il semblerait presque aussi naturel de croire que, dans ses vues providentielles pour le progrès des sociétés humaines, Dieu concentre parfois le goût et le génie des sciences dans quelques maisons privilégiées, qu'il charge particulièrement de les cultiver, de les enrichir et de les perfectionner par une suite non interrompue de travaux et de découvertes.
Cette idée emprunterait une certaine vraisemblance à des faits qui se sont passés plusieurs fois dans le monde savant. Quelle heureuse succession de grands esprits dans cette famille desCassini, qui, cédée par l'Italie à la France, fonda, en quelque sorte, Tastronomie pratique, et fit faire tant de progrès & la géographie 1 Une autre dynastie de savants, très-longue par le temps où elle vécut et par le nombre des membres qui s'illustrèrent dans une même science, est celle des Jussieu, qui ne r^na pas seulement avec gloire sur la botanique, pendant près de deux siècles, mais qui eut encore le mérite d'introduire dans le royaume des plantes une réforme qui était toute une ré* volutîon.En parlant de l'admirable livre que Laurent de Jussieu dublia en 1789 — date bien remarquable — sous le titre de
Gênera plantarumsecundum ordinesnaturalesdisposita^ Guviern'hésite pas à dire que cet ouvrage « a fait dans les sciences d'observation une époque peut-être aussi importante que la chimie de Lavoisier dans les sciences d'expérience. » D'autres familles encore, toutefois avec une succession moins longue de noms célèbres : en Hollande les Huygens, en Italie les Riccati» en Allemagne les Euler, en France les SaiAt-ffilaire et les Brongnîart, viendraient confirmercette observation, que l'hérédité des aptitudes scientifiques n'est pas à beaucoup près aussi rare que celle des facultés poétiques et littéraires.
Les Bernouilli, dont nous avons à esquisser la vie, méritent d'être rangés de plain-pied à côté des Gassini et des Jussieu, qu'ils surpassent même par le nombre de leurs membres, et qu'ils égalent par la multiplicité et l'importance de leurs œuvres. C'est une véritable tribu de géomètres et d'analystes de premier ordre. Plusieurs d'entre eux ont encore fait d'heureuses excursions dans la physique mathématique, et 7 ont réalisé un grand nombre de découvertes utiles. Si on laisse de côté Euler, on trou* vera qu'un seul des Bernouilli, Jean, apeut^tre posé et résolu plus de problèmes à lui seul que tous les autres savants ses contemporains pris ensemble.
Pour répondre au titre de cette notice collective, Ln trois Ber* nouilli^ nous avons à tracer succeasivement les biographies de Jacques Bernouilli, de son frère Jean et celle de Daniel Bernouilliy fils du précédent.