EULER AVEUGLE ET MALADE EST SAUVÉ D’ON INCENDIE
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qui ne furent pas seulement admirés pour les circonstances dans lesquelles ils furent composés, mais pour la parfaite clarté et la méthode qui y régnaient.
■ Si l'on en juge par le nombre et par le mérite dos travaux qui remplirent la dernière partie de sa vie, on pourrait croiro, dit Condorcet, que l’absenco encore plus absolue de toute distraction et la nouvelle énergie que ce recueillement forcé donnait à toutes ses facultés, lui ont fait plus gagner que l’affaiblissement de sa vue n’a pu lui faire perdre do facilité et de moyens pour le travail. »
En 1771, Euler fut éprouvé par une catastrophe des plus désastreuses. Un incendie terrible vint à éclater à Saint-Pétersbourg, dans la rue qu’il habitait, et les flammes’gagnèrent bientôt sa maison. A cette nouvelle, un de ses compatriotes, un Balois, nommé Pierre Grimon, ému du danger qui menaçait Euler, aveugle et souffrant, accourt à toute vitesse, se précipite au milieu des flammes, pénètre jusqu’à lui, le charge sur ses épaules et le sauve au péril de sa vie. Les meubles, la bibliothèque d’Euler furent consumés. Fort heureusement, le prince Orloff arriva assez vite pour sauver ses manuscrits.
Nous avons dit que la maison d’Euler était un des bienfaits de l’impératrice. Un nouveau présent de six mille roubles vint réparer en partie cette perte ; mais elle restait encore assez grande pour lui et pour sa famille. Cependant, ce qui parut l’aflliger le plus, fut la nécessité de quitter une maison ruinée, dont tous les altres et tous les recoins lui étaient connus, et dans laquelle l’habitude, suppléant pour lui à la vue, lui permettait de mettre la main immédiatement sur ce qu’il désirait.
Vers ce môme temps, Euler eut une déception qui dut encore ajouter beaucoup à tant de peines. La perte de son dernier œil avait été causée par une cataracte. Un célèbre oculiste ayant proposé de l’opérer, il y consentit, et recouvra la vue. Hélas! ce fut pour lui et sa famille, une joie de courte durée, car au bout de quelques jours, il perdit cet œil une seconde fois, au milieu des plus cruelles souffrances.
Sa femme mourut en 1776, après quarante-trois ans de mariage. Des treize enfants qu’elle lui avait donnés, huit étaient morts en bas âge. Trois fils et deux filles qui vécurent et qui étaient déjà nés lorsqu’il partit pour Berlin, se marièrent et enri-
cbirent Ja famille do trente-huit petits enfants, dont vingt-six lui survécurent.
Les embarras de son ménage et les s»ins qu’exigeait ce petit peuple, qui vivait presque tout entier autour de lui, l’obligèrent à se remarier. En 1776, notre savant, toujours aveugle, épousa Mlle Salomé Abigail Grcll, sœur consanguine de sa première femme.
• Je ne connais pas, (lit Füss, de spoctacle plus attendrissant que celui dont j’ai joui tant do fois avec délices : celui de voir ce vieillard . vénérable, entouré, comme un patriarche, de sa nombreuse famille, empressée à lui roridre sa vieillesse agréable, et à adoucir ses derniers jours par toutes sortes de soins et d’attentions. »
Les dernières années de la vie d'Euler furent donc troublées par des crises pénibles; cependant le savant restait inébranlable, et poursuivait imperturbablement ses calculs.
Précisément dans ces tristes jours où l’incendie dévora sa maison, il s’occupait de rechercher, à l’aide d'une nouvelle méthode, le moyen de rendre compte de plusieurs inégalités du mouvement de la lune, qu’il n’avait pu parvenir à déterminer dans sa première théorie, à cause de la complication des procédés de calcul qu’il employait alors. Ce travail prodigieux, qui réussit au delà de toute attente, aurait suffi pour immortaliser un analyste qui l’aurait exécuté dans la situation la plus heureuse et la plus tranquille.
Malgré les découvertes dont sont remplis ses innombrables mémoires, Euler n'a pu sans doute éclipser la gloire de Newton, de Leibniz, ni de d'Alembert, dans l'analyse mathématique, ni celle de Bernouilli dans la physique mathématique; mais ce qui le distingue éminemment, ce qui lui donne uu caractère particulier parmi ces hommes illustres, c’est d’avoir compris les sciences mathématiques dans leur ensemble, et en même temps d’avoir perfectionné séparément chacune de celles auxquelles il s’ est appliqué. Cependant son véritable titre aux yeux de la postérité, réside dans la manière philosophique dont il concevait les sciences et en faisait apercevoir les liens réciproques.
< Les communications qu’il n ouvertes entre toutes les parties d’une science si vaste, dit Condorcet; ces vues générales, que souvent mémo il n'indique pas, mais qui n'échappent point à un esprit ntten-
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lif; ces routes, dont il s’est contenté d’ouvrir l'entréo et d’aplanir les premiers obstacles, sont encore autant de bienfaits dont les sciences s'enrichiront, et dont la postérité jouira, en oubliant peutêtre la main dont elle les aura reçus (1). »
Euler était connu de la plupart des princes du Nord. Il en est peu qui liaient tenu à honneur de correspondre avec lui, ou de lui donner quelques marques do leur estime, quand il ne leur était pas donné d’aller le visiter, et de vénérer dans sa personne un génie si vaste et si élevé, uni à des vertus et à des mœurs si simples. Le prince royal de Prusse voulut se procurer cette satisfaction, pendant le voyage qu’il lit à Saint-Pétersbourg. Sans vouloir attendre la visite de l’illustre vieillard, il alla lui-même passer quelques heures à côté de son lit. 11 prit ses mains dans les siennes « eu tenant sur ses genoux, dit Füss, un petit-fils d’Euler » que ses dispositions précoces pour la géométrie avaient rendu » l’objet particulier de sa tendresse paternelle. » 11 était bien naturel qu’ayant (ait tant d’élèves dans l’académie de Saint- Pétersbourg et ailleurs, Euler en fit quelques-uns aussi dans sa famille.
Il n’avait eu garde de négliger ses deux fils, dont l’atné, poursuivant la même carrière scientifique, était déjà célèbre, tant par ses propres ouvrages, que par la grande part qu’il avait eue aux derniers travaux de son père. Ce fils aîné, Jean-Albert Euler, avait dil à sou mérite précoce de pouvoir être employé, dès l'âge de quinze ans, aux travaux entrepris pour le nivellement du canal de Finlande. A vingt ans, il était nommé membre de l’académie de Berlin, qui lui confia la direction de son observatoire. En 1761, il partageait avec Bossut le prix proposé par l’académie des sciences de Paris, sur cette question : déterminer la charge que peut porter un navire. Jean- Albert remporta encore beaucoup d'autres prix dans les académies de Saint-Pétersbourg, de Munich et de Gœttingue.
Le second fils d’Euler étudia la médecine, et s’v distingua assez pour être nommé médecin de la cour de Russie et conseiller du collège.
Quant au cadet, celui que le roi de Prusse avait voulu retenir, parce qu’il servait dans ses armées, il continua sa carrière mili-
(1) Éloge d'Euler.
taire en Prusse, et y fît même un assez beau chemin. Il obtint le grade de lieutenant-colonel d’artillerie et la place de directeur de la manufacture d’armes établie à Sisterbek.
Euler, qui avait trouvé i marier honorablement ses deux filles, eut la douleur de les perdre. Ce fut encore pour lui une grande affliction ; mais du moins, il pouvait se consoler en voyant que les enfants qui restaient étaient heureusement pourvus et déjà en possession d’une nombreuse progéniture.
Dans les premiers jours de septembre 1783, Euler eut quelques vertiges. Il ne crut pas pour cela devoir quitter le travail dont il était occupé, et qui consistait à calculer les mouvements des aérostats, dont l'invention, alors récente, occupait toutes les têtes. D'après le peu de données que les journaux lui avaient fournies, il vint à bout de déterminer la courbe de ce mouvement par une intégration difficile, que ce calcul nécessitait.
Le 7 septembre 1783, il se mit à table avec sa famille. Il avait ce jour-là pour convive M. Lexell, savant qui lui prêtait le secours de ses yeux pour ses travaux, depuis qu’il avait perdu la vue. Ils s’occupaient ensemble de la planète d’Herschell et des calculs qu'il faudrait faire pour déterminer son orbite. Après le repas, le vieillard se fit amener son petit-fils, et se mit à jouer avec lui, en prenant une tasse de thé. Tout à coup, la pipe qu’il tenait, tomba de sa main : « Je meurs! » s’écria-t-il. C’était une attaque d’apoplexie foudroyante.
Et pour emprunter à Condorcet deux mots qui résument tout : « Euler cessa de calculer et de vivre. »
LES TROIS BERNOUILLI
S’il est vrai, comme le dit Bossuet, que Dieu, dans ses conseils, avait, dès le jour où il créa le monde, prédestiné certains États à devenir de grands empires, et certaines familles à exercer héréditairement en son nom et sous sa main, l’autorité souveraine, il semblerait presque aussi naturel de croire que, dans ses vues providentielles pour le progrès des sociétés humaines, Dieu concentre parfois le goût et le génie des sciences dans quelques maisons privilégiées, qu’il charge particulièrement de les cultiver, de les enrichir et de les perfectionner par une suite non interrompue de travaux et de découvertes.
Cette idée emprunterait une certaine vraisemblance à des faits qui se sont passés plusieurs fois dans le monde savant. Quelle heureuse succession de grands esprits dans cette famille desCassini, qui, cédée par l’Italie à la France, fonda, en quelque sorte, l’astronomie pratique, et fitfaire tant de progrès à la géographie I Une autre dynastie de savants, très-longue par le temps où elle vécut et par le nombre des membres qui s’illustrèrent dans une môme science, est celle des Jussieu, qui ne régna pas seulement avec gloire sur la botanique, pendant près de deux siècles, mais qui eut encore le mérite d’introduire dans le royaume des plantes une réforme qui était toute une révolution.En parlant de l'admirable livre que Laurent deJussieu publia en 1789 — date bien remarquable — sous le titre de
Généra plantarum secundum ordinesnaturalesdhposita, Cuxicrn’hésite pas à dire que cet ouvrage « a fait dans les sciences d’observation une époque peut-être aussi importante que la chimie de Lavoisier dans les sciences d’expérience. » D’autres familles encore, toutefois avec une succession moins longue de noms célèbres : en Hollande les Iluygens, en Italie les Riccati, en Allemagne les Euler, en France les Saint-Hilaire et les Brongniart, viendraient confirmercelte observation, que l’hérédité des aptitudes scientifiques n’est pas à beaucoup près aussi rare que celle des facultés poétiques et littéraires.
Les Bernouilli, dont nous avons à esquisser la vio, méritent d’être rangés de plain-picd à côté des Cassini et des Jussieu, qu’ils surpassent même par le nombre de leurs membres, et qu’ils égalent par la multiplicité et l'importance de leurs œuvres. C’est une véritable tribu de géomètres etd’analystes de premier ordre. Plusieurs d’entre eux ont encore fait d’heureuses excursions dans la physique mathématique, et y ont réalisé un grand nombre de découvertes utiles. Si ou laisse de côté Euler, on trouvera qu’un seul des Bernouilli, Jean, a peut-être posé et résolu plus de problèmes à lui seul que tous le3 autres savants ses contemporains pris ensemble.
Pour répondre au titre de cette notice collective, Les trois Bernouilli, nous avons à tracer successivement les biographies de Jacques Bernouilli, de son frère Jean et celle do Daniel Bernouilli, fils du précédent.