I-'ONTEXIXU
FONTENELLE
L’ignorant l’entendit, le savant l’admira.
Ce vers de Voltaire caractérise avec^une heureuse précision le principal mérite de l'homme dont nous allons raconter la longue vie. Mais il y a deux mérites, ou pour mieux dire, il y a deux hommes réunis dans Fontenelle, le bel esprit et le savant. C’est le premier qui apparaît d'abord, et lorsqu’on peut croire qu’il va dominer exclusivement, il ne fait en réalité que préparer l’autre. D’ailleurs, chez Fontenelle, le savant et le bel esprit se fondent et se combinent intimement, de manière à composer un tout trèsriche et singulièrement original, à une époque où cette alliance de la science et des grâces littéraires était regardée comme impossible.
Bernard le Boitycrl 1) de Fontenelle, naquit à Rouen le 11 février 1657. Son père d'une ancienne et noble famille, originaire d’Alençon, exerçait à Rouen la profession d’avocat, avec plus d'honneur que de célébrité, disent les biographes, .ce qui donne
(1) Et non Le Bouvier. Nous donnons ici lo nom tel qu'on le trouve écrit dans le contrat de mariage du père de Fontenelle.
l’idée d’un homme assez ordinaire. Sa mûre s’appelait Marthe Corneille, et elle était la propre sœur des deux poètes qui ont illustré ce nom. C’était une femme vraiment distinguée, et de beaucoup d’esprit, nous dit Fontenelle lui-même, qui ajoute : « Je lui ressemblais, et je me loue en le disant. »
Fontenelle aimait donc beaucoup sa mère, et de plus il en était fier. Il l’était aussi de sa parenté avec l’auteur du Cid. Du reste, on ne connut jamais d'autre vanité à Fontenelle, et il ne fait que se rendre justice quand il dit de lui : « De tous les titres de ce » monde, je n’en n’ai jamais eu que d’une espèce, des titres » d’académicien, et ils n’ont été profanés par aucun titre plus » mondain et plus fastueux. » Dédaignant toute espèce d’honneurs, comme le prouva sa vie entière, Fontenelle ne pouvait être indifférent à l’illustration littéraire qu'il trouvait dans sa famille, et qu’il était destiné à continuer.
Le fils de Marthe Corneille eut pour parrain son oncle Thomas Corneille, plus jeuneque l’auteur des Horaces de près de vingt ans. Il reçut le préuom de Bernard, parce qu’il était né dans le voisinage d’un couvent de Feuillants, et que ces religieux étaient des Bernardins. Il fut même voué à la Vierge et à saint Bernard, et porta la robe de Feuillant jusqu’à l'ûge de sept ans, suivant l’usage, qui était alors assez répandu, de faire revêtir aux enfants l'habit de quelque ordre religieux.
Parvenu à cet Age, Bernard fut confié aux Jésuites de Rouen, dans la même maison où avait été déjà élevé Pierre Corneille. 11 y fit de très-brillantes études, et sans doute il s’v distingua aussi par d’autres mérites.
On suit que les Jésuites ont l'habitude d’écrire, à côté du nom de chaque élève, une note, qui est, en quelque sorte, un portrait ou un jugement. La note qui concerne Fontenelle, était ainsi conçue : Adolescens omnibus fiarlibus absolu lus, et inter discipulos princeps ( jeune homme accompli à tous égards et le premier de sa classe) . Un peu différente était la note qu’un autre homme célèbre du même siècle, Crébillon, méritait, quelques années plus tard, chez les Jésuites de Dijon : Puer quidem ingeniosus, sed insignis nebulo ( enfant plein d'esprit, mais franc polisson).
A cette époque, les Jésuites composaient beaucoup de palinods. C’étaient des espèces d’hymnes sur des sujets religieux ou moraux, quelquefois l’éloge d’un personnage connu, pris comme
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type de la vertu ou de la qualité par laquelle il se recommandait le plus. Tous ces petits poèmes étaient écrits en latin. Le jeune Fontanelle s exerçait à les traduire en vers français, et de temps en temps, il en composait lui-même en latin, et avec succès. Celui qu'il fit à l’Age de treizeans, sur l'immaculée Conception , transporta d admiration ses maîtres. L’abbé Trublet lui-même, dont le jugement est plus désintéressé, nous signale cette composition comme digne de mémoire. Dieu nous garde d’en contester le mérite mais nous avons hâte de voir Fontenelle dans une gloire moins obscure.
Quand 1 élevedes Jésuites eut achevé sa physique, science qui faisait alors partie des cours de philosophie, il commença à étudier le droit, par déférence pour son père, qui, à l'exempie de la plupart des peres, ne comprenait pas pour son fils de profession plus convenable que la sienne. Fontenelle poussa même la docilité jusqu'à se faire recevoir avocat. Il exerça ce métier juste le temps nécessaire pour perdre sa première cause. 1
Cette satisfaction étant accordée aux exigences paternelles on le tint quitte, et dès lors notre jeune homme put se livrer sans contrainte à la littérature et à la philosophie, entre lesquelles devait se partager sa vie.
Ses premiers essais littéraires, quand il eut renoncé aux nalinods étaient empreints d’un certain esprit d’indépendance Fon tene le était Ubernn, ce qui, dans le langage du temps, équivalait à notre mot de Ubre penseur. Cette manière de voir les choses était diversement appréciée autour de lui. Il ne nous apprend pas luimême ce que pensait Monsieur son père, en trouvant dans sa maison un libre penseur aussi précoce, mais il nous le laisse deviner II est plus explicite sur sa mère.
« Mon père, dit Fontenelle, était une hôte f*îA beaucoup .d’esprit; elle était quiétiste; rttaU une pet qui me disait souvent : . Mon fils, vous serez damné . MaS rfl ’ lui faisait pas de peine. » * cela ne
Il est bon de remarquer ici que l’esprit philosophique de Fontenelle ne lui fit pas perdre l’amitié des Jésuites, tant il savait d^,a mettre d'adresse et de mesure dans l’expression de ses idées. S U y a des dons innés dans l’esprit, comme le veulent les pbilol sophesdo l’école de Leibniz, il faut reconnaître que celui deFon-
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teuelle était de pouvoir énoncer en termes très-simples et presque familiers, les nouveautés les plus paradoxales et les principes les plus hardis.
La parenté et le contact de deux poètes dramatiques, tels que Pierre et Thomas Corneille, ne pouvaient manquer d’attirer leur neveu vers le théâtre. A peine âgé de vingt ans, Fontenelle collaborait avec son oncle Thomas, et faisait pour lui plus de la moitié de l'opéra Dellérophon. Ce n’était pas môme son coup d’essai ; car dans les deux années précédentes, il avait concouru pour le prix de poésie de l’Académie française, et deux fois vaincu dans cette lutte, il ne s’en était pas retiré sans honneur. Son vainqueur, beaucoup plus âgé que lui, était Bernard de la Monnaie, le poète philologue, que ses Noëls bourguignons ont rendu célèbre.
C'était en 1G77. Au mois de mai de cette môme année, le jeune Fontenelle publiait plusieurs morceaux, tant en vers qu’en prose, dans le Mercure gnlant que dirigeaient Thomas Corneille et de Visé, le critique en vogue à cette époque. Une de ces pièces, intitulé l 'Amour noyé, révèle déjà tout Fontenelle; de Visé ne s’y trompa point, et en l’insérant dans le Mercure, il la recommanda au public, par une mention qui mérite de trouver place ici.
< Ces vers, dit-il, sont de M. de Fontenelle, qui, à l’àge de vingt ans, a plus d'acquis qu’on n'en a d’ordinaire à quarante. 11 est de Iiouen, il y demeure; et plusieurs personnes de la plus haute qualité qui l’ont vu à Paris, avouent que c’est un meurtre de le laisser dans sa province. Il n’y a point de science sur laquelle il ne raisonne solidement ; mais il le fait d’une manière aisée, et qui n’a rien de la rudesse des savants de profession. Il n’aime les belles connaissances que pour s’en servir en honnête homme; il a l’esprit lin, galant, délicat ; et, pour vous le faire connaître par un endroit qui vous sera très-connu, il est le neveu de MM. les deux poêles Corneille. »
Il faut convenir que nous n’avons pas aujourd’hui de critiques de la force de Visé, le rédacteur de Mercure galant. Sa sagacité approche tellement de la divination, que si le Mercure du mois de mai 1677 n’était pas là, les lignes qu’on vient de lire passeraient pour un portrait fait vingt ou trente ans après.
Fontenelle, en arrivant à Paris, était descendu chez son oncle Thomas Corneille, auquel l’unissaient, indépendamment de la parenté, une sympathie particulière et une assez grande ressemblance d’esprit.
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Pendant les premières années de sa carrière littéraire, il n’eut pas d’autre domicile, ou pour mieux dire, d'autre pied-à-terre ; car il ne faisait qu’aller et venir do Paris à Rouen et de Rouen à Paris. Mais c’était à Rouen qu'il composait ses ouvrages les plus importants, comme avait fait avant lui son oncle , Pierre Corneille.
Rappelons à cette occasion, que le grand poète dont les chefs-d’œuvre excitaient l'enthousiasme de la Cour et de la ville, pour parler comme Boileau, attendit longtemps un siège à l’Académie française, par cette raison qu’il demeurait à Rouen, et que les statuts de la Compagnie exigeaient la résidence à Paris. Du reste, Pierre Corneille ne se souciait pas du titre d'académicien au point de vouloir changerses habitudes, et après uu an ou six mois, passés bourgeoisement « dans le sein de sa ville » (1), il se mettait en route, le plus souvent à pied et un bâton à la main, et apportait à Messieurs de la Comédie française une pièce nouvelle, qui s’appelait Horace , Cinna ou Polijeucle.
Son neveu, Fontanelle, revint aussi un jour de Rouen, ayant en portefeuille une tragédie. Seulement elle ne valait pas le Cid. C’était Aspar, qui, suivant l’épigramme bien connue de Racine, aurait fourni au parterre l'occasion d’inventer le sifflet. Passe pour une épigramme; mais Racine eut le tort de revenir à la charge par ces couplets mordants :
Adieu, ville peu courtoise,
Où je veux être adoré.
Aspar est désespéré.
Le poulailler de Pontoise Me doit ramener demain Voir ma famille bourgeoise,
Me doit ramener demain Un bâton blanc à la main;
Mon aventure est étrange,
On m’adorait à Rouen Dans le Mercure galant,
J'avais de l'esprit comme un ange; Cependant je pars demain Sans argent et sans louange ; Cependant je pars demain Un bâton blanc à la main.
(1) Hémistiche ci'uu sers de Cinna.
Il y a neuf couplets sur ce ton. C’est là un acharnement qui ne se conçoit guère de la part de Racine , contre le coup d’essai d’un jeune homme de vingt-deux ans. Aspar était une mauvaise tragédie, personne ne le contestait; mais Racine devait-il oublier que sa pièce de début, les Frères ennemis, n’avait pas fait meilleure figure au théâtre? Ce n’est pas tout encore : le pire, c’est d'avoir excité un autre grand poète, son ami Boileau, contre le jeune et infortuné débutant, de qui l'oeuvre, plus ou moins siillable, ne soulevait d’ailleurs aucune question littéraire de quelque importance; car la fameuse dispute sur les Anciens et les Modernes, dans laquelle Fontenelle prit parti contre Racine et Boileau, ne surgit que plusieurs années après.
Pierre Corneille avait longtemps régné sans partage sur la scène tragique. Le CiJ, Horace et Cinna avaient été applaudis avant la naissance de Racine. A l’époque dont nous parlons, Racine, devenu grand poète à son tour, était, sans contredit, le premier de tous ceux qui travaillaient pour le théâtre; mais il n'éclipsait pas le rival illustre que la vieillesse condamnait au repos. Chacun d’eux avait ses partisans enthousiastes, et comme cela se voit toujours, plus exclusifs qu’eux-mêmes. Trop souvent comparés, et si ou peut le dire, ballottés, les deux grands hommes ne pouvaient plus avoir l'un pour l'autre une admiration tout à fait exempte de jalousie. Racine, du moins, laissa soupçonner en lui ce dernier sentiment. On pensa communément que ce n’était pas contre un jeune homme, la veille encore presque ignoré, contre ce nouveau venu de la Normandie, qu’il se mettait en frais d’épigrammes et de couplets injurieux, et que probablement, en cette circonstance, le neveu souffrait pour expier la gloire de l'oncle.
Après la chute à' Aspar, Fontenelle retourna, en effet, à Rouen, comme le dit la chanson de Racine. Mais , au bout de deux ans, il en revenait avec un autre ouvrage. C’étaient les Dialogues des morts, écrit agréable, et qui commença la véritable réputation de l’auteur.
Ce que nous trouvons de plus digne de remarque dans ces Dialogues, c’est que la littérature s’y montre déjà philosophique, ce qui ne se verra généralement que dans les ouvrages du siècle suivant. Ajoutons que Fontenello venait de s’y montrer lui-mêmo
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tel rju’il sera désormais. Pierre Bayle ne s’y était pas trompé, lorsque, exagérant peut-être le mérite de cet ouvrage, il disait :
• Les Dialogues font tant d'honneur à M. de Fontenelle, que pour prévenir favorablement les lecteurs, il faut leur caractériser par cet endroit-là tout ce qu'il donnera au public. Assurément, c’est une fort bonne époque pour sa gloire ; et quand il arriverait, contre toutes les apparences, que ce qu'il publiera désormais n'augmenterait point sa réputation, il trouverait une agréable ressource dans ces Dialogues, et l’auteur pourrait y renvoyer à coup silr les gens qui voudraient le bien connaître (1). •
Si le stylo des Dialogues des morts est vif, coquet et plein de tours spirituels, on doit pourtant avouer qu’il n’est pas exempt d’afféterie. Fontenelle aimait à quintessencier son esprit , et il avait, de bonne heure , contracté le goût du précieux. Il était, d’ailleurs, trop près de l’époque de Voiture et de Benserade, pour ne pas s'en ressentir. Le style que ces auteurs avaient mis à la mode, n’avait pas cessé de faire l’admiration de la province, et il est probable qu’à Rouen plusieurs lettrés se le proposaient encore pour modèle. On trouve des traces de ce style maniéré jusque daus les œuvres de Pierre Corneille.
Trois ans après la publication des Dialogues des morts, Fontenelle revenait à Paris, avec un autre livre, qui eut encore un plus grand succès, les Entretiens sur la pluralité' des mondes.
Il exposait dans cet écrit, avec une clarté parfaite, les découvertes de Galilée, en même temps que le système do Descartes. Ce qu’il y a d’heureux daus ce mélange, c’est que le faux n'y nuit pas au vrai, de telle sorte que le lecteur peut, en laissant de côté la théorie des tourbillons de Descartes, y trouver une explication, aussi lumineuse que simple et agréable, du système de l’astronomie moderne. Aussi le succès de cet ouvrage s'est-il soutenu. De tous ceux que Fontenelle a laissés, c’est le seul qu’on lise encore de nos jours. Preuve éloquente que, dans quelque genre qu’on écrive, l'esprit ne gâte jamais rien 1
C’est pourtant à l'esprit même que Fontenelle avait mis daus ce livre que ses envieux se sont attaqués. A leurs yeux c’était un scandale que de badiner sur des matières aussi sérieuses. Un
(I) Nouvelles de la république des lettres, février 1867.
jésuite, ami de Fontenelle, répondait finement, en ces termes, à scs détracteurs :
■ Cela est-il moins vrai et moins solide, parce qu’il est beau, brillant, élégant et dit avec esprit?.... De quelque façon qu'on l'envisage nous ne voyons pas qu'il doive être moins permis aux savants d’avoir de l'esprit, qu'aux gens d’esprit d’étre savants. Et puis, chacun est ce qu'il est. Le public ne s'y trompe pas (1). >
Pour ce qui est d’avoir réuni dans un même livre la physique de Descartes et l'astronomie de Kopernik.il nous semble que Fontenelle est facile à défendre sur ce point. D’abord, il était partisan de Descartes, comme tout le monde l’était en France, et môme ailleurs, avant que le système de Newton fût connu. Mais Fontenelle n’était pas cartésien à outrance; il se plaignait, au contraire, de voir que les « maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scholastiques précédents l’avaient été d’Aristote » et qu’on n’eût fait dans ces écoles « que changer d’esclavage. » Et il concluait ainsi : « Il faut admirer Descartes toujours, et le suivrequelquefois (2). » Pour sa part, Fontenelle ne l’aurait pas suivi jusque dans ses tourbillons inclusivement ; mais cela devait-il l’empêcher de donner, dans un ouvrage destiné aux gens du monde, l’exposition claire et fidèle de deux grands systèmes qui faisaient alors l’entretien de tous les savants ? Restait, sans doute, le danger de les fausser l’un par l'autre en les rapprochant, ou de les rendre inintelligibles; mais ce danger, nous venons do le dire, Fontenelle avait été assez habile pour l’éviter.
Voltaire, dans le catalogue des écrivains français du siècle de Louis XIV, qualifie les Entretiens sur la pluralité des mondes «d'ouvrage unique en son genre. » 11 dit ailleurs, à propos de ce même écrit : « Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines pes sciences (3). »
Quant à l’abbé Dubos, qui a dit aussi son mot sur les mêmes Entretiens, l’éloge qu’il en fait est assez singulier. Pour lui, les Entretiens sur la pluralité des mondes ne sont ni plus ni moins qu’une excellente égloguc. On pourrait croire que c’était de la part
(!) Journal de Trévoux (mars 1745).
(2) Éloge de M. Harlsoèkcr.
(3) Avant-propos en tête des Essais sur les éléments de Sewton.
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de Dubos un mauvais compliment, une allusion à de véritables églogues que Fontenelle avait composées, et qui sont de tous les genres où il s’est essayé celui où il a le moins réussi, car il manquait absolument de naïveté et donnait trop d'esprit à ses bergers. Dubos aurait alors insinué malignement que Fontenelle, voulant cette fois composer un ouvrage de science, aurait fait une tonne églogue sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Cette intention satirique était très-probablement dans son esprit, mais Dubos n’en est pas moins fort sérieux quand il dit :
« Je ne crois pas qu'il soit de l'essence de l’églogue de ne faire parler que des amoureux. Puisque les bergers d'Égypte et d’Assyrie sont les premiers astronomes, pourquoi ce qui se trouvo de plus facile et de plus curieux dans l’astronomie ne serait-il pas un sujet propre pour la poésie bucolique f Nous avons vu des auteurs qui ont traité cette matière en forme d'églogue avec un succès auquel toute l’Europo a donné son applaudissement. Le premier livre de la Pluralité des mondes, traduite eu tant de langues, est la meilleure églogue qu’on nous ait donnée depuis cinquante ans. Les descriptions et les images que font ses interlocuteurs, sont très-convenables au caractère de la poésie pastorale, et il y a plusieurs de ces images que Virgile aurait employées volontiers (1). >
A la tonne heure. Le premier Entretien, que l'abbé Dubos appelle le premier livre, pourra passer ainsi pour une très-belle églogue, mais à la condition encore qu’il soit bien entendu que l’églogue n'a plus besoins de bergers ni de bergères, et qu’on est libre de les remplacer par des savants et des marquises.
Notons ici que la marquise qui ligure dans les Entretiens sur la pluralité des mondes, n’était pas une personne imaginaire. C’était Mme de la Mësangèro , bien connue de Fontenelle , et qui demeurait à Rouen, dans le temps même où il composait son ouvrage. Il contait lui-môme que lorsqu’il en lit la lecture à Mmo de la Mésangère, sa femme de chambre, qui était présente, reconnut sa maîtresse dès les premières pages, et même le parc de son château. Mras de la Mésangère, qui était fort belle, ne voulait pas que le public la reconnût également. Elle demanda donc à Fontenelle de diminuer un peu la ressemblance, et l’auteur docile, de brune qu’elle était, la lit blonde (2).
(1) Réflexions sur la poésie et sur la peinture.
(î) L’abbé Trublet, Mémoires sur M. de Fontenelle , io-I2, Pari*, 1759.
Nous nous sommes arrêtés sur la Pluralité îles mondes, nonseulement parce que cet ouvrage a survécu presque seul de toute l'œuvre de Fontenelle; mais encore parce que c’est celui où l'auteur s'est donné pour la première fois tout entier au public. C’est là, quoi qu’en ait dit Bayle, où il faut aller le chercher : on y trouvera le Fontenelle complet, philosophe, littérateur etsavant juste autant qu’il faut l’être pour bien comprendre la science et pour le mettre à la portée du public profane. Le bel esprit se laisse peut-être encore un peu trop voir dans les Entretiens, mais il n'y parait pas plus déplacé que les idées galantes, eu égard à la qualité des interlocuteurs.
C’est en 1G8G que Fontenelle publia la Pluralité des mondes, il avait alors vingt-neuf ans. L’année suivante, il y ajoutait un sixième Entretien, remportait, au concours de l’académie française, le prix de prose, dont le sujet était un Discours sur la patience, et il donnait au public son Histoire des oracles, l’ouvrage sinon le plus philosophique dans la grande acception du mot, du moins le plus hardi qu’il eût encore risqué, en raison de la matière qu’il traitait.
Fontenelle n’avait pas trouvé lui-même le sujet de ce livre, mais ce livre n’en était pas moins original, en ce sens qu’un sujet appartient à celui qui le traite le mieux.
Un médecin hollandais, Van-Dale, avait, quelques années auparavant, publié sous ce titre, De oraculis reterum Ethnicorum, un gros ouvrage très-savant, dans lequel il établissait, à grand renfort d'érudition, les preuves que les oracles anciens n’avaient pas cessé à la venue de Jésus-Christ, et' n'étaient pas l’œuvre des démons, deux points contraires à ce qu’enseignaient les théologiens, protestants ou catholiques. Pour Van- Dale, les oracles sont l'œuvre de la fourberie des prêtres. Son livre tomba entre les mains de Fontenelle, qui le dégrossit, le remania de fond en comble, en changea toute l'économie, et l’appropriant au goût français, en fît une production d’une lecture fort agréable, mais qui toutefois est inférieure, même sous ce dernier rapport, à ses Entretiens sur la pluralité des mondes.
Ce livre n’en eut pas moins un succès éclatant, dû à son mérite intrinsèque, et aux louanges outrées, nous dirions maintenant aux réclames, des esprits forts.
Mais là était le danger. L 'Histoire des oracles faisait scandale. A ce bruit, les théologiens s’éveillèrent, et ils allaient donner d'en-
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semble. Heureusement ils se divisèrent sur la question, et le bruit s’assoupit. Mais longtemps après, le fougueux Le Tellier, devenu confesseur du vieux Louis XIV, dénonça le livre; et l’auteur se vit au moment d'avoir une méchante affaire. Heureusement, ce fut encore une fausse alerte.
Qui lit avorter cette tentative du jésuite tout-puissant? Nous allons trouver le mot de l’énigme chez Condorcet, dans les premières lignes de l 'Éloge du marquis do Paulmy (d’Argenson) :
« Vers la fin du règne de Louis XIV, M. d’Argenson, lieutenant de police, eut plus d’une fois, dit Condorcet, le courage de défendre les hommes que leurs lumières et leur franchise rendaient odieux aux gens qui disposaient alors de la conscience du monarque. Ils n’osaient ni ofienser, ni attaquer un magistrat qui, instruit par sa place du détail de leurs intrigues, aurait pu les déshonorer on les perdre; et il se servit de cette crainte pour leur arracher quelques victimes. M. de Fontenelle fut le plus illustre; le Père Le Tellier voulait le punir d’avoir o*è, dans l 'Histoire des Oracles , combattre l’opinion d’un jésuite. Une plaisanterie échappée à la jeunesse du philosophe et oubliée depuis vingt ans, servit à cacher le véritable motif do la persécution, et, sans le courage de M. d’Argenson, lui eût coûté la liberté, le repos, et peut-être la gloire que dans la suite il acquit par ses paisibles travaux. >
Ainsi Fontenelle dut sou salut à ce que le lieutenant de police, d’Argenson, fit taire les Jésuites. Voilà un petit détail aussi plaisant qu’instructif.
Nous venons de dire que les théologiens étaient divisés sur la doctrine établie à l’endroit des démons, dans l’Histoire des oracles , de Fontenelle. L’esprit philosophique, dont Fontenelle fut en France le premier organe, commençait donc à gagner un peu tout le monde. Ajoutons que l’auteur trouva, non pas tout à fait des apologistes, mais des défenseurs officieux, parmi les Jésuites eux-mêmes. Les amis qu’il avait conservés dans la compagnie de Jésus, plaidèrent, ou firent plaider les circonstances atténuantes, dans le Journal de Trévoux. Fort de cette protection, Fontenelle avait pu se débarrasser d’une façon assez gaillarde d’un certain Battus, jésuite de Strasbourg, qui le harcelait sans cesse, comme s’il eût espéré, en multipliant les attaques, se faire un nom aux dépens du repos de notre philosophe.
« Je ne répondrai point, dit Fontenelle, au jésuite de Strasbourg, quoique je no croie pas l’entreprise impossible; mais Y Histoire de l'académie
du sciences me donne trop d'occupation et tourne toute* mes études sur des matières ditléreutes de celles-là. Ce serait plutôt à M. Van- Dale à répondre qu’à moi; je ne suis que son interprète, et il est mon garant. Kulin, je n'ai point du tout l'humeur polémique, et toutes les querelles ine déplaisent. J'aime mieux que le diable ait été prophète, puisque le l’ère jésuite le veut, et qu'il croit cela plus orthodoxe. »
Van-Dale eût été moins plaisant, mais aussi moins coulant que Fontenelle, à qui, d’ailleurs, il était en droit de reprocher de n’avoir pas été l’interprète bien fidèle de toutes les hardiesses de son livre. C’est ce qu’il ne manqua pas, d’ailleurs, de faire, quand il fut informé de tout le bruit qu’occasionnait en France Y Histoire des oracles. Van-Dale, en effet, avait complètement éliminé les démons, tandisque Fontenelle, par modération, et comme s’il eût voulu faire la part des théologiens, leur avait laissé une petite place. Dans tous les antres où se rendaient les oracles de l'antiquité, il avait bien caché des prêtres imposteurs, à la place des démons ; mais il avait réservé à ceux-ci le département de la magie. Dans une lettre à un de ses amis, publiée dans le Journal de Bayle, Van-Dale s’exprime ainsi sur la prudence de Fontenelle :
«... Ce savant et galant homme me pardonnera si je dis qu'il a oublié des choses importantes, et qui pourraient être plus décisives et moins onnuyeuses que d'autres, dont il a fait emploi dans son ouvrage. C'est peut-être un malheur pour la cause qu’il soutient avec moi, qu’il ne soit pas dans un pays de liberté; car je ne puis imputer à une autre raison le silence qu'il a gardé, ouïes déguisements qu’il a pris. >
Après le triple succès des Dialogues des morts, des Entretiens sur la pluralité des mondes et de V Histoire des oracles, tous livres composésà Rouen, Fontenelle crutqu’il pouvait désormais quitter cette ville, et venir s’établir dans la capitale. Une place étant vacante à l’académie française, il posa sa candidature; mais il se vit repoussé, malgré ses titres, par une cabale, à la tête de laquelle marchaient Racine et Boileau.
Ce ne fut qu’en 1691 qu’il fut admis enfin dans la docte compagnie, mais non sans avoir essuyé encore trois autres échecs. C’est ce qu'il se plaisait à raconter plus tard, aux candidats malheureux qui s’affligeaient d’avoir été refusés une ou deux fois. « Mais, ajoutait-il, je n’en ai jamais consolé aucun. »
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« Je n’en suis pas surpris, lui dit, un jour, son ami, l’abbé Trublet. On sait bien pourquoi vous aviez été refusé, et les lettres de MM. Despréaux et Racine ont achevé d'en instruire le public. Auprès d’eux, le neveu des Corneille était un péché originel, et l’associé des Perrault un énorme péché actuel, dont je vois même que vous ne vous repentez point encore. C’est vous qui aviez gâté M. de la Motte. Aussi Despréaux, qui l'estimait, disait de lui : « C’est dommage qu’il ait été s’encanailler de Fontenelle. »
« Et Fontenelle de rire, ou plutôt de sourire, car il avouait n’avoir jamais ri, ni pleuré, ajoute l’abbé Trublet. Seulement il souriait souvent et naturellement(l). »
Le nom de Perrault que nous venons de prononcer, annonce que la fameuse querelle sur les Anciens et les Modernes a déjà commencé. Charles Perrault, qu’il ne faut pas confondre avec son frère Claude Perrault, le médecin devenu architecte, que Boileau, du reste, n’a pas épargné non plus dans scs vers, fut, en effet, le premier instigateur et le chef de la sédition littéraire qui éclata, vers la fin du xvn* siècle, contre les ouvrages de l’antiquité.
Charles Perrault était un écrivain d’un esprit original, doué d’heureuses qualités de style, qu’il avait compromises en s’adonnant trop longtemps au genre burlesque. Très-bien vu de Colbert, il avait beaucoup contribué à faire installer l’académie française au nouveau Louvre , construit sur les dessins de son frère; et de plus, il avait eu une grande part à la fondation des académies des sciences, des inscriptions et belleslettres et des beaux-arts. Il était membre de l’académie des inscriptions, et l’académie française l’avait égalementadmisdans son sein, non-seulement par reconnaissance, mais pour des titres littéraires plus sérieux, à coup sûr, que ceux de la grande moitié des académiciens à cette époque. Beaucoup plus âgé que Fontenelle, il était depuis longtemps un des quarante, quand celui-ci entra à l’académie en 1691, et il y avait alors cinq ans que le premier volume de son Parallèle des anciens et des modernes était publié, le quatrième et dernier volume n’ayant paru qu’eu 1690. C’était donc tout justement au milieu du cours de cette publication que Fontenelle arrivait à l’académie, et alors qu’il était bien connu
(1) L'abM Trublet, Mémoires sur M. de Fontenelle, iu-12, Parla 1759, p. 40.
de tout le monde qu'il avait pris parti pour Perrault. Il ne pouvait donc pas compter sur la voix de Boileau, qui, en effet, la lui refusa, et travailla avec une sorte d’acharnement contre son élection.
Fontenelle, cependant, avait porté dans cette dispute l’esprit de douceur et de modération qu'il montrait partout. 11 n’aurait pas, avec Perrault, placé Homère au-dessous de Scudéry. Ce n'était pas même un combattant, si jamais on a pu employer ce terme en parlant de Fontenelle, qui put être comparé à la Motte, et c’était bien à tort que Boileau lui imputait de l’avoir débauché. Luimême dit un jour, en souriant, à son amiTrublet : « Je n’ai jamais été aussi partisan de M. Perrault que certaines gens auraient voulu le persuader ; je n’ai jamais été aussi loin que lui. Aussi l’abbé Bignon me dit-il un jour que j'étais le patriarche d'une secte dont jen étais pas. »
Fontenelle, en effet, n’avait pas pour décrier les anciens, la grande raison qui suffisait pour motiver et pour excuser, jusqu'à un certain point, les fureurs des simples soldats de l’armée où il se trouvait engagé. 11 savait le latin, le grec et l'espagnol. Mais s’il comprenait les anciens, il ne leur empruntait rien, et on peut dire, en général, que c’était l'écrivain le moins porté à imiter les autres. Il avait fait, chez les Jésuites, d’assez bons vers latins pour qu’on ne pût le soupçonner de refuser son admiration à Virgile ; mais il n’entendait pas que cette admiration pour les anciens fût exclusive, sans restriction aucune, et tournât au fétichisme. C'était là, au fond, toute la question ; les folies qui furent dites de part et d’autre, le débat se prolongeant, ont bien pu l’offusquer, mais ne l’ont pas fait disparaître. Elle s’est ranimée avec une égale violence, cent quarante ans après, c’est-à-dire vers 1830, entre les classiques et les romantiques.
Ne pas admettre que toutes les formes possibles du beau aient été trouvées par deux peuples de l'antiquité ; ne pas souffrir qu’on se serve perpétuellement des chefs-d’œuvre grecs et latins, comme d’autant de massues pour écraser etaplatir les plus beaux ouvrages des Français, des Italiens, des Anglais et autres, telle était la prétention des écrivains qui s'engageaient sous la bannière de Charles Perrault contre Boileau, Racine, La Bruyère et Dacier. Si l’on trouve Fontenelle dans la mêlée, on peut croire, d’après son aveu même, que ce n’était pas la passion qui l'y avait jeté ; c’était
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plutôt son esprit philosophique. 11 avait reconnu combien une admiration aveugle et passionnée pour les travaux scientifiques des anciens, avait nui pendant longtemps aux progrès de la philosophie chez les modernes, et il lui répugnait de croire que dans les sciences, pas plus que dans les lettres, il n’y eût plus rien à innover.
Pour ce qui regarde Fontenelle, nous adoptons pleinement l’opinion de Sainte-Beuve, qui s'exprime ainsi, à propos de la Discussion sur les anciens et les modernes.
«Foutenelle, dit Sainte-Beuve, a raison sur presque tous les points, sur le chapitre de la poésie et de l’éloquence, surtout de la poésie, qu’il ne sait pas, et qu'il croit posséder et pratiquer. Totalement dénué de la forme poétique idéale supérieure, et de cette richesse des sens qui en est d'ordinaire l’accompagnement et l'organe, il parle de la poésie à toute occasion comme ferait son ami La Motte, c'est-à-dire, comme un aveugle des couleurs. Il ne devine pas qu’il a pu y avoir autrefois, à un certain âge du monde, sous un certain climat, et dans des conditions de nature et de société qui no se retrouveront plus, une race heureuse, qui s’est épanouie dans sa fleur, et que nous pouvons, nous autres modernes, surpasser eu tout, excepté en le premier développement délicat, en ce premier charme divin. Fontenelle n’entendait rien à la Grèce. Il y a en toute chose un souille printanier et sacré qu’il ne sent pas. Hors de là, il est dans le vrai et il a l’oeil dans l’avenir.
< La nature, dit-il, qui a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu’elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les hommes, les animaux, les plantes. » Et il en conclut, poursuit M. Sainte-Beuve, que, puisqu'elle n’a point brisé son moule, il n’y a aucune raison pour qu’il n’en sorte pas d’illustres modernes aussi grands à leur manière que les anciens. La question littéraire se trouvait ainsi réduite, au grand scandale des érudits, à une question de physique et d’histoire naturelle. Fontenelle comprend avec son esprit tout ce qui peut être, quand môme il ne le sentirait pas. On sourit de le voir plaider contre les partisans idolâtres des curieux en faveur de ces puissantes organisations modernes qui sont si peu semblables à la sienne; il plaide pour Molière en le sachant, et pour Shakespeare sans le savoir. Il suppose avec tranquillité des choses extraordinaires, et qui pourront bien arriver un jour. « Nous serons un jour des anciens nous-mêmes, remarque-t-il, et il faut espérer qu’en vertu de la même superstition que nous avons à l’égard des autres, on nous admirera avec excès dans les siècles à venir : Dieu sait avec quel mépris on traitera, en comparaison de nous, les beaux esprits de ce temps-là, qui pourront bien être des Américains {!}. »
(1) Causeries du Lundi, 1. 111, 3* édit, p., 330-332, in-12, Paris, 1810.
Pour justifier ce qui vient d’être si bien dit sur cette absence complète du sens poétique chez Fontenelle, il nous reste à donner quelques échantillons de ses jugements sur les poètes de l’antiquité. On verra combien, dans cette matière, il y a loin de comprendre à sentir. Eschyle lui paraît une espèce de « fou, » qui avait l’imagination vive et mal réglée. Euripide « ne connaît point du tout l'intrigue » et les jeux de théâtre sont rares dans ses pièces. « Voyez, dit Fontenelle, comme dans Alceste, Hercule, arrivant chez Admète, se met aussitôt à faire bonne chère. Cette description est si burlesque, qu'on dirait d’un crocheteur qui est de confrérie. » Il maltraite un peu moins Aristophane : il le déclare < plaisant » et lui trouve « de fort bonnes choses. » Si la plupart de ses pièces sont « sans art, » s’il n’y a ni nœud, ni dénoûment, c’est que la comédie était alors imparfaite. « On voit bien, dit-il, par ces ébauches informes, qu’elle ne fait que de naître en Grèce. » Quant à Théocrite, il le trouve d’une grossièreté repoussante : « Les discours qu'il prête à ses personnages sentent trop la campagne; ce sont là de vrais paysans et non pas des bergers d’églogue. . . Ces bergers sont trop liergers. » Qu’on juge, d’après cette poétique, do ce que peuvent être les Pastorales de Fontenelle 1
Notre auteur a fait aussi imprimer des comédies, dont quelques-unes ont été représentées. Toutes sont au-dessous du médiocre : tant il est vrai que l'esprit, au théâtre, n’est pas le comique, et qu’il ne le sera jamais I
Mais ce qui est plus grave que d’avoir fait des comédies froides, c’est d’avoir érigé cette froideur en système. Voici comment Fontenelle s’exprimait dans sa Réponse à Deslouches, le jour où il reçut ce poète h l’académie française.
< La plus difficile espèce do comique, est celle qui n’est comique que pour la raison, qui ne cherche point à exciter bassement un rire immodéré dans uno multitude grossière, mais qui élève cette multitude, presque malgré elle-mèine,â rire finement et avec esprit. » Mais ajoute-t-il, l’âme ne serait-elle point plus susceptible des agitations violentes que des mouvements doux? Ne serait-il point plus aisé de la transporter hors de son assiette naturelle, que de l'amuser avec plaisir en l'y laissant ; de l’enchanter par des objets nouveaux et revêtus do merveilleux, que de lui rendre nouveaux des objets familiers ? •
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Comme ceci ne s’appliquait pas au théâtre de Destouches, c'est bien, par un retour sur lui-même, que Fontenelle voulait ainsi la comédie sans passion, sans gaieté, sans mouvement, en un mot, sans effet.
Quoique Fontenelle ne fiât pas né poète, il versifiait aussi bien que le premier venu, que son ami La Motte, par exemple; et pourvu que le morceau ne fût pas de longue haleine, il no s’en tirait pas mal. C'est ainsi qu’il fit plusieurs petites pièces satiriques fort bien réussies.
Boileau avait assez souvent maltraité Fontenelle pour mériter que ee dernier fît contre lui sa meilleure épigramme. A l’occasion de l’Ode sur la prise de Namur et de la Satire sur les Femmes, deux pièces dans lesquelles Boileau était presque descendu au dernier, rang comme poète, Fontenelle lança contre lui les traits suivants .
Quand Despréaux fut sifflé sur son ode.
Les partisans criaient dans tout Paris :
Pardon, messieurs, le pauvret s'est mépris,
Plus ne louera, ce n’est pas sa méthode.
Il va draper le sexe féminin,
A son grand nom vous verrez s’il déroge.
Il a paru, cet ouvrage malin ;
Pis ne vaudrait, quand ce serait Éloge I
Nous venons de tracer le portrait de Fontenelle, bel esprit et écrivain. Nous avons maintenant à considérer notre personnage par son autre côté, le côté du savant.
Et d’abord, disons comment le neveu des deux Corneille fut conduit à délaisser les belles-lettres proprement dites, pour s'adonner aux sciences ou à leur littérature.
En 1G97, Fontenelle, déjà depuis six ans membre de l’académie française, entra à l’académie des sciences, et au bout de deux ans (1699), lors de la réorganisation de l’académie des sciences, il fut nommé secrétaire perpétuel de cette compagnie. Deux ans plus tard (1701), il fut admis à l’académie des inscriptions et belles-lettres. Les titres de noblesse académique, les seuls qu’il eût ambitionnés, lui étaient conférés, on le voit, avec profusion, et pour ainsi dire, coup sur coup.
Il prit peu de part aux travaux de l’académie des inscriptions. Au bout de quatre ans, il demanda et obtint la vétérance, et s’abstint scrupuleusement de paraître aux séances où il y avait des élections. Mais il n’en fut pas de même des deux autres académies, entre lesquelles il partagea désormais son temps et ses travaux. L’académie des sciences, en raison de sa position de secrétaire perpétuel, en réclamait naturellement la plus forte part. Cette place demandait, outre un travail immense, une certaine abnégation, puisque celui qui l’occupait devait s’employer tout entier à faire valoir les travaux de ses confrères.
Avant d’entrer à l’académie des sciences, on peut dire que Fontenelle n’était guère connu du public que par des œuvres littéraires. A la vérité la plus éminente de toutes (les Entretiens sur la pluralité des mondes) pouvait passer pour un petit traité de physique et de mathématiques. C’était là un titre scientifique bien suffisant pour le temps et pour les collègues à la tête desquels Fontenellese trouvait placé; mais ce n’était pas un titre véritablement scientifique, tel qu’on l’aurait pu exiger d’un secrétaire perpétuel de l’académie des sciences de Paris. Il fallut attendre près de trente ans pour que Fontenelle se créât, après coup, le titre justificatif de sa position. Il se mit en règle sous ce rapport, en publiant en 1727, sa Géométrie de l'infini, qui est une sorte d’introduction au calcul infinitésimal, que Newton et Leibniz avaient créé, mais qui alors était fort peu compris des plus savants géomètres. C’est ce que Fontenelle exprima avec assez de sans-façon , en présentant cet ouvrage au fils du Régent : « Monseigneur, lui dit-il, voilà un livre que huit hommes seulement en Europe sont en état de comprendre, et l’auteur n’est pas de ces huit-là. »
On raconte, en effet, que lorsque Fontenelle composait cet ouvrage de mathématiques transcendantes, s’il lui arrivait de suspendre son travail pendant quelques jours, il avait toutes les peines du monde à comprendre ce qu’il avait écrit précédemment. Ses paroles au fils du Régent n'étaient sans doute que l’expression de la vérité. Seulement il faut croire, pour son honneur de savant, que Fontenelle, pendant qu’il écrivait ce discours, était en état de le comprendre, mais qu’il avait ensuite oublié ce qu’il avait appris avec tant de peine.
Parmi les titres purement scientifiques de Fontenelle, il faut
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compter la préface qu’il rédigea pour l’ouvrage du marquis de l’Hôpital sur les infiniment petits, qui traitait également du calcul infinitésimal, inventé par Newton et Leibniz. Ce morceau fut très-remarqué à uue époque où les savants qui écrivaient sur de pareilles matières, ne savaient être ni élégants, ni clairs.
Nous ne priverons pas nos lecteurs d’une jolie anecdote que l’abbé Trublet nous raconte au sujet de cette préface.
Fontenelle y avait beaucoup loué Pascal et les anciens géomètres, qui, pourtant, n’avaient pas eu le secours de la nouvelle analyse.
« M. Rollin qui lut cette préface, nous dit Trublet, lorsqu’il voulut dire quelque chose sur la géométrie à la lin de son Histoire ancienne, et qui en ignorait le véritable auteur, fut enchanté des louanges données aux anciens et à Pascal, et depuis il se plaisait à opposer, sur les premiers, l'autorité du marquis de l’Hôpital à celle de M. de Fontenelle, qu'il croyait dans des sentiments bien différents. On en parla tant à M. de Fontenelle, qu’il désira de se trouver avec M. Rollin. 11 s’y trouva, le mit sur les Anciens et sur la Préface, lo laissa s’en prévaloir et la lui objecter, et lui révéla entin que c’était lui qui l’avait faite. M. Rollin fut un peu honteux, offrit à Dieu cette petite humiliation, lit réparation d’honneur à M. de Fontenelle, et le remercia de la manière dont il avait parlé de Pascal (i) . «
En résumé, ce fut l’esprit philosophique de Fontenelle qui le désigna, plutôt que ses talents dans les sciences pures, pour les fonctions de secrétaire perpétuel de l’académie des sciences de Paris.
Jusqu'à la réorganisation, ou plutôt, jusqu’au nouvel établissement de cette académie, il avait suffi d’écrire en latin, comme cela se faisait partout, l’histoire de ses travaux; mais le irai* siècle allait s’ouvrir, siècle où un public plus nombreux qu’auparavant, s’intéressait au progrès des sciences. L’académie ne pouvait plus mettre entre elle et ce nouveau public le voile épais d’une langue morte et ignorée de l’immense majorité de ceux qui aspiraient à s’instruire.
« Fontenelle, dit Saintc-Beuvo, est le premier secrétaire perpétuel de l’académie des sciences qui eût écrit en français : sou prédécesseur, Du Hamel, écrivait encore.cn latin. Fontenelle fut donc novateur et innovateur dans ce mode d’exposition élégante et demimondaine. Son travail se composa de deux parties : les Extraits et
(i) Trublet, Mémoires sur