‹ Vieux habits, vieux galonsChapitre 6 sur 9 · GALONS · texte numérisé non relu

GALONS

— Par les femmes, non! par une femme. I est vrai qu'elle n'a pas fait exprès, ni moi non plus.

— Ne fais pas le modeste, interrompit Lutotte, son camarade d'atelier chez David. A vingt ans, quand il entra au service, pris par le sort, c'était un Apollon, avec l'intelligence en plus... Et il a posé l'ensemble dans plus d'une académie. Vas-y de ton aventure... elle doit être un peu raide.

— Elle l'est passablement », dit Touronde.

« Un matin nous étions de garde aux Tuileries. Je prenais l'air, en bonnet de police, sur un banc de bois, devant le pavillon de Flore, quand je vis un carrosse s'arrêter devant la porte du petit escalier; un monsieur en descendit, en habit brodé, un portefeuille rouge, chiffre doré, sous le bras. Au lieu d'entrer au château, il se dirigea vers la porte, y jeta un coup d'œil de maître, nous inspectant de la tête aux pieds; il fit appeler l'officier de service, ils échangèrent quelques mots, puis il s'éloigna à petits pas.

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L'officier me fit signe d'approcher, et, de façon à ne pas être entendu de mes camarades :

« — Touronde,, me dit- il, vous voyez ce monsieur-là, suivez-le et faites ce qu'il vous dira. »

« Il ajouta tout bas :

« — Le général Savary, duc de Rovigo, ministre de la police.

« Bigre! me dis-je. Quel méfait aurais-je bien commis? »

« Mais ma conscience était bien nette, et, d'ailleurs, je n'avais qu'à obéir. En quelques enjambées, j'eus rejoint Savary. Je francliis la porte, je montai le degré à sa suite, nous enfilâmes un corridor très noir, puis un autre degré si sombre qu'il y fallait des lumières en plein jour, et, de passage en passage — du diable, si j'aurais pu m'y reconnaître — je me trouvai dans un petit vestibule très bas, très obscur, en présence du fameux policier, l'homme de confiance de l'Empereur. Je me mis en position. Il me toisa.

« — Votre nom ?

« — Touronde, Eugène-Hector.

« — Votre profession?

« — Sergent.

« — Je sais, mais avant de servir?

« — Artiste peintre, monseigneur, élève a l'atelier du baron David

« — Alors vous voua y connaisse/ « — En peinture, monseigneur?

« — Non, en femmes.

« — Du goût, monseigneur...

« — Et de l'étude?

« — Autant que j'ai pu, monseigneur.

« — C'est bon. Écoutez et ne cherchez pas à comprendre; d'abord ce serait inutile, et, à nous souvenir ensuite, ce serait dangereux. Entre les deux vous n'aurez pas à vous plaindre, et, si l'on est satisfait de vous, vous vous en trouverez bien. Vous allez m attendre ici. Quand je serai ressorti, vous compterez cinq minutes, puis vous entrerez dans la pièce que voici. Une fois entré, vous fermerez rapidement la porte,

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et vous mettrez la clef dans votre poche. Là vous trouverez une personne qui paraîtra fort étonnée et. sans doute, très fâchée de vous voir. Elle vous demandera des explications, vous ne lui en donnerez pas. Elle criera peut-être comme toutes les oies du Capitole; vous n'en tiendrez pas compte. Pour le reste, ce que le cœur vous en dira. Figurez-vous que vous êtes en Espagne, •lans un couvent, et qu'il y a ville prise... pillage et ce qui s'ensuit. .. Après quoi, vous l'inviterez à se retirer par où elle sera venue, c'est-à-dire par une autre porte; vous sortirez, vous, par celle-ci, vous aurez soin de la refermer derrière vous, et vous m'attendrez dans cette pièce, où *e recevrai votre rapport. »

« Là-dessus, il frappa d'une façon particu- *ère, on lui ouvrit et il entra.

« Je ne me cassai pas la tête à creuser l'avenure. Il me parut qu'elle ne tournait pas précisément au tragique. Je restai debout près de la porte. J'entendais deux voix qui dialoguaient, très vivement, dans la pièce voisine. Il me sem-

bla que l'on frappait, que quelqu'un entrait. Une voix très particulière, une voix dont je n'oublierai de ma vie l'accent, une voix basse,ic timbrée, qui vous pénétrait au fond, dit, trèsé* distinctement, scandant les mots et comme s'adressant à une personne un peu éloignée :

« — Dites qu'elle attende ! »

« Puis le dialogue reprit, sans que je puisse rien distinguer. La voix profonde semblait irri tée et tenait la parole plus longtemps que l'autr On l'interrompit encore et, du même ton que tout à l'heure, mais avec plus d'impatience :

« — Dites qu'elle se déshabille. »

« La conversation recommença un bon quart d'heure, puis la porte s'ouvrit et un homme passa, un petit gros, en militaire. Il marchait si vite, la pièce était si mal éclairée, je me tenais en position, c'est-à-dire que je regardais sans voir... Savary suivait. Il me sembla que le kl militaire me désignait du doigt. Il riait d'un rire qui n'était pas très rassurant. 11 disparut dans l'escalier. Savary se tourna vers moi, 1

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loigt sur la bouche. Je comptai cinq minutes, 'entrai sans faire de bruit, je fermai la porte, r je mis la clef dans ma poche. Alors. . . — Alors! demandèrent les convives.

« Alors, reprit Touronde, j'exécutai la eon- « signe, et trois quarts d'heure après je me retrouvais en tenue militaire, dans le vestibule, où Savary m'avait ordonné de l'attendre. Je n'attendis pas longtemps. Tl arriva, s'assit sur un pliant, moi debout devant lui, la main au bononet de police, naturellement.

« — Tout s'est bien passé ?

« — Pour le mieux, monseigneur. « — Détaillez. Vous êtes entré, qu'avez-vous ■vu?

« — Une nuque blonde, monseigneur, et l'enb vers de la Vénus de JVIédicis.

« — Que faisait-on?

« — On était appuyé sur le bureau, monseigneur, et l'on farfouillait, vivement, dans les tiroirs, dans les papiers... On y allait avec tant ''d'ardeur qu'on ne s'aperçut pas de ma pré-

vieux

sence... Je toussai... on se retourna... un petit air? et on s'enfuit vers la pièce voisine dont la porte était ouverte .. Je vis que l'on tenait u papier à la main... En deux bonds, je franch* la porte que l'on s'efforçait de refermer su moi... Je la repousse vigoureusement, je me trouve dans une chambre à coucher... On pris, mais on tenait toujours le papier à la main, faute de corsage où le cacher... Je m'empare de la main, l'autre main me griffe... je les tords toutes les deux...

« — On crie, dit Savarv.

« — Non. monseigneur, pas un cri, pas un mot... mais des muscles, mais des ongles, mais des serres, une souplesse de serpent... on se débat... j'étrems... le papier me reste... un peu froissé, un peu déchiré, mais entier... Je n'avais pas les mêmes raisons que la personne d'en être embarrassé... je le mets en sûreté dans ma poche... et le voici. »

« Savary le prit et, sans le regarder même, me dit :

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« — Continuez.

« — Alors... comme il y avait eu bataille et que le terrain me restait... j'en ai profité. « — On s'est indigné?

« — Je ne puis pas m'en vanter... Le papier confisqué, on s'est apaisé... ;i croire qu'on avait passé toute sa vie à étudier les lois de la guerre... Enfin je lui ai dit : « Madame, il faut « vous en aller comme vous «Mes venue. » Sur quoi on a fait des manières, on ne voulait pas se rhabiller devant moi... J'ai tenu bon... j'ai vu, aux ingrédients, que j'avais eu affaire à une personne cotée... On a profité de ma confusion, pour prendre de l'ascendant, on m'a questionné ; motus. On m'a offert de l'argent : bouche close. On m'a menacé. Je l'ai regardée bien en face et je lui ai dit : « De « qui, madame? je n'ai rien h craindre. » Je l'ai doucement poussée vers la porte. Elle m'a traité de goujat et m'a donné l'assurance de son dédain. Elle avait repris, avec l'habit, ses airs de grande dame et elle a filé aussi Gère que

si elle sortait d'une audience de l'Empereur. » « Savary me pinça l'oreille et me dit : « — J'aurai soin de vous; mais d'ici à quelque temps Paris ne vous vaut rien. »

« Le lendemain, je reçus mon brevet de souslieutenant et ma feuille de route pour l'armée d'Illyrie... 1

— Et tu n'as jamais revu la dame?

— Jamais.

— Ni cherché à savoir?

— Si agréable que fût l'aventure, elle est de celles dont on n'aime pas à se vanter... Et puis, jusqu'à la fin, je suis resté loin de Paris...

« J'avaneais en grade, à mesure que je prenais pins de distance... mais, longtemps après, une bonne dizaine d'années après, j'avais repris ma profession première et je me trouvais en visite dans l'atelier de Gérard. Il travaillait alors au sacre de Charles X. Nous nous amusions, avec d'anciens camarades de l'atelier de David, à reconnaître les tètes: il y en avait du Sacre de l'Empereur, bien entendu; ilyen avait de la Dis-

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tribution des A ig les. et même du Jeu de Paume : entre une femme, plus jeune, qui n'av ait jamais dû être jolie, mais qui gardait du charme, de la physionomie , de la distinction surtout et de l'esprit, de l'esprit... pas sympathique, mièvre, maigriotte — mais irritante, des restes d'une sensihilité qui avait dû, autrefois, lui donner un diable de montant, une bonbonnière h sucreries acides... Elle était suivie de tout un cortège de diplomates, de pairs de France, qui venaient voir leurs portraits. « C est, me dit un ami, la « femme d'un conseiller d'Etat qui occupait un « emploi dans la maison de l' Empereur. . . Son fils « fait des chansons. » La conversation tomba, naturellement, sur les tableaux. Comme les femmes portaient mieux les toilettes et les hommes l'habit de cour! Ce n'était plus la pompe de David, quand toutes les femmes avaient l'air de Sabines enlevées et tous les hommes de pompiers aux bains froids... Et de là^ on partit pour médire de l'autre temps, de l'Empereur, de sa famille, de ses sœurs, de sa

Cour, de sa personne surtout. C'était à qui le trouvait le plus parvenu, le plus mal élevé ; ils le connaissaient bien, ils l'avaient tous servi, et ils s'en vantaient, afin d'en médire davantage, avec plus d'autorité. La dame renchérissait sur tout le monde. « Un homme, disait-elle, avec des airs de « Main tenon, se juge par ses relations avec les « femmes. Voyez Louis XIV, voyez Alexandre « notre Roi, enfin; mais lui, un brutal, sans édu « cation, sans délicatesse, des galanteries d « caserne, et si l'on avait le malheur de s'en « montrer froissée, des vengeances de soudard. » Et elle raconte, à l'appui de son jugement, une aventure arrivée, assure-t-elle, à l'une de ses amies, dame du palais, comme elle. Il paraît (jue l'Empereur l'avait remarquée et le lui avait fait dire. « Il le lui avait dit lui-même, plus « d'une fois, car on l'avait traînée à l'apparte- « ment secret. » La conteuse ne disait pas qu'on l'eût traînée par les cheveux, mais, au ton du récit, l'histoire tournait au martyre. . . Pulchérie, Perpétue... Mais voici où l'affaire se corse. Sa-

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vary, qui jalousait toutes les influences et suspectait tous les dévouements, dénonça la dame et, du même coup, son mari, qui occupait une haute fonction au ministère delà guerre.

« Il s'en allait clabaudant qu'elle recevait le comte de Tchernichef, qu elle n'avait pas de secrets pour lui, le plus galant homme du monde et l'homme de confiance d'Alexandre, et que son mari n'avait rien de caché pour elle. L'Empereur, qui ne confiait jamais rien aux femmes, devait savoir à quoi s'en tenir et refusait d'écouler les infamies de Rovigo. Mais voici qu'un jour, où, précisément, j'engageais mon amie à venir déjeuner chez moi, afin d'y rencontrer Talleyrand, Mme de Coigny, Montrond et quelques amis, elle a l'imprudence de me répondre par ce billet : « Impossible, ma chère, je serai « entre les griffes du monstre. » Je le tiens d'elle-même, car le billet n'est jamais parvenu à son adresse. Savary l'avait intercepté et porté tout droit au maître. Et, pour se venger, le maître la fit attendre, la laissa se morfondre

dans la chambre à coucher, nue — j'en rougis, c'était la tenue qu'il exigeait de ses victimes — et la mit ensuite à la porte comme une fille, en chemise, ses jupes sur le bras. Puis, le soir, au cercle, s'approchant (relie : « Vous êtes en « beauté, madame, Lui dit-il, je vois que les « griffes du monstre ne vous ont point écor- « chéel » Klle ne broncha pas. Les femmes de son monde savaient vivre, et il lui tourna Le dos, furieux de ne L'avoir point terrifiée. »

« Et voilà. Messieurs, comment, dans cette tragédie, j'ai joué le personnage le plus méconnu du théâtre parce que son rôle se passe dans la coulisse, celui du monstre

— Une seule chose me chiffonne dans cette aventure, dit Lutotte, qui se piquait de connaître par le menu la vie et les mœurs du temps de l'Empire. C'est le papier... L'Empereur ne recevait jamais de femmes dans son cabinet de travail et ne laissait jamais de papiers traîner sur sa table, ni de clef à ses tiroirs.

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— Je n'ai jamais dit que cette scène se passât dans le cabinet de l'Empereur, où je ne suis jamais entré, répliqua Touronde. Quant au papier, je me suis souvent demandé pourquoi Savary, qui tenait tant à l'avoir, car il le mit soigneusement dans son portefeuille, se montra si peu curieux de le lire. J'en ai conclu qu'il le connaissait et que, si le papier traînait sur la table. . . c'était. . .

— Comme les hameçons volent sur la rivière, dit Lutotte.

— Parfaitement, » reprit Touronde.

Ronfleur, octobre 1904-septembre 1905.

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LA DETTE

LA DETTE

Le cabriolet, rideaux de cuir tirés, tourna i brusquement à droite de la route de Versailles, Cj par Meudon — aujourd'hui rue Lecourbe — et e se jeta dans une impasse. Il s'arrêta devant un mur au-dessus duquel on entendait, plutôt qu'on ne les voyait, de grands arbres agités par £ le vent. On était au mois de janvier 1816, vers i sept heures du soir. Une porte, que l'on ne disl tinguait point dans l'obscurité, s'ouvrit discrèt tement, le cabriolet la franchit et elle fut aussitôt refermée. Longeant une sorte de futaie qui semblait fort épaisse, la voiture tourna une pelouse et atteignit une maison de pierre grise, à toit haut et pignons échancrés , avec des façons de castel. Aucune lumière, les volets

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