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tour, — c’est un cri de réprobation générale. « L'illustre Butîon n’était pas de cette opinion ; » voilà ce que répond la galerie. Cependant les témoignages de visu de Livingstone et de Gérard, en ce qui concerne le prétendu roi des animaux, nous paraissent préférables aux périodes du grand écrivain.
Le style de Buffon tranchait tellement, non-seulement sur celui des naturalistes ses contemporains, mais sur celui de tous les écrivains de son temps, que l’on dut créer, pour le qualifier, des expressions nouvelles. On ne dit pas la plume de Butîon, on dit le pinceau de Buffon, et lui-même a été appelé le peintre de la nature. Poursuivantjusqu’au bout l’assimilation, on lui a appliqué l’épithète de grand coloriste. On pourrait enfin le définir comme il définissait lui-même Platon : «n peintre d'idées.
Si l’on se demande d’où vient la correction de son style, nous répondrons : de l'ordre qu’il mettait dans son travail, et de la sévérité de son goût. Avant d’écrire, Buffon méditait profondément sur son sujet. Cen’est que lorsqu’il en était bien le maître, qu’il commençait à écrire : condition indispensable pour atteindre à la précision et à la clarté. 11 avait aussi l’heureux don de n’être jamais satisfait de son travail : il se relisait et se corrigeait sans cesse, jusqu’à ce qu’il trouvât sa pensée bien rendue. Lorsque le manuscrit était chargé de ratures, il le donnait à recopier, et recommençait de nouvelles corrections. Les Époques de la nature furent recopiées jusqu'à onze fois.
Aussi Buffon a-t-il appelé legénie : « une plus grande aptitude à la patience. » Dans une lettre à Voltaire, il fait allusion à ce labeur acharné, qui seul peut lui assurer la gloire : « La nature, qui vous a comblé de ses faveurs, continue de vous traiter avec plus de ménagements que moi, qui n’ai jamais rien obtenu d’elle qu’à force de la tourmenter. »
En tourmentant ainsi la nature, Buffon arriva à une perfection telle, que le mot propre finissait toujours par arriver sous sa plume, et qu'on ne pouvait y en substituer d’autres sans défigurer sa peu sée. D’Alembert voulut un jour récrire un passage de l'Histoire naturelle, c’est-à-dire exprimer la même chose en d’autres termes et aussi clairement que Bulïon, et il ne put y parvenir.
Buffon avait toujours l’esprit occupé de quelque méditation. En quelque lieu qu’il se trouvât, dès qu’il lui venait une idée, il
BUFFON
s'empressait de la noter, pour n'en point perdre le souvenir. En voyage, il prenait des notes dans la journée, et le soir, avant de se mettre au lit, il leur donnait une première façon. Souvent il quittait précipitamment son salon, pour aller mettre sur le papier une pensée qui venait de surgir en lui. Il avait coutume, après avoir écrit quelque partie d'un ouvrage, de la laisser de côté pendant quelque temps, afin de renouveler ses idées sur le sujet. Il disait qu'il ne faut point se presser, et qu’en revoyant un morceau littéraire avec des yeux plus frais, on trouve toujours à y changer ou à y ajouter quelque chose.
A l’âge de soixante-dix ans, Buffon disait : « J’apprends tous les jours à écrire. » Et de fait, son dernier ouvrage (les Époques de la nature), est le plus remarquable de tous. Lorsqu'il mourut, il travaillait à un Traité sur l’art d'écrire, qui eilt sans doute été l’amplification de son discours de réception à l’académie française.
ButTou prisait beaucoup l’imagination, et sa mauière habituelle de louer un écrit était celle-ci : « C’est un bon ouvrage : il y a de l’idée. » Il n’aimait pas les phrases courtes, dans lesquelles une pensée, fortement condensée, fixe rapidement l’attention. Il disait dédaigneusement de cette coupe littéraire : a c’est un style asthmatique. » Disons pourtant que, de nos jours, le prince des prosateurs, Victor Hugo, a singulièrement réhabilité la phrase courte, qui ne nous paraît plus du tout asthmatique, et qui fait pâlir , par la netteté de l'idée exprimée , la période longue, cadencée et cicéronienne qu’affectionnait Butlon.
Cet écrivain, si soigneux, péchait quelquefois contre la grammaire ; par exemple, il employait un verbe neutre dans le sens actif. Il ne faisait nulle difficulté, d’ailleurs, d’avouer qu’il n'avait jamais étudié les règles grammaticales ; mais il connaissait la portée de toutes ses expressions, et pouvait toujours en rendre compte. Lamartine, de nos jours, a eu le même défaut et le môme mérite.
Buffon goûtait peu la poésie : on ne connaît de lui que six vers, dont quatre français, que nous avons cités plus haut, et deux latins, qui sont placés au bas du portrait de M“* Necker. « J'aurais bien fait des vers comme un autre, disait-il, mais j’ai bientôt abandonné un genre où la raison ne porte que des fers. Elle en a bien assez sans lui en imposer de nouveaux. » Cependant la belle poésie ne le trouvait pas insensible. Il savait par cœur des tirades
entières de Racine, qu’il estimait beaucoup. « C’est beau comme de la belle prose, » disait-il. Après Racine, ses auteurs favoris étaient La Fontaine et Fénelon.
11 so montrait fort sévère pour le style d’autrui. Suivant lui, Montesquieu n'avait pas de style. « Le style du président de » M. de Montesquieu, disait-il I mais Montesquieu a-t-il un » style? » La postérité n'a nullement ratifié ce jugement sévère; elle trouve que Montesquieu a un style, qui n’est môme pas de beaucoup au-dessous de celui de son Aristarque.
Quant au sien propre, il ne fut pas également apprécié par tous ses contemporains. Nous avons dit ce qu’en pensait d'Alembert ; Voltaire le trouvait trop pompeux, et c’est à l’adresse de BufTon qu’il a di.t :
Dans un style ampoulé, parlez-nous de physique.
On a conservé un certain nombre de lettres de BufTon ; le style en est très-ordinaire, et cela pour deux raisons. D’abord, BufTon, qui n’écrivait point ses lettres pour le public, y attachait peu d’importance, et n’en remaniait point la forme, comme celle de ses ouvrages. Ensuite, sa grande manière d'écrire était en disproportion avec les petits événements de chaque jour. Mme Necker a dit, à ce propos, ce mot charmant :
« M. de BufTon ne pouvait écrire sur des sujets de peu d’importance; quand il voulait mettra sa grande robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout (1). »
Il est impossible d’analyser l’œuvre de BufTon sans parler de ses collaborateurs. Il en eut trois ; Daubenton, Guéneau de Montbéliard et l'abbé Bexon.
Daubenton se retira, comme nous l’avons dit, à la fin de la publication de l’Histoire des qmdrupèdes. Toutes les descriptions anatomiques des quinze premiers volumes de l’Histoire naturelle sont de Daubenton. Il était né à Mon tbard, comme Buffon, et c’est à cette circonstance, ainsi qu’à ses connaissances anatomiques,
(1) Mitangcs, t. I, p. 237.
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qu’il dut d’étre associôà l’œuvre immortelle de son compatriote. 11 s’acquitta de sa tâche avec honneur : tout ce qu’il a fait a été bien fait, et l'on n’v a pas retouché. Ajoutons que sa rupture avec Buflon ne fut pas de longue durée, et qu’il lui fournit même encore, dans la suite, des matériaux pour son Histoires des insectes.
Guéneau de Montbéliard fut, après Daubenton , le collaborateur de notre grand naturaliste. Il était né à Saumur et devint l’intime ami de Billion. Sa collaboration date de 1770, c’est-à-dire du premier volume des Oiseau.r. Nous avons dit qu’en 1771 Buffon fit une grave maladie, qui retarda notablement la publication de i Histoire des minéraux, destinée à marcher de pair avec celle des Oiseaux . Afin de rattraper le temps perdu, Buffon chargea Guéneau de Montbéliard de rédiger l’Histoire des oiseaux , et il se réserva pour lui-même celle des minéraux. Ce dernier sujet répondait mieux, d’ailleurs, à ses goûts, en ce sens qu’il pouvait donner lieu à de grandes vues et à de belles théories.
Cependant BulTon ne dévoila la collaboration de son ami qu’au troisième volume ; et ce qu’il y a de curieux, c’est que personne ne s’était aperçu de la substitution. Guéneau avait imité le style de Buflon avec un art si achevé, que les plus fins connaisseurs n’avaient pas reconnu le changement de main. Le portrait du paon, la description du chant du rossignol, celle du vol de l’hirondelle, et bien d’autres morceaux sont de Guéneau de Montbéliard.
Cet écrivain avait du goût, de la grâce, du brillant, et r Histoire des oiseaux est peut-être le sujet qui convenait le mieux à son talent. Ajoutons, néanmoins, que cet ouvrage n’est pas, tant s’en faut, tout entier de lui; Bnffon en composa seul une partie, et le plan appartient complètement au maître.
A la fin du cinquième volume des Oiseaux , c’est-à-dire vers 1779, Guéneau de Montbéliard se sépara de Buffon. Il fut remplacé, dans le même office de collaborateur, par l’abbé Bexon, jeune homme de 21 ans, qui devint pour Buffon un secrétaire des plus actifs.
M. Flourens a révélé, dans un petit ouvrage intitulé les Manuscrits de Buffon, tout ce que notre grand naturaliste a dû à l'abbé Bexon. La correspondance de Buflon nous fournit un supplément d’information au même égard. Elle nous montre ces deux hommes animés d’une confiance mutuelle, et se communiquant
réciproquement leurs pensées, pour le plus grand profit de la science et du public.
BuiTon exerça constamment une haute influence sur le jeune abbé. Il le dirigea, lui donna des conseils, le forma, et l’on ne peut que regretter que ce docile et intelligent élève soit mort à 3G ans. Mais il en obtint beaucoup aussi, comme nous allons le voir.
Bexon commença à travailler pour Billion dès le cinquième volume des Oiseaux. Lorsque Bexon avait rédigé un article, il l'envoyait à Montbard, à Buffon, lequel corrigeait la rédaction, et la lui renvoyait. Bexon recopiait, Buffon recorrigeait, et ce manège se renouvelait jusqu’à quatre ou cinq fois de suite.
C’est ce qu’indiquent très-bien, non-seulement les manuscrits, mais aussi les lettres de Buffon à Bexon; par exemple celle-ci :
« Voilà le Cormoran que je vous renvoie avec les premières corrections, car j’en ai fait de plus grandes sur la seconde copie; mais eu tout il est bien et n'a pas laissé de vous coûter beaucoup de temps pour les recherches (1). ■
Flourens fait remarquer que Buffon voulait, en agissant ainsi, ménager cette force de pensée, qui est si remarquable dans V Histoire de l'Iiomme, dans la Théorie de la terre et les Époques de la nature.
Buffon n’aimait pas à s’appliquer aux petites choses; c’est pour cela qu’il se déchargea sur Guéneau de Montbéliard et Bexon, de l'Histoire des oiseaux, qui se compose surtout de descriptions.
« Lo soin de ménager sa pensée, que s’est imposé Buffon, va si loin, dit Flourens, qu'il profite de tout dans Bexon : de ses idées, de ses vues, de ses tours, de ses expressions. Quelquefois, après avoir effacé une expression, il la reprend; après avoir écarté une idée, il y revient, et tout cela aux moindres frais possiblos, même pour la peine physique d’écrire, car il se sert le plus qu'il peut des mots écrits par Bexon, sauf à les modifier plus ou moins selon le besoin (2). •
Bexon a également beaucoup travaillé à l'Histoire des minéraux.
On peut reprocher à Buffon de n’avoir point suffisamment fait
fi } Flourens, Des manuscrits de Buffon, p. 5. (2) Ibidem p. 22.
BUFFON
connaître au public tous les services qu’il reçut de l’abbé Bexon.
Il n’en fit mention qu’en 1780, dans un Avertissement] placé en tête du septième volume des Oiseaux. Or, l’union des deux auteurs date de 1777, c’est-à-dire du cinquième volume. Déplus, Bexon n’est point nommé dans l'Histoire des minéraux. C’est là un oubli regrettable, et qu’on voudrait ne pas avoir à signaler, à propos d’un caractère aussi élevé que celui de Ballon.
Si Bufîon fut grand par le style, il le fut plusjencore {par les idées. Examinons-le sous ce point de vue.
Personne ne poussa plus loin que lui l’amour du système, employé comme moyen de faire avancer une science.
« La plupart des naturalistes, dit-il, ne font que des remarques partielles; ils décrivent une pierre, puis encore une seconde pierre, à mesure qu'ils les rencontrent. Mieux vaut un faux système, car il sert au moins à enchaîner nos idées, ot il prouve qu’on sait penser. •
BulTon le prouva surabondamment pour son compte : il imaginait un système à propos de tout. Voici commentil procédait. Il rassemblait des faits, les comparait, les combinait et en faisait sortir un système complet sur le sujet qu’il avait en vue. « Rassemblons des faits pour nous donner des idées, » a-t-il dit.
Mais si Bu ffon afi’ectionnait les systèmes, il avait beaucoup moins de goût pourl’expérience. S’il expérimentait, ceVétait qu’après l’édification de son système, afin d’en vérifier l’exactitude. Sa plus chère ambition était d’apercevoir, par la seule tue de l'esprit, ce que le vulgaire ne découvre que par les yeux du corps. 11 était heureux lorsqu’il pouvait dire : « J’ai eu le plaisir de voir mon opinion confirmée par une expérience, n
Il avait cru, par exemple, pouvoir déduire de considérations générales, que le diamant est une substance combustible, indication que Newton avait, d’ailleurs, donnée avant lui, et il blâma le chimiste Guyton de Morveau, qui voulait en faire l’expérience dans un creuset : « Le meilleur creuset, c'est l’esprit I » dit-il à Guyton de Morveau. Ce qui ne l’empêcha pas, après que l'expérience eut confirmé le fait de la combustibilité du diamant, de constater avec bonheur le triomphe de son système.
Voici comment il s’exprime àce sujet, dans sou Histoire des minéraux :
« La main n’a donc fait ici que confirmer ce que la vue de l’esprit avait aperçu, et ceux qui ne croient que ce qu’ils voient seront dorénavant convaincus qu’on peut deviner les faits par l’analogie. »
Hâtons-nous de dire qu’à l’inverse de tous les inventeurs de systèmes, BufTon n’était point obstinément attaché aux siens. 11 remaniait constamment ses pensées, comme ses phrases. Il reconnaissait do fort bonne grâce une erreur, lorsque la critique lui paraissait fondée. 11 mit trente ans à écrire sur de nouvelles bases, sa Théorie Je la terre, qui devint les Époques de la nature.
Après son amour pour les systèmes, ce qu’il y a de plus caractéristique chez BuiTon , c'est son aversion pour la méthode naturelle. Il n’y voyait « qu’une convention, une langue arbitraire, un moyen de s’entendre dont il ne peut résulter aucune connaissance réelle (1). » Aussi ne manqua-t-il aucune occasion de critiquer les classifications zoologiques de Linné. Il reprochait au naturaliste suédois d’avoir placé le zèbre près du cheval, et voici dans quels termes bizarres il formule ce reproche :
< Ne vaut-il pas mieux faire suivre le cheval qui est solipéde, par le chien qui est Ussipède, et qui a coutume de le suivre, en effet, que par un zèbre, qui nous est peu connu, et qui n’a peut-être d’autre rapport avec le cheval que d’être solipéde (3)? »
Sa méthode à lui est très-naïve. Elle consiste simplement à considérer les animaux au point de vue de l'utilité que nous en tirons et de la connaissance que nous en avons. 11 range ensemble et pêle-mêle tous les animaux domestiques, sans se préoccuper de savoir si, par leur organisation, ils ne sont pas prodigieusement éloignés les uns des autres. Il trouve cet ordre le plus naturel. On a bien souvent reproduit ces lignes, si mal pensées et si peu scientifiques, dans lesquelles il dit «qu’il n’existe réellement dans la nature que des individus ; les genres, les ordres et les classes n’existent que dans notre imagination. » A cela il faut répondre, avec Flourens, « que les groupes mal faits sont soûls le produit de notre imagination, mais que les groupes bien faits, les groupes naturels , existent dans la nature (3). »
(1) Histoire naturelle , tome 1, p. 10, édition in-4°.
(2) Ibidem , tome I, p. 36, édition in-4%
(3) Bu/fon , histoire de ses travaux et de ses idées , in-12, Paris, 1814, p. 11.
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Hâtons-nous d'ajouter que ce reproche ne peut s’appliquer qu’au Buffon du commencement, au Buffon des premiers volumes de l’Histoire naturelle. A mesure qu’il avança dans son œuvre, Buffon reconnut qu’il ne pouvait réellement plus se passer d’une méthode fondée sur des caractères pris dans les objets eux-mêmes, animaux, végétaux ou minéraux. Lorsqu'il parla des singes, il les distribua par groupes bien distincts, comprenant des espèces d’une analogie de caractères évidents. Bien plus, quand il arriva aux oiseaux: « Au lieu, dit-il, de traiter les oiseaux un à un, c’està-dire par espèces distinctes et séparées, je les réunirai plusieurs ensemble sous un même genre. »
Sa marche devint alors tout à fait méthodique. B forma des familles et des genres, en réunissant autour d’une espèce type toutes celles qui s’y rapportent, soit qu’elles habitent nos climats, soit qu’elles se trouvent exclusivement à l’étranger.
t Parvenu à son Histoire des Oiseaux, dit Cuvier, Buffon se soumit tacitement à la nécessité où nous sommes tous de classer nos idées, pour nous on représenter clairement l'ensemble (1). »
Ce fut là un de ces revirements d'opinion si fréquents chez Buffon, dont la pensée travaillait sans cesse. B tourne d’abord en dérision les méthodes; puis, reconnaissant quelles lui sont indispensables, il en fait un fort bon usage. Ce qu'il faut, d’ailleurs, bien remarquer c’est qu’il base ses divisions sur des caractères importants, et non sur d’infimes distinctions, qui varient d’un individu à l'autre. B parle très-judicieusement de cette fausse science qui consiste à multiplier outre mesure les subdivisions, et qui était déjà de son temps la plaie de l’histoire naturelle.
L’un des plus grands mérites de Buffon, c’est, commol’adit Flourens, d'avoir porté la critique dans l’histoire naturelle. A ce propos, écoutons Bulfou lui-même :
t La premièro chose que l'on doive se proposer lorsqu’on entreprend d’éclaircir l’histoire d’un animal, c’est do faire une critique sévère de sa nomenclature, de démêler exactement les différents noms qui lui ont été donnés et de démêler, autant qu’il est possible, les diffé-
rentes espèces auxquelles les mêmes noms ont été appliqués. »
(I) Article Buffon, (le la Biographie universelle de Michaud.
Ce travail, Biifton l’a fait pour deux cents espèces de quadrupèdes et sept cents à huit cents espèces d’oiseaux. Il a donné l’histoire complète de chacune d’elles, et pour emprunter à Flourens une nouvelle appréciation, « son véritable titre est d’avoir fondé la partie historique et descriptive de la science (1). »
Oi\ ne s’attend pas à ce que nous passions en revue toutes les idées de Buiron ; nous nous contenterons d’indiquer brièvement les principales.
11 a le premier lancé dans le monde savant l’idée de l'uniformité du plan de la nature, qui fut développée plus tard par Geoffroy Saint-Hilaire, et d’après laquelle tous les êtres seraient conçus sur un même plan. Celte pensée est exacte si on la restreint à chacune des quatre grandes classes d’animaux, considérée en particulier, — et c’est ce que faisait Buffon, qui ne connaissait et ne s'occupait que des vertébrés. Mais si ou prétend l’étendre à l'ensemble de la création, elle devient fausse, car on ne peut soutenir que le même dessein , pour parler comme ButTon, existe dans l’invertébré et dans le vertébré.
C’est encore Buffon qui a établi la belle loi de la prééminence relative des organes, et en cela il fut le précurseur de Cuvier. Continuant à envisager spécialement les animaux vertébrés, et prenant le cœur pour centre de la machine animale, il constate que, sous ce rapport, l'homme et les animaux sont parfaitement semblables; mais que, plus on s’éloigne du centre, plus les différences deviennent considérables, et qu’elles atteignent leur maximum aux extrémités de l’échelle zoologique. Les parties intérieures étant les plus constantes, sont donc les plus essentielles, et ce sont elles qui constituent le fondement de l'économie animale; donc, encore, les parties extérieures sont subordonnées aux parties centrales. Buffon remarque, en outre, que les insectes ont une espèce de cerveau et des sens, comme les vertébrés, quoiqu’ils soient dépourvus de cœur; mais il n’en tire pas cette conclusion toute naturelle, que le cerveau est plus essentiel que le cœur : il en laissera l’honneur à Cuvier.
11 marque ensuite d’une façon magistrale le rôle du cerveau :
• Le cerveau et les sens, dit-il, forment une seconde partie essen-
(1) Buffon, histoire de tes travaux et de set idées, in-12, Paris, I8H, p. 21.
BUFFON
lielle à l’économie animale. Le cerveau est le centre de l'enveloppe, comme le cœur est le centre de la partie intérieure de l'animal. *
li ajoute :
* Le cerveau, siège du sens intérieur matériel, est dans l'homme comme dans l'animal, et que même, relativement au volume du corps, il y est d'une plus grande étendue. >
Arrivant à la prééminence relative de chaque sens, dans lesdifl'érentes espèces, Buffon distingue des sens relatifs à l'appétit, à l’instinct, et des sens relatifs à la peusée. Le sens le plus relatif à la pensée est le toucher : c’est pourquoi il est plus développé chez l’homme que chez les animaux ; l’odorat est le sens le plus relatif à l'instinct, à l'appétit : aussi est-il meilleur chez l’animal que chez l’homme. L’importance relative des sens varie donc d'une manière inverse chez l'homme et chez animal. « Cette différence, ditBulTon, est relativeàla naturedel’un et de l’autre. »
11 ajoute que chez l’oiseau le premier sens est celui de la vue, et de tout ce qui précède il tire ces belles déductions :
« L'homme sera plus ému par les impressions du toucher, le quadrupède par celles de l'odorat, et l'oiseau par celtes de la vue; la plus grande partie do leurs jugements, de leurs déterminations, dépendront de ces sensations dominantes; celles des autres sens, étant moins fortes et moins nombreuses, seront subordonnées aux premières et n'inlluerout qu'en second sur la nature de l'étre. >
Voici comment Cuvier apprécie ces vues, vraiment admirables, de Bulfon :
« Ses idées, concernant l'influence qu’exercent la délicatesse et le degré de développement de chaque organe sur la nature des diverses espèces, sont des idées de génie qui feront désormais la base de toute histoire naturelle philosophique, et qui ont rendu tant de services à l'art des méthodes, qu’elles doivent faire pardonner à leur auteur le mal qu'il a dit de cet art (1). >
line autre belle loi, posée par Buffon, c'est celle de la distribution des animaux sur le globe. Il établit, en examinant les faits,
(t) Article ButTon, île la Biographie universelle de hlichaud.
que les deux continents, ou, pour parler plus exactement, les parties méridionales de chacun des deux continents (1) ont une population animale qui leur est propre. Toutes les découvertes subséquentes n’ont pu ébranler cette assertion hardie. En abordant en Amérique, les Européens avaient trouvé une faune toute nouvelle, mais ils n'eurent point à créer de noms nouveaux. Le puma fut appelé lion ; le jaguar, tigre; 1 ’alpaca, moutou. Sans avoir vu ces animaux, Buffon déclara qu’il n’y avait en Amérique, ni lion, ni tigre, ni mouton. 11 déclara également que les singes du nouveau continent étaient tout différents de ceux de l’ancien. Cette distinction, qui est une véritable classification des singes, subsiste dans la science de nos jours et c'est une des mieux fondées. Généralisant cette vue, il posa sa grande loi : « Qu’aucun des animaux de la zone torride daus l’un des continents ne se trouve daus l’autre. »
Parmi les autres découvertes de Builoiq il faut citer ses recherches sur la dégénéralion, ou altération, des animaux, et sur les causes qui ramènent ; — sur les lois de la fécondité ; — sur la fixité et les caractères de l'espèce (le premier, il a indiqué comme caractère de l'espèce la fécondité continue ); — sur l'homme envisagé comme espèce (il étudie les races humaiues, et démontre que ce ne sont que des variétés d’une môme espèce).
BufTon a imaginé, en physiologie, différents systèmes, dont le temps a fait justice. Par exemple, il explique la génération par' des germes accumulés , des moules intérieurs, des molécules organiques, et autres conceptions vagues et mal déterminées. 11 suIjstitue à l’instinct des animaux une somme de mécanisme, encore moins intelligible peut-être que celui qu’avait forgé Descartes. Selon lui, les cellules des abeilles sont simplement le résultat de la compression réciproque des abeilles l’une contre l'autre, et non la conséquence d’un instinct.
Terminons cette revue rapide des travaux de Buffon par l’analyse des deux ouvrages où il s’est montré véritablement supérieur:
(I) Cette restriction est nécessaire, car l'Amérique du Nord possède quelques espèccs eu commun avec l'ancien continent ; exemple le renne, l’élan, le castor. Cela provient sans «Joute du grand rapprochement des terres vers le Nord : les animaux que uous unons de nommer ont pu passer d’un continent à l’autre sur lu glace.
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la Théorie de la terre, à laquelle se rattache le système sur la formation des planètes, et les Époques de la nature.
La Théorie de la terre est basée sur trois faits que Buffon eut le tort de généraliser, tandis qu’ils sont particuliers à certaines contrées. De là vint son erreur, mais une erreur de bonne foi : les éléments d'appréciation lui manquaient, car la géologie n’existait pas encore à cette époque.
Le premier fait est celui-ci : « On trouve partout des coquilles et d'autres productions marines, même sur les sommets des plus hautes montagnes ; » le second : « Les couches de la terre sont partout horizontales; » le troisième : « Les montagnes ont partout des angles correspondants. » De ces trois faits, Buffon conclut que la terre est exclusivement l' ouvrage des eaux, considérées sous toutes les formes : eaux de la mer, eaux du ciel, fleuves, rivières, etc. Ce sont les eaux qui modifient constamment le relief du globe, par leur action sans cesse agissante. Buflon est donc le créateur de la théorie des causes lentes, qui est aujourd'hui revenue en faveur, en géologie, après avoir été détrônée par la doctrine contraire de Cuvier, celle des révolutions dolentes.
Passons à la cosmogonie de Buffon, à son système de l’univers. Nous y trouverons une idée nouvelle : celle de la formation des mondes par le feu .
Buffon imagine que toutes les planètes ont primitivement appartenu au soleil, et qu’elles en ont été détachées par le choc d’une comète. Cette hypothèse, empruntée à Whiston, est aujourd’hui reconnue inadmissible. Les comètes sont composées d'une matière tellement subtile qu’elle ne saurait exercer un efTet sensible sur une masse comme celle du soleil, ni même sur quelque planète que ce soit. Peu importe, suivons Buffon. Si les planètes ont été détachées du soleil, elles ont d’abord été incandescentes comme lui, elles ont été en fusion ; peu à peu, elles se sont refroidies et sont devenues solides. Pour ne parler que de la terre, les vapeurs se sont condensées à sa surface par le refroidissement, et elles ont formé les mers; l’air s’est répandu dans l’atmosphère, et le globe a pris lentement une forme à peu près stable.
Ce système est hardi et fortement lié dans toutes ses parties. Il fallait certainement un grand génie pour le concevoir. Remarquons pourtant que ses deux idées fondamentales ne sont pas de Buffon ; celle des planètes détachées du soleil par le choc d’une
comète, appartient, comme nous l’avons dit, à Whiston; et celle delà fluidité primitive du globe, c’est-à-dire du feu central, a été, pour la première fois, émise par Leibniz, dans sa Prologée. Il faut ajouter que la dernière théorie, reprise par Laplace, est aujourd’hui adoptéeen géologie comme la véritable origine des planètes, et par conséquent de la terre.
Buflon couronna sa longue carrière par les Époques delà nature, son ouvrage le plus remarquable, à tous les points de vue. Après trente ans de méditations, il parvint à reconstituer, par la seule puissance de sa pensée, l'histoire de notre globe. De sa théorie et de son système, combinés et rectifiés, il tira la description exacte des âges successifs, ou de ce qu’il appela les époques de notre globe.
Buffou établit sept grandes époques, qu’il désigne de la manière suivante :
Première époque : Lorsque la terre et les planètes ont pris leurs formes.
Deuxième époque : Lorsque la matière, s’étant consolidée, a formé la roche intérieure du globe, ainsi que les grandes masses vitrescibles qui sont à sa surface.
Troisième époque : Lorsque les eaux ont couvert nos continents.
Quatrième époque : Lorsque les eaux se sont retirées, et que les volcans ont commencé d’agir.
Cinquième époque : Lorsque les éléphants et les autres animaux du Midi, ont habité les terres du Nord.
Sixième époque : Lorsque s’est faite la séparation des continents et des mers.
Septième époque : Lorsque la puissance de l’homme a secondé celle de la nature.
Les découvertes modernes ont bien modifié tout cela; mais Buffon n’en conserve pas moins l’honneur d’avoir aperçu des époques dans l'histoire de la terre, et cela avant la création de la géologie et de la paléontologie : ce sera sa gloire éternelle.
Buffou a pressenti la paléontologie : l’idée des espèces perdues se trouve, en effet, dans la Théorie de la terre et dans les Époques de la nature. « Tout semble démontrer, dit-il dans ce dernier ouvrage, qu’il y a eu des espèces perdues, c’est-à-dire des animaux qui ont autrefois existé, et qui n’existent plus. »
Mais ce ne fut là qu'uue lueur de son génie. Buffon ne sut
BUFFON
pas reconnaître que les ossements fossiles, pourtant déjà signalés de son temps, dans les contrées boréales de l’Europe, appartenaient à des animaux aujourd’hui disparus. Il prit les restes de l’éléphant fossile que nous désignons aujourd’hui sous le nom de mammouth , pour ceux de l’éléphant actuel. Pourquoi? Parce que l'anatomie comparée n’était point encore créée. Il n'a manqué à Buffon que la possession de cette science pour ravir d’avance à Cuvier son plus beau titre à l’immortalité, celui d’avoir fondé la paléontologie, et d’avoir reconstruit toute une génération éteinte de plantes et d'animaux.
Il ne nous reste, pour terminer cette Notice, qu'à citer les principales études qui ont été publiées jusqu’à ce joursur Buffon et ses travaux. Dans leur ordre de date, ces publications sont les suivantes :
1° Vie privée de Buffon, parle chevalier Aude. Iu-8*, Lyon, 1788. Ce n'est qu’un opuscule sans grand intérêt; il n'a d’autre valeur que d'avoir été publié l’année même de la mort de Butron.
2° Voyage à Monlbard, par Hérault de Sôchelles, 1785-1801. Sorte de pamphlet qui fut longtemps regardé comme la seule biographie authentique de Buffon, et qui inspira la publication de sa Correspondance.
3* Article nécrologique dans le Journal de Paris du mois de mai 1788 (nM 124 et 125). C’est une notice très-consciencieuse et très-importante au point de vue du détail et de la vérité des faits. Cet article, ainsi qu’un article du Mercure , paru à la même époque, a été reproduit par M. Nadault de BufTon, dans son livre que nous citerons plus loin.
4° Notice historique sur Buffon, par Geoffroy Saint-Hilaire, placée en tête de son édition de Buffon. — Article du même auteur dans l 'Encyclopédie nouvelle (1838).
5° Vie de Buffon, par A. de Chesnel (1843). C’est un ouvrage enfantin, renfermant différentes anecdotes hasardées, mêlées à quelques détails intéressants.
6° Histoire des travaux et des idées de Buffon, par Flourens. Paris, 1844, in-12. Ce livre est fondamental au point de vue de l’appréciation scientifique et littéraire de Buffon; c'est un guide excellent pour connaître la génération de ses idées et en apprécier la valeur.
7° Des manuscrits de Bu[[on. Paris, 1840, in-12. Ce petit ouvrage renferme une intéressante notice biographique; mais Fiourens a beaucoup trop insisté sur la part qu’ont pu avoir dans les écrits de Buflbn, ses divers collaborateurs. Il y a là un parti pris visible de dénigrer le grand écrivain, de faire attribuer à ses secrétaires tel ou tel morceau de ses ouvrages. Cette puérile recherche ne provenait, chez Fiourens, que du désir de rabaisser Buffon, pour se grandir lui-même aux yeux des naturalistes. On ne peut que blâmer une aussi triste inspiration.
8° Vie de Buffon, par Bernard d’Héry, publiée dans le tome XI de l'édition de l'Histoire naturelle, donnée par Bernard d’Héry en 1803. Cette biographie, écrite par un Bourguignon qui avait connu divers membres de la famille de Buffon, et avait été à même de les consulter, renferme des renseignements qui étaient alors inconnus.
9° Buffon, sa famille, ses collaborateurs et ses familiers. Mémoires parM. Humbert Basile, son secrétaire, mis en ordre, annotés et augmentés de documents inédits, par M. Henri Nadault de Buffon, son arrière-petit-neveu (in-8°. Paris, 1863). M. Nadault do Buffon a réuni dans cet ouvrage les documents les plus authentiques relatifs à Buffon et à son entourage. Le volume est accompagné de cinq portraits gravés sur acier, à savoir : Buffon , M“* de Buffon, le comte de Buffon, leur fils; le chevalier de Buflbn, frère de Buffon ; M“e Nadault, sa sœur.
On doit également à M. Nadault de Buflbn la Correspondance de Buffon, c’est-à-dire la collection de la correspondance anciennement publiée, à laquelle on a joint un grand nombre de lettres inédites (2 vol. iu-8“. Paris, 1860).
L’Homme physique ches Buffon, ses maladies, sa mort. Paris, 1868. C’est un opuscule de M. Nadault de Buffon, extrait de la Gasette médicale de Paris, année 1868.
10* Biographie des hommes illustres de la Cite-d'Or, par l’abbé Michaud (1868). Elle renferme quelques détails intéressants relatifs aux difficultés de Buflbn avec la Sorbonne.
11° Les Causeries du lundi de Sainte-Beuve (1853, 1857, 1861) contiennent plusieurs Études sur Buffon , intéressantes et vraies.
12° Buffon et son château de Montbard, par G. Desuoireterres. C’est un article de la Rerue des provinces de janvier et février 1864.
BUFFON
Ce travail, assez confus, est rédigé au moyen de matériaux fournis par les deux ouvrages de M. Nadault de Buffon.
13° La Revue européenne de mai 1860, renferme un bon article di M. Léopold Monty, rédigé avec des documents fournis par la Correspondance de Buffon.
14° L' Encyclopédie du XIXe siècle contient une biographie intéressante de Bu lion, par Boitard.
Les éditions des œuvres de Buffon ont été nombreuses. Nous ne citerons que les principales, en nous bornant à la France.
La première édition de ['Histoire naturelle forme quarante-quatre volumes in-4°, qui ont paru de 1749 à 1804. C’est la plus précieuse et la plus recherchée.
Les Œuvres complètes de Buffon ont été publiées pour la première fois, de 1824 à 1832, en 40 volumes in-8°, par Verdière et Lagrange, et en 12 volumes par Rapet, de 1817 à 1819.
Une édition compacte des Œuvres complètes de Buffon , suivie de celles de Lacépède, qui continua Buffon pour les reptiles, les insectes, etc., a été publiée par Fume. Elle forme 8 volumes grand in-8°.
Une édition très-estimée des Œuvres de Buffon, publiée par Flourens, a paru chez Garnier frères, accompagnée d'un commentaire remarquable. C’est uu Buffon modernisé par la critique.
Les Œuvres choisies de Buffon ne se comptent pas, tant elles sont nombreuses et variées. 11 en existe une édition à l’usage des lycées.
CONDORCET
Nous regrettons de ne pouvoir retracer qu'en raccourci la biographie de Condorcet, biographie extrêmement complexe, et pourtant bien intéressante dans sa complexité. Le personnage célèbre qui en sera le sujet, ne représente pas seulement un grand analyste, un physicien éminent, en un mot, un pur savant, à la manière des Clairaut, des Euler, des Bernouilli, et de beaucoup d’autres qui vécurent dans le môme siècle que lui. Chez Condorcet, la philosophie domine la science, et la littérature vient y ajouter ses ornements : triple don que nous avons déjà pu rencontrer et admirer chez d’Alembert. Mais il y a de plus, chez Condorcet, le moraliste, le politique, le législateur, et toujours l’homme dévoué à sa ulche. Par cet ensemble de facultés, Condorcet s’offre à nos yeux comme le personnage qui représente le mieux ie xvm® siècle, ou, pour parler plus exactement, la dernière moitié de ce siècle, pendant laquelle s'écoula sa vie, si prématurément et si tragiquement abrégée.
Jean-Autoine-Nicolas Caritat de Condorcet naquit le 17 septembre 1743, à Ribemont, petite ville de la Picardie, qui fait aujourd'hui partie du département de l’Aisne. Cette ville avait déjà donné le jour à l’ingénieur Blondel, membre de l’académie des sciences, dont le nom est resté attaché à do grands travaux, et particulièrement à la construction de la porte Saint-Martin, à Paris.
Malgré sa naissance picarde, Condorcet était, du côté paternel, originaire d’une très-ancienne et noble famille du Comtat
CONDORCET
Venaissin, dont une branche avait adopté la réforme religieuse au xvi' siècle. Mais ce n’était pas à cotte branche qu’appàrtenaient les parents de l’enfant qui venait de naître. Nous trouvons, au contraire, parmi eux, de très-zélés catholiques, entre autres un oncle, frère cadet de son père, Mgr de Condorcet, qui fut successivement évéque de Gap, d’Auxerre et de Lisieux. Un autre de ses oncles fut le fameux abbé de Condillac, le philosophe le plus chrétien du xvm» siècle. Quant à sa mère, M11® de Gaudry, elle dépassait encore tous les autres par l’ardeur de sa dévotion. Nous n’avons rien à dire de son père, M. Caritat de Condorcet, si ce n’est qu’il était capitaine de cavalerie, et qu’il ne dut pas, en cette qualité, exercer une grande influence sur l’éducation religieuse de son fils. D’ailleurs celui-ci n’avait que quatre ans, quand son père mourut.
Obéissant à ses idées superstitieuses, M"e de Condorcet, qui voulait soustraire son fils unique aux premiers dangers de l’enfance, ne sut trouver rien de plus efficace que de le vouer au blanc, et de le consacrer à la Vierge. Pendant huit années, l’enfant porta le costume d’une jeune fille. Cet accoutrement, qui lui interdisait les plus salutaires exercices de gymnastique, et la plupart des jeux auxquels se livrent les autres enfants de cette première période de la vie, ne pouvait que beaucoup nuire aux proportions de ses membres, à l'aisance de ses manières, au développement de ses forces. On s’en aperçut plus tard, quand l’homme fut complet, mais il n’était plus temps d’y porter remède.
Voici comment Arago nous représente Condorcet, d’après ses portraits, et la tradition de ceux qui l’avaient bien connu :
« Condorcet était d'une hauto stature. L’immense volume de sa tète, ses larges épaules, son corps robuste contrastaient avec des jambes restées toujours grêles, à cause, croyait-il, de l’immobilité presque absolue que le costume de jeune fille et les inquiétudes trop vives d’une tendre mère lui avaient imposée. Condorcet avait dans le maintien de la simplicité et mémo tant soit peu de gaucherie. Qui ne l’eùt vu qu'en passant aurait dit : « Voilà un bonhomme, plutôt que voilà un homme d’esprit (1). >
Condorcet dut encore à la fantaisie superstitieuse de sa mère, de ne pouvoir suivre aucun des cours publics fréquentés par les élèves de son ûge, pour qui leur camarade enjuponné eût été un
(1) Notices biographiques, tome II, Condorcet.
sujet perpétuel de railleries et de mauvaises farces. Il est donc probable qu’il apprit iort peu de choses jusqu’à sa onzième année, où son oncle, l'évêque de Lisieux, commença à s'occuper de lui, et le confia aux soins particuliers d'un jésuite.
Si le pouvoir de l’éducation était aussi grand qu’on le pense, voilà certes un élève qui avait toutes les chances de conquérir un rang distingué dans la religion et l’aristocratie. Né d’une famille en proie à toutes les superstitions nobiliaires et religieuses, dans laquelle un homme ne compte pourquelque chose ques’il est d’épée, de robe ou d’église, entouré de gens de guerre et de prélats, élevé sur les genoux d’une mère bigote, et allaité par la morale des jésuites, que va devenir ce beau nourrisson, quand les années l’auront fait grandir? Il va devenir précisément l’antithèse de tous les préjugés qu’on a tant à cœur de lui inculquer. Le fruit d’une éducation si prévoyante sera, — ici nous laissons encore parler Arago : « en matière politique, le détachement le plus complet de toute idée de prérogative héréditaire ; en matièro religieuse, le scepticisme poussé jusqu’à ses dernières limites. » Vantez après cela l’influence de l'éducation sur certains esprits 1
Quand il eut atteint sa onzième année, le jeune Condorcet fut remis par son oncle, l’évêque de Lisieux, entre les mains des jésuites de Reims, et à treize ans, en 175G, il remportait le prix de seconde dans leur collège. Il est vraisemblable qu'il acheva ses études littéraires dans cet établissement.
En 1758, nous le trouvons à Paris, où il commence l’étude des mathématiques au Collège de Navarre, institut célèbre, où fut également élevé Lavoisier, et dont l’emplacement, — hérédité précieuse — est aujourd'hui occupé par l’École polytechnique. Le Collège de Navarre partageait avec la Sorbonne le privilège, de faire discuter des thèses publiques, et de conférer des grades dans les lettres, la philosophie, la théologie et les sciences.
Condorcet fit dans cet établissement célèbre des progrès aussi rapides que brillants. Au bout de dix mois, à l’âge de seize ans, il y soutint, en présence de d’Alembert, de Clairaut et de Fontaine, une thèse d’analyse mathématique très-délicate, et il excita l’admiration de ces savants illustres. D’Alembert et Clairaut ajoutèrent, dit-on, à leurs compliments, la prédiction que ce jeune homme serait un jour leur confrère à l’académie des sciences.
De tels encouragements décidèrent Condorcet à se livrer avec
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plus d’ardeur que jamais, aux études mathématiques. Aussi, malgré les vœux et les résistances de tous les membres de sa famille, qui voulaient qu’à l’exemple de son père, il choisît la profession des armes, seule digne, à leurs yeux, d’un fils de noble maison, il alla, peu de temps après sa sortie du collège, s’établir chez Giraud de Kéraudon, son ancien maître de mathématiques.
Mais Condorcet était déjà un penseur profond. Sa riche intelligence ne pouvait se laisser absorber tout entière par les mathématiques. Une autre science, la morale, qui s'apprend sans maîtres, parce qu’elle est directement inspirée par le cœur, venait de se révéler dans l'àmo de ce jeune homme, et d’v faire briller ses premières lueurs. C’est lui-même qui nous l'apprend, dans une lettre écrite longtemps après, à Turgot, et qu’il avait intitulée : Ma profession de foi. 11 y rappelle que, dès son adolescence, il avait adopté une règle morale, qui le dirigea toute sa vie.
« Il fallait, disait-il, faire céder toute considération d’intérêt à l’obligation d'étre juste, et ménager précieusement la sensibilité naturelle que je regarde comme la source de toute vertu. »
Cette morale, cette justice, cette sensibilité, furent bien, en effet, les guides, que suivit Condorcet pendant toute sa vie ; c’est ce qui caractérise tous ses écrits, tous ses discours, tous ses actes. On retrouvera là le publiciste, l’administrateur, le tribun, le législateur, et surtout le juge , quand il lui sera nécessaire d’exercer cette redoutable fonction dans le procès de Louis XVI. Cette justice sans haine est d’autant plus parfaite qu’elle est tempérée par la sensibilité.
Voilà tout Condorcet, et nous ajouterons que ce qui fut l’honneur de sa vie, devint, hélas ! la cause de sa mort. Du fond de la retraite, où il dérobait sa tête aux bourreaux, il écrivait à sa fille ces recommandations touchantes
« Ma chère fille, conserve dans toute sa pureté, dans toute sa force, le sentiment qui nous fait pnrtager la douleur do tout être sensible. Qu’il ne se borne pas aux souffrances des hommes; que ton humanité s’étende même sur les animaux. Ne rends point malheureux ceux qui t'appartiendront; ne dédaigne pas de t’occuper de leur bien-être; ne sois pas insensible à leur naïve et sincère reconnaissance; ne cause à aucun des douleurs inutiles Le défaut de prévoyance dans
les animaux est la seule excuse de cette loi barbare, qui les condamne à se servir mutuellement de nourriture. >
Nous avons parlé des résistances que la famille de Condorcet opposa à la résolution qu’il avait prise de s'adonner à l'étude des sciences. Il faut ajouter ici que ces résistances durèrent longtemps, si même elles cessèrent jamais tout à fait; car, plus de vingt ans après, Condorcet, déjà membre, et même secrétaire perpétuel de l'académie des sciences, écrivait à Turgot, dont il était devenu l’ami : « Soyez favorable à M. Thouvenel ; c’est le » seul de mes parents qui me pardonne de n'être pas capitaine de » cavalerie. »
Descartes, bien que sa famille fût d'une noblesse inférieure à celle des Condorcet, n’avait pu réussir à lui prouver qu’il ne la déshonorait pas en cultivant les sciences et la philosophie. Mais, du moins, Descartes avait, pour suivre sa vocation scientifique, des moyens pécuniaires qui manquaient absolument à l'élève de Giraud de Kéraudon.
Heureusement, notre jeune savant vint à faire la connaissance et à mériter la protection du duc de la Rochefoucauld, qui lui fit obtenir une pension, et l'introduisit dans plusieurs maisons distinguées. Il put donc travailler, et il travailla avec fruit sous la direction et avec les conseils d’un maître, qu'il ne tarda pas à surpasser.
Condorcet n’avait pas vingt-deux ans lorsqu'il présenta à l'académie des sciences de Paris, un Essai sur le calcul intégral, matière qui avait déjà occupé et qui occupait encore beaucoup de savants, mais dans laquelle il y a toujours du nouveau à découvrir. Les analystes les plus compétents déclarèrent que Condorcet, dans ce premier travail, avait heureusement étendu les idées de Fontaine ou des savants qui l’avaient applaudi au collège de Navarre, et avec lequel il s’était lié depuis.
Le mémoire de Condorcet fut examiné, en mai 1765, par uue commission académique, dont le rapport, rédigé par d’Alembert et Bezout, se terminait par ces mots : « L’ouvrage annonce les plus grands talents et les plus dignes d’ôtre encouragés par l’approbation de l’académie. »
L’Essai sur le calcul intégral fut jugé digne d’entrer dans la collection des Savants étrangers à l’académie des sciences.
On a dit que l’académie des sciences avait traité ce premier
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travail de Condorcet avec une grande indulgence. Ce n’était pourtant pas l’avis de Lagrange, qui, deux mois après ce jugement, écrivait à d’Alembert : « Le calcul intégral de Condorcet m'a paru bien digne des éloges dont vous l’avez honoré. » Arago, entrant dans quelques détails, pour défendre l’opinion de ces grands appréciateurs de pareils travaux, dit qu’on ne peut pas méconnaître « que ce mémoire renferme les premières tentatives sérieuses, approfondies, qu’on ait faites sur les conditions d’intégrabilité des équations différentielles ordinaires de tous les ordres. » Dans le volume de l’académie des sciences pour l’année 1772, on trouve un nouveau mémoire de Condorcet, qui a reçu de Lagrange un éloge encore plus éclatant que le premier.
« Ce mémoire, dit Lagrange, est rempli d’idées sublimes qui auraient pu fournir la matière do plusieurs ouvrages. Le dernier article
m’a singulièrement plu par son élégance et par son utilité Les
séries récurrentes avaient déjà été si souvent traitées qu’on eût dit cette matière épuisée. Cependant voilà une nouvelle application de ces séries plus importante, à mon avis, qu’aucune de celles qu’on en a déjà faites. Elle nous ouvre, pour ainsi dire, un nouveau champ pour la perfection du calcul intégral. >
Les collections académiques de Berlin, de Bologne, de Saint- Pétersbourg, contiennent une foule de mémoires, dans lesquels Condorcet a donné la mesure de son esprit pénétrant, et de sa science profonde dans les mathématiques pures. Ces divers travaux portent tous sur des questions neuves, ou très difficiles.
Ce qu’on pourrait reprocher à Condorcet, et Arago admet luimême que ce reproche serait assez fondé, c’est d’avoir négligé de donner des applications utiles à ses découvertes sientifiques. Il se contentait de présenter de belles formules d’algèbre ou d’analyse, sans s’arrêter à les particulariser, pour les rendre accessibles aux méthodes d’approximation. Il semblait craindre de faciliter aux autres « des routes qu’il n’avait pas le courage de suivre luimême. »
Ce défaut de Condorcet, sans lui porter autrement malheur, le priva d’un triomphe aussi complet qu’il aurait pu l'obtenir dans une occasion importante où il fut sollicité à sortir de l’analyse pure, pour passer aux mathématiques appliquées. La détermination de l’orbite des comètes avait toujours paru, même t. v. 27
depuis les progrès que l'astronomie et la haute géométrie avaient faits à partir de Newton, un problème des plus difficiles.
< Sans doute, dit Arago, théoriquement parlant, trois observations sont plus que suffisantes pour déterminer l’orbite cométaire, supposée parabolique; mais les éléments de cette orbite se trouvent tellement calculés dans les équations, qu'il paraissait très-difficile de les en faire jaillir sans des calculs d’une longueur rebutante. Le problème, envisagé à ce point de vue, n'était pas encore résolu, même après que Newton, Fontaine, Euler, etc., en eurent fait le sujet de leurs recherches les plus assidues. >
L’académie de Berlin mit cette question au concours. Ce qu’elle voulait était clairement appliqué dans son programme. Jusqu’à cette époque, les astronomes savaient se passer, — et pour cause, — des calculs de la haute géométrie, pour la délermination des orbites des planètes. Ils se contentaient, comme leurs prédécesseurs, des méthodes graphiques « dans lesquelles figuraieut des paraboles de carton de divers paramètres. » L’académie de Berlin entendait, et telle était la condition pour mériter le prix, que les concurrents fissent usage de procédés directs, c’est-à-dire purement mathématiques. Le prix, qui devait être donné en 1 774 , fut remis à l’année 1778. Condorcet partagea avec Tempelhof un honneur qu’il aurait obtenu seul, au jugement de Lagrange, s'il avait appliqué sa méthode à quelque comète particulière. Condorcet avait bien compris qu’il s’éloignait du programme, mais, comme il l'avouait lui-même, il avait une répugnance extrême a pour les calculs qui demandent beaucoup d’efforts à l’attention, sans la captiver. » En mathématiques il fut artiste et non praticien.
Avantde voir Condorcet quitter le domaine des mathématiques, on se demandera peut-être quel est le véritable rang qu’il y occupe, car sa valeur scientifique a été assez souvent contestée. Nous avons déjà cité de bons garants des éminentes facultés dont il fit preuve dans l’analyse; il y a chose jugée sur ce point. Pour le reste des mathématiques, voici une critique qui nous parait fort juste, et dans laquelle deux savants, au lieu d'un, sont appréciés en même temps :
« Je l'avouerai, dit Arago, les écrits mathématiques de Condorcet manquent de cette clarté élégante qui distingue à un si haut degré les mémoires d'Euler et de Lagrange. D'Alembert, qui lui-mème, sous ce rapport, n’était pas entièrement irréprochable, avait vive-
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ment engagé notre ancien secrétaire, mais sans grand succès, à songer un peu plus k scs lecteurs. En mars 1772, il écrivait à Lagrange :
• Je vomirais que notre ami Condorcet, qui a de la sagacité, du génie, eût une autre manière de faire. Apparemment, il est dans la nature de son esprit de travailler dans ce genre. >
Une autre tentative faite par Condorcet dans le champ des mathématiques appliquées, produisit une sorte de scandale parmi les savants, et donna lieu à une controverse, qui n’est pas encore entièrement terminée. Il s’agit du calcul des probabilités. C’est là une invention toute française, car Pascal et Fermât en sont les premiers auteurs. Condorcet, reprenant ce calcul après eux, en fit, par l’extension qu’il lui donna, une branche véritable de la science mathématique. On convient généralement aujourd'hui des services que Condorcet rendit au public, en ramenant, par son analyse, les probabilités à des lois, moins rigoureuses sans doute, théoriquement parlant, que les autres lois scientifiques, mais, en fait, tout aussi exactes. C’est à la conviction qu’il sut faire passer dans tous les esprits qu’on dut l’abolition de la loterie et d’autres jeux dits de hasard, mais dans lesquels des combinaisons, plus ou moins bien masquées, déterminaient toujours les bonnes chances en faveur des banquiers.
C’est sur le même calcul si bien développé par Condorcet, que reposent aujourd'hui les systèmes des annuités, des tontines et des assurances de toute nature.
Jusque-là, Condorcet n'avait pas rencontré, parmi les savants, trop de résistance, ni de contradiction passionnée. 11 en fut autrement lorsqu’il prétendit assujettir au calcul des probabilités les faits de jurisprudence et les résultats judiciaires. Ce nouveau domaine résista à l’invasion de l’analyse mathématique. Les gens à robe noire s'émurent; les moralistes, ou ceux qui se donnent pour tels, firent chorus avec eux, et ce fut un toile général contre les attentats de la géométrie.
Le scandale n'était pourtant pas aussi grand qu’on voulait le faire croire, Condorcet n’avait nullement proposé, comme La Harpe l’a écrit, dans un esprit de dénigrement contre la philosophie, de juger les procès d’après des formules analytiques, ni de remplacer les témoins et les preuves par des boules blanches et des boules noires. Nul n'a le droit de substituer ses propres expressions à celle d’un auteur; or voici ce que Condorcet avait dit.
après avoir assimilé chaque tribunal a une urne, dont les boules, blaucbes ou noires, représenteraient les jugements équitables ou iniques :
• Je suppose que l’on connaisse un certain nombre de décisions formées par des votants dont la voix a la même probabilité que celle des votants sur la vérité des décisions futures, desquelles on veut acquérir une certaine assurance. Je suppose que l’on ait choisi un assez grand nombre d’hommes vraiment éclairés, et qu’ils soient chargés d'examiner une suite de décisions dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur la vérité ou la fausseté do ces décisions. Si, parmi les jugements de cette espèce de tribunal d’examon, on n'a égard qu’à ceux qui ont une certaine pluralité, il est aisé de voir qu'en peut, sans erreur sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu moindre de celle qu’elle doit réellement avoir, et déterminer d’après cette supposition la probabilité de ces jugements. »
Cette explication, il faut l’avouer, est quelque peu embarrassée, et par malheur, elle est ce qu’il y a de plus accessible au lecteur profane, dans un livre tout hérissé de formules analytiques. Mais, en y mettant un peu de bonne volonté, on voit très-bien la pensée de Condorcet. Son calcul, ayant évidemment pour objet de comparer numériquement les décisions obtenues à telle ou telle majorité, et de trouver les valeurs relatives de tel ou tel nombre de témohmages, tend à cette conclusion , moralement très-vraie et très-pbilanthropique, à savoir que les chances d’une condamnation injuste étant d’autant moindres que le jugement sera rendu à une plus grande majorité, il importe que les tribunaux soient constitués de telle sorte qu’un innocent ait très-peu de risques d’être condamné.
Ce fut en 1769, que Condorcet, vérifiant l’horoscope que Fontaine et d’Alembert avaient tiré de lui, au Collège de Navarre, devint leur confrère à l’académie. 11 n’avait alors que vingt-six ans. Une lettre de d’Alembert à Lagrange fait connaître qu’il serait entré dès l’année précédente, dans la compagnie, sans le mauvais vouloir de sa famille, qui s’opposait à sa candidature, et qui 83 rendit de guerre lasse, plutôt que par conviction.
Parmi les travaux académiques auxquels Condorcet se livra dans les premiers temps, il en est un qui est reste inédit, et qui oflre un intérêt singulier : c’est un mémoire que lui avait demandé le gouvernement espagnol sur la Meilleure organisation des Sociétés
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savantes. Dans ce moment, en effet, l’Espagne se proposait de créer une académie, pour amuser Sa Grandesse, et occuper quelques savants. Dans le projet qu’il rédigea, Condorcet fut obligé de tenir compte de l’obligation de mêler dans la future académie, un nombre raisonnable de gens de qualité aux hommes de science. Mais cette concession faite, il engagea les ministres du roi très-catholique et très-fidèle, à ne pas se régler, pour les choix des candidats, sur leurs principes religieux, et dans cette vue, il leur posa la question suivante :
« Croyez-vous qu’une académie, composée de l’athée Aristote, du brahme Pythagore, du musulman Alhasen, du catholique Descartes, du janséniste Pascal, de rultramontaiu Cassini, du calviniste Huygens, de l'anglican Bacon, du l'arien Newton, du déiste Leibniz, n’en eût pas valu une autre? Pensez-vous qu’en pareille compagnie on ne se fût pas entendu parfaitement eu géométrie, en physique et en astronomie, et que personne s’y fût amusé à parler d’autre chose? »
Et Arago, qui a extrait du mémoire inédit ce curieux paragraphe, ajoute : « Condorcet ne songeait pas seulement à Madrid. »
Depuis que Fontenelle était mort, aucun membre de l’académie des sciences n'avait voulu lui succéder dans la présidence, dont il avait considérablement aggravé les charges, par l’usage de prononcer les Éloges des confrères défunts. On avait désigné de Mairan, qui, après beaucoup d’hésitations, avait bien voulu occuper, à titre provisoire, le fauteuil présidentiel, jusqu’au jour où la compagnie aurait fait un choix définitif. Elle se décida enfin pour un de ses membres les plus modestes, Granjean de Fouchy, qui se laissa honorer de ce poste, mais à la condition qu’on ne le solliciterait jamais d’imiter Fontenelle.
Cet honnête président demeura trente ans à son poste, assez semblable aux rois fainéants de notre monarchie. Quoique ne faisant rien, il commençait à sentir le poids de l’âge et les atteintes des infirmités que la vieillesse apporte avec elle. Les uns désiraient comme successeur BufTon ; d’autres proposaient Bailly. Mais Granjean avait jeté les yeux sur Condorcet, qui était le plus jeune de ses confrères : l'académie le lui accorda.
Condorcet n’épargna rien pour se rendre digne de ce choix. La matière ne manquait pas, d’ailleurs, à son activité. Les académiciens morts depuis 1666 jusqu’à 1699, dont aucun n’avait été
célébré en séance publique, criaient du fond de leurs tombes, pour se faire payer le tribut de louanges qui leur était dû. C’est là que Condorcet alla les chercher.
Son choix tomba d'abord sur les plus illustres, à savoir : Huygens, Roberval, Picard, Mariotte, Perrault, Rœmer, etc.
Si Condorcet, dès ses premiers Éloges , ne fit pas oublier Fontanelle, il força du moins tout le monde savant à convenir qu’il connaissait beaucoup mieux que le neveu de Corneille les matières sur lesquelles il avait à écrire. Du reste, son style, clair, précis, exempt de toute recherche, était bien celui qui convenait à de pareils sujets, et ne laissait guère regretter, si ce n’est à un petit nombre de vieux académiciens, les mignardises affectées et les tours, plus spirituels que naturels, de la phraséologie propre à l’auteur de la Pluralité des inondes. La science, pas plus que l’histoire romaine, ne veut de madrigaux.
Outre le travail rétrospectif à faire sur tant de membres, plus ou moins illustres, plus ou moins obscurs, de la compagnie, trépassés durant la longue sinécure présidentielle de Mairan et de Granjean de Foucliv, Condorcet s’était imposé la Uîche de remplir quelques lacunes que Fontenelle lui-même avait laissées dans ses Éloges des académiciens morts de 1099 à 1740, et il devait encore pourvoir à l’apothéose des contemporains morts depuis son entrée en fonctions. Ce fut souvent une rude corvée. Il se vit obligé de composer annuellement jusqu’à six et même huit Éloges.
Un des premiers envers qui il eut à remplir ce triste devoir, fut le grand géomètre Fontaine, dont il avait reçu les encouragements, à son début dans la carrière des sciences, et qui était devenu pour lui un soutien et un ami. Cet Éloge a été déclaré un chef-d’œuvre. C’est ainsi que le qualifie d’Alembert, dans une lettre à Lagrange. Voltaire, à qui on avait communiqué le manuscrit, demanda d’en prendre une copie pour son usage personnel.
Depuis ce moment, Voltaire correspondit souvent avec Condorcet, qu’il appelait, môme sur l'adresse de ses lettres, Monsieur plusque Fontenelle.
Ce qui distingue les compositions biographiques de Condorcet, c’est, indépendamment de la plus stricte impartialité, de l’abné- \ gation absolue de tout esprit de coterie et même de tout ressentiment personnel, une préoccupation constante d’éclairer le lecteur
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et de choisir ce qui peut l'iustruire, de préférence à ce qui peut lui plaire; l'absence de toute pensée d’amour-propre, et un si complet oubli de sa gloriole d'écrivain , qu’on pourrait appliquer à ses ouvrages cette phrase, qu’il a lui-même employée pour caractériser ceux de Franklin : « On y chercherait vainement une ligne qu'on puisse le soupçonner d'avoir écrite pour la gloire. »
S’il fallait une preuve bien frappaute de la justice que Condorcet rendit toujours à ses adversaires, même les plus malveillants, on le trouverait dans sa conduite à l’égard de Buffon, qui, nonseulement lui avait toujours été hostile, mais qui, plus d’une fois, s’était exprimé sur son compte de la manière la plus offensante. Lorsque Condorcet eut à écrire son Éloge , il trouva, pour apprécier les ouvrages du grand naturaliste, un style presque égal à celui de Buffon :
« Des traits, dit-il, qui semblent échapper à Buffon, caractérisent la sensibilité et la fierté de son àrue; mais elle parait toujours dominée par une raison supérieure. On croit, pour ainsi dire, converser avec une pure intelligence, qui n’aurait de la sensibilité humaine que ce qu'il en faut pour se faire entendre de nous et intéresser notre faiblesse. La postérité placera les ouvrages du grand naturaliste à cété des dialogues du disciple de Socrate et des entretiens du philosophe de Tusculum. M. de Buffon, plus varié, plus brillant, plus prodigue d'images que les deux grands naturalistes de la Grèce et de Rome, joint la facilité à l'énergie, les grâces à la majesté. Sa philosophie, avec un caractère moins prononcé, est plus vraie et moins affligeante. Aristote semble n’avoir écrit que pour les savants, Piine pour les philosophes, M. de Buffon pour tous les hommes éclairés. >
Condorcet, peu de temps après son adjonction à Granjean de Fouchy, était devenu secrétaire en titre de l’académie des sciences; son commerce avec Fontaine et d’Alembert l’avait gagné à la science ; ses relations avec Voltaire, non moins que ses devoirs de panégyriste, le tournaient vers la littérature ; l’amitic de Turgot dirigera maintenant son esprit vers l’économie sociale. Mais partout on retrouvera dans Condorcet le libre penseur, et ce qu’on appellerait aujourd'hui le philosophe humanitaire.
Turgot, qui dans les dernières années du règne de Louis XV, s’était déjà fait un nom célèbre par ses écrits sur l’économie politique, et que ses services éminents, comme intendant de la généralité de Limoges, avaient désigné pour un futur homme
d’État, fut appelé au ministère de la marine, en 1 77 4 , à l’avénement de Louis XVI. Un mois après, il était nommé contrôleur général des finances. Daus ces deux postes il voulut s’assurer le concours de Condorcet, qui, non-seulement, avait les mômes idées que lui sur la politique et l'administration, mais qui lui était personnellement très-sympathique.
• Leurs idées, leurs espérances, leurs sentiments, dit Arago, s’étaient complètement identifiés. Il serait vraiment impossible de citer un seul point d'une science, si ouverte aujourd'hui à la controverse, sur lequel T’urgot et Condorcet aient différé, même par d’imperceptibles nuances. >
Tous deux étaient intimement convaincus d’une vérité, neuve alors, et qûi aujourd'hui môme ne parvient pas à s’établir encore facilement dans tous les esprits, c’est qu'en matière de commerce, « une liberté entière et absolue est la seule utile et môme juste. » Us estimaient que la protection accordée « à un genre particulier d’industrie » nuit à l’ensemble de toutes, et que les précautious minutieuses dont les législateurs avaient cru devoir surcharger leurs règlements, fruits de la timidité et de l’ignorance, étaient, sans compensation aucune, la source de gônes, de vexations intolérables et de pertes réelles. Sur les questions commerciales, et notamment sur la question du libre commerce des grains, ils étaient en aussi parfait accord. Ils réclamaient l’un et l’autre cette liberté, dans l’intérôt commun des propriétaires, des cultivateurs, des salariés et des consommateurs. Elle leur semblait, eu outre, la meilleure voieà suivre pour faire baisser le prix moyen d’une denrée de première nécessité, en nivelant autant que possible les prix dans tout le royaume, et à tempérer, sinon pour prévenir, l’effet calamiteux des disettes locales.
Qu’on juge des clameurs que suscita un pareil système, aussi suspect peut-ôtre aux consommateurs qu’aux producteurs, en songeant à celles que poussent encore les protectionnistes de nos jours contre une liberté commerciale qui n'est qu’une ébauche timide comparée à celle dont Turgot et Condorcet se faisaient les promoteurs.
Une autre maxime, non moins révolutionnaire, était encore commune au deux amis, qui la professaient hautement eiivers et
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contre tous : c’est qu’il existe pour tous les hommes « des droits naturels qu’aucune loi ne peut légitimement leur enlever. « Parmi ces droits imprescriptibles, ils plaçaient en première ligne celui de <t disposer de son intelligence, de ses "bras et de son travail. » Cette fois, ce fut le tour des jurandes et des maîtrises de se récrier. Proclamer la liberté du travail était, à leurs yeux, une audace blasphématoire.
Sans s'inquiéter d’irriter des ennemis plus puissants encore, Turgot et Condorcet ne se prononçaient pas avec moins de hardiesse contre les corvées, qui forçaient à travailler sans salaire des malheureux qui n’avaient que leur salaire comme moyen d’existence. EnGn, tous deux condamnaient hautement l’infâme trafic, autorisé ou toléré, sous le nom de traite des nègres. « Honteux brigandage qui, depuis deuxsiècles, s’écriait Condorcet, dépeuple, en le corrompant, le continent africain. » On voit qu’il s’agissait de réformes radicales ; mais on était au siècle de l’Encyclopédie !
On conçoit le nombre et la vivacité des attaques que durent exciter tous les intérêts ameutés contre ces innovations. Condorcet eut à subir en outre les rivalités scientifiques. L’académie des sciences était partagée entre son secrétaire perpétuel et la faction opposée, conduite par Buffon. Celui-ci écrivait à Necker, le futur et prochain successeur de Turgot : « Je n’avais rien compris à ce jargon d'hôpital de ces demandeurs d’aumônes, que vous appelez économistes. » Mais ce qui était beaucoup plus grave que de jeter des épithètes injurieuses à des réformateurs qu’on avoue ne pas comprendre, c’était l'attentat médité contre les libertés d’une Compagnie savante, dont on est soi-même un des plus anciens et des plus illustres membres. C’était bien Ru flou que d’Alembert accusait en écrivant à Lagrange, le 15 avril 1775 : « Nous essuyons, à l’académie des sciences, Condorcet et moi, des tracasseries qui nous dégoûtent de toute étude sérieuse. » Arago nous donne en ces termes l’explication de cette accusation : « L’idée que l’on avait suggérée aux ministres de Louis XVI, d’une censure académique qui eût sans cesse entravé dans sa marche l’historien de nos travaux, venait de Buffon. »
Turgot, à son entrée au Département des finances, n’eut rien de plus pressé que de nommer Condorcet inspecteur des monnaies. Voici à quelles conditions le philosophe accepta cette place :
« On dit dansjun certain public, écrit-il à Turgot, que l’argent ne vous coûte pas quand il s'agit d'obliger vos amis. Je serais désolé de donner à ces propos ridicules quelque apparence de fondement. Je vous prie donc de ne rien faire pour moi dans ce moment. Quoique peu riche, je ne suis pas pressé. Laissez-moi remplir la place de M. de Forbonnais. Chargez-moi d’un travail important : de la rédaction des mesures, par exemple. Attendez enün que mes efforts aient vraiment mérité une récompense. »
L’année suivante, Turgot, qui avait conçu un plan général de navigation intérieure, eut encore recours aux lumières de Condorcet et de deux autres académiciens , d’Alembert et Bossut. Cette commission était chargée d’examiner les projets présentés au ministre par des amateurs qui ne savaient ni jauger les eaux courantes, ni calculer leurs effets, et de donner elle-même son avis. C’est ce que firent d’Alemhertet Bossut, en y joignant, comme fruits de leurs études, un projet sérieux, qui reçut même un commencement d’exécution pendant la courte durée du ministère deTurgot.
C’est au sujet de ce travail de nos trois savants que d’Alembert écrivait à Lagrange :
« On vous dira que je suis directeur des canaux de navigation avec 6,000 francs d’appointements, fausseté I Nous nous sommes chargés, MM. Condorcet, Bossut et moi, par amitié pour M. Turgot, de lui donner notre avis sur ces canaux ; mais nous avons refusé les appointements que monsieur le contrôleur des Finances nous offrait pour cela. »
Voilà u le jargon d’hôpital des demandeurs d’aumônes, » comme les qualifiait Buflon !
Necker, pour faire échec à la politique de Turgot, qu’il aspirait à supplanter, publia, vers ce même temps, un ouvrage contre la libre circulation des [grains. Condorcet, prenant en main la cause de son ami, qui était aussi la sienne, riposta par une brochure, écrite sur un tou ironique : Lettre d’un laboureur picard à M. Necker le prohibitif.
Le patriarche de Forney trouva la satire de sou goût :
* Ah! la bonne chose, écrivait Voltaire à l’autour, la raisonnable chose, et même la jolie chose que la Lettre au prohibitif. Cela doit ramener tous les esprits, pour j>eu qu'il y ait encore à Paris du sens et du bon goût. >
En dépit de ce jugement de Voltaire, il faut avouer que la lettre de Condorcet, sans être dépourvue de tout agrément, est loin de
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rappeler les charmants et spirituels dialogues que l’abbé Galiani, secrétaire de l’ambassadeur de Naples à Paris, écrivait dans le même sens et sur la même matière. A chacun son rôle.
Condorcet rentra dans le sien, lorsque, revenant à la charge, il composa une nouvelle brochure, plus étendue, intitulée Réflexions sur le commerce des blés. Ces 200 pages, écrites d’un ton sérieux et dans un style grave, dans lesquelles toutes les faces d’un très-diflicile problème avaient été franchement abordées, émurent autrement que la Lettre au prohibitif , toute la cohue des clients et des partisans de Necker, sans compter un autre public, plus nombreux et plus puissant encore :
« Des porsonnages du plus haut rang dans les lettres, dit Arago, devinrent aussi, à partir de cette époque, les implacables ennemis de Condorcet. L'académie des sciences et l'académie française ellesmêmes ressentirent d'une manière fûcheuse, et pendant de longues années, l'effet de ces discordes. »
Peu à peu, cependant, les esprits se calmèrent, et la situation se détendit surtout après que Turgot eut été renversé par la coalition de tous les traitants, intéressés an maintien des abus et des parlements, qui n'enregistraient ses édits qu’avec résistance.
Bien qu’il eût encore fait crier beaucoup de monde contre lui par la publication des Lettres d'un théologien, et par une révision des Pensées de Pascal, dans lesquelles il osa le premier (entreprise réputée alors un sacrilège) rétablir les passages qu'avait supprimés le jansénisme des premiers éditeurs, Condorcet se présenta ;’t l’académie, eu 1782. Il y fut admis, ayant, comme il avait eu une première fois à l'académie des sciences , pour adversaire Buffon, et pour concurrent Bailly, sur lequel il l’emporta d’une seule voix. « C’est encore une des plus grandes batailles que d’Alemliert ait gagnées contre Buffon, » écrivait Grimm dans sa Correspondance. Et sans doute, d’Alembert lui-même en jugeait ainsi, s’il est vrai, comme La Harpe le rapporte, qu’à l'issue du scrutin, il dit en pleine académie : « Je suis plus content que je ne le serais d’avoir trouvé la quadrature du cercle 1 »
L’année suivante, d’Alembert mourut. Condorcet perdait en lui un guide, un appui, un père d'adoption. La maxime de d’Alembert était : « I/usage du superllu n’est pas légitime, lorsque d’autres hommes sont privés du nécessaire. » D’Alembert avait pratiqué
si fidèlement cette maxime qu’il ne laissa en mourant aucune fortune. Il se reprochait, à ses derniers moments, de n’avoir pas au moins conservé de quoi reconnaître les soins de deux vieux serviteurs. Tout à coup, il songe à son ami Condorcet, aussi désintéressé, mais moins pauvre que lui, et par une disposition testamentaire, il le charge de pourvoir aux besoins de ses malheureux domestiques. Le legs fut accepté par Condorcet, et exécuté pendant longtemps.au delà même de la vie du légataire. Ce furent la fille et le gendre de Condorcet qui continuèrent son acte de bienfaisance.
Peu de temps après la mort de d’Alembert, Condorcet, âgé alors de 43 ans, rencontra dans le monde et épousa M11* Sophie deGrouchy. Rlleavait alors une sœurcadette, qui fut plus tard la femme de Cabanis, et un tout jeune frère, qui devint, sous l'Empire, le maréchal de Grouchy. Cette union tardive d’un philosophe avec une femme aussi vertueuse que belle, fut heureuse, dans sa cour te durée.
Mais l’année 1789 approche, avec la crise fatale qui la suivit.
Condorcet, malgré ses opinions avancées, ne fut pas élu à l’Assemblée constituante. Les seules fonctions politiques qu’il ait exercées pendant cette première période révolutionnaire, furent celles de membre de la municipalité de Paris. Mais cette position, relativement inférieure, ne lui interdisait pas toute influence sur l’Assemblée nationale, etsouvent il exerçaune action très-puissante par la rédaction des adresses que la commune présentait à cette Assemblée.
Quand ce n’était pas comme organe de la municipalité de Paris, c’était eu son nom personnel que Condorcet écrivait des lettres, commecelle dont nous détachons un paragraphe. C’était le 30 août 1789, au moment où l’Assemblée nationale venait de rejeter une proposition tendant à faire introduire dans le pacte fondamental une disposition qui permît de le perfectionner :
« Si nos législateurs prétendent travailler pour l’éternité, il faut fairo descendre la Constitution du ciel, auquel seul on a accordé jusqu’ici le droit de donner des lois immuables. Or, nous avons perdu cet art des anciens législateurs, d’opérer des prodiges et de faire parler des oracles. La Pythie de Delphes et les tonnerres du Sinal sont depuis longtemps réduits au bilence. Les législateurs d’aujourd’hui ne sont que des hommes, qui ne peuvent donner à des hommes, leurs égaux, que des lois passagères comme eux. »
Ayant quitté, en 1791, la municipalité de Paris, Condorcet devint un des six commissaires de la Trésorerie nationale. Peu de
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temps après, les élections eurent lieu pour l’Assemblée législative, et Condorcet fit partie de cette assemblée.
Dès les premiers jours, il prit place au bureau parmi les secrétaires. Plus tard, il fut nommé à la présidence. Sa timidité naturelle, jointe à uue extrême faiblesse de poumons, le tenait éloigné de la tribune. ,
« Cependant, dit Arago, quand l'assemblée voulait adresser au peuple français, aux armées, aux factions intérieures, aux nations étrangères, des paroles graves et nobles, c’était presque toujours Condorcet qui devenait son organe ofliciel. >
Voyant, du reste, poindre des haines personnelles, qui devaient éclater avec tant de fureur dans la Convention nationale, Condorcet ne s’occupait que de les apaiser, en adressant aux factions de sages paroles comme celles-ci : « Occupez-vous un peu moins de vous-mêmes et un peu plus de la chose publique. »
Réélu à la Convention, Condorcet figura parmi les juges de Louis XVI. Il ne croyait pas que le roi piU être jugé. Non pas qu’il le crût couvert par l’inviolabilité, qui, dans sa pensée, ne pouvait s’étendre jusqu’à des crimes ou des délits personnels ne se rattachant en rien aux fonctions royales; mais il lui répugnait de donner pour juges au roi, les mêmes hommes qui se portaient ses accusateurs. Il pensait que le jugement devait être déféré à un jury spécial, nommé par tous les collèges électoraux de la France.
Lorsque la Convention se fut prononcée pour la culpabilité du roi, et qu’il u’y eut plus à délibérer que sur la peine à appliquer, Condorcet voulait qu’on se réservât le droit de modérer cette peiue. L'Assemblée ayant voté lamort du roi, Condorcet, qui s’était prononcé pour une peine plus douce, se joignit à ceux qui réclamèrent l'appel au peuple.
Tous ces scrupules l’avaient déjà rendu suspect aux montagnards. Quand il fut question de remplacer l’œuvre de l'Assemblée constituante par une constitution nouvelle, Condorcet fut un des neuf membres qui furent chargés de préparer le projet. Après plusieurs mois de discussions, le projet fut présenté par la commission à la Convention nationale. Il était précédé d’une longue Introduction, qui était l’œuvre personnelle de Condorcet.
Celui-ci demandait avec instance qu'on passât à la discussion des articles, mais de graves événements qui s'e produisirent tant