‹ Vies des savants illustres ... du XVIII. siècleChapitre 8 sur 19 · DANIEL BERNOUILLI · texte numérisé non relu

DANIEL BERNOUILLI

An nombre de sea plus illustres disciples, Jean Bemouilli pouvait eompter son fils Daniel, Témule et Tami d'Kuler, avec lequel il partagea tant de couronnes académiques.

Daniel Bemouilli naquit le 9 février 1700, à Groningne, où son père profeisait alors les mathématiques. Fils et neveu de deux géomètres célèbres, il reçut de bonne heure une éducation scientifique digne d*une telle parenté. Qui croirait pourtant que Jean

Bernouilli, son père, ne songeât nullement à faire de loi un mathématicien? On se rappelle que lui et son frère aîné avaient été destinés au commerce, et qu'ils avaient tous les deux résisté aux vœux de leurs parents. C'était aussi la profession commerciale que Jean Bernouilli voulait donner à son fils Daniel, comme pour lui fournir l'occasion de résister à son tour aux vues paternelles. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver : Daniel dédaigna la boutique. <c Ses yeux, dit poétiquement Gondorcet, étaient accoutumés » dès l'enfance à l'éclat de la gloire» et on ne put le résoudre à » les abaisser sur la fortune. »

Cependant on voulait que Daniel prit une profession moins flottante, moins hasardeuse, que celle de savant, qui n'en est une que par exception. On le tourna vers la médecine, et le jeune homme s'y prépara avec assez de bon vouloir. La médecine est, en effet, une profession libérale dans laquelle on n'entre qu'après des études qui répondaient au goût et au génie de ce studieux jeune homme.

Pendant que Daniel Bernouilli se préparait à la médecine, son père Jean Bernouilli ne laissait pas de lui donner quelques bonnes leçons de mathématiques, et nous croyons qu'il lui eût été impossible de ne pas le faire. C'était là une conduite toute naturelle de sa part, bien qu'un peu inconséquente^ d'après son désir de vouer son fils à la médecine ou au commerce.

Daniel avait de très-belles dispositions pour toutes les sciences, y compris les mathématiques, dans lesquelles son oncle et son père s'étaient illustrés. Et pourtant son père trouvait toujours quelques bonnes raisons d'être mécontent de lui. On raconte qu'un jour, pour essayer les forces de Daniel, encore enfant, il lui proposa un petit problème. L'enfant l'emporte dans sa chambre, l'examine, le résout, et revient, palpitant de joie, le montrer à son père. Il s'attendait à des éloges ; il ne reçut que ce sec compliment : « Eh I ne devais-tu pas l'avoir résolu sur-le-champ 7 »

Cette réponse et le geste qui l'accompagnait, consternèrent le pauvre enfant. Jamais le souvenir de ce premier chagrin ne s'effaça de sa mémoire.

Si l'on rapproche de ce trait de l'humeur de Jean Bernouilli, quelques-uns de ses procédés envers son frère Jacques, qui l'avait élevé, on sera forcé de convenir que ce savant pouvait aimer la justice^ faire l'honneur de rhumanité et de la Suisse^ comme le

dit le quatrain de Voltaire, mais qu'il avait aussi de bien mauvais moments.

Daniel, suivant l'engagement qu'il avait pris avec sa famille, suivit avec assiduité ses études médicales, et obtint le grade de docteur. Il se rendit même en Italie, pour étudier à fond les diverses Urancbes de Tart de guérir, sous Micholetti et Morgagni, deux célébrités du temps. liO premier de ces personnages était même un mathématicien distingué.

Dans une dispute qu'il eut, en Italie, avec quelques géomètres, ses compatriotes, Daniel se défendit avec beaucoup de force et d'habileté, et s*acquit aiasi une sorte de renommée.

n avait à peine vingt*quatre ans, lorsqu'on lui proposa la présidence d'une académie qui venait d'être fondée à Gênes. Il la refusa. Nous savons déjà comment l'année suivante, il partit pour Saint-Péterbourg, accompagné d'un frère, qu'il y perdit au bout de quelques mois. Nous avons vu aussi qu'après avoir attiré dans ce pays son émule et son ami, Léonard Euler, il se lassa du séjour et surtout de la politique de la Russie, et revint, au bout de peu de temps, dans la ville de Bàle, oii sa famille vivait heureuse et honorée.

Il y revenait comme professeur de mathématiques, car telles étaient les fonctions qu'il avait exercées à l'académie de Saint* Pétersbourg. Cependant, ce fut une chaire de médecine qu'il occupa d'abord à l'Université de Bâle. Il obtint plus tard la chaire de physique, à laquelle on adjoignit une chaire de philosophie.

Voilà donc Daniel Bernouilli tout à fait lancé dans la carrière des sciences, travaillant à côté de son père, et quelquefois avec lui, non sans profit. Nous pouvons produire sur ce point, un témoignage aussi décisif que curieux : c'est une lettre adressée par Jean Bernouilli à l'académie des sciences de Paris, pour réclamer le prix que son fils et lui ont remporté en commun.

• Je suis fort sensible à la gloire, écrivait-il à deMairan, secrétaire perpétuel de l'académie des sciences de Paris, mais vous savez qu'il faut quelque chose de plus solide pour faire bouillir la marmite. >

Aussi, dit M. Joseph Bertrand (1), lorsqu'il recevait le prix, ne négligeai t'il aucun soin pour recevoir, par la voie la plus avantageuse, la somme qui lui revenait.

(I) L'académie dei idencct et k$ aeodémieiew de 1666 à Vm, in-8, Paris, 1868.

c Depuis ma dernière lettre, éorit-il à de Mairaii (27iiiail7B4), nouB attendions toujours, moi et mon ûls, d'apprendre la proclamation de nos pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix. Noas voyons présentement par Thonneur de la vôtre, du 19 mai, que la proclamation se ût à la rentrée publique, suivant la ooutome» quoique nous ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la Gazette de Parit, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui m'apprenait d'abord le nom de celui qui avait remporté le prix par l'extrait qu'on faisait touîouiB de votre Gazette à mettre dans la nôtre. Quoi qu'il en soit, il n'y a rien de perdu, la somme qui nous a été adjugée étant en bonne sûreté, soit chez vous, soit encore chez le trésorier. Nous croyons aussi que mon seul récépissé, que je vous ai envoyé, suffira; mais il en faudra parler à M. de Maupertais, à qui mon fils écrivit la semaine passée pour lui donner plein pouvoir de sa part afin que M. de Maupertuis se rembourse d'une petite dette que mon fils lui doit. Le reste, et ma portion ensemble, pourraient nous être remis par ane lettre de change qui serait tirée sur un banquier d'Amsterdam et que nous pourrions négocier ici avec plus d'avantage que si elle s'adressait immédiatement à quelque marchand ou banquier d'ici... Je vous avoue, ajoute-t-il, que l'événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment glorieux; aussi estce l'honneur que nous estimons beaucoup plus que l'intérêt pécuniaire, quelque considérable qu'il soit. C'est pour cette raison que nous désirons savoir si cet événement a été rendu public dans votfe Goutte f suivant la coutume. >

Pendant plus d'un demi-siècle, les familles d'Euler et de Bernouilli se sont partagé près de la moitié des prix de Tacadémie des sciences de Paris. On a vu dans la Vie d*Euler combien de fois ce dernier géomètre se trouva en concurrence pour ces prix avec Daniel Bemouilli. Entre eux ces avantages s'égalisèient, et la part de chacun fut magnifique. Ils paraissent ainsi être placés an-dessus de quelques autres savants du même ordre, mais qui n'avaient pas, à beaucoup près, la même assiduité au travail ni la même fécondité.

On a dit, avec raison, que Daniel Bemouilli se faisait un re» venu des prix qu'il remportait dans toutes les académies de T Europe. C'était une conduite aussi licite que glorieuse, et la répétition de ses succès nous donne la mesure de son immense labeur. Euler seul mérita d'être mis au-dessus de Daniel Bemouilli, sinon pour le nombre des mémoires et opuscules, du moins pour celui des ouvrages de longue haleine.

La quantité des mémoires de mathématiques et de physique publiés par Daniel Bemouilli, dans les recueils des académies dont il était membre, est très-considérable. Tous ces mémoires

LES TROIS BERKOUILLI lâ9

it ttte-eourttf mais il n'en est presque aucun qui ne se recommande par son importanoe scientifique.

Dans le ealcol intégral que son oncle et son père avaient enseigné les preaûersat si grandement développé, tant par leur enseignsment que par leurs écrits, Daniel introduisit encore des pertsclionnementi et des découvertes d'une importance égale à celles dss parties de ce calcul déjà trouvées avant lui.

Le génie de Daniel Bernouilli n'éclata pas moins dans la phymqm et dans les mathématiques appliquées que dans l'analyse pm. Dans son premier mémoire sur la mécanique, il donne une démonstration, aussi simple qu'ingénieuse, de la fameuse loi du panUAUme des forcez. Dans im autre mémoire sur la relation des esÊÊrm de gravité d*osciUation et du centre des forces^ il démontre que les oscillations d'un corps, quelle que soit la forme, sont les pins ooortes qu'il est possible lorsque le point de suspension Sfoc le centre des forces qui déterminent cette oscU-

Daniel Bwnouilli n'a traité que deux foi^ des problèmes d'astraoomie physique. Une question mise au concours par l'académie des sciences de Paris, avait pour sujet Vinclinaison des erièes plasiétaires. Son mémoire fut couronné, mais celui de son (jère le fut également. C'est le prix dont on voit Jean Bernouilli à préoccupé dans la lettre citée plus haut. Il ne pardonna jamais à son fils de l'avoir partagé avec lui.

ûuiîel n'a laissé qu'un seul grand ouvrage, son Traité d'hydro^ dfnmùqne. Tous les eflbrts des géomètres les plus illustres du xni* sièclo, qui s'étaient occupés de la théorie du mouvement des fliudea, n'avaient guère abouti qu'à faire un peu mieux connaître les fhènovaèam dont on cherchait l'explication et les questions qu'il y avait à résoudre. C'est à Daniel Bernouilli qu'était réservé rbooneur de donner, le premier, cette théorie d'une manière générale, et d'après des principes, sinon rigoureux, du moins fondés sur des hypothèses qui paraissaient devoir peu s'écarter de la vérité (1).

L'on de œs principes est celui de la conservation des forces viv«s, principe qui souffre des exceptions, mais seulement pour les cas oA la loi de continuité cesse d'avoir lieu dans les phéno-

(I; Condofvel, Éh^e de Daniel Bemoitilh,

mènes. Le second consiste à diviser le fluide gui se meut en tranches parallèles, et à supposer à toutes les parties de chaque tranche un mouvement commun, qui ait pour toutes la même vitesse et la même direction. C'est à l'aide de ces deux principes que Daniel Bernouilli résout tous les problèmes relatifs aux lois de l'écoulement d'un fluide qui sort d'un vase, soit par un orifice, soit par un ou plusieurs tuyaux, soit que le vase se vide, soit qu'on l'entretienne toujours plein.

Le caractère du talent mathématique de Daniel Bernouilli, c'était la finesse. Il saisissait avec une grande sagacité le point capital d'ime question, et les hypothèses qui pouvaient simplifier le calcul sans altérer l'exactitude du résultat.

Daniel Bernouilli mourut à Bâle, le 17 mars 1782, àTAge de quatre*vingt«deux ans. Il était associé étranger à l'académie des sciences, qui lui avait décerné dix prix. Il avait succédé, dans cette place, à son père, en 1748. Son frère, qui s'appelait Jean comme leur oncle, lui succéda^ de sorte que de 1699 à 1790, c'est-à-dire, pendant quatre-vingt-onze ans, la liste si peu nombreuse des associés étrangers de l'académie des sciences de Paris, contint, sans interruption, le nom des Bernouilli.

Les Bernouilli se succédèrent également dans le professorat, à l'Université de B&le.

Le jugement de la postérité assure, à Daniel Bernouilli, à côté de son oncle et de son père, un rang que, dans sa modestie, il n'avait jamais voulu accepter. Il avait même complètement efiacé son nom du frontispice de son premier ouvrage. Il y avait pris le seul titre qu'il eût alors, celui du fils de Jean Bernouilli. Il continua même, dit Gondorcet, à prendre ce même titre à la tête de ses mémoires, <c dans un temps où il pouvait y en ajouter de bien honorables. »

Nous n*avons pas pu donner place dans cette biographie collective des Bernouilli, à tous les hommes distingués qui ont porté ce nom, mais voici, tels qu'on les trouve consignés dans le tome II* des Commentaires de racadémie de Saint-PéterebofÊrg^ les noms et la filiation de tous les mathématiciens de cette famille : 1^ Jacques Bernouilli; 2® Jean, frère du précédent; 3^ Nicolas, neveu des précédents ; 4® Nicolas, fils de Jean ; 5^ Daniel, second fils de Jean; 6^ Jean, troisième fils de Jean ; 7^ Jean, fils du précédent; S^ Jacques, frère du précédent.

(■■tiNTtNEl.LE

L'ignorant Tontendit, le savant l'admira.

Ce vers de Voltaire caractérise avec une heureuse précision le principal mérite de Thomme dont nous allons raconter la longue Tie. Mais il y a deux mérites, ou pour mieux dire, il y a deux hommes réunis dans Fontenelle, le bel esprit et le savant. C'est le premier qui apparaît d'abord, et lorsqu'on peut croire qu'il va dominer exclusivement, il ne fait en réalité que préparer l'autre. D'ailleurs, chez Fontenelle, le savant et le bel esprit se fondent et •e combinent intimement, de manière à composer un tout trèsriche et singulièrement original^ à une époque où cette alliance de la science et des grftces littéraires était regardée comme impossible.

Bernard le Bùuyer(l) de Fontenelle, naquit à Rouen le 11 fé- Trier 1657. Son père d'une ancienne et noble famille, originaire i'AJençon, exerçait à Rouen la profession d'avocat, avec plus «l'honneur que de célébrité, disent les biographes, ce qui donne

(I) El DOB £« Amvter. Ifoot doonooi iei le nom tel qa'oD le trouTe écrit dam le Mftlret ée aàriege do père de Fontenelle.

ridée d'un homme assez ordinaire. Sa mère s'appelait Marthe Corneille, et elle était la propre sœur des deux poètes qui ont illustré ce nom. C'était une femme vraiment distinguée» et de beaucoup d'esprit, nous dit Fontenelle lui-même, gui ajoute : (c Je lui ressemblais, et je me loue en le disant. »

Fontenelle aimait donc beaucoup sa mère, et de plus il en était fier. Il Tétait aussi de sa parenté avec l'auteur du Cid. Du reste, on ne connut jamais d'autre vanité à Fontenelle, et il ne fait que se rendre justice quand il dit de lui : « De tous les titres de ce » monde, je n'en n'ai jamais eu que d'une espèce, des titres j> d'académicien, et ils n'ont été profanés par aucun titre plus » mondain et plus fastueux. » Dédaignant toute espèce- d'hoii*-' neurs. comme le prouva sa vie entière, Fontenelle he pouvait être indifférent à l'illustration littéraire qu'il trouvait dans sa famille, et qu'il était destiné à continuer.

Le fils de Marthe Corneille eut pour parrain son oncle Thomas Corneille, plus jeuneque l'auteur des /forace^ de près de vingt ans. Il reçut le prénom de Bernard, parce qu'il était né dans le voisinage d'un couvent de Feuillants, et que ces religieux étaient des Bemardi$i8. Il fut même voué à la Vierge et à saint Bernard, et porta la robe de Feuillant jusqu'à l'âge de sept ans, suivant l'usage, qui était alors assez répandu, de faire revâtir aux en£ants l'habit de quelque ordre religieux.

Parvenu à cet âge, Bernard fut confié aux Jésuites de Roaen, dans la même maison où avait été déjà élevé Pierre Corneille. Il y fit de très-brillantes études, et sans doute il s'y distingua aussi par d'autres mérites.

On sait que les Jésuites ont l'habitude d*écrire, à côté du nom de chaque élève, une note, qui est, en quelque sorte, un portrait ou un jugement. La note qui concerne Fontenelle, était ainsi conçue : Adolescens omnibus pariibus absolulus^ et inter discipulos prin^ ceps (jeune homme accompli à tous égards et le premier de sa classe). Un peu différente était la n^le qu'un autre homme célèbre du même siècle, Grébillon, méritait, quelques années plus tard, chez les Jésuites de Dijon : Puer quidem ingeniosus^ sed insignis uAulo {enfant plein d'esprit^ mais franc polisson).

A cette époque, les Jésuites composaient beaucoup de palinods. C'étaient des espèces d'hymnes sur des sujets religieux ou moraux, quelquefois l'éloge d'un personnage coonu, pds comma

type delà Tertn ou de la qualité par laquelle il se recommandait le plus. Tous ces petits poèmes étaient écrits en latin. Le jeune Fontenelle 8*exercait à les traduire en vers français, et de temps en t«Dps, il eu composait lui-même en latin, et avec succès. Celui qu*îl fit i l'âge de treizeans, sur l'Immaculée Cùnception^ transporta d*adiniiation ses maîtres. L'abbé Trublet lui-même, dont le jugemeal est plus désintéressé, nous signale cette composition comme digne de mémoire. Dieu nous garde d'en contester le mérite , mais noos avons bAte de voir Fontenelle dans une gloire moins

Quand Télèvedes Jésuites eut achevé sa physique, science qui fai^ ait alors partie des cours de philosophie, il commença à étudier le droit, par déférence pour son père, qui, à l'exemple de la plu* part des ptoes, ne comprenait pas pour son fils de professiion plus eoovenable que la sienne. Fontenelle poussa même la docilité jusqu'à se faire recevoir avocat. Il exerça ce métier juste le temps nécessaire pour perdre sa première cause.

Cette satisfaction étant accordée aux exigences paternelles, on le tint quitte, et dès lors notre jeune homme put se livrer sans con- :rainte à la littératura et à la philosophie, entre lesquelles devait se lartager sa vie.

Ses premiers essais littéraires, quand il eut renoncé aux pâlimôds^ étaient empreints d'un certain esprit d'indépendance. Fontenelle était /ifter/îfi, ce qui, dans le langage du temps, équivalait à noite mot de libre peneeur. Cette manière de voir les choses était liversement appréciée autour de lui. Il ne nous apprend pas luimême ce que pensait Monsieur son père, en trouvant dans sa maison on libre penseur aussi précoce, mais il nous le laisse deviner, il est plus explicite sur sa mère.

« Ifèn père, dit Fontenelle, était une béte (<îc), mais ma mère a^vait ;«eueonp d'esprit; elle était quiétiste; c'était une petite femme douce, •; ji me disait souvent : t Mon flls, vous serez damné. • Mais cela ne : A faisait pas de peine. >

Il est bon de remarquer ici que l'esprit philosophique df Foatenene ne lui fit pas perdre l'amitié des Jésuites, tant il savait déjà mettre d'adresse et dé mesure dans l'expression de ses idées. S'il y a des dons innés dans l'esprit, comme le veulent les philosophes de Técole de Leibniz, il faut reconnaître que celui de Fon*

tenelle était de pouvoir énoncer en termes très-simples et presque familiers, les nouveautés les plus paradoxales et les principes les plus hardis.

La parenté et le contact de deux poètes dramatiques, tels que Pierre et Thomas Corneille, ne pouvaient manquer d'attirer leur neveu vers le théâtre. A peine âgé de vingt ans, Fontenelle collaborait avec son oncle Thomas, et faisait pour lui plus de la moitié de l'opéra Bellérophon. Ce n'était pas même son coup d'essai ; car dans les deux années précédentes, il avait concouru pour le prix de poésie de l'Académie française, et deux fois vaincu dans cette lutte, il ne s'en était pas retiré sans honneur. Son vainqueur, beaucoup plus âgé que lui, était Bernard de la Monnaie, le poète philologue, que ses Noëh bourguignons ont rendu célèbre.

C'était en 1677. Au mois de mai de cette même année, le jeune Fontenelle publiait plusieurs morceaux, tant en vers qu'en prose, dans le Mercure galant que dirigeaient Thomas Corneille et de Visé, le critique en vogue à cette époque. Une de ces pièces, intitulé ï Amour noyé, révèle déjà tout Fontenelle ; de Visé ne s'y trompa point, et en l'insérant dans le Mercure, il la recommanda au public, par une mention qui mérite de trouver place ici.

c Ces vers, dit-il, sont de M. de Fontenelle, qui, à l'âge de vingt ans, a plus d*acquis qu'on n'en a d'ordinaire à quarante. Il est de Rouen, il y demeure; et plusieurs personnes de la plus haute qualité qui l'ont vu à Paris, avouent que c'est un meurtre de le laisser dans sa province. Il n'y a point de science sur laquelle il ne raisonne solidement ; mais il le fait d'une manière aisée, et qui n'a rien de la rudesse des savants de profession. Il n'aime les belles connaissances que pour s'en servir en honnête homme ; il a l'esprit Un, galant, délicat ; et, pour vous le faire connaître par un endroit qui vous sera très-oonnu, il est le neveu de MM. les deux poètes Corneille, i

Il faut convenir que nous n'avons pas aujourd'hui de critiques de la force de Visé, le rédacteur de Mercure galani. Sa sagacité approche tellement de la divination, que si le Mercure du mois de mai 1677 n'était pas là, les lignes qu'on vient de lire passeiaient pour un portrait fait vingt ou trente ans après.

Fontenelle, en arrivant à Paris, était descendu chez son oncle Thomas Corneille, auquel l'unissaient, indépendamment de la parenté, une sympathie particulière et une assez grande ressemblance d'esprit.

Pendant les premières années de sa carrière littéraire, il n'eut pts d'autre domicile, ou pour mieux dire, d*autre pied-à-terre ; car il ne faisait qu'aller et venir de Paris à Rouen et de Rouen à Paris. Mais c'était à Rouen qu'il composait ses ouvrages les [dus importants, comme avait fait avant lui son oncle , Pierre CorneiUe.

Rappelons à cette occasion, que le grand poète dont les chei»<l'œuvre excitaient Tenthousiasme de la Cour et de la ville, pour parler comme Boileau, attendit longtemps un siège à l'Àcadémie française, par cette raison qu'il demeurait à Rouen, et que ki sialats de la Compagnie exigeaient la résidence à Paris. Du reste, Pierre Corneille ne se souciait pas du titre d'académicien au |KÛnt de vouloir changer ses habitudes, et après un an ou six mois, passés bourgeoisement a dans le sein de sa ville » (1), il se mettait en route, le plus souvent à pied et un bâton à la main, et apportait A Messieurs de la Comédie française uue pièce nouvelle, qui s'appelait Horace^ Cinna ou Polyeucte.

Son neveu, Fontenelle, revint aussi un jour de Rouen, ayant en portefeuille une tragédie. Seulement elle ne valait pas le Cid. C'était Aspar^ qui, suivant 1 epigramme bien connue de Racine, aurait fourni au parterre l'occasion d'inventer le sifflet. Passe pour une epigramme ; mais Racine eut le tort de revenir à la charge par ces couplets mordants :

Adieu, ville peu courtoise.

Où je veux être adoré.

Atpar est désespéré.

Le poulailler de Pontoise Me doit ramener demain Voir ma famille bourgeoise, Me doit ramener demain Un bâton blanc à la main;

Mon aventure est étrange.

On m*adorait à Rouen

Dans le Mercure galant.

J'avais de Tesprit comme un ange;

Cependant je pars demain

Sans argent et sans louange ;

Cependant je pars demain

Un bftton blauc à la main.

<i j BéaisticiM d'oo ven de Cinna,

Il y a neuf couplets sur ce ton. C'est là un acharnement qui ne se conçoit guère de la part de Racine » contre le coup d*essai d'un jeune homme de vingt^deux ans« A^par était une mauvaise tragédie, personne ne le contestait ; mais Raciue devait'il oublier que sa pièce de début, les Frères ennfmU^ u'avait pas fait meilleure figure au théâtre? Ce n'est pas tout encore : le pire, c'est d'avoir excité un autre grand poète, son ami Boileau, contre le jeune et infortuné débutant, de qui Tœuvre, plus on moins sifflable, ne soulevait d'ailleurs aucune question littéraire de quelque importance; car la fameuse dispute sur les Anciens et les Modernes, dans laquelle Fontenelle prit parti contre Racine et Boileau, ne surgit que plusieurs années après.

Pierre Corneille avait longtemps régné sans partage sur la scène tragique. Le Cid^ Horace et Cinna avaient été applaudis avant la naissance de Racine. A Tépoque dont nous parlons, Racine» devenu grand poète à son tour, était, sans contredit^ le premier de tous ceux qui travaillaient pour le théâtre; mais il n'ôclipsaiC pas le rival illustre que la vieillesse condamnait au repos. Chacun d'eux avait ses partisans enthousiastes, et comme cela se voit toujours, plus exclusifs qu'eux-mêmes. Trop souvent comparés, et si on peut le dire, ballottés, les deux grands hommes ne pouvaient plus avoir l'un pour lautre une admiration tout à fait exempte de jalousie. Racine, du moins, laissa soupçonner eu lui ce dernier sentiment. On pensa communément que ce n'était pas contre un jeune homme, la veille encore presque ignoré, contre ce nouveau venu de la Normandie, qu'il se mettait en frais d'épigrammes et de couplets injurieux, et que probablement, en cette circonstance, le neveu souffrait pour expier la gloire de l'oncle.

Après la chute à*Aspar, Fontenelle retourna, en effet, à Rouen, comme le dit la chanson de Racine. Mais, au bout de deux ans, il en revenait avec un autre ouvrage. C'étaient les Dialogues des morts^ écrit agréable, et qui commença la véritable réputation de l'auteur.

Ce que nous trouvons de plus digne de remarque dans ces Dialogues^ c'est que la littérature s'y montre déjà philosophique, ce qui ne se verra généralement que dans les ouvrages du siècle suivant. Ajoutons que Fontenelle venait de s'y montrer lui-même

tel qu'il sera désonnais. Pierre Bayle ne s'y était pas trompé, kMvque, exagérant peut-être le mérite de cet ouvrage, il disait :

c Les Diahgum font tant d'honneur à M. de Fontenelle, que pour l>réTenir fayorablement les lecteurs, il faut leur caractériser par cet •n«lroit»làtootce qu'il donnera au public. Assurément, c'est une fort boune époque pour sa gloire ; et quand il arriverait, contre toutes les apparences, que ce qu'il publiera désormais n'augmenterait point sa réputation, il trouverait une agréable ressource dans ces Dial^^nês, et l'auteur pourrait y renvoyer à coup sur les gens qui voudraient le bien connaître (1). >

Si le style des Dialogues des morts est vif, coquet et plein de tours spirituels, ou doit pourtant avouer qu'il n'est pas exempt d*afléterie. Fontenelle aimait à quintessencier sou esprit , et il avait, de bonne heure, contracté le goût du précieux. Il était, d'ailleurs, trop près de l'époque de Voiture et de Benterade, pour ne pas s'en ressentir. Le style que ces auteurs avaient mis à la mode, n'avait pas cessé de faire l'admiration de la province, et il est probable qu'à Rouen plusieurs lettrés se If* proposaient encore pour modèle. Ou trouve des traoes de ce style maniéré jusque dans les oeuvres de Pierre Corneille.

Trois ans après la publication des Dialogues des tnortSy Fonten 'lie revenait à Paris, avec un autre livre, qui eut encore un plus grand succès, les Enireliens sur la pluralité des mondes.

Il exposait dans cet écrit, avec une clarté parfaite, les découvertes d ' Galilée, en même temps que le système de Descartes. Ce qu'il y a d*heureux dans ce mélange, c'est que le faux n'y nuit pas au vrai, de telle sorte que le lecteur peut, en laissant de côté la théorie des tourbillons de Descartes, y trouver une explication, aussi lumineuse que simple et agréable, du système de l'astronomie moderne. Aussi le succès de cet ouvrage s est-il soutenu. De tous ceux que Fontenelle a laissés, c'est le seul qu'on lise encore de nos jours. Preuve éloquente que, dans quelque genre qu'on écrive, l'esprit ne gâte jamais rien !

C'est pourtant à l'esprit même que Fontenelle avait mis dans ce livre que ses envieux se sont attaqués. A leurs yeux c'était un scandale que de badiner sur des matières aussi sérieuses. Un

(I) Souv'-liff de h république âet lettres, février i8C7.

jésuite, ami de Fontenelie» répondait finement, en ces termes, à ses

détracteurs :

c Gela est-il moins vrai et moins solide, parce qu'il est beau, brillant, élégant et dit avec esprit?.... De quelque façon qu'on l'envisage nous ne voyons pas qu'il doive être moins permis aux savants d'avoir de l'esprit, qu*aux gens d'esprit d'ôtre savants. Et puis, chacun est ce qu'il est. Le public ne s'y trompe pas (1). >

Pour ce qui est d'avoir réuni dans un même livre la physique de Descartes et l'astronomie de Kopernik,il nous semble que Fontenelle est facile à défendre sur ce point. D'abord, il était partisan de Descartes, comme tout le monde l'était en France, et même ailleurs, avant que le système de Newton fût connu. Mais Fontenelle n'était pas cartésien à outrance ; il se plaignait, au contraire, de voir que les <c maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scholastiques précédents l'avaient été d'Aristote i> et qu'on n'eût fait dans ces écoles « que changer d'esclavage. » Et il concluait ainsi : a II faut admirer Descartes toujours, et le 8uivrequelquefois(2). » Pour sapart,Fontenelle ne l'aurait pas suivi jusque dans ses tourbillons inclusivement ; mais cela devait-il l'empêcher de donner, dans un ouvrage destiné aux gens du monde, l'exposition claire et fidèle de deux grands systèmes qui faisaient alors l'entretien de tous les savants ? Restait, sans doute, le danger de les fausser l'un par l'autre en les rapprochant, ou de les rendre inintelligibles ; mais ce danger, nous venons de le dire, Fon tenelle avait été assez habile pour l'éviter.

Voltaire, dans le catalogue des écrivains français du siècle de Louis XIV , qualifie les Entretiens sur la pluralité des mondes « d'ouvrage unique en son genre. » Il dit ailleurs, à propos de ce même écrit : « Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines pes sciences (3). »

Quant à l'abbé Dubos, qui a dit aussi son mot sur les mêmes Entretiens^ l'éloge qu'il en fait est assez singulier. Pour lui, les Entretiens sur la pluralité des mondes ne sont ni plus ni moins qu'une excellente églogue. On pourrait croire que c'était de la part

(1) Journal de Trévoux (mars 1745).

(2) Éioge de M. Harisoèker,

(3) ÀTant-propos eD tête des Essais sur les éléments de Newton,

de Dobos un mauvais compliment, une allusion à de véritables églogues que Fontenelle avait composées, et qui sont de tous les genres où il s'est essayé celu^ où il a le moins réussi, car il manquait absolument de naïveté et donnait trop d'esprit à ses bergers. Dubos aurait alors insinué malignement que Fontenelle, voulant cette fois composer un ouvrage de science, aurait fait une bonne ^Ogue sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Cette intention satirique était très-probablement dans son esprit, mais Dubos n'en est pas moins fort sérieux quand il dit :

c Je ne crois pas qu'il soit de Tessence de^l'é^logue de ne faird parier que des amoureux. Puisque les bergers d'Egypte et d'Assyrie sont les premiers astronomes, pourquoi ce qui se trouve de plus facile et de plus curieux dans l'astronomie ne serait-il pas un siyet propre pour la poésie bucolique ? Nous avons vu des auteurs qui ont traité cette matière en forme d'égloguo avec un succès auquel toute l'Europe a donué son applaudissement. Le premier livre de la Pluratiii àB$ Moiuiet, traduite en tant de langues, est la meilleure églogue qu'on nous ait donnée depuis cinquante ans. Les descriptions et les images que font ses interlocuteurs, sont très-convenables au carat;vre de la poésie pastorale, et il y a plusieurs de ces images que Vir- ^e aursût employées volontiers (1). >

A la bonne beure. Le premier £n/r0<ten,que l'abbé Dubos appelle lepremier livrer pourra passer ainsi pour une très-belle églogue, mais à la condition encore qu'il soit bien entendu que Téglogue a'a plus besoins de bergers ni de bergères, et qu'on est libre de !•» remplacer par des savants et des marquises.

Notons ici que la marquise qui figure dans les Entretieiu iur la fbgrditi des motid^f , n'était pas une personne imaginaire. C'était M** de la Mésangère , bien connue de Fontenelle , et qui de- ^.earait à Rouen, dans le temps même où il composait son v;vrage. Il contait lui-même que lorsqu'il en fit la lecture à U** de la Mésangère, sa femme de chambre, qui était présente, -«fftMinot sa maltresse dès les premières pages, et même le parc de un chAteau. M"** de la Mésangère, qui était fort belle, ne vou- .^t pas que le public la reconnût également. Elle demanda donc à Fontenelle de diminuer un peu la ressemblance, et l'auteur ijule, de brune qu elle était, la fit blonde (2).

'I Mi/lexitms mria poésie et twiapemhire,

'9 L'abbé Tnibkt, Mémoiru sur M. de FonteneUe, In^S, Paris, 1759.

jésuite, ami de Fontenelie» répondait finement, en ces termes, à ses détracteurs :

c Gela est-il moins vrai et moins solide, parce qu'il est beau, brillant, élégant et dit avec esprit?.... De quelque façon qu'on l'envisage nous ne voyons pas qu'il doive être moins permis aux savants d'avoir de l'esprit, qu*aux gens d'esprit d'ôtre savants. Et puis, chacun est ce qu'il est. Le public ne s'y trompe pas (1). >

Pour ce qui est d'avoir réuni dans un même livre la physique de Descartes et l'astronomie de Eopernik, il nous semble que Fontenelle est facile à défendre sur ce point. D'abord, il était partisan de Descartes, comme tout le monde Tétait en France, et même ailleurs, avant que le système de Newton fût connu. Mais Fontenelle n'était pas cartésien à outrance ; il se plaignait, au contraire, de voir que les « maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scholastiques précédents l'avaient été d'Aristote » et qu'on n'eût fait dans ces écoles « que changer d'esclavage. )> Et il concluait ainsi : a II faut admirer Descartes toujours, et le suivrequelquefois (2). » Pour sapart,Fontenelle ne l'aurait pas suivi jusque dans bgs tourbillons inclusivement ; mais cela devait-il l'empêcher de donner, dans un ouvrage destiné aux gens du monde, l'exposition claire et fidèle de deux grands systèmes qui faisaient alors l'entretien de tous les savants ? Restait, sans doute, le danger de les fausser l'un par l'autre en les rapprochant, ou de les rendre inintelligibles ; mais ce danger, nous venons de le dire, Fon tenelle avait été assez habile pour l'éviter.

Voltaire, dans le catalogue des écrivains français du siècle de Louis XIV, qualifie les Entretiens sur la pluralité des mondes « d'ouvrage unique en son genre. » Il dit ailleurs, à propos de ce même écrit : « Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines pes sciences (3). »

Quant à l'abbé Dubos, qui a dit aussi son mot sur les mêmes Entretiens^ l'éloge qu'il en fait est assez singulier. Pour lui, les Entretiens sur la pluralité des mondes ne sont ni plus ni moios qu'une excellente églogue. On pourrait croire que c'était de lapaj^

{{) Journal de Trévoux (mars 1745).

(2) Éloge de M. Hartsoêker.

(3) Avant- propos en tête des Essais sur les éléments de Newton,

de Dubos un mauvais compliment, une allusion à de véritables églogues que Fontenelle avait composées, et qui sont de tous les genzea où il s'est essayé œlu^ où il a le moins réussi, car il man> qnaitabsolumentde naïveté et donnaittropd'esprit à ses bergers. Dubos aurait alors insinué malignement que Fontenelle, voulant cette fois composer un ouvrage de science, aurait fait une bonne ^logue sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Cette intention satirique était très-probablement dans son esprit, mais Duboe n'en est pas moins fort sérieux quand il dit :

< Je ne erois pas qu'il soit de l'essence de l'églogue de ne faire p»rier que des amoureux. Puisque les berfters d'Egypte et d'Assyrie ■ont les premiers astronomes, pourquoi ce qui se trouve de plus facile et de plus curieux dans l'astronomie ne serait-il pas un si^et propre pour la poésie bucolique ? Nous avons vu des auteurs qui ont traité cette matière en forme d'églogue avec un succès auquel toute l'Europe a donué son applaudissement. Le premier livre de la Ptura- Uti dn wtondet, traduite eu tant de langues, est la meilleure églogue qu'on nous ait donnée depuis cinquante ans. Les descriptions et les images que font ses interlocuteurs, sont très -convenable s au carai;tère de la poésie pastorale, et il y a plusieurs de ces images que Virgile aur^t employées volontiers (Ij. >

AU bonne heure. Le premier £ttf retîen,que l'abbéDubos appelle \eprtwMr livre, pourra passer ainsi pour une très-belle égloguo, nuis à la condition encore qu'il «oit bien entendu que l'églogue n'a plus besoins de bergers ni de bergères, et qu'on est libre de les remplacer par des savants et des marquises.

Notons ici que la marquise qui figure dans les Entretim tur la ftunUUé in mondn, n'était pas une personne imaginaire. C'était

jésuite, ami de Fontenelie» répondait finement, en ces termes, à ses

détracteurs :

c Gela est-il moins vrai et moins solide, parce qu'il est beau, brillant, élégant et dit avec esprit?.... De quelque façon qu'on l'envisage nous ne voyons pas qu'il doive être moins permis aux savants d'avoir de l'esprit, qu'aux gens d'esprit d'ôtre savants. Et puis, chacun est ce qu'il est. Le public ne s'y trompe pas (1). •

Pour ce qui est d'avoir réuni dans un même livre la physique de Descartes et l'astronomie de Eopernik, il nous semble que Fontenelie est facile à défendre sur ce point. D'abord, il était partisan de Descartes, comme tout le monde Tétait en France, et même ailleurs, avant que le système de Newton fût connu. Mais Fontenelie n'était pas cartésien à outrance ; il se plaignait, au contraire, de voir que les <c maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scholastiques précédents l'avaient été d'Aristote » et qu'on n'eût fait dans ces écoles « que changer d'esclavage. » Et il concluait ainsi : « Il faut admirer Descartes toujours, et le suivrequelquefois(2). r> Pour sa part. Foutenelie ne l'aurait pas suivi jusque dans ses tourbillons inclusivement ; mais cela devait-il l'empêcher de donner, dans un ouvrage destiné aux gens du monde, l'exposition claire et fidèle de deux grands systèmes qui faisaient alors l'entretien de tous les savants ? Restait, sans doute, le danger de les fausser l'un par l'autre en les rapprochant, ou de les rendre inintelligibles -, mais ce danger, nous venons de le dire, Fon tenelie avait été assez habile pour l'éviter .

Voltaire, dans le catalogue des écrivains français du siècle de Louis XIV, qualifie les Entretiens sur la pluralité des mondes « d'ouvrage unique en son genre. » Il dit ailleurs, à propos de ce même écrit : « Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines pes sciences (3). »

Quant à l'abbé Dubos, qui a dit aussi son mot sur les mêmes Entretiens^ l'éloge qu'il en fait est assez singulier. Pour lui, les Entretiens sur la pluralité des mondes ne sont ni plus ni moins qu'une excellente églogue. On pourrait croire que c'était de la part

(1) Journal de Trévoux (mars 1745).

(2) Éloge de M. Hartsoéker,

(3) ÀTaDt-propoB eo tête des Essais sur les éléments de Newton.

de Dabos un mauvais compliment, une allusion à de véritables églogues que Fontenelle avait composées, et qui sont de tous les genres oit il s'est essayé celu^ où il a le moins réussi, car il manquait absolument de naïveté et donnait trop d'esprit à ses bergers. Dubos aurait alors insinué malignement que Fontenelle, voulant cette fois composer un ouvrage de science, aurait fait une bonne ^logue sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Cette intention satirique était très-probablement dans son esprit, mais Dubos n'en est pas moins fort sérieux quand il dit :

c Je ne crois pas qu'il soit de Tessence de J'églogue de ne faird parler qae des amoureux. Puisque les berflfers d'Egypte et d'Assyrie sont les premiers astronomes, pourquoi ce qui se trouve de plus facile et de plus curieux dans l'astronomie ne serait-il pas un sujet propre pour la poésie bucolique ? Nous avons vu des auteurs qui ont traité cette matière en forme d'églogue avec un succès auquel toute TEorope a donné son applaudissement. Lie premier livre de la Pluraun it$ wumd«$^ traduite en tant de langues, est la meilleure églogue qu'on nous ait donnée depuis cinquante ans. Les descriptions et les images que font ses interlocuteurs, sont très-convenables au caractère de la poésie pastorale, et il y a plusieurs de ces images que Virgile aarsit employées volontiers (1). •

A la bonne heure. Le premier £filre<ten,que Tabbé Dubos appelle lepremier livre ^ pourra passer ainsi pour une très-belle églogue, mais à la condition encore qu'il soit bien entendu que Téglogue n'a plus besoins de bergers ni de bergères, et qu'on est libre de les remplacer par des savants et des marquises.

Notons ici que la marquise qui figure dans les Entretiem êur la flmralité ie$ mondeê^ n'était pas une personne imaginaire. C'était M"* de la Mésangère , bien connue de Fontenelle , et qui demeurait à Rouen , dans le temps même où il composait son ouvrage. Il contait lui-même que lorsqu'il en fit la lecture à M** de la Mésangère, sa femme de chambre, qui était présente, iBooanat sa maîtresse dès les premières pages, et même le parc de son château. M"'* de la Mésangère, qui était fort belle, ne voulait pas que le public la reconnût également. Elle demanda donc à Fontenelle de diminuer un peu la ressemblance, et l'auteur docile, de brune qu'elle était, la fit blonde (2).

(1 } Méfierions twr h poésie et sur la peinture,

n L'aMM Tnibtet, Mémoires sur M. de Fontenfile, lo-lS, Porii, 1759.

jésuite, ami de Fontenelle, répondait finement, en ces termes, à ses

détracteurs :

c Gela est-il moins vrai et moins solide, parce qu'il est beau, brillant, élégant et dit avec esprit?.... De quelque façon qu'on l'envisage nous ne voyons pas qu'il doive être moins permis aux savants d'avoir de l'esprit, qu*aux gens d'esprit d'ôtre savants. Et puis, chacun est ce qu'Ù est. Le public ne s'y trompe pas (1). >

Pour ce qui est d'avoir réuni dans un même livre la physique de Descartes et l'astronomie de Kopernik, il nous semble que Fon* tenelle est facile à défendre sur ce point. D'abord, il était partisan de Descartes, comme tout le monde Tétait en France, et même ailleurs, avant que le système de Newton fût connu. Mais Fontenelle n'était pas cartésien à outrance ; ir se plaignait, au contraire, de voir que les « maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scholastiques précédents l'avaient été d'Aristote » et qu'on n'eût fait dans ces écoles « que changer d'esclavage, d Et il concluait ainsi : « Il faut admirer Descartes toujours, et le suivrequelquefois(2). » Pour sapart,Fontenelle ne l'aurait pas suivi jusque dans ses tourbillons inclusivement ; mais cela devait-il l'empêcher de donner, dans un ouvrage destiné aux gens du monde, l'exposition claire et fidèle de deux grands systèmes qui faisaient alors l'entretien de tous les savants ? Restait, sans doute, le danger de les fausser Tun par l'autre en les rapprochant, ou de les rendre inintelligibles ; mais ce danger, nous venons de le dire, Fon tenelle avait été assez habile pour l'éviter.

Voltaire, dans le catalogue des écrivains français du siècle de Louis XIV, qualifie les Entretiens sur la pluralité des mondes « d'ouvrage unique en son genre. » Il dit ailleurs, à propos de ce même écrit : « Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines pes sciences (3). »

Quant à l'abbé Dubos, qui a dit aussi son mot sur les mêmes Entretiens^ l'éloge qu'il en fait est assez singulier. Pour lui, les Entretiens sur la pluralité des mondes ne sont ni plus ni moins qu'une excellente églogue. On pourrait croire que c'était de la part

{{) Journal de Trévoux (mars 1745).

(2) Éloge de M. Hartsoèker.

(3) Ayant-propos en tête des Essais sur les éléments de Newton,

de Dubos un mauvais compliment, une allusion à de véritables églogues que Fontenelle avait composées, et qui sont de tous les genres où il s'est essayé celu^ où il a le moins réussi, car il man* quait absolument de naïveté et donnait trop d'esprit à ses bergers. Dubos aurait alors insinué malignement que Fontenelle, voulant cette fois composer un ouvrage de science, aurait fait une bonne églogue sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Cette intention satirique était très-probablement dans son esprit, mais Duboe n'en est pas moins fort sérieux quand il dit :

« Je ne crois pas qu'il soit de Fessence de^l'éi^logue de ne faira parler que des amoureux. Puisque les berflfera d'Egypte et d'Assyrie sont les premiers astronomes, pourquoi ce qui se trouve de plus facile et de plus curieux dans l'astronomie ne serait-il pas un sujet propre pour la poésie bucolique ? Nous avons vu des auteurs qui ont traité cette matière en forme d'églogue avec un succès auquel toute l'Europe a donné son applaudissement. Le premier livre de la Plura^ Uii du wumdeif traduite en tant de langues, est la meilleure églogue qu'on nous ait donnée depuis cinquante ans. Les descriptions et les images que font ses interlocuteurs, sont très«convenables au caractère de la poésie pastorale, et il y a plusieurs de ces images que Virgile aursit employées volontiers (1). i

A la bonne beure. Le premier Entretien^que l'abbé Dubos appelle Itpremier litre ^ pourra passer ainsi pour une très-belle églogue, mais à la condition encore qu'il soit bien entendu que Téglogue n a plus besoins de bergers ni de bergères, et qu'on est libre de les remplacer par des savants et des marquises.

Notons ici que la marquise qui figure dans les Entretiem sur la flmraliié iet mondes^ n'était pas une pei'sonne imaginaire. C'était M** de la Hésangère , bien connue de Fontenelle , et qui demeurait à Rouen, dans le temps même où il composait son ouvrage. 11 contait lui-même que lorsqu'il en fit la lecture à M** de la Mésangère, sa femme de chambre, qui était présente, reconnut sa maîtresse dès les premières pages, et même le parc de ton château. M"* de la Mésangère, qui était fort belle, ne voulait pas que le public la reconnût également. Elle demanda donc à Fontenelle de diminuer un peu la ressemblance, et l'auteur docile, de brune qu elle était, la fit blonde (2).

(I ) tU/lexions sw hpoéne et «nr ia peôUure»

(tj L'abM Tmblet, Mémoira sur M. de Fonteneile, In-i), Parit, 1759.

jésuite, ami de Fontenelle, répondait finement, en ces termes, à

détracteurs :

c Gela est-il moins vrai et moins solide, parce qu'il est beau, bril* lant, élégant et dit avec esprit?.... De quelque façon qu'on Fenvisa^e nous ne voyons pas qu'il doive être moins permis aux savants d'avoir de Fesprit, qu'aux gens d'esprit d'être savants. Et puis, chacun est ce qu'il est. Le public ne s'y trompe pas (1). •

Pour ce qui est d'avoir réuni dans un même livre la physique de Descartes et l'astronomie de Eopernik, il nous semble que Fontenelle est facile à défendre sur ce point. D'abord, il était partisan de Descartes, comme tout le monde Tétait en France, et même ailleurs, avant que le système de Newton fût connu. Mais Fontenelle n'était pas cartésien à outrance ; ir se plaignait, au contraire, de voir que les a maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scholastiques précédents l'avaient été d'Aristote d et qu'on n'eût fait dans ces écoles « que changer d'esclavage. » Et il concluait ainsi : « Il faut admirer Descartes toujours, et le suivrequelquefois (2). » Pour sapart,Foatenelle ne l'aurait pas suivi jusque dans ses tourbillons inclusivement ; mais cela devait-il l'empêcher de donner, dans un ouvrage destiné aux gens du monde, l'exposition claire et fidèle de deux grands systèmes qui faisaient alors l'entretien de tous les savants ? Restait, sans doute, le danger de les fausser l'un par l'autre en les rapprochant, ou de les rendre inintelligibles ; mais ce danger, nous venons de le dire, Fontenelle avait été assez habile pour l'éviter .

Voltaire, dans le catalogue des écrivains français du siècle de Louis XIV, qualifie les Entretiens sur la pluralité des mondes « d'ouvrage unique en son genre. » Il dit ailleurs, à propos de ce même écrit : « Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines pes sciences (3). »

Quant à l'abbé Dubos, qui a dit aussi son mot sur les mêmes Entretiens^ l'éloge qu'il en fait est assez singulier. Pour lui, les Entretiens sur la pluralité des mondes ne sont ni plus ni moins qu'une excellente églogue. On pourrait croire que c'était de la part

(i) Journal de Trévoux (mars 17i5).

(2) Éioge de M. HarUoèker,

(3) ÀTant-propos en tête des Essais sur les éléments de Newton.

de Dabo6 un mauvais compliment, une allusion à de véritables églogues que Fontenelle avait composées, et qui sont de tous les genres où il s'est essayé celu^ où il a le moins réussi, car il manquait absolument de naïveté et donnait trop d*esprit à ses bergers. Dubos aurait alors insinué malignement que Fontenelle, voulant œlte fois composer un ouvrage de science, aurait fait une bonne é^ogue sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Celte intention satirique était très-probablement dans son esprit, mais Dubos n'en est pas moins fort sérieux quand il dit :

€ Je ne crois pas qu'il soit de Tessence de J'é^logue de ne faird parier qae des amoureux. Puisque les berfifers d'Egypte et d'Assyrie sont les premiers astronomes, pourquoi ce qui se trouve de plus facile et de plus curieux dans l'astronomie ne serait-il pas un sujet propre pour la poésie bucolique ? Nous avons vu des auteurs qui ont traité cette matière en forme d'églogue avec un succès auquel toute r£arope a donué son applaudissement. Le premier livre de la Pluratiti du wumdti^ traduite en tant de langues, est la meilleure églogue qn'on nous ait donnée depuis cinquante ans. Les descriptions et les images que font ses interlocuteurs, sont très-convenables au caraotére de la poésie pastorale, et il y a plusieurs de ces images que Virgile aurait employées volontiers (1). i

A la bonne heure. Le premier Entretien^qne l'abbé Dubos appelle lepremier livre ^ pourra passer ainsi pour une très-belle églogue, mais à la condition encore qu'il soit bien entendu que l'églogue n a plus besoins de bergers ni de bergères, et qu'on est libre de les remplacer par des savants et des marquises.

Notons ici que la marquise qui figure dans les Entretien$ sur la pluralité des mondes^ n'était pas une personne imaginaire. C'était M** de la Mésangère , bien connue de Fontenelle , et qui demeurait à Rouen , dans le temps même où il composait son ouvrage. Il contait lui-même que lorsqu'il en fit la lecture à M** de la Mésangère, sa femme de chambre, qui était présente, reconnut sa maîtresse dès les premières pages, et même le parc de son château. M^* de la Mésangère, qui était fort belle, ne voulait pas que le public la reconnût également. Elle demanda donc à Fontenelle de diminuer un peu la ressemblance, et l'auteur docile, de brune qu'elle était, la fit blonde (2).

(I) tUflêxifmsswhpoétieei mr là peinture,

(È) L'abbé Tmbkt, Mémmrei sur M. de Fonteneile, In-lS, Paris, 1759.

Nous nous sommes arrêtés sur la Pluralité des numdei^ non» seulemeut parce que cet ouvrage a survécu presque seul de toute Tœuvre de FoQteaelle ; mais encore parce que c'est celui où l'auteur s'est donné pour la première fois tout entier au public. C'est là, quoi qu'en ait dit Bayle, où il faut aller le chercher : on y trouvera le Fontenelle complet, philosophe, littérateur et savant juste autant qu'il faut l'être pour bien comprendre la science et pour le mettre à la portôe du public profane. Le bel esprit se laisse peut-être encore un peu trop voir dans les Enîre^ tienSy mais il n'y paraît pas plus déplacé que les idées galantes, eu égard à la qualité des interlocuteurs.

C'est en 1686 que Fontenelle publia là Pluralité des mmdes^ il avait alors vingt-neuf ans. L'année suivante, il y ajoutait un tàLÏhme Entretien^ remportait, au concours de l'académie française, le prix de prose, dont le sujet était un Discours sur la patience^ et il donnait au public son Histoire des oracles^ l'ouvrage sinon le plus philosophique dans la grande acception du mot, du moins le plus hardi qu'il eût encore risqué, en raison de la matière qu'il traitait.

Fontenelle n'avait pas trouvé lui-même le sujet de ce livre, mais ce livre n'en était pas moins original, en ce sens qu'un sujet appartient à celui qui le traite le mieux.

Un médecin hollandais, Van-Dale, avait, quelques années auparavant, publié sous ce litre» De oraculis veterum Ethni-corum, un gros ouvrage très-savant, dans lequel il établissait, à grand renfort d'érudition, les preuves que les oracles anciens u'avaient pas cessé à la venue de Jésus-Christ, et n'étaient pas l'œuvre des démons, deux points contraires à ce qu'enseignaient les théologiens, protestants ou catholiques. Pour Van- Dale, les oracles sont l'œuvre de la fourberie des prêtres. Son livre tomba entre les mains de Fontenelle, qui le dégrossit, le remania de fond en comble, en changea toute l'économie, et l'appropriant au goût français, en fit une production d'une lecture fort agréable, mais qui toutefois est inférieure, même sous ce dernier rapport, à ses Entretiens sur la pluralité des mondes.

Ce livre n'en eut pas moins un succès éclatant, dû à son mérite intrinsèque, et aux louanges outrées, nous dirions maintenant aux réclames, des esprits forts.

Mais là était le danger. L'Histoire des oracles faisait soandale. A ce bruit, les théologiens s'éveillèrent, et ils allaient donner d'en

•eiDble. Heureuflenaent ils se divisèrent sur la question, et le bruit s'assoupit. Mais longtemps après, le fougueux Le Tellier, devenu confesseur du vieux Louis XIV» dénonça le livre ; et l'auteur se ▼it au moment d'avoir une méchante affaire. Heureusement, ce fut encore une fausse alerte.

Qui fît avorter cette tentative du jésuite tout-puissant? Nous allons trouver le mot de Ténigme chez Gondorcet, dans les premières lignes de VÊtoge du marqnis de Paulmy (d'Argenson) :

c Vers la fin du règUB de Louis XIV, M. d'Ârgenson, lieutenant de poliee» eut plus d'ane fois, dit Gondoroet» le courage de défendre les hommes que leurs lumières et leur franchise rendaient odieux aux gens qui disposaient alors de la conscience du monarque. Ils n'osaient ni offenser, ni attaquer un magistrat qui, instruit par sa place du ilétail de leurs intrigues, aurait pu les déshonorer ou les perdre; et il se servit de cette crainte pour leur arracher quelques victimes. 11. de Fontenelle fut le plus illustre; le Père Le Tellier voulait le punir d'avoir osé, dans VHûtoirê des Oracles, combattre l'opinion d'un )éauite. Une plaisanterie échappée à la jeunesse du philosophe et oubliée depuis vingt ans, servit à cacher le véritable motif de la persécution, et, sans le courage de M. d'Argenson« lui eût coûté la liberté, le repos, et peut-être la gloire que dans la suite il acquit par paisibles travaux. »

Ainsi Fontenelle dut son salut à ce que le lieutenant de police, fArgenson, fit taire les Jésuites. Voilà un petit détail aussi plaisant qu'instructif.

Nous venons de dire que les théologiens étaient divisés sur la doctrine établie à l'endroit des démons, dans VHistoire des oracleêt de Fontenelle. L'esprit philosophique, dont Fontenelle fut en France le premier organe, commençait donc à gagner un peu tout le monde. Ajoutons que Fauteur trouva, non pas tout à fait des apologistes, mais des défenseurs officieux, parmi les Jésuites eux-mâmes. Les amis qu'il avait conservés dans la compagnie de Jésus, plaidèrent, ou firent plaider les circonstances atténuantes, dans le Journal de Trévoux. Fort de cette protection, Fontenelle avait pu se débarrasser d'une façon assez gaillarde d'un certain Baltus, jésuite de Strasbourg, qui le harcelait sans cesse, comme s'il eût espéré, en multipliant les attaques, se faire un nom aux dépens du repos de notre philosophe.

• ff Je ne répondrai point, dit Fontenelle, au Jésuite de Strasbourg, quoi* que je ne eroie pas l'entreprise impossible ; mais V Histoire de i'aeodèmiê

des sciences me donne trop d'occupation et tourne toutes mes études sur des matières différentes de celles-là. Ce serait plutôt à M. Van- Dale à répondre qu'à moi; je ne suis que son interprète, et il est mon garant. Enfin, je n'ai point du tout l'humeur polémique, et toutes les querelles me déplaisent. J'aime mieux que le diable ait été prophète, puisque le Père jésuite le veut, et qu'il croit cela plus orthodoxe. >

Van-Dale eût été moins plaisant, mais aussi moins coulant que Fontanelle, à qui, d'ailleurs, il était en droit de reprocher de n'avoir pas été l'interprète bien fidèle de toutes les hardiesses de son livre. C'est ce qu'il ne manqua pas, d'ailleurs, de faire, quand il fut informé de tout le bruit qu'occasionnait en France l'Histoire des oracles. Yan-Dale, en effet, avait complètement éliminé les démons, tandis que Fontenelle, par modération, et comme s'il eût voulu Êdre la part des théologiens, leur avait laissé une petite place. Dans tous les antres où se rendaient les oracles de l'antiquité, il avait bien caché des prêtres imposteurs, à la place des démons ; mais il avait réservé à ceux-ci le département de la magie. Dans une lettre à un de ses amis, publiée dans le Journal de Bayky Van-Dale s'exprime ainsi sur la prudence de Fontenelle :

c... Ce savant et galant homme me pardonnera si je dis qu'il a oublié des choses importantes, et qui pourraient être plus décisives et moins ennuyeuses que d'autres, dont il a fait emploi dans son ouvrage. C'est peut-être un malheur pour la cause qu'il soutient avec moi, qu'il ne soit pas dans un pays de liberté ; car je ne puis imputer à une autre raison le silence qu'il a gardé, ou les déguisements qu'il a pris. >

Après le triple succès des Dialogues des morts, des Entretiens sur la pluralité des mondes et de l'Histoire des oracles^ tous livres composés à Rouen, Fontenelle crut qu'il pouvait désormais quitter cette ville, et venir s'établir dans la capitale. Une place étant vacante à Tacadémie française, il posa sa candidature; mais il se vit repoussé, malgré ses titres, par une cabale, à la tête de laquelle marchaient Racine et Boileau.

Ce ne fut qu'en 1691 qu'il fut admis enfin dans la docte compagnie, mais non sans avoir essuyé encore trois autres échecs. C'est oe qu'il se plaisait à raconter plus tard, aux candidats malheureux qui s'affligeaient d'avoir été refusés une ou» .deux fois, (c Mais, ajoutait-il, je n'en ai jamais consolé aucun. »

« Je n'en suis pas surpris, lui dit, un jour, son ami, Tabbé Trublet. On sait bien pourquoi vous aviez été refusé , et les lettres de MM. Despréaux et Racine ont achevé d'en instruire le public. Auprès d'eux, le neveu des Corneille était un péché originel, et l'associé des Perrault un énorme péché actuel, dont je vois même que vous ne vous repentes point encore. C'est vous qui aviez gâté M. de la Motte. Aussi Despréaux, qui l'estimait, disait de lui : « C'est dommage qu'il ait été s'encanailler de Fontenelle. »

« Et Fontenelle de rire, ou plutôt de sourire, car il avouait n'avoir jamais ri, ni pleuré, ajoute l'abbé Trublet. Seulement il souriait souvent et naturellement (1). »

Le nom de Perrault que nous venons de prononcer, annonce que la fameuse querelle sur les Anciens et les Modernes a déjà commencé. Charles Perrault, qu'il ne faut pas confondre avec son frère Claude Perrault, le médecin devenu architecte, que Boileau, du reste, n'a pas épargné non plus dans ses vers, fut, en effet, le premier instigateur et le chef de la sédition littéraire qui éclata, vers la fin du xvii* siècle, contre les ouvrages de Tantiquité.

Charles Perrault était un écrivain d'un esprit original, doué d'heureuses qualités de style, qu'U avait compromises en s'adonnant trop longtemps au genre burlesque. Très-bien vu de Colberl, il avait beaucoup contribué à faire installer l'académie française au nouveau Louvre , construit sur les dessins de son frère ; et de plus, il avait eu une grande part à la fondation des académies des sciences, des inscriptions et belleslettres et des beaux-arts. Il était membre de l'académie des inscriptions, et l'académie française l'avait également admis dans son sein, Don-seulement par reconnaissance, mais pour des titres littéraires plus sérieux, à coup sûr, que ceux de la grande moitié des académiciens à cette époque. Beaucoup plus âgé que Fontenelle, il était depuis longtemps un des quarante, quand celui-ci entra à l'académie en 1691, et il y avait alors cinq ans que le premier Tolume de son Parallèle des andene el de$ modernes était publié, le quatrième et dernier volume n'ayant paru qu'en 1696. C'était donc tout justement au milieu du cours de cette publication que Fontenelle arrivait à l'académie, et alors qu'il était bien connu

(1) L'abbé Trublet, Mémoirtt iwrM.de FonteneOe, la-13, Paris 1759, p. 40.

de tout le monde qu'il avait pris parti pour Perrault. Il ne pouvait donc pas compter sur la voix de Boileau, qui, en effet, la lui refusa, et travailla avec une sorte d'acharnement contre son élection.

Fontenelle, cependant» avait porté dans cette dispute l'esprit de douceur et de modération qu'il montrait partout. Il n'aurait pas, avec Perrault, placé Homère au-dessous de Scudéry. Ce n'était pas même un combattant, si jamais on a pu employer ce terme en parlant de Fontanelle, qui put être comparé à la Motte, et c'était bien à tort que Boileau lui imputait de l'agir débauché. Luimême dit un jour, en souriant, à son ami Trublet : « Je n'ai jamais été aussi partisan de M. Perrault que certaines gens auraient voulu le persuader ; je n'ai jamais été aussi loin que lui. Aussi Tabbé Bignon me dit-il un jour que fêtais le patriareke d^una $ecU dani je n' étais poi^ »

Fontenelle, en effet, n'avait pas pour décrier les anciens, la grande raison qui suffisait pour motiver et pour excuser, jusqu'à un certain point, les fureurs des simples soldats de Tarmée où il se trouvait engagé. Il savait le latin, le grec et l'espagnol. Mais s'il comprenait les anciens, il ne leur empruntait rien, et on peut dire, en général, que c'était l'écrivain le moins porté à imiter les autres. Il avait fait, chez les Jésuites, d'assez bons vers latins pour qu'on ne pût le soupçonner de refuser son admiration à Virgile ; mais il n'entendait pas que cette admiration pour les anciens fût exclusive, sans restriction aucune, et tournât au fétichisme. C'était là, au fond, toute la question ; les folies qui furent dites de part et d'autre, le débat se prolongeant, ont bien pu l'offuaquer, mais ne l'ont pas fait disparaître. Elle s'est ranimée avec une égale violence, cent quarante ans après, c'estrà-dire vers 1830, entre les classiques et les romantiques.

Ne pas admettre que toutes les formes possibles du beau aient été trouvées par deux peuples de l'antiquité ; ne pas souffrir qu'on se serve perpétuellement des cheb-d'œuvre grecs et latins, comme d'autant de massues pour écraser etaplatir les plus beaux ouvrages des Français» des Italiens, des Anglais et autres, telle était la prétention des écrivains qui s'engageaient sous la baunière de Charles Perrault contre Boileau, Bacine, La Bruyère et Dacier. Si l'on trouve Fontenelle dans la mêlée, on peut croire, d'après son aveu même, que ce n'était pas la passion qui l'y avait jeté ; c'était

FONTENELLB 175

plalài 80a esprit philosophique. Il avait reconnu combien une admiration aveugle et passionnée pour les travaux scientifiques des anciens, avait nui pendant longtemps aux progrès de la philosophie ches les modernes, ei il lui répugnait de croire que dans les sciences, pas plus que dans les lettres, il n'y eût plus rien à iJDJiover*

Pour ce qui regarde Fontenelle, nous adoptons pleinement ropinion de Sainte-Beuve, qui s'exprime ainsi, à propos de la AMdUftm 9ur hs onctetia ei les medsmas.

tFontenelle, dit Sainte-Beuve, a raison sur presque tous les points, sur le chapitre de la poésie et de l'éloquence, surtout de la poésie, qu'il ne sait pas, et qu'il croit posséder et pratiquer* Totatement déaoé de la forme poétique idéale supérieure, et de cette richesse des MDS qui en est d'ordinaire l'accompagnement et Torgane, il parle de la poésie à toute occasion comme ferait son ami La Motte, c'est-à-dire, comme on aveugle des couleurs. Il ne devine pas qu'il a pu y avoir autrefois, à un certain &ge du monde, sous un certain climat, et dans des conditions de nature et de société qui ne se retrouveront plus, nue race heureuse, qui s'est épanouie dans sa fleur, et que nous pouvons, nous autres modernes, surpasser en tout, excepté en le premier développement délicat, en ce premier charme divin. Fontenelle n'entendait rien à la Grèce. Il y a en toute chose un souille printanier et sacré qu'il ne sent pas. Hors de là, il est dans le vrai et il a l'œil dans l'avenir.

€ La nature, dit-il, qui a entre les mains une certaine pâte qui fst toujours la même, qu'elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les hommes, les animaux, les plantes. » Et il en conclut, poursuit M. Sainte-Beuve, que, puisqu'elle n'a point brisé son moule, il n'y a aucune raison pour qu'il n'en sorte pas d'iiiustres modernes aussi grands à leur manière que les anciens. La question littéraire se trouvait ainsi réduite, au grand scandale des énidita, à une question de physique et d'histoire naturelle. Fontanelle comprend avec son esprit tout ce qui peut être, quand même il ne le sentirait pas. On sourit de le voir plaider contre les partisans idolâtres des curieux en faveur de ces puissantes organisations modernes qui sont si peu semblables à la sienne; il plaide pour Molière en le sachant, et pour Shakespeare sans le savoir. 11 suppose avee tranquillité des choses extraordinaires, et qui pourront bien arriver un jour. • Noos serons un jour des anciens nous-mêmes, leaarqne-t-il, et il fkat espérer qu'en vertu de la même superstition que nous avons à l'égard des antres, on noos admirera avee excès dans les siècles à venir : Dieu sait avec quel mépris on traitera, en comparaison de nous, les beaux esprits de ce tempe-là, qui poonoa bien élie des Américains (i). •

0) C$m$mm dm ÊMêdi, t. UI, > édit p., 300-332^ In-iS, Parli, 1S40.

Pour justifier ce qui vient d'être si bien dit sur cette absence complète du sens poétique chez Fontenelle, il nous reste à donner quelques échantillons de ses jugements sur les poètes de l'antiquité. On verra combien, dans cette matière, il y a loin de comprendre à sentir. Eschyle lui parait une espèce de « fou, » qui avait l'imagination vive et mal réglée. Euripide « ne connaît point du tout l'intrigue » et les jeux de théâtre sont rares dans ses pièces, c Voyez, dit Fontenelle, comme dans Alceste^ Hercule, arrivant chez Admète, se met aussitôt à faire bonne chère. Cette description est si burlesque, qu'on dirait d'un crocheteur qui est de confrérie. » Il maltraite un peu moins Aristophane : il le déclare c plaisant » et lui trouve <c de fort bonnes choses, > Si la plupart de ses pièces sont (c sans art, » s*il n'y a ni nœud, ni dénoùment, c'est que la comédie était alors imparfaite, ce On voit bien, dit-il, par ces ébauches informes, qu'elle ne fait que de naître en Grèce. » Quant à Théocrite, il le trouve d'une grossièreté repoussante : <c Les discours qu'il prête à ses personnages sentent trop la campagne; ce sont là de vrais paysans et non pas des bergers d'églogue... Ces bergers sont trop bergers, d Qu'on juge, d'après cette poétique, de ce que peuvent être les PastO' raies de Fontenelle !

Notre auteur a fait aussi imprimer des comédies, dont quelques-unes ont été représentées. Toutes sont au-dessous du médiocre : tant il est vrai que l'esprit, au théâtre, n'est pas le comique, et qu'il ne le sera jamais I

Mais ce qui est plus grave que d'avoir fait des comédies froides, c'est d'avoir érigé cette froideur en système. Voici comment Fontenelle s'exprimait dans sa Réponse à Destouches^ le jour où il reçut ce poète à l'académie française.

c La plus difficile espèce de comique, est celle qui n'est comique que pour la raison, qui ne cherche point à exciter bassement un rire immodéré dans une multitude grossière, mais qui élève cette multitude, presque malgré elle-môme, à rire finement et avec esprit. * Mais ajoute-t-il, Tâme ne serait-elle point plus susceptible des agitations violentes que des mouvements doux? Ne serait-il point plus aisé de la transporter hors de son assiette naturelle, que de l'amuser avec plaisir en l'y laissant ; de l'enchanter par des objets nouveaux et revêtus de merveilleux, que de lui rendre nouveaux des objets familiers?!

Comme ceci ne s'appliquait pas au théâtre de Destouches, c^est bien, par un retour sur lui-même, que Fontenelle voulait ainsi la comédie sans passion, sans gaieté, sans mouvement, en un mot, sans effet.

Quoique Fontenelle ne fût pas né poète, il versifiait aussi bien que le premier venu, que son ami La Motte, par exemple ; et pourvu que le morceau ne fût pas de longue haleine, il ne s'en tirait pas mal. C'est ainsi qu'il fit plusieurs petites pièces satiri* quel fort bien réussies.

Boileau avait asses souvent maltraité Fontenelle pour mériter que ce dernier fit contre lui sa meilleure épigramme. A l'occasion de VOdê mr la prUe de Namur et de la Saiir$ $ur U$ Femmes^ deux pièces dans lesquelles Boileau était presque descendu au dernier, lang comme poète, Fontenelle lança contre lui les traits suivants :

Quand Despréaux fut sifflé sur son ode,

Les partisans criaient dans tout Paris :

IHurdon, messieurs, le pauvret s'est mépris.

Plus ne louera, ce n'est pas sa méthode.

Il va draper le sexe féminin,

A son grand nom vous verrez s'il déroge.

n a paru, cet ouvrage malin ;

Pis ne vaudrait, quand ce serait filogel

Nous venons de tracer le portrait de Fontenelle, bel esprit et «crivain. Nous avons maintenant à considérer notre personnage par son autre cûté, le côté du savant.

El d*abord, disons comment ie neveu des deux Corneille fut CDodoit à délaisser les belles-lettres proprement dites, pour l'adonner aux sciences ou à leur littérature.

En 1697, Fontenelle, déjà depuis six ans membre de Tacadémie française, entra à l'académie des sciences, et au bout de deux ans (1699), lors de la réorganisation de l'académie des sciences, il fut nommé secrétaire perpétuel de cette compagnie. Deux ans plus tard (1701), il fut admis à l'académie des inscriptions et beUea*lettres. Les titres de noblesse académique, les seuls qu'il eût ambitionnés, lui étaient conférés, on le voit, avec profusion, et pour ainsi dire, coup sur coup.

Il prit peu de part aux travaux de l'académie des inscriptions. Au boat de quatre ans, il demanda et obtint la vétérance, et s'abstint scrupuleusement de paraître aux séances oii il y avait des élections. Mais il n'en fut pas de même des deux autres acadé* mies, entre lesquelles il partagea désormais son temps et ses travaux. L'académie des sciences, en raison de sa positicm de secrétaire perpétuel, efx réclamait naturellement la plus forte part. Cette place demandait, outre un travail immense, une certaine abnégation, puisque celui qui l'occupait devait s'employer tout entier à faire valoir les travaux de ses confrères.

Avant d'entrer à Tacadémie des sciences, on peut dire que Foatenelle n'était guère connu du public que par des œuvres littéraires. A la vérité la plus éminente de toutes (les Entretiens êur te pluraliié des mondes) pouvait passer pour un petit traité de physique et de mathématiques. C'était là un titre scientifique bien sufiisant pour le temps et pour les collègues à la tête desquels Fontenelle se trouvait placé ; mais ce n'était pas un titre véritablement scientifique, tel qu'on l'aurait pu exiger d'un secrétaire perpétuel de l'académie des sciences de Paris. Il fallut attendre près de trente ans pour que Fontenelle se créât, après coup, le titre justificatif de sa position. Il se mit en r^le sous ce rapport, en publiant en 1727, sa Géométrie de IHnfini^ qui est une sorte d'introduction au calcul infinitésimal, que Newton et Leibniz avaient créé, mais qui alors était fort peu compris des plus savants géomètres. C'est ce que Fontenelle exprima avec assez de sans-façon, en présentant cet ouvrage aa fils du Régent : «c Monseigneur, lui dit-il, voilà un livre que huit hommes seulement en Europe sont en état de comprendie, et l'auteur n'est pas de ces huit-là. »

On raconte, en eiFet, que lorsque Fontenelle composait cet o«vrage de mathématiques transcendantes, s^il hii arrivait de suspendre son travail pendant quelques jours, il avait toutes les peines du monde à comprendre ce qu'il avait écrit précédemment Ses paroles au fils du Régent n'étaient sans doute que l'expreasion de la vérité. Seulement il faut croire, pour son hoimeur de savant, que Fontenelle, pendant qu'il écrivait ce discoui^, était en état de le comprendre, mais qu'il avait ensuite oublié ce qu'il avait appris avec tant de peine.

Parmi les titres purement scientifiques de Fontenelle, il faut

go— tpter la préface qu'il rédigea pour l'ouvrage du marquis de THApital sur les infiniment petits, qui traitait également du calcul itésimal, inventé par Newton et Leibniz. Ce morceau fut à une époque où les savants qui écrivaient sur de pareilles matières, ne savaient être ni élégants, ni clairs.

>ioas ne priverons pas nos lecteurs d'une jolie anecdote que Tahbé Trublet nous raconte au sujet de cette préface.

Pontenelle y avait beaucoup loué Pascal et les anciens géomètres, qui, pourtant, n'avaient pas eu le secours de la nouvelle analyse.

€ IL RoUin qui tut cette préface, nous dit Trublet, lorsqu'il voulut dire qoekfue chose sur la géométrie à kt un de son Histoire aneiemM, et qui io ignorait le véritable auteur, fut enchanté des louanges données aux anciens et à Pascal, et depuis il se plaisait à opposer, sur les pfemiers, l'autorité du marquis de rUépital à celle de M. de Fonleoslle, qu'il croyait dans des sentiments bien différents. On en parla Umt à M. de Fontenelle, qu'il désira de se trouver avec M. RoUin. D s'y trouva, le mit sur les Anciens et sur la Préface, le laissa s'en prévaloir et la lui objecter, et lui révéla enfin que c'était lui qui l'avait Caite. M. RoUin fut un peu honteux, offrit à Dieu cette petite humiliation, fit réparation d'honneur à M. de Fontenelle, et le de la manière dont il avait parlé de Pascal (1). »

Bn résumé, ce ft.t Tesprit philosophique de Fontenelle qui le dMgna, plutôt que ses talents dans les sciences pures, pour les fonctions de secrétaire perpétuel de Tacadémie des sciences de Paris.

Jusqu'à la réorganisation, ou plutôt, jusqu'au nouvel établissement de cette académie, il avait suffi d'écrire en latin, comme opla se iûsait partout, l'histoire de ses travaux ; mais le xviii* siècle allait s'ouvrir, siècle où un public plus nombreux qu'auparavant, l'intéressait au progrès des sciences. L'académie ne pouvait plus mettre entre elle et ce nouveau public le voile épais d'une langue morte et ignorée de Timmense majorité de ceux qui aspiraient à l'instruire.

« Fontanelle, dit Sainte-Beuve, est le premier secrétaire perpHosl de l'acadéaie des sciences qui eût écrit en français : son prérlèoiMeiir» Du Hamsl, écrivait encore en latin. Fontenelle fut donc novateur et innovateur dans ce mode d'exposition élégante et demi- Son travail se composa de deux parties : les Extraits et

(l> It^ki, itémoirtiim'M.de FotUmOi, HhêiTJ», to-il.

analyses des travaux académiques, et les Éloges des académiciens. Dans les extraits, il s'attache, avant tout, à éclairer et à démêler ce qu'il expose : il avait pour principe que, dans les sciences, la certitude elle-même des résultats ne dispense point de la clarté, et que la raison commune a droit à tout instant d'intervenir et de demander compte, autant qu'il est possible, de ce que les méthodes particulières lui dérobent. Dans les éloges des académiciens, Il sut garder de son ancienne manière quelque chose de perpétuellement ingénieux et fin; mais son amour de l'exactitude y introduisit de plus en plus la simplicité. La simplicité de Fontenelle, comme vous le pensez, est d'nne forme qui ne la laisse pas ressembler à celle des autres (1). >

Quand il fut nommé secrétaire perpétuel de l'académie des sciences de Paris, Fontenelle, sans âtre un savant profond^ ni en géométrie, ni en aucune autre science, était, sans contredit, rhomme le plus capable de toute Tacadémie, de remplir ces fonctions si lourdes et en môme temps si délicates. Il alla bien au delà de ce qu'on attendait de lui. Il écrivit d'abord VHigioire de V académie des sciences^ depuis 1666, date de sa première fondation, jusqu'en 1699, année où il avait été nommé secrétaire perpétuel. Et pendant la durée de ce labeur immense et rétrospectif, il prononça les Éloges de tous les savants qui avaient appartenu à cette comprgnie.

Voilà ce que fit Fontenelle pendant quarante-deux ans, car ce fut seulement après ce laps de temps qu'il obtint la permission d'abandonner ses fonctions. Existe-t-il une autre vie littéraire ou scientifique aussi remplie que celle-là? On sait que Fontenelle vécut tout un siècle, et comme il avait débuté de bonne heure dans les lettres, il eut la fortune, peut-être unique, d'écrire pendant quatre-vingts ans, et de jouir, on peut le dire, de quatre-vingts ans de célébrité !

Le recueil des Éloges de Fontenelle forme un livre qui était non-seulement sans précédent dans aucun pays, mais qui est encore aujourd'hui un des meilleurs de notre langue. S'il n'est pas lu autant qu'il devrait l'être, si même il n'est consulté aujourd'hui que par les savants et les curieux, cela tient à une cause que Voltaire a très-judicieusement marquée en parlant de l'HUtoire de V académie des sciences, car les Éloges sont un peu dans le cas de VHistoire.

(1) Caiiteriet du LwuK, t. III, page 333.

PONTENELLE 181

c Cette histoire de l'académie des sciences serait, dit Voltaire, aussi utile qu'elle est bien faite, si l'auteur avait eu à rendre compte de ▼éritôs découvertes; mais il fallait qu'il ezpliqu&t des opinions combattues les unes par les autres, et dont la plupart sont détruites. •

Les Éhgês^ ayant commencé avec le renouvellement de racadémie, neuf ans après, c'est-à-dire en 1708, Fontenelle en avait déjà prononcé douze. On les détacha de V Histoire de Vaco' àêmie in sctMcet, dont ils faisaient partie, pour les publier séparément» en un petit volume, qui eut pour titre : Histoire du renmsteUemmU de F académie des sciences en 1699, avec les Éloges iâferjfiiet des académiciens morts depuis ce temps-là et un Discamrs préliminaire sur Vutiliié des mathématiques et delà physique.

Les douse noms qui se trouvent réunis dans ce premier recueil des Éloges de Fontenelle, sont ceux de Bourdelin, de Tauvry, de Tuillier, de Viviani, du marquis de l'Hospital, de Jacques Bernoaillif d'Âmontons, de du Hamel, de Régis, du maréchal de Vanban, de Tabbô Gallois et de Dodart. Le Discours préliminaire n'est antre qu'une préface écrite en 1 699 pour V Histoire de Facaiémiê^ el dont Garât a dit, dans son Éloge de Fontenelle :

■ Cette préfixe de Histoire de Voeadèmie, qui n'a qu'un petit nombre de pages, a mérité d'être mise au rang des meilleurs ouvrages du siècle : c'est le coup d'oeil le plus ferme et le plus vaste qu'on ait jeté sur les connsissanoes humaines depuis Bacon, et avant la préface de l'^ar. »

En 1717, parut un second volume à'Éloges^ contenant dix-sept notioes : celles de Toumefort, de Tschimaus, de Poupart, de Chasftllfls» de Guglielmini, de Carré, de Bourdelin fils, de Berger, de Cassini, de Blondin, de Poli, de Morin, de Lémery, de Hom** Lerg, de Malebranche, de Sauveur et de Parent.

Uo troisième volume parut cinq ans après, en 1722, contenant onae Éloges : ceux de Leibniz, d'Ozanam, de La Hire, de La Paye, de Fagon, de l'abbé de Louvoie, deMontmort, de Rolle, de Renan, du marquis de Dangeau et de Des Billettes.

Les autres volumes suivirent, et aux quarante Éloges déjà mentionnés, ils en ajoutèrent vingt-neuf autres : ceux de d'Ârgenson, de Couplet, de Méry, de Yarignon, du czar Pierre, de Littre, do Hartsœker, de Delisle, de Malézieu, de Newton, du P. Reyneau, du nuréchai de Tallard, du P. Sébastien Truchet, carme, de

Bianchini, de Maraldi, de Valincourt, de Du Vemey, de Marsi^H, de Geoffroy, de Ruysch, du président de Maisons, de Chirac, du chevalier de Louville, de Lagny, de Bessons, de Saurin, de Boërhaave, de Manfredi et de Du Fay. — Ainsi Fontenelle prononça soixante-neuf Éhgei,

Ces Éloges^ nous déclare-t-il dans celui de Malebranche, « ne sont qu'historiques, c'est-à-dire vrais. »

c Le titre ô*Éloge$ n*est pas trop juste, dit^il, dans la préface da cond volume; celui de Vies l'eût été davantage; car ce ne sont proprement que des Vies, telles qu'on les aurait écrites en rendant sim— plement justice. J'en puis garantir la vérité au public. J*ai an par moi-môme un assez grand nombre des faits que je rapporte. J'ai tiré les autres des livres de ceux dont je parle^ même de livres faits contre eux, ou de mémoires fournis par les personnes les mieux instruites. Je n'ai pas eu la liberté, et encore moins le dessein, de faire des portraits à plaisir de gens dont la mémoire était si récente. Si cependant on trouvait qu'ils n'eussent pas été assez loués, je n'en serais ni surpris, ni fâché. 1

Trouver la philosophie, ou, comme on disait du temps de Fontenelle, la métaphysique d'une science, c'est l'agrandir. Nul ne le comprenait mieux que Fontenelle, et en cela il se rapprochait de Descs^rtes. Il fait remarquer que ce dernier loue dans Désargues, un grand géomètre de son temps, dont nous avons donné la biographie dans le volume précédent de ee recueil, quelques vues nouvelles sur la métaphysique de la géométrie, puis il syoute :

c La façon dont il commence son raisonnement est d'autant plus belle qu'elle est plus générale, et semble être prise de ee que j'ai coutume de nommer la métaphysique de la géométrie. »

Fontenelle, tout en apercevant la philosophie des sciences et leur lien métaphysique, trouva encore le moyen, ce qui n'était arrivé jusque-là a aucun savant, de leur faire parler la langue vulgaire. C'est ce qui rendit son influence si grande daos le XVIII* siàcle.

c FontenellOt dit Guvier, par la maniôre claire, lucide, dont il exposait les travaux de l'académie, concourut à répandre le goût des sciences plus peut-être qu'aucun de ceux qui en traitèrent de son temps. »

FONTENELLB 183

Lorsque du Hamel, le prédécesseur de Fontenelle, dans le secrétariat de racadémie des sciences, avait été averti par Tâge ci les infirmités, de la nécessité de prendre sa retraite, il l'avait demandée au chancelier de France, M. de Pontchartrain, qui la loi avait accordée, et qui avait agréé Fontenelle à sa place. En 1737, Fontanelle, âgé de quatre-vingts ans, jugea que son tour était venu de demander paiement un successeur; mais il ne rencontra pas chez le cardinal Fleury les mêmes dispositions que du Hamel avait trouvées chez M. de Pontchartrain.

tll y ajustement sept ans, écrivait-il au cardinal ministre, que fobtins de Votre Ëminence son agrément pour abdiquer la seule dignité que j'aie en ce monde, celle de secrétaire de l'académie des tcieDees. Je me rendis cependant aux instances que plusieurs de ces mettieurs me firent pour demeurer, quoiqu'il y entrât peut-être du compliment. Sept années de plus fortifient beaucoup les raisons que favâis en ee temps^là, et il s'en faut bien que tout le monde ait une t^te à ne se démentir jamais. Quelque différence qu'il y ait eotro la France et racadéniie, je vous renouvelle très-humblement ma prière f t sois avec un profond respect... >

Mais le cardinal Fleury, qui avait soixante-seize ans, n'entendait pas qu'on se trouvât vieux à quatre-vingts. Il combina donc une réponse qui ne disait ni oui ni non, et qui laissait les choeeB à leur état. Ce ne fut que trois ans après, et sur de nou vellei instances de Fontenelle, qu'il voulut bien lui rendre sa liberté, non sans quelques réserves, par un billet qui commence

c Vous n'êtes qu'un paresseux et un libertin; mais il faut de Tin* dulgsnoe pour ces sortes de caractères... •

Fontenelle était le doyen, et il s'appelait lui-même le Nestor des trob académies. Dans un discours qu'il prononça, comme directeur de l'académie française, à l'ouverture de l'assemblée publique du 25 août 1 74 1 , il s'exprimait ainsi :

« Un demi-siècle passé parmi vous m'a fait un mérite; mais, je l'avouerai, messieurs, je me flatta d'en avouer encore un antre, et plus oonsidérable, et qui vous a plus touchés, c'est mon attachement potur cette Compagnie, d'autant plus grand que j'ai eu plus de temps poQr la bien connaître. Je dira! plus; ceux qui la composent présen- ^«Beat, je Iss ai vus tous entrer ici, toub naître dans ce monde litt^

raire, et il n'y en a absolument aucun à la naissance de qui je n*aie contribué. Il m'est permis d'avoir pour tous une espèce d'amour paternel, pareil cependant à celui d'un père qui se verrait des enfants fort élevés au-dessus de lui» et qui n'aurait guère d'autre gloire que celle qu'il tirerait d'eux. Les trois âges d'hommes que Newton avait vus, je les ai presque vus aussi dans cette académie, qui s'est renouvelée plus de deux fois sous mes yeux... >

Fontanelle, Iorsqu*il prononçait ce discours, était dans sa quatre-vingt-cinquième année, et il fut, dit-on, pathétique pour la première fois de sa vie. C'est qu'il s'attendrissait réellement, non au bruit de ses paroles, mais au sentiment des choses qu'il disait.

On a souvent parlé de l'indifférence de Fontenelle, et de son insensibilité, devenue presque proverbiale. Le trait suivant a été cité comme une preuve de son égoïsme.

Depuis vingt ans, il vivait chez son neveu à la mode de Bretagne, M. d'Aube. Ce M. d'Aube est le même qu'ont immortalisé les vers de Rulhières :

Avez-vous, par hasard, connu feu M. d'Aube Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l'aube?

Fontenelle partageait la table de son parent, comme il habitait sa maison. Or, M. d'Aube n'aimait les asperges qu'à la sauce, et Fontenelle ne les aimait qu'à l'huile. Pour contenter l'un et l'autre goût, on accommodait la moitié des asperges à l'huile et l'autre moitié à la sauce. Il y avait justement des asperges pour le déjeuner, et ordre avait été donné de les accommoder aux deux façons, selon l'usage, lorsque le malheureux M. d'Aube, saisi d'un mal subit, tombe sur un fauteuil, frappé d'apoplexie. Fontenelle porta secours à son neveu ; mais ce ne fut là que son second mouvement. Le premier mouvement avait été de courir à la porte, et de crier d'une voix vibrante, à la cuisinière : a Toutes les asperges à l'huile ! »

En effet, le bon M. d'Aube ne mangea plus, à partir de cejour^ d'asperges à la sauce ni à l'huile. Il mourut entre les bras de Fontenelle. Mais quel égoïsme ne suppose pas une telle saillie I

Fontenelle n'était pas tendre de sa nature, et il ne se laissai! pas facilement gagner à l'émotion. Mais il y a des situations qui sont plus fortes que les natures les plus résistantes. Fontenelle qui disait et se vantait presque de n'avoir jamais ni ri ni pleuré^

pleoni un jour, ce gui prouva que cet homme de marbre avait un ocrar, en dépit des affirmations contraires de ses amis

Fontenelle avait laissé à Rouen un camarade d'enfance, nommé Bmnel. C'était un de ces amis de collège à qui Ton prête de l'argent et que Ton n'en aime pas moins pour cela. Donc un jour, l'ami Bmnel écrit, de Rouen, à l'ami Fontenelle, à Paris, ces simples mots : < Vous avez mille écus, envoyez-les-moi! i Et Fontenelle de répondre : « Lorsque j'ai reçu votre lettre, j'allais placer mes mille écus, et je ne retrouverai pas aisément une si lielle occasion ; voyez donc ce que je dois faire. > Toute la réponse de Branel fut : c Envoyez-moi vos mille écus 1 d

Fontenelle sut un gré infini à son ami de ce laconisme et de cette confiance assurée dans son amitié. Il envoya les mille écus. Or, en 1711, ce Brunel mourut. On vit alors Fontenelle verser de véritables larmes. Longtemps après, il était encore inconsolable de cette perte, et on lui a souvent entendu dire : « Sans cette mort, le reste^de ma vie eût tourné autrement. »

11 est évident que Fontenelle n'est plus ici l'homme dont la marquise de Lambert, une de ses amies, traçait le portrait suivant :

« Kol sentiment ne lai est nécessaire; il est libre et dégagé, aussi ne s'nnit-on qu'à son esprit et on échappe k son cœur. Il ne demande aux femmes que le mérite de la figure; dès que vous plaisez à ses yeux cela snllit, et tout autre mérite est perdu, i

Qu'est-ce que la marquise de Lambert voulait donc que Fontenelle lui demandât de plusT

M*« Geoflrin décrit peut-être mieux le philosophe en deux Kgnes : « Fontenelle porte dans la société tout ce qu'on peut y porter, excepté ce degré d'intérêt qui rend malheureux. » Ailleurs, M"* Geoffirin donne à Fontenelle un cœur bon, mais trèspsuressenz. Elle nous raconte comment elle s'y prenait pour stimuler et tirer de notre philosophe, qui était riche, quelque bonne iomme pour un artiste ou un homme de lettres malheureux.

Tout cela prouve» comme dit Montaigne, « que l'homme est ondoyant et divers » et que les femmes ne connaissaient peut-être pas bien Fontanelle.

Les portraits que les hommes nous ont laissés de lui, semitleot approcher davantage do la ressemblance. Il résulte de leurs

186 SAVANTS DU DIX-HUITlfiME SIÈCLE

témoignages qu'il aimait ses aises, ne goûtait bien que les émotiens douces, et restait volontiers là oii il se trouvait. « Le sage tient peu de place, disait-il, et en change peu. »

C'est ce qu'il fit. Après la mort de son oocle, Thomas Corneille, il était allé loger au Palais-Royal, où le Régent, qui Testimail beaucoup, lui avait donné un appartement. Il y demeura jusqu'à la mort de ce prince, et môme un peu au delà. On lé voit ensuite établi chez un avocat de ses amis, qui le garde jusqu'à sa mort (la mort de Tavocat, bien entendu). Forcé de trouver une autre demeure, car il n'en changeait jamais volontairement, FonteneUe fut recueilli, comme nous l'avons dit {dus haut, par son neveu à la mode de Bretagne, par M. d'Aube.

A la mort de M. d'Aube, autre déménagement forcé de Fonte' nelle. Mais, cette fois', le philosophe n'eut pas à beaucoup déranger ses habitudes. La sœur de M. d'Aube, M'*' de Montigny, vint le remplacer auprès de FonteneUe.

Notre vieux philosophe avait, en effet, besoin de soins. Il n*avait jamais eu de maladie, mais il lui survint des accès de goutte. Il devint sourd. A la surdité se joignit l'affaiblissement de la vue. Ce fut alors qu'il dit : « f envoie devant moi mes premiers équi^ pages. » De plus, pendant les deux ou trois dernières années de sa vie, il était devenu sujet à de fréquentes faiblesses et même à des évanouissements ; mais il en revenait et se disait aussi bien por-tant qu'auparavant, sauf une certaine difficulté d'être qui augmentait toujours. Enfin le samedi matin, 9 janvier 1757, il eut un dernier évanouissement, qui fut la mort. U était âgé de cent ans, moins vingt- huit jours.

Nous terminerons cette Notice en signalant les principales publications qui ont eu pour objet la vie et les travaux de FonteneUe. Ces publications sont nombreuses , mais en général peu étendues, et aucune ne peut être considérée comme une véritable étude biographique, scientifique et Utiéraire de oe personnage.

La source la plus précieuse à consulter, en raison du nom de son auteur, qui fut le constant ami et admirateur de FonteneUe, c'est l'ouvrage de l'abbé Trublet, qui a pour titre Mémoires sur la vie de M. de FonteneUe. C'est le recueil des difKrents articles que l'abbé Trublet avait pubUéa dans le Journal de Trévoux^ pendant

PONTENELLE iST

la rie de Fontenelle. La lecture de cet ouvrage est difficile et fatigante, vu la multiplicité des faits considérés et le peu de développements de chaque article.

Fontenelle a été Tobjet de plusieurs Éhges académiques. Citons : celui de Fouchy, lu à l'académie des sciences le 20 avril 1757 ; — oeloi de Vairoa (Amsterdam, 1 784] ; — celui de Lecat, de Rouen ; — celui de Dealyons (Liège, 1783); — celui de Leroy (Paris, 1784) ; — celui de Fiers (1784) ; — celui de Garât (1784), couronronné par Tacadânie française.

Ajoutons qu'il n'est aucun recueil de littérature qui ne oonocre un chapitre à Fontenelle. Les cours de littérature de M. Villemain, de M. Nisard, ainsi que les Causeriei du lundi de Sainte-Beuve, doivent être cités à propos.

M. Charma, aujourd'hui doyen de la Faculté des lettres de Caen, a publié une Biographie de Fontenelle (Paris, 1846, in-8^), trèfr-complète sous le rapport littéraire, mais peu développée au point de vue scientifique.

On aurait dû trouver ce côté de Fontenelle convenablement apprécié dans un ouvrage que publia, en 1847, Flourens, Tun des successeurs immédiats du secrétaire perpétuel de l'académie des sciences de Paris. Malheureusement cet opuscule, qui a pour titre, Fontenelle^ ou de la philosophie moderne relativement aux sciences physiques (1) n'est qu'une suite de petites citations des ouvrages de Fontenelle» reliées par de grands points d'admiration ! Dans ce singulier ouvrage, le chapitre intitulé Vie de Fontenelle se compose des trente lignes suivantes , que nous rapporterons pour faire apprécier le sans-façon avec lequel Flourens écrivait quelques-uns de ses ouvrages :

c Qui ne sait, dit Flourens, que Fontenelle naquit à Rouen» qu'il y composa même la plupart des premiers ouvrages de sa jeunesse, qu'il Tint ensuite à Paris, et qu'il était neveu, par sa mère, de ce grand Corneille qui donna le Cid à la France avant que le grand Deseartes lui eût donné le Ducour$ de la Méthode,

> On a beaucoup écrit sur Fontenelle, et le ton est pris (je parle de lliomme) de le traiter assez durement.

» Grimm, par exemple, lui reproche beaucoup le mot fameux: € Si J'avais la main remplie de vérités. Je me garderais bien de l'ouvrir.»

(1> Parii, io42, lSi7.

Grimm se trompe; en dépit de ce mot, Fontenelle Ta souvent oa* Terte.

Voltaire l'appelle le dUeret FonteneUe.

Fallait-il qu'il fût aussi indi$cr$t que Voltaire?

On connaît ce mot où se remarque si bien ce que sa délicate réserve eut de meilleur : c U ne m'est jamais arrivé de jeter le moindre ridicule sur la plus petite vertu ; »

Et sa réponse au régent qui le pressait d'accepter la prêiidtfice per-^ pituelle de l'académie des sciences : c Ah ! monseigneur, ne m'6te£ pas la douceur de vivre avec mes égaux. »

On sait encore qu'il disait des bonnes actions : c Gela se doit; » et du sage : c Qu'il tient peu de place, et en change peu. »

CSes mots peignent un caractère.

FontenellCy né le 11 février 1657, mourut le 9 janvier 1757. Il vécut uu siècle : sa naissance touche à la mort de Descartes, et sa mort à la grande renommée de Voltaire, b

On ne saurait en dire moins que FlourenSi sur la vie de nilustre centenaiie.

LINNE

An commencement du zviii* siècle, Samuel Broderson, aïeul maternel de Linné, était curé de Slenbrohiilt, et ses ancêtres har hitaient depuis plus de cent ans cette petite paroisse.

Stenhrohult'est situé en Suède. C'est un bourg du Smaland, dans le district de Cronoberg,sur la frontière de l'ancienne Scanie. Sa position est charmante. A l'ouest s'étend majestueusement le beau lac de Moklen, cpii, par un étroit prolongement, va baigner les murs de l'église. De fertiles campagnes et de belles forêts de liètre croissent dans tous les environs. La haute chaîne du Taxas ae montre au nord. Au sud et de l'autre côté du lac, les monts de lloidana ferment l'horizon; tandis que ducdté de l'est, s'étendent, à perte de vue, de magnifiques cultures et de riches plantations entremêlées d'élégants bosquets d'arbres verts.

Nicolas Lmnœm^ père de l'immortel botaniste, naquit en 1674, d'un paysan de Stégaryd, dans le Smaland, nommé Ingémar Bengtson.

Le nom de Linné vient, à ce qu'on assure, du mot suédois /Mkfoii, qui signifie tilleul. Il paraît qu'il y avait, eu effet, un très- Ci) Ifoot deront placer au premier rang, parmi les documeDU que noni aYOos touÊQÏtHg pour écrire la via du plut grand botanifte des tempe modemei, le trafaU ^«e M. Fée, profciieur à là Faculté de médecioe de Strasbourg, a publié dans les Mémoires de Sa SodéU royale de edeneee de LiUe, en 1832 : Vie de Linné. Cette biograpliie coramenee par les Mémoire» autographee de Linné, que M. Fée a tradmkU. L'auteur scoute ensuite la Correepondance de Unné, et tout ce qu'ont pu lui «ppreodre ses nombreuses recbercbes dans les ouvrages où il est quesUon dt FiaBortd naturaUste.

beau tilleul devant la porte delà demeure champêtre de la famille. Porter, comme surnom, le nom d'une plante ou d'un animal, est un usage très-fréquent en Suède, et souvent le surnom prévaut. Il est, d'ailleurs, bien remarquable qu'un nom de plante ait été attribué au père de celui qui devait être le rénovateur et le législateur de la science des végétaux.

On a écrit le nom de ce grand homme de différentes manières, Linnœus, Lintm, Linné. Linnœus est le nom latinisé. A cette époque, les savants donnaient souvent à leur nom la désinence en us, et plusieurs botanistes ne sont connus que par leur nom latin. Lobel est connu sous le nom de Lobelius^ Lécluse, sous celui de Clusius^ Rumph, sous celui de Rumphius.

Nicolas Linnœus, nommé vicaire à Stenbrohult, épousa, en 1706, la fille aînée de Samuel Broderson, Christine Broderson.

Les deux nouveaux époux se fixèrent à Rashult, petit village peu éloigné de Stenbrohult. Le caractère de Nicolas Linnœus était doux et son humeur égale. Sa femme, Christine, avait beaucoup d'esprit naturel, et un excellent jugement.

A la mort de Samuel Broderson, Nicolas Linnœus prit possession de la cure de Stenbrohult. II y vécut quarante années, et fat père de cinq enfants.

Ce fut à Rashult que naquit son premier fils, Charles Linnœus» ou Linné, dont nous avons à tracer la vie, celui de tous les naturalistes duxvui* siècle, dont l'influence a été la plus profonde. 11 vint au monde le 13 mai, « époque de Tannée, dit-il lui-même dans ses Mémoires autographes^ où la terre se couvre de fleurs et où les oiseaux célèbrent par leurs chants le retour de la belle saison. »

Sa naissance faillit coûter la vie à sa mère, qui ne l'en aima que davantage.

Charles Linné grandit dans le jardin paternel. Ce jardin était planté d'arbres choisis, et renfermait une grande quantité de belles plantes. 11 y puisa le goût de l'étude des végétaux. Ce goût s'était d'ailleurs manifesté chez lui, dès le berceau, car l'on raconte que sa mère faisait cesser ses cris en mettant une fleur dans ses petites mains.

Ce penchant décidé pour les plantes s'accrut encore par les observations curieuses que Charles entendait sortir de la bouche de son père. Il lui demandait et il en obtenait les noms de toutes les plantes qui s'offraient à ses yeux. Bientôt l'enfant fut autorisé

LINNE 191

à dtq^oser poar Im-méme d'un petit coin de terre, dans lequel il mit un échantillon de tout ce qu'il voyait dans le jardin paternel.

A a^t ans, on le plaça chei Tinstituteur Télander, qui était peu en état de diriger son éducation. Trois ans après, on l'envoya à l'éoole élémentaire de Wezio.

livré à des maîtres grossiers, il prit un profond dégoût pour Tétode, mais il aurait pu facilement nommer toutes les plantes qui croissaient sur la route de Stenbrohult à Wexio, dont Tétendue est d'une lieue.

En 1724, le jeune Linné quitta les classes élémentaires, et entra au gymnase. Il y passa cinq années. Des désagréments et des dégoûts Tempâchërent d*y £aire beaucoup de progrès dans l'éiade des lettres et de la philosophie ; mais il était toujours un des premiers en mathématiques et en physique.

11 avait déjà su se procurer plusieurs ouvrages de botanique. Il les feuilletait nuit et jour, et les apprenait par cœur. Ses maîtres et ses camarades, qui ne s'occupaient guère que de théologie, s'étonnaient d'un goût si dominant et si exclusif pour une science qui n'existait pour ainsi dire pas encore Us ne l'appelaient jamais autrement que « le petit botaniste. »

Vers 1727^ le père de Charles vint à Wexio, pour s'assurer des progrès de son fils. Les professeurs lui déclarèrent que cet enfant n'était point né pour les sciences, et qu'il fallait lui donner un métier. Dooloureoeement affecté, le père, avant de prendre ce pénible parti, alla consulter le docteur Rothmann, médecin à Wexio, l'un de ses bons amis.

GeliB-oi «ut heureusement une meilleure opinion du jeune élite. Il rassura le père sur les facultés de son fils. Dans son opinion, Charles était de tous ses camarades, celui qui donnait le phis d'espérances, Rothmann ajouta qu'à défaut d'un bon ecclésasliqne, il pourrait un jour devenir un médecin de quelque mérite. Il offrit même de le prendre chez lui, et de faire les frab de ma éducation pendant une année, après laquelle Charles pourrait m rendre à Tuniveraité de Lund, pour y terminer ses études.

Lee puenti acceptèrent cet arrangement. Rothmann prit donc ches hd le jeune Charles Linné. Il lui enseigna les éléments des sdeneee nalurelles, et le dirigea dans ses études botaniques.

On lit dans presque toutes les biographies de Linné,qne son père, désolé de Tinaptitode que les professeurs avaient cru rencontrer

m SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

dans 80Q fils, le mit en apprentissage chez un cordonnier, Nicolas Linnœus était-il au moment de prendre ce rigoureux parti lorsqu'il alla consulter le docteur Rothmann, qui l'aurait détourné de donner au jeune Charles une profession manuelle? Gela pourrait être, mais le fait n'est pas mentionné dans les Mémoires oniograpkeM de Linné, traduits par M. Fée, et auxquels nous empruntons, de préférence, les détails sur la vie du savant que nous avons à peindre* Cependant le moment était venu pour le jeune étudiant, de se rendre à l'académie de Lund, avec tous ses camarades. Le recteur du gymnase, Nicolas Erok (son nom vaut bien la peine d'être conservé), délivra au jeune élève, sortant des classes, un certificat (testimonium academicum) très-dé£sivorable. Il est curieux de lire cette pièce pédagogique, quand on compare l'obscurité de celui qui récrivit à Téclat immense que devait jeter un jour celui qui en était Tobjet.

c Les étudiants, dit Nicolas Erok, peuvent être comparés aux arbres d'une pépinière. Souvent parmi les jeunes plants il s'en trouve qui, malgré les soins qu'on a pris de leur culture, ressemblent absolument aux sauvageons; mais si plus tard on les transplante, ils changent de nature et portent parfois des fruits délicieux. C'est uniquement dans cette espérance que j'envoie ce jeune homme à l'académie, où, peut-être, un autre air favorisera son développement. >

Arrivé à Lund, Charles Linné entra, en qualité de pensionnaire, chez Stobœus, médecin qui devint plus tard professeur à l'université.

Ce dernier ne soupçonna rien d'abord des talents du jeune homme, mais plus tard il devint son protecteur et son ami.

Charles Linné eut chez Stobœus, la jouissance d'une petîlo collection de productions des trois règnes de la nature, ainsi que celle d'un herbier de plantes, dont il ignorait même le nom. Le jeune homme eut bientôt fait, sur ce modèle, un herbier de toutes les plantes qui croissaient dans les environs de Lund«

En 1728, herborisant dans ces contrées, et ayant quitté son habit et sa veste, à cause de la grande chaleur, notre jeune botaniste fut piqué au bras, par un insecte dangereux. Il retourna en toute hâte chez Stobœus, qui se hâta de le saigner. Mais obligé, à son grand regret, de s'absenter, Stobœus la confia, dans un état presque désespéré, aux soins d'un chirurgien, nommé Snell. Ce dernier pratiqua une incisioUi qui allait depuis

LINNË 193

k'^nde jusqu'à Tépaale, et guérit le jeune blessé, qui, après son r^ûer rétablissement, alla passer quelques mois chez ses pai*ents. Sa mère vit avec peine que, pendant son séjour près d'elle, m fils s'occupait exclusivement à coller des plantes sur du papsr. Elle comprit alors qu'il faudrait renoncer à faire un ecclé- «astique de cet amant passionné de la nature.

Le docteur Rothmann voyait fréquemment le jeune Linné cbei sa mère. Il n'approuvait pas la direction que l'on donnait à Lund à ses études. Il lui vantait, au contraire, l'Université d'Upcd, ses professeurs, sa bibliothèque et son jardin des plantes. Il décida Linné à se fendre à cette Université.

Ayant obtenu de ses parents une centaine d'écus, avec la déclaration formelle qu'ils ne pourraient plus rien faire à l'avenir pour lui, notre étudiant partit pour Upsal.

Charles Linné arriva à Upsal pendant l'automne de 1728. Ses tùbles ressources furent bientôt épuisées, et il fut forcé de contncier des dettes. Bientôt il tomba dans un tel état de dénûment, •pie ne pouvant faire raccommoder ses souliers, a il cachait, nous dit-il, avec de vieux papiers, leur triste dépérissement (1).»

Ou pouvait craindre que la misère n'éteignit chez le jeune étudiant d'Upsal ses brillantes facultés. Heureusement cet état de détresse eut un terme.

Un matin du mois de septembre 1729, comme Linné étudiait et laaiysait une fleur dans le jardin de l'académie, il vit s'approcher un prêtre vénérable, qui lui adressa des questions sur son pays, et ^i^lut apprécier l'état de ses connaissances en botanique. Linné Qonuna, d'après la synonymie de Tournefort, toutes les plantes qui lai forent désignées, et il fit connaître qu'il possédait un herbier. Son interlocuteur le pria de venir le voir, et de lui apporter cet WlMer. Linné s'empressa de se rendre à cette invitation.

Celui qui l'accueillait se nommait Olaûs Celsius. C'était un docteur en théologie qui travaillait à un ouvrage sur les Planta ■^wltomite iam la Bible. Celsius devint pour le jeune botaniste ^ protecteur utile. Il lui donna une chambre dans sa maison, ^ fit souvent manger à sa table, lui ouvrit sa bibliothèquOt ^'^ppela à le seconder dans ses travaux, et à l'accompagner dans •^ berborisations.

(1] Mémoires autographes de Ltnné, dans Toafnge cité de M. Fée, page 10. T. ▼. 13

19i SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Peu de temps après, le jeune étudiant trouva quelques élerd^, auxquels il donna des leçons de botanique, de physique el ^o chimie. Ce fut ainsi qu'il put « se procurer, nous dit-il, des bouliers et des vêtements. »

Linné fit, à cette époque, la connaissance d'un jeune savan:, avec lequel il devait entretenir des relations constantes. G'étai: Àrtedi (Arctœdius).

Linné préférait la botanique à toutes les autres sciences; Artedi aimait par-dessus tout la chimie et surtout l'alchimie. Artedi étudiait l'histoire des poissons, Linné s'adonna, à sa prière, à l'étudo des insectes et des mollusques. Leurs efforts, excités par une noble rivalité, tournaient au profit de la science. Ils voulaient quelquefois se cacher leurs découvertes, mais bientôt l'amitié triomphait d'une défiance passagère. Cette liaison sans nuages dura jusqu'à ht mort d'Artedi, qui se noya, par accident, en 1735, comme nous le dirons plus loin. Linné mit en ordre les manuscrits d'Artedi et fit paraître, trois ans après, le Traité complet d'ichthyologie dû aux recherches de son ami.

Ce fut après avoir lu une lettre de Burckhardt, adressée à Leibniz, sur le sexe des plantes (1), et étudié le discours que Sél)astien Vaillant avait prononcé au Jardin-des-Plantes de Paris, en 1717 (2), que Linné conçut le projet de classer les plantes d'^^rès des considérations tirées des étamines et des pistils. Il communiqua le manuscrit de son travail à Celsius, qui le soumit à son tour à Rudbeck, professeur de botanique à l'Université d'Upsal.

Celui-ci fut tràs-frappé de cette production scientifique d'un simple étudiant. Déjà vieux et fatigué de renseignement, il fit appeler Linné, le conduisit dans le jardin de l'académie et l'interrogea. Le résultat de cet examen fut tel que Rudbeck proposa au jeune étudiant de se charger, comme suppléant, du cours de botanique à TUniversité.

Linné recula d abord devant Tidée de professer publiquement dans cette Université célèbre. Cependant il finit par accepter, comme il le dit lui-même, « avec résignation. »

Il commença son cours devant un nombreux auditoire, et se Lvia à de nombreuses excursions botaniques avec les élèves. Il faisait aussi des cours particuliera, qui étaient suivis par im grand

(1) Eptsiom ad LeUnûtium de charactere plantarum naturoH, 1702.

(2) Sermo de structura florum.

LINNE 195

rwnhre d'étudiants. Dès lois, Linné put, comme il nous ledit, se 1 vêtir décemment. »

Rttdbeck, qui soutint les premiers pas de Linné dans la carrière de l'enseignement, était un professeur distingué. Il avait publié sur la botanique plusieurs bons écrits; mais son plus beau titre de gloire c'est d'avoir tendu la main à Linné, d'avoir été le secours et l'appui de sa jeunesse.

Linné garda toujoursà Rudbeck une vive reconnaissance de ses bons offices. 11 lui dédia une plante de la famille des Composées.

Noos transcrivons ici la lettre que Linné écrivit, à cette occasion, à sou vieux maître. Elle donnera un exemple du style charmant de l'illustre naturaliste, et en même temps, de l'élévation de ses pensées :

t Lorsque, dans le coars incerlafn de la vie, rhommc est parvenu à ic procurer, ainsi qu'à sa famille, une existence assurée, que peut-il <!• -ircr eaeore si ce n'est de voir revivre son nom chez les races faaresT Pour parvenir à ce but, les uns étendent leur famille, les antres achètent des titres de noblesse et des ancêtres. Ceux-ci élèvent «J^ maisons élégantes et de vastes chûtcaux ou s'occupent à fonder CCS édifices religieux; ceux-là convoitent les honneurs, d'autres enfin riltivent les sciences et les lettres, ou bien cherchent la gloire dans les combats. Mais à l'aide de ces divers moyens, cette prolongation li'existenee ne dépasse guère un ou deux siècles. Les grandes richesses ve dirisent et disparaissent, les édifices les plus solides tombent en niae, car les plus grandes villes ont été renversées et les États les *'-:s florissants sont devenus la proie dn vainqueur. Jaloux de te dooser rimmortalité, uge Rudbeck, je vais te consacrer une plante ft la nommer de ion nom. Elle sufûra pour éterniser ta mémoire H la porter ches nos. arrière-neveux. Aussi longtemps que la terre r'\iaera et qne chaque printemps la verra se couvrir de fleurs,

le RmdbeeLia conservera ton nom glorieux J*ai choisi une pLinte

r^'W pour rappeler ton mérite et les services que tuas rendus; r/ivm pour donuer une idée de ta stature. Je l'ai voulue rameuse et c. argèe d'un grand nombre de fleurs et de fruits, pour montrer que tu as sa cultiver à la fois les sciences et les lettres. Les fleurs radiées rendront témoignage que tu brillas parmi les savants comme le soleil parmi les astres; et sa racine vivace nous apprendra que chaque ^nnée ta voyait revivre par de nouveaux ouvrages. Honneur de nos ^.irlinSy le Rudbeckia sera cultivé dans toute l'Europe et dans les pays lointains où depuis longtemps a dû pénétrer ton nom vénéré.

• Reçois cette plante, non pour ce qu'elle est encore, mais pour ce qu'elle deviendra lorsqu'elle portera ton nom. Je ne l'ai pas nommée p>ur en tirer vanité; mais pour honorer tes œuvres et te présenter iliommage de ma gratitude en retour des bienfaits dont tu m'as eombl^. Ce n'est point un don que je fais, c'est une dette que J*acquitte. ■

Cependant, à peine sorti de la misère, Linné éUût un sujet d'envie, et une foule de désagréments venaient l'assaillir. Oa trouvait qu'il était trop jeune pour occuper une place de professeur dans l'Université. Les choses allèrent au point qu'il dut renoncer à ce poste. Heureusement un dédommagement Tattendait.

La Société des sciences d*Upsal venait de recevoir du roi Tinvitation d'envoyer un naturaliste explorer la Laponieet laNorwége. L'astronome André Celsius fit agréer Linné pour l'exécution de ce voyage.

Le jeune naturaliste prit congé de Rudbeck, et se rendit dans son pays natal, afin de se préparer, par de nouvelles études, à un voyage dans un pays peu connu et difficile à parcourir. Il se fa:tifia principalement dans la minéralogie.

Linné partit pour la Laponie, le 13 mai 1732, à pied et sans suite, n'emportant que « deux chemises et les habits qu'il avait sur lui. »

Il visita d'abord le Gestrikland, le Helsinglanp et le Medelpat. De là, il se dirigea vers Norby, Knylen et Hernosand, dans l'Angermannland. Il faillit être tué en escaladant le moul Schulaberg : un de ses guides fit rouler un énorme fragment de rocher, qui passa à l'endroit même que son pied venait de quitter.

Après avoir marché longtemps dans les forêts et à travers les marécages, où il avait de l'eau glacée jusqu'à mi-jambes, il atteignit heureusement Umea. Là, on essaya de le décourager en lui présentant le voyage de Laponie comme impossible dans cette saison de l'année ; mais rien ne put l'arrêter.

A peine eut-il quitté Umea qu'il cessa de comprendre la langue des pays qu'il traversait. Une peau lui servait, à la fois, de matelas pour dormir, et de manteau pour combattre le froid. Il allait toujours à pied, et n'avait qu'un seul^uide, dont il changeait continuellement. Quand il rencontrait un fleuve, il le travei^ sait ou le remontait dans un très-petit bateau portatif qu'il avait acheté. Quand la navigation cessait d'être possible, le guide lapon emportait sur sa tête la légère embarcation.

Toujours errant au milieu de tristes forêts, entouré de gens grossiers, dont il ne pouvait obtenir le moindre renseignement, n'ayant ni pain, ni boissons fermentées, notre jeune voyageur était h la merci des habitants de ces lieux demi-sauvages. Il vivait presque exclusivement de poisson desséché. Il visita Pltea, esca-

i ÉI'I^ObE DU VOYAGE UE li.nm: I.N LAI'OME

bda la chaîne da Spitzberg, près de Walliwar, où il vit le soleil se lever el se coucher presque sans aucun intervalle, et où il trouva tout un monde nouveau de végétaux rares. Il suivit les versants âeptenirionaiix des monts, toujours à pied, jusqu'à la hauteur du Finmark de Norwége, traversa cette contrée et se rendit à Torrfsord, sur les ))ords de la mer du Nord. Là, il s'embarqua pour Salerou. Mais les vents et les flots ne lui permirent pas d'aller au •ielà de Rorstad ; il reprit alors le chemin des montagnes, toujours occupé de récolter des plantes et des minéraux.

Un jour, comme il herborisait dans la montagne, un Lapon le suivit et lui tira traîtreusement un coup de fusil. Linné, qui n'avait pas été atteint, prit son couteau de chasse, et courut droit à l'assassin, qui prit aussitôt la fuite. Mais dans sa course rapide, le jeune botaniste n'avait pas aperçu une large crevasse, que les neiges recouvraient eu partie. Il tomba dans cet abîme.

Heureusement, quelques habitants de la montagne entendirent tes cris, et on parvint à le retirer, avec des cordes, du fond du précipice. U en fat quitte pour une très-forte contusion à la cuisse droite.

Notre voyageur traversa de nouveau le Spitzberg, se dirigea vers le Nord, atteignit Kaitom, et revint sur les bords de la rivière Lulea.

n séjourna ensuite à Calix, où il trouva un inspecteur des mines, nommé Swanberg, qu'il avait déjà rencontré dans ses eicarnons. Swanberg l'initia à l'art de l'exploitation des mines.

Après s'être ainsi reposé de ses fatigues, linné reprit son voyage par Tomea. Il aurait voulu se mettre en route pour traverser l'Allemagne et aller parcourir les Alpes ; mais l'hiver le força de renoncer à ca projet. Contraint de revenir sur ses pas, il suivit la nmte maritime de l'est, visita Kemi, Ulea, Carleby, Wasa, Bjorneborg et enfin entra dans Âbo.

bans cette dernière cité vivait un de ses anciens condisciples Mennander, qui fut plus tard évêque d'Upsal. £n reconnaissance de ses leçons d'histoire naturelle qu'il avait reçues de Linné, Mennander l'aida de son argent.

Après avoir pris huit jours de repos, Linné se rendit, par Tnijecte, dans l'Ile d'AJand, atteignit Grisselhamm et rentra enfin ^i Upsal, après un voyage extrêmement important par ses ^ultats scientifiques, malgré la nullité des moyens dont avait pu <^»poser le voyageur.

Linné remit à la Société royale des sciences d*Upsal la relation manuscrite de cette expédition. Cent douze écus lui furent comptés pour en couvrir les frais.

Les titres qu'il venait de se faire à la reconnaissance des savants étaient pourtant si peu appréciés à Upsal, que Linné eul toutes les peines du monde à obtenir une bourse gratuite que venait de créer, pour les étudiants pauvres, un savant d'Upsal, nommé Wriède. On induisait à dix écus pour la première année, la rente composant cette bourse, et pour Tannée suivante elle fui réduite à rien, par Tinfidélité des employés de Tacadémie d'Upsal.

Le premier ouvrage que Linné publia, fut VHortus Uplandicus [sive enumeratio plantarum exoticarum Vplandiœ quœ in hortis vel agris eohmtur^ imprimis autem in korto Academico Upsaliensi 1731). Dans cet ouvrage, les plantes sont disposées suivant le système sexttel.

Arrivé à ce point de la vie de notre botaniste, nous croyons devoir présenter un aperçu du système de classification des plantes fondé sur la considération des organes de la fleur et du fruit, système dont on lui doit l'invention, et que nous retrouverons dans tous les ouvrages descriptifs qu'il publiera par la suite.

Le système de Linné repose sur la considération des organes de la fécondation, dont l'élément mâle est représenté par l'étamine, ou plutôt par le pollen que celle-ci contient, et dont l'élément femelle est représenté par le pistil, ou plutôt par l'ovule qui s'y trouve contenu. J«usque-là ces organes avaient été négligés, et leurs fonctions physiologiques, si longtemps ignorées des naturalistes, ne venaient que tout récemment d'être découvertes.

On regarde le système de classification végétale de Linné, comme uniquement fondé sur le nombre des étamines. Cependant Linné, tout en empruntant à ces organes les principaux caractères pour la classification des plantes, invoque d'autres particularités de structure.

Il fonde d'abord son système de distribution des plantes sur des étamines et des pistils (phanérogamie) ou sur leur absence apparente (cryptogamié). Il considère les rapports des étamines avec le pistil: elles sont séparées des étamines dans une fleur différente, ou rapprochées dans la même fleur. Il considère les rapports des étamines entie elles, leur adhérence par les filets ou par les

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anlbëres et leur grandeur. Le nombre absolu des étamines ou des pistils ne vient qu'ensuite. C'est ainsi que Linné forma vingt-quatre classes , et qu'il subdivisa ensuite chaque classe d*aprës d'autres considérations puisées soit dans les étamines, soit dans les pistils.

Telles sont les idées générales sur lesquelles repose la classification botanique de Linné. Essayons maintenant d'en donner une explication précise.

Linné divise d'abord tous les végétaux connus en deux grands groupes; ceux dans lesquels les étamines et les pistils sont visibles, et qu'il nomme groupe des phanérogames^ et ceux dans lesquels ces mêmes organes sont cachés, et qu'il nomme groupe des cryptogames. Ces derniers ne forment toutefois qu'une seule classe de son système, la vingt-quatrième.

Parmi les plantes dont l'ensemble constitue les vingt-trois autres classes, les unes ont les fleurs hermaphrodites, les autres sont unisexuées.

Les plantes à fleurs unisexuées ont les fleurs mâles et femelles réunies sur le même individu ; il y a unité d'habitation^ ou monade^ comme l'indique le nom de la classe à laquelle se rapportent le Cbéne^ le Buis» le Maïs, le Ricin, etc., et qui forme la vingtunième (la monœcie). Les fleurs mâles et femelles sont sur deux individus différents: il y a dualité d'habitation y ou diœciSy comme l'indique le nom de la classe à laquelle appartiennent la Mercuriale, le Dattier, les Saules, etc., et qui est la vingt-deuxième (la Diœeie),

Une classe, qui n*est qu'une combinaison des deux précédentes, renferme les plantes qui offrent, sur un ou plusieurs individus, des fleurs mâles, femelles et hermaphrodites: c'est la vingttroisième, ou Polygamie^ dans laquelle viennent se ranger le Frêne, la Pariétaire, le Micocoulier, etc.

Les plantes à fleurs hermaphrodites ont les étamines et les pistils portés les uns sur les autres, comme les Orchidées, l'Aristoloche : elles constituent la vingtième classe (Synandrié); ou bien ces Ofganes ne sont point adhérents entre eux.

Dans ce dernier cas, les étamines sont libres ou adhérentes eotre elles* Lorsqu'elles sont libres, elles sont ou égales entre elles ou les.

Si les étamines sont égales, leur nombre détermine les onze premières classes du système.

La douzième et la treizième classe sont fondées sur le nombre et le mode d'insertion des étamines. Voici le nom de ces diverses classes:

Une étamine dua chaque ÛeuT. I"*cla88e. Monandrik (Hippuris^ Canna}.

Deux étamines 2* classe . Diardrub (Jasmin^ Lila») .

Trois étamines 3* classe . Trundrib (Blé, Orge, Iris) .

Quatre étamines. . • 4* classe . Téthandrie (Garance, Caillelalt) .

Cinq étamines 5* classe . Pektandrie (Bourrache, Ci sué) •

Six étamines 6« classe . Hexaic drie (Lis, Muguet} .

Sept étamines 7' classe . Heptandrie (Marronnier d'Inde).

Huit étamines S* classe . Ogtonorib (Bruyère} .

Neuf étamines 9* classe . Ennéandrie (Laurier} .

Dix étamines iO« classe. DtcANORis (OËilIet, Lychnis).

Onxe à dix-neuf étamines H* classe. Dodécahorie (Salicaire)»

Vingt éta- f sur le calice... 12* classe. Icosarorie (Myrthe, Rosier). mines ou \ sur le récep-

p/ttf, insérées ( tacle 13* classe. Poltardrie (Anémone, Pavot).

Linné a fondé deux autres classes sur l'inégalité des étamines libres : la Didynamie (quatorzième classe), qui comprend le Thym, la Lavande, la Digitale, la Scrofulaire, plantes ayant quatre étamines, dont deux plus grandes ; la Tétradynamie^ qui comprend la Giroflée, le Cresson, le Chou, qui ont six étamines, dont quatre plus grandes.

Lorsque les étamines sont adhérentes entre elles, cette adhérence a lieu par leurs anthères ou par leurs filets. Les plantes qui rentrent dans le premier cas, comme le Bleuet, le Pissenlit, la Grande Marguerite, appartiennent à la dix-neuvième classe (Syngénésié) . Celles qui rentrent dans le second forment trois classes: la Monadelphie (seizième), dans laquelle tous les filets sont soudés en un seul corps, comme dans la Mauve ; — la Diadelphie (dix-septième), dans laquelle les filets sont soudés en deux corps comme dans le Pois et le Polygala ; — la Polyadelphie (dixhuitième), dans laquelle les filets sont soudés en plusieurs corps, comme dans l'Oranger.

Les vingt-quatre classes étant ainsi fixées, Linné subdivise chacune d'elles, d'après des considérations tirées, pour les treise premières classes, du nombre des styles ou des stigmates distincts; — > pour la quatorzième (Didynamie) ^ de la disposition des grainesi tantôt nues (ou du moins qu'il considérait comme

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telles), tantAl renfermées dans un péricarpe ; — pour la quin* sième (Téiradynamié)^ de la forme du fruit; — * pour les seidème, dix-septième, diz-huitième et vingtième, du nombre absolu des étamines; — pour les deux suivantes, du nombre absolu des étamines ou de leur adhérence entre elles ; -* pour la vingt-troisième classe {Polygamie)^ de la distribution des fleurs bermaphrodites et uuisexuelles sur un même individu ou sur deux ou trois individus différents. La dix-neuvième classe (Syn* f/nérie) est divisée comme il suit :

Fleurs toutes hermaphrodites pistiles, Polygamie égale (salsifis, laitue, chardon).

Fleurs hermaphrodites fertiles dans le disque, fleurs femelles fertiles à la circonférence : Polygamie superflue (tanaisie, armaise, leoeçon).

FleoiB hermaphrodites fertiles dans le disque, fleurs neutres, stériles i la circonférence : Polygamie frustranée (centaurée» soleU).

Fleurs hermaphrodites stériles dans le disque, fleurs femelles fertiles à la circonférence : Polygamie nécessaire (souci).

Fleurs pourvues d'un calice propre et agrégées sous un calice eoauniin: Polygamie séparée (eohinoips).

Fleurs séparées : Monogamie (jasione, hobéiie, violette). Le système de Linné repose en grande partie, on le yoit, sur la considération des organes de la fécondation, organes n^ligés jusque-là et dont les fonctions physiologiques, si longtemps ignorées, venaient, depuis peu, comme nous l'avons dit, d'être mises en évidence.

Linné introduisait, en même temps, dans la langue et la nomenclature botaniques, une réforme admirable. Il réduisait le nom de toute plante à deux mots : le premier, substantifs désignant un genre; le second, adjecHf^ désignant une espèce de ce genre. Avant Linné, en effet, on faisait suivre le nom du genre d'une phrase toutentière, destinée à caractériser l'espèce. A mesure que le nombre des espèces augmentait, les phrases s'allongeaient à perte de vue. C'est absolument la confusion qui s'introduirait dans la société et dans le langage, si au lieu de désigner, comme nous le bisons, chaque individu par un nom de famille et un nom de baptême, on supprimait le nom de baptême, pour y •Dhstitaer Ténumération de plusieurs qualités distinctives de la

personne ; comme si par exemple, au lieu de dire Duramd (Pierre)^ Durand (Louis), Durand (Auguste), nous disions : Duramd le grand blond, Durand le bon chanUury Durand le dissipé, etc. , etc.

La nomenclature linnéenne, ou binaire, est donc un des plus grands titres de gloire de son immortel auteur. Dans les cadres du système de Linné on a pu faire entrer toutes les plantes découvertes après lui; et c'est là une preuve irrécusable du mérite de cette classification artificielle des espèces végétales.

La classification des plantes que nous venons d'exposer a reçu le nom de système ou declassification arti/ideUe^ parce qu'elle groupe les genres d'après un petit nombre de leurs rapports, et non d'après l'ensemble de ces mêmes rapports. Elle permet plutôt de distinguer les genres les uns des autres, que de faire connaître chacun d'eux d'une manière intime. Elle insiste beaucoup sur leurs différences, peu sur leurs ressemblances. Entre les genres ainsi rapprochés, il n'existe aucune analogie essentielle. Le jonc ^reaà place à côlé de Vépine-vinette, parce que ces deux plantes ont chacune six éta^ mines et un seul style. La vigne se range à côté de la perve$HAe^ parce qu'elles ont chacune cinq étamines et un style. La carotte s'associe au groseillier^ etc. Or, il n'y a entre les plantes ainsi rapprochées aucun lien naturel, aucun rapport essentiel; il n'y a que des traits de ressemblance isolés dans l'organisation , et qui peuvent également se trouver réunis dans une foule de plantes très-différentes.

Linné était doué d'un jugement trop sain , d'un tact trop exquis , pour ne pas sentir lui-même les défauts de ce mode artificiel de classification. Il devina, par la force de son génie, l'existence de groupes végétaux supérieurs aux genres, et liés entre eux par un grand ensemble de rapports. D appela ces groupes ordres naturels; c'est ce qu'on appela après lui les familles wUureUes, Il essaya même de distribuer les plantes d'après une classification naturelle, c'est-à-dire en ordres.

Après la mort et pendant la vie de Linné, bien des botanistes se sont efforcés de découvrir sur quel principe il avait fondé ses ordres naturels^ c'estrà-dire ont cherché à retrouver la clef ou le principe caché de ses ordres; mais personne n'y a réussi. Linné lui-même n'eut jamais à cet égard des vues bien arrêtées. Il créa ses ordres par une sorte d'instinct supérieur propre à l'homme de génie, par cette espèce de divination que finit par

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oquérir Umt naturaliste, tout savant, qui possède une connaismnce vaste et approfondie des êtres qu'il passe sa vie à observer. Linné créa donc ses ordres naturels^ sans avoir eu de plan prémédité, sans avoir consulté aucun ensemble bien défini d'organes. C'est ce que parait prouver l'entretien suivant qu'il eut arec un de ses élèves , nommé Gisèke, entretien qui nous a été conservé, par Gisèke lui-même, et qu'il ne sera pas sans intérêt de rapporter. Nous laisserons parler chaque interlocuteur :

c Ljnk6. Est-ce que vous croyez, mon cher Gisèke, pouvoir donner le caractère d'un seul de mes ordres?

GisÊKs. Oui, sans doute : par exemple iselui des Ombellifères.

LDfMft. Et quel est-il ?

Obékjb. Celui-là même d*ètre ombellifères, c'est-à-dire de porter des fleurs disposées en ombelle.

LofMÊ. Fort bien; mais ne vous rappelez-vous pas quelques plantes dont les fleurs sont aussi en ombelle et qui cependant n'appartiennent pas à cet ordre ?

Gisèke. Il est vrai, je me souviens de quelques-unes; j'ajouterai donc deux semences nues.

LncNÉ. Alors YEehinopkore ne sera pas de cet ordre, car elle n'a qu'une semence dans le centre du pédoncule, et cependant c'est une ombelllfère ; et où mettrez-vous VEr^fngium ?

OisÉKB. Parmi les Agrégées.

Lonia. Point du tout. C'est très-certainement une ombellifére, car elle a un involucre, cinq étamines, deux pistils^ etc. Quel sera donc son caractère ?

GisÉKE. De telles plantes doivent être rejetées à la fin d'un ordre poar servir de passage k un autre. VEryngium joindrait les Ombellifères aux Agrégées.

Linné. Oh ! oh I ceci est autre chose, c'est toute autre chose de connaître les pas9age$ et de donner les earaelère$. Je les connais très-bien, •t je sais comment l'un doit être joint à l'autre.... Il y avait autrefois ici un de nos élèves nommé Fagraux, et qui maintenant est & Saint- Pétersbourg, jeune homme très-laborieux. Il s'entêta du projet de déeouvrir la clef de mes ordres, U y travailla près de trois années et m'envoya son rêve. Pour moi, j'en ris bien. Enlin, je sais une chose, c'est que si je donnais une seconde édition de mon livre, je donnerais une seconde disposition de mes ordres. >

Dans une lettre de Linné au même botaniste , on trouve les lignes suivantes :

c \<ms me demandez les caractères de mes ordres, mon cher Gisèke; jêtmu «MM fiM i$ ne êOMraU les dowur, *

Si Ton considère que les caiactêres distiuctifs invoqués par

COi SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Linné se reconnaissent facilement sur la' plante , — que les divisions auxquelles ils ont donné lieu s'enchaînent méthodiquement , — et que dans les cadres de cette classification on a pu faire entrer toutes les plantes découvertes après l'inventeur de ce système, — on comprendra tout le mérite de la classification qu'on lui doit. On s'expliquera qu'elle fit oublier toutes celles qui l'avaient précédée, et qu'elle demeurât seule en usage jusqu'à Tépoque, relativement récente, où elle a dû céder la place au seul mode rationnel de classification, c'est-à-dire à la méthode naturelle.

En 1733, Linné résolut d'enseigner la minéralogie, qui n'avait jamais été professée à l'Université d'Upsal. Il eut de nombreux élèves, auxquels il demandait pour tout honoraire moins d'un écu de Suède.

Une place de professeur-adjoint étant devenue vacante à l'Université de Lund, Linné fut proposé par Rudbeck, pour occuper ce poste. Mais un professeur, nommé Rosen, qui ressentait une vive jalousie contre un jeune homme qu'il considérait, à juste titre , comme le plus redoutable des rivaux, fit donner la place à un de ses élèves.

Pour se consoler de cette injustice , Linné résolut d'entreprendre de nouveaux voyages. Il s'arrêta à Fahlun pour visiter les mines si célèbres de celle contrée. Pendant le jour il descendait dans les mines, et il passait les nuits dans l'usine métallurgique.

En 1734, il revint à Upsal, pour y classer les minéraux qu'il avait recueillis dans ses voyages, et disposer le Systema lapidum qu'il venstit de commencer.

Mais la haine de Rosen le poursuivait toujours. Ce terrible adversaire demanda et obtint un arrêté de l'Université, interdisant à l'avenir l'enseignement aux personnes étrangères à l'académie d'Upsal. Il espérait, en faisant perdre ainsi à Linné tous ses moyens d'existence, lui porter le dernier coup, et s'en débarrasser à jamais.

Ce calcul perfide fut déjoué. Le baron de Reuterholm chargea Linné d'exécuter un voyage scientifique en Dalécarlie, et tout aussitôt, un grand nombre d'étudiants se présentèrent pour accompagner leur jeune professeur.

Linné choisit sept jeunes gens, fixa l'emploi de chacun, et

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partit. A son retour , il remit au baron de Beuterholni le journal fidèle de son voyage et les obssrvations qui s'y trouvaient consignées.

Linné avait résolu de se fixer à Fahlun. Il y ouvrit un cours de minéralogie. Ses profondes études l'avaient conduit à créer une classification particulière qu'il suivait, dans ce cours.

Les leçons de minéralogie de Linné étaient fort suivies. La rétribution qu*il recevait de quelques élèves, et l'exercice de la médecine» l'aidaient à vivre. Pour le pauvre professeur de Fahlun, cette existence nouvelle n'était pas sans charmes. Mais Jean Brov^lius, aumônier et précepteur des enfants du baron de Reuterholm, l'engagea à sortir de cette position obscure. Il lui conseilla de se foire recevoir docteur en médecine, et de travailler à sa fortune.

Seulement il fallait de l'argent pour prendre le grade de docteor. Browalius conseilla donc à Linné de contracter un mariage avantageux.

Il y avait alors à Fahlun, un médecin, nommé Moore, ou MarœuM^ selon le nom latinisé. On le disait riche, mais il était simplement le moins pauvre de tous les habitants de la ville. Ce qui est certain, c'est que Morœus était le plus instruit de tous les médecins de la Suède. Linné alla le voir plusieurs fois ; et il en fut toujours bien reçu, car leurs goûts et leurs connaissances allaient de pair.

Morœus avait deux filles. L'aînée avait été demandée en mariage par un gentilhomme du pays; mais elle se montrait peu sensible à ses hommages. A l'aspect de cette jeune fille, Linné sentit son cœur s'ouvrir à des sensations nouvelles. Il aima. La jeune fille le paya de retour, et lui engagea sa foi. Mais notre jeune «avant était si pauvre qu'il n'osait la demander en mariage.

Il parla cependant. Morœus fit à sa demande une réponse évasive. Pressé plus vivement, 11 déclara à Liuné qu'il le trouvait trop pauvre et trop peu connu pour consentir à lui accorder la main de sa fille; mais il ajouta que si, au bout de quelques années, le jeune homme avait acquis ce qui lui manquait, il verrait sans déplaisir cette union. Il assura que sa fille lui garderait sa foi pendant trois années , et qu'après ce temps, elle prononcerait elle* même définitivement.

Heureux de cette promesse, Linné disposa tout pour son départ

et bientôt, emportant les tendres vœux de la jeune fille, il quitta Fahlun et la Suède. C'était en 1735.

Il commença par visiter son village natal, Stenbrohult, et alla pleurer sur le tombeau de sa mère, morte depuis environ six mois« à l'âge de quarante-cinq ans. Il se rendit ensuite à Lubeck , par Helsengborg, et de là à Hambourg, dont il visita avec grand plaisir les jardins et les musées.

Une aventure qui lui arriva» à propos d'une curiosité du musée du bourgmestre Andersen, le fit quitter cette ville plus prompte* ment qu'il ne l'aurait voulu.

Dans le musée du bourgmestre Andersen, était un animal monstre qui taisait l'admiration du pays. C'était une hydre à sept têtes , les têtes étant portées sur autant de cols distincts. Le corps, sans ailes ni nageoires, ressemblait à celui d'un serpent^ et reposait sur deux pieds. Linné n'eut pas de peine à reconnaître que cette prétendue merveille n'était qu'un grossier produit de l'art, et il ne craignit pas de dévoiler le mystère. Mais le bourgmestre lui sut très-mauvais gré d'avoir réduit à néant la pièce rarissime de ses collections. Il entra, à ce sujet, dans uœ colère si violente, que le naturaliste voyageur, pour échapper à sa vengeance, jugea prudent de quitter Hambourg. Il s'embarqua aussitôt à Alloua, pour Amsterdam

Il essuya, dans ce court trajet, une horrible tempête. Le vaisseau qui le portait, fut bien près de périr.

Après avoir séjourné quelques jours dans la capitale de la Hollande, il se rendit à Hardenvyk (province de Gueldres) où il existait une petite Université. C'est là qu'il se fit recevoir docteur en médecine. La thèse qu'il publia à cette occasion, a pour titre : De nova hypothesi febrium intermitientium.

Linné avait dû compter six cents écus pour les frais de sa réception, et cette terrible saignée avait épuisé sa bourse. Il fut tiré de sa détresse par un de ses camarades, Sholberg. Continuant ses voyages, il se rendit à Harlem et à Leyde.

Dans cette dernière ville habitait un savant botaniste, nommé Gronovius. Linné lui communiqua le manuscrit de son SffêUma naturm^ ouvrage fondamental, qui devait immortaliser son auteur. Otonovius, frappé de l'importance de ce grand travail, offrit de le faire imprimer à ses frais ; ce qui fut accepté sans retard par notre jeune savant.

Le SgsiewiM ncfti w {seu régna tria naturm stfstematice proporita classeSj ùrdines, gênera et spedes) parut donc pour la première fois, en 1735, à Leyde, par les soins de Gronovius. Ce n'était, toatetoÎB, qu'un abr^, en forme de tables, composé seulement de dooie pages in-folio. Linné posait, à vingt-huit ans, les bases du grand édifice qu'il éleva plus tard pour les progrès des sciences naturelles. Il distribuait, d'après ses principes, les trois règnes de la nature.

Le r^gne minéral, placé en tête, était divisé en deux groupes : 1* les pierres^ comprenant les sels, les combustibles et les métani ; 29 les faisiles^ dans lesquels se rangeaient les terres, les concrétions et les pétrifications. Le règne végétal y était distribué d'après son système, dit sexuel. Enfin, le règne animal était réparti en quadrupèdes, oiseaux, reptiles, poissons, insectes et vers.

Les genres des animaux étaient déjà distingués par des caractères, mais les espèces n'y étaient pas nommées. Pour les végétaux, il n'y avait encore que des noms de genres.

Linné travailla constamment, depuis cette époque, à perfectioDuer et àétendie cette ébauche, en appliquant à tous les genres et à tontes les espèces, à mesure qu'il les connaissait, des caractères précis et des synonymies exactes. Cet ouvrage eut, pendant la vie de Linné, douze éditions, dont quatre seulement furent originales et non de simples réimpressions.

D'après le conseil de Gronovius, son nouvel ami, linné alla m présenter à Leyde, à l'illustre Boerhaave, et dès ce moment la fortune commença à lui sourire. Boerhaave l'accueillit avec bonté. Il voulait même le retenir en Hollande ; mais Linné refusa cette offre. Il repartit pour Amsterdam, muni de lettres de recommandation de Boerhaave pour le professeur Burmann et le riche Cliflort.

Burmann reçut Linné à Amsterdam, avec grande distinction. Il lui offrit la table et le logement, et le retint sous divers préteites. Ce fut pendant qu'il habitait chez ce savant, que parurent les Fwniamênta botanica et la Bibliotbeca botanica^ commencés tous deux chez Rudbeck, en 1730.

Voici le litre exact du premier de ces ouvrages : Fundamenta hêtemieé pUB majarum operum prodromi instar theoriam scientiœ iaiamem pêr brevm aphariâmoê tradunt. {Fondements de la bota-

nique, prélude d'ouvrages plus considérables^ et qui expose dans de courts aphorismes la théorie de la science.)

365 aphorismes résument, dans le Fundamenta botanica^ la science de la botanique. C'était le résultat de sept années d*é« tudes et de l'examen de huit mille espèces de plantes. Linné s'applique, dans cet ouvrage, à classer toutes les parties des plantes, et surtout celles de leur fructification ; à faire connaître leur mode de fécondation ; à tracer les règles qu'il faut suivre dans la détermination de leurs caractères et dans leur dénomination, à signaler leurs différences, à rappeler les variétés à leurs espèces primitives, et à faire connaître leurs vertus médicinales.

Le second ouvrage que Linné publia, à cette époque, renferme le développement de la première partie du Fundamenta. Voici le titre exact de ce livre curieux : Bibliotheca botanica recensens libros plus mille de plantis^ hue usque editos^ secundum systema auctorum naturales in classes^ ordines, gênera et species dispo^ silos, additis editionis loco, tempore, formd^ linguâ. {Bibliothèque botanique^ dans laquelle on trouve plus de mille ouvrages sur les plantes, disposés suivant le système naturel des auteurs, par classes^ ordres^ genres et espèces^ avec l'addition du lieu et de la date de Védition, du format et de la langue dans laquelle chaque ouvrage est écrit.)

Linné, qui avait la fureur de tout classer, classe dans cet ouvrage jusqu'aux auteurs qui ont écrit sur la botanique. Il distribue les écrivains botanistes en seize groupes, à savoir :

1® Les pères (les anciens botanistes grecs, latins, etc.); 2* les commentateurs (ceux qui ont éclairci les ouvrages des pères); 3^ les ichniographes (ceux qui ont figuré les plantes) ; 4^ les descripteurs (ceux qui ont décrit les plantes sans faire aucun système) ; 5^ les monographes (ceux qui ont écrit particulièrement sur une seule plante); 6® les curieux (ceux qui ont publié des plantes rares) ; T les adonistes (ceux qui ont décrit les plantes de quelques jardins particuliers); S^ les /Iom(M (ceux qui ont écrit des flores, c'est-à-dire décrit les plantes qui croissent spontanément dans quelque canton particulier) ; 9^ les voyageurs \ 10^ les philosophes (ceux qui ont réduit la botanique à des principes élémentaires et en ont formé une science); ll^'les systématiques (ceux qui ont réuni les plantes en différents groupes, d'après l'observation de certains rapports); 12o les nomenclateurs ; 13^ les anatomistes;

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