LEIBNIZ ET LES BATELIERS DE L’ADRIATIQUE
LEIBNIZ
Brunswick ; mais il ne voulu! pas perdre Io superflu. Il utilisa les pièces diplomatiques, actes faits parles nations ou en leur nom, bulles, manifestes, déclarations de guerre, traités de paix, etc., et tit de tous ces documents réunis, et mis en ordre, un recueil en plusieurs volumes, dont le premier parut en 1693, sous le titre de Code du droit des gens { Codex juris gent'unn diplomaties w).
A la tôle de cette collection, il a mis une belle préface, qui vaut mieux que la collection elle-même. Dans ce morceau, aussi bien pensé que bien écrit, il indique les actes du genre de ceux qu’il publie, comme les véritables sources de l'histoire; mais il explique en môme temps combien il est difficile d’en tirer la vérité historique; car ce qui a donné lieu à ces actes publics, c’est une multitude de « petits ressorts cachés, mais très-puissants, quelquefois inconnus à ceux-mômes qu’ils font agir, et si disproportionnés à leurs effets, que les grands événements on seraient déshonorés (1). » On est surtout frappé d’une réflexion profonde sur la fréquence des traités de paix et de leur peu de solidité. Elle aboutit à cette conclusion, qu’il n’v a de véritable paix que chez les morts.
Cette réflexion, que Leibniz était certes bien capable de puiser dans l’étude de l'histoire, lui fut, dit-on, suggérée directement par une enseigne de marchand qu’il avait trouvée en Allemagne, et qui représentait un cimetière, au bas duquel on lisait : A la paix perpétuelle.
Leibniz, qui avait l'habitude de prodigieusement développer le plan primitif d’une œuvre, donna un bel exemple de cette ampleur de son esprit, dans la préface qu’il composa pour l’histoire de la maison de Brunswick. Dans cette préface, sous le titre de Protogée, l’auteur remonte jusqu'au delà du déluge et fait l’histoire primitive de notre globe. Un extrait de ce préambule parut d'abord dans les Acta eruditorum de Leipzig (année 1693), mai s ce n’est qu’en 1749 qu’il fut publié en entier à Gœttingue, par les soins de L. Scheidt.
Cette préface extraordinaire dans laquelle Leibniz se révèle, en quelque sorte, comme le créateur de la géologie moderne, a été traduite en français, en 1859, par le docteur Bertrand de Saint- Germain, sous le titre de Protogée, on de la formation et des révolu-
(I) Fonleuclle.
lions du globe , avec une introduction et des notes. En lisant l'opuscule traduit par M. Bertrand, on peut admirer la multiplicité extraordinaire et la profondeur du génie de Leibniz.
L'auteur commence par expliquer la formation de la terre par leâ causes ignées.
• Si, dit-il, les grands ossements de la terre, ces roches nues, ces impérissables silex, sont presque entièrement vilrillés, cela ne prouvet-il pas qu’ils proviennent delà fusion des corps, opérée parla puissante action du feu de la nature sur la matière encore tendre? >
Rien deplusqtxactque l’explication suivante de \a salure des mers :
< A l'origine des choses, avant la séparation de la matière opaque et de la lumière, alors que notre globe était incandescent, le feu chassa dans l'air l'humidité, qui se comporta comme dans une distillation, c'est-i- iire qu’elle se convertit d'abord, par suite de l'abaissement de la température, en vapeurs aqueuses; ces vapeurs, se trouvant en contact avec la surface refroidie de la terre, s’écoulèrent en eau, et l'eau, délayant les débris de ce récent incendie, retint en elle les sels Axes, d'où est résultée une sorte de lessive, qui bientôt a formé la mer. >
Leibniz a émis sur l’origine des montagnes, une théorie qui n’est autre que celle que les géologues professent de nos jours. L'auteur l’expose en ces termes :
« Par suite du refroidissement du globe, les masses se sont inégalement raffermies, et ont éclaté çà et là, de sorte que certaines portions en s'affaissant ont formé le creux des vallons, tandis que d'autres, plus solides, sont restées debout, comme des colonnes, et ont par cela même constitué les montagnes. >
Dans l’opinion de Leibniz, les roches ne proviennent pas toutes de la fusion ignée. C’est seulement pour « les premières masses delà terre» qu'il admettait ce mode de formation. Les traces des bouleversements par l'eau, et du séjour des mers sur le continent, il les cherchait surtout dans les coquillages que l'on trouve répandus dans la plupart des terrains. Ces glosso/iètres (langues pétrifiées), ces empreintes de poisson, de plantes, etc., que l’on avait traitées jusqu’alors de a jeux du la nature » il les considéra comme des traces d'êtres vivants très-réels, mais dont les espèces ont été détruites.
Voilà comment I^ibniz jetait les fondements de la géologie, qu'il proposait de nommer géographie naturelle.
LEIBNIZ
Eu 1700, Leibniz donna un supplément à sou Codex diplomaticus, sous le titre de Mantisea Codicis juris gentium diplomatie i.
Dans la même année, il avait été reçu membre associé de l’Académie des sciences de Paris, et dès l'année suivante, Frédéric de Brandebourg, l’aïeul de Frédéric le Grand , lui demandait le plan et les statuts d'une société semblable.
C’est de cette manière que l’Académie de Berlin fut fondée, presque immédiatement, d’après le projet présenté par Leibniz. 11 en fut nommé président perpétuel, avec faculté de résider à l'étranger. 11 resta, en effet, plus souvent à Hanovre qu’à Berlin.
Au milieu de tous ces soins, Leibniz ne négligeait aucun de ses travaux de géométrie, de physique ni de métaphysique. Même pendant son voyage en Italie, il envoyait des morceaux très-curieux, pour être insérés dans les Actes de Leipzig. Dans la seule année 1689, il avait donné six mémoires : le premier sur la nature de l'angle de contact et d'osculation et de son usage dans les mathématiques’ le second, sur l'analyse des indivisibles et des infinis ; le troisième, sur les lignes optiques; le quatrième, sur le mouvement des corps graves projetés dans un milieu résistant’, le cinquième, sur la cause du mouvement des corps célestes; et le sixième, sur la ligne isochrone, le long de laquelle un corps descend sans accélération.
Tout le inonde a entendu parler de l'Arithmétique binaire de Leibniz. Ce fut le sujet du premier mémoire qu'il adressa, comme membre de cette compagnie savante, à l’Académie des sciences de Paris. Pour simplifier les calculs ordinaires de l’arithmétique, Leibniz avait imaginé de substituer à la progression de dix en dix la progression de deux en deux. Dans ce système, on n’employait plus que deux chiffres, 0 et 1. Le zéro multipliait tout par deux : ainsi, 1 fait 1, mais 10 fait deux, Il fait trois, 100 quatre, 101 cinq, 1 10 six, 1 1 1 sept, 1000 huit, et 1010 neuf, et ainsi de suite.
Hàtons-nous de dire que l’auteur de cette invention bizarre l'abandonna bientôt lui-même, comme par trop incommode, en raison de l'énorme quantité de chiffres qu'il aurait fallu pour exprimer des nombres un peu élevés. ,
Lorsque Leibniz eut fait connaître, dans les Actes de Leipzig, sa découverte du calcul différentiel, il se trouva assez fort en géométrie non-seulement pour rendre justice à Descartes, mais pour reconnaître loyalement ce qu’il lui devait danscelle science ; mais
7i SAVANTS DU DIX- HUITIÈME SIÈCLE
il continuait et non sans raison à soutenir contre les Cartésiens, que lui seul (on ignorait alors ce que faisait Newton) avait pu ajouter quelque chose à la science de Descartes. U se défendait surtout et très-justement, de chercher à rabaisser la réputation du philosophe français au profit de la sienne.
t Bien loin, dit-il, do vouloir ruiner la réputation de ce grand homme, je trouve que son véritable mérite n’est pas assez connu, parce qu’on ne considère et n'iuiile pas assez ce qu’il a eu d’excellent. On s’attache ordinairement aux plus faibles endroits, parce qu'ils sont le plus à la portée de ceux qui ne veulent point se donner la peine de méditer profondément. C’est ce qui fait qu’à mon grand regret, ses sectateurs il' ajoutent presque rien à tes découvertes, et c’est l’effet ordinaire do l’esprit de secte en philosophie... J'ai toujours déclaré que j’estime infiniment M. Descartes; il y a peu de génies qui approchent du sien; je ne connais q u’ Archimède , Copernic, Galilée, Képler, Jungins, MM. lluvgens et Newton, et quelque peu d’autres de cotte force, auxquels on pourrait ajouter Pylhagore, Démocritc, Platon, Aristote, Cardan, Gilbert, Vérulamlus (Bacon), Campanella, Harvoeus * (Harvey), M. Pascal ot quelques antres. Il est vrai cependant quo U. Descartes a usé d'artifices pour profiler des découvertes des autres, sans leur en vouloir paraître redevable, il traitait d’excellents hommes d’une manière injuste et indigne, lorsqu’ils lui faisaient ombrage, et il avait une ambition démesurée pour s’ériger on chef de parti; mais cela no
diminue point la bonté de ses pensées Le peu de réputation
qu’on me fait l’honneur de m’accorder, je ne l’ai point acquis eu réfutant M. Descartes, et je n’ai point besoin de ce moyen; le droit, l’histoire, les lettres, y ont contribué avant que j’aie songé aux mathématiques. Et si notre nouvelle analyse, dont j’ai proposé le calcul, passe celle de M. Descartes, autant et plus que la sienne passait les méthodes précédentes, la sienne ne laisso pas de rester très-estimable, quoiqu'il ail été nécessaire, pour le progrès des sciences, de désabuser ceux qui la croyaient suffire à tout •
C’est ici le lieu de dire quelques mots, avant de terminer, de la fumeuse querelle qui s’éleva, entre les partisans de Leibniz et ceux de Newton, relativement à la découverte du calcul infinitésimal. Nous serons court, car le sujet a déjà été exposé dans la Vie de Newton, et d’ailleurs le procès, après cent cinquante ans, a été enfiu jugé péremptoirement, grâce aux heureux papiers que M. le comte Foueher de Careil a récemment découverts dans la bibliothèque de Hanovre, etsurtout à une nouvelle édition du Commereinm Epislolicum.
D’après le nouveau jugement, chacun des deux rivaux conserve encore son droit et son titre d’inventeur.
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Il s’agissait, comme on le sait, dans cette dispute célèbre, d’une question de priorité entre Descartes et Leibniz, tous deux grands géomètres, et tous deux réputés inventeurs du calcul différentiel.
Leibniz avait publié, en 1084, dans les Actes de Leipzig, les règles du nouveau calcul, sous le titre de A’ora methodus, etc. Trois ans après, c’est-à-dire en 1687, Newton publiait le plus important de ses ouvrages, les Principes mathématiques de la philosophie naturelle , où il donnait, sous le nom de Méthode des fluxions, les éléments d’un calcul assez semblable au calcul différentiel de Leibniz. Newlou ne copiait pas Leibniz. Il était môme avéré par deux de ses lettres écrites à Leibniz lui-mômo, que, dès l’année 1676, il était déjà ou possession du nouveau calcul; il était donc, de fait, le premier inventeur. Seulement Leibniz l'avait devancé dans la publication de la méthode, sans avoir été alors nullement accusé par Newton d’être son plagiaire. Ce fut donc à Leibniz que le public continua d’attribuer les honneurs de la nouvelle découverte mathématique.
Leibniz jouit paisiblement do cette position pendant vingt aus. C'est alors seulement qu’il s'éleva entre les partisans du savant anglais et ceux du géomètre saxon, une querelle, qui fut tris-vive et trop souvent accompagnée d’injures. Comme nous l’avons dit dans la Vie de Newton, le jugement de cette affaire fut déféré à la Société royale de Londres, qui prononça en faveur de Newton. La sentence allait même jusqu’à faire peser sur Leibniz une imputation de plagiat.
t Leibniz, dit Fontanelle, avait commencé à travailler à un Commercium malhematicnm, qu’il devait opposer à celui d'Angleterre. Ainsi, quoique la Société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu’elle avait, elle ne les avait doue pas toutes, et jusqu'à ce qu'on ait eu celles de M. Leibniz, l'équité veut qu'on suspende son jugement. •
Ainsi, pour Fontenelle, la cause était encore pendante devant l’opinion publique. Or ces pièces, dont Fontenelle vient de regretter l'absence, sont maintenant en partie retrouvées; et elles donnent à l’affaire une face toute nouvelle.
Voici la sentence portée par deux juges très -compétents, MM. Biot et Lefort, qui ont publié, en 1856, une nouvelle édition du Commercium Epistolicnin, avec toutes les pièces nécessaires à une appréciation impartiale du litige. Cette sentence a
plus d'autorité que celle de la Sociale royale de Londres, jugeant sur un rapport présenté par des commissaires « qui ne rataient pas même signé, et parmi lesquels se trouvait un seul géomètre. »
< Pour les commissaires (anglais), disent MM. Biot et Lefort, il ne s'agissait pas seulement de faire triompher les droits de Newton, comme inventeur delà méthode dos Fluxions; il fallait encore effacer les titres de Leibniz à l’invention analogue el indépendants du calcul différentiel. On ne peut dire que, pour assurer les résultats, les transcriptions (de pièces) soient infidèles; mais les citations sont souvent incomplètes, tronquées, faites uniquement pour le besoin de la cause, et les textes sont quelquefois détournés de leur sens propre par les notes anonymes qui les accompagnent. D'ailleurs tous les matériaux sont mis en œuvre avec tant d'art et tant d'habileté, qu'on devine sans beaucoup de peine le génie supérieur qui conduisait l'action sans vouloir paraître personnellement sur la scène. Si les publications du Commsrcium Epittolieum en 1712 fut une œuvro de parti, que dire de sa réimpression en 1722, six ans après la mort de Leibniz? Dans cette prétendue réimpression, l’éditeur corrige, ajoute, retranche, interpose, commente; et la passion l'aveugle au point qu'il écrit, sans l'y voir, sa propre condamnation dans l'étonnante pièce de polémique qui résume le livre auquel elle sert de préface. Bien u établit que les membres survivants de 1712 aient pris part à cette publication déloyale; Us documents nouvellement mis au jour ne dénoncent que la main de Newton. C'est assez pour la mémoire des commissaires d’avoir à porter le poids d'un rapport qu'ils n'ont pas signé publiquement... Si ces commissaires avaient apprécié à leur juste valeur la puissance de l'attraction, le secours de l'algorithme, la force des équations différentielles, ils auraient vu qu’il ne pouvait y avoir là ni premier ni second inventeur. Ils auraient déclaré que Newton était maître de la méthode des Fluxions avant que Leibniz fût en possession du calcul différentiel; ils auraient reconnu hautement que t' invention de Leibniz était indépendante de celle de Newton, et l'avait précédée comme publication. Telle était la conséquence logique des documents mis sous les yeux; il eût été loyal do la proclamer. >
Nous terminerons cette notice par un aperçu sur la philosophie de Leibuiz.
Quoique Leibniz eût mis de la métaphysique dans presque tous ses ouvrages, il a voulu se montrer métaphysicien ex-professo dans plusieurs de ses productions, qui, toutes, se résument dans ses Nouveaux essais sur l'entendement humain. Nous allons indiquer succinctement quelques-uns des principes de la philosophie de Leibniz.
Rien n’existe on ne se fuit sans une raison suffistinte. — Cette raison suffisante ne peut se trouver dans la suite des choses contingentes; parce que la matière étant indifférente en elle-même, au
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mouvement et au repos, et à un mouvement tel ou tel autre, on n'y saurait trouver la raison du mouvement, et encore moins d'un tel mouvement. Et quoique le mouvement actuel, qui est dans la matière, vienne du précèdent, et celui-ci encore d’un précédent, on n'en est pas plus avancé quand on irait aussi loin que l’on voudrait, car il reste toujours la même question. Ainsi, il faut que la raison sullisaute, qui n’a plus besoin d’une autre raison, soit hors de cette suite des choses contingentes, et se retrouve dans une substance qui en soit la cause, ou qui soit un être nécessaire portant la raison de son existence avec soi; autrement on n’aurait pas encore une raison suffisante où l’on pût finir. Et celte dernière raison des choses est appelée Dieu. Dieu suffit.
Satura non operatnr per sait uni (La nature ne fait pas de saut). — Gela veut dire que les changements ne se font point brusquement, mais par degrés et par nuances, comme des suites de nombres ou de courbes.
L'harmonie préétablie. — Les philosophes, comme les gens les plus simples, avaient cru à une action réciproque de l'ame sur le corps et du corps sur l’ûme. Cette action, suivant Leibniz, n’existe pas. Si le corps semble obéir à notre volonté, c’est que Dieu a préalablement disposé les choses de telle façon que lorsque, patexemple, nous désirons aller quelque part, nos pieds tout aussitôt nous portent de ce côté.
La monade. — Ce que Leibnitz appelle ainsi est une substance simple, c'est-à-dire sans parties, par conséquent indestructible. Les corps sont des composés de monades. Les monades sont sensibles, elles ont des perceptions. Ce sont les véritables atonies de la nature, les éléments des choses.
Après l’énumération des travaux de philosophie pure de Leibniz, nous ne devons pas oublier de mentionner le projet qu’il avait conçu, de concert avec Bossuet, de fusionner eu une seule les églises catholique et réformée; ni son projetée créer une langue universelle. Nous sommes forcé de passer rapidement sur celte face de Leibnitz, le côté du savant devant nous préoccuper davantage dans notre ouvrage, que le côté du philosophe et du théologien.
Leibniz était d'une forte constitution. Il n’avait jamais eu de maladies ; mais dans ses dernières années, il souffrait de la goutte.
SAVANTS DU Di X-IIU1T1KME SIftCLK
Un jour, comme il était en proie à un violent accès de goutte, il crut pouvoir s’administrer certaine potion contre la goutte, qu'un jésuite d’Ingolstad lui avait préparée. Mais à peine avait-il avalé le breuvage de l’empirique, qu’il fut saisi de violentes douleurs. Une heure après, il était mort.
C’était à Hanovre le ii novembre 1 7 1 G. I,o philosophe était Agé de soixante-dix ans, quatre mois et onze jours.
Voici le portrait que Fontenelle a tracé de Leibniz :
« M. Leibniz était d’une forte complexion, il n’avait guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait pou, quand on ne lo forçait, et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait toujours seul. 11 ne réglait pas ses repas 4 de certaines heures, mais selon se» études. 11 n’avait point du ménage, et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu’il avait la goutte il ne dînait que d’uu peu de lait; mais il faisait un grand souper, sur lequel il se couchait à une heure ou deux heures après minuit. Souvent il no dormait qu’assis sur une chaise, et ne s’en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin, il étudiait do suite, et il a été des mois entiers sans quitter lo siège, pratique fort propre à avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine. Aussi croit-on qu’elle lui attira une fluxion sur la jambe droite, avec un ulcéra ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultait punies médecins : il vint à ne pouvoir plus marcher, ni quitter le lit. 11 faisait des extraits de tout ce qu’il lisait et y ajoutait ses réflexions; puis il mettait tout cela à part, et ne le regardait plus. Sa mémoire, qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l’ordinaire, des choses écrites; mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. Il était toujours prêt à répondre sur toutes sortes do inntières, et le roi d’Angleterre l’appelait son dictionnaire vivant. 11 s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes, gens de cour, artisans, laboureurs, soldats. Il s’entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnuil à leur conversation. M. Leibniz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants do l'Europe; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sèr d’une réponse dés qu’on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. 11 était toujours d'une humeur gaie... Il se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvements n'étaient pas d'aimer la contradiction sur quoi que ce fût, mais il no fallait qu’attendre les seconds, et en clfel ses seconds mouvements, qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur. On l’accuse de n’avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel; ses pasteurs lui ou font dos réprimandes publiques et inutiles. On l'accuse aussi d’avoir aimé l'argent. Ii avait un revenu très-considérable en pension du duc de Wolfcubûttel, du roi d'Angleterre, de l’empereur, du czar,
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et vivait toujours assez grossièrement... Mais il laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques. Cependant la recette étant toujours la plus forte, on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu’il avait cachée; c'était deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu’il avait confiées à un ami; mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier, fils de sa sœur, qui était curé d'une paroisse prés de Leipzig; cette femme, à la sue du riche héritage, fut si saisie de joie qu'elle en mourut subitement. »
Comme Descartes et Newton, Leibniz ne s’était jamais marié. 11 y avait pensé, nous dit Fontenelle, à l’fige de cinquante ans ; mais la personne qu’il avait en vue, voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibniz le loisir de réfléchir de son côté, et il ne se maria point.
Les UE acres do Leibniz ont été réunies par Dutens, en 1768, eu 6 volumes in-4“, publiés à Genève. Ses Œuvres philosophiques ont été rassemblées à part par Berlin (1839-1816), eu 5 volumes in-8'; ses Œuvres mathématiques , par Gehrardt, en 4 volumes in-8° (1849-1860); ses Œuvres historiques, par Peslz (Hanovre, 1813, infolio). En France, M. Jacques a donné, en 1812, une édition des Œuvres choisies de Leibniz , en 2 volumes in- 12, où l’on ne trouve que l'élément philosophique de l’auteur, et qui ne donnent dès lors qu’une idée très-incomplète de ce savant universel.
Un véritable monument digne de son génie et de sa gloire a été élevé, en France, à Leibniz, par M. Foucher de Careil, qui, après avoir recueilli en Allemagne, et surtout en Hanovre, tous les documents relatifs à Leibniz, et une foule de productions inédites, a publié, de 1859 à 1864, en 6 volumes in-8°, une édition des ouvrages du philosophe saxon, sous ce titre : Œuvres de Leibniz, publiées pour la première fois d'après les manuscrits originaux. Une seconde édition du premier volume de ce recueil * a paru en 1867.
Ce recueil a été entrepris par M. Foucher de Careil, sous le patronage du dernier roi de Hanovre , George V. Aussi l’achèvement en est-il retardé par suite de l’annexion du royaume de Hanovre à la Prusse. Le monarque prussien ne parait pas comprendre que Leibniz est une gloire allemande, et qu’il devrait être fier de servir l’intérêt des sciences et de la philosophie en faisant achever l’entreprise si noblement commencée par le dernier roi de Hanovre.
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A l’angle septentrional du grand portail de l'église Notre- Dame de Paris, il y avait, avant la révolution de 1789, et même quelque temps après, une autre petite église, nommée Saint Jean le Rond. Le IG novembre 1717, on trouva, sur les marches de cette église, un pauvre enfant, qu'une main inconnue venait d’y déposer. Le commissaire de police du quartier fut averti. Voyant cette frêle créature, dont le froid de la saison avait déjà compromis l'existence, il la recueillit, et au lieu de la faire porter aux Enfants-Trouvès, il la conGa à la femme d’un vitrier, nommé Rousseau, qui, bien que mère de plusieurs enfants, ne fit pas difficulté d’en élever un de plus.
Cette attention du commissaire de police pouvait lui être inspirée par un sentitnent d’humanité; mais on a supposé, non sans quelque fondement, que ce magistrat avait agi en vertu d’une recommandation secrète et particulière. Celle conjecture est autorisée par le fait, bien avéré, que peu de jours après la naissance de l’enfant, l’uu de ses parents, sans toutefois se faire connaître, pourvut honnêtement à ses besoins.
Cette réparation atténue certainement la faute que la mère avait commise en exposant le pauvre enfant; mais elle n’ôte rien à la bonne action de la femme du vitrier, qui s’était empressée de
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D'ALEMBERT
porter l'enfant dans le petit logement qu’elle habitait avec son mari, rue Michel-le-Comte.
L’enfant avait été appelé, par le commissaire, Jean-le-Rond, du nom de l’église à la porte de laquelle il avait été trouvé. C’est sous ce nom qu’il fut connu assez longtemps, jusqu’à ce qu’il eût jugé à propos de le changer pour celui de d’A leiubert .
Le secret de sa naissance ne tarda pas, d’ailleurs, à être connu. On sut qu'il était fils naturel de M“* de Tencin, ancienne chanoinesse, qui, de bonne heure, avait quitté la vie religieuse, pour venir briller dans le monde. Elle y brilla longtemps, en effet, par son esprit, et même elle abusa de sa beauté jusqu'au scandale. La faute qu’elle venait de commettre n’était pas sans doute la première de ce genre.
Le père du petit pensionnaire du vitrier Rousseau était un commissaire d’artillerie nommé Destouches, qu’on appelait communément Destouches-Canon, soit par allusion à sa profession, soit pour le distinguer, dans la société, de l’auteur dramatique, son contemporain, à qui l’on doit le Philosophe marié, le Dissipateur et lé Glorieux.
C’était un fort galant homme, que Des touches-Canon, à sa faute près, qui d’ailleurs était de celles que le siècle dernier pardonnait encore plus aisément que le nôtre. 11 assura d’abord à son fils naturel douze cents livres de rente, ce qui, eu égard aux besoins de l’enfant et à la valeur de l'argent dans les premières années du xvm“ siècle , pouvait passer pour une très-bonne pension.
Nous ferons observer à ce sujet, qu’on ne trouve nulle part que M** de Tencin ait jamais contribué en rien à la nourriture et à l’instruction du fils de ses entrailles. Ce n’était pas pourtant faute de ressources, car ses relations familières avec le ministre Dubois, lui avaient permis de jouer, avec de grands bénéfices, sur les actions de Law.
Le jeune Jean-le-Rond vivait assez bien, grâce aux bons soins des époux Rousseau. Seulement sa santé était faible, et elle le fut même toujours. Mais son intelligence se développait avec une précocité qui tenait du prodige. Dès l’àge de quatre ans, il fut placé dans une pension. Il avait à peine dix ans, que le chef de cette maison, homme de conscieuce, proposa de rendre son élève, avouant qu'il n’avait plus rien à lui enseigner. Cependant, on le T. v. b
sa
pria de le garder encore deux ans, à cause des soins qu'exigeait sa complexiou délicate.
Il faut bien noter ici que les études de la pension, où le jeune Le Rond avait été placé, étaient purement littéraires. Il n’y commença pas celles des mathématiques, vers lesquelles inclinait pourtant son génie particulier, et où il devait plus tard faire les découvertes, qui sont le plus beau fleuron de sa renommée.
Il sortit de cette maison à douze ans, pour entrer, comme élève de seconde, au collège Mazarin. Il y fit, au sortir de cette classe, deux années de rhétorique, pendant lesquelles il s’adonna avec beaucoup d’ardeur et avec grand succès, à la composition des vers latins, goût et prédilection qui avaient déjà distingué Descartes au collège de La Flèche.
Aux lecteurs qui s’étonneraient que ces deux grands géomètres aient commencé par faire des vers latins, on peut répondre que les spécialités ne sont pas aussi exclusives, dans ces fortes tètes, que dans les savants de métier, et que pour agrandir et féconder le champ de la science il faut plus de poésie que les esprits vulgaires ne le supposent.
Cependant cette ellervescence poétique ne faisait pas le compte desprofesseurs jansénistes du collège Mazarin. Ils auraient préféré, dans leur brillant élève, plus d’intérêt pour leurs disputes sur la grâce efficace, que de passion pour la poésie, chose qui, disait l’un d’eux, ne pouvait que dessécher le cœur.
Passé de rhétorique en philosophie, notre humaniste trouva uu professeur qui ne pensait pas autrement, et qui mit deux ans à lui enseigner la doctrine de la prémolion physique (1) en môme temps que la théorie des tourbillons. C’est d’Alembert lui-même qui nous l’apprend, avec une sorte de sourire philosophique.
Les cartésiens jansénistes du collège Mazarin voyaient dans leur disciple un génie appelé peut-être à rendre un jour à Port- Roval quelques rayons de sa gloire éclipsée. Ils n’avaient pas, en effet, perdu tout à fait leurs peines à l’endoctriner ; car, dans cette première année de philosophie, il avait composé un Commentaire sur l'ëpitre de saint Paul aux Romains. Mais bientôt la
(1) Les théologiens de l’école de Saint-Thomas appellent ainsi l'action de Dieu sur les créatures qu'il veut préparer ‘i recevoir la grâce.
D'ALEMBERT
science des mathématiques vint à se manifester à lui, et les velléités de théologie s’évanouirent aussitôt.
Le professeur de mathématiques au collège Mazarin, exposait les éléments de cette science avec beaucoup de clarté et de précision. L’élève s’attacha à ces leçons, il en fit grand profit, et elles lui révélèrent la véritable voie de ses talents.
Disant un adieu définitif à la théologie, Jean-le-Rond prit, en sortant du collège, le grade de maître ès arts, et il rentra chez le vitrier, comme l’enfant de la maison. Il donna quelque part de son temps à l'étude du droit, sans doute parce que ceux qui s’intéressaient à lui le pressaient de prendre un état. Il fut même reçu avocat, sans avoir pour cela négligé un moment les études mathématiques qu’il aimait avec passion, et vers lesquelles le portaient toutes les facultés de son esprit.
Il n’était pas cependant dans des conditions bien favorables pour travailler avec succès aux mathématiques transcendantes, car les ressources qui abondent aujourd’hui pour ceux qui veulent se livrer à ces études, manquaient alors presque complètement. Nous empruntons à un court mémoire que d’Alembert a laissé sur sa vie, un passage qui1 montre bien tous les obstacles contre lesquels il eut à lutter au début de sa carrière scientifique.
« Sans maîtres, presque sans livres, écrit d’Alembert en parlant de lui-mèmc, et même sans avoir un ami qu’il pût consulter dans les difficultés qui l’arrêtaient, il allait aux bibliothèques publiques; il tirait quelques lumières générales des lectures rapides qu’il y faisait, et, de retour chez lui, il cherchait tout seul les démonstrations et les solutions ; il y réussissait pour l’ordinaire; il trouvait même souvent des propositions importantes qu’il croyait nouvelles, et il avait ensuite une espèce de chagrin, mêlé pourtant de satisfaction, lorsqu’il les retrouvait dans des livres qu’il n’avait pas connus. »
Ces satisfactions qui le payaient de toutes ses peines, ôtaient loin de rassurer ceux qui voulaient diriger sa conduite. A leurs yeux, la science, cultivée pour elle-même, ne pouvait le conduire à rien. Ils revinrent donc à l'assaut, pour le déterminer à embrasser une profession sérieuse ; et ils firent si bien que Jean-le-Rond se décida à étudier la médecine.
Quoique cette nouvelle étude lui parût s’éloigner moins que l’étude du droit, des sciences dont il était épris, il ne s’y attacha pas aussi longtemps. Et cependant, il avait bien pris contre lui-
môme toutes les précautions nécessaires pour éviter une rechute dans sa passion favorite.
• Scs livres de mathématiques, ditCondorcet, furent portés chez un de ses amis, où il ne devait les reprendre qu'nprès avoir |été reçu docteur en médecine, lorsqu’ils ne seraient plus pour lui qu’un délassement et non une distraction. Cependant, poursuivi par ses idées il demandait de temps en temps à son ami un livre qui lui était nécessaire pour se délivrer de cette inquiétude pénible que si peu d’hommes connaissent, et que produit le souvenir d'une vérité dont on cherche en vain les preuves dans sa mémoiro. Peu à peu tous les livres se retrouvèrent chez lui; alors, bien convaincu de l'inutilité de ses efforts pour combattre son penchant, il y céda, et se voua pour toujours aux mathématiques et ù la pauvreté. Les années qui suivirent celle résolution furent les plus heureuses de sa vie (1). •
Il recevait toujours la rente de douze cents livres que lui avait constituées son père ; mais il avait la douce joie de sentir que cette somme, dépensée en grande partie chez ses pauvres nourriciers, répandait un peu d'aisance dans leur ménage. Il vécut chez eux et avec eux, quarante ans de sa vie, augmentant ses bienfaits à ces bonnes gens, à mesure que ses revenus s’augmentèrent, ce qui arrivad'ailleurs assez tard et bien lentement. Il était déjà presque un grand homme, que la vitrière, qui l’aimait comme un fils, ne se doutait guère de sa célébrité. Elle n’éprouvait qu’une sorte de compassion à le voir se fatiguer la tête pour un si mince résultat matériel :
« Vous ne serez jamais qu’un philosophe, lui disait-elle.
— Et qu’est-ce qu’un philosophe? lui demandait Jean-le-Rond.
— C’est un fou qui se tourmente pendant sa vie, pour qu’on parle de lui quand il ne sera plus. »
Pour une vitrière, cette réflexion, on en conviendra, ne manquait pas de profondeur.
Un Mémoire sur le calcul intégral, qu’il présenta à l’Académie des sciences, en 1739, attira sur son nom l’attention de cette compagnie, à laquelle, dès l’année suivante, il adressait un Mémoire sur la réfraction des corps solides . C’étaient là deux travaux remarquables. Dans le premier, il corrigeait, sur quelques points importants, l’ anal gse démontrée du P. Reinar. ouvrage justement estimé d’ailleurs, admis généralement dans les écoles, et qui
(t) Eloge de <f Alemhert.
D'ALEMUERT
n'avait pas été inutile à d’Alembert lui-même. Dans le second, il recherchait quel devait être le mouvement d’un corps solide, qui passe d’un fluide dans un autre plus dense, et dont la direction n’est pas perpendiculaire à la surface qui les sépare. Le jeune savant trouvait dans la solution de ce problème l’explication scientifique du phénomène des ricochets.
La récompense de ces deux importants travaux ne se fit pas attendre. Dès l'année suivante, d'Alembert, âgé seulement de vingt-trois ans, était reçu membre de l’Académie des sciences de Paris.
Deux ans s’étaient à peine écoulés qu’il publiait son Traité de dynamit/tie, œuvre de premier ordre, dont l’importance est appréciée en ces termes par Condorcet :
< Dans la science du mouvement, il faut distinguer deux sortes de principes : les uns sont des vérités de pure définition, les autres sont ou des faits donnés par l'observation, ou des lois générales déduites de la nature des corps, considérés comme impénétrables, indifférents au mouvement, et susceptibles d'en recevoir. De ces derniers principes, celui de la décomposition des forces était le seul vraiment générai qui lût connu jusqu'alors; et joint à ces vérités de définition, sans lesquelles Iluyghens et Newton n'avaient rien laissé à découvrir, il avait suffi pour établir leurs sublimes théories, et pour résoudre ces problèmes de statique, si célèbres dans le commencement de ce siècle. Mais si les corps ont une forme finie, si on les imagine liés entre eux par des fils flexibles, ou par des verges inflexibles, et qu’on les suppose eu mouvement, alors ces principes ne suffisaient plus, et il fallait en inventer un nouveau; iTAIembert le découvrit, et il n'avait que vingt-six ans. Ce principe consiste à établir l'égalité, èchaque instant, entre les changements que le mouvement du corps a éprouvés et les forces qui ont été employées à les produire; ou, en d'autres ternies, à séparer en deux parties l'action des forces motrices, à considérer l’une comme produisant seule le mouvement du corps dans le second instant, et l'autre comme employée à détruire celui qu’il avait dans le premier. Ce principe si simple, qui réduisait à la considération de l’équilibre toutes les lois du mouvement, a été l’époque d'une grande révolution dans les sciences physico-mathématiques (1). >
C’était, eu effet, une révolution scientifique les divers problèmes de dynamique, que l’on n’avait résolus jusqu'alors que par des méthodes particulières, venaient d'être ramenés à un seul
(I) Éloge de d’Alembert.
grand principe, à l’aide duquel d'Alemljert enseignait à résoudre et ceux-là et tous les autres.
« Rappelant à une méthode uniforme, dit Lagrange, la mise eu équation des problèmes de ce genre, qu’on faisait dépendre de principes incohérents, et plutôt devinés que démontrés, il mit fin aux espèces de défit que les géomètres s’adressaient alors sur cette matière. »
Vers cette époque, l’académie de Berlin proposa un prix sur la théorie des r ents. Ce fut d’Alemberl qui remporta ce prix, en 1746, par un mémoire oîi se trouve le germe de l’application rigoureuse de l’analyse au mouvement des fluides. L’auteur y donnait les premiers essais du calcul des différences partielles, qu’il appliqua, l’année suivante, au problème des cordes vibrantes.
« L’invention de ce calcul, dit Condorcet, est encore une de ces découvertes destinées à être dans les sciences une époque mémorable; elle le mérite d'autant plus, qu’en donnant un nouvel instrument, d’un usage très-étendu, elle a montré en même temps la route qu’il fallait suivre pour en former d’autres du même genre; et toutes les parties de l'analyse, où l’on considère des équations dont l'intégrale peut contenir des fonctions arbitraires de quantités variables, doivent être regardées comme des branches du calcul de M. d’Alembert, quels que soient la forme de ces arbitraires et le système de différentiation qui les ait fait évanouir. »
Dans le même temps où d'Alembert publiait son traité sur la théorie générale des vents, Frédéric II venait de terminer, par trois batailles gagnées contre l’Autriche, la guerre qui lui assura définitivement la possession de la Silésie. Le savant dédia son livre au prince victorieux, par ces trois vers latins, de sa composition.
Il are. ego de ventis dum ventarum oryor olit Pnlantcs agit Austriacos Fredericus, et orbi Insignis lauro ram um prœtendit olivie.
Cet heureux calque des vers qui terminent le quatrième livre des Géorgiques de Virgile, prouve bien qu’au milieu de ses succès scientifiques, d’Alembert n'avait pas dit adieu aux études littéraires.
D’ALEMBERT
Le roi de Prusse qui, par politique et aussi par goût peut-être, favorisait les philosophes, fut sensible à cet hommage. La société savante avait déjà reçu par acclamation, au nombre de ses membres, le savant dont elle venait de couronner l’ouvrage; le roi de Prusse voulut dès lors lui assurer la survivance de la place de président de cette académie. Maupertuis, qui l’occupait, était très-malade, mais il n’était pas mort; d’Alembert refusa ce poste :
• Douze cents livres do rente me suffisent, répondit-il, je ne voudrais pas recueillir la succession de Maupertuis vivant. Je suis oublié du gouvernement comme tant d’autres de la Providence; persécuté autant qu'on peut l’être, si un jour je dois fuir de ma patrie, je ne demanderai à Frédéric II que la permission d’aller mourir dans ses états, libre et pauvre. »
11 n’est pas exact de dire qu’il fut encore persécuté , il ne le fut même jamais beaucoup en France ; seulement le gouvernement l'oubliait. D’Alembert, déjà membre, à cette époque, de l’académie des sciences et de l’académie française , en était encore réduit aux douze cents livres de sa pension paternelle. Le gouvernement ne songeait pas à lui accorder la moindre pension, et quant à l’académie des sciences, elle n’était pas assez en fonds pour rétribuer tous ses membres. D’Alembert, un des plus célèbres, mais des derniers venus, se trouvait dans la catégorie de ceux à qui elle n’accordait que sa considération.
Parmi les mémoires que d’Alembert adressa à l’académie de Berlin, trois furent particulièrement distingués comme ayant contribué aux progrès de la science : celui de 1740, dont on vient de parler, celui de 1748 sur les cordes vibrantes, et celui de 1749 sur l 'analyse pure. Dans l'intervalle, il ne négligeait pas l’académie des sciences de Paris, et prenait une grande part aux recherches entreprises par plusieurs savants, notamment par Euler et Clairaut , pour compléter les découvertes de Newton sur le mouvement des corps célestes.
Ces recherches, longtemps poursuivies, avaient amené les géomètres et les astronomes à proposer ce qu'on appelle le problème des trois corps. Plus d’une solution particulière en avait déjà été donnée ; mais il s'agissait surtout, à l’époque où d'Alembert y mit la main, de trouver, par une solution plus générale de ce problème, la raison des inégalités de la lune, car
les moyens employés par Newton pour expliquer tous les phénomènes lunaires (levaient paraître encore insuffisants tant que les causes auxquelles il les avait attribués n'auraient pas été reconnues vraies d’après un calcul rigoureux.
Clairaut avait le premier attaqué de front le problème , ainsi énoncé :
• Trois corps, le soleil, la terre et la lune étant lancés dans l’espaCe avec des vitesses et des directions données, ainsi que leurs masses, et s'attirant les uns les autres suivant une loi donnée (on suppose ici celle de l'inverse du quarré de la distance), on demande la courbe que l'un d'eux, par exemple la lune, décrit à l'entour de la terre. »
En même temps que Clairaut cherchait une solution en secret, Euler et d'Alembert travaillaient sur la même question, chacun d’eux se la posant d’ailleurs à sa manière. Aussi, lorsqu’en 1747, Clairaut lut à l’académie des sciences son mémoire sur le problème des trois corps, d’Alembert déposa aussitôt sur le bureau du président, celui qui contenait ses propres recherches sur le même sujet. Notre savant géomètre fit ici ce qu’il faisait partout ailleurs, il généralisa le problème beaucoup plus qu'on n’avait su -le faire jusqu’à lui, et il put sans vanité, comme sans intention d’offenser aucun de ses rivaux, intituler son mémoire : Méthode générale pour déterminer les orbites et les mouiements de toutes les planètes, eu égard à leur action mutuelle. •
La sage précaution que d’Alembert avait prise eu faisant connaître son travail le jour et à l’instant même où l’académie des sciences recevait communication de celui de Clairaut, écartait tout prétexte de contestation de priorité entre ces deux savants hommes ; mais elle ne prévenait pas les questions qui devaient les diviser plus tard, quand il s'agirait, pour chacun d’eux, de concilier à sou mémoire les préférences du monde extra-académique. Trouver des solutions n’est rien en pareille matière aux yeux du public, si on ne le met pas à même d'en faire un usage pratique. D’Alembert et Clairaut dressèrent l’un et l’autre des tables de la lune. Celles du dernier furent jugées les plus exactes, avantage qui rejaillit naturellement sur sou mémoire, et lui assura les plus nombreux suffrages, même après que d’Alembert eut rectifié ses tables, dont il avait lui-même reconnu
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les inexactitudes. Enfin, ce quine dut pas contribuer à calmer d’Alembert, le travail de Clairaut venait d’être couronné par l’académie de Saint-Pétersbourg. Jndi irœ.
Telle fut l'origine de la regrettable querelle, qui dura plusieurs années, entre ces deux hommes si justement célèbres, et qui, pour avoir revêtu la forme d'articles scientifiques dans le Mercure, et dans le Journal des savants, n’en fut pas moins très-vive et parfois même très-acerbe, surtout du cèté de d’Alembert. C'est peutêtre la raison qui empêcha de reconnaître alors avec autant d’unanimité qu'aujourd'hui, que la solution du problème des trois corps, telle que l’avait donnée d’Alembert, avait plus de portée que toutes les autres.
D'Alembert était loin pourtant d’avoir dit son dernier mot dans cette importante question.
• On ne doit regarder, dit Montucla, dans son Histoire des Mathématiques, ce travail de d’Alembert que comine une esquisse de ceux qu’il a exécutés dans la suite sur le même sujet. Il en donna, en 17.Yi, les développements dans la première partie de. ses Recherches sur differents points importants du système du monde. Ensuite, dans ses Opuscules. et dans les autres volumes de ses Recherches {publiées en 1706), il développa davantage ses idées, et il en lit l'application à la pratique de l'astronomie, en construisant, d'après les expressions résultantes de son analyse, de nouvelles tables de lu lune. >
N'omettons pas ici un autre travail qui, seul, pourrait mériter à d’Alembert une des premières places parmi les savants qui se sont adonnés il l’étude de l’astronomie physique. Nous voulons parler de ses Recherches sur la précession des équinoxes, et en même temps de soti Calcul sur la nutation de l’axe de la terre.
On sait que la précession des équinoxes est un mouvement en longitude de l’équateur et des points équinoxiaux, dont la valeur est de 50 secondes par an. Koperuik avait déjà reconnu que le mouvement par lequel les étoiles semblent s’éloigner des points équinoxiaux, ne peut être que l’effet de la rétrogradation de ces points eux-mêmes. 11 en résulte que Taxe de la terre ne répond point toujours au même lieu du ciel, mais qu’il se dirige successivement vers tous les points d’un cercle parallèle an. plan de l’orbite terrestre. Newton attribuait, avec raison, la précession des équinoxes à Tetfet de l’attraction de la lune et du soleil ; mais il s’était arrêté là, et personne encore, vingt-trois ans après sa mort, n’avait
franchi la limite que l’absence de méthodes d'analyse suffisamment exactes avait dû imposer à son génie. Ce fut d'Alembert qui eut la gloire de donner une explication directe et rigoureusement scientifique du phénomène.
Pour ce qui regarde la nutation, c'est un mouvement en latitude, bien plus petit que la précession, ou plutôt un simple balancement de 9 à 10 secondes, que l’axe terrestre éprouve dans l’intervalle de dix-huit ans. Ce phénomène reconnu, découvert par Bradley, avait été confondu, avant cet astronome, avec les mouvements irréguliers propres aux étoiles fixes. Pour que la théorie physique de la nutation, telle que Bradley l’avait donnée, fût exacte, il fallait, comme d'ailleurs il l’avait soupçonné luimême, que la courbe décrite par le pôle dans ce balancement, fût, non un cercle, mais une ellipse dont le grand axe eût 18 secondes et le petit axe 13 secondes. La preuve mathématique manquait, d’Alembert la fournit. Il trouva l’ellipse voulue par le calcul auquel il se livra dans ses Recherches sur la procession.
D’Alembert était peu connu en dehors du cercle des savants, de Paris et de l’étranger. Par goût, autant que par l'isolement auquel l'obligeait la médiocrité de ses ressources pécuniaires, il se Itornait à la société de quelques amis et de quelques femmes, qui cherchaient à attirer chez elles les hommes distingués, pour tenir bureau d’esprit. Il s’était vu ouvrir ainsi le salon de plus d'une femme d'élite, et c’est là qu’il contracta un attachement durable. Nous n’écrivons pas un roman historique sur d’Alembert, mais nous ne pouvons faire l'histoire de sa vie sans parler d’une passion qui en fit le mouvement, quelquefois l’attrait, et le plus souvent la douleur.
Reçu chez la marquise du Deffant, avec un grand nombre de beaux esprits et de philosophes, d’Alembert y avait trouvé une pauvre fille, qui avait été, comme lui, abandonnée par sa mère, femme du monde. Mlle de l’Espinasse. — c’était le nom de cette demoiselle, — avait été placée comme lectrice chez la marquise du Deffant, alors devenue aveugle. Celle-ci avait l’habitude, bien indifférente, eu égard à son état, de faire du jour la nuit et de la nuit le jour. C’était à dix heures du soir qu’elle se levait pour recevoir les amis ou les convives habituels de ses petits soupers. Mlle de l'Espinasse sc levait une heure avant elle, et se trouvant
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seule, pendant cette heure, avec les amis de la marquise, elle eu avait peu à peu fait les siens. Peu à peu aussi elle s'habitua à les recevoir dans sa petite chambre. Tous étaient charmés de son esprit et de sa conversation, car à la beauté près, Mlle de Lespinasse réunissait toutes les distinctions qui rendent une femme séduisante. Se cachait-on de la marquise? Non peut-être dans les commencements, mais bien dans les derniers temps, lorsque ces réunions habituelles commencèrent à porter ombrage à la maîtresse de la maison. C’est ce qu'on n’avait pas su prévenir. La marquise, offensée, tourna toute sa fureur contre sa lectrice. Elle cria à la trahison, et déclara qu’elle ne voulait plus réchauffer ce serpent dans son sein. La pauvre fille fut brusquement congédiée, mais non abandonnée. En effet, la plupart des amis de la marquise du DefTant la suivirent. Il se trouva même un membre de la compagnie, qui donna à la jeune lectrice un joli mobilier, pour garnir l’appartement que les anciens amis de la marquise du Deffant avaient loué pour elle.
.Cette aventure, grâce à l'éclat qu’elle fît, mit tout à fait à la mode le boudoir de M11* de l’Espinasse.
« Mlle de l’Espinasse, dit Marmontel, tenait chez elle, tous les soirs, une assemblée, où, à l’exception de quelques amis de d’Alembert, le reste était forméde gens qui n'étaient pas liés ensemble. Elle les avait pris çà et là dans le monde, mais si bien assortis, que lorsqu'ils étaient réunis, ils s'y trouvaient en harmonie comme les cordes d'un
instrument monté par un maître habile La continuelle activité
de son àrae se communiquait à nos esprits, mais avec mesure; son imagination en était le mobile, sa raison le régulateur. Elle remuait à son gré les tôles des Condillac, des Turgot ; d’Alembert était auprès d’elle comme un simple et docile enfant. •
Partageant son temps entre son cabinet de travail et le salon de Mlle de l'Espinasse, d’Alembert se bornait à la société de quelques amis. Il évitait les gens en place , avec autant de soin que d’autres les recherchent. 11 ne demandait ni fortune, ni distinction, heureux du plaisir que donne l’étude, et en somme assez content de son sort. Il est vrai que les gens en place le laissaient parfaitement tranquille, et ne lui faisaient aucune offre qui eût pu mettre en péril sa chère indépendance.
La tranquillité de sa vie fut troublée du moment où, satisfait de ses lauriers scientifiques, il voulut reprendre ses études litté-
raires, qu’il n’avait, (lu reste, jamais entièrement délaissées, afin de se montrer au public sous un autre aspect. D'Aleml>ert, littérateur et philosophe, eut plus de célébrité que d’Alembert géomètre, mais il eut aussi plus d'ennemis.
Des discussions, empreintes d'amertume, troublèrent la sérénité de notre philosophe; mais un baume fut mis sur ses blessures, et ce fut par la main d'un souverain étranger, de celui qui se considérait comme le roi des philosophes autant que celui des Prussiens, par Frédéric II. On a déjà vu la première tentative faite par ce monarque pour attirer d’Alembert à sa cour. Il revint à la charge en 1-754, par la lettre suivante, qu’il adressa à milord Maréchal, sou ministre à Paris:
f Vous saurez qu'il y a un homme à Paris, du plus grand mérite, qui ne jouit pas des avantages de la fortune proportionnés à ses ta lents et à son caractère. Je pourrais servir d'yeux à l'aveugle déesse, et réparer au moins quelques-uns de ses torts. Je vous prie d'offrir, par cette considération, une pension de douze cents livres à M. d'Alembert ; c'est peu pour sou mérite, mais je me flatte qu'il l'acceptera en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la bonté Su caractère aux talents les plus sublimes de l’esprit. Vous qui pensez si bien, vous partagerez avec moi, mon cher Milord, la satisfaction d’avoir mis un des plus beaux génies de la France dans une situation plus aisée. Je me flatte de voir M. d’Alembert ici; il a promis de me faire cette galauterie, dès qu'il aurait fait son Enryclopidie. »
Ces derniers mots ajournaient à long terme le voyage de d'Aleml>ert; mais à cela près, cette lettre faisait l'éloge de Frédéric.
La pension olferte en ces termes honorables, fut acceptée, et ce premier bonheur en amena un autre. Iæ gouvernement français se piquant d'émulation , accorda à d'Alembert une pension d’égale somme, sur le rapport de d’Argenson, minisire vraiment exceptionnel sous ce règne et qui l’eût été sous beaucoup d’autres, car d’après le témoignage de Condorcet, « il aimait les gens d’esprit, et n’en était point jaloux, parce que lui-môme avait beaucoup d’esprit (1). »
(1) Nous ferons remarquer que celle justice rendue à d’Alembert parle gouvernement. était tardive, car une peusion académique lui était due, aux termes formels des statuts de l’académie des sciences. Laliarpe, qui certes u’était pas ami des philosophes, ilit 'lue le gouvernement ne céda, dans cette circonstance, qu’aux cris du public et au bout de six mois. 11 ajoute que la pension lui fut accordée assez tard pour qu’ou n’eu siU plus gré à personne.
D'ALEMB liKT
En même temps, l'académie des sciences donnait à d’Alembert le titre et les droits de pensionnaire surnuméraire, quoiqu'il n’y eut aucune place vacante, ce qui ne s’était encore fait pour personne.
Tous les bonheurs et tous les honneurs semblent alors arriver à la fois à notre philosophe. La reine de Suède, Ulrique, sœur du roi de France, lui conféra le titre d’associé étranger de l’académie des belles-lettres quelle venait de fonder, Mais déjà, le discours préliminaire de V Encyclopédie avait paru, et l'académie française devançant la reine de Suède, avait reçu d’Aleinbert au nombre de ses membres.
Nous entrons dans la seconde période de la vie de d'Alembert, la période littéraire. D'Alembert a brillé dans la science parmi les plus savants ; il brillera également, quoique avec un peu moins d’éclat, dans la littérature, parmi les hommes de goût et les bons esprits. Il ne faut pas croire pourtant que la littérature l’occupera » uniquement désormais. Il ne délaissera pas plus les sciences, qu’il n’avait réellement délaissé les lettres durant la période scientifique de la vie. Il n’y eut donc jamais la moindre vérité dans ce prétendu bon mot que ses envieux firent circuler à cette époque,
« que d’Alembert était le plus grand littérateur en géométrie, et le plus grand géomètre en littérature. » Ce qui est très-vrai, et ce qui constitue le caractère même de l’écrivain, chez d'Alembert, c’est qu’il veut que la principale fonction des lettres soit d’exprimer avec dignité et précision des idées vraies, et de contribuer ainsi à perfectionner la raison. Au xvui* siècle, la littérature ainsi comprise, attirait l'estime du public et les critiques autorisés la louaient comme un progrès de ce siècle sur les précédents.
• J'aperçois, dit Laharpe, cinq écrivains illustres, qui, en différentes manières, ont rendu plus ou moins de service à la philosophie : Fontenelie, qui l’a réconciliée avec les grâces; Buffon, qui, comme Platon et Pline, lui prête le langage de l’imagination; Montesquieu, qui a su appliquer l’un et l’autre aux spéculations politiques; d'Alembert, qui a rangé dans un ordre méthodique les acquisitions de l'esprit humain ; et Condillac, qui a fait briller sur la métaphysique de Locke tous les rayons de l'évidence. •
9'i SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
La part de d’Alembert dans l’œuvre encyclopédique est déjà honorablement indiquée dans ces lignes. Le moment est venu de préciser le rôle que cet homme illustre joua dans ce vaste monument littéraire et scientifique du siècle dernier.
L’année 1750 avait vu commencer cette grande œuvre collective des littérateurs, des savants et des philosophes du xvm* siècle, que l’on s'est habitué de nos jours à placer sous les seuls noms de d’Alembert et Diderot, les directeurs de l'entreprise. En effet, Diderot fut le plus opiniâtre ouvrier dans la construction de ce puissant édifice. D'Alembert, indépendamment d’une collaboration précieuse, et par exemple de la rédaction de tous les articles concernant les mathématiques, composa seul le frontispice du monument, ce Discours préliminaire, chef-d’œuvre digne de ce temple de la science. C’est donc avec raison que l’on dit aujourd’hui : l'Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert.
Un écrivain anglais, nommé Chamber, avait publié, en 1728, sous le titre d 'Encyclopédie, un Dictionnaire des arts et des sciences (Chamber s Cyclopedia), qui avait eu un grand succès et plusieurs éditions. Un libraire de Paris voulut faire une traduction de cet ouvrage, et il proposa à Diderot de s'en charger.
Diderot était alors tout fraîchement échappé de la prison de Vincennes, car à cette époque, comme aujourd’hui, les écrivains français allaient souvent en prison, sans aucune forme de procès, il est vrai, mais aussi sans amende, en vertu d’une lettre de cachet, qui tenait lieu d’un jugement de condamnation. Diderot accepta l'offre du libraire. Cependant, dès qu’il eut le travail entre ses mains, il en changea le plan, il en agrandit la portée, et au lieu de faire une simple traduction del’ Encyclopédie anglaise, il accomplit, grâce à un labeur de vingt années, l’œuvre colossale qui, depuis un siècle, a été tant de fois imitée ou refaite, sans qu’aucune de ces imitations, même do celles qui ont le mieux mis à profit les progrès des sciences modernes, ait pu la faire oublier ou la rendre inutile.
D'Alembert fut associé un des premiers au projet de Diderot. 11 conçut ce plan aussi grandement que son ami, et mieux, il faut le dire, qu’il ne fut possible de l’exécuter. D’Alembert voulait rassembler, dans un dictionnaire, tout ce que le génie hiimain avait pu découvrir ou créer depuis la formation des sociétés, tant dans les sciences que dans les arts, les lois et les institutions
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publiques. On devait y ajouter l’eiposédes principes de la morale et leurs variétés suivant les Ages et les pays ; — la métaphysique des langues, les règles de la grammaire; — l'analyse des facultés de l’esprit, — et jusqu’à l’histoire des opinions, qui out successivement dominé dans le monde.
D’Alemhert composa le Discours préliminaire de l’Encyclopédie, et lui seul, parmi les collaborateurs de Diderot, était en état de l'écrire. On a cru le ridiculiser par ce vers :
Tel se croit immortel, qui fit une préface.
Quand même d’Alembert n’eût jamais fait autre chose, il pouvait répondre qu'une pareille préface, — nous ne parlons pas seulement de son étendue, — équivaut à plus d’un beau livre. La raison, la philosophie et la science s’v expriment dans un si bon langage, que ce discours est resté le principal titre littéraire de notre philosophe.
« D’Alembert y trace d'abord, dit Condorcet, le développement de l’esprit humain, non tel que l'histoire des sciences et celle des sociétés nous le présentent, mais tel qu'il s’offrirait à un homme qui aurait embrassé tout le système de nos connaissances, et qui réfléchissant sur l’origine et la liaison do ses idées, en formerait un tableau dans l’ordre le plus naturel ; il verrait la morale et la métaphysique naitre de ses observations sur lui-mémo; la science des gouvernements et celle des lois, de ses observations sur la société. Excité par ses besoins il voudrait acquérir la connaissance des productions de la nature, et celle des moyens de les multiplier et de les employer. Le désir de soulager ses maux lui ferait inventer toutes les sciences sur lesquelles la médecine s'appuie, et dont le but est de perfectionner ou de rendre plus sûr l’art de guérir ; l’envie naturelle de connaître les propriétés les plus générales des corps le conduirait aux variétés de la chimie et do la physique. Bientôt dépouillant successivement tous ces corps de toutes leurs qualités, pour ne conserver que le nombre et l'étendue, il formerait toutes les sciences mathématiques; il déterminerait ensuite, pour chaque science, l’objet qu’ello doit se proposer, la méthode qu’ello doit suivre, et le degré de certitude auquel elle peut atteindre. Forcé de les séparer, pour en pouvoir saisir et embrasser chaque partie, il observait encore les liens imperceptibles qui les unissent, les secours qu'elles peuvent se prêter, et leur influence réciproque.
■ La suite de ce discours contient un tableau précis de la marche des sciences depuis leur renouvellement, de leurs richesses à l’époque où M. D’Alembert en traçait l’histoire, et des progrès qu’elles doivent espérer encore : les grands hommes des siècles passés y sont jugés
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SAVANTS DU DIX-HO ITIÈMli SIECLE
par un de leurs égaux ; les sciences par un homme qui les avait enrichies de grandes découvertes ; et la réunion d'une vaste étendue de connaissances, cette manière d'envisager les sciences qui n'appartient qu'à un homme de génie, un style clair, noble, énergique, ayant toute la sévérité qu’exige le sujet, et tout le piquant qu'il permet, ont mis tout le discours préliminaire de l 'Encyclopédie au nombre de ces ouvrages précieux que deux ou trois hommes au plus dans chaque siècle sont en état d'exécuter. »
Si le programme de d'Alembert avait pu être complètement suivi, l’œuvre indiquée vaguement par Bacon et plus tard désirée par le grand Leibniz, eût été accomplie. Mais on ne peut exiger l’impossible ; l' Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert rencontra les obstacles qui s’opposeront toujours à la perfection de toute entreprise de ce genre. Le principal écueil est dans le nombre des collaborateurs qu'il faut associer à un tel travail, et qui nécessairement en compromettent l’unité. Sans parler de la prolixité intempérante de certaines plumes qu'il est impossible de réprimer, et qui usurpent, par la dilTusiou de leur style, et l'abondance inutile des phrases, la place qu’on ne devrait accorder qu'à des idées substantielles et précises.
On sait, d'ailleurs, avec quelles diflicul tés extérieures, Diderot et d’Alembert eurent àcompter; combien de persécutions leur furent suscitées par des gens qui, tenant la science et la philosophie pour suspectes, comme leurs successeurs d’aujourd’hui, avaient presque toujours, au service de leurs haines, l'autorité civile, ou le pouvoir séculier.
Le gouvernement de Louis XV, pour donner satisfaction à ces haines, défendit, après l'apparition du second volume, de continuer l'impression du Dictionnaire. Un peu plus tard, cette interdiction fut commuée en une simple défense de publier, et si les éditeurs furent autorisés à continuer clandestinement l’impression, c’est que le roi de Prusse et l’impératrice de Russie leur avaient ofTert publiquement des presses dans leurs capitales, pour l’achèvement de l'œuvre interrompue.
D’Alembert, très-circonspect dans sa conduite, et dont les articles, par leur sujet même, ne pouvaient donner prise aux attaques du clergé ni de la Sorbonne, se lit pourtant, par son article Genève, une querelle littéraire, qui troubla un instant son repos. 11 avait beaucoup loué, dans cet article, la constitution que la république de Genève s’était donnée, la douceur de ses lois et
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l'équité do ses magistrats. Un seul point l'avait choqué. Genève se refusait le plaisir du spectacle, et il se demandait où les chefs de la cité prenaient le droit d’interdire à des citoyens, qui se vantaient d'être libres, un pareil genre de divertissement. 11 ne pouvait comprendre qu'une ville où l'esprit de la philosophie moderne s’était répandu même fiarmi le peuple, restât encore, sous ce rapport, telle que Calvin l’avait endoctrinée et façonnée au xvie siècle. J. -J. Rousseau, citoyen de Genève (in partibus ) fut choqué de celte ingérence de d'Alembert dans les alfaires de la république. 11 aimait la dispute littéraire ou philosophique, et la cherchait avec autant de soin que son adversaire en mettait à l’éviter. J. -J. Rousseau écrivit contre d’Alembert une philippique des plus véhémentes, qui est considérée encore aujourd’hui comme un chef-d'œuvre d’éloquence.
Le succès de la Lettre sur les spectacles de J. -J. Rousseau fut immense, et il redoubla quand on lut la pâle réponse de d’Alembert. Il faut reconnaître que d’Alembert fut littéralement aplati. Il ne pouvait, malgré tout son mérite, éviter un pareil sort dans un duel contre un écrivain de premier ordre, qui ne sc trouvait jamais plus de chaleur ni d’éloquence que lorsqu’il soutenait un paradoxe.
D'Alembert était, à ce point de vue, tout l’opposé de l’immortel philosophe de Genève. • L’art d’écrire, a-t-il dit, n’est que l’art de penser, et celui de l’éloquence ce n’est que le don de réunir une logique exacte et une âme passionnée. » On ne saurait ni mieux penser, ni mieux dire. Malheureusement d’Alembert avait toutes les qualités dont il parle, excepté la passion.
Peu de temps après la publication du Discours préliminaire de l’Encyclopédiei d’Alembert lit paraître ses Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature. Cet ouvrage, assez étendu, comprenait une partiequ’on en sépara souvent, sous le titre d 'Éléments de philosophie, où il développe les premiers principes des différentes sciences et leurs vraies méthodes respectives.
< 11 est peu de livres, dit Condorcet, qui, dans un si petit espace, renferment plus de vérités; et l’auteur, par la clarté avec laquelle il les expose, par la propriété des expressions et la précision de son style, a su rendre les vérités usuelles et accessibles aux lecteurs les moins familiarisés avec les idées abstraites. •
Les Élément s de philosophie furent lus par le roi île Prusse, qui témoigna île sa profonde estime pour ce livre et de l'attention avec laquelle il l’avait étudié, en proposant à l'auteur certaines difficultés, qui déterminèrent d’Alemkert à y joindre des éclaircissements et des suppléments, qui ont été imprimés dans les autres éditions. Depuis le Discours de la méthode de Descartes, aucun ouvrage n'avait paru plus propre à faire sentir le vide de ce qu’on appelait dans les collèges Cours de philosophie.
Les Mémoires sur Christine de Suède, qui suivirent de près la publication des Mélanges de philosophie, nous font connaître la manière dont d’Alembert voulait qu’on écrivit l’histoire. Ce serait * sans doute la manière la plus philosophique, mais nous doutons qu’elle fit fortune dans notre xix' siècle, où des historiens, remarquables d’ailleurs par de hautes facultés, ont accoutumé le public à rechercher le pittoresque et le menu détail des faits. Voici comment l’auteur fait la leçon à ceux qui, de son temps, sous prétexte de couleur locale, s’amusaient à raconter tous les faits les plus insignifiants.
< Un homme d’esprit, dit-il, très-peu versé dans l'histoire, se consolait dans son ignorance, eu considérant que ce qui se passe sous nos yeux serait de l’histoire un jour. Il serait à souhaiter que tous les cent ans on fit un extrait des faits historiques réellement utiles, et qu’on brillât le reste . Ce serait le moyen d’épargner à notre postérité l'inondation dont elle est menacée, si on continued’ahuscr de l'imprimerie pour apprendre aux siècles futurs des choses dont on ne s’embarrassait guère dans les siècles où elles se passaient. Je ne doute point qu’un désir si raisonnable ne soit pour bien des savants un crime de lèse-érudilion, digne des injures et des anathèmes de tous les compilateurs; mais j'en appelle de ces anathèmes au jugement des siècles. •
En combattant l’abus de la maxime scribitur ad narrandum, non ad probandum , d’Alemberl dut se faire quelques ennemis parmi les écrivains de son temps ; car il y avait déjà au xviii” siècle, des auteurs qui prétendaient réduire l'histoire « à une espèce de gazette, exacte pour les faits et le style. » Ils voulaient aussi que l’historien s’abstint de toutes réflexions et les laissât faire à ceux qui lisent.
• Pour moi, dit d’Alembert, à ce propos, je crois que le vrai moyen de suggérer des réflexions uu lecteur, c’est d’en faire. Tout consiste ù savoir les ménager. >
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Un autre ouvrage que d’Alembert publia vers la même époque, dut encore contribuer à lui faire de nouveaux ennemis parmi la gent littéraire. Nous voulons parler de son Essai sur la société des gens de lettres avec les grands. Ici, ce n’est plus à tel ou tel système, à tel ou tel genre de littérature, que l’auteur s’attaque ; c’est la dignité même des gens de lettres qu’il veut maintenir et sauvegarder, en dépit d'eux-mémes et dans l’intérêt général de la profession.
La réserve qu’il leur recommande dans leurs rapports avec les grands personnages et les gens en place, ne fut pas du goût de ceux de ses confrères qui croyaient trouver gloire et profit dans la fréquentation des hommes .illustres par leur naissance ou puissants par leur fortune. Jusque-là ils avaient cru pouvoir subir sans honte les divers genres d’humiliation qui, dans un pareil état, sont inséparables des avantages reçus. Ils furent blessés de voir exposer aux yeux du public des liens peu avouables qu’ils n’osaient rompre, ou qu’ils ambitionnaient secrètement de porter.
D’Alembert était pourtant resté encore au-dessous de la vérité. A ceux qui l’accusaient d’avoir exagéré le despotisme des grands et l’asservissement qu’ils exigent des hommes d’esprit, une femme de la cour répondit : « S'il m’avait consulté, je lui en aurais appris bien davantage. »
• Peut-être, dit Condorcet, devons-nous en partie à cet ouvrage le changement qui s’est fait dans Inconduite des gens de lettres et qui remonte vers la même époque. Ils ont senti que toute dépendance personnelle d'un Mécène leur ôtait le plus beau de leurs avantages, la liberté de faire connaître aux autres la vérité lorsqu’ils l’ont trouvée, et d’exposer dans leurs ouvrages, non les prestiges de l’art d’écrire, mais le tableau de leur àme et de leurs pensées. Ils ont renoncé à ces épttres dédicatoires qui avilissaient l'auteur, même lorsque l’ouvrage pouvait inspirer l’estime ou le respect; ils ne se permettent plus ces flatteries, toujours d’autant plus exagérées, qu'ils méprisent davantage au fond du cœur de l'homme puissant dont ils mendiaient la protection; et, par une révolution heureuse, la bassesse est devenue un ridicule que très peu de gens de lettres ont eu le courage de braver. »
On a encore, de d’Alembert, des lté flexions sur l’élocution oratoire et le style , et la Traduction Je quelques morceaux de Tacite. Nous avons lu ce dernier essai, qui, malgré la concision de la phrase et la
netteté de l’expression, ne nous a paru qu’un assez médiocre spécimen de l’art de traduire. Tacite n’a pas seulement pour lui la concision, il a la couleur et la force, qualités qui manquent à la version de d’Alembert.
Condorcet nous apprend, toutefois, qu’on en jugea autrement parmi les philosophes et les gens du monde, et qu’on tomba d’accord « qu’il n’y avait personne qui, par son genre d'esprit et la précision de son style, fîtt plus en état d'entendre Tacite et plus digne de le rendre. » Malgré l’éloge absolu que Condorcet décerne à d’Alembert, nous trouvons que les philosophes ont été ici indulgents pour leur confrère.
Un événement qui signala l’année 1762, fournit à d’Alembert l’occasion d’une nouvelle publication littéraire, qui fit beaucoup de bruit. Un arrêt du parlement de Paris, confirmé par Louis XV, après de longues hésitations, avait ordonné la dissolution de la société de Jésus. Cet arrêt déclarait abusifs les vœux des jésuites. Les membres de la société dissoute étaient sécularisés, leurs biens aliénés et vendus. La plupart des parlements de France, les uns plus tôt, les autres plus tard, traitèrent de même les jésuites. Quelques-uns les chassèrent sans aucune forme de procès. Dans sou ouvrage sur la Destruction des jésuites en France , d’Alembert fait preuve d’une grande impartialité. Il raconte les faits , mais sans rien exagérer. On pourrait même croire, malgré ses ethyts pour tenir la balance exacte entre les jésuites et leurs adversaires, les jansénistes, qu’il inclinait volontiers du côté des premiers. En cela, d’Alembert était fidèle à la politique des encyclopédistes. N’aimant ni les jésuites ni les jansénistes, mais redoutant avec raison que si une de ces sectes arrivait à évincer l’autre, elle se retournât avec plus de fureur contre la philosophie, ils s'attachaient à garder entre les deux partis une impartialité, qui n’était, après tout, qu’une forme de leur indifférence pour les querelles théologiques.
L’impartialité de d’Alembert ne contenta ni les jésuites ni les jansénistes; mais tandis que les premiers se tenaient paisibles dans leur défaite, les seconds, rendus féroces par leur victoire, ne manquèrent pas do se conduire comme les encyclopédistes l’avaient prévu. Ils firent aux philosophes une guerre acharnée. De gouvernement de Louis XV laissa le public s’amuser de cette guerre philosophique, pour détourner son attention de celle, autre-
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D'ALEMBéRT REÇU A BERLIN PAR FRÉDÉRIC II
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ment importante, qu’il faisait alors lui-même au roi de Prusse.
Cette guerre, du reste (la guerre de sept ans), se termina, l’année suivante, par le Traité de Paris, dont la France, vaincue, dut subir les conditions humiliantes et ruineuses.
Le vainqueur, Frédéric II, put se flatter un moment qu'un des plus beaux prix de sa victoire serait d’Alembert. Tant que les hostilités avaient duré entre la Prusse cl la France, il n’avait pas voulu insister pour décider le philosophe, si maltraité qu’il fût par le gouvernement de son pays, à venir occuper, à Berlin, la place de président de l'Académie, qu'on avait laissée vacante tout exprès pour lui, depuis la mort de Maupertuis. Mais à la conclusion de la paix, Frédéric II pensa que tous les scrupules qui avaient pu retenir d’Alembert, étaient levés. Il reprit donc sa correspondance avec lui, et le pressa de remplir la promesse qu’il lui avait faite, de venir passer quelques mois à sa cour.
D’Alembert ne put résister à une si flatteuse sollicitation : il se mit en route pour Berlin.
On raconte qu'à son arrivée, la première question que le roi lui adressa fut celle-ci : « Les mathématiques fournissent-elles quelque méthode pour calculer les probabilités en politique? » A quoi le géomètre répondit qu’il ne connaissait point de méthode applicable à cette matière; mais que s'il en existait quelqu'une, Frédéric venait de la trouver fausse : « car, dans la dernière guerre, lui dit-il, vous avez, Sire, battu les probabilités. »
D'Alembert accompagna le roi de Prusse à la cour de Brunswick, et dans plusieurs villes de l’Allemagne. Durant ces voyages, le roi renouvela sans cesse, et toujours en vain, ses offres magni-, fiques. D’Alembert n’avait pas oublié ce qui était arrivé, dix années auparavant, à Voltaire, dans cette même cour, et la façon cavalière dont le roi avait traité ce grand homme qui, lui aussi, avait été attiré là par toutes sortes de démonstrations flatteuses, accompagnées des offres les plus séduisantes. 11 n’avait, d'ailleurs, pour persister dans ses refus, qu’à se souvenir de ce qu’il avait écrit lui-même dans son Essai sur la société des gens de lettres avec les grands.
Pour colorer honnêtement sa résistance aux désirs de Frédéric, il représenta au roi qu’il y avait dans l’académie de Berlin des hommes du plus grand mérite, digues, à tous égards, de suc-
céder à Maupertuis dans la présidence, et qu'il ne voulait, ni ne devait, les priver de cette place.
Frédéric voyant d’AIembert lui échapper, persista néanmoins à lui déclarer que cette place l’attendrait toujours. Quelques jours avant le départ du philosophe, il lui écrivit la lettre suivante :
« Je suis fâché de voir approcher le moment île votre départ, et je n’oublierai point le plaisir que j'ai eu de voir un vrai philosophe : j'ai été plus heureux que Diogène, car j'ai trouvé l’homme qu’il a cherché depuis si longtemps ; mais il part, il s’on va. Cependant je conserverai la place de président do l’Académie, qui ne peut être remplie que par lui. Un certain pressentiment m’avertit que cela arrivera, mais qu'il faut attendre jusqu’à ce que son heure soit venue. Je suis tenté quelquefois de faire des vœux pour que la persécution des élus redouble en certains pays : je sais que ce vœu en quelque sorte est criminel, puisque c’est désirer le renouvellement de l’intolérance, de la tyrannie et de ce qui tend à abrutir l’espèce humaine. Voilà où j’en suis... Vous pouvez mettre fin, quand vous voudrez, à ces souhaits coupables, qui blessent la délicatesse do nos sentiments. Je ne vous presse point, je ne vous importunerai pas, et j’allendrai en silence le moment où l’ingratitude vous obligera de prendre pour patrie un pays où vous êtes déjà naturalisé dans l'esprit de tous ceux qui pensent, et qui ont assez de connaissance pour apprécier votre mérite. »
Frêdèiuc.
L’heure attendue par Frédéric II ne vint jamais. L’amour d’une vie libre et tranquille avait plus d’attraits pour d’Alembert, qu’une clef de chambellan.
Notre digne philosophe avait déjà donné une preuve éclatante de son désintéressement à la fin de l'année précédente. Il avait refusé cent mille livres de rentes que lui offrait la czarine Catherine II, pour se charger de l’éducation de son fils, le grandduc de Russie. L’ambassadeur de l’impératrice à Paris, le comte de Saltikof, n’ayant pas réussi dans une première ouverture, Catherine fit elle-même une seconde démarche auprès du philosophe, par la lettre suivante, écrite de sa main :
« Monsieur d’Alembert, je viens de lire la réponse que vous avez écrite au sieur Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter, pour contribuer à l’éducation de mon fils. Philosophe comme vous êlos, je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu’on appelle grandeurs et honneur dans ce monde : à vos yeux, tout cela est peu de chose et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses sur ce pied, je regarderai comme très-petile la conduite de la
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reine Christine, qu’on a tant louée, et souvent blâmée à juste titre. Mais être né ou appelé à contribuer au bonheur et même à l’instraction d’un peuple entier, et y renoncer, c'est refuser, ce me semble, de faire le bien que vous avez à cœur. Votre philosophie est fondée sur l'humanité : permettez-moi de vous dire que de ne point se prêter à la servir quand on le peut, c’est manquer son but. Je vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité; je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les lettres et l'amitié. Mais a quoi tient-il? Venez avec tous vos amis; je vous promets et à eux aussi tous les agréments et facilités qui peuvent dépendre de moi ; et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos que chez vous. Vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse, et à la reconnaissance que vous lui devez ; mais le prince n’a pas de fils. J’avoue que l’éducation de ce fils me lient fort à cœur, et vous m’êtes si nécessaire, que peut-être je vous presse trop. Pardonnez mon indiscrétion en faveur de la cause, et soyez assuré que c’est l’estime qui m'a rendue si intéressée.