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au dehors qu’au sein même de la Convention, fournissaient de» raisons ou des prétextes d'ajourner indéfiniment cette discussion.
Le 3 1 mai amena la chute et la proscription des Girondins. Une commission de cinq membres, choisis dans le Comité de salut public, reçut la mission de préparer, ou pour mieux dire d’improviser, un nouveaji projet de constitution. Hérault de Séchelles, rapporteur de la commission, remit son travail le
10 juin, et le 24, la Convention votait cette nouvelle constitution, qui, du reste, ne devait jamais être exécutée. Le gouvernement révolutionnaire venait d’être institué, qui rendait toute constitution et toute loi inutiles.
Condorcet eut la témérité de signaler, dans une Adresse aux citoyens français , les graves imperfections de l’œuvre d'Hérault de Séchelles, et le tort, moins pardonnable encore, de dire que les quelques dispositions sensées contenues dans le second projet, avaient été prises dans son propre travail. Aussitôt l’ex-capucin Chabot se lève, crie haro! sur l'auteur de l’Adresse, le défère à l’Assemblée, comme un ennemi de la République, un conspirateur, un académicien ! Un décret d’arrestation suit immédiatement. Condorcet, averti, s'échappe; mais dans la même journée,
11 est mis hors la loi; les scellés sont apposés sur ses papiers et ses biens confisqués.
Il fallait trouver au plus tôt un refuge. Deux élèves de Cabanis et de Vicq-d’Azyr, Pinel et Roger, devenus plus tard l’un et l'autre des célébrités médicales, se rappellent la maison n° 21 de la rue Servandoni, où ils avaient demeuré. Cette maison appartenait à la veuve du sculpteur Louis-François Vernet, proche parent des grands peintres de ce nom. Cette femme s’empresse d'accueillir le proscrit, sans même demander son nom. Elle veilla sur lui, avec un dévouement admirable, pourvut à tous ses besoins, et le garda huit mois entiers, sans s’inquiéter des dangers que lui faisait courir son hospitalité héroïque.
C’est dans cet asile que Condorcet composa, sans livres et avec le seul secours de sa mémoire, son programme d’un Tableau historique des progrès de l'esprit humain, dont les éditeurs ont quelque peu modifié le titre. Cet ouvrage ne put être achevé, mais dans l’état où l’auteur l’a laissé, il a pu mériter que Daunou en portât ce jugement : « Je n’ai connu aucun érudit, ni parmi les nationaux, » ni parmi les étrangers, qui, privé de livres, comme l’était
La DERNIER REPAS DE CONDORCET
CONDORCET
» Condorcet, et n’ayant d’autre guide qui sa mémoire, ait été » capable de composer un pareil ouvrage. »Cequ’ilya peut-être de plus remarquable dans cet écrit, c’est que rien n’y fait soupçonner la situation dans laquelle il a été composé. Pas un mot de récrimination, pas la moindre allusion aux malheurs de l’auteur, ni à ceux de sa famille.
Condorcet, pour ne pas compromettre plus longtemps sa bienfaitrice, avait déjà manifesté plus d’une fois le dessein de la quitter. Mais M"e Vernet avait organisé un système de surveillance, dirigé non-seulement contre les ennemis du dehors, mais encore et surtout contre Condorcet lui-même. Cependant, ayant reçu l’avis qu’on allait faire une perquisition chez Mm'' Vernet, Condorcet se dit qu'il ne pouvait pas rester plus longtemps chez elle. A la faveur d’une ruse, il trouva le moyen de s’évader.
Le 5 mars 1794, Condorcet, vêtu d’une veste et la tête couverte d’un gros bonnet de laine, franchit le seuil de la maison de la rue Servandoni, et s’achemine vers la rue de Vaugirard. La portière, dont il amis la vigilance en défaut, pousse des cris déchirauts, M"* Vernet accourt, et apprenant le départ de Condorcet, elle tombe évanouie. Pendant ce temps le fugitif s’éloignait toujours, mais lentement, et d’un pas incertain, comme un homme qui avait perdu l'habitude de marcher.
Il sortit de Paris. Le jour était déjà avancé lorsqu’il se présenta à Fontenay-aux-Roses, devant une maison occupée par un de ses amis, l'académicien Suard. Là, on ne sait pas au juste ce qui se passa, le fugitif, hélas! n'ayant pu conter cette histoire à personne. Fut-il repoussé dès le premier moment ? ou bien, suivant une autre version, Suard et sa femme le reçurent-ils pour quelques minutes seulement, en lui disant de se trouver, la nuit venue, derrière le jardin, dont la porte serait entr’ouverte? Il faut bien admettre que, dans ce cas, la promesse fut oubliée. La porte vainement heurtée, ne s’ouvrit pas, et le malheureux ne put pénétrer dans la maison. Il erra toute la nuit dans la campagne, et chercha probablement un abri dans quelque carrière.
Le lendemain matin il arrive à Clamart. Blessé à la jambe par la chute d’une pierre, à demi mort de faim et de froid, il entre dans un cabaret et demande une omelette.
« Combien d’œufs ? lui demande-t-on.
— Une douzaine. »
Le philosophe, qui avait appris tant de choses, ne savait pas combien un ouvrier emploie d'œufs pour se faire une omelettel
Cette réponse attire sur lui l’attention. On l’interroge ; il se dit charpentier, sans songer à la blancheur de ses mains, qui lui donne un démenti. On le somme de montrer ses papiers, il n’en a pas. Pour tous ceux qui assistent à cette scène, Condorcet est un suspect. Aussi est-il mis en état d’arrestation par ordre de l’autorité municipale, et conduit à la maison de dépôt de Bourgla-Reine.
On raconte que, dans le trajet, un vigneron qui le rencontra, le voyant boiteux et malade, s’émut de compassion, et lui prêta généreusement son cheval. Ce digne homme se rappelait celui qui, dans la Passion, voulut porter quelques moments la croix de Jésus-Christ !
Le lendemain, 8 mars 1794, quand le geôlier de Bourg-la- Reine ouvrit la porte du cachot, pour remettre sou prisonnier entre les mains de la gendarmerie, il ne trouva plus qu’un cadavre. Condorcet avait frustré la guillotine révolutionnaire, en avalant un poison qu’il portait depuis quelque temps dans une bague. Ce poison, que lui avait remis Cabanis, après l’avoir préparé de ses mains, était le même, dit-on, que celui avec lequel Napoléon, en 1814, voulut s’empoisonner à Fontainebleau.
Ainsi mourut l'hommequi était une des gloires les plus pures de la France, une âme des plus tendres et des plus sensibles, une des plus fortes intelligences de son temps. Voilà de quel prix triste et cruel il faut payer les plus belles révolutions politiques 1
ROUELLE
Pour reposer un moment notre attention des graves personnages qui composent la galerie scientifique que nous parcourons avec le lecteur, nous nous arrêterons ici quelques instants, le temps seulement de détacher de son cadre et de porter au grand jour un portrait souriant. Le regard du personnage est vif, le front haut et fier, la bouche railleuse et toute prête à lancer le sarcasme. Ce portrait est celui de Rouelle, Rouelle l’ainé, comme on l'appelait, pour le distinguer de son frère Hilaire -Marin, ou Rouelle le jeune, et si l’on veut Rouelle second I
Rouelle, le grand, le vrai, s’est immortalisé dans l’histoire de la chimie, pour avoir découvert, on peut le dire, le groupe des sels ; pour avoir, en d’autres termes, défini exactement (ce qui n’avait pas encore été fait jusqu’à lui) les sels comme-groupe chimique ; pour avoir posé leurs genres et leurs espèces. Mais, outre ce mérite , outre la gloire d’un long enseignement au Jardin du Roi, et le bonheur qu’il eut de former la plupart des chimistes praticiens qui devaient paraître à la fin de ce siècle, les Macquer, les Darcet, les Cadet, les Berthollet, les Lavoisier, il eut l’avantage de vivre mêlé à toute la société scientifique de son temps , d’être en commerce intime avec tous ces hommes, qui étaient l’honneur de l’esprit français et la gloire de la philosophie. Il vécut au milieu d’eux , sur le pied d’une intimité constante, dans les réunions qui se tenaient au Jardin t. v. 28
du Roi ou à l'académie. Et comme il avait la parole vive et i’épigramme alerte, il disait à tous leurs petites et leurs grandes vérités. 11 eut pour auditeur et pour élève en chimie, J. -J. Rousseau, pauvre élève toutefois, car il prit peu dégoût à la science intime et moléculaire des corps. Il ne voulait y croire , disait-il, que quand les chimistes auraient fait sous ses yeux, du pain et du sang. La botanique, à laquelle on n’en demande pas tant, obtint donc les préférences du philosophe de Genève, qui délaissa Rouelle pour Laurent de Jussieu, et les froids laboratoires du Jardin du Roi pour les vertes campagnes de Montmorency. Rouelle fut l’ami de Bulfon, le noble et grave intendant du Jardin, à qui il devait sa place, et qu’il ne craignait pas d'appeler son « ours , » bien que le grand naturaliste n’eût rien de commun avec ce sauvage habitant des forêts. Il osa traiter un cardinal « d’oison. » Quant à ses ennemis, il les accablait du nom de « plagiaires. » Plagiaire ! c’était là son invective favorite. Quand il était à bout d’expressions, s’il voulait écraser un adversaire ou un contradicteur, il l’appelait « plagiaire. • Vous lui auriez enlevé sa femme ou pris sa maîtresse, il vous aurait appelé plagiaire! Le général prince de Soubise s’était laissé battre par les Prussiens à Rosbach, en 1757. La conversation étant tombée sur ce sujet, au Jardin du Roi, Rouelle ne manqua pas, dans son indignation patriotique, de traiter le prince de Soubise d’ignare, d’esprit obtus, de criminel, enfin de plagiaire.
« Mais il me semble, dit Buffon , qui se trouvait là, que ce n’est pas un plagiat qu’a commis le prince en perdant la bataille ; c’est une belle et bonne invention toute nouvelle de M. de Soubise.
— Ne le défendez pas, s’écria Rouelle, c’est un animal infime, un mulet cornu, un double cochon borgne ! Je suis sûr qu’il a quelque chose de vicié dans la conformation. »
Buffon, que ce reproche de plagiat, adressé par Rouelle à tout venant, avait fini par ennuyer quelque peu, s’avisa de lui faire une mystification assez piquante, et d’ailleurs, toute scientifique. Il écrivit une prétendue dissertation sur l’Anatomie et l'organisation des Centaures, et il adressa son manuscrit à Rouelle. Le jour même, Rouelle disait à tout le monde qu’il n’y avait pas dans cet ouvrage une seule ligue qui n’eût été effrontément pillée dans ses leçons ou dans ses écrits.
ROUELLE
Il avait contre certains savants, quelle que fût leur renommée, des rancunes, que rien ne pouvait éteindre. Le grand médecin Bordeu avait traité d’une maladie grave, son frère, Hilaire-Marin. Quand il entendait prononcer son nom, ou quand il le prononçait lui-même dans ses leçons, il ne manquait jamais de s’écrier ; « Votre Bordeu est un cuistre, un ignare. Il a tué mon frère. » — « Que voilà I » ajoutait-il, en montrant son frère, gras et bien portant.
Mais je m’amuse à peindre en buste un homme qui a été peint en pied par le pinceau d’un maître. Grimm nous a laissé, dans sa Correspondance littéraire , quelques pages charmantes sur Rouelle et ses manies. Ce qu’il y a de meilleur et de plus court à faire, c’est de laisser la parole à cet écrivain émérite.
■ Rouelle, dit le baron Grimm, dans sa Correspondance littéraire, doit être regardé comme le fondateur de la chimie en France, et cependant son nom passera, parce qu’il n’a jamais rien écrit, parce que ceux qui ont écrit de son temps des ouvrages estimables sur cette science et qui sont sortis de sou école, n’ont jamais rendu à leur maitre l’hommage qu’ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de mettre sur le compte de leur propre sagacité les principes qu'ils tenaient de leur maitre : aussi Rouelle était-il en froideur avec tous ceux do ses disciples qui ont écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il les accablait dans ses cours publics et particuliers ; et l’on savait d’avance qu’à telle leçon il y aurait le portrait de Macquer, à telle autre, celui de Malouin, habillés de toute pièce ; c’étaient, selon lui, des ignorantins, des barbiers, des fraters, des plagiaires.
» Ce dernier termo avait pris dans son esprit une signification si odieuse, qu’il l’appliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par exemple, l’horreur que lui causait Damien, it disait que c'était un plagiaire. L’indignation des plagiats qu'il avait soufferts, dégénéra enfin en manie : il se voyait toujours pillé; aussi, lorsqu’on traduisait des ouvrages de Pott, oudeLehmann, ou de quelque autre grand chimiste d’Allemagne, et qu’il y trouvait des idées analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.
«Rouelle était d'une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et sans netteté; il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses leçons de l’ordre et de la précision.
» Ordinairement il expliquait ses idées fort au long, puis, quand il avait tout dit, il ajoutait : « Mais ceci est un de mes arcanes, que je ne dis à personne. • Souvent un de ses élèves se levait et lui répétait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut : alors Rouelle croyait que l'élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité, et le priait de ne pas divulguer ce qu'il venait de dire à deux cents personnes.
> Il avait une si grande habitude à s'aliéner la tète que les objets extérieurs n’existaient pas pour lui. 11 se démenait comme un éner-
gumène, en parlant ; se renversait sur sa chaise, se cognait, donnait des coups de pied à son voisin, et lui déchirait ses manchettes sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait sa jarretière, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, après quoi il continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon de ce qu'il venait de faire.
• Dans ses cours, il avait ordinairement pour aides son frère et son neveu, pour faire les expériences sous les yeux de ses auditeurs. Ces aides ne s'y trouvaient pas toujours; Rouelle criait : < Neveu! éternel neveu/ • Et, si l'éternel neveu ne venait point, il s’en allait luiméme, dans les arrière-pièces de son laboratoire, chercher les vases ou les objets dont il avait besoin. Pendant cette opération, il continuait toujours la leçon, comme s'il était en présence de ses auditeurs et A son retour il avait ordinairement achevé la démonstration commencée et rentrait en disant : • Oui, mestieurs. > Alors on le priait de recommencer, ce qu’il faisait volontiers, croyant seulement .n’avoir pas été compris.
• Un jour, étant abandonné de son frère et de son neveu, et faisant seul l'expérience dont il avait besoin pour sa leçon, il dit ù ses auditeurs : « Vous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur- ce brasier? Eh bien , si je cessais de remuer un eeul instant, il s'ensuivrait une erpUision qui nous ferait tout sauter en l’air. » En disant ces paroles, il ne manqua pas d'oublier de remuer, et sa prédiction fut accomplie : l’explosion se fit avec un fracas épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire, et, en un instant, deux cents auditeurs se trouvèrent éparpillés dans le jardin. Heureusement personne ne fut blessé, parce que le plus grand effet de l'explosion avait porté par l’ouverture de la cheminée ; Monsieur le démonstrateur eu fut quitte pour cette cheminée et une perruque. >
Arrêtons-nous ici un moment, pour expliquer en quoi consistait cette expérience chimique, et comment put se produire cette explosion, qui faisait fuir dans le jardin tous les assistants épouvantés.
Il s’agissait de l'inflammation de l'essence de térébenthine par une simple addition d’acide azotique. Par la violente et brusque décomposition de l'acide azotique, que déterminaient les éléments de l’huile de térébenthine, il se développait, au seul contact de ces deux corps, une telle chaleur, que le liquide entrait en ébullition, et se trouvait projeté en l’air par les vapeurs. Olaiis Borrichius, chimiste danois, avait, le premier, fait connaître cette curieuse expérience. Elle réussissait très-bien entre ses mains; mais d’autres chimistes, tels que Hoffmann, Dippel et Geoffroy, qui avaient essayé de la répéter, n’y étaient pas parvenus. Son succès tenait à une sorte de tour de main, que Borrichius tenait secret, mais
UNE DISTRACTION DE ROI El. LE DANS 80N COORS DE CHIMIE AU JARDIN DU ROI
ROUELLE
que Rouelle avait su découvrir. Il consistait d’abord à augmenter la concentration de l’acide azotique, en y ajoutant préalablement un peu d'acide sulfurique. (C’est ce que l'on fait maintenant, disons-le en passant, pour la préparation du coton-poudre au moyen de l’acide azotique.) Ensuite, au moment d’ajouter l’acide azotique à l'essence de térébenthine, il fallait commencer par mettre une très-petite quantité d’acide, ce qui amenait l’huile à l’état de charbon. On ajoutait alors subitement une nouvelle et forte dose d’acide, pour provoquer l'inflammation.
Rouelle ne manquait pas d’insister, dans son cours, sur la nécessité de ce tour de main, ajoutant que si on négligeait de s’y conformer, l'inflammation serait subite, et que le vase volerait tout aussitôt en éclats. Or cette précaution, qu’il indiquait comme indispensable, il avait oublié de la prendre, selon sa distraction ordinaire, un jour qu’il exécutait cette expérience, dans son cours public au Jardin du Roi, et c’est ainsi qu’arriva l’explosion dont Grimm nous a raconté les détails.
Mais reprenons les pages du satirique baron :
• C’est un vrai miracle, dit Grimm, que Rouelle, faisant ses essais presque toujours seul, parce qu'il voulait dérober tes arcanes même à son frère, qui était très-habile, ne se soit pas fait sauter en l’air par ses inadvertances continuelles; mais, à force de recevoir sans précaution les exhalaisons les plus pernicieuses, il se rendit perclus de tous ses membres, et passa les dernières années de sa vie dans des souffrances terribles.
» Rouelle était honnête homme ; mais, avec un caractère si brut, il ne pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société; et, comme il était aisé de le prévenir contre quelqu’un et impossible de le faire revenir d'une prévention, il déchirait souvent dans ses cours, à tort et à travers : ainsi on ne doit pas s’étonner qu’il se soit fait beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait estimer ni la physique, ni les systèmes de M. de Buffon; il était peu touché de ton beau partage, et quelques leçons de son cours étaient régulièrement employées à injurier cet illustre académicien. 11 avait pris en grippe le docteur Bordeu, médecin de beaucoup d’esprit. < Oui, messieurs, disait-il tous les ans à un certain endroit de son cours, c'est un de nos gens, un plagiaire,
un [rater, qui a tué mon frère que voilà. > 11 voulait dire que Bordeu
avait mal traité son frère dans une maladie.
> Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi; le docteur Bourdelin était professeur, et finissait ordinairement sa leçon par ces mots : « Comme Af. le démonstrateur va le prouver par set expériences. » Rouelle, prenant alors, la parole, au lieu de faire ses expériences disait : « Messieurs, tout ce que M. le professeur vient de cous dire est faux et absurde, comme je vais cou» le prouver. » Malheureusement pour le professeur, le démonstrateur tenait souvent parole.
SAVA*NTS DU DIX-IIUITIÉME SIECLE
» Il était d’ailleurs bon Français, plein de zèle et de patriotisme, mais frondeur, aimant les nouvelles, quand il n'avait passes regards fixés sur un creuset. Au commencement de la dernière guerre, il voulait commander les bateaux plats, et aller brûler Londres. 11 ne désespérait pas de trouver lo moyen de mettre le feu aux escadres anglaises sous l’eau ; c'était un de ses arcanes.
> Je lo rencontrai le lendemain de la bataille de Rosbach ; il était tout écloppé et marchait avec peine. ■ Eli, mon Dieu, quevous est-il donc arrivé, monsieur Rouelle 1 lui dis-je. — Je suis moulu, me répondit-il, je n'en puis plus; toute la cavalerie prussienne m’a marché celte nuit sur le corps. » Il traita ensuite les généraux ennemis de plagiaires, et je sentis que ce n'était pas le moment de le faire changer d’avis.
» Les grands événements politiques et militaires l'affectaient quelquefois assez pour les discuter au milieu de son cours de chimie. 11 a compté parmi ses disciples non-seulement tout ceque la Franco a aujourd'hui d'habiles chimistes, mais encore un grand nombre d'hommes célèbres et de mérite de toutes les classes ; il avait, indépendamment de ses excellents principes en chimie, le secret de tous les hommes de génie, celui de vous faire penser. »
Nous n’aurons que peu à ajouter pour compléter la physionomie, si pittoresquement décrite par Grimm, du chimiste du Jardin du Roi.
Guillaume-François Rouelle était né en 1703, au village de Mathieu, près de Caen. Dans ce village était né le poète Jean Marot, père de Clément Marot. Disons encore que le poète Malesherbes, né à Caen, avait passé sa première enfance dans ce même village.
Envoyé au collège de Caen, le jeune Rouelle y avait fait de bonnes études, et il s’était adonné ensuite à la médecine. Mais bientôt son goût pour la chimie lui fit abandonner les cours de médecine. Il dit adieu à la Normandie, et se rendit dans la capitale, avec deux de ses camarades, auxquels il avait communiqué le feu de son enthousiasme pour la nouvelle science.
A Paris, nos trois jeunes adeptes s’établissent en commun, dans une chambre modeste. Ils vivent de peu, et supportent les privations du corps, pour alimenter l’esprit. Ils travaillent, se fortifient, et finalement, prennent chacun son essor.
Rouelle se décida pour la carrière qui touchait alors le plus à la chimie, et qui se confondait quelquefois avec elle : nous avons nommé la pharmacie. Il entra chez le successeur de Lémery, chez l'Allemand Spitzlev , où vivaient encore les traditions du maître.
Il passa sept années dans cette excellente école. Il y acquit foutes
ROUELLE
les qualités du chimiste modèle : l’observation, la réflexion, le coup d’œil, la dextérité de la main, l’habitude de l’ordre et du travail. Eu chimie, comme en histoire naturelle et en matière médicale, Rouelle ne connut bientôt plus do rivaux. Sa réputation le mit en rapport avec les savants les plus illustres de Paris, avec les Jussieu, avec Buffon, avec Macquer, avec Geoffroy, Bourdelin et Boulduc. Il avait fondé, rue Jacob, une pharmacie, qui avait acquis rapidement une clientèle importante.
C’est alors qu’il publia une série de mémoires qui le placèrent au premier rang des chimistes de son temps. 11 entra, en 1747, à l’académie des sciences, et obtint ensuite, au Jardin du Roi , la place de démonstrateur de chimie, sous le professeur Bourdelin.
On ne sera peut-être pas surpris d’apprendre que le démonstrateur éclipsa le professeur. Les cours de sciences physiques et naturelles du Jardin du Roi se composaient, au siècle dernier, d'une leçon orale du professeur en titre, suivie d’une séance d’expériences, donnée par le démonstrateur. Le premier développait la théorie, le second montrait les faits sous leur jour pratique. Mais il arrivait souvent que la seconde partie du cours faisait tort à la première, quand elle ne la supprimait pas tout à fait. Bourdelin, le professeur qui dogmatisait in cathedra , n’était écoulé des assistants que d’une oreille distraite; mais lorsque Rouelle, le démonstrateur, venaiL prendre sa place, l’intérêt s’éveillait subitement. La leçon de Bourdelin se terminait ordinairement par ces mots : « Tels sont, Messieurs, les principes et la théorie de » cette opération , ainsi que M. le démonstrateur va vous le » prouver par des expériences. » Mais le plus souvent, M. le démonstrateur prouvait par ses expériences tout l’opposé de ce qu’avait dit M. le professeur. Et de Bourdelin à Rouelle, ce démenti donné par la pratique à la théorie, était infaillible, et toujours amusant pour la galerie.
Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici quelques pages de l’exellente notice biographique que M. Cap a consacrée à Rouelle, dans ses Études biographiques. M. Cap nous fait connaître comme il suit la manière d’enseigner de Rouelle :
* La préoccupation habituelle de Rouelle le suivait jusque dans le monde, dans ses cours à l'académie. Il arrivait ordinairement dans
son amphithéâtre en grande tenue : habit de velours, perruque bien poudrée et petitchapeau sous le bras.
• Assez calme au début de sa leçon, il s'échauffait peu à peu. Si sa pensée ne se développait pas nettement il s'agitait, s'impatientait, posait son chapeau sur un appareil; il ôtait sa perruque, dénouait sa cravate , puis, tout en dissertant, il déboutonnait son habit et sa veste, qu’il quittait l’un après l’autre. Dès lors, ses idées devenaient lucides, il s'animait, se livrait sans réserve à son enthousiasme, et sa parole facile et véhémente, son air inspiré, ses démonstrations lumineuses entraînaient bientôt et ravissaient son auditoire.
» Dans le monde, Rouelle était le véritable type du savant absorbé dans ses rêveries, et dédaigneux des lois de la bienséance. Il avait tellement l’habitude, dit Grimm, de s'aliéner la tète, que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. Il so démenait comme un énerguméne, il se renversait sur sa chaise, donnait des coups de pieds à son voisin, lui déchirait ses manchettes sans en rien savoir. Un jour se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait sa jarretière, tire son bas sur son soulier, se gratte lajambe avec les deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, et continue sa conversation, sans avoir le moindre soupçon de ce qu'il venait de faire.
» Bien qu'il sût manier les appareils avec une grande habileté, et les moditter selon le besoin des expériences et des démonstrations, sa pétulance et le tremblement habituel de ses mains l'exposaient à mille accidents auxquels il échappa souvent comme par miracle. Au commencement de son cours du Jardin du Roi, il avait coutume d’employer plusieurs leçons à décrire minutieusement le moyen de percer des ballons de verre pour y pratiquer des tubulures, et à exécuter lui-mèuie cette opération, qu’il regardait comme très-importante. Tout en déclamant contre la maladresse et l'étourderie de ceux qui cassaient des ballons, faute de connaître son procédé, il ne manquait pas d'en briser lui-même plusieurs des plus beaux; mais il ne se décourageait point, et recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.
> On comprend qu'ayant l'esprit toujours tendu sur l’objet de ses recherches, Rouelle restât complètement étranger à certaines idées tout â fait en dehors de sa sphère habituelle. Aussi apportait -il dans le monde et dans la conversatiou, avec ses formes étranges, une bonhomie naïve qui lui donnait quelques traits de ressemblance avec Jean La Fontaine. Hors de son laboratoire, et dès qu’il perdait de vue ses appareils, il semblait ne plus rien comprendre au monde et à la société. Un jour, chez M. de Buffon. on parlait des mouvements instinctifs dont on n'est pas toujours maître. — Par exemple, disait le cardinal de Bernis, il m’est impossible d’entrer dans une église sans courber la tête. — Il y a en effet, reprit Rouelle, certains mouvementsnaturels et machinaux dont il n’est pas facile de se rendre compte. Pourquoi, par exemple, les ânes et les canards baissent-ils toujours la tête quand ils passent sous des arcades ou des portes cochères?... et comme on le regardait en souriant : « Oui, messieurs, ajouta-t-il, j’ai fait cette expérience, moi ; j’ai fait passer des canards et des ânes sous la porleSaint-Antoine, et même sous la porte Saint- Denis, qui est bien autrement haute I Eh bien I messieurs, vous me croirez si vous le voulez, mais je vous donne ma parole d'honneur
ROUELLE
que je n’en sais pas plus que vous à cet égard. — M. Rouelle, répliqua le cardinal de Bernis, voilà une idée qu’on ne vous volera point ; le public ne manquerait pas de lapider le plagiairt. >
Ne croirait-on pas entendre le fabuliste demander à un docteur de Sorbonne si saint Augustin avait autant d’esprit que Rabelais, et le docteur lui répondre : « Prenez garde M. de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l’envers; > ce qui d'ailleurs était vrai (1). >
Nous n’entreprendrons pas d’énumérer les travaux particuliers de Rouelle. Il toucha à la plupart des questions qui intéressaient la chimie de son temps, et il le fit toujours en homme pratique et en observateur judicieux. Ce qui marquera sa place parmi les fondateurs de la chimie, c'est sa longue et belle étude des sels, dont le premier il fit connaître la véritable nature. Il montra qu’un acide et une base en étaient toujours les éléments constituants, et il les distingua en sels neutres, acides et alcalins. En débrouillant ce groupe de corps, si confus jusqu’à lui, en précisant les idées sur leur compte, Rouelle contribua certainement à l’édification du vaste système de chimie que Lavoisier allait bientôt élever sur des bases impérissables.
Nommé professeur en titre au Jardin du Roi, Rouelle conserva ce poste jusqu’en 1768, époque à laquelle il fit agréer à sa place son frère Hilaire-Marin, ou Rouelle le jeune.
Retiré à Passy, Rouelle y mourut en 1771, à l’âge de 65 ans.
Écoutons encore sur Rouelle le savant auteur des Études biographiques.
< Rouelle, dit M. Cap, était d’une taille moyenne; ses traits étaient assez réguliers, et sa physionomie remarquable par la vivacité et l’expression. Son caractère était naturellement doux, affectueux, serviable ; mais, à lu moindre contradiction, il s'irritait, et sa brusquerie allait parfois jusqu’à la violence. Son coeur et sa maison étaient toujours ouverts à ceux de ses parents et de ses compatriotes qui avaient besoin de ses secours, et il ne mettait aucune différence entre eux et ses enfants. Il aimait l'ordre autour de lui, et, bien que protecteur zélé de ceux qui partageaient ses travaux, il devenait sans pitié lorsqu’il les voyait s'écarter de leurs devoirs. La simplicité de ses moeurs, l'inflexibilité de sa vertu, son désintéressement ne se démentirent dans aucune circonstance de sa vie. 11 n’accepta jamais des fonctions qu’il se croyait incapable de remplir. Plusieurs années
(I) Études biographiques pour servir à [histoire des sciences, lu- 12. Paris, 1857 t" série, Rouelle, pages 253-256.
avant sa mort, il avait résigué celles qu'il ne pouvait plus exercer convenablement. Tarie même motif, il ne voulut pas se mettre sur les rangs pour remplacer Hellot comme pensionnaire de l'Académie. Les fournisseurs de l’Hôtel-Dieu avaient l’habitude de faire un présenta l'inspecteur de la pharmacie; Kouelle, récemment nommé à cette place, trouva, en rentrant chez lui, le présent accoutumé, qu’il renvoya aussitôt avec humeur. Ajoutons un dernier trait. Étant sur le point de livrer! l’impression son cours de chimie, un libraire de Londres vint lui en offrir cinq cent louis de plus que les libraires de Paris; Kouelle refusa par patriotisme. Une telle austérité de principes n’expliquerait-elle pas jusqu'à un certain point cette brusquerie de tempérament et cette haine contre la mauvaise foi, contre les plagiairt», sorte de monomanie assez semblable à celle de J. - J. Rousseau qui ne voyait dans tous les hommes que des traîtres ou des ennemis personnels. »
« Malgré toutes ses singularités qui annonçaient d’ail-
leurs une âme simple et sans détours, plus de franchise que d’usage, plus de sincérité que de savoir vivre, et qui couvraient ses talents d’une enveloppe si originale, Rouelle jouissait de la plus haute considération parmi les savants et d’une estime générale parmi les gens du monde. Génie puissant, mais sans culture, il ne laissait d'autre prise à la critique que quelques travers, si bien rachetés d'ailleurs par des qualités solides, des mœurs pures et un immense savoir. Hors de son laboratoire, il était préoccupé, rêveur, distrait ; mais, si l'on venait à parler de chimie, il sortait aussitôt de son sommeil ; il s’emparait de la parole, s'exprimait avec véhémence, et son geste s'animait à tel point qu'il en avait contracté un tic nerveux, prélude cruel de la maladie dont il devait mourir.
« Rouelle ne partageait pas les idées do Buffon sur la physique du monde; mais ce n’était point chez lui une prévention systématique. Il avait quelque droit à opposer ses propres vues à celles du grand naturaliste. Son goût pour les sciences naturelles, qui s’était développé par sa liaison avec il. de Jussieu, son habitude de généraliser, la hardiesse de son esprit et la nature mémo de son génie, l'avaient mis de bonne heure sur la voie des grandes questions qui se rapportent à la constitution du globe. Dès l’année 1710, il avait émis sur ce sujet, dans ses cours publics, des vues remarquables qui avaient ému les savants et les gens du monde, parce qu'il les avait présentées avec cette chaleur, cet enthousiasme qui lui étaient naturels et qu'inspirent d’ailleurs de grandes et sublimes pensées. Rouelle eut donc le mérite de professer, l’un des premiers, la géologie en France, et ne l'on ne saurait lui refuser la gloire d’étre l’un des créateurs de cette science parmi nous.
•Ses travaux eurent une haute influence sur les destinées delà chimie. Avant lui, les chimistes se livraient à des expériences isolées, sans but arrêté, sans s'assujetir à aucun plan. Les tables de Geoffroy étaient le seul ouvrages qui présentât l'esquisse d'une doctrine générale. Boerhaave avait bien subordonné ses recherches à un certain ordre; mais il u'avaitpas pu les lier entre elles, parce qu'il manquait un trop grand nombro d’anneaux à la chimie qu'il voulait établir. Rouelle se conforma jusqu'à certain point au plan de Boerhaave, mais, plus exercé que lui aux expériences, il en combla les lacunes,
COXDDnCET
ROUELLE
il en corrigea les imperfections, et réunit toutes les parties Je la science par des rapports plus nombreux. La chimie végétale est celle qui doit le plus à ses efforts; c’est là surtout qu’il se montra supérieur. Ses procédés d’analyse servirent de base à toutes las découvertes qui se muttipliérent vers la fin de son siècle; en un mot, ce fut lui qui, selon l’expression de Vicq-d'Azyr, fournit le creuset où toutes les connaissances acquises jusqu’alors vinrent se fondre et s’épurer.
• Rouelle n’opéra pointdanslachimie une de ces révolutions qui font époque dans l'histoire des sciences; mais il prépara les éléments de celle qui éclata peu de temps après lui. 11 travailla sans relâche, et d'après un plan arrêté, au perfectionnement de l’art; il excita l'ardeur des jeunes adeptes; il inspira le goût, la passion des recherches, et fut réidlement le chef de cette jeune école qui, plus tard, exécuta avec tant de bonheur la réforme des idées et des connaissances chimiques. Il eut pour disciples tout ce que la France produisit de chimistes, on pourrait dire de savants, dans la seconde moitié du xvm« siècle. Ainsi Rouelle jeune, Venel, Cadet, Macquer, Darcet, Roux, Bucquet, Bayen, Lavoisier lui-mème se faisaient honneur d'appartenir à son école, et no parlaient de Rouelle qu'avec une admiration mélée de respect. Les étrangers venaient en France, attirés par sa renommée; une éducation scientifique n’eût pas été complète, si l'on n’eût pas suivi un de ses cours. L’Europe fut bientôt remplie de ses élèves, et la publicité ne manqua point à ses excellentes leçons, car elles étaient dans la mémoire de tous les chimistes contemporains, et elles existaient manuscrites dans les mains de tous les amis de la science (1). »
Rouelle le jeune , qui remplaça son frère, comme professeur au Jardin du Roi, se fit connaître, à son tour, par d'excellents travaux chimiques. Son frère lui avait également laissé sa pharmacie de la rue Jacob, qu’il dirigea jusqu’à sa mort.
L’une des filles de Rouelle le jeune épousa Jean Darcet, sou élève, qui fut la souche de la famille des Darcet, famille chère à la science, et qui s'est continuée jusqu’à nos jours dans la personne de Joseph Darcet, mort en 1814, directeur de la Monnaie de Paris.
Après la mort de Rouelle le jeune, la pharmacie delà rue Jacob passa entre les mains de Bertrand Pelletier, dont le nom est inscrit avec honneur dans l’histoire de la chimie, et de nos jours, enfin, dans celles de Joseph Pelletier, à qui l'on doit la découverte de la quinine, l’un des plus grands bienfaits que l’humanité ait reçus des mains réunies de la science et de l’art.
(1) Études biographiques, etc., pages 257-262.
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Lavoisier a été le créateur de la chimie moderne. Avant lui cette science n’existait guère que de nom, car les plus heureuses tentatives avaient à peine réussi il agiter le voile dont la nature couvre les réactions intimes et réciproques des corps. Lavoisier souleva ce voile, par la force de son génie, et les secrets du monde des êtres minéraux s'illuminèrent d’une clarté soudaine et durable.
Les destinées de la chimie et celle de Lavoisier se lient et se confondent. Raconter la vie de ce grand homme, c’est raconter la création de la chimie, ses progrès et son établissement définitif en Europe. Il sera donc nécessaire, avan de retracer la vie de Lavoisier et la création de la chimie, de jeter un coup d’œil rapide sur l’état de cette science avant la venue du savant illustre qui devait en révolutionner tout le système.
L’alchimie régna à peu près seule dans le domaine de la science jusqu’à la fin du xvu* siècle. L’esprit de cette autique erreur se fait sentir chez tous les savants de cette époque, car la plupart des découvertes chimiques que le hasard seul n’avait
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pas amenées , s'étaient produites jusque-là sous l'inspiration des préceptes de l’art hermétique. A peine par intervalles, quelques hommes de génie, appartenant à l'époque de la Renaissance ou au commencement du xvii* siècle, avaient élevé leur voix contre l’entrainement de la doctrine qui égarait toutes les intelligences de l’Europe. L'éclair de ces vérités inutiles était venu s’éteindre dans les ténèbres de l’ignorance universelle. Enfin, dans les premières années du xvne siècle, grâce au génie des Robert Boyle, des Van Helmont, des Nicolas Lefèvre, des Lémery, s’éleva une chimie plus sérieuse. L’empirisme alchimique se trouva alors frappé au cœur. Si, longtemps encore, les pratiques de l’alchimie furent poursuivies dans l’ombre, ce ne fut désormais que l’effet d’une persistance individuelle, s’isolant opiniâtrément des notions généralement professées, et privée de tout appui scientifique.
Tel était l’état de la chimie à l’époque où Stahl apparut.
G.-Ernest Sthal, qui vivait à la cour de Berlin vers 1716, est un des plus rares esprits qui aient illustré les sciences. Une destinée bizarre attendait ce grand homme : il était appelé à produire dans la chimie et dans la médecine à la fois, une révolution inattendue, et par une fatalité singulière, l’honneur de ce double triomphe devait lui être ravi. Sa doctrine physiologique, modifiée par Barthez et plus tard par Bichat et son école, allait produire, à travers bien des fortunes diverses, une réforme profonde dans l’esprit des idées médicales. En chimie, son système, simplement retourné par Lavoisier, allait mener tout droit à notre science actuelle. Ainsi, toujours son génie malheureux devait tendre au but sans le toucher, toujours s’engager dans la voie certaine et s’égarer à l’issue. Stahl était d’un caractère mélancolique, tournant à la contemplation et au mysticisme. Avaitril comme 'une révélation secrète des destinées que l’avenir réservait à ses conceptions?
Stahl créa le premier un système de chimie. Il rendit ainsi à la science naissante un service dont l’importance et l’étendue n’ont jamais été assez hautement proclamées. Avant lui, nulles règles précises universellement reconnues, l’interprétation des faits enfermée dans le cercle d’un mysticisme obscur, ou dominée par l’influence métaphysique; les faits épars, disparates, incohérents; nul lien commun ne permettant de rattacher l’un à l’autre ces
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faits et ces explications partielles, aucune de ces grandes vues auxquelles l’esprit aime à s’élever pour embrasser l’ensemble et la diversité des choses. C’est alors que rassemblant tous les faits acquis par l’expérience des siècles, Stahl parvint à saisir leurs ressemblances réelles, à effacer leurs analogies apparentes, à découvrir leurs rapports naturels. Ces rapports furent, d’ailleurs, si sûrement établis, que plus tard, quand les vues théoriques furent changées, ils subsistèrent sans altération. Enfin, le principe essentiel de son système fut si nettement et si clairement établi, que, présentant un but toujours saisissable aux progrès de la controverse, il dut par là hâter singulièrement l’avénement d'une doctrine opposée.
Dans une science qui se forme, les systèmes, mémo les plus imparfaits, ont cela de bon qu'ils hâtent l'arrivée de la théorie véritable. Stahl est le créateur de la chimie, parce que, le premier, il la réduisit en système.
La doctrine de Stahl, en dégageant la chimie de l’influence de l’alchimie, apporta dans cette science une réforme en tous points correspondante à celle que Descartes avait accomplie dans la physique de son temps. Descartes avait ramené la physique à son terrain naturel. Dans tous les gnands phénomènes de l'univers, Keppler lui-même n’avait osé reconnaître que l’influence occulte des âmes; Descartes, le premier, y plaça l’idée simple d'un mécanisme. En même temps, il émit, avec sa théorie des tourbillons, un système qui rattachait ensemble presque tous les faits du monde physique. Le système des tourbillons de Descartes et le système de phlogistique de Stahl, qui agitèrent si vivement les esprits, au xvn* siècle, se confondent à la fois par leur origine, par leur essence philosophique, et par leur influence profonde sur le développement postérieur des sciences. Elles signalent dans l’esprit humain une marche uniforme, et marquent dans l'histoire de ses progrès une période identique. La théorie des tourbillons prépara et rendit possible celle de l'attraction; la théorie du phlogistique provoqua et nécessita la doctrine chimique actuelle. Dans le monde intellectuel, Descartes est l’introducteur de Newton , comme Stahl est l’introducteur de Lavoisier.
Peu de mots vont suffire pour donner une idée assez complète de la doctrine chimique de Stahl. Elle est, en effet, d’une remar-
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quable simplicité, et ce fut à cette qualité même quelle dut sa rapide fortune.
Stahl rejette les éléments des chimistes du moyen âge; il regarde comme principes de tous les corps, l’eau, la terre et le feu. Ajoutez l’air, comme le firent, peu de temps après, ses disciples, et vous avez les quatre éléments d'Aristote, qui, après dix-neuf siècles, reparaissent dans la science (1).
L’élément du feu, ou le phlogislique, joue, dans la doctrine de Stahl, le rôle essentiel. Le phlogistique est la matière du feu. Il existe, à l’état de combinaison, dans tous les corps combustibles. Dans les circonstances ordinaires, il ne trahit sa présence par aucun phénomène apparent; mais vient-on à chauffer fortement les corps qui le contiennent, le phlogislique brise les liens qui le fixaient; il devient libre et manifeste, au moment où il se dégage, la lumière et la chaleur qui constituent son essence. Tous les corps combustibles sont donc formés de phlogistique et d'une autre substance, variable selon les espèces. Le charbon, le soufre, les graisses, le phosphore, sont les matières qui contiennent le plus de phlogistique ou de feu combine'.
Avec cette simple hypothèse, Stahl rendait compte de tous les grands phénomènes chimiques. Ainsi la combustion, les altérations chimiques qu'éprouvent les métaux et leurs composés, s’expliquaient avec la plus heureuse simplicité.
Que se passe-t-il dans la combustion des matières organiques, dans la combustion du bois par exemple ? Porté à un degré de
(1) U est de mode aujourd’hui de parler avec mépris de la doctrine des quatre éléments d’Aristote. C’est uu lieu commun d’érudition facile, et nos auteurs de chimie n'ont rien laissé a désirer sous ce rapport. Il serait sage cependant d’y regarder de prés avant de traiter du haut de notre science actuelle le plus vigoureux génie de l’antiquité. Peut-être arriverait-on à reconnaître ainsi que, ce principe tant décrié, a suffi pour donuer aux sciences physiques leur première impulsion.
Lorsque, développant une pensée de Platon, fort obscure dans le Timéf, Aristote déclara que tous les corps de la nature sont formés par ruuion des quatre principes élémentaires, il voulut couper court aux subtilités philosophiques qui remplissaient les écoles grecques. Avec la pluralité des éléments il arrêtait les discussions inintelligibles sur l’essence de la matière, et il échappait aux discussions de Thalès et d’Héraclite qui, avec la plupart des philosophes de leur temps, u’admettaient qu’un seul élément, et ne discutaient que sur le choix du principe. U forçait ainsi la physique à descendre des nuages où elle se perdait depuis l’origine des spéculations philosophiques. Depuis Aristote, la nature des éléments admis a changé bien des fois; mais si les mots ont passé, le principe dure encore. La chimie de tous les temps a vécu sur la conception du philosophe grec.
Ajoutez ce fait qui peut donner à réfléchir : la chimie fut édifiée le jour où Stahl reprit les éléments d’Aristote.
chaleur suffisant, le combustible donne lieu à un dégagement de chaleur et de lumière, et des produits nouveaux prennent naissance. Dans l’hypothèse deStahl, ces phénomènes s’expliquent en disant que le phlogistique qui fait partie de la substanee, s’en dégage, et laisseapparaitre.au moment oh il devient libre, la lumière et la chaleur qui le caractérisent. Les produits nouveaux qui restent comme résidus de la combustion sont des corps privés de phlogistique.
Quand un métal est chauflé au rouge, il change, en général, de nature et d’aspect. Le fer donne naissance à la matière connue sous le nom de rouille ; le cuivre a un produit noir et pulvérulent. Comment s'interprétait ce phénomène dans la théorie de Slahl ? Les métaux, disait-on, sont formés par l’union du phlogistique avec une matière terreuse, que l’on appelait chaux ou terre métallique. Le fer, par exemple, contient du phlogistique et de la rouille ou terre de feu. Quand on chauffe ce métal au contact de l'air, le phlogistique s’en dégage, en produisant une incandescence très-vive ; il reste la rouille, substance simple et dépouillée de phlogistique.
Les chaux, ou ce que nous nommons aujourd'hui les oxydes métalliques, chauffés avec du charbon ou des matières combustibles, font apparaître le métal. Dans la théorie de Stahl, le fait était fort simple ; le charbon porté au rouge abandonnait son phlogistique, la chaux métallique s’en emparait, et repassait ainsi à l'état de métal.
Les composés que nous appelons aujourd’hui oxydes à divers degrés d’oxydation, étaient des matières inégalement dépouillées de leur phlogistique.
Il est facile de le reconnaître, nos explications théoriques actuelles sont tout simplement le contre-pied des théories de Stahl. Autrefois la combustion était regardée comme le dégagement d’un principe particulier ; aujourd’hui nous y voyons la fixation d’un corps nouveau. La calcination des métaux était, du temps de Stahl, une opération d’analyse ; nous y voyons, nous, une synthèse. Les métaux étaient de corps composés; nous disons aujourd’hui que les métaux sont des corps simples.
Tels sont les fondements généraux de la théorie du phlogistique, que nous ne suivrons pasdansses développements, mais qui, entre les mains de Stahl, rendait compte de tous les faits observés. Lisez
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maintenant, dans le Dictionnaire de chimie de Macquer, cet admirable article sur le phlogistique, en réponse aux objections de Buffon ; — rappelez-vous qu’à l’époque où parut la doctrine de Stahl, les gaz n’étaient pas connus ; — remarquez surtout que dans le système du phlogistique, qui était l’inverse de nos explications actuelles, les faits devaient se présenter dans le même ordre, et en conservant tous les rapports considérés aujourd’hui ; — n’oubliez pas enfin que la science moderne ne peut donner encore une explication absolument rationnelle de la chaleur qui accompagne les combinaisons chimiques, — et vous comprendrez sans peine alors que le phlogistique ait pu régner en maître, duran1 soixante années, dans toutes les écoles de l’Europe. Voyez dans ce morceau célèbre, écrit d'ailleurs avec cette correction et cette sobriété élégante qui font de Macquer l'un des premiers écrivains scientifiques, voyez le phlogistique examiné dans sa nature, dans ses affinités, dans sou action sur les corps, étudié, en un mot, comme aujourd’hui on étudie le soufre ou le phosphore ; et en 'lisant cette grave et scientifique description d’un être chimérique, peut-être par un retour involontaire vers la science actuelle, jetterez-vous un regard de défiance sur quelques-unes des théories prétendues positives du jour.
En Allemagne et dans le nord de l’Europe, le triomphe de la doctrine de Stahl fut rapide. Elle pénétra plus lentement en France; on y répugnait à admettre cet élément singulier, « cet être précaire, » comme l’appelait Buffon, qui existait partout et qu’on ne pouvait jamais saisir. Mais une fois le système accueilli, il trouva en France des prosélytes ardents.
Cependant, constituée enfin grâce à ce vaste et lumineux système, la chimie avançait à grands pas. Bientôt la découverte des gaz vint donner le signal d’une foule de découvertes, qui agrandirent d’une manière inespérée le champ de l’observation chimique. Van-IIelmont, Haies et Boyle avaient reconnu, à différentes époques, qu’il se dégage dans les opérations chimiques des fluides élastiques, mais toujours ils les avaient considérés comme de l’air. En 1755, Black les distingua de l’air, et une notion toute nouvelle sur l’état physique des corps fut ainsi révélée.
Dès ce moment, l’ardeur des chimistes ne connaît plus de bornes, et l’on chercherait inutilement dans l’histoire scientifique un autre exemple de l’enthousiasme et du zèle qui, à cette époque, t. v. 29
emportaient les esprits. Vers ces questions d’une nouveauté si séduisante l'entrainement était universel et souvent passionné.
Eu France, Rouelle avait fait connaître les sels; eu Angleterre, Cavendish et Priestley multipliaient, avec une activité merveilleuse, les dévouvertes sur les gaz ; tandis que Bergmann en Allemagne, et Sclieèle, eu Suède, étendaient sans relâche la liste des acquisitions nouvelles. Les découvertes, les faits inattendus, se succédaient avec une rapidité incroyable, et les recueils périodiques ne suffisaient plus à enregistrer les travaux des chimistes.
Dans l’édification de son système, Stahl avait surtout considéré les phénomènes de la combustion, dont il donna l’admirable synthèse qui nous est restée. Mais naturellement il n’avait pu s’appuyer que sur les faits connus à son époque, et il n’avait pas tenu compte des gaz, qui avaient encore à peine été étudiés. Son système devait tomber devant les progrès ultérieurs de l’observation, et devant les notions nouvelles apportées par la découverte des gaz.
On reconnut bien vite, en effet, que l’hypothèse du phlogistique était insuffisante pour donner la raison des faits nouveaux qui surgissaient tous les jours. Aussi les phlogisticiens prennent-ils bientôt l’alarme, et ils s’empressent d’arranger la doctrine sur les besoins nouveaux.
Buffon porta une première atteinte à l’unité du système, en faisant du phlogistique la matière de l'air et du feu fixés. Baumé le regarda comme l’élément du feu combiné avec un principe terreux. Enfin Macquer le présenta comme la matière pure de la lumière combinée aux corps; spéculation nouvelle qui déjà n’avait plus rien de commun avec le dogme originel de Stahl, et qui suffit pourtant pour retarder la défaite des phlogisticiens. L’hypothèse de Macquer était développée, en eflèt, avec un art, une subtilité et un esprit infinis. Mais quelle grave présomption contre une doctrine, quand il faut tant d’esprit pour la défendre 1
Après Macquer, qui mourut à propos, et n’assista pas à la déroute définitive, la confusion se répandit parmi les phlogisticiens. Chacun entendait les phénomènes à sa manière ; chacun se créait un phlogistique à son usage, et le remaniait sans cesse, pour le plier à l’exigence des découvertes nouvelles. C’étaient des tempéraments, des accommodements, des expédients sans fin. La grande pensée de Stahl disparaissait sous la multiplicité des interprétations. Elle s’atténuait, elle se rapetissait sans cesse.
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Chassé de place en place, le phlogistique perdait chaque jour du terrain. L’anarchie scientifique était à son comble.
Ainsi la chimie véritable restait encore découvrir, et les bons esprits de l’époque s'accordaient à se reconnaître l’imminence d'une réformation scientifique. Ils appelaient de leurs vœux cette régénération salutaire. Les matériaux essentiels à l’édification d’un système nouveau se trouvaient déjà assemblés, car les faits connus étaient en nombre immense, et il ne manquait désormais que l'éclosion d'un heureux génie pour combiner ces éléments par une vue supérieure, et constituera leur aide, la science, si longtemps attendue.
C’est alors que Lavoisier parut. A lui était réservée la gloire d’apporter cette féconde synthèse. Son génie allait surmonter les obtacles qui avaient arrêté les etrorts de tous les hommes de sou temps, et ravir à la nature ses plus importants secrets.
Comment Lavoisier fut-il conduit àimagitier une nouvelle théorie générale de la chimie?
Il s'occupait à répéter toutes les expériences que les chimistes avaient exécutées sur les gaz depuis la découverte de Black. Or, dans le cours de ces expériences, il découvrit ces deux faits : que certains corps augmentent de poids en brûlant, et que les chaïuc métalliques calcinées avec du charbon laissent dégager un fluide élastisque.
Lavoisier comprit aussitôt que ce premier fait suffisait à lui seul pour ruiner la théorie de Stahl, et il n’est pas difficile d’en concevoir la raison .
Stahl admettait, avons-nous dit, que tous les corps contiennent du phlogistique; que les métaux, par exemple, sont formés par l’union du phlogistique avec une terre. Or, s’il était vrai que les métaux calcinés au contract de l’air, augmentassent de poids, comme Lavoisier l’avait reconnu, la doctrine du phlogistique était fausse, attendu que si le métal eût perdu quelque chose en brûlant, ainsi que le voulait la doctrine de Stahl, il aurait au contraire diminué de poids.
Lavoisier embrassa d’un coup d’œil la portée théorique immense de ce simple fait de l’augmentation de poids des métaux par la calcination. Il pressentit qu’il lui était réservé de changer la face entière de la chimie, et de créer une science nouvelle et plus féconde. Mais c’était un esprit aussi sage que ferme, et il comprit
avec ce bon sens profond qui était l’essence de son génie, qu’il était impossible de heurter de front des opinions consacrées par soixante ans de domination tranquille. Il comprit surtout qu’avant d’attaquer ouvertement la doctrine régnante, il devait chercher dans le silence de l’observation les fondements d’une doctrine plus sûre, et qu’avant de renverser, il fallait se préparer à construire.
Le 1er novembre 1772, il se borna donc à communiquer à l’académie des sciences les deux faits qu’il venait de découvrir, et qui devaient entraîner la ruine de toute la théorie du phlogistique. Voici la substance de cette note célèbre, qui renferme, comme il est facile de le reconnaître, la base de tous les travaux ultérieurs de Lavoisier :
« Depuis environ huit jours, j’ai découvert que le phosphore et le soufre, en brûlant à l’air, donnent naissance à des acidesen augmentant de poids. Cette augmentation de poids provient de la lixution de l'air sur ces corps. Si les métaux calcinés augmentent également de poids, c'est qu’il y a aussi lixation d'air, et, par une vérilication certaine, je puis démontrer qu'il en est ainsi. Si je prends en effet une chaux métallique, et que je la calcine avec du charbon, au moment où elle repasse à l'état métallique, au moment où la litharge, par exemple, se change en plomb, on voit se dégager l’air qui s'était fixé dans les calcinations.
> Cette découverte me paraissant une des plus intéressantes qu’on ait faites depuis Stahl, j’ai cru devoir en faire le présent dépût à l’Académie, pour rester secretjusqu’au moment pù je publierai mes expériences (1). »
Ensuite Lavoisier consacra sa vie à la révision et à l’analyse de tous les phénomènes de la science.
Quant au phlogistique. depuis ce moment et dans le cours de ses travaux, il en parla à peine ; il raisonna comme si jamais il n’en eût été question. Seulement, en 1776, dans un de ses mémoires, il commence à laisser apercevoir une partie de ses vues. Il insinue que les explications chimiques peuvent se passer de l’intervention de cet agent. On voit paraître alors l’admirable série de ses travaux, dans lesquels toutes les grandes opérations de la chimie
(1) Voyez la relation que Lavoisier a donnée lui-mi'me de ce point intéressant de rhistoirc de la chimie dans son mémoire intitulé : Détail * historiques sur f oxydation des métaux : « J’étais jeune, j’étais nouvellement entré dans la carrière des sciences, j'étais avide de gloire. ...»
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sc trouvent successivement abordées et résolues avec un incroyable bonheur. EnGn lorsque, après dix ans de recherches, de méditations et d’épreuves de toute espèce, son système est irrévocablement arrêté, lorsque tous les faits sont venus lui fournir une consécration de jour en jour plus éclatante, lorsque ses vues, confuses à l'origine, se sont changées en convictions irrévocables, il écrit ses célèbres Réflexions sur le phlogistique, dans lesquelles il résume ses travaux, attaque en face la doctrine de Stahl, et par son écrasante logique, la renverse à jamais.
Nous allons essayer de présenter une analyse sommaire de l’ensemble des travaux chimiques de Lavoisier. On verra avec quelle admirable rigueur toutes ses recherches se suivent, s’enchaînent, se commandent entre elles, et marchent vers un but commun, l’édification d’une nouvelle chimie. Il n’est pas d’étude plus attrayante que de suivre, dans les mémoires de l’académie des sciences, toute la série des travaux de Lavoisier. On assiste, pour ainsi dire, pas à pas à la créatiou de la chimie moderne. Dans l'histoire des sciences, il serait impossible de trouver l’exemple d’une entreprise de ce genre exécutée avec plus de persévérance et de suite, et couronnée par un aussi éclatant triomphe.
C’est en 1772 que Lavoisier, comme on vient de le voir, avait annoncé à l’académie des sciences le fait de l'augmentation du poids des métaux durant la combustion, fait fondamental qui, dans sa pensée, était appelé à renverser tout le système de la chimie de son temps.
Hâtons-nous de dire que le phénomène chimique de l’augmentation do poids des métaux calcinés au contact de l'air, qui servit de base à la doctrine pneumatique, n’avait pas été découvert uniquement par Lavoisier. Il était connu dès les premiers temps de la chimie, et l'arabe Geber le signalait déjà au vm* siècle. En 1630, Jean Rey, médecin du Périgord, assez ignoré de son temps, signala dans un ouvrage, l’augmentation de poids de l’étain et du plomb par la calcination, et prouva môme que ce phénomène tient à l’absorption de l’air par le métal chaude. C’est
ce qu’il établit au chapitre xvj, intitulé : Hesponce formelle à la demande pourquoi l’eslain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine (1).
I^avoisier n'eut pas, ilit-on, connaissance de l’ouvrage de Jean Rey,qui tomba promptement dans l’oubli, et dont il n’existait plus que deux exemplaires de son temps. Cependant il ne put ignorer un mémoire publié en 1774, par Tillet, dans les collections de l’académie, sous ce titre : Sur l'augmentation réelle de poids qui a lieu dans le plomb converti en litharge.
Nous ajouterons que lo lait de l'augmentation de poids des métaux avait déjà été constaté en Angleterre par Priestley, et en France parBaumé. Bien plus, ce dernier avait décomposé l’oxyde de mercure, et presque réalisé, avant Lavoisier, la découverte de l'oxvgène.
Toutefois, que Lavoisier ait ou non connu les observations dont il s’agit, la circonstance est assez indifférente pour sa gloire ; car son mérite a bien moins consisté dans la découverte des faits, que dans leur brillante interprétation théorique. On l’admirera toujours comme philosophe; mais comme expérimentateur il aeu des rivaux, et pour le nombre des découvertes, il a été souvent dépassé. Rien ne montre mieux, d’ailleurs, toute la distance qui le sépare, pour la force de la pensée, de ses contemporains et de ses prédécesseurs, que de rappeler comment le reste des chimistes interprétaient le fait de l’augmentation du poids des métaux, qui servit de base à toute sa doctrine. Stahl le mentionne en passant, et sans se douter du rude coup qu’il porte à sa théorie. Scaliger le trouve fort simple; les métaux, dit-il, augmentent de poids par la perte de leurs parties aériennes , de même que les tuiles augmentent de poids par la cuisson. Il confond ainsi, par une méprise étrange, le poids et la densité. Au xvi* siècle, Cardan disait sérieusement : « Un métal calciné est un cadavre, car il a perdu sa vie métallique. Or, ajoutait-il, un cadavre pèse plus que l’animal en vie. » « Le phlogistique ne pèse pas vers le » centre de la terre , disait Venel, dans les leçons de chimie qu’il » donnait à Montpellier, il tend à s’élever; delà /’ augmentation de » poids des métaux qui perdent leur phlogistique. » A son exemple, Guyton de Morveau faisait du phlogistique un petit aérostat qui
(I) Estais de Jean de Raj, avec noies Gobet , page 06.
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tendait A soulever les corps. Plus tard, les chimistes rapportaient le fait de l’augmentation de poids des métaux calcinés à l’air, à la rétlexion, sur le métal, d’une suie dégagée des charbons. Enfin, le plus souvent, les chimistes voyaient dans ce môme phénomène la fixation sur les métaux des particules du feu.
Le fait de l'augmentation de poids des métaux par leur calcination à l’air, c'est-à-dire l’étude de la combustion, fut l’objet des premières recherches de Lavoisier. Dans deux mémoires publiés en 1774, il montre que dans toute combustion, et par exemple, dans la calcination des métaux, un gaz provenant de l’air, se combine avec le corps brûlé (1).
Mais il fallait reconnaître la nature du gaz qui se combine avec les métaux, et c’est ainsi que Lavoisier fut amené à la découverte de l’oxygène.
Dans sou travail célèbre sur la nature du principe qui se combine avec les met aux pendant la calcination , il montra que ce gaz fait partie de l’air, etqu’il est le seul propre à entretenir la respiration des animaux ; il l’appela en conséquence air vital, nom qui fut remplacé ensuite par celui de gaz oxygène. Priestley faisait presque en môme temps, à Londres, la découverte de l'oxygène, et môme l’on s’accorde généralement à lui en attribuer la priorité. Le pharmacien Baumé avait môme déjà retiré ce gaz de l'oxvde de mercure traité par la chaleur. Mais Baumé n’avait pas bien su distinguer la nature de ce gaz. Quant à Priestley, il n’avait encore tiré aucun résultat sérieux de la connaissance de ce nouveau corps. Au contraire, Lavoisier, à peine en possession de l’oxvgène, allait marcher, grâce à l'étude approfondie de ses propriétés, vers la plus brillante série de découvertes que les sciences aient enregistrées.
Lavoisier ne tarda pas, en effet, à montrer quelle importance extraordinaire s’attachait, pour l'avenir de la chimie, à cet oxygène, à cet air vital, qu’il venait do découvrir au sein de l'atmosphère. C’est que, dans les vues de la nature, le rûle de ce corps est immense. Actif dans les grands phénomènes du globe, il présideà presque toutes les réactions dont le jeu s’accomplit au sein de la
(i) Mémoire sur ta combinaison (T un fluide élastique avec les subi tance* mHalli qmm par kl calcination, (Opuscules physiques et chimiques, t. VI ) Mémoire sur la calcination de C étain rt sur la came de C augmentation de poids qu'acquiert ce métaj pendant cette opération. (Mémoires de f Académie des sciences, 1774.)
matière brute; il provoque et entretient l’exercice des fonctionsvitales chez les êtres organisés, et trouve une part non moins générale dans les phénomènes de l’industrie et des arts.
Ce fut donc par une circonstance singulièrement heureuse que Lavoisier mettait la main, au début de ses recherches, sur le corps qu'il lui importait le plus de connaître dans cette occasion. Aussi ne s’y méprit-il pas. Plus tard, quand son système fut complet,, l'oxygène y tint la première place. Ses contemporains trouvaient même qu’il s’exagérait beaucoup l'importance de l'oxygène, et les beaux esprits de l'époque allaient répétant dans les cercles :
« Aimez-vous l 'oxygène, on en a mis partout. •
En dépit de la parodie, Lavoisier avait rencontré juste, et il démontra bientôt toute la vérité de ses prévisions, en suivant l’oxygène dans les nombreux composés qu'il peut fournir.
En 1776, il fit voir que c’est précisément en absorbant cet oxygène, que le phosphore et le soufre brillent dans l’air, et que les matières acides qui se produisent alors, sont formées par la combinaison directe de l’oxygène avec le corps brûlé. En étudiant la composition du salpêtre, il trouva aussi que c’est par l’intervention du gaz oxygène que se forme l’acide existant dans ce sel, c'est-à-dire l'acide que nous appelons aujourd’hui azotique.
C’est à peu près à la même époque que, s'appuyant sur ses découvertes précédentes, Lavoisier exécuta cette analyse admirable de l’air, chef-d'œuvre de hardiesse et d’élégance que nos ouvrages modernes conservent encore comme un monument de son génie.
On sait que l’air est constitué (en faisant abstraction d'une trèspetite quantité d'acide carbonique) de deux gaz, l’oxygène et l’azote. En faisant bouillir, pendant huit jours de suite, du mercure dans un espace d’air bien déterminé, il parvint à en absorber tout l’oxygène, et le résidu gazeux, mesuré, lui donna le volume de l’azote, qu’il appelait mofette atmosphérique, c’est-à-dire, partie non respirable de l'air. Il exécutait ainsi une analyse très-simplede l’air; mais il ne s'en tint pas là, et par une synthèse d’une rare élégance, il ajouta une seconde preuve dont la simplicité frappa tous les esprits. En prenant la poudre rouge obtenue durant l’expérience précédente, par la combinaison du mercure et de l’oxygène de l’air, et en chauffant très-fortement celle-ci, il parvint à dégager
LAVOISIER EXÉCUTE LA DÉCOMPOSITION DE l'aIH
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tout l'oxygène qu'elle avait absorbé. Si bien que, réunissant l’oxygène ainsi rendu libre, à l’azote isolé dans la première expérience, il parvint à reproduire l’air atmosphérique, avec ses qualités habituelles et son volume primitif. Gomme ou le voit, la démonstration était sans réplique, puisque l’on obtenait d'abord isolément les deux gaz qui fout partie de l'atmosphère, et qu’ensuite, en les réunissant, on reformait l'air primitivement décomposé.
Cette expérience si claire, si belle, lit beaucoup de bruit et commença à éveiller l’attention publique sur les travaux de Lavoisier.
La composition de l’air une fois connue, I,avoisicr s'en servit pour étudier les phénomènes de la respiration des animaux, et il fallait certes une grande hardiesse d’esprit pour aborder, au début de la science, un sujet d’une telle complication. Telle est cependant la nature du génie, que, dans une question si épineuse, Lavoisier proclama une opinion qui a joui jusqu’à ces derniers temps d’une faveur universelle.
Remarquant que dans l'acte de la respiration, il y a production d’acide carbonique et absorption de gaz oxygène, il établit que ce phénomène consiste dans une combustion véritable, c'est-à-dire dans le changement des matériaux du sang eu acide carbonique ; et comme dans toute combustion, on remarque un dégagement de chaleur, il admit que cette combustion naturelle est la cause de la chaleur propre aux animaux.
Ainsi Lavoisier expliquait à la fois les deux grands faits de la respiration et de la chaleur animale.
On comprendra, si l’on se reporte au moment où cette opinion fut émise, tout le charme, toute la séduction que dut inspirer une théorie d’une simplicité aussi remarquable, et d’une conséquence aussi intéressante. Lavoisier venait de démontrer que la cause de la combustion et de la chaleur qui l’accompagne, réside dans la fixation de l'oxygène sur les corps. Borné jusque-là aux réactions de la matière brute, l’oxydation se retrouvait donc aussi chez les êtres vivants et c'était aussi par un flambeau profond brûlant en leurs organes que se répaudaient dans le sein des animaux la chaleur et la vie.
La simplicité extraordinaire de cette théorie chimique de la respiration la fit admettre d’un accord général, et longtemps elle a joui d’un crédit sans limites ; mais les expériences de Spallan-
zani, effectuées au siècle dernier, et de nos jours, celles de Milne-Edwards et d’autres physiologistes ont amené à tenir dans un doute très-légitime la simplicité du phénomène. Lavoisier lui-même l’avait bien compris, car il avait repris, quelque temps avant sa mort, ses expériences sur la respiration et la chaleur animale.
Entraîné ainsi quelque temps, dans le domaine de la physiologie, Lavoisier ne tarda pas è. revenir à ses recherches de chimie pure.
On vit alors se succéder rapidement une série très-nombreuse de mémoires, qu’il serait hors de propos d’examiner longuement et dans lesquels toutes les grandes questions chimiques se trouvent successivement abordées. C'est ainsi qu’il étudia dans tous ses détails le phénomène de la combustion, et montra que, dans la combustion des matières éclairantes, il se forme constamment de l’acide carbonique. Bientôt il expliqua le phénomène de la dissolution des métaux dans les acides, et fit voir que le mercure, par exemple, pour se dissoudre dans l’acide sulfurique, a besoin d’enlever à cet acido une partie de son oxygène, formant ainsi de l’acide sulfureux. Il découvrit ensuite la réaction qui se produit dans l'inflammation des pyrophoru, substances qui ont pour caractère de s’enflammer dès qu’on les expose à l’air. Enfin il prouva que la combustion spontanée des pyrites, phénomène redoutable qui se produit souvent dans les mines de fer en voie d’exploitation, tient à une cause de la même espèce, et que, dans cette circonstance, le sulfure de fer se trouve changé en sulfate.
Tous les faits empiriquement établis par l’observation des alchimistes ou par les travaux des chimistes phlogisticiens, trouvaient leur explication dans les idées de Lavoisier. Bien rarement sa sagacité fut prise en défaut, et entre tous les créateurs de systèmes scientifiques, il est un de ceux qui se gardent le mieux des erreurs de détail auxquelles entraîne, d’une manière presque forcée, le développement d’une idée doctrinale. C’est que, pour démêler, à travers ses complications accidentelles, le fait fondamental dans une action chimique, il possédait une sûreté et une finesse de vue que l’on ne cesse d’admirer quand on lit ses travaux. Pour cet instinct merveilleux qui se révèle aux grands chimistes, pour ce tact singulier qui, de prime abord, signale à l’esprit le seul côté sensible et abordable d’un problème, quelquesuns ont plus tard égalé Lavoisier, personne ne l’a surpassé. Plus
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il’une fois, au moment où les plus habiles de son temps abandonnaient, de guerre lasse, quelque épineuse question, il la reprit en sous-œuvre, et il en présenta comme en se jouant une solution aussi lumineuse qu’imprévue. L’histoire de ses expériences sur la nature du diamant fournit un si curieux exemple de sa délicatesse d’analyse, et met si bien en relief son extrême prééminence sur tous ses contemporains, que nous ne pouvons résister à l'attrait de la raconter.
Du reste, les recherches exécutées sur le diamant, à cette occasion, occupèrent beaucoup l’attention publique. Nous avons aujourd’hui si complètement oublié ces petits événements du jour qui défrayaient les derniers moments de la société française du XVIIIe siècle, leurs faibles traces se perdent si aisément dans l’immense agitation qui suivit, que peut-être quelques détails à cet égard ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
Les gazetiers de l’année 1771 entretenaient le public des expériences qui s’exécutaient sur le diamant, dans les divers laboratoires de Paris. Voici quel enchaînement de circonstances singulières les avait amenées.
De tout temps, la crédulité publique ajouta l’idée de perfection à tout ce qui est rare et hors de la portée commune ; aussi le diamant et les pierres précieuses avaient-ils joui, durai! t des siècles, d’une réputation merveilleuse. Le rubis, le diamant, l’émeraude, avaient eu leurs prodiges, comme auparavant la pierre philosophale et l’or potable. Quand les sciences, s’affranchissant du joug de la spéculation, entrèrent franchement dans la voie expérimentale, le diamant, en raison de ces circonstances particulières, fixa l’un des premiers l’attention des expérimentateurs. Mais les ressources pécuniaires des savants, fort légères d'habitude, empêchaient les tentatives, et dans l’origine, des princes seuls purent se charger de ces expériences. C’est au grand-duc de Toscane, Côme III, de Médicis, que nous sommes redevables des premières observations chimiques faites sur le diamant.
Averaniet Targioni, de l’ancienne Académie del Cimento , commencèrent, à Florence, en 1695, par les ordres du grand-duc, des recherches sur la véritable nature du diamant et des pierres précieuses, en s'appliquant surtout à les soumettre à l'action des rayons solaires concentrés par de larges lentilles. Ou trouva qu’au
400 SAVANTS DU DIX-HUITIEME SIÈCLE bout d’une demi-heure d’exposition au terre ardent , les diamants se dissipaient en totalité et sans laisser de traces, tandis que les autres pierres, comme le rubis et l'émeraude, restaient fixes, et éprouvaient seulement un ramollissement et une altération de couleur.
Bien des années après, François de Lorraine, devenu duc de Toscane par la cession de la Lorraine qu’il avait faite à Louis XV, le môme qui régna ensuite en Autriche, sous le nom de François I“r, fit continuer ces expériences à Vienne , en substituant au verre ardent la chaleur ordinaire des fourneaux. Daus l’un de ces essais, on plaça dans un creuset des diamants et des rubis pour une valeur de 18,000 francs, et, pendant vingt-quatre heures, ils restèrent soumis à l'action de la plus violente chaleur. Quand le creuset fut ouvert, on retrouva les rubis sans altération, mais tous les diamants avaient disparu. Ces expériences furent répétées de diverses manières. Une fois entre autres, on remplit un creuset de vingt pierres précieuses différentes, et de deux en deux heures, on en retirait quelques-unes du feu pour observer les progrès de l'action. Toujours les diamants disparurent sans aucun vestige.
Quelque temps après, un des frères de François Ier, le prince Charles, répéta ces expériences à Bruxelles, avec le môme succès.
Ainsi fut réalisée la prévision faite par Newton, qui avait annoncé, d’après l’énergie avec lequel ce diamant réfracte la lumière, que ce corps devait figurer parmi les combustibles.
Cependant, la combustibilité du diamant paraissait tellement en opposition avec les propriétés des autres pierres précieuses, qu'en dépit de tout le luxe de ces tentatives, le fait n’avait obtenu auprès des chimistes qu’un médiocre crédit. On souriait dans le public savant à la pensée de cette docte manie des princes, et Macquer déclara qu’à l’égard de ces décisions souveraines, il poussait l’iucrédulilé fort loin. Cependant, ces préjugésdisparurent lorsque Darcet et le comte de Lauragais, ayant soumis le diamant à l'action des fours à porcelaine, annoncèrent qu’il s’y dissipait en totalité, etqu'on pouvait môme les brûlerdansun simple fourneau de laboratoire. La publication de ces expériences, qui confirmaient toutes les assertions des princes toscans, excita à Paris une vivo curiosité, et, parmi les chimistes, chacun était impatient de constater par lui-même un fait aussi nouveau.
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Au mois de juillet 1 771 , un riche amateur alla trouver Macquer, et lui portant un très-beau diamant taillé en brillant et d’une pureté parfaite, il lui proposa de le soumettre à l'expérience dont on faisait tant de bruit. L’offre acceptée avec joie, Macquer s’empresse de convier ses amis à cette solennité chimique. On se réunit donc [au jour désigné dans sou laboratoire, et l’expérience commence « en présence d’une assemblée très-nombreuse, com- » posée de personnes de l’un et de l’autre sexe des plus ditinguées » par le rang et la naissance, et d’un grand nombres de savants, » de lapidaires et de personnes de tout état, » comme le dit la Gazette de France.
Le diamant sacrifié est examiné avec soin par tous les assistants, pesé et placé dans une petite capsule de terre que l'on pousse au milieu d’un fourneau bien allumé.
Comme on n'avait que ce seul diamant, et que le but de l'expérience était d’observer les circonstances particulières de sa destruction, au boutde vingt minutes, la capsule fut retirée du foyer, et exposée à la vue des assistants. Le diamant était vivement lumineux, et couronné par un légère flamme. La capsule fut alors repoussée dans le fourneau, et retirée de nouveau, une demiheure après, pour suivre les progrès de la combustion. Mais cette fois, on la retira vide, le diamant s’était complètement dissipé. La petite assemblée se retira surprise, et surtout désappointée ; elle n’avait pas prévu un si prompt résultat, et regrettait de n’avoir pu suivre les diverses périodes de la combustion. Resté seul, Macquer examinait la capsule au microscope, pour y chercher une dernière trace de la pierre précieuse.
Cette expérience fut répétée avec les mêmes circonstances dans le cours public de chimie aux Écoles de médecine.
Les physiciens restèrent donc bien convaincus de la combustibilité du diamant ; mais il restait à triompher de la résistance d’une classe d’incrédules dont l'opinion, dans cette circonstance, n’était pas sans valeur. Les joailliers et les lapidaires refusaient obstinément de se rendre, et soutenaient que les expériences avaient été exécutées avec do faux diamants. La prévention des industriels contre les résultats scientifiques est fort tenace d’ordinaire, et quand on parlait de la combustion des diamants aux lapidaires de Paris, les lapidaires de Paris haussaient les épaules.
Les choses allèrent au point que l’un d’entre eux, nommé Le
Blanc, fort renommé dans son art, so piqua au jeu, et portant à Rouelle un de ses diamants, lui proposa de le soumettre aux mêmes épreuves, assurant qu’il ne souffrirait aucun dommage de l’action du feu, pourvu qu’on lui permit de l’arranger à sa manière (1).
Une nouvelle assemblée, formée de chimistes et de lapidaires, se forma donc au laboratoire de Rouelle. On laissa l’orfévre arranger ses diamants comme il l’entendait. Celui-ci remplit un creuset d’un mélange de poudre de charbon et de craie, plaça son diamant au milieu, et après avoir luté l’appareil avec soin, l'exposa à l’action du foyer. Après trois heures d’un bon feu, il retira son creuset, et l’ouvrit avec ses confrères. Mais malgré toutes les précautions et les recherches, on ne trouva plus le diamant, qui n’avait laissé dans le creuset que sa petite loge vide. Le Blanc se retira la tête basse : « et confondu, dit Macquer, par un batte- » ment de mains presque général, mais non pas convaincu. »
Et en effet, les artistes étaient si peu convaincus, qu’un autre lapidaire, nommé Maillard, voulut aussi prendre la revanche de l’aventure de Le Blanc, et s’offrit à renouveler l’expérience, se faisant fort d’obtenir le résultat qui avait échappé à son confrère.
L’essai eut lieu, peu de temps après, au laboratoire de Cadet de Gassicourt. Maillard enferma trois diamants dans une tête de pipe à fumer, les entoura de poudre de charbon bien pressée, et introduisit le tout dans un creuset rempli de craie et revêtu de sable des fondeurs. Livrant alors le petit appareil aux chimistes, il leur permit de le tourmenter par le feu le plus violent et le mieux soutenu. Macquer, bien édifié par les essais précédents, et souriant d’avance à la déconvenue du lapidaire, les soumit à un feu si rude, qu’au bout de deux heures, l'appareil était tout déformé par la violence de la chaleur, et que tout menaçait de couler. On retira donc le creuset pendant que Maillard, qui n'avait jamais vu ses diamants à une si rude épreuve, prenait toutes les précautions possibles pour les retrouver, et ramassait les cendres et les larmes de matière fondue tombées du fourneau. Macquer, bien sûr de son fait, regardaitces apprêts avec une ironie mal déguisée; et comme
(1) Leu artistes fondaient leur opinion sur une pratique on usage daus l’orfèvrerie, qui consiste à enfermer daus un creuset bien clos les diamants qui ont quelques ta* ches, et à les soumettre à un feu violent. La chaleur peut diminuer ou détruire ces taches.
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le lapidaire rassemblait avec soin tous les débris retirés du fourneau :
« Ne prenez donc pas tant de peine, disait-il, et si vous tenez » absolument à retrouver vos diamants, je vous conseille plutôt, » mon cher monsieur Maillard, de faire ramoner la cheminée, » et de les chercher dans la suie, et non pas dans les cendres.»
Mais, hélas ! le triomphe du chimiste ne fut pas long. Il dura juste le temps do laisser rofroidir l'appareil. A peine eut-on retiré du creuset tout déformé, et à moitié fondu, la tête de pipe, qui s’était conservée parfaitement intacte au milieu de la matière en fusion, que les trois diamauts en sortirent, avec tout leur éclat, et les vives arêtes de leurs angles. Ce fut au tour des chimistes de rester confondus.
La même expérience, répétée par Maillard dans le four à porcelaine de la manufacture de Sèvres, eut le même succès.
Comme on le voit, l’expérience se compliquait, et son explication théorique soulevait des difficultés imprévues. Sous l’inlluence de la chaleur, les diamants éprouvaient-ils une simple réduction en vapeurs, qui devenait impossible quand on les renfermait hermétiquement dans une enveloppe résistante ? Disparaissaient-ils par un simple effet de la décrépitation? Était-ce enfin une combustion véritable, les diamants se brûlant à l’air comme les corps combustibles ordinaires ? Telles étaient les questions qu’avait soulevées ce curieux conflit, et les résultats bizarres que l’expérience avait amenés à la suite. Darcet et le comte de Lauragais croyaient à la volatilité du diamant à une température suffisamment élevée ; Cadet et Rouelle attribuaient ce phénomène à une sorte de combustion ; Macquer ne savait trop que penser.
L’intervention de Lavoisier était devenue indispensable, et elle nç fut pas stérile. Lavoisier commença ses expériences sur le diamant, de concert avec Brisson, Macquer et Cadet. Mais d’autres soins ne permirent à ses amis que de concourir à la première expérience (la distillation dudimant), et Lavoisier exécuta toutes les autres, seul et à ses frais. C’est au moyen des miroirs ardents, que Buffon avait mis à la mode, que Lavoisier reprit l’examen de tous les faits qui se rattachaient à cette question.
Les expériences furent exécutées au jardin de l’infante, c’est-àdire au jardin qui longe le bâtiment du Louvre, et qui alors appartenait à l’académie des sciences.
Lavoisier commença par s'assurer, en opérant eu vases clos, c’est-à-dire en dirigeant les rayons solaires concentrés par le verre ardent, sur un diamant placé dans une cornue exactement fermée, que ce corps n’est pas volatil, et que, par conséquent, il n'avait pu disparaître par l’effet d’une simple distillation. Il trouva ensuite que l’air est le seul gaz susceptible de détruire le diamant, et que l’action est nulle dans un gaz impropre à entretenir la combustion.il sut alors disposer un appareil pour recevoir le produit de cette combustion, et chercha d’abord à le recueillir dans l’eau. Mais rien ne vint se condenser dans l’eau durant l’expérience. Enfin il reconnut que ce produit était un gaz; il réussit à l’obtenir isolé, et trouva que c’était du gaz acide carbonique. Il conclut dès lors, d’après la nature du produit de sa combustion, que le diamant est un corps fixe, combustible et présentant la plus grande analogie arec le charbon. On a dit plusieurs fois que Lavoisier avait immédiatement prononcé l’identité du diamant avec le charbon ; cependant il ne tira pas une conclusion aussi avancée, car les faits n’étaient pas suffisants pour autoriser l’assimilation. 11 se borne à indiquer que ces deux corps se rapprochent d’une manière singulière, et il ajoute : « 11 serait déraisonnable sans doute de pousser cette analogie trop loin. »
On aime, on admire, dans un'aussi éminent génie, la mesure de cette sage réserve, qui maintient toujours l'induction dans la limite des faits ; sa préoccupation continuelle, c’est de ne point sortir du domaine de l’observation, et lorsqu’il s’aperçoit qu’eu allant plus loin, il ajouterait quelque chose aux simples données de l’expérience, il ne dit que la moitié de sa pensée. Elle est complétée aujourd’hui. Personne n’ignore que le charbon et le diamant sont le môme corps sous un état extérieur différent ; c’est aujourd’hui une banalité scientifique. Mais la conclusion n’a été rigoureuse que lorsqu’on a vu un môme poids de diamant et de charbon pur donner le môme poids d’acide carbonique; lorsqu’on a trouvé que le diamant peut réduire les oxydes métalliques, et changer le fer en acier, tout aussi bien que le charbon.
Voilà comment Lavoisier, au milieu des plus délicats problèmes, triomphait des obstacles qui avaient déjoué toute l’habileté des hommes de son temps, et arrêtait, par l’éclat d’une découverte imprévue, les incertitudes de l'opinion.
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Cette digression nous a un peu éloigné de la série des découvertes de Laroisior. Reprenons leur exposé.
Eu 1780, parut le mémoire où fut établie la composition de l'acide carbonique. Lavoisier y prouve que ce gaz est formé par runion de l'oxygène et du charbon, et son analyse présente un tel degré de précision, que les expériences modernes n’ont presque rien changé à son résultat numérique.
Vers cette époque , eu étudiant la composition générale des divers acides, il s'appliqua à prouver ce fait, qui fut pourtant reconnu inexact plus tard, que tous ces composés doivent leur propriété acide à la présence de l'oxygène parmi leurs éléments.
Enfin on vit paraître, en 1783, son mémoire sur la composition de l’eau, travail immortel, qui vint couronner son œuvre scientifique. Lavoisier démontre dans ce mémoire que l’eau est composée d'hydrogène et d'oxygène, et il fixe les rapports dans lesquels ces deux gaz se combinent pour constituer l'eau.
La découverte de la composition de l’eau a donné lieu à des débats assez vifs de priorité. La question historique n’a pas été parfaitement éclaircie encore, et sou extrême importance rend ici quelques développements nécessaires.
C’était pour Lavoisier une question capitale que de connaître le produit de la combustiou du gaz hydrogène, ou si l'on veut, du gaz iullnmmable. Depuis six ans qu’il avait entrepris la réformatiou du système chimique, toutes les réactions dans lesquelles ce corps intervenait apportaient à ses théories des objections incessantes. A cette époque, tous les chimistes s’étaient ralliés à l'opinion de Kirvan , qui voyait le phlogistique dans le gaz inflammable. L’idée était heureuse, car on expliquait ainsi avec une surprenante facilité tous les phénomènes devant lesquels Lavoisier restait muet.
« Ce phlogistique dont on repousse l'existence, disaient les chimistes do 1783, n’est pas un être de raison : on peut le saisir et le manier, car ce n'est pas autre chose que le gaz inflammable. Stahl nous a appris que le phlogistique abonde dans le charbon, dans les huiles et dans les matières combustibles. Chauffez ces substances, et vous en dégagerez des gaz inflammables. Les métaux sont bien, comme il l’a dit, des composés de phlogistique et de terre métallique. Quand on dissout en effet un métal dans l'acide muriatique ou vitriolique, ia chaux métallique reste en dissolution dans l'acide et son phlogistique se dégage, puisqu’on recueille en même temps du gaz iuflam-
savants du dix-iiuitiéme siècle