Éloge de Buffon lu à l'académie française
BUFFON
nous, et encore plus que nous, il est esclave des nécessités que lui impose la nature.
Ces fausses idées concernant le caractère des animaux, abondent dans l’œuvre de Buffon. Elles ont été vivement relevées depuis le commencement de notre siècle, à mesure que les voyages se multipliaient, et que les mœurs des animaux des régions lointaines étaient mieux connues.
Il faut donc reconnaître que Buffon a beaucoup perdu de son prestige aux yeux des naturalistes modernes. On lui reproche, avec raison, d’avoir poussé trop loin l'amour de la phrase, d’avoir sacrifié à l’effet littéraire l’exactitude des descriptions. C’est précisément cette recherche des effets littéraires qui l’amenant à rechercher les contrastes fortement accusés, les vives oppositions de sentiments et d’idées , le pousse encore davantage dans l'appréciation inexacte des caractères et des mœurs des animaux. Buffon recherche et multiplie autant qu’il le peut les contrastes. Après avoir parlé de la noblesse du lion, il dépeindra l’astuce et la cruauté du tigre ; il opposera au chat fripon et pervers le chien aimant et fidèle; il mettra en parallèle la fierté et la vaillance de l’aigle avec les instincts immondes et la liasse rapacité du vautour, etc. Il y aurait beaucoup à critiquer dans cette façon d’écrire l’histoire de la nature. On y reconnaît un parti pris, qui ne peut être que nuisible à la vérité scientifique ; etdans les sciences, moins que partout ailleurs, ou doit redouter le parti pris.
Nous ne prétendons point que Buffon, pour produire des effets littéraires, ait violé systématiquement et sciemment l’exactitude des faits, comme ce rhéteur latin qui, pour arrondir sa période, aurait volontiers fait gagner à Pompée la bataille de Pharsale. Sans doute il croyait à ce qu’il écrivait; mais le désir de l’effet dominait chez lui toute réflexion, de sorte que, léchant la bride à son imagination, — la belle imagination, comme il l’appelle, — il se laissait aller parfois, en parlant des animaux, à tracer des portraits de fantaisie.
Les idées émises par Buffon sur certains quadrupèdes, pour employer le terme qu’il affectionne, sont aujourd'hui tellement incrustées dans les esprits, qu'il est presque impossible de les déraciner. Si l'on a la prétention d’avancer que le lion n’est pas toujours brave, — que l'aigle a ses moments de lâcheté, et qu’il se livre, le cas échéant, à do petites débauches digues d’un vau-