CATHERINE
P. S. Dans toute cette lettre, je n'ui employé que les sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages; vous ne voudriez pas vous contredire. •
Cette lettre flatteuse n’eut d’autre résultat que de procurer une grande gloire aux lettres et à la philosophie. D'AIemhert refusa les offres brillantes de la czarine. 11 communiqua la lettre impériale à l’académie française, et celle-ci décida, d’une voix unanime, qu'on l’insérerait dans ses registres comme un monument qui honorait la compagnie tout entière dans la personne de l’un de ses membres.
L’homme scientifique et l’homme littéraire nous étant connus chez d’Alembert, nous terminerons en esquissaut sa physionomie morale.
Le désintéressement extraordinaire de notre philosophe n'avait pas contribué à l'enrichir. Son revenu, à la fin de sa vie, était très-médiocre, et avec le peu qu’il possédait il trouvait encore moyen de faire beaucoup d’actes de bienfaisance. C’était peutêtre l’homme le plus foncièrement humain qu'on eût jamais
connu, et sur ce point, il agissait comme il pensait. Sa bienfaisance était une partie intégrante de sa philosophie. Voici, suivant Condorcet, la philosophie de d'Alembert sur ce point :
« Il établit pour principe de morale l'obligation de ne pas regarder comme légitime l'usage de son superflu, lorsque d’autres hommes sont privés du nécessaire : et de ne disposer pour soi-même que de la portion de fortune qui est formée, non aux dépens du nécessaire des autres, mais par la réunion d’une partie de leur superflu. >
En même temps qu’il écrivait cela, d'Alembert ne se contentait pas de pourvoir aux besoins de sa vieille nourrice ; il contribuait encore aux frais d’éducation des enfants de son premier maître de pension, tombés dans l'infortune. Très-souvent il aidaitde sa bourse, en même temps que de ses conseils, de jeunes étudiants, qui se recommandaient à ses yeux par leurs besoins et leur ardeur pour l'étude des sciences.
Nous avons eu l’occasion d’indiquer trois des éléments, qui constituent le fond de cette âme noble et pure : l’amour de la liberté, le désintéressement, la bienfaisance. Ajoutons maintenant une circonspection extraordinaire, nous dirions volontiers une appréhension pusillanime de tout ce qui pouvait menacer son repos :
« M. d'Alembert, dit Condorcet , croyait, comme Fontanelle, que l’homme sage n'est pas oubligé de sacritier son repos à l’espérance incertaine d'étre utile; qu’il doit la vérité aux hommes, mais avec les ménagements nécessaires pour ne point avertir ceux qu’elle blesse de se soulever et deso réunircontre elle; que souvent, au lieu d’attaquer de front des préjugés dangereux, il vaut mieux élever à côté d’eux les vérités dont la fausseté de ces opinions est une conséquence facile à déduire; qu’au lieu de porter à l’erreur des coups directs, il suflit
d’accoutumer peu à peu les hommes à raisonner juste Il regardait
l’amour de l’occupation, le goût du repos, celui de la vie privée, comme les barrières les plus sûres qu’on pût opposer aux vices; il craignait que ceux qui aspirent à des vertus plus éclatantes ne se trompasssent eux-mêmes, ou ne cherchassent à tromper les autres, et que l’amour trop inquiet du bien public ne fût souvent une ambition déguisée. •
Ne pas porter à l'ennemi des coups directs, désapprouver ceux qui aspirent à des rertus plus éclatantes, voilà certainement la profession sincère d’un homme « qui habite les temples sereins de la philosophie, » comme le disait Lucrèce. Permis à lui de
D’ALEMBERT
ICS
proférer les douceurs de son repos olympien à tous les honneurs de la lutte et du martyre, et de tenir prudemment fermée devant le peuple une main toute pleine de vérités. Mais ce tempérament si peu héroïque, était-il bien ce qui convenait à la philosophie d'un siècle aussi troublé que celui où vivait d'Alembert, et qui fut, surtout dans sa dernière moitié, l’époque d’une rénovation radicale de toutes les idées philosophiques, politiques et sociales? Nous ne le croyons pas, et nous sommes presque sùr que d’Alembert ne le croyait pas toujours lui-même.
Quoiqu’il en soit, on va reconnaître qu’ici encore, toute sa conduite est parfaitement d’accord avec sa profession de foi. La polémique que lui suscita son article Genère, .avait été le premier, et fut le seul trouble qu’il eut à éprouver comme collaborateur de l 'Encyclopédie. Il ne voulut pas entrer plus avant dans l’action. Par une déférence craintive pour l'autorité qui avait suspendu cette publication, il abandonna les fonctions d’éditeur de l'Encyclopédie, qu’il avait jusque-là partagées avec Diderot, et laissa ce dernier achever son œuvre comme il pourrait. Il déclara vouloir se renfermer uniquement, à l’avenir, dans les mathématiques, et il tint parole, malgré tous les efforts de ses amis, et de Voltaire lui-même.
Ce qu’il y a d’étrange, c’est que d’Alembert était assurément l'esprit le plus hardi de tous les philosophes du xvm° siècle. Plus incrédule que Diderot, qui avait de temps en temps quelque accès de foi et des boutades de sentiments religieux, d’Alembert nous apparaît armé d'une conviction froide, réfléchie, raisonnée; seulement il ne laissa jamais transpirer ses opinions dans ses écrits. Il obéissait ainsi à la règle de conduite qu’il s’était tracée, et qui consistait à éviter le chemin qui mène à la prison de Viucennes. Mais ses opinions se révèlent en toute liberté, dans sa correspondance avec Voltaire, que l’on a publiée après la mort des deux philosophes. C’est dans ces lettres, si spirituelles, qu’il faut chercher le catéchisme de d’Alembert. C'est là que le fameux refrain Ecrasons l'infâme! revient avec une triste et monotone fréquence.
Mais même dans sa correspondance avec le grand homme de Ferney, d’Alembert ne dépouillait pas en entier son naturel. Il excitait constamment Voltaire à le dépasser en hardiesse; si bien que ce dernier s’en apercevant, l’appela Bertrand dans ses lettres, et signa, lui-même : Raton. C’était une allusion à leurs rôles res-
pectifs, car Voltaire et d'Alembert représentaient assez bien les deux animaux de la fable de La Fontaine.
Cependant la comparaison n’était pas juste sur un point. Sans doute d’Alembert évitait avec le plus grand soin de se brûler les doigts, mais il ne croquait aucun des marrons que son compère Voltaire tirait du feu.
En 1772, d’Alembert fut nommé secrétaire perpétuel de l’académie française. Il crut que ses fonctions lui faisaient un devoir de reprendre l'histoire de l’Académie française, qui avait été commencée par Pélisson, continuée par d’Olivet jusqu’en 1700, et abandonnée, depuis cette époque, par leurs successeurs.
Écrire la vie de tous les membres de la compagnie depuis le commencement du siècle, telle était la tâche que se donnait d’Alembert. Ce travail était pénible autant ingrat; car la plupart de ces hommes étaient fort obscurs. Ces immortels étaient bien morts, même ceux qui, de leur temps, avaient eu quelque vie littéraire. L'académie française, depuis sa fondation, s'est toujours laissée aller à admettre un certain nombre de personnages qui n’ont jamais rien écrit, et elle n’a garde de laisser tomber aujourd’hui cet usage en désuétude.
Les biographies des académiciens publiées par d’Alembert sous le titres d 'Éloges, forment deux gros volumes, et sont de toutes les œuvres littéraires de l’auteur celles qu'on lit le plus aujourd'hui, grâce aux faits nombreux et aux anecdotes qui les remplissent. On y trouve quelques portraits bien tracés, et les œuvres des écrivains appréciées avec une saine critique. Mais c'est là malheureusement l’exception, surtout dans les derniers volumes. Si l’on en excepte son immortel Discours préliminaire de l'Encyclopédie, d'Alembert n'est vraiment littérateur que dans ses livres de science. Là seulement, il trouve la langue qui convient aux matières qu’il traite. Ses Éléments de géométrie sont plus littéraires que l’Essai sur les gens de lettres.
Les lectures que d'Alembert donna de ses Éloges devant l’académie française, obtinrent, dans le commencement, un très-grand succès, parce que pour le public du jour, c’était une nouveauté. Mais il eut le grand tort de fatiguer la curiosité de son auditoire. « Dans l’espace de trois ans, dit Condorcet, près de soixante-dix éloges furent achevés. » C’était beaucoup trop, quand même tous