‹ Vies des savants illustres du XVIIIe siècleChapitre 6 sur 31 · U 'AL KM B EUT · texte numérisé non relu

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eussent été bons. Se croyant maître de son public, d’Alcmbcrt se gêna de moins en moins avec lui. Peu à peu les applaudissements diminuèrent; mais il ne comprit pas ce premier avertissement. Enfin le public, fatigué de se voir traité un peu trop sans façon, changea tout à coup la nature de ses manifestations, et \' Histoire de l'Académie française fut de nouveau interrompue.

«Ce mortifiant accueil, dit Laharpe, le décida, dans ses dernières années, à un silence forcé, qu’il eût été prudent de se prescrire plus tôt »

Les écrivains ne sauraient trop se redire, après cet exemple et tant d'autres, que la faiblesse de l'âge n’est pas un titre à l’indulgence du public. On l’accorde à la jeunesse, en faveur des espérances qu’elle fait naître ; mais rien ne plaide pour la vieillesse que la pitié. On croit faire assez pour elle en lui commandant le repos. C’est ce qui arriva à d’Alembert.

Notre philosophe devenu vieux chercha ses dernières consolations dans la société de ses amis et de ses amies. Nous avons dit que dès l'aurore de sa célébrité, il s’était vu ouvrir les salons fréquentés par la société la plus distinguée, et qu’il passa sa vie aux pieds de Mlto de Lespinasse.

Il l’aimait éperdument; il n'eut même jamais d’autre passion. Mais son ardente maîtresse ne l’imitait pas. Elle eut plusieurs attachements de cœur, et comme il arrive toujours, ce ne fut pas le plus vrai, le plus tendre qu’elle sut partager. D’Alembert sut tout, pardonna tout, et ne se rebuta jamais. Les Guibert eurent leur temps, et s’envolèrent ; les Morce eurent leur temps, et moururent. D’Alembert seul ne déserta point, et ne put mourir.

Cependant cette femme, ondoyante et diverse dans ses passions, et dont d’Alembert ne fut jamais peut-être que le platonique amant, se sentait dépérir. Elle s'affaiblissait chaque jour, elle était épuisée. Un matin, d’Alembert la trouva à demi expirante. Il connaissait toutes ses infidélités, mais elle voulut les avouer encore, comme pour mettre son indulgence et son amour à une dernière épreuve. Le philosophe pleura à ses pieds, pardonna, et elle mourut.

Le sensible d’Alembert ne se consola jamais de la perte de son amie. Comme il se plaignait à un interlocuteur de la solitude funeste à laquelle sa vie était désormais condamnée, et comme celui-ci, pour le consoler, croyait devoir lui rappeler toutes lesinfi-

SAVANTS Dü DIX-HUITIÈME SIÈCLE

délités de la défaute : « Oui, répondit-il, M11” de Lespinasse était changée, mais je ne l’étais pas; elle ne vivait plus pour moi, mais je vivais toujours pour elle. »

Pauvre humanité ! pauvre philosophie!

La santé de d’Alembert avait toujours été faible. Le chagrin, la vieillesse et les infirmités qui l'accompagnent, tout se réunissait pour rendre bien tristes ses derniers jours. Le régime sévère qu’il s’étaitimposé,l’al>stinence de toute liqueur fermentée, et l'habitude de ne manger jamais qu’un seul mets, simplement apprêté, toutes ces précautions n’avaient pu prévenir un dépérissement précoce. 11 ne survécut que six ans à celle qu’il ne cessa jamais de pleurer. Après de longues et cruelles souffrances, le 29 octobre 1783, âgé de soixante-six ans, il mourut de la pierre, sans avoir voulu se faire opérer.

D’Alembert mourait comme Fénelon, c’est-à-dire sans argent et sans dettes. Toutefois, ayant fait quelques dispositions à ses derniers moments, il nomma pour ses exécuteurs testamentaires, Condorcet et AVatelet, ses confrères de l’académie des sciences. Entre autres legs faits à divers amis, il laissait l’un des portraits que lui avait envoyés le roi de Prusse, à M”' Destouches, veuve de son père, dont elle était la seconde femme. C’était un souvenir des marques de considération et d’amitié que cette dame lui avait toujours données.

Quant à sa mère, Claudine de Tencin, elle était morte avant lui. Quand d’Alembert était devenu célèbre, elle avait offert de le reconnaître pour son fils; mais d’Alembert, lui, ne la reconnut jamais. Il ne voulut d’autre mère que la femme du vitrier Rousseau. 11 disait : « Je suis le fils d’une bonne femme qui ne m’a pas donné le jour, mais qui m'a donné le pain. »

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Dans le nombre si considérable des beaux génies qui ont agrandi et fécondé le champ de la science, au xvme siècle, deux noms, ceux de d'Alembert et d’Euler, brillent d’un éclat particulier, et dominent de très-haut tous les autres, par leurs découvertes, soit dans les mathématiques pures, soit dans les sciences physico-mathématiques .

D’Alembert et Euler sontdeux gloires, pour ainsi dire parallèles. Ils naissent presque eu môme temps, dans les premières années du xvui0 siècle, et après une longue et laborieuse carrière, remplie de travaux analogues et souvent identiques, ils meurent tous les deux dans la même année, à moins d’un mois d’intervalle.

Il faut ajouter tout de suite qu’à part ces ressemblances, tout diffère entre ces deux grands hommes, à commencer par les circonstances qui accompagnèrent leur naissance. Avec Euler, nous n’avons plus, comme avec d'Alembert, l’enfant d’origine inconnue, conçu dans le mystère, abandonné par la honte, et sauvé par le hasard ou par une providence qui tient à cacher sa main, aventures qui semblent une mise en scène calculée pour animer, d'une façon merveilleuse, l’avénemeut d’un homme de génie.

Léonard Euler naquit très-régulièrement, et de la manière la plus honnêtement bourgeoise, le 15 avril 1707, dans la ville de tîàle, en Suisse, chez ses parents, mariés en légitimes noces, Paul Euler

et Marguerite Brucker. L’année suivante sa famille se rendit, avec l’enfant, dans un village voisin de Bûle, à Riechen, dont son père venait d'être nommé pasteur. Ce fut là qu’il passa les premières années de son enfance.

Paul Euler avait étudié les mathématiques à B;Ue, sous Jacques Bernouilli, et il possédait des connaissances assez étendues dans oette science. Il lui fut donc facile d’en enseigner les éléments à son fils, ce que l’honnête pasteur ne manqua pas do faire, dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions.

Fils d’un père instruit, qui voulut être son premier maître, Léonard Euler avait aussi de qui tenir du côté maternel, s'il est vrai, comme le croit Nicolas Füss, son gendre et son biographe, que Marguerite Briicker appartint à la famille des savants distingués qui ont porté ce nom en Allemagne.

Le même auteur compte encore au nombre des circonstances les plus favorables à Euler, l’avantage d’avoir passé ses premières années au sein de sa famille, à Riechen.

« C’est à ce séjour champêtre, dit-il, dans un pays où les progrès de la corruption ont toujours été lents, joint à l'exemple de ses parents, qu’il a du probablement cette simplicité de caractère, et cette pureté de mœurs, digne du premier ùge, qui l’ont distingué toute sa vie, et qui ont sans doute contribué à le mettre en état de fournir la carrière longue et brillante qui a immortalisé son nom (1). »

On ne visait pas encore si haut dans la famille d’Euler. L’excellent pasteur ne songeait pas à faire de son fils un savant. Il ne rêvait point pour le jeune Léonard de plus hautes destinées que pour lui-même, et il le préparait pour l’état ecclésiastique. Seulement, comme il ne voulait pas qu’il fut un ignorant, il lui enseignait, avec beaucoup de zèle, tout ce qu’il avait appris luimême. Les mathématiques étant justement ce qu’il avait le plus approfondi, il mena si bien et si loin son jeune fils dans cette branche de nos connaissances, qu'il éveilla le génie de Léonard, et avec lo génie l’ambition de se soustraire au sort que la prévoyance paternelle avait voulu lui préparer.

Dès que Léonard sut à fond tout ce qu’il lui était possible d’ap-

(1) Nicolas Füss : Eloge de \f. Léonard Euler , avec une liste compléta S€x r)U tarages, in- i, Saint-Pétersbourg, 1783.

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prendre à Riechen.sa famille l'envoya à Bille, pour y faire sa philosophie.

Cette ville, de beaucoup la plus populeuse de toutes celles des cantons helvétiques, possédait depuis longtemps une Université célèbre, qui fut même la seule en Suisse jusqu’à la fondation de celle de Zurich, eu 1833. C'était, comme on dit aujourd’hui, un centre scientifique des plus importants. Le jeune Euler suivait assidûment la plupart des cours qu’on y professait, et grâce à la mémoire extraordinaire dont il était doué, il savait s'approprier si facilement et si rapidement toutes les leçons étrangères à la géométrie, qu’il pouvait consacrer presque tout son temps à l’étude de cette science. Aussi y fit-il des progrès si étonnants que le professeur le distingua bientôt de tous ses autres disciples.

Ce professeur était Jean Bernouilli, frère puîné et élève de Jacques Bernouilli, le même qui avait, comme nous venons de le dire, enseigné les mathématiques à Paul Euler.

Cette considération, jointe aux rares dispositions que montrait Léonard, dut sans doute militer en faveur de la demande que lui faisait son jeune auditeur, de lui donner des leçons particulières.

Leonard Euler fut donc admis à venir tous les samedis chez son professeur, pour entendre développer ce qu’il ne comprenait pas suffisamment dans les ouvrages qu’il lisait, ou dans les leçons des autres professeurs. Pareil secours avait manqué à d'Alembert, qui nous a raconté lui-même avec quelle peine il avait dû étudier seul dans les livres, cette science de l’analyse mathématique, où il devait se faire un nom immortel.

En 1723, Léonard Euler, alors âgé de seize ans, obtint le grade de maître ès arts, après avoir prononcé un discours latin, dont le sujet était la philosophie de Newton comparée à celle de Descartes.

Cependant le pasteur de Rieehen n'avait pas renoncé à faire de son fils un homme d’Eglise. Ce fut pour se conformer à ses volontés que Léonard se livra, pendant quelque temps, à l’étude de la théologie et des langues orientales. Mais il ne pouvait se détacher de la géométrie, et il finit par obtenir de son père la permission do s’y consacrer exclusivement.

On le voit dès lors s’appliquer aux mathématiques avec une ardeur nouvelle. Son professeur continue à lui venir en aide pour lever les difficultés qu'il rencontre.

Il faut reconnaître que la famille des Bernouilli mérita bien alors du jeune Euler, qui, à la vérité, ne l'oublia jamais. Nonseulement il trouva dans cette famille tous les secours scientifiques qui pouvaient aider son génie naissant, niais il y contracta des amitiés qui ne lui furent pas inutiles, à une époque où, bien moins encore qu’aujourd'hui, l’état de savant constituait une profession, et pouvait assurer l’existence.

Jean Bernouilli avait, au nombre de ses disciples, ses deux fils Nicolas et Daniel, plus âgés qu’Euler de quelques années. Celuici contracta avec eux une étroite amitié. C’étaient des savants, dignes de leur père et de leur oncle, Daniel surtout, le plus jeune des deux, dans lequel Euler trouva toute sa vie un rival de gloire, rival très-souvent victorieux, et jamais envié. Nicolas et Daniel se trouvaient donc mûrs pour les fonctions du professorat, lorsque leur jeune ami continuait encore à recevoir les leçons de leur père. Le nom de Bernouilli, répandu daus tout le monde savant, était, d'ailleurs, pour eux, une recommandation puissante.

L’impératrice de Russie, Catherine I™, réalisant un projet déjà formé par Pierre le Grand, son mari, venait de créer une académie des sciences à Saint-Pétersbourg. Les deux fils de Jean Bernouilli y furent appelés en 1725, l’année même de la mort du czar, à qui Catherine succédait.

Euler ne put voir partir sans regret ses deux amis. Il eût ardemment désiré les suivre, mais ils ne le quittèrent pas sans lui promettre d’employer tout le crédit dont ils pourraient disposer pour lui trouver en Russie une position digne de son mérite.

Dès l’année suivante, ils se trouvèrent en mesure de lui tenir parole. Ils lui annoncent, en efl’et, dans une lettre, qu’il n’a plus que peu de temps à attendre pour être appelé, comme eux, en Russie, et ils lui conseillent de s’occuper jusque-là de quelques études de médecine. Aussitôt Euler se fait inscrire sur la liste des étudiants en médecine de Bâle, et il suit avec ardeur les leçons des professeurs de l’Université de médecine.

Cette année 1727 dut être bien employée par Euler, car tout en se livrant à cette étude nouvelle, concurremment avec celle de ses mathématiques, il trouva le temps de composer une dissertation sur la nature et la propagation du son, ainsi qu’un mémoire que l'académie des sciences de Paris jugea digne de l’accessit, sur une question relalivo à la mâture des vaisseaux. Enfin sur une autre

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question, il soutint une thèse pour concourir à la chaire de physique vacante à l’universilé de Bêle.

Nicolas Fiiss, son biographe, nous donne à entendre que, d’après le résultat de ce concours, la chaire lui était due. « Heureusement pour notre académie, dit Fiiss, le sort qui décide à Bâle, des places, tant dans la magistrature que dans l’université, lui fut contraire. »

Peu de jours après ce contre-temps, Euler quitta sa patrie, pour se rendre à Saint-Pétersbourg. L’année 1727 n’était pas écoulée qu’il arrivait dans cette capitale, pour y prendre possession d’une chaire de professeur-adjoint de mathématiques.

Voilà donc notre savant entré dans sa véritable voie, et l’on peut dire dès à présent que chacun de ses pas, dans la carrière des sciences, sera pour lui un succès et souvent un triomphe.

Il eut toutefois le chagrin de ne plus trouver à Saint-Pétersbourg qu’un seul des deux amis qui l’y avaient précédé. Nicolas Bernouilli avait déjà été victime de la rigueur du climat.

Bientôt un autre événement vint lui inspirer des craintes pour la position nouvelle qu’il était allé chercher si loin. L’impératrice Catherine lr", veuve de Pierre leGrand, mourut le jour où il mettait le pied sur les terres de l'empire de Russie. Qu’allait devenir l’académie que cette princesse avait à peine fondée; et quel serait le sort des savants étrangers, au milieu d’une cour encore peu civilisée, et dans un pays sans cesse troublé par des révolutions, qui, pour n’étre quodes révolutions de palais, n’en étaient pas moins tumultueuses et souvent sanglantes? C’est que, malgré la nature despotique du gouvernement de la Russie, la loi qui doit régler la succession à l’empire, ou n’existait pas alors, ou n'existait que pour donner aux partis l’audace de la violer.

Euler vit alors sa position tellement menacée qu’il songea un moment à prendre du service dans la marine russe. En effet, il fallait vivre, et le savant n'avait apporté que sa science en ce lointain pays. Un amiral lui avait déjà assuré la place d’ollicier de vaisseau. Fort heureusement les craintes qu’avaient eues les savants se dissipèrent. Pendant la courte vie du prince enfant, qui avait succédé à Catherine lr0, l’académie de Saint-Pétersbourg vécut, d’une manière précaire, à la vérité, mais enfin elle vécut.

Quelques années plus tard, elle s’affermit tout à fait sous le

ili SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

règne de la czarine Anna J. Wanowna et le gouvernement tyrannique de Biren, duc de Courlando, son mloutable favori.

La terreur que le farouche Biren répandait autour de lui, pesait également sur les membres de l'académie de Saint-Pétersbourg. Leurs talents suffisaient à les rendre suspects. Pour les tenir sous sou autorité , Biren les faisait présider par un personnage de son choix, qui n’étant nullement un savant, était plus apte encore à les discipliner. C’était le cas pour eux de se réfugier dans la science, et de s’en envelopper comme d’un favorable brouillard, qui devait rendre leurs pensées invisibles à leur soupçonneux président. Us n’v manquèrent pas, surtout Euler, qui, par la nature de son esprit, trouvait peut-être un attrait plutôt qu’un sacrifice, dans cette nécessité de paraître ignorer commeut la Russie était gouvernée par son terrible Richelieu.

Ce régime despotique avait laissé dans l’esprit de notre savant une très-forte empreinte ; car se trouvant, plus tard, à la cour du roi de Prusse, Frédéric II, comme il ne répondait que par monosyllabes à la reine-mère, qui l’interrogeait, la princesse s’en plaignit à lui :

« Pourquoi donc ne voulez-vous pas me parler? lui demandat-elle.

— Madame, répondit Euler, parce que je viens d’un pays où, quand ou parle, on est pendu. »

Grèce à sou silence prudent, Euler put donc planer dans une atniosphère sereine, au-dessus des tourmentes de la politique russe. Dès l’année 1733, la troisième du règne d’Anna, il fut nommé président en titre, à la place de son ami Daniel Bernouilli, qui se retirait dans son pays, où ses talents et la savante famille dont il portait le nom, ne pouvaient le laisser tomber dans l'obscurité : un théâtre, tel que celui do Saint-Pétersbourg, n'était nécessaire ni à son existence ni à sa gloire.

Cette même année 1733 est la date d’un autre changement dans la position d’Euler. Il se maria. La femme qu'il épousa était une demoiselle Gsell, sa compatriote, fille d’un peintre que le czar, Pierre Ier, avait attiré eu Russie.

Notre savant venait de se condamner à la stabilité, car l’homme marié doit rester là où il espère faire vivre sa famille. Celle d’Euler devint bientôt nombreuse. C’est, en effet, un trait caractéristique de ce grand homme, d'avoir été aussi fécond à procréer

EU I.ICIl

des enfants qu’à produire des mémoires pour toutes les sociétés savantes do l'Europe.

Nous ne pouvons avoir la prétention de suivre, dans une Notice biographique, nécessairement limitée, le détail des immenses travaux d'Euler. Leur simple énumération serait déjà une tâche impossible, de sorte qu’il faut se borner à eu indiquer 1 nombre. Ses mémoires dépassent le chitfre de sept cents. Il faut joindre à cette effrayante production, plus de trente ouvrages particuliers, dont quelques-uns sont très-volumineux, et qui tous portent sur les plus importantes matières scientifiques.

Ce labeur intellectuel de tous les instants, commencé dès sou arrivée à Saint-Pétersbourg, parut encore prendre un redoublement d'activité après le départ do Daniel Bernouilli, et on a pu dire, sans rien exagérer, que pour les mathématiques, Euler remplit dès lors à lui seul la tâche' d'une académie entière. C’est qu'en réalité on ne voit personne, parmi ses collègues, qui soit capable, nous 11e disons pas de rivaliser avec lui, mais peut-ctro même de bien le comprendre dans ses travaux sur l’analyse mathématique. 11 n’y eut dans le xvm' siècle d'autres grands géomètres, à l’académie de Russie, que ceux qu’il y laissa, après les avoir formés. Tel est l'aveu de Füss, son biographe, qui fut lui-même un de ses collègues les plus distingués, qui, après avoir été un de ses meilleurs élèves, devint plus tard son gendre.

Euler 11e ressemblait donc pas à ces savants jaloux, qui, satisfaits d’éblouir le public par de beaux résultats, cachent avec soin les méthodes qui les y ont conduits.

t Lorsqu’il publiait un mémoire sur un objet nouveau, dit Condorcet, il exposait avec simplicité la roule qu'il avait parcourue, il en faisait observer les difficultés ou les détours; et, après avoir fait suivre scrupuleusement à ses lecteurs la marche de son esprit dans ses premiers o.sais, il leur montrait ensuite comment il était parvenu à trouver une route plus simple : on voit qu'il préférait l’instruction de ses disciples à la satisfaction do les étonner, et qu’il croyait n’en pas faire assez pour la science, s'il n’ajoutait aux vérités nouvelles dont il l’enrichissait, l’exposition naïve des idées qui l'y avaient conduit (1). >

Euler embrassa les sciences mathématiques dans leur uuiver-

(1) É loge (TBu/er.

lie

salité, ce que personne n’avait encore fait avant lui, et ce qu’on fait bien moins encore de nos jours, à cause du développement extraordinaire qu’ont reçu les dilférenles branches de ces sciences. I,a maxime «qui trop embrasse mal étreint» n'était pas faite pour le génie d'Euler, et il l’a parfaitement prouvé, puisque les juges les plus compétents reconnaissent qu’il a successivement perfectionné tontes les parties qu’il a touchées, et en même temps produit une heureuse révolution dans la manière de les traiter.

L’algèbre avait é:é pendant bien longtemps une science trèslimitée. Newton, à qui l’on accorde la gloire d'avoir trouvé le premier le calcul intégral, n’avait pas laissé de successeurs capables d’étendre et de féconder son invention sublime. Dans les rares occasions où on l’appliquait on avait toujours plus ou moins recours à des procédés géométriques, Euler écarta ces moyens auxiliaires, étendit et simplifia toutes les méthodes employées avant lui, et n’employa pour ses solutions, que la science du calcul perfectionné.

€ Le premier, (lit Lacroix, il offrit l’exemple de ces longues déductions, où les conditions du problème, étant d’abord exprimées à l’aide des symboles algébriques, c’est le calcul seul qui développe et surmonte toute la difficulté ; mais, pour en tirer ce parti, il faut le manier avec adresse, il faut en bien connaître les formes, en remarquer et en retenir toutes les circonstances, afin d’en pressentir tous les résultats. Euler a fait preuve, à cet égard, d'une éminente sagacité et d'un génie aussi profond qu’inventif. S il était permis de mettre en parallèle deux hommes qui se sont illustrés dans des genres différents, on dirait avec ruiso-ti que, par son étonnante fécondité et sa facilité pour le travail, Euler doit occuper dans les mathématiques la place que Voltaire tient dans les belles-lettres (1). »

Rien n’est plus propre que ce rapprochement à caractériser la nature du génie d’Euler, et à en donner une idée juste aux personnes qui, faute d’études spéciales dans les sciences abstraites de l’analyse mathématique, seraient incapables de l'apprécier par elles-mêmes. Simple, clair, facile, comine le dit Lacroix, voilà bien les qualités d’Euler auxquelles on ajouterait volontiers élégant si l’on voulait rendre la comparaison plus complète.

Du reste, Montucla risque le mot, précisément en parlautdes

(1) Biographie île Michaud, article Euler, pages 182 IS3.

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usages si varies annuels Euler sut appliquer ie calcul difféftnliel et intégral sans se servir d'aucun moyen subsidiaire emprunté à quelque autre branche des mathématiques.

« Ajoutons, dit Montacla, que ce travail est remarquable en ce que son auteur n'y emploie aucune considération qui ne soit tirée de la pure analyse, ce qui est ua genre remarquable d'élégance ; car il y a uue élégance particulière à n’employer aucune considération étrangère à la nature propre de son sujet (1). >

Ce3 remarques de Lacroix et de Montucla expliquent pourquoi le public a tiré plus de parti des travaux d'Euler que de ceux de d'Alemberl. Il y a longtemps qu'on ne lit plus les mémoires mathématiquesded'Aleinbert, tandis que ceux d’Euler sont encore lus, et même que l’un des ouvrages d'Euler est resté populaire. Il n’en faudrait pas conclure de là qu’Euler l’emporte par le génie, sur d’Alemberl, sou rival de gloire. Les juges les plus compétents avouent eux-mêmes qu'il y aurait une grande témérité à essayer d’assigner un rang entre de pareils hommes.

Toits deux, par exemple, ont recherché et trouvé les équations qui expriment très-rigoureusement les conditions 'du mouvement des fluides.

Après avoir fait connaître la part qui revient à chacun des deux illustres savants dans les recherches sur cette dernière question, Lacroix ajoute : « Les formes qu’Euler leur a données ont passé dans renseignement. » Ce succès posthume a manqué à d'Alembert. Et chose bizarre, contradictoire en apparence, Euler était purement mathématicien, tandis que d’Alembert était en même temps un philosophe et un littérateur fort distingué.

Ces dernières différences dans les qualités accessoires de nos deux savants, contribuèrent sans doute à les séparer plus qu’il n'aurait fallu. Nous venons de dire qu’Euler n’était pas philosophe; mais cela doit s’entendre simplement dans ce sens qu’il n’aimait pas la philosophie du xvm8 siècle, surtout celle des Encyclopédistes, et qu’il affectait même d’en ignorer l'existence.

A lire ses écrits, on serait tenté de croire qu’il vivait dans une tout autre époque que la sienne, et dans un milieu à part, sauf pour ce qui concernait les sciences physiques et mathématiques.

(1) Ilidoire des mathématiques, 1. III.

Il était sincèrement religieux, et d'après l’éducation qu’il avai( reçue dans sa famille, il pratiquait la foi d’un calviniste rigide. Tous les soirs, dans sa maison, la prière se faisait en commun. A cette prière assistaient, non-seulement ses enfants et ses domestiques, mais ceux de ses élèves qui logeaient chez lui. C’était lui-même qui leur lisait un chapitre de la Bible, auquel il joignait quelquefois une exhortation. Dans de telles dispositions morales, on juge aisément que la philosophie de Diderot et de d’Alembert, ne devait pas lui convenir. La sienne, car il se mêla d’en faire de temps à autre, consistait en des tentatives pour démontrer l 'immortalité de Pâme , ou pour défendre la révélation contre les esprits forts.

Une entreprise qui lui réussit mieux, fut la guerre qu'il déclara aux monades et à l’harmonie préétablie de Leibniz, systèmes qui étaient déjà tombés d'eux-mêraes, au milieu de l'indifférence publique, mais auxquels il est juste de reconnaître qu’Euler porta de très-rudes coups.

Euler n’aimait pas plus la littérature de son siècle que sa philosophie. Ce n’était pas qu’il eût oublié ses études classiques, car on dit qu’il savait par cœur toute l'Enéide. Seulement ii parait avoir été, en littérature, du nombre de ces obstinés, qui s’étant forgé une esthétique d'après un ou deux chefs-d'œuvre qui les ont charmés, prétendent s’en tenir là, et ne veulent rien connaître de ce qui pourrait troubler leur idéal littéraire. Ils recherchent bien encore ce qui peut les faire rire, mais ils évitent systématiquement toutce qu’ils seraient forcés d'admirer. Samuel Formev, qui composa, au xviii* siècle, les Eloges des Académiciens de Berlin, et qui avait beaucoup connu Euler dans cette capitale, le dépeint très- exactement dans les lignes suivantes :

«11 étaitplein de vivacité, il avait des saillies perpétuelles et aimait la plaisanterie ; mais je ne sache pas qu’il ait jamais fait eus d'aucun ouvrago d’esprit et de goût, ni qu'il se soit plu à la représentation d'aucun spectacle, excepté celui des marionnettes les plus absurdes, auquel il courait avec empressement, et qui tixait sou attention des heures entières à le faire pâmer du rire. •

Ce rire de plusieurs heures devant les farces de Polichinelle, est la juste expiation imposée aux esprits qui, de parti pris, se sont condamnés à no pas admirer les belles productions litté-

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rai res de leur temps. Il y avait évidemment du parti pris eliez Euler, et par conséquent, de la prévention contre des contemporains dont il dédaignait la littérature et la philosophie.

La plupartdes biographes veulent expliquer, par cette fâcheuse disposition d’esprit, le peu de sympathie qu’Euler parait avoir eue pour d’Alembert, même comme savant. Cependant on ne peut lui reprocher aucun tort réel envers notre illustre compatriote; ce qui doit étonner, d'ailleurs, quand on considère combien de chocs pouvaient se produire entre ces deux hommes, dans une longue carrière scientifique où ils eurent souvent à traiter les mêmes questions. Il est heureux, dans tous les cas, que ni l'un ni l’autre n’aient pu être atteints du moindre soupçon de jalousie.

En ce qui concerne Euler, voici un trait qui parle assez en faveur de son désintéressement scientifique. On croyait qu’il avait dit le dernier mot sur la question des isopérimclres (i), dont Jacques Bernouilli, premier du nom, s’était déjà occupé, et non sans succès, avant tout autre mathématicien, car il avait traité ce problème à fond. Son ouvrage sur cette matière, publié depuis quinze ans, passait encore pour un chef-d’œuvre aux yeux do l’Europe savante, quand un jeune homme à peine connu jusqu'alors, Joseph-Louis Lagrange, reprit à son tour ce difficile problème, et en donna la solution par une méthode purement analytique. Le nouveau calcul était simple, uniforme. Euler, qui en fut frappé, s'empressa d’en chercher les principes, et d’en donner le développement, avec cette parfaite clarté qu’il savait mettre dans tous ses ouvrages :

« Jamais, dit Condorcet, le génie ne reçut et ne rendit un plus bel hommage, et jamais il ne se montra plus supérieur à ces petites passions que le partage d'un peu de gloire rend si actives et si violentes dans les hommes ordinaires. »

Ce trait suffît pour mettre le caractère de notre savant au-dessus de toute imputation de jalousie. Quant à d’Alembert, les griefs qu’il pouvait avoir contre Euler ne servirent qu’à faire éclater sa grandeur d’dme. Ce fut d’Alembert, en effet, qui fit valoir tout lo mérite d'Euler aux yeux de Frédéric II, plus fait pour apprécier les philosophes et les littérateurs que les mathématiciens ; car ce

(I) Lignes courbes géométriques égales en longueur.

prince, étranger à l’étude des sciences exactes, ne se serait pas avisé de lui-uiéme qu’un homme tel qu’Euler pouvait être une précieuse acquisition pour son académie.

Nous avons laissé Euler à Saint-Pétersbourg. Il semble que tout devait l’y retenir : les habitudes prises, l’aisance, la considération acquise et le bonheur domestique. Cependant, en dépit de sa constitution vigoureuse, il avait déjà payé son tribut au climat de la Russie. Dès 1735, une maladie, due sans doute, en partie, à l’excès de ses travaux, lui avait coûté la perte d’un œil. C'était un avertissement de s’éloigner d'un pays où l'un de ses amis était presque mort en y arrivant, et d’où l'autre avait dû repartir très- vite. Toutefois, on doit croire que dans la position d’Euler et avec les charges qu’il s’était créées en se mariant, il eût fallu d'autres raisons pour le déterminer à quitter un établissement tout fait. Ce fut eu 17 il, à la veille de l'avénement d’un nouveau règne et d’une nouvelle révolution en Russie, que le roi de Prusse lui fit faire des propositions par le comte de Mardefeld, son ministre h Saint-Pétersbourg.

t L’ancienne Société royale, fondée par Leibniz, paraissait reprendre de nouvelles forces, par les soins que Frédéric II lui donna dés son avènement au trône. Il avait déjà conçu le projet, digne de lui, d’ériger une académie des sciences, en refondant l’ancien étublisemont; et c'est pour cette raison qu’il appela M. Euler à son service. L'état chancelant de notre académie sous la régence (1), rendait encore plus acceptables des propositions très - avantageuses en ellesmêmes (2). >

Euler quitta donc l’académie de Saint-Pétersbourg. Il ne cessa pourtant pas de lui envoyer souvent des mémoires, mais les Commentaires de cette académie, comme on appelait le recueil de ses actes, marquèrent bien visiblement l'époque pendant laquelle elle eut à regretter l’absence de celui qui avait été l’àme de ses travaux.

(1) La régence de Biren, duc de Courlande, entre la mort d'Anna et l’arénemrnt d'Eli8altelli.

(2) Eiiss. Èl'jye (T Euler.

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Le voilà, âgé maintenant de trente-quatre ans, s'acheminant vers la Prusse, accompagné de sa famille, qui devait être déjà bien nombreuse, car il eut de sa femme qu’il avait épousée en 1733, et qui ne fut que la première, treize enfants, nés pour la plupart avant cette transmigration, et dont cinq survécurent. Celait là, en vérité, un bien lourd bagage pour un savant sans fortune.

Toute celte nichée trouva hou accueil à Berlin. Euler n’y put être reçu par Frédéric lui-même, car ce roi conquérant était alors occupé à prendre la Silésie à l’Autriche. Mais dès qu’il eut appris son arrivée, il lui écrivit, de son camp de Reichenbach, une lettre très-gracieuse. Dès son retour à Berlin le roi voulut recevoir son hôte illustre avec tous les honneurs qu’il méritait. La reinemère l’entoura de prévenances, et s'efforça de le mettre à son aise dans le monde de la cour, et la princesse Anhalt-Dessau. nièce du roi, voulut recevoir de lui des leçons de physique.

Euler donna avec assiduité des leçons de physique et de mathématiques à la princesse Anhalt-Dessau. Pour les mieux faire comprendre à sa noble élève, il rédigeait, après chaque leçon, la substance de ses démonstrations.

Ce sont ces leçons qui furent publiées plus tard, sous le titre de Lettres à une princesse d’Al'emngne sur quelques points de physique et de philosophie. Dans cet ouvrage, qui fut traduit presque aussitôt dans toutes les langues de l’Europe, la physique est présentée avec une simplicité qui la fait comprendre des personnes les plus étrangères aux sciences. Les Lettres à une princesse d'Allemagne contribuèrent plus que les grandes découvertes et les calculs transcendants d’Euler, à rendre son nom populaire en Europe.

C’est sans doute parce que ce livre est encore aujourd'hui dans beaucoup de mains, que nos savants de profession paraissent en faire peu de cas. Dans le monde des savants purs, c'est-à-dire des professeurs, des académiciens, ou de ceux qui aspirent à l’être, on n’aime guère la science vulgarisée, en d’autres termes, ramenée à une expression qui la mette à la portée de tous les lecteurs. Celui qui s'est donné la tâche de dépouiller la science de son aridité, de traduire en langue ordinaire, selon les formes littéraires les plus simples, des principes scientifiques que l’on n’a coutume de voir représenter que par des termes abrégés et des symboles convenus, celui-là peut prétendre à la reconnaissance du public,

jamais à celle des savants. Les écrits de Fontanelle, d’Euler, de Bufl'on , d’Arago, de Flourens, ont pourtant prouvé que l’on peut inclinerla science vers le vulgaire sans l’abaisser. Mais les savants de profession ne se rendent pas à cette considération. Laissons-le sdire, et continuons notre œuvre.

Euler nous paraît mériter la palme dans ce petit groupe d’hommes courageux qui ont voulu et su écrire en style vulgaire, sur les sciences exactes, pour intéresser le gros du public aux vérités de la science, dont il n'aurait sans cela aucune idée. Dans ses Lettres à une princesse d' Allemagne, Euler a véritablement fait, comme on dirait aujourd'hui, de la science pour les gens du monde. Bien plus, il a posé les règles à suivre pour réussir en ce genre. En cela il ne faisait que continuer, avec autant de clarté et encore plus de simplicité de forme qu’à son ordinaire, la méthode qu’il avait toujours suivie en traitant les questions les plus difficiles des mathématiques ou do la physique. Il était de ceux qui prétendent qu’il n’est pas de science obscure par elle-même, et qu’elle ne le devient que par la maladresse ou le charlatanisme de ceux qui l’exposent.

■ Lorsqu'il publiait un mémoire sur un sujet nouveau, nous dit Condorcet, il exposait avec simplicité la roule qu'il avait parcourue, il en faisait observer les diflicullés ou les détours; et, après avoir fait suivre scrupuleusement à scs lecteurs la marche de son esprit dans ses premiers essais, il leur montrait ensuite comment il était parvenu à trouver une route plus simple; on voit qu'il préférait l’instruction de scs disciples à la petite satisfaction do les étonner, et qu'il croyait n’en pas faire assez pour la science, s’il n’ajoutait aux vérités nouvelles, dont il l'enrichis9ait , l’exposition naïve des idées qui l'y avaient conduit (1). >

On a dit que la physique exposée dans les Lettres à une princesse d' Allemagne est surannée. La physique du temps d'Euler n'est plus assurément la nôtre, cette science ayant changé de face dans l’intervalle, mais du temps de l'auteur elle était très-avancée.

Le plus grand mérite de cet ouvrage, celui que rien 11e peut lui enlever, c’est l’art de manier le syllogisme, et de conduire la déduction mathématique à un résultat évident, soit qu’il s'agisse de dégager de quelque principe les vérités qu'il contient, ou de rendre sensible, et pour ainsi dire palpable, le point défectueux

(1) Étoffe d'Euler.

EULER

d’un système. Ajoutons que les Lettres à une princesse <l' Allemagne sont un des très-rares ouvrages qu'Euler ait écrits en français, et que son style, à quelques incorrections près, est correct, précis, élégant même dans sa simplicité, et toujours lumineux comme l’esprit de l’auteur.

En arrivant à Berlin, Euler s’aperçut qu’il venait de quitter une académie chancelante pour une académie qui n’existait encore que dans la pensée du roi de Prusse. L’ancienne société, organisée par Leibniz, était presque expirante.

« La guerre, dit F (iss, toujours funeste aux sciences, avait retardé les intentions gracieuses du roi. Cependant, il s’était formé une nouvelle société composée en partie des membres do la Société Royale, et en partie d’autres hommes de lettres. M. Euler en fut et décora le dernier volume des Mélanges de Berlin de cinq Mémoires, qui sont peut-être ce qu’il y a de mieux dans cette collection. 11 leur lit succéder, avec une rapidité étonnante, ce grand nombre de recherches ép irsus dans les mémoires dont l’académie, des son établissement en 1<01, a eu soin de publier régulièrement un volume par au. >

Ainsi ce futseulement trois ans après l’arrivée d’Eulerà Berlin, que la nouvelle académie fut vérilablemct établie. Euler y exerça les fonctions de directeur de la classe de mathématiques; mais la présidence fut réservée à un autre savant, à Maupertuis, membre de l’académie des sciences de Paris et de l’académie française, que Frédéric appela en Prusse l’année suivante.

Frédéric utilisa beaucoup Euler, et il n’y avait pas, à vrai dire, dans toute son académie, un autre savant qui, par sa fécondité et sa puissance de travail, pût lui profiter autant. C’était là une grande recommandation aux yeux d’un prince qui se piquait de littérature et même de philosophie, mais qui, en fait de science, était avant tout utilitaire. Il employa donc le génie d’Euler à des calculs sur les monnaies, à la conduite des eaux de Saus-Souci, à l’examen des projets de plusieurs canaux do navigation, enfin à une multitude d’autres travaux que nous sommes obligé d’omettre ici, sans pouvoir toutefois passer sous silence le plus important de tous.

En 1744, le roi de Prusse avait demandé à Euler son avis sur le meilleurTraité d’artillerie. Il avait paru en Angleterre, un ouvrage sur cette matière, dont l’auteur était Robins, physicien français,

résiliant en Angleterre, et i|iii avait publié une critique assez malveillante de la Mécanique d'Euler. Toutefois, son livre sur les Principes de l'artillerie renfermant d'excellentes parties, Euler en parla avec avantagea Frédéric II, s’olTrant à le lui traduire, en l'éclaircissant par des notes et eu lecomplétant par des additions nécessaires. Il se livra, en effet, à ce travail, et le livre de Robins sortit de ses mains perfectionné et enrichi d'une théorie complète du mouvement des projectiles, sujet alors tout nouveau, et que Robins avait abordé le premier.

Les commentaires dont Euler accompagna le Traité d'artillerie de Robins, eurent pour résultat de doter la science d'un excellent ouvrage sur l’art de l’artillerie. C'est ce que l'on reconnut dans tous les pays, car il fut traduit en plusieurs langues et même en anglais, ce qui lit que le livre revint corrigé et modifié dans le pays même d'oà il était sorti.

Cependant, tout en rectifiant surquclques points utiles les idées de Robins, Euler rendit un très-mauvais service à l’artillerie, en attaquant, mal à propos et sans fondement, le système des canons rayés, que Robins, dès cette époque, proposait catégoriquement. Ou peut reprocher à Euler d'avoir empêché l'introduction des armes rayées dans les armées européennes, par la critique malencontreuse qu'il fit des travaux de Robins sur cette question.

Les premiers capons rayés ont apparu au xvii* siècle. 11 existe au Muséed’artilleriede Berlin, une pièce en fer, datautde 1661, dont l'Ame est creusée de treize rayures. Nuremberg possède un canon en fer forgé, portant huit raies, et dont l'origine peut être fixée à 169i. Ces exemples suffisent pour établir l'ancienneté du canon rayé; il ne serait pas difficile d’en citer beaucoup d'autres.

Les rayures pratiquées dans les armes portatives les plus anciennes, c’est-à-dire dans les carabines, n’étaient pas tournées en spirale ; elles allaient en droite ligne, d’une extrémité de l’àme à l'autre. Les armuriers n’avaient eu sans doute d'autre but que de diminuer l’effet de l'encrassement, en donnant place aux produits solides de la combustion de la poudre dans les raies, pendant que le projectile était guidé par le contact des saillies du métal. Ce môme artifice permettait de diminuer l’espace laissé au rent dans les armes ordinaires, et par conséquent il donnait au tir une plus grande portée et plus de précision.

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