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mable. Quami on met uno terre métallique en contact avec du gaz inflammable, le métal réparait. Qu'arrive- t-il alors, sinon quo la chaux métallique à laquelle on restitue son phlogistiquo reprend l'état de métal? Lo phlogistiquo exista donc, malgré qu’on en ait. »
Que répondre à ce raisonnement? On pouvait bien rejeter l’explication phlogisticienne, en montrant que le métal revivifié par l’hydrogène, pesait moins que la terre métallique employée, et que, par conséquent, la réduction n’avait pu s'opérer au moyen de la fixation d'un corps nouveau. Lavoisier n’y manquait pas, mais il était le seul de son avis; et comme, après tout, il sentait bien qu’il n’avait rien de satisfaisant à opposer aux incrédules, il avait passé outre, laissant à l’avenir le soin de lever la difficulté.
Cependant il se détermina, en 1783, à rechercher, par des expériences, quel était décidément le produit de la combustion de ce gaz inflammable, qui, à chaque instant, venait embarrasser sa marche. Divers indices permettaient déjà d’espérer un résultat positif. Scheële avait observé, en brûlant le gaz hydrogène, que tout disparaissait, si bien que l’on aurait pensé qu’aucun produit particulier ne prenait naissance. Mais plus tard Macquer, en essayant de retenir le produit de cette combustion , avait reconnu avec surprise que les parois du vase dans lequel elle s’opérait se recouvraient d’humidité. Priestley avait également des traces d’eau dans les mêmes circonstances. Guidé par ces indications, encouragé par les vues de Laplace, Lavoisier se décida à répéter l’expérience de Priestley. 11 avait fait déjà bien des tentatives inutiles; mais il résolut d’opérer cette fois sur de telles masses de gaz, qu’il faudrait bien que le produit, quel qu’il fût, de cette combustion, se manifestât à ses yeux.
Sur ces entrefaites , et comme il disposait de ses appareils , arriva d’Angleterre Ch. Blayden, secrétaire de la Société royale de Londres. 11 apprend le projet de Lavoisier, et court chez le chimiste français:
« Monsieur Lavoisier, lui dit-il, l’expérience que vous préparez » vient d’être exécutée à Londres par M. Cavendish ; il n’en a pas » encore communiqué le résultat à la Société, mais depuis deux » ans, il s’occupait de ce travail, et il vient de le terminer. Le » produit de la combustion du gaz infiammable, c’est l’eau. 11 » en a fabriqué plusieurs grains. »
LAVOISIER
Lavoisier dut tressaillir de joie. Tout s’expliquait en eiïet : si les métaux développaient du gaz inflammable sous l'influence des acides, c'est que l'eau se décomposait, et qu’elle oxydait le métal en laissant dégager son hydrogène; si les terres métalliques passaient à l'état de métal, par l’action du gaz hydrogène, c'est qu'il se produisait de l’eau avec l’oxygène de la terre. Ainsi , son système triomphait, ses adversaires étaient réduits au silence, et il allait encore s’ouvrir lui-même dans le champ de l'expérience une roule nouvelle.
Sans perdre de temps, il s’empressa de vérifier les résultats de Cavendish, et de rechercher dans quels rapports les deux gaz s’unissaient pour constituer l’eau.
C'est le 24 juin 1783 que Lavoisier et Laplace exécutèrent la synthèse do l'eau, en présence de Vandermonde, Leroy et Ch. Blayden. Dans un appareil qui est encore en usage aujourd’hui, l’hydrogène fut enflammé par un courant d’oxygène, à l’aide d’une étincelle électrique-, l’eau ruissela sur les parois du ballon ; elle fut recueillie et pesée, et l’on mesura les gaz employés dans la combustion.
Pour lever les derniers doutes quo la synthèse avait laissés dans quelques esprits, Lavoisier fit, peu de temps après, avec Meunier, l’analyse de l’eau. On fit passer de la vapeur d’eau sur du fer porté à la température rouge ; l’eau fut décomposée, le fer retint l’oxygène , et le gaz hydrogène se dégagea en abondance. Cette expérience est restée justement célèbre dans les fastes de la chimie.
Lavoisier conclut de ses expériences, que l'eau renferme douze volumes d’oxygène et vingt-trois d'hydrogène : il était impossible d’approcher davantage de la vérité. On sait maintenant quo l’eau renferme douze volumes d’oxygène et vingt-quatre d’hydrogène.
On se figure aisément que cette découverte dut amener bien des conversions à la nouvelle doctrine. Ce fut l'année suivante, comme nous le verrons bientôt, que le plus célèbre des phlogisticiens, Berthollct, passa à Lavoisier. Mais elle eut encore des avantages d’une autre nature. Une fois armé de ce fait capital, Lavoisier put nonseulement marcher avec certitude à des découvertes nouvelles; mais aussi il put revenir sur ses travaux antérieurs, et se rendre compte d’un grand nombre de phénomènes accessoires dont l’explication avait dû lui échapper jusque-lï. Telle réaction, il u'avait pu corn-
plétement l’analyser, parce qu’il s’était formé de l'eau. Dans tel autre cas, il avait observé un dégagement d'hydrogène dont il avait ignoré l’origine; ce gaz provenait de l’eau décomposée. Ainsi, il rectifiait et complétait sans peine les études qu'il n'avait pu qu’ébaucher dans l’origine. Mais ce qui montre bien la justesse constante et la profondeur de scs vues, c’est que cette modification apportée à l'explication des phénomènes n’altéra jamais le sens du jugement général qu’il en avait porté au début.
C’est ainsi que pendant les années suivantes, il étendit sa théorie de la chaleur animale en prenant en considération la formation d’eau aux dépens des éléments du sang et de l'oxygène atmosphérique. Il avait dû s’en tenir jusque-là à l’explication de l'acide carbonique. Bientôt il se rendit compte de ce fait, qu’il n’avait pu interpréter auparavant, que la combustion de l’alcool et des huiles est suivie d'une formation d’eau. Il put, de la même manière, retrouver l’origine des vapeurs d’eau qui prennent naissance pendant la distillation du bois eu vases clos, telle qu’on la pratique aujourd'hui dans nos forêts pour la préparation du charbon. Il montra ensuite que le dégagement du gaz hydrogène, que l’on observe durant la dissolution des métaux dans les acides, provient de la décomposition de l'eau opérée par le métal sous l'influence de l’acide, fait antérieurement soupçonné par divers savants, et entre autres, parLaplace. Enfin, il s’expliqua comment l'eau peut provoquer la combustion ou la calcination des métaux, et pourquoi, dans quelques circonstances , elle peut brûler les matières combustibles ou activer une combustion commencée.
A la même époque, il trouva la composition réelle des matières organiques , et il découvrit que l’immense variété des composés végétaux et animaux est formée uniquement par la combinaison de l’oxygène avec l’hydrogène et le charbon, substances anxquelles Berthollet ajouta ensuite l’azote. Lavoisier appelait toutes ces matières des oxydes d'un radical hydrogène et carboné, et il est facile de voir que dans ce premier indice se trouve prévue la théorie des radicaux qui a si longtemps occupé la chimie organique.
En même temps, il proposait, pour faire l’analyse des matières organiques, de les brûler, au moyen de l’oxygène, c'est-à-dire qu’il indiquait la méthode d’analyse organique immédiate actuellement usitée. Les progrès de la chimie ont modifié l’appareil et les
LAVOISIER
dispositions opératoires de Lavoisier; mais le principe de la méthode d’analyse des matières organiques n’a pas ôté changé.
Son travail sur la fermentation appartient aussi il cette dernière période. C’est là qu'il établit , de la manière la plus rigoureuse, quelle transformation éprouve le sucre sous l'influence du ferment, et qu’il démontre que l’alcool et l'acide carbonique, qui prennent naissance aux dépens du sucre, correspondent exactement au poids du sucre lui-même. Et il ne faut pas se faire illusion, la question en est encore à peu près au point où Lavoisier ■l’a laissée.
Dans l’exposition des travaux de Lavoisier, nous n’avons pu envisager encore que ses recherches en chimie. Nons devons dire un mot de ses travaux en physique.
Lavoisier nous a laissé une étude admirable de la chaleur, aussi remarquable par la netteté des résultats, que par la nouveauté des points de vue.
Son travail sur les chaleurs spécifiques, exécuté en 1780, avec Laplace, est resté un modèle de précision et d’originalité. C’est le premier que la science ait possédé sur ce sujet délicat.
Enûu, profitant des idées et des travaux deCrawford, Lavoisier étudia avec un soin infini les chaleurs latentes, et ou peut dire à cet égard qu’il a épuisé la question (1).
Ses recherches eu physique se bornent à peu près à ces travaux qui, en établissant des résultats empruntés à un ordre de faits nouveaux, concouraient à compléter sa doctrine chimique, avec laquelle ils s’harmonisent parfaitement.
Par ces dix années de travail infatigable, par cette admirable série de recherches, Lavoisier avait successivement attaqué toutes
(1) Peut-être môme aurait-on le droit de regretter que Lavoisier ail si particulièrement flxè sou esprit sur des phénomènes de cet ordre. C’est là évidemment qu'il a puisé son explication générale «le la cause de la chaleur dans les combinaisons chimiques. On sait qu’il attribue la chaleur qui prend naissance dans les combinaisons chimiqucsau seul changement d’état des corps Or cotte idée n’a pas longtemps résisté aux progrès «le l’observatinii, et Lavoisier l'aurait certainement abandonnée luimême, si le temps lui avait permis do reprendre, comme il l’avait annoncé, letudo générale «lu calorique latent et de la cause du dégagement de chaleur peudant les combinaisons chimiques.
les grandes questions de la chimie, et il avait éclairé tous ccs faits de la manière la plus vive. Dans ce long intervalle, il n’avait prononcé qu'une fois le nom du phlogistique, se bornant à montrer que les faits pouvaient s’expliquer sans son intervention. Mais rien maintenant ne justifiait plus sa réserve, et il fallait entraîner, par une discussion ouverte, les convictions qui commençaient à fléchir. C'est alors qu’il publia ses Réflexions sur le phlogistique, d ont l’effet fut décisif.
Il faudrait pouvoir citer dans sou entier cet écrit mémorable, ce cbef-d’ujuvre de logique. On y trouverait un exemple du style de Lavoisier, ce style simple, ferme et grave, élégant malgré tout et qui seul convient à la science.
Lavoisier commence par rappeler, en quelques mots, l’ensemble de ses découvertes antérieures ; il ajoute ensuite :
• Mais si tout s'explique en chimie d'une manière satisfaisante, sans le secours du phlogistique, il est par cela seul infiniment probable que ce principe n'existe pas; que c’est un être hypothétique, une supposition gratuite : et, en ellet, il est dans les principes d’une bonne logique de ne point multiplier les êtres sans nécessité. Peut-être aurais-je pu m'en tenir à ces preuves négatives, et mo contenter d’avoir prouvé qu’on rend mieux compte des phénomènes sans phlogistique qu'avec le phlogistique ; mais il est temps que je inexpliqué d’une manière plus précise et plus formelle sur une opinion que je regarde comme une erreur funeste à lu chimie, et qui me parait eu avoir retardé considérablement les progrès par la mauvaise manière de philosopher qu’elle y a introduite. »
Il rend alors une éclatante justice aux découvertes de Stahl, et rappelle tout ce que la science a reçu des travaux du patriarche de la chimie.
Mais ce n’était plus aux pures idées de Stahl que Lavoisier avait affaire. Comme nous l’avons dit en commençant, tous les chimistes avaient façonné à leur usage l’antique doctrine; de là une multitude de phloyistiques , qui n’avaient de commun que le nom et le secret de rester invisibles à tous les yeux. Lavoisier expose donc toutes ces interprétations nouvelles; il les discute successivement, et chacune d’elles vient tomber à son tour sous Jes coups de son inflexible logique. Il s’écrie enfin :
« Toutes ces réflexions confirment ce que j’ai avancé, ce que j'avais
LAVOISIER
pour objet de prouver, ce que je vais répéter encore, que les chimistes ont fait du phlogistiquo un principe vague qui n’est point rigoureusement déliai, et qui, en conséquence, s’adapte à toutes les explications dans lesquelles on veut le faire entrer : tantôt ce principe est pesant, et tantôt il ne l’est pas; tantôt il est le feu libre, tantôt il est le feu combiné avec l’élément terreux; tantôt il traverse t\ travers les pores des vaisseaux, tantôt ils sont impénétrables pour lui ; il explique à la fois la causticité et la non-causticité, la diaphanéité et l'opacité, la couleur et l’absence des couleurs. C’est un véritable protée qui change de forme à chaque instant.
» Il est temps de ramener la chimie à uno manière de raisonner plus rigoureuse, de dépouiller les faits dont celte science s'enrichit tous les jours, de ce que le raisonnement et le préjugé y ajoutent : de distinguer ce qui est de fait et d'observation d'avec ce qui est systématique ou hypothétique; enlin, de faire en sorte do marquer le terme auquel les connaissances chimiques sont parvenues, alin que ceux qui nous suivront puissent partir de ce point, et procéder avec sûreté à l’avancement de la science. >
Ce travail s'imprimait en 1783; quelques années plus tard, la doctrine du phlogistique tombait dans un complet abandon, et les idées du chimiste français étaient professées dans toute l’Europe avec enthousiasme.
Grâce à cette série de découvertes si merveilleusement enchaînées, grâce à la combinaison de tous les travaux anciens et des recherches effectuées deson temps sur les fluides élastiques ; grâce à un travail non interrompu do quinze années, Lavoisier produisit dans la chimie une révolution profonde. Sa doctrine prit le nom de doctrine pneumatique {de itvevpa, souffle, air, ou gaz), pour rappeler qu'elle repose sur la connaissance des gaz. Appliquée à tous les faits connus, elle renouvela la face de la science. A cette chimie incertaine et flottante des commentateurs de Stalh, à ces informes essais de théorie , à toutes ces spéculations confuses, contradictoires, à la fois indécises et hardies, ii substituait une science lumineuse, qui éclairait tous les secrets des phénomènes naturels, et qui non-seulement rendait compte de tout ce que l’observation avait enseigné jusque-là, mais permettait encore d’expliquer d'avance tout ce quel'espritleplus inventif pourrait imaginer.
Ainsi Lavoisier réalisa cette entreprise glorieuse dont le pressentiment avait saisi son âtneaux premiers moments de sa carrière, et dont la pensée constante l’avait soutenu aux jours de la lutte.
Parmi les savants, le triomphe de sa doctrine ne fut ni lent, ni
contesté. Il 11e pouvait en être autrement. Comment défendre sou esprit de cette conviction qui saisissait par tous les côtés? Comment fermer les yeux à cette vive lumière? Quel homme instruit ne dut s’arrêter dominé, et comme séduit, lorsqu’au milieu de la confusion profonde où depuis si longtemps la chimie s’agitait hésitante et cherchant sa voie, on entendit s’élever ces paroles solennelles, si grandes dans leur simplicité :
« Le phlogistique n’existe pas. Toutes les altérations dont les » corps sont incessamment le théâtre, dérivent de simples échan- » ges de matière dont l’exercice absolu constitue l'affinité chimi-
• que ».
» Dans toutes ces transformations, la matière persiste dans son » intégrité, son poids reste inaltérable ; car elle est, de sa nature, » impérissable et éternelle ; car elle peut changer de forme et de » place, mais non de poids.
» Tous les corps naturels sont formés d’éléments simples qui
• sont le terme de notre analyse.
» Les éléments des philosophes grecs, les éléments de Stahl, ne » sont pas simples. L’air est essentiellement composé d'oxygène » et d’azote: l’eau d’hydrogène et d'oxygène ; la terre est d'une » composition plus compliquée, le feu est un pur état matériel.
» Les métaux, l’hydrogène, l’azote, l’oxygène sont des corps » simples.
» Dans la nature, le rôle de cet oxygène est immense ; sur le » jeu variable de ses allinités reposent les conditions physiques de » notre univers.
» L’oxygène est l’agent de toutes les combustions : c'est le prin- » cipe générateur de tous les acides. C’est lui qui se combine aux » métaux calcinés, et qui en augmente le poids. Il forme partie » essentielle de la croûte du globe, de l’air, de l’eau, des animaux » et des plantes. »
« En se fixant sur les corps, il abandonne la chaleur qui le main- » tenait à l’état de gaz, et telle est la cause de la chaleur que la com- » hustion développe.
» Le phénomène chimique de la respiration réside dans la simple » combustion du sang par l’oxygène de l’air : la chaleur animale » est la conséquence de cette combustion. Les chaux métalliques » sont des composés de métal et d’oxygène. Les terres paraissent » contenir aussi un métal oxydé.
LAVOISIER
i Dans toute combinaison, les corps s’unissent en quantités in- » variables.
» Les corps simples et composés peuvent s’unir entre eux en pro- » portions diverses, et ainsi se multiplie, presque sans mesure, le » nombre des composés réalisables. »
Voilà, eu quelques traits, tous les principes de la doctrine de Lavoisier. Tels sont aussi, à part quelques additions et rectifications inévitables, les fondements philosophiques de la chimie de nos jours. La doctrine pneumatique a eu, en elfet, cette admirable destinée, que tous les travaux qui l'ont suivie ont respecté ses principes, et que la science, en s’agrandissant, n’a fait qu’élargir, sans les altérer, ses données primitives. Seule elle a provoqué cet élan prodigieux de découvertes, et malgré l’envahissement, elle est restée debout.
Lavoisier ne pouvait donc rencontrer auprès des hommes de son temps uneopposition durable. Sa victoire ne coûta que des combats tranquilles, et quand on songe aux obstacles et aux luttes que la vérité a si souvent rencontrés sur son chemin, on applaudit à ce rapide triomphe. La résistance aux idées nouvelles ne fut sérieuse que tant que la formule resta voilée en partie aux yeux de l’inventeur lui-méme, ou qu’elle s’adressa à des intelligences encore imparfaitement préparées. Ce ne fut que dans cette période, assez courte, que Lavoisier resta condamné aux souffrances que subit le génie, lorsque, sentant au dedans de lui sa pensée arrêtée et complète, il demeure impuissant à la réaliser au dehors dans une forme immédiatement acceptable. Mais lorsque ses idées eurent acquis pour lui-même et pour tous un sens bien défini, une clarté suffisante, on se rendit d’un commun accord.
Il est donc fort simple que, ver-s l’année 1777, à laquelle il arapporté lui-même l’origine des premiers développements de sa doctrine, Lavoisier fût encore à peine écouté, car il devançait son époque au point de ne pouvoir être compris. A l’étranger, ses idées étaient discutées comme par faveur. En France, excepté Laplace, personne n’était de son avis.
Guytonde Morveau nous a conservé un témoignage assez piquant de l’espèce de dédain avec lequel les travaux de Lavoisier furent accueillis au début. Macquer lui écrivait en 1778 :
« M. Lavoisier m’effrayait depuis longtemps par une grande décou-'
SAVANTS I)U DIX -liUITIÈMK SIÈCLE
verte qu'il réservait in petto, et qui n'allait pas à moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistiquo ou feu combiné. Son air de conliance me faisait mourir de peur. Oû en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu rebâtir un édiüco tout différent? Pour moi, je vous avoue que j'aurais abandonné la partio. Heureusement, M. Lavoisier vient do mettre sa découverte au jour, dans un mémoire lu à la dernière assemblée publique do l’académie, et je vous assure que depuis ce temps, j’ai un grand poids de moins sur l’estomac.
» Suivant M. Lavoisier, il n’y aurait pas de matière du feu dans les corps combustibles; c’est l’air qui se décomposerait dans toute combustion. Jugez si j’avais sujet d'avoir une si grande peur. •
Ainsi, à l'origine, les phlogisticiens, incapables de s’élever encore au sens profond de ces vérités, qui à peine se font jour, ne témoignent qu’un dédain ironique quand on ose porter les mains sur l’édifice séculaire.
Cependant la multiplicité des découvertes de Lavoisier, la clarté de ses expériences, la jtortée de ses discussions, forcent peu à peu les chimistes à ouvrir les yeux. Ce n’est plus une indifférence dédaigneuse qui accueille le rénovateur; on écoule, ou examine avec lui, et, dés ce moment, sa cause est gagnée.
Bertholleteutla gloire de se convertir le premier. C’était le plus redoutable défenseur du phlogislique, et depuis dix ans, il luttait sans relâche contre l’invasion des théories nouvelles. En 1785, il renonça publiquement à la doctrine de Stahl. Cette déclaration, qui se fit solennellement, en pleine académie, eut tous les caractères de l'abjuration.
Cet exemple fut suivi par Laplace, Monge, Condorcet, Coulomb et Dionis. Fourcroy qui, dans les premières éditions de son Traité de chimie, s’était borné à se constituer l'historien fidèle des deux théories antagonistes, et à les mettre eu parallèle, adopta, quelque temps après, dans sou ouvrage et dans ses cours, les idées de Lavoisier. L'influence de sa parole hâta singulièrement la popularité du nouveau système.
En 1789, le triomphe des opinions de Lavoisier était aussi complet qu'il pouvait l'ôtre, et la doctrine pneumatique, universellement répandue, était proclamée dans toute l'Europe savante, en dépit de la résistance désespérée des derniers phlogisticiens, qui moururent sur la brèche.
Telle fut la marche heureuse et simple de la doctrine de Lavoisier dans les progrès successifs de l'estime publique. Exemple unique peut-être dausles auuales des sciences, Lavoisier uou-seu-
LAVOISIER
lemeat créa une science nouvelle, mais il put aussi jouir du bonheur d’assister lui-même au triomphe, et recueillir de son vivant l'hommage de la reconnaissance publique.
Ce fut pour consolider les fondements de la doctrine pneumatique, et pour rompre toute liaison avec le passé, que les chimistes français conçurent le projet do réformer complètement le langage chimique, et d'établir pour tous les composés, un système de désignation nominale, conforme aux théories de la nouvelle école. Tous les mots de l’ancienne chimie, conçus dans des idées contraires à l’esprit méthodique d’une science, empreints quelquefois du caractère mystérieux ou ridicule de T alchimie, exigeaieut un remaniement profond. C’est en apportant leurs vues dans une discussion commune, que Lavoisier, Fourcroy, Guytou de Morveau et Berthollet, parvinrent à créer ce chef-d’œuvre de logique qui constitue la nomenclature aujourd’hui adoptée en chimie.
La nomenclature chimique fut répandue dans le public par un petit ouvrage, complètement oublié aujourd’hui que toutes ces idées ont reçu la consécration du temps et des habitudes communes (1). C’est là cependant un des livres les plus curieux qui aient été écrits. 11 renferme une introduction de Lavoisier, où l’élève de Condillac se reconnaît à chaque ligne. Il fut traduit dans presque toutes les langues de l’Europe, et la nomenclature française se trouva transportée ainsi chez toutes les nations éclairées, qui en accommodèrent les règles au génie de leur idiome.
Ce n’est pas ici le lieu de s’arrêter sur la haute valeur philosophique de la nomenclature des chimistes. Elle est considérée, d’un accord général, comme l’un des chefs-d’œuvre du raisonnement, et comme un monument du langage. Il n’est pas douteux qu’en introduisant dans la langue les vérités nouvelles, en forçant les idées à entrer dans l’esprit par l’artiGce des mots, elle n’ait contribué à consolider et à répandre la nouvelle chimie, tout aussi puissamment que les découvertes qui en établissaient l’évidence.
La dernière cause qui contribua à rendre définitive l’adoption
(1) Méthode de nomenclature chimique, proposée par MM. de Morvcau, Lavoisier , lierthollct et de Fourcrot/. On y a joint un nouveau système de caractères chimiques , adapté à cette nomenclature par MM. Hassenfratz et Adet, in-8°, Pari.«. 1787. Sous le privilcye de /'académie des sciences.
«le la doctrine nouvelle, et qui la rendit promptement populaire, fut la publication du Traité de chimie de Lavoisier.
Nous ne nous étendrons pas longuement sur ce livre, qui peutêtre a été trop vanté. C'est un simple résumé des découvertes de Lavoisier, écrit dans le seul but de familiariser les chimistes avec la pratique des idées nouvelles Le désir de vulgariser s'y fait sentir partout. 11 amène à une grande clarté d’exposition, évidemment très-étudiée et qui nuit quelquefois, car elle simplifie outre mesure. C'est moins, d'ailleurs, un Traité de chimie, qu’un Traité de la doctrine pneumatique. Le premier volume renferme seul l’exposition des faits, qui se réduisent à peu près aux travaux de Lavoisier. Le second est entièrement consacré à l’explication des appareils nouveaux et à la description des expériences. Tous les faits qui n’ont pas concouru à l’édification de la doctrine, ou qui n'en rendent pas l'intelligence plus facile, sont bannis de l’ouvrage. Comme livre purement didactique, il serait donc fort incomplet, et sous ce rapport la troisième édition du Traité de chimie do Fourcroy, qui paraissait à la même époque, lui serait bien supérieure. Cependant son succès fut très-grand, et devait l'être, car on trouvait là toutes les découvertes récentes et les principes du système résumés de la main du maître. Traduit en quelques mois dans toutes les langues de l’Europe, il devint le bréviaire de la nouvelle école.
Quelques années après, les travaux des savants illustres qui ont complété l’œuvre de Lavoisier faisaient de la chimie ce qu'elle est aujourd’hui, une science qui, dans l'ordre de certitude relative, marche immédiatement après les mathématiques, l’astronomie et la physique, et dont les applications innombrables assurent d’immenses ressources à l'avenir de l'humanité.
Après avoir exposé la grande réforme opérée au dernier siècle dans la science chimique, nousavons à raconter la vie de l'homme illustre qui l’accomplit. La reconnaissance publique a toujours recherché avec un intérêt pieux tout ce qui se rapporte à la vie des grands hommes qui, comme Lavoisier, ont placé l’humanité
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dans une voie nouvelle, et les sympathies n'ont jamais manqué aux souvenirs de sa destinée malheureuse et célèbre. Nous allons donc essayer de recomposer les traits essentiels de cette calme et noble existence, si déplorahlement, si prématurément arrêtée.
Antoine-Laurent Lavoisier naquit à Paris, en 1743, et il eut à sa naissance une première et rare fortune. Son père, homme d’un jugement élevé et sûr, découvrit de bonne heure les qualités brillantes et la portée de son esprit, et mit dès lors les soins les plus assidus à en favoriser le développement.
Au sortir du Collège Mazarin, où il avait obtenu de grands succès, le jeune Lavoisier fut initié à presque toutes les sciences exactes. Bernard de Jussieu lui enseigna la botanique, l’abbé Lacaille les mathématiques et l’astronomie. 11 prenait part aux travaux de l'observatoire du Collège Mazarin, qui, construit par l’abbé Lacaille, fut conservé par Lalande, et détruit si mal à propos sous l’Empire, quand l’Institut fut placé au palais des Quatre- Nations.
Un homme qui a laissé quelques souvenirs par son zèle remarquable pour la science, Guettard, auquel nous devons le premier essai d’une carte géologique de la France, lui inspira, par ses leçons, le goût le plus vif pour tes expéditions géographiques. Lavoisier étudiait surtout avec une grande ardeur la géologie, science qui. à raison de sa nouveauté et du libre champ qu’elle laisse aux prévisions de l'intelligence, offrait un vif attrait à l’activité de sou esprit.
Enfin ce fut dans le laboratoire de Rouelle qu'il lit ses premières armes, comme chimiste.
En même temps qu’il lui fournissait les moyens de se livrer à son penchant pour les sciences, le père de Lavoisier, qui avait acquis dans le commerce une grande fortune, le laissait libre sur le choix de son état, et loin de l'enfermer dans le cercle d’une carrière rétrécie, il lui abandonnait entièrement l’emploi et la direction de son temps.
A peine Lavoisier eut-il mis le pied sur le terrain des sciences, que, se sentant placé sur sou véritable domaine, il voua à leur étude son existence entière, et commença à s’y livrer avec une ardeur dont son ûge offre bien peu d'exemples. La position de sa famille l’obligeait à établir dans le monde des relations qui lui
enlevaient un temps précieux ; on le voit bientôt cesser entièrement ses rapports avec la société. Les excès de travail ayant altéré sa santé, il s’habitue quelque temps à ne vivre que de laitage.
Cependant, tout en se livrant à l’étude avec l’ardeur qu’il savait mettre dans toutes ses entreprises, Lavoisier n’avait encore aucune direction arrêtée. Comme il réussissait presque également dans toutes les parties, il demeurait incertain sur son choix définitif. C’est ainsi qu’il exécuta avec Guetlard quelques voyages minéralogiques, qui lui fournirent sur lastructuro du globe plusieurs idées particulières, qu’il fit connaître plus tard. D’un autre côté, il avait déjà publié deux mémoires de chimie, sur la prétendue conversion de l'eau en terre, et sur la composition de la pierre à plâtre.
Enfin, vers la même époque, c’est-à-dire en 1765, il s’occupa du sujet de prix proposé par l’académie des sciences, et relatif à un nouveau mode d’éclairage public.
Lavoisier avait alors vingt et un ans, et c’est à cette occasion qu’il donna une preuve bien éclatante de la décision de son esprit, et de son zèle extraordinaire pour les sciences. En commençant ses ol)servations, il reconnaît que sa vue ne possède pas la sensibilité et la délicatesse suffisantes pour comparer les diverses intensités des flammes. Dès lors sans hésiter, et comme procédant à l’expérience la plus simple, il fait tendre de noir les murs d’une chambre retirée, et s’y renferme dans l’obscurité la plus complète. 11 demeura un mois et demi confiné dans les ténèbres ; mais quand il sortit de sa retraite, aucune dilïéreuce dans l’intensité de la lumière ne pouvait échapper à sa vue.
Ce trait de patience et de froid courage, accompli à vingt et un ans, suffisait pour faire présager tout ce que la science pouvait attendre de l’ardeur et de la fermeté d’un tel esprit. La jeunesse des grands hommes se signale ordinairement par un de ces actes décidés où perce l’homme futur. Son dévouement fut récompensé, car l’académie lui décerna, non le prix proposé, qui fut accordé à trois autres concurrents, Bourgeois, Bailly et Le Blanc, mais une distinction particulière, consistanten une médaille d’or, qui lui fut remise par le président de l’académie des sciences dans l’assemblée publique du 9 août 1766. Les concurrents couronnés s’étaient renfermés dans les termes pratiques du problème. Lavoi-
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sier avait cru devoir traiter la question plutôt eu physicien qu’eu entrepreneur d'éclairage (1).
Mais Lavoisier nu tarde pas à sentir se développer en lui le goût le plus vif pour les recherches chimiques, et dès ce moment, les incertitudes de son esprit disparaissent, et l’objet de ses occupations futures se trouve irrévocablement fixé. Le succès qu’il avait obtenu dans quelques travaux préliminaires de chimie, l’avait décidé à se jeter dans cette voie. Les conseils de son maître Rouelle durent entrer aussi pour beaucoup dans sa détermination, car l’enseignement de ce professeur célèbre était alors à l’apogée île son éclat, et il n’est pas douteux que la fougue et l’éloquence entraînante de ses leçons n’aient exercé sur l’esprit de Lavoisier une puissaute inllueuce.
Quoi qu’il en soit, il se voua dès ce moment tout entier aux recherches de chimie, et sut bientôt se placer au premier rang dans cette science.
On a vu comment, presque au début de sa carrière scientifique, il rencontra le fait fondamental qui devait entraîner la ruine de toute la théorie du phlogistique, et comment il embrassa d’un regard toute l’immensité du champ qui s’olTrait aux espérances do son génie. On dirait que, dans co moment solennel, l’avenir de son existence vint se dérouler à ses yeux : avenir plein de luttes, hérissé de sacrifices et d’écueils de tout genre , mais tout brillant de l’espoir d’une renommée éternelle.
C’est en effet un spectacle singulier que de voir Lavoisier, au moment où il vient d’annoncer sa découverte, arranger sa vie future dans la prévision do ses travaux. Comprenant que sa fortune ne pourra suffire aux dépenses nécessitées par de nombreuses recherches, il demande aussitôt un emploi dans les finances, et obtient le poste do fermier général; il épouse ensuite la fille du fermier général Paulze, ce qui lui assure un revenu de près de 80,000 livres. En même temps, il s’occupe à réunir autour de lui tout ce que Paris renferme d’hommes éminents dans les divers genres des sciences. Le dimanche, on trouvait rassemblée chez lui l’élite des savants de la capitale. Condorcet, Lagrange, Monge,
(I) Voir pour plu» Je détail! sur co mémoire île Lavoisier, notre ouvrage Merveilles delà science, t. I'-, p. 1.1. L’art de l éclairage.
Bailly, Berthollet, Meunier, Laplace , Lacépède, Fourcroy, et ions les savants étrangers présents à Paris, faisaient partie de cette réunion d'hommes éminents où les découvertes nouvelles se discutaient en commun, où les expériences proposées s'exécutaient presque aussitôt dans le laboratoire. Lavoisier présidait ces assemblées intéressantes, et souvent il terminait le débat par une opinion sagement méditée, et qui entraînait tous les avis. Après chaque réunion de l'académie, il prit aussi l'habitude d’aller discourirsurles sujets examinés dans la séance avec les géomètres et les chimistes les plus distingués de la compagnie. Ainsi il avançait, ne négligeant aucun des moyens d’atteindre plus vite le but éminent qu'il avrit imposé à sa vie.
C’est alors que commença cette admirable période de travaux qui ne dura guère plus le quinze ans, mais durant laquelle il fit preuve d’une ardeur et d’une fécondité si remarquables , qu'il publia près de soixante mémoires de chimie et de physique, et que l’on se trouvait obligé de dire, en 1 782, dans la collection de l’académie : « Cette année, M. Lavoisier a publié tant de mé- » moires, qu’il a été impossible de les imprimer tous. »
Ou sait ce qu’ont apporté à la science ces quinze ans do travaux.
Maintenant, si l’on a présente à l’esprit la longue série de ses découvertes, peut-être aura-t-on quelque peine à croire que Lavoisier ait pu mener de front ses travaux de savant et les soins de la comptabilité si vaste dont il était chargé en sa qualité de fermier général. Telle était cependant la règle qu’il apportait dans la distribution de sou temps, que jamais ses fonctions administratives n’eurent à souffrir de ses occupations de laboratoire. Chaque matin et chaque soir, il consacrait plusieurs heures à la chimie ; le reste du temps était réservé aux affaires de sa charge.
A son entrée, le corps des fermiers généraux l’avait accueilli avec une défaveur visible. Lavoisier était trop 'savant pour ne pas être, dès l'abord, traité chez les gens de finance, sur le pied d’un écolier. Mais on ne tarda pas à revenir de ces premières défiances ; il devint l’un des membres les plus actifs de la compagnie, et fut toujours chargé des affaires les plus difficiles.
Dans les affaires administratives, le nom de Lavoisier resta attaché à tout ce qui se fit de grand et d’utile à cette époque. Dans l'ordre social, il est peu de réformes importantes auxquelles il n’ait contribué par sou instigation ou scs conseils.
LAVOISIER
Gomme il ne pouvait s’en tenir aux vues étroites d’un fermier général, il n’ignorait pas combien une fiscalité excessive nuit souvent aux revenus publics, et il fut un des premiers, sous Louis XVI, à réclamer la diminution générale des impôts. Dans plus d’une occasion, il fit supprimer des droits qui , fort onéreux pour le peuple, n’étaient pas très-avantageux à l’État.
En 1770, le ministre Turgot , voulant améliorer la fabrication de la poudre et les procédés d’extraction du salpêtre, institua la commission des poudres et salpêtres , dont Lavoisier reçut la direction. Les expériences chimiques auxquelles il se livra amenèrent aux résultats les plus importants.
On sait que sur les parois humides des caves et des lieux souterrains, il se dépose, par le progrès du temps, une couche abondante de terre salpêtrée. Comme, à cette époque, on ne connaissait pas d’autre origine naturelle au salpêtre, les règlements d’administration autorisaient chez tous les particuliers l’établissement de fouilles périodiques pour recueillir dans les caves les matériaux de nitrification. Lavoisier mit un terme à ces visites importunes, en montrant que le salpêtre se forme aussi en grande proportion dans les plâtras, sur les murs des vieux bâtiments, et dants tous les lieux en ruines. Depuis ce temps, cette ressource a suffi à la fabrication jdu nitre, et l’instruction qu’il rédigea sur les procédés de son extraction sert de guide daus les salpêtrières royales. Il apporta aussi les modifications les plus heureuses dans la fabrication de la poudre elle-même, et la portée du canon s'en trouva, dit-on, augmentée de près d’un quart.
Lorsque, plus tard, les besoins croissants de la fabrication de la poudre augmentèrent dans une proportion considérable la consommation du salpêtre , les procédés indiqués par Lavoisier servirent à rédiger une instruction très-simple, et qui permit à chacun de faire, daus les caves de sa maison, l’extraction de ce sel. Dans une sorte de fête, tous les particuliers venaient ensuite solennellement apporter le sel vengeur, le sel libérateur.
Lavoisier fit partie de l’assemblée provinciale d’Orléans, il fut attaché à la caisse d’escompte de Paris; enfin, nommé député suppléant à l’assemblée constituante, il fit partie de la commission chargée du trésor public.
Il a publié, comme membre de cette commission, un travail peu connu aujourd’hui, et qui éclaira la situation des finances t. v. 31
d’un jour effrayant ; il est intitulé : Rapport sur l’état des finances au 1* janvier 1792, par un député suppléant de l'assemblée constituante.
En 1791, il fit connaître une partie de ses vues sur l’économie politique, en publiant son traité de la richesse territoriale de la France, dont l'assemblée constituante décréta l’impression aux frais de l’État. Ce petit résumé est un modèle véritable de la clarté et de la précision avec lesquelles il convient de présenter les considérations d’économie publique. Ce n’était pourtantque l’ébauche d’un grand ouvrage dont le plan était disposé, les matériaux distribués, et qu’il devait faire paraître plus tard.
L’académie des sciences le désigna, en 1792, comme l’un des membres de la commission qui s’occupait de créer le système métrique actuel applicable tout à la fois aux poids et aux mesures. Lavoisier prit une grande part aux premières recherches do cette commission célèbre, car il trouvait là une occasion brillante d’appliquer son talent si remarquable pour les expériences de physique, et de mettre à l’épreuve la rectitude et la sûreté de son jugement. Nul doute que s’il eût assez vécu pour voir mener à fin cette belle entreprise scientifique, il n’eût suggéré des moyens plus faciles de répandre dans le vulgaire le système nouveau, trop enopposition, à cette époque, avec les habitudes nationales.
Mais il n’était pas réservé à Lavoisier de consacrer plus longtemps son existence au service de son pays. Les événements qui devaient si tristement en précipiter le terme, arrivèrent au moment où il s’occupait à publier la collection complète de ses mémoires. On commençait, en effet, parmi les savants, à perdre un peu do vue le souvenir de ses créations scientifiques; et sa doctrine, désignée alors sous le nom de doctrine des chimistes français, semblait, en confondant le nom do l’inventeur avec ceux des chimistes de son école, lui enlever en partie la gloire de son œuvre. L’injustice était grave, et il s’y montra sensible :
a Cette doctrine, écrivait-il en 1793, n’est pas, comme je i’en- » tends dire, la doctrine des chimistes français : elle est la » mienne; et c’est une propriété que je réclame auprès de mes » contemporains et de la postérité. »
C’est alors qu’il se décida, pour établir toute la certitude de ses droits, à publier l’ensemble des travaux par lesquels
LAVOISIER
il avait si patiemment édifié le monument de sou génie. L'ouvrage devait se composer de huit volumes ; mais son emprisonnement, survenu dans l’intervalle, arrêta l’impression, et l’on n’a retrouvé que le second volume complet, le premier presque entier et quatre feuilles du troisième. Il n’est rien peut-être d’aussi touchant que la vue de ce livre mutilé, où tout d’un coup la pensée reste suspendue, où la phrase, brusquement coupée, va s’éteindre dans le silence d’un tombeau. 11 est impossible d’ouvrir ces pages solennelles sans ressentir au cœur la plus poignante tristesse. C'est le testament du génie ; c’est le simple témoignage, légué aux générations futures, d’une existence féconde, ravie de trop bonne heure à la science et au progrès.
Voici les nobles et touchantes lignes que plaça en tête de l’ouvrage, la main pieuse d'un ami resté ignoré :
« En 1799, M. Lavoisier avait conçu le projet de former un recueil de tous ses mémoires lus à l’académie depuis vingt ans. C’était, en quelque manière, faire l’histoire de la chimie moderne.
» I’our rendre celte histoire plus intéressante et plus complète, il s’était proposé d’y intercaler les mémoires des personnes qui, ayant adopté son système, avaient fait des expériences à son appui.
» Ce recueil devait former environ huit volumes. L’Europe sait pourquoi ils n'ont pas été achevés.
» Plusieurs savants ont désiré qu'ils fussent mis au jour. On a longtemps hésité. Il est dillicile de ne pas éprouver une sorte de crainte, lorsqu’il s’agit de publier des écrits que n’a pas terminés un homme qui jouit, avec justice, d’une grande réputation. C'est quand on l’a perdu que l’amitié doit commencer à devenir sévère, et ne faire paraître que ce qui doit ajouter à la gloire d'un être chéri et vénéré.
> On aurait persisté, et ces' fragments n’auraient pas paru, s’ils ne contenaient un mémoire de M. Lavoisier, qui réclame, d’après les faits qu’il y expose, la nouvelle théorio chimique, comme lui appartenant; c'est donc un devoir envers lui que de Üxer l'opinion des savants sur cette vérité. »
Lorsqu’on a parcouru les simples périodes do cette vie si pure et si féconde, et que tout d’un coup on se trouve en face de ce terrible déuoûment qui s’apprête (car on a beau reculer, hésitei et attendre, il faut toujours en venir là), on est saisi d’une invincible tristesse. Que n’est-il permis de s’arrêter là, de rester sous la vive impression de cette gloire nationale, et de fermer les yeux sur une douloureuse image, sur le spectacle d’un
homme de génie, d’un bienfaiteur de l’humanité, qui tombe victime de la terreur révolutionnaire.
Comment d’ailleurs arriva ce dénotïment funeste d’une aussi belle vie ? Hélas! d’une manière toute simple, simple comme ces drames terribles du moment.
En vertu d'un décret da 27 septembre 1793, pour la recherche des abus dans l’administration des finances, un rapport fut présenté à la Convention, le 2 mai 1794, contre les Termieregénéraux. Le rapport fut porté à la tribune par un député, nommé Antoine Dupin. C’était un ancien domestique qu’on avait élevé par charité dans la maison de M . Paulze, fermier général et beau-père de Lavoisier, et qui était devenu ensuite commis dans les bureaux de la ferme générale. Amené, par la faveur populaire, à siéger sur les bancs de la Convention, il dénonça ses anciens maîtres, et revendiqua l’honneur de dresser contre eux le rapport d’instruction (1). Les motifs que Dupin développait longuement dans son rapport étaient sérieux, mais vagues et mal justifiés. On en jugera par l’extrait suivant de l’acte d’accusation :
» Convaincus d'être auteurs ou complices d'un complot qui a existé contre le peuple français, tendant à favoriser le succès des ennemis de la France, notamment en exerçant toute espèce d'exactions ot do concussions sur le peuple français, en mêlant au tabac de l’eau et des ingrédients nuisibles à la santé des citoyens qui en faisaient usage; en prenant G et 10 pour cent, tant pour l'intérêt de leur cautionnement quo pour la mise de fonds nécessaire à leurs exploitations, tandis que la loi ne leur en accorde que 4; en retenant dans leurs mains des fonds provenant do bénéfices qui devaient être versés dans le trésor public; en pillant le peuple ot le trésor national, pour enlever à la nation des sommes immenses et nécessaires à la guerre contre les despotes coalisés, et les fournir à ces derniers. »
La compagnie des fermiers généraux avait pu profiter des désordres financiers de l’ancienne monarchie, pour exercer des dilapidations; mais elle n’en devait pas compte au
(1) Après avoir obtenu h condamnation des fermiers généraux, Dupin tenait prêt un uouveau rapport contre leurs adjoints, lorsque la réaction du 9 thermidor le força de le supprimer. Du reste, i n échappa plus tard qu'à gr.md'peiiie aux violences exercées contre ies jacobins par la faction du 9 thermidor. 11 fut décrété d’accusation à l'Assemblée, comme coupable de s'être approprié une partie des dépouilles des fermiers généi-aux dont il avait l'inventaire, et d’avoir provoqué leurs condamnations par les fausseté* de son rapport. Jeté en prison, il ne dut son salut qu’à l’amnistie de hiuinuirc (an IV). Il mourut daus un oubli misérable.
LAVOISIER
gouvernement nouveau. Quant au fait d’avoir ajouté une forte proportion d'eau au tabac, après sa préparation, pour bénéficier sur la vente, le reproche était fondé ; car Lavoisier avait souvent réclamé contre ces abus auprès de ses avides confrères, et il avait même dénoncé la fraude au ministre des finances. Mais conçoit-on que l’on demande la mort de vingt-huit hommes pour un tel délit? Ce que voulaient les terroristes, c’était confisquer la fortune des fermiers généraux. La guillotine battait monnaie pour la révolution. La Convention ne connaissait de Lavoisier que l’homme public; pour elle, c'était un chifire et rien de plus, et. sans s’inquiéter davantage, elle envoyait à la mort le fermier général n° 2. Seulement, ce jour-là, au lieu d’un fermier général, on tuait un homme de génie.
Après la lecture du rapport, Collot d’Herbois tonna contre les fermiers généraux, et sans un long examen, le rapport fut changé en un acte d’accusation, qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire les vingt-huit fermiers généraux. Les noms de MM. Paulze et Lavoisier étaient en tête de la liste.
Lavoisier apprend bientôt le sort qui le menace. Tous les accusés étant décrétés d’arrestation, on lui conseille de ne pas rentrer chez lui, et longtemps il erre seul, dans les rues de Paris, n’osant demander à un ami le dangereux service d’une retraite. Enfin, dans la soirée, le hasard lui fait rencontrer un huissier de l’académie des sciences, lo vieux Lucas, qui, tremblant, le ramène avec lui, et le cache dans un des coins les plus retirés du Louvre, où l’académie tenait encore ses séances.
Lavoisier demeura deux jours dans cet asile ; mais apprenant que tous ses collègues sont arrêtés, y compris son beau-père, M. Paulze, il rougit de ne pas partager leurs périls, et malgré la résistance de ses amis, malgré leurs supplications et leurs larmes, il court se constituer prisonnier.
Dans sa prison, Lavoisier ne démentit pas son courage. 11 se chargea de la cause de ses collègues, et s’occupa, dans le bref délai qui leur restait, à rassembler les éléments de la défense commune. L’espérance ne l’abandonnait pas; car, prévenu, depuis longtemps, des périls qui l’attendaient, il n’avait jamais voulu croire à leur gravité. 11 avait fermé l’oreille à tous les aver- » tisacmenls, et « poursuivi, dit Cuvier, l’impression de ses œuvres,
» avec un calme et une sérénité dignes des temps antiques. »
Il pensait en être quitte pour l’abandon de sa fortune, et il se proposait d’y suppléer en ouvrant une pharmacie. Comment penser, en effet, qne la gloire de son nom ne le mettrait pas au-dessus des périls ? Il n’avait pas d’ennemis sérieux, et la Convention, qui ne voyait en lui que le fermier général, n’avait pu oublier les services qu’il avait rendus à l'État. Ce sont ces espérances fuuestes qui le perdirent.
Le 6 mai, le tribunal révolutionnaire, présidé par le juge d’Obsen, s’occupa des fermiers généraux. Le procès fut court. Lavoisier prit la défense de ses collègues, et ne dit pas un mot en sa faveur (1). Une pièce que l’on ne put réussir à produire annula ses efforts (2) : les vingt-huit accusés furent condamnés.
Il ne se trouva pas dans la Convention un homme assez puissant ou assez hardi pour exercer en faveur de Lavoisier des démarches, qui auraient obtenu aisément un heureux résultat, puisque avant l’acte d’accusation, plus d'un fermier général avait réussi, sous divers prétextes, à faire disparaître son nom de la fatale liste : la terreur glaçait tous les courages.
Un seul homme osa faire une tentative publique, ce fut le docteur Hallé, qui porta au Lycée des Arts un rapport écrit à la hâte où il rappelait les découvertes de Lavoisier. On le distribua à la Convention, mais rien ne devait arrêter l’issue terrible de ce drame.
Les timides démarches de ses amis étant devenues inutiles, Lavoisier se décida lui-même à demander un sursis au tribunal. Il descendit à cette prière, dans la vue, dit-il, « de terminer des expériences salutaires à l'humanité. » Il voulait parler, assure-t-on, de ses recherches sur la transpiration et la chaleur animale, que son emprisonnement lui avait fait abandonner au moment où elles promettaient les plus beaux résultats. « Alors, disait-il, je ne » regretterai point la vie, et j'en ferai volontiers le sacrifice à ma » patrie. » Hélas ! la patrie pouvait-elle exiger jamais le sacrifice d’une vie semblable I
Le délai fut refusé par le tribunal, faute assurément de démar-
(1) Nou» avons entendu raconter ce fait au vieux chirurgien Souberbiellc, homme qui joua un certain rôle dans la Révolution, et que nous avons connu, U y a trente ans, à notre arrivée à Paris. Soubcrbielle avait suivi io procès des fermiers généraux et il avait été frappé de l'attitude de • ce bou M. Lavoisier, qui s'oubliait lui-méme, » nous disait-il, pour ne défendre que ses collègues, u
(2) Bulletin du tribunal rémlutionnaire de Clément.
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