de Fontenelle, Paris 1739, iu-tï
analyses des travaux académiques, et les Éloges des académiciens. Dans les extraits, il s'attache, avant tout, à éclairer et 4 démêler ce qu'il expose : il avait pour principe que, dans les sciences, la certitude elle-même des résultats ne dispense point de la clarté, et que la raison commune a droit 4 tout instant d’intervenir et de demander compte, autant qu’il est possible, de ce que les méthodes particulières lui dérobent. Dans les éloges des académiciens, il sut garder de son ancienne manière quelque chose de perpétuellement ingénieux et fin; mais son amour de l’exactitude y introduisit de plus en plus la simplicité. La simplicité de Fontenelle, comme vous le pensez, est d'une l'orme qui ne la laisse pas ressembler 4 celle des autres (i). •
Quand il fut nommé secrétaire perpétuel de l'académie des sciences de Paris, Fontenelle, sans être un savant profond, ni en géométrie, ni en aucune autre science, était, sans contredit, l’homme le plus capable de toute l’académie, de remplir ces fonctions si lourdes et eu même temps si délicates. 11 alla bien au delà de ce qu’on attendait de lui. Il écrivit d’abord l'Histoire de l'académie des sciences, depuis 1666, date de sa première fondation, jusqu’en 1699, année où il avait été nommé secrétaire perpétuel. Et pendant la durée de ce labeur immense et rétrospectif, il prononça les Éloges do tous les savants qui avaient appartenu à cette comprgnie.
Voilà ce que fit Fontenelle pendant quarante-deux ans, car ce fut seulement après ce laps de temps qu’il obtint la permission d’abandonner ses fonctions. Existe-t-il une autre vie littéraire ou scientifique aussi remplie que celle-là? On sait que Fontenelle vécut tout un siècle, et comme il avait débuté de bonne heure dans les lettres, il eut la fortune , peut-être unique, d’écrire pendant quatre-vingts ans, et de jouir, on peut le dire, de quatre-vingts ans de célébrité I
Le recueil des Éloges de Fontenelle forme un livre qui était non-seulement sans précédent dans aucun pays, mais qui est encore aujourd'hui un des meilleurs de notre langue. S’il n'est pas lu autant qu’il devrait l’être, si même il n’est consulté aujourd'hui que par les savants et les curieux, cela tient à une cause que Voltaire a très-judicieusement marquée en parlant de l’Histoire de l’académie des sciences, car les ‘Éloges sont un peu dans le cas de l’Histoire.
(1) Causeries du Lundi , t. III, page 3.Î3.
FONTENELLE
ISi
« Cette histoire de l’académie des sciences serait, dit Voltaire, aussi utile qu’elle est bien faite, si l’auteur avait eu à rendre compte de vérités découvertes; mais il fallait qu’il expliquât des opinions combattues les unes par les autres, et dont la plupart sont détruites. >
Les Éloges , ayant commencé avec le renouvellement de l’académie, neuf ans après, c’est-à-dire en 1708, Fontenelle en avait déjà prononcé douze. On les détacha de l’ Histoire de l’académie des sciences, dont ils faisaient partie, pour les publier séparément, en un petit volume, qui eut pour titre : Histoire du renouvellement de l'académie des sciences en 1699, arec les Éloges historiques des académiciens morts depuis ce temps- là et un Discours préliminaire sur l'utilité des mathématiques et de la physique.
Les douze noms qui se trouvent réunis dans ce premier recueil des Éloges de Fontenelle, sont ceux de Bourdelin, de Tauvry, de Tuillier, de Viviani, du marquis de l’Hospital, de Jacques Bernouilli, d’Amontons, de du Hamel, de Régis, du maréchal de Vauban, de l'abbé Gallois et de Dodart. Le Discours préliminaire n'est autre qu’une préface écrite en 1699 pour l’Histoire de l’académie, et dont Garat a dit, dans son Éloge de Fontenelle :
* Cette préface de Histoire de l'acadkmie, qui n’a qu’un petit nombre de pages, a mérité d'étre mise au rang des meilleurs ouvrages du siècle : c'est le coup d'œil le plus ferme et le plus vaste qu’on ail jeté sur les connaissances humaines depuis Bacon, et avant la préface de l 'Encyclopédie. i
Eu 1717, parut un second volume i’Éloges, contenant dix-sept notices : celles de Tournefort, de Tschirnaus, de Poupart, de Chazelles, de Guglielmini, de Carré, de Bourdelin fils, de Berger, de Cassini, de Blondin, de Poli, de Morin, de Lémery, de Homberg, de Malebranche, de Sauveur et de Parent.
Un troisième volume parut cinq ans après, en 1722, contenant onze Éloges : ceux de Leibniz, d’Ozanam, de LaHire,de La Faye, de Fagon, de l’abbé de Louvois, de Montmort, de Rolle, de Reuau, du marquis de Dangeau et de Des Billeltes.
Les autres volumes suivirent, et aux quarante Éloges déjà mentionnés, ils en ajoutèrent vingt-neuf autres : ceux de d’Argenson, de Couplet, de Méry, de Varignon, du czar Pierre, de Littré, do Hartsoeker, de Delisle, de Malézieu, de Newton, du P. Reyneau, du maréchal de Tallard, du P. Sébastien Truchet, carme, de
Bianchini, de Maraldi, de Valincourt, de Du Verney, de Marsigli, de Geoffroy, de Ruysch, du président de Maisons, de Chirac, du chevalier de Louville, de Lagny, de Ressons, de Saurin, de Boërhaave, de Manfredi et de Du Fay. — Ainsi Fontenelle prononça soixante-neuf Éloges.
Ces Éloges, nous déclare-t-il dans celui de Malebranche, « ne sont qu’historiques, c’est-à-diro vrais. »
« Le titre d'Éloges n’est pas trop juste, dit-il, dans la préface du second volume; celui de Vies l’eût été davantage; car ce 11e sont proprement que des Vies, telles qu’on les aurait écrites en rendant simplement justice. J'en puis garantir la vérité au public. J’ai su par moi-mémo un assez grand nombre des faits que je rapporte, j'ai tiré les autres des livres do ceux dont je parle, même do livres faits contre eux, ou do mémoires fournis parles personnes les mieux instruites. Je n’ai pas eu la liberté, et encore moins le dessein, de faire des portraits à plaisir de gens dont la mémoire était si récente. Si cependant on trouvait qu’ils n'eussent pas été assez loués, je n’en serais ni surpris, ni féché. »
Trouver la philosophie, ou, comme on disait du temps de Fontenelle, la métaphysique d’une science, c’est l’agrandir. Nul ne le comprenait mieux que Fontenelle, et eu cela il se rapprochait de Descartes. Il fait remarquer que ce dernier loue dans Désargues, un grand géomètre de son temps, dont nous avons donné la biographie dans le volume précédent de ce recueil, quelques vues nouvelles sur la métaphysique de la géométrie, puis il ajoute :
« La façon dont il commence son raisonnement est d'autant plus belle qu'elle est plus générale, et semble être prise de ce que j’ai coutume de nommer la métaphysique de la géométrie. >
Fontenelle, tout en apercevant la philosophie des sciences et leur lien métaphysique, trouva encore le moyen, ce qui n’était arrivé jusque-là a aucun savant, de leur faire parler la langue vulgaire. C’est ce qui rendit son influence si grande dans le xvm* siècle.
« Fontenelle, dit Cuvier, par la manière claire, lucide, dont il exposait les travaux de l’académie, concourut à répandre le goût des sciences plus peut-être qu'aucun de ceux qui en traitèrent de son temps. >
FONTENELLE
Lorsque du Ilamel, le prédécesseur de Fontanelle, dans le secrétariat de l’académie des sciences, avait été averti par l'âge et les infirmités, de la nécessité de prendre sa retraite, il l’avait demandée au chancelier de Franco, M. de Pontchartrain, qui la lui avait accordée, et qui avait agréé Fontenelle à sa place. En 1737, Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, jugea que son tour était venu de demander également un successeur; mais il ne rencontra pas chez le cardinal Fleury les mômes dispositions que du Hamel avait trouvées chez M. de Pontchartrain.
« Il y a justement sept ans, écrivait-il au cardinal ministre, que j'obtins de Votre Éminence son agrément pour abdiquer la seule dignité que j’aie en ce monde, celle do secrétaire de l’académie des sciences. Je me rendis cependant aux instances que plusieurs de ces messieurs me firent pour demeurer, quoiqu’il y entrât peut-être du compliment. Sept années de plus fortifient beaucoup les raisons que j’avais en ce temps-lâ, et il s’en faut bien que tout le monde ait une tête à ne se démentir jamais. Quelque différence qu'il y ait entre la France et l’académie, je vous renouvelle très-humblement ma prière et suis avec un profond respect... >
Mais le cardinal Fleury, qui avait soixante-seize ans, n’entendait pas qu’on se trouvât vieux à quatre-vingts. Il combina donc une réponse qui ne disait ni oui ni non, et qui laissait les choses à leur état. Ce ne fut que trois ans après, et sur de nou velles instances de Fontenelle, qu’il voulut bien lui rendre sa liberté, non sans quelques réserves, par un billet qui commence ainsi :
« Vous n’êtes qu’un paresseux et un libertin; mais il faut de l’indulgence pour ces sortes de caractères... »
Fontenelle était le doyen , et il s’appelait lui-même le Nestor des trois académies. Dans un discours qu'il prononça, comme directeur de l'académie française, à l’ouverture de l’assemblée publique du 25 août 1741, il s'exprimait ainsi :
« Un demi-siècle passé parmi vous m’a fait un mérite; mais, je l’avouerai, messieurs, je me flatte d’en avouer encore un autre, et plus considérable, et qui vous a plus touchés, c'est mon attachement pour cette Compagnie, d'autant plus grand que j’ai eu plus de temps pour la bien connaître. Je dirai plus; ceux qui la composent présentement, je les ai vus tous entrer ici, tous naître dans ce monde litlé-
SAVANTS DU DIX-HÜIT1ÉME SIÈCLE
raire, et il n'y en a absolument aucun fi la naissance de qui je n’aie contribué. Il m’est permis d’avoir pour tous une espèce d’amour paternel, pareil cependant à celui d'un père qui se verrait des enfants fort élevés au-dessus de lui, et qui n’aurait guère d’autre gloire que celle qu'il tirerait d’eux. Les trois itges d'hommes que Newton avait vus, je les ai presque vus aussi dans cotte académie, qui s’est renouvelée plus de deux fois sous mes yeux... >
Fontenelle, lorsqu’il prononçait ce discours, était dans sa quatre-vingt-cinquième année, et il fut, dit-on, pathétique pour la première fois de sa vie. C’est qu’il s’attendrissait réellement, non au bruit de ses paroles, mais au sentiment des choses qu’il disait.
On a souvent parlé de l’indifférence de Fontenelle, et de son insensibilité, devenue presque proverbiale. Le trait suivant a été cité comme une preuve de son égoïsme.
Depuis vingt ans, il vivait chez son neveu à la mode de Bretagne, M. d'Aube. Ce M. d’Aube est le môme qu’ont immortalisé les vers de Rulhières :
Avez-vous, par hasard, connu feu M. d’Aube Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l’aube?
Fontenelle partageait la table de son parent, comme il habitait sa maison. Or, M. d’Aube n’aimait les asperges qu’à la sauce, et Fontenelle ne les aimait qu’à l’huile. Pour contenter l'un et l’autre goût, on accommodait la moitié des asperges à l’huile et l’autre moitié à la sauce. Il y avait justement des asperges pour le déjeuner, et ordre avait été donné de les accommoder aux deux façons, selon l’usage, lorsque le malheureux M. d’Aube, saisi d’un mal subit, tombe sur un fauteuil, frappé d’apoplexie. Fontanelle porta secours à son neveu ; mais ce ne fut là que son second mouvement. Le premier mouvement avait été de courir à la porte, et de crier d’une voix vibrante, à la cuisinière : « Toutes les asperges à l’huile I >
En effet, le bon M. d’Aube ne mangea plus, à partir de cejour, d’asperges à la sauce ni à l’huile. Il mourut entre les bras de Fontenelle. Mais quel égoïsme ne suppose pas une telle saillie 1
Fontenelle n’était pas tendre de sa nature, et il ne se laissait pas facilement gagner à l'émotion. Mais il y a des situatious qui sont plus fortes que les natures les plus résistantes. Fontenelle qui disait et se vautait presque de n’avoir jamais ni ri ni pleuré,