‹ Vies des savants illustres du XVIIIe siècleChapitre 14 sur 31 · TOUTES LES ASPERGES A L’HUILE · texte numérisé non relu

TOUTES LES ASPERGES A L’HUILE

FONTENELLE

pleura un jour, ce qui prouva que cet homme de marbre avait un cœur, en dépit des affirmations contraires de ses amis.

Fontenelle avait laissé à Rouen un camarade d’enfance, nommé Brunei. C’était un de ces amis de collège à qui l’on prête de l’argent et que l’on n’en aime pas moins pour cela. Donc un jour, l’ami Brunei écrit, de Rouen, à l’ami Fontenelle, à Paris, ces simples mots : « Vous avez mille écus, envoyez- les-moi! » Et Fontenelle de répondre : « Lorsque j’ai reçu votre lettre, j'allais placer mes mille écus, et je ne retrouverai pas aisément une si belle occasion ; voyez donc ce que je dois faire. » Toute la réponse de Brunei fut : « Envoyez-moi vos mille écus ! »

Fontenelle sut un gré infini à son ami de ce laconisme et de cette confiance assurée dans son amitié. Il envoya les mille écus. Or, en 1711, ce Brunei mourut. On vit alors Fontenelle verser de véritables larmes. Longtemps après, il était encore inconsolable de cette perte, et on lui a souvent entendu dire : « Sans cette mort, le reste de ma vie eût tourné autrement. »

11 est évident que Fontenelle n’est plus ici l'homme dont la marquise de Lambert, une de ses amies, traçait le portrait suivant :

• Nul sentiment ne lui est nécessaire; il est libre et dégagé, aussi ne s'unit-on qu’à son esprit et on échappe à son cœur. Il ne demande aux femmes que le mérite de la ligure; dès que vous plaisez à ses yeux cela suffit, et tout autre mérite est perdu. >

Qu’est-ce que la marquise de Lambert voulait donc que Fontenelle lui demandât de plus?

M“e GeofTrin décrit peut-être mieux le philosophe en deux lignes : « Fontenelle porte dans la société tout ce qu’on peut y porter, excepté co degré d’intérêt qui rend malheureux. » Ailleurs, Mm” GeofTrin donne à Fontenelle un cœur bon, mais trèsparesseux. Elle nous raconte comment elle s’y prenait pour stimuler et tirer de notre philosophe, qui était riche, quelque bonne somme pour un artiste ou un homme de lettres malheureux.

Tout cela prouve, comme dit Montaigne, « que l’homme est ondoyant et divers » et que les femmes ne connaissaient peut-être pas bien Fontenelle.

Les portraits que les hommes nous ont laissés de lui, semblent approcher davantage delà ressemblance. Il résulte de leurs

témoignages qu’il aimait ses aises, ne goûtait bien que les émotions douces, et restait volontiers là où il se trouvait. « Le sage tient peu de place, disait-il, et en change peu. »

C’est ce qu’il lit. Après la mort de son oncle, Thomas Corneille, il était allé loger au Palais-Royal, où le Régent, qui l’estimait beaucoup, lui avait donné un appartement. Il y demeura jusqu’à la mort de ce prince, et môme un peu au delà. On le voit ensuite établi chez un avocat de ses amis, qui le garde jusqu'à sa mort (la mort de l’avocat, bien entendu). Forcé de trouver une autre demeure, car il n’en changeait jamais volontairement, Fontenelle fut recueilli, comme nous l’avons dit plus haut, par son neveu à la mode de Bretagne, par M. d’Aube.

A la mort de M. d’Aube, autre déménagement forcé de Fontenelle. Mais, cette fois, le philosophe n’eut pas à beaucoup déranger ses habitudes. La sœur de M.d’Auhe, Mœe de Montigny, vint le remplacer auprès de Fontenelle.

Notre vieux philosophe avait, en effet, besoin de soins. 11 n’avait jamais eu de maladie, mais il lui survint des accès de goutte. Il devint sourd. A la surdité se joignit l’affaiblissement de la vue. Ce fut alors qu’il dit : « J’envoie devant moi mes premiers équipages. » De plus, pendant les deux ou trois dernières années de sa vie, il était devenu sujet à de fréquentes faiblesses et môme à des évanouissements ; mais il eu revenait et se disait aussi bien portant qu’auparavant, sauf une certaine difficulté d'étre qui augmentait toujours. Enfin le samedi matin, 9 janvier 1757, il eut un dernier évanouissement, qui fut la mort. Il était âgé de cent ans, moins vingt-huit jours.

Nous terminerons cette Notice en signalant les principales publications qui ont eu pour objet la vie et les travaux de Fontenelle. Ces publications sont nombreuses , mais en général peu étendues, et aucune ne peut être considérée comme une véritable étude biographique, scientifique et littéraire de ce personnage.

La source la plus précieuse à consulter, en raison du nom de son auteur, qui fut le constant ami et admirateur de Fontenelle, c’est l’ouvrage de l'abbé Trublet, qui a pour titre Mémoires sur la vie de M. de Fontenelle. C’est le recueil des différents articles que l’ablié Trublet avait publiés dans le Journal de Trévoux, pendant

FONTENELLE

la vie de Fontenelle. La lecture de cet ouvrage est difficile et fatigante, vu la multiplicité des faits considérés elle peu de développements de chaque article.

Fontenelle a été l’objet de plusieurs Éloges académiques. Citons : celui de Fouchy, lu à l'académie des sciences le 20 avril 1757; — celui de Vairon (Amsterdam, 1784}; — celui de Lecat, do Rouen ; — celui de Deslyons (Liège, 1783); — celui de Leroy (Paris, 1784) ; — celui de Fiers (1784) ; — celui de Garat (1784}, couronronné par l’académie française.

Ajoutons qu’il n’est aucun recueil de littérature qui ne consacre un chapitre à Fontenelle. "Les cours de littérature de M. Villemain, de M. Nisard, ainsi que les Causeries du lundi de Sainte-Beuve, doivent être cités à propos.

M. Charma, aujourd’hui doyen de la Faculté des lettres de Caen, a publié une Biographie de Fontenelle (Paris, 1846, in-8°), très-complète sous le rapport littéraire, mais peu développée au point de vue scientifique.

On aurait dû trouver ce côté de Fontenelle convenablement apprécié dans un ouvrage que publia, en 1847, Flourens, l’un des successeurs immédiats du secrétaire perpétuel de l’académie des sciences de Paris. Malheureusement cet opuscule, qui a pour titre, Fontenelle, ou de la philosophie moderne relativement aux sciences physiques (i) n’est qu’une suite de petites citations des ouvrages do Fontenelle, reliées par de grands points d’admiration ! Dans ce singulier ouvrage, le chapitre intitulé Fie de Fontenelle se compose des trente lignes suivantes, que nous rapporterons pour faire apprécier le sans-façon avec lequel Flourens écrivait quelques-uns de scs ouvrages :

« Qui ne sait, dit Flourens, que Fontenelle naquit à Rouen, qu’il y composa même la plupart des premiers ouvrages de sa jeunesse, qu'il vint ensuite à Paris, et qu’il était neveu, par sa mère, de ce grand Corneille qui donna le Ci J à la France avant que le grand Descartes lui eût donné le Discours de la Méthode.

• On a beaucoup écrit sur Fontenelle, et le ton est pris (je parle de l’homme) de le traiter assez durement.

> Grimm, par exemple, lui reproche beaucoup le mot fameux:

« Si j'avais la main remplie de vérités, je me garderais bien de l’ouvrir. •

(1) Pari*, i ii-12, 1817.

Grimm se trompe; en dépit de ce mot, Fontenelle Ta souvent ouverte.

Voltaire l’appelle le discret Fontenelle.

Fallait-il qu’il fût aussi indiscret que Voltaire?

On connaît ce mot où se remarque si bien ce que sa délicate réserve eut de meilleur : « Il ne m’est jamais arrivé de jeter le moindre ridicule sur la plus petite vertu; >

Et sa réponse au régent qui le pressait d’accepter la présidence perpétuelle de l'académie des sciences : « Ah I monseigneur, ne m’ôtez pas la douceur de vivre avec mes égaux. »

On sait encore qu’il disait des bonnes actions: • Cela se doit; > et du sage : « Qu’il tient peu de place, et en change peu. >

Ces mots peignent un caractère.

Fontenelle, né le 11 février 1037, mourut le 9 janvier 1737. Il vécut un siècle : sa naissance touche à la mort de Descartes, et sa mort à la grande renommée de Voltaire. >

On ne saurait en dire moins que ne le fait Flourens, sur la vie de l’illustre centenaire.

LINNÉ

Digil

LINNE

Au commencement ilu xvin* siècle, Samuel Broderson, aïeul maternel de Linné, était curé de Stenbrohult, et ses ancêtres habitaient depuis plus de cent ans cette petite paroisse.

Stenbrohult est situé en Suède. C'est un bourg du Smaland, dans le district de Cronoberg,surla frontière de l'ancienne Scanie. Sa position est charmante. A l’ouest s’étend majestueusement le beau lac de Moklen, qui, par un étroit prolongement, va baigner les murs de l'église. De fertiles campagnes et de belles forêts de hêtre croissent dans tous les environs. La haute chaîne du Taxas se montre au nord. Au sud et de l’autre côté du lac, les monts de Moklana ferment l’horizon; tandis que du côté de l’est, s’étendent, à perte de vue, de magnifiques cultures et de riches plantations entremêlées d’élégants bosquets d’arbres verts.

Nicolas Linnceus, père de l’immortel botaniste, naquit en 1G74, d’un paysan de Stégaryd, dans le Smaland, nommé Ingémar Bengtson.

Le nom de Linné vient, à ce qu’on assure, du mot suédois linden, qui signifie tilleul. Il parait qu’il y avait, en effet, un très-

(1) Nous devons placer au premier rang, parmi les documents que nous avoos consultés, pour écrire la vie du plus grand botaniste des temps modernes, le travail que M. Fée, professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, a publié dans les Mémoires de la Société royale de sciences de Lille , en 1832 : Vie de Linné . Cette biographie commence par les Mémoires autographes de Linné, que M. Fée a traduits. L'auteur ajoute ensuite la Correspondance de Linné, et tout ce qu’ont pu Jui apprendre ses nombreuses recherches dans les ouvrages où il est question de l’immortel naturaliste.

beau tilleul devant la porte delà demeure champêtre do la famille. Porter, comme surnom, le nom d’une plante ou d’un animal, est un usage très-fréquent en Suède, et souvent le surnom prévaut. Il est, d’ailleurs, bien remarquable qu’un nom de plante ait été attribué au père de celui qui devait être le rénovateur et le législateur de la science des végétaux.

On a écrit le nom de ce grand homme de différentes manières, Linnœus, Limite, Linné. Linnœus est le nom latinisé. A cette époque, les savants donnaient souvent à leur nom la désinence en us, et plusieurs botanistes ne sont connus que par leur nom latin. Lobel est connu sous le nom de Lobelius, Lécluse, sous celui de Clusius, Rumph, sous celui de Rumphtus.

Nicolas Linnœus, nommé vicaire à Stenbrohult, épousa, en 1706, la fille aînée de Samuel Broderson, Christine Broderson.

Les deux nouveaux époux se fixèrent à Rashult, petit village peu éloigné de Stenbrohult. Le caractère de Nicolas Linnœus était doux et son humeur égale. Sa femme, Christine, avait beaucoup d’esprit naturel, et un excellent jugement.

A la mort de Samuel Broderson, Nicolas Linnœus prit possession de la cure de Stenbrohult. Il y vécut quarante années, et fut père de cinq enfants.

Ce fut à Rashult que naquit son premier fils, Charles Linnœus, ou Linné, dont nous avons à tracer la vie, celui de tous les naturalistes du xvui* siècle, dont l’influence a été la plus profonde. 11 vint au monde le 13 mai, « époque de l’année, dit-il lui-même dans ses Mémoires autographes , où la terre se couvre de fleurs et où les oiseaux célèbrent par leurs chants le retour de la belle saison. »

Sa naissance faillit coûter la vie à sa mère, qui ne l’en aima que davantage.

Charles Linné grandit dans le jardin paternel. Ce jardin était planté d’arbres choisis, et renfermait une grande quantité de belles plantes. 11 y puisa le goût de l’étude des végétaux. Ce goût s’était d’ailleurs manifesté chez lui, dès le berceau, car l’on raconte que sa mère faisait cesser ses cris en mettant une fleur dans ses petites mains.

Ce penchant décidé pour les plantes s’accrut encore par les observations curieuses que Charles entendait sortir de la bouche de son père. Il lui demandait et il en obtenait les noms de toutes les plantes qui s'offraient à ses yeux. Bientôt l’enfant fut autorisé

à disposer pour lui-même d’un petit coin de terre, dàns lequel il mit un échantillon de tout ce qu’il voyait dans le jardin paternel.

A sept ans, on le plaça chez l’instituteur Télander, qui était peu en état de diriger son éducation. Trois ans après, on l’envoya à l’école élémentaire do Wexio.

Livré à des maîtres grossiers, il prit un profond dégoût pour l’étude, mais il aurait pu facilement nommer toutes les plan tes qui croissaient sur la route de Stenbrohult à Wexio, dont l’étendue est d’une lieue.

En 1724, le jeune Linné quitta les classes élémentaires, et entra au gymnase. Il y passa cinq années. Des désagréments et des dégoûts l’empêchèrent d’y faire beaucoup de progrès dans l’étude des lettres et de la philosophie ; mais il était toujours un des premiers en mathématiques et en physique.

11 avait déjà su se procurer plusieurs ouvrages de botanique. Il les feuilletait nuit et jour, et les apprenait par cœur. Ses maîtres et ses camarades, qui ne s’occupaient guère que de théologie, s’étonnaient d'un goût si dominant et si exclusif pour une science qui n’existait pour ainsi dire pas encore Ils ne l’appelaient jamais autrement que « le petit botaniste. »

Vers 1727, le père de Charles vint à Wexio, pour s’assurer des progrès de son fils. Les professeurs lui déclarèrent que cet enfant n’était point né pour les sciences, et qu’il fallait lui donner un métier. Douloureusement affecté, le père, avant de prendre ce pénible parti, alla consulter le docteur Rothmann, médecin à Wexio, l'un de ses bons amis.

Celui-ci eut heureusement une meilleure opinion du jeune élève. Il rassura le père sur les facultés de son fils. Dans son opinion, Charles était de tous ses camarades, celui qui donnait le plus d’espérances, Rothmann ajouta qu’à défaut d’un bon ecclésiastique, il pourrait un jour devenir un médecin de quelque mérite. Il offrit même de le prendre chez lui, et de faire les frais de son éducation pendant une année, après laquelle Charles pourrait se rendre à l’université de Lund, pour y terminer ses études.

Les parents acceptèrent cet arrangement. Rothmann prit donc chez lui le jeune Charles Linné. Il lui enseigna les éléments des sciences naturelles, et le dirigea dans ses études botaniques.

On lit dans presque toutes les biographies de Linné, que son père, désolé de l’inaptitude que les professeurs avaient cru rencontrer

dans son fils, le mit en apprentissage chez un cordonnier, Nicolas Linnœus était-il au moment de prendre ce rigoureux parti lorsqu’il alla consulter le docteur Rothmann, qui l'aurait détourné de donner au jeune Charles une profession manuelle? Cela pourrait être, mais le fait n’est pas mentionné dans les Mémoires autographes de Linné, traduits parM. Fée, et auxquels nous empruntons, de préférence, les détails sur la vie du savant que nous avons à peindre.

Cependant le moment était venu pour le jeune étudiant, de se rendre à l’académie de Lund, avec tous ses camarades. Le recteur du gymnase, Nicolas Krok (son nom vaut bien la peine d'être conservé), délivra au jeune élève, sortant des classes, un certificat ( testimonium academkum ) très-défavorable. 11 est curieux de lire celte pièce pédagogique, quand on compare l’obscurité de celui qui l'écrivit à l'éclat immense que devait jeter un jour celui qui en était l’objet.

« Les étudiants, dit Nicolas Krok, peuvent être comparés aux arbres d'une pépinière. Souvent parmi les jeunes plants il s'eu trouve qui, malgré les soins qu'on a pris de leur culture, ressemblent absolument aux sauvageons; mais si plus tard on les transplante, ils changent de nature et portent parfois des fruits délicieux. C'est uniquement dans cette espérance que j’envoie ce jeune homme à l'académie, où, peut-être, un autre air favorisera son développement. »

Arrivé à Lund, Charles Linné entra, en qualité de pensionnaire, chez Stobœus, médecin qui devint plus tard professeur à l’université.

Ce dernier ne soupçonna rien d’abord des talents du jeune homme, mais plus tard il devint son protecteur et son ami.

Charles Linné eut chez Stobœus, la jouissance d’une petite collection de productions des trois règnes do la nature, ainsi que celle d’un herbier de plantes, dont il ignorait même le nom. Le jeune homme eut bientôt fait, sur ce modèle, un herbier de toutes les plantes qui croissaient dans les environs de Lund.

En 1728, herborisant dans ces contrées, et ayant quitté sou habit et sa veste, à cause de la grande chaleur, notre jeune botaniste fut piqué au bras, par un insecte dangereux. Il retourna en toute hâte chez Stobœus, qui se hâta de le saigner. Mais obligé , à son grand regret , de s’absenter , Stobœus le confia, dans un état presque désespéré, aux soins d’un chirurgien, nommé Snell. Ce dernier pratiqua une incision, qui allait depuis

LINNÉ

le coude jusqu’à l’épaule, et guérit le jeune blessé, qui, après son entier rétablissement, alla passer quelques mois chez ses parents.

Sa mère vit avec peine que, pendant sou séjour près d’elle, son iils s’occupait exclusivement à coller des plantes sur du papier. Elle comprit alors qu’il faudrait renoncer à] faire un ecclésiastique de cet amant passionné de la nature.

Le docteur Rothmann voyait fréquemment le jeune Linné chez sa mère. 11 n’approuvait pas la direction que l’on donnait à Lund à ses études. 11 lui vantait, au contraire, l’Université d’Upsal, ses professeurs, sa bibliothèque et son jardin des plantes. 11 décida Linné à se rendre à cette Université.

Ayant obtenu de ses parents une centaine d’écus, avec la déclaration formelle qu’ils ne pourraient plus rien faire à l’avenir pour lui, notre étudiant partit pour Upsal.

Charles Linné arriva à Upsal pendant l’automne de 1728. Ses faibles ressources furent bientôt épuisées, et il fut forcé de contracter des dettes. Bientôt il tomba dans un tel état de dénûmeut, que ne pouvant faire raccommoder ses souliers, « il cachait, nous dit-il, avec de vieux papiers, leur triste dépérissement (I).»

Ou pouvait craindre que la misère n’éteignit chez le jeune étudiant d’Upsal ses brillantes facultés. Heureusement cet état de détresse eut un terme.

Un matin du mois de septembre 1 729, comme Linné étudiait et analysait une fleur dans le jardin de l’académie, il vit s’approcher un prêtre vénérable, qui lui adressa des questions sur son pays, et voulut apprécier l’état de ses connaissances en botanique. Linné nomma, d’après la synonymie de Tournefort, toutes les plantes qui lui furent désignées, et il fit connaître qu'il possédait un herbier. Son interlocuteur le pria de venir le voir, et de lui apporter cet herbier. Linné s’empressa de se rendre à cette invitation.

Celui qui l'accueillait se nommait Olaüs Celsius. Celait un docteur en théologie qui travaillait à un ouvrage sur les Plantes mentionnées dans la Bible. Celsius devint pour le jeune botaniste un protecteur utile. 11 lui donna une chambre dans sa maison, le fit souvent manger à sa table, lui ouvrit sa bibliothèque, l’appela à le seconder dans ses travaux, et à l’accompagner daus scs herborisations.

(I) Mémoires autographes de Linné, dans fourrage cite de H. Fée, page 10.

lOi SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Pou de temps après, le jeune étudiant trouva quelques élèves, auxquels il donna des leçons de botanique, de physique et de chimie. Ce fut ainsi qu’il put « se procurer, nous dit-il, des souliers et des vêtements. »

Linné fit, à cette époque, la connaissance d’un jeune savant, avec lequel il devait entretenir des relations constantes. C’était Artedi (Arctœdius).

Linné préférait la botanique à toutes les autres sciences; Artedi aimait par-dessus tout la chimie et surtout l’alchimie. Artedi étudiait l’histoire des poissons, Linné s’adonna, à sa prière, à l'étude des insectes et des mollusques. Leurs efforts, excités par une noble rivalité, tournaient au profit de la science. Ils voulaient quelquefois se cacher leurs découvertes, mais bientôt l’amitié triomphait d'une défiance passagère. Celte liaisbn sans nuages dura jusqu’à la mort d’Artedi, qui se noya, par accidc-nt, en 1735, comme nous le dirons plus loin. Linné mit en ordre les manuscrits d’Artedi et fit paraître, trois ans après, le Traité complet d’ichthyologie dû aux recherches de son ami.

Ce fut après avoir lu une lettre de Burckhardt, adressée à Leibniz, sur le sexe îles plantes (1), et étudié le discours que Sébastien Vaillant avait prononcé au Jardin-des-Plantes de Paris, en 1717 (2), que Linné conçut le projet de classer les plantes d’après des considérations tirées des étamines et des pistils. Il communiqua le manuscritde son travail à Celsius, qui lesoumità son touràRudbeek, professeur de botanique à l'Université d’Upsal.

Celui-ci fut très-frappé de cette production scientifique d’un simple étudiant. Déjà vieux et fatigué de l'enseignement, il fit appeler Linné, le conduisit dans le jardin de l’académie et l’interrogea. Le résultat de cet examen fut tel tjue Rudbeck proposa au jeune étudiant de se charger, comme suppléant, du coure de botanique à l’Université.

Linné recula d’abord devant l’idée de professer publiquement dans cette Université célèbre. Cependant il finit par accepter, comme il le dit lui- même, « avec résignation. »

Il commença sou cours devant un nombreux auditoire, et se livra à de nombreuses excursious botaniques avec les élèves. Il faisait aussi des cours particuliers, qui étaient suivis par un grand

(I) Epùtola ad Leibniiium de charactere plantarum nalurali, 1702.

;2) Sermo de ttrueliira ftorum.

nombre d etudiants. Dès lors, Linné put, comme il nous ledit, se « vêtir décemment. »

Rudbeck, qui soutint les premiers pas de Linné dans la carrière de l’enseignement, était un professeur distingué. 11 avait publié sur la botanique plusieurs bons écrits; mais son plus beau titre de gloire c’est d’avoir tendu la main à Linné, d’avoir été le secours et l’appui de sa jeunesse.

Linné garda toujours à Rudbeck une vive reconnaissance de ses bons otliees. 11 lui dédia une plante de la famille des Composées.

Nous transcrivons ici la lettre que Linné écrivit, à cette occasion, à sou vieux maître. Elle donnera un exemple du style charmant de l’illustre naturaliste, et en même temps, de l’élévation de ses pensées :

« Lorsque, dans le cours incertain de la vie, l'homme est parvenu à se procurer, ainsi qu'à sa famille, une existence assurée, que peut-il désirer encore si ce n’est de voir revivre son nom chez les races futures? Pour parvenir à ce but, les uns étendent leur famille, les autres achètent des titres de noblesse et des ancêtres. Ceux-ci élèvent des maisons élégantes et de vastes châteaux ou s'occupent à fonder des édilices religieux; ceux-là convoitent les honneurs, d’autres enfin cultivent les sciences et les lettres, ou bien cherchent la gloire dans les combats. Mais à l'aide de ces divers moyens, cette prolongation d’existence ne dépasse guère un ou deux siècles. Les grandes richesses se divisent et disparaissent, les édilices les plus solides tombent en ruine, car les plus grandes villes ont été renversées et les états les plus florissants sont devenus la proie du vainqueur. Jaloux de te donner l’immortalité, sage Rudbeck, je vais te consacrer une plante et la nommer de ton nom. Elle suflira pour éterniser ta mémoire et la porter chez nos arrière-neveux. Aussi longtemps que la terre existera et que chaque printemps la verra se couvrir de fleurs,

le Iludbeckia conservera ton nom glorieux J'ai choisi une plante

élevée pour rappeler ton mérite et les services que tu as rendus ; élancée pour donner une idée de la stature. Je l’ai voulue rameuse et chargée d’un grand nombre de fleurs et de fruits, pour montrer quo tu as su cultiver à la fois les sciences et les lettres. Les fleurs ralliées rendront témoignage que tu brillas parmi les savants comme le soleil parmi les astres; et sa racine vivace nous apprendra que chaque année te voyait revivre par de nouveaux ouvrages. Honneur de nos jardins, le K udbeckia sera cultivé dans toute l’Europe et dans les pays lointains où depuis longtemps a dù pénétrer ton nom vénéré.

• Reçois cette plante, non pour ce qu’elle est encore, mais pour ce qu’elle deviendra lorsqu’elle portera ton nom. Je ne l'ai pas nommée pour en tirer vanité; mais pour honorer tes œuvres et te présenter l’hommage de ma gratitude en retour des bienfaits dont tu m’as comblé. Ce n’est point un don que je fais, c’est une dette que j’acquitte. »

Cependant, à peine sorti de la misère, Linné était un sujet d’envie, et une foule de désagréments venaient l’assaillir. On trouvait qu'il était trop jeune pour occuper une place de professeur dans l'Université. Les choses allèrent au point qu’il dut renonceràce poste. Heureusement un dédommagement l’attendait.

La Société des sciences d'Upsal venait de recevoir du roi l’invitation d’envoyer un naturaliste explorer la Laponie et laNorwége. L’astronome André Celsius lit agréer Linné pour l’exécution de ce voyage.

Lejeune naturaliste prit congé de lîudbeck, et se rendit dans son pays natal, afin de se préparer, par de nouvelles études, à un voyage dans un pays peu connu et difficile à parcourir. Il se fortifia principalement dans la minéralogie.

Linné partit pour la Laponie, le 13 mai 1732, à pied et sans suite, n’emportant que « deux chemises et les habits qu’il avait sur lui. »

Il visita d’abord le Gestrikland, le Helsinglanp et le Medeipat. De là, il se dirigea vers Norbv, Knylen et Hernosand , dans l’Angermaunland. Il faillit être tué eu escaladant le mont Schulaberg : un de ses guides fit rouler un énorme fragment de rocher, qui passa à l’endroit même que son pied venait de quitter.

Après avoir marché longtemps dans les forêts et à travers les marécages, où il avait de l’eau glacée jusqu’à mi-jambes, il atteignit heureusement Umea. Là, on essaya do le décourager en lui présentant le voyage de Laponie comme impossible dans cette saison de l’année ; mais rien ne put l’arrêter.

A peine eut-il quitté Umea qu’il cessa de comprendre la langue des pays qu’il traversait. Une peau lui servait, à la fois, de matelas pour dormir, et de manteau pour combattre le froid. Il allait toujours à pied, et n’avait qu’un seul guide, dont il changeait continuellement. Quand il rencontrait un fleuve, il le traversait ou le remontait dans un très-petit bateau portatif qu’il avait acheté. Quand la navigation cessait d’être possible, le guide lapon emportait sur sa tête la légère embarcation.

Toujours errant au milieu de tristes forêts, entouré de gens grossiers, dont il ne pouvait obtenir le moindre renseignement, n’ayant ni pain, ni boissons fermentées, notre jeune voyageur était à la merci des habitants de ces lieux demi-sauvages. Il vivait presque exclusivement de poisson desséché. Il visita Pitea, esca-

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