LUI. EU
Plus tard, peut-être simplement par bizarrerie, peut-être aussi par l’idée que le projectile en tournant sur lui-même, entrerait mieux dans la plaie, par comparaison avec l’action d’une vrille, ou s’avisa de donner aux raies une certaine inclinaison, de telle sorte qu’elles décrivissent un tour entier de spire en un espace plus ou moins long, (les raies avaient déjà pour ell'ct de communiquer au projectile le mouvement de rotation suivant l’axe voulu.
Les résultats obtenus furent très-différents, parce que les armuriers employaient tour à tour les dispositions les plus diverses. Quelquefois les raies do la carabine ne faisaient pas même un quart de tour dans l’àme, mais parfois elles faisaient plus de trois tours. Il y avait des carabines creusées de deux, de trois rayures ; sur d’autres, on en comptait plus de cent. Dans ce dernier cas, les rayures étaient si fines qu'on les nommait merveilleuses, ou à checeux. La même diversité dut s'observer dans le diamètre des balles ; tantôt la balle, trop petite, devait se comporter comme dans les canons à âme lisse, tantôt l’inclinaison des rayures pouvait lui communi juer le mouvement rotatoire. Il dut arriver enfin que les raies trop inclinées ne pouvaient plus retenir la balle dans leur si lion, et que celle-ci, sous l'impulsion de la poudre, franchissait les arêtes en droite ligne.
Dans ce dernier cas, la rayure était nuisible, dans le premier cas elle était inutile. Mais toutes les fois que le projectile tournait suivant la spire, on observait un recul de l’arme beaucoup plus fort qu’avec le canon lisse; ce qui est naturel, car le recul se compose de la résistance qu'offre le projectile à se déplacer, et ici il y a un surcroît de résistance causé par la pénétration des arêtes dans la balle, et le glissement oblique de celle-ci. On conçoit également que le recul est d’autant plus fort que le forcement de la balle est plus grand et que les raies sont plus inclinées.
On fut conduit à diminuer la charge de poudre, et d'autre part à augmenter l’épaisseur du métal de l’arme, autant pour parer au danger de rupture, devenu plus à craindre, que pour éviter le recul. Les premières carabines rayées en spirale sont toutes trèsépaisses et très-lourdes, relativement au calibre.
Par des tâtonnements successifs, les arquebusiers du xvui' siècle arrivèrent à construire à peu près régulièrement des carabines rayées, qui étaient plus ellicaces dans leur tir que les armes por-
la»
SAVANTS DU DIX-UUITI1ÏME SIÈCLE
tatives à âme lisse. Cependant do nos jours encore on n’est pas d’accord sur le nombre, ni sur la forme et l'inclinaison des raies à donnera une arme déterminée. Un a tour à tour essayé, abandonné et repris les rayures plus inclinées au tonnerre qu’il la volée, ou inversement, et les raies croissant ou décroissant en profondeur et en largeur, suivant le chemin du projectile.
Au temps de Rohins, pour obliger le projectile à suivre les rainures des carabines, on faisait usage du système dit à balle forcée. On aplatissait la balle par-dessus la charge de poudre, eu la frappant avec un maillet et une baguette de fer. On en faisait autant pour les canons, en employant un boulet de plomb. Mais ce système avait un inconvénient : le projectile était déformé par l'action du maillet, et il éprouvait une plus grande résistance de la part de l’air. En outre, frappant le but avec une surface plate, il le pénétrait moins profondément.
A l’époque où Robins écrivait son Traité (l'artillerie, il n’y avait pas encore eu d’expériences de tir bien laites, et l’on ne connaissait pas les portées extrêmes des armes à l'eu. Ou savait seulement à quelle distance il était possible d’atteindre la cible. Or, Robins avait remarqué que c’était surtout dans la seconde moitié de la portée totale, que le projectile déviait du plan de tir. Retarder ces déviations ou les empêcher, équivalait à augmenter la portée utile. Aussi les hommes de guerre de ce temps pensaient-ils que les armes rayées n’étaient supérieures aux armes lisses que parce qu’elles avaient plus de portée totale.
Robins s’attacha à réfuter celte erreur. Il montra même, par ses expériences avec le pendule balistique, dont on lui doit l’invention, que la balle sortie d’une arme rayée, à égalité de calibre et de charge, a moins de vitesse initiale que la balle partie d'une arme lisse. R fallait nécessairement conclure de là que les balles forcées ont moins do portée et moins de force de percusion que les balles lancées sans aucun artifice.
De nos jours, les armes rayées portent plus loin que les autres, d'abord, parce que la balle n’étant plus forcée parle choc d'un maillet, à la manière ancienne, sa face antérieure, sur laquelle la résistance de l'air s’exerce, n’est pas aplatie, mais reste conique; ensuite, parce que la forme cvlindro-conique des projectiles permet de leur donner plus de masse que la forme sphérique, et par conséquent plus de loroe vive, à éguii:é de surface antérieure.
EULER
Robins était loin sans doute de prévoir toute la révolution que les armes rayées devaient accomplir un jour dans l’artillerie. Cependant le passage suivant, de son Traité de mathématiques, contenant les nouveaux principes de l’artillerie (1), renferme une prédiction vraiment extraordinaire.
«•Il est évident par la nature de ces canons, dit l’auteur, qu’on ne peut s'en servir qu'avec des balles de plomb, et que, par conséquent, on ne peut les employer à lancer des bombes et des boulets; néanmoins, eu partant du principe qui leur donne tant d’avantages sur les autres, on pourrait trouver quelque méthode applicable à dit projectiles plus pesants.
» ... Lanation chez qui l’on parviendra à bien comprendre la nature et l'avantage des canons rayés, où l’on aura la facilité de les construire, où les armées en feront usage et sauront les manier avec habileté, celte nation, dis-je, acquerra sur let autres une supériorité, quant à r artillerie, égale à celle que pourraient lui donner tonies les inventions qu'on a faites jusqu'à présent pour perfectionner les ormes quelconques. J'oso même dire que ses troupes auront par là autant d’avantages sur les autres, qu'en avaient de leur temps les premiers inventeurs des armes à feu, suivant ce que nous rapporte l'histoire. • e
Cette prédiction de Robins notre siècle l’a vue s’accomplir de tous points.
Dans les commentaires qu’il publia pour accompagner la traduction du Traité de mathématiques et d'artillerie do Robins, Euler battit en brèche la théorie de ce physicien sur l’augmentation de portée des bouches à feu par la rayure de la pièce. Cette critique, bien (pie reposant sur une foule de calculs et de considérations mathématiques, manquait d’exactitude ; le temps et l’expérience l’ont sullisamment prouvé. Mais l’autorité d’Euler était si grande en Europe, que son opinion prévalut unanimement. On accepta, les yeux fermés, la condamnation des canons rayés qu’Euler avait prononcée au nom des règles du calcul. Cette invention, qui aurait changé la face de l’art de la guerre et les conditions des armées européennes au xviu* siècle, fut ainsi repoussée. Ce t
n’est que dans notre siècle que l’on devait reconnaître, par le double contrôle de l’expérience et du calcul , l'erreur d'Euler , et la vérité de la prédiction extraordinaire de Robins, rapportée plus haut.
Nous avons dit que les Nouveaux principes de mathématiques et
(1) Traduit de l'anglais par Dupai*, Grenoble, 1771.
d'artillerie de Robins , avec les commentaires d'Euler, avaient été traduits dans une foule de langues européennes. La traduction française de cet ouvrage se lit par les ordres de Turgot.
Pendant son court passage au ministère de la marine, dans les premiers mois du règne de Louis XVI, Turgot s’était empressé de faire traduire en français les Noureaux principes de mathématiques et d'artillerie de Robins, commentés par Euler, eu même temps qu’il ordonnait l’impression d'un autre ouvrage d’Euler, son Traite de la construction et de la manœuvre des ruisseaux, qui avait paru plusieurs années après. Turgot voulut que toutes les écoles françaises d'artillerie et de marine fussent pourvues de ces excellents ouvrages. Voici la lettre que le ministre de la marine de Louis XVI écrivit, à cette occasion, à Euler, en lui notifiant les ordres du roi.
« Pendant le temps, Monsieur, que j'ai été chargé du département de la marine, j'ai pensé que je ne pouvais rien faire de mieux pour l'instruction des jeunes gens élevés dans les écoles de la marine et de l’artillerie, que de les mettre il portée d'étudier les ouvrages que vous avez donnés sur ces deux parties des mathématiques : j'ai, en conséquence, proposé au roi, de faire imprimer par ses ordres votre traité de la construction et de la manœuvre «les vaisseaux, et une traduction française de votre commentaire sur les principes d'artillerie de Robins.
* Si j'avais été à portée de vous, j'aurais demandé votre consentement, avant de disposer d’ouvrages qui vous appartiennent; mais j’ai cru que vous seriez bien dédommagé do cette espèce de propriété par une marque de bienveillance du roi Sa Majesté m'a autorisé à vous faire toucher une gralilication de mille roubles (près de 5,000 livres), qu’elle vous prie de recevoir comme un témoignage de l'estime qu'elle fait de vos travaux et que vous méritez à tant de titres.
• Je m’applaudis, Monsieur, deu être, en ce moment l’interprète, et je saisis avec un véritable plaisir celte occasion de vous exprimer ce que je pense depuis longtemps pour un grand homme, qui honore l’humanité par son génie et les sciences par ses mœurs. •
Turgot.
Cette lettre porte bien le cachet de Turgot et nous révèle l’esprit de justice que l’on commençait à ressentir, à cette époque, en France, en faveur des écrivians. Quoique la propriété littéraire, fort restreinte alors, n’existât qu’en vertu d’un privilège temporaire, que le souverain pouvait accorder ou refuser, et que le pillage réciproque des œuvres littéraires s'exerçât de nation à nation, par une sorte de droit commun, nous voyons ici qu’un ministre de
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Louis XVI ne se croit pas autorisé à dépouiller un auteur étranger, môme pour cause d’utilité publique, sans lui accorder une consciencieuse indemnité.
Peu de temps après, Euler composait un autre grand ouvrage, dans lequel il faisait de l’art de la navigation une science complète. Ou y trouvait d’abord, exposés dans un ordre systématique et résolus de la manière la plus complète, tous les problèmes, si difficiles, que présentent la théorie déséquilibré et du mouvement des corps flottants, et celle de la résistance des fluides. Mais, comme dans la navigation ou a affaire il des corps flottants d’une figure déterminée, et qui ont à remplir une destination spéciale, des principes généraux ne suffisaient pas ici. Aussi Euler n’avait-il pas seulement calculé la résistance et les forces; il avait enseigné comment on peut diminuer l’une et augmenter les autres. Outre ce qu’il avait déjà établi ailleurs, et ce qu’on pouvait savoir par la pratique, sur la construction des vaisseaux, et sur leur manœuvre eu général, il fallait une théorie qui donnât encore les moyens do concilier entre elles les différentes propriétés qu’un navire bien construit doit réunir.
« 11 y a, dit avec raison Montucla, dans son Histoire des mathématiques, des qualités qu’on n'obtient que par des sacrifices : la plus grande stabilité, par exemple, et la course la plus rapide ne sauraient se trouver ensemble. It est donc de la dernière importance de savoir combien il faut sacrifier d'un avantage pour obtenir tous les autres, autant que la destination différente des vaisseaux l’exige. C’est ce qu’enseigne la seconde partiede l’ouvrage d'Euler, où il a rassemblé tout ce que l’art du pilote et du constructeur pouvait espérer du perfectionnement de la théorie. •
Ce savant et utile ouvrage, imprimé en 1749, aux frais de l’académie de Saint-Pétersbourg, fut bientôt traduit dans plusieurs langues, et valut à Euler un présent de 2,000 roubles de la part du gouvernement russe.
Nous ne savons pas si Euler était grandement rétribué, tant de la place qu’il occupait à Berlin, que des nombreux travaux dont le chargeait le roi de Prusse. Diverses circonstances nous font penser qu’on lui donnait peu d’argent. La Prusse, alors presque continuellement en guerre, n’était pas riche , et l'on voit dans plusieurs lettres de Frédéric, que les moyens manquaient souvent au roi pour se montrer aussi généreux qu'il aurait voulu t. v. 9
l’être envers les savants de son académie. Il est donc permis de croire qu’une aubaine telle que cette gratification de la Russie, arriva fort à propos dans le ménage d’Euler.
En effet, ses charges allaient toujours en croissant. Nous avons déjà parlé de la fécondité prodigieuse de !a femme qu il avait épousée. Ayantperdu son père dans l’année 1750. il ne voulut pas laisser sa mère seule; il alla au devant d’elle jusqu’à Francfort, la ramena à Berlin, et elle demeura près de lui jusqu’à sa mort, arrivée en 1761.
« Pendant onze ans, dit Condorcet, elle jouit de la gloire de son üls, comme le cœur d'une mère sait en jouir, et fut plus heureuse encore peut-être par ses soins tendres et assidus, dont cette gloire augmentait le prix. »
Euler suffisait à toutes ces charges. Du reste, le hasard vint à lui procurer une aubaine imprévue. Il est assez curieux que ce savant, qui s’était arrangé pour être à l’abri de tous les événements publics, et pour ne connaître que les émotions de la vie domestique, lesquelles, à la vérité, ne lui manquèrent pas, ait ressenti, d’une manière heureuse pour lui, le contre-coup delà guerre de Sept ans, et qu’il ait profité, à Berlin, d’une défaite du roi de Prusse! Expliquons-nous.
Dans le cours de cette guerre qui devait se terminer avec tant de gloire et d’avantages pour lui, Frédéric II n’avait pas été heureux sur tous les champs de bataille. En 1700, une victoire de l’armée russe avait ouvert à ses ennemis la Marche du Brandebourg. Dans cette invasion , les Russes pillèrent une métairie qu 'Euler possédait dans ce pays.
« Mais, dit Condorcet, le générnl Tottleben n'était pas venu faire la guerre aux sciences; instruit do la perto qu'Euler avait essuyée, il s’empressa de la réparer, en faisant payer le dommage à un prix fort au-dessus do la valeur réelle; et il rendit compte do ce manque d’égard involontaire à l'impératrice Élisabeth, qui ajouta un don de quatre mille florins (environ 0,000 livros) à une indemnité déjà beaucoup plus que sullisanle. »
Pendant son séjour à Berlin, Euler se trouva en contact avec Voltaire, le mathématicien Ivœnig et plusieurs autres savants et gens de lettres dont Frédéric II s’était composé à cette époque une petite cour. Mais il n’eut d'ami intime que Maupcrtuis, à qui d’ailleurs il se sentait lié par la reconnaissance. 11 est pourtant
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fort douteux qu’ou doive attribuer à ce sentiment seul le parti qu'il prit de défendre un principe, plus métaphysique à la vérité que scientifique, formulé, sinon découvert par Maupcrtuis. Il s'agit du principe do la moindre action.
Le principe de la moindre action peut se définir en ces quelques mots, empruntés à Euler lui-même : « Dans tous les changements qui arrivent dans la nature, l’action qui les opère est toujours la plus petite qui soit possible. » Le même principe, — e t c'était peut-être là son véritable tort aux yeux des philosophes du xvme siècle, — pouvait aussi revêtir un caractère théologique, si on le traduisait do cette manière : « Il n'est pas digne de la toutepuissance et de la suprême intelligence de l'auteur de la nature, d’employer des moyens inutiles. » Cela n’est pas loin des causes finales, non-seulement rejetées, mais ignominieusement bafouéos par toute la confrérie encyclopédiste.
Quoi qu’il en soit, Euler embrassa chaudement le parti de Maupertuis, et ce qui nous empêche de croire que c’était uniquement pour lui faire plaisir, c’est que dans ses Lettres à une princesse d’ Allemagne, il rattache le principe de la moindre action à un système qui lui est tout personnel, et qui consiste à fonder l'origine des forces sur l’impénétrabilité des corps.
c Puisque l’impénétrablité, dit-il, renferme une impossibilité que les corps se pénètrent mutuellement, chaque corps s’oppose à toute pénétration, quand mémo elle ne serait que dans les moindres parties; or, s’opposer à la pénétration n’est autre que déployer les forces nécessaires pour prévenir la pénétration; donc toutes les fois que deux ou plusieurs corps ne sauraient se conserver dans leur état.sans se pénétrer mutuellement, alors leur impénétrabilité déploie toujours les forces nécessaires pour changer leur état, autant qu'il le faut pour qu'il n arrive aucune pénétration. C’est donc l’impénétrabilité des corps, qui renferme la véritable origino des forces qui changent continuellement l’état dos corps en ce monde; et c’est le vrai dénouement du grand mystère qui a tant tourmenté les philosophes. >
Euler a grand soin de poser en principe qu’il y a dans la nature, tout juste l'emploi de la quantité de forces nécessaires pour empêcher la pénétration ; et c’est bien là la moindre action de Maupcrtuis.
• 11 est bien vrai, dit-il un peu plus loin, qu’une plus grande force empêcherait aussi la pénétration; mais dès qu’il n’y n plus de danger
que les corps se pénètrent, leur impénétrabilité cesse d’agir : d’où l’on voit qu'il n'en résulte que la plus petite force qui soit encore capable de prévenir la pénétration (l). »
Kœnig commença l’attaque contre le système de la moindre action. Euler le défendit avec beaucoup d’ardeur. Voltaire, qui avait connu Kœnig pendant sa longue résidence au château de Cirey, chez la marquise du Châtelet, et qui, d’un autre côté, n’aimait pas Maupertuis, se jeta dans la mêlée, pour envenimer une controverse qui n’était déjà que trop aigre entre les premières parties. Il cribla desarcasmes et de mauvaises plaisanteries, que depuis il a lui-même condamnés à un juste oubli, notre savant paisible, dont le calme n’en fut d'ailleurs aucunement altéré. Euler ne voulait répondre qu’à des raisons, etc’est pourquoi il dédaigna Voltaire et se jeta sur Kœnig. On trouva même qu’il l’avait un peu trop maltraité dans cette dispute. C’est que le mathématicien Kœnig, malgré sa vie aventureuse et même passablement vagabonde, était un savant auquel on s’intéressait d'autant plus qu’il était pauvre, malheureux et persécuté.
D'Alembert, qui s'est aussi occupé du principe de la moindre action, a cru trouver plusieurs cas où ce principe serait en défaut. Condorcet se borne à dire qu’il semblait fait pour Euler seul, mathématicien assez habile pour l’appliquer à la solution de quelques-uns des problèmes les plus difficiles de la mécanique. Lacroix juge plus favorablement de ce principe, o qui n’est au fond, dit-il, qu’une conséquence nécessaire des lois générales du mouvement (2). »
Puisque le nom de Maupertuis s’est rencontré sous notre plume, à propos du principe de la moindre action, et que nous l’avons déjà cité plus d’une fois dans le cours de ce volume, nous nous arrêteronsici un instant, pourdonner une idée de la personne de ce savant, aujourd’hui trop oublié.
Maupertuis fut, en effet, un savant de premier ordre dans ce xvm° siècle, qui en a vu se produire un si grand nombre. Il fut même académicien, ou, pour mieux dire, ce fut un échappé de l’académie des sciences de Paris, qu’il abandonna pour aller en pré-
(1) Lettres IX et X, 2* partie.
(i) biographie universelle de Michaud, article Euler #
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sider une autre à Berlin. C'est là le plus grand tort de Maupertuis devant la postérité de ce côté-ci du Rhin. Sa défection de l'académie des sciences de Paris fut une excuse pour cette dernière, de l’oublier, ou de le négliger. Le savant qui aura quelque souci de sa gloire future, saura, par cet exemple, tout ce que l’on perd à aller travailler pour le roi de Prusse.
Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, né d’une ancienne et noble famille de Saint-Malo, avait, comme Descartes, essayé dans sa jeunesse du métier des armes , et comme Descartes , il fut enlevé à cette carrière par sa passion pour les études mathématiques^). Maislàiinit la ressemblance entre les deux philosophes, qui n’ont plus que des rapports d’antipathie. Maupertuis fut un anti-cartésien si ardent que, pendant le peu de temps qu’il siégea à l’académie des sciences de Paris, il contribua, plus que personne, à la convertir au système de Newton, système qui, créé depuis un demi-siècle, était encore à peine répandu hors de l’Angleterre, et presque inconnu en France, où ou l'appelait un monstre métaphysique.
Cotte conversion ne put s’opérer sans difficulté, car les anciens, Fontenelle en tête, tenaient bon pour leurs chers tourbillons. Voici, selou son biographe, La Beaumelle, un des moyens que Maupertuis, à bout de raisons et d'arguments, employa pour achever de vaincre cette résistance obstinée :
« Les jours d’assemblée de l’académie, Maupertuis donnait à dîner à quelques jeunes Newtoniens, qu'il menait au Louvre, pleins de gaieté, de présomption et de bons arguments. Il les lâchait contre la vieille académie, qui, désormais, ne pouvait ouvrir la bouche sans être assaillie par ces enfants perdus, ardents, défenseurs de l'attraction. L’un accablait d'épigrammes les cartésiens, l’autre de démonstrations. Celui-ci, prompt à saisir les ridicules, copiant d’après nature les gestes, les mines, les tons, répondait aux raisonnements des adversaires en les répétant; celui-là n’opposait qu’un rire moqueur aux changements qu’on faisait au système ancien, soutenait que le fond du système était atteint et convaincu d'être vicieux. Cette petite troupe était animée de l'enjouement, quelquefois caustique, de son chef. C’est ainsi qu’en se jouant, M. de Maupertuis établit le newtoniauisme dans l'académie. Quelques-uns adorèrent encore Descartes
(t). La biographie <lo Maupertuis, écrite par La Rcaumclle, au siècle dernier, a été impiiméé de nos jours seulement, par les soins de M. Maurice Angliviel, bibliothécaire du ilep.it de la marine. Elle a ponr titre : Vie de Maupertuis par Angtiviet de La Beaume/te , ouvrage posthume , iu-li. Paris IS56.
on secret; mois la plupart île ses disciples commencèrent à croire sa doctrine déraisonnable dès qu’ils la virent ridicule. »
Nous livrons la recette à qui voudra l’employer comme moyen de propagande scientifique.
Hâtons-nous de dire que Maupertuis rendit à la physique nouvelle un service plus sérieux, par son beau Mémoire sur les lois de l'attraction newtonienne, qu’il présenta à l’académie en 1732, et dans lequel il démontrait tous les avantages et toute la grandeur du système imaginé par le génie de Newton, et sa supériorité sur des systèmes en apparence plus simples.
Ce fut encore pendant qu’il faisait partie do l’académie. des sciences de Paris, que Maupertuis rendit aussi un autre service, uon pas seulement à Newton, mais au monde entier, en tixan la figure exacte de la terre.
Newton, sans sortir de son cabinet, avait conclu de ses calculs que le globe terrestre devait être aplati aux pôles. Maupertuis appuyait cetté opinion, qui trouvait pourtant des contradicteurs opiniâtres. Il fallait vider cette controverse. En 1736, par l’ordre du gouvernement français , deux commissions académiques allèrent, l’une mesurer un degré du méridien vers l'équateur, l’autre exécuter la même opération vers les latitudes polaires. Maupertuis était le chef du dernier groupe.
Voltaire célébra ainsi cette expédition scientifique :
Revoie, Maupertuis, de cos déserts glacés Où les rayons du jour sont six mois éclipsés.
Apôtre de Newton, digne appui d’un tel maître,
Né pour la vérité, viens la faire counaltro.
Héros de la physique, Argonautes nouveaux.
Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux,
Mont le travail immense et l’exacte mesure Do la torre étonnée ont fixé la figure...., etc.
Il est vrai que le même Voltaire, impatient peut-être, comme bien d’autres, de toute espèce de bruit qui ne se faisait pas pour lui-même, se ravisa après le succès de nos Argouautes, et se joignant à leurs détracteurs, chanta cette palinodie :
Vous avez confirmé dans des lieux pleins d’ennui,
Ce que Newton connut, sans sortir de chez lui;
Vous avez arpenté quelque faible partie Des flancs, toujours glacés, do la terre aplatie.
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Ici Voltaire était injuste envers nos académiciens. Nonseulement Maupertuis, par ses mesures au cercle polaire , et La Condamine, à l’équateur, avaient confirmé les calculs de Newton, ce qui était déjà bien quelque chose; mais ils avaient fourni les moyens de le rectifier, et il résulta do leurs travaux comparés, que la terre est notablement plus aplatie aux pôles que le philosophe anglais no l'avait estimé.
La gloire que Maupertuis retira de cette belle expédition, accomplie au milieu de beaucoup de fatigues et de dangers, lui suscita des jalousies et des haines qui le jetèrent entre les bras de Frédéric II, prince aussi ardent à racoler des savants, pour son académie de Berlin, que le feu roi, son père, l’avait été à faire enlever,en toutpays, leshommesde six pieds pour recruter son armée.
Maupertuis, richement doté et honorablement marié par Frédéric II, reçut de lui la mission de reconstituer l’académie des sciences de Berlin, qui, depuis la mort de Leibniz, son fondateur, était en plein désarroi. Notre compatriote s’acquitta de cette tâche avec un zèle qui fut très-utile à cette compagnie, mais qui ne fut pas agréable à tout le monde. De vives agitations intestines, des disputes sans cesse renaissantes, et quo le caractère irritable de Maupertuis n’était pas propre à prévenir, altérèrent peu à peu sa santé, et l’obligèrent à rentrer en France. Après quelques mois de séjour à Saint-Malo, son pays natal, il erra dans plusieurs villes, et alla mourir à Bâle, chez les Bernouilli, famille de géomètres illustres, avec lesquels il était lié depuis longtemps d’une amitié fraternelle.
« Je voudrais savoir, écrivait Voltaire en recevant cette nouvelle, si Maupertuis est mort en philosophe ou en poule mouillée.» Cette question, la forme à part, avait son importance. Maupertuis, en sa qualité de savant, avait été mis au nombre des incrédules, suivant le préjugé de l’époque. Mais on voit par sa correspondance avec Frédéric II que c’était à tort. La foi le gênait peu, sans doute, mais il en avait. A telles enseignes que Frédéric s’était vu obligé de faire venir à Berlin le physicien La Mettrie, pour étayer la philosophio chancelante du président de son académie. Voltaire, si curieux sur ce point, ne dut pas tarder à apprendre de la bouchedecedernier.queMaupertuisétait mort assisté dedeux capucins, que les Bernouilli, quoique protestants, lui avaient obligeamment fournis à sa dernière heure.
Après cette digression sur l’ancieu président de l’académie des sciences de Berlin, nous revenons à Euler, pour le suivre sur un théâtre nouveau, ou plutôt sur le premier théâtre de sa célébrité.
On a vu que le gouvernement de la Russie n’avait jamais traité Euler comme un étranger. Outre la gratification et la large indemnité dont nous avons parlé, on n’avait pas cessé de lui payer une partie do son traitement d'académicien depuis son départ de Saint-Pétersbourg. Mais une nouvelle révolution s’était faite en Russie; l’impératrice régnante était maintenant la célèbre Catherine II. Cette princesse était tout aussi désireuse que le roi de Prusse, Frédéric, d’attirer près d’elle les hommes illustres qui pouvaient laisser tomber sur son nom un rayon de leurgloire. En 1766, elle appela Euler à Saint-Pétersbourg. Le célèbre physicien , fatigué peut-être des disputes qui avaient troublé son repos, à Berlin, consentit facilement à retourner en Russie.
L'impératrice avait chargé son ministre à Berlin, le prince Dolgorouski, d’accorder à Euler toutes les conditions qu'il ferait lui-même, soit pour lui, soit pour sa famille, à laquelle il assurait, par son retour, une position avantageuse.
Ce ne fut pas sans peine qu’Euler obtint congé de Frédéric pour lui et ses deux fils aînés. Quant au cadet, qui était engagé au service de l’armée prussienne, le roi refusa tout net de le laisser partir. Ce ne fut que plus tard, par l'intercession de Catherine, qu’il lui permit enfin d'aller rejoindre sa famille.
L’impératrice fit présent à Euler d’une somme de huit mille roubles, destinés à l’achat d’une maison îi Saint-Pétersbourg. Mais à peine s’y fut-il établi, qu’il perditl’œil unique qui lui restât. C’était un très-grand malheur, mais il était bien moindre pour Euler que pour tout autre. Sa mémoire prodigieuse et son étonnante imagination lui permettaient de faire de tête les opérations les plus difficiles. Ses fils et ses élèves écrivaient ses calculs sous sa dictée. Un garçon tailleur, qu’il avait amené de Berlin, comme domestique, fut l’écrivain auquel il dicta ses Éléments d'algèbre,