‹ Vieux habits, vieux galonsChapitre 7 sur 9 · VIEUX · texte numérisé non relu

VIEUX

clos. La silhouette d'une femme se dessinai vaguement sur le perron. Les rideaux du ca briolet s'écartèrent avec un grincement d'an neaux rouilles sur la tringle, et, décrochant 1 tablier, un homme sauta sur les marches. L femme le pria de la suivre, le cabriolet s'en fonça sous les arbres; le voyageur entra danun vestibule parfaitement obscur, entendit verrouiller la porte de la maison, puis la femme le guida dans un couloir et l'introduisit dans une pièce assez mal éclairée.

« Monsieur le comte veut bien attendre, on viendra tout à l'heure, » dit-elle, et elle s'esquiva.

La pièce était une sorte de petit salon lambrissé de panneaux sculptés, en bois bruni, très sombre. Près d'un poêle allumé, un candélabre à deux bougies, avec un abat-jour vert, émaillé en blanc à l'intérieur, éclairait une table, auprès de laquelle un homme était assis, accoudé, la tète dans ses mains. Au bruit, il se leva, comme réveillé en sursaut.

LA DETTE

« Bertrand! s'écria l'arrivant.

— Mon général! » s'écria Bertrand.

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. « Est-ce possible? reprit Bertrand, et serions nous tirés des mains de ces misérables ?

— Nous en avons l'air, du moins, répliqua celui que la femme avait qualifié de comte et Bertrand de général. Comment vous trouvezvous ici?

— Je demeurais, tapi dans ma cacbette, chez le brave Simon, reprit Bertrand, et, depuis l'exécution du maréchal, je m'attendais tous les jours à voir déboucher la police, quand, ce matin, Simon me remit un pli : « J'ai reçu cela « pour vous, mon commandant. — De qui? — <f D'un homme qui passait. Je balayais devant « ma porte. 11 m'a dit : « C'est vous qui êtes « l'ex-sergent Simon? — J'en ai l'honneur. — « Voilà pour le monsieur qui est chez vous. » « Je fis celui qui ne comprenait pas. Il reprit : « Votre ancien commandant », et il fila, sans « demander son compte. » — Le pli ne portait

point d'adresse. Je l'ouvris; il contenait un avis de descendre, à la fin du jour, sur la chaussée; une voiture v iendrait m'y prendre. Je suis descendu, la voiture est venue. Ici, une personne, une femme. .

— Comment faite? demanda le générai.

— Comme une femme qui a été jeune il y a quelques années. Du reste je l'ai à peine entrevue Elle m a dit de m' asseoir et d'attendre ; j'ai attendu, j'ai réfléchi, mes réflexions n'étaient pas claires : bref, je sommeillais déjà un peu, (juand vous êtes arriv é. Et vous, mon général?

— Moi, Bertrand, c'est la même histoire, avec un peu plus de précautions, vu mon grade et ma qualité. C'est une femme qui m'a fait parvenir l'avis. Probablement celle qui vous a fait cou duire ici. Un cabriolet est venu me prendre, le cocher a tiré les rideaux, et du diable si je sais par où nous avons passé.

— Et vous ne vous êtes pas méfié"?

— Pas plus que vous, Bertrand.

— Oh! moi, je ne risque que mes dix ans de

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forteresse, et ça passe, surtout si l'on ne com- ► menée pas... J'ai pensé que, si la police avait découvert mon domicile, elle ne mettrait pas tant de façons pour m'inviter à rejoindre mon corps, dans le cas présent la Cour des pairs; tandis que vous, mon général...

— Oh! moi, ce serait plus court, voilà tout je suis condamné à mort; on m'arrête, on me ramène devant la Cour des pairs; cette noble

ocour me rejuge et ne se déjuge pas. Condamné,

z exécuté sans désemparer.. . Le palais du Luxembourg et le mur du maréchal Ney... Une petite

s balle au cœur, un petit trou très propre, au lieu de la vilaine blessure, de l'amputation, de la

) pourriture d'hôpital ou de la jambe de bois ...

)'Pouah! il n'y avait pas à hésiter.

— Le fait est, répondit Bertrand, que toutes î ces précautions, ce secret, cette manière d'enalèvement, cette maison isolée, tout cela sent le 9 refuge bien plus que la prison. »

Le général furetait par la chambre.

« Où diable sommes-nous? murmurait-il ; plus

je flaire, plus j'écarquille les yeux, plus il me semble... Tenez, Bertrand, c'est bête comme le diable, mais je ne puis dissiper cette fumée... il me semble que je suis déjà venu dans ce Heu, dans cette pièce même... Où, quand, avec qui... Dieu, que c'est loin!... Ayez donc l'obligeance d'approcher le flambeau. . . Là, dans la boiserie, doit se trouver un trophée de chasse; je l'ai dans l'œil; je le reconnais... et ce panneau doit sonner le creux, écoutez, je ne me trompe pas... il y a une porte ici... Eh! parbleu! je me re trouve! C'est le château de Grenelle! la maisoi de campagne de feu mon grand beau-père... les plaisirs de la chasse et les solennités de la magistrature... J'y suis venu, il y a dix ans passer les quarante-huit heures de ma lune d miel. Un décor bien choisi pour un roman de pensionnaire... Le diable sait si je songeais alors à sonder les boiseries et à considérer les sculptures... Qui m'aurait dit que j'y trouverais jamais un refuge contre la police; car c'est bien le dernier endroit du monde où elle aurait l'idée

LA DETTE

de me chercher. Nous sommes sauvés, Bertrand : nous sommes chez la comtesse de Lavaugourd, ma femme légitime, encore que légalement divorcée.

— Mais alors, mon général, excusez l'indiscrétion, mais, si je ne m'abuse pas, madame votre femme...

— A eu heaucoup à se plaindre de moi, dit le général.

— Alors nous sommes perdus, s'écria Bertrand .

— Au contraire. C'est elle qui, en 181 i, a obtenu mon maintien au service, — ce qui, par parenthèse, m'a mené devant MM. les pairs, pour être revenu à Napoléon, aux Cent-Jours. — Mais ce n'est pas la faute de ma femme. Je jurerais qu'elle s'en est fait scrupule et que c'est sa grande raison de nous sauver la vie... »

Tout en parlant, sa main s'appuyait sur la boiserie. La boiserie céda, une femme parut. Le général recula de quelques pas : c'était la comtesse; une blonde aux yeux bleus, les che-

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veux blonds, déjà cendrés par le chagrin, les yeux bleus embrumés par les larmes, les traits purs, ni fanés, ni défraîchis, comme battus par la tempête, et belle, et intéressante, et que l'on devinait si tendre, ne fût ce que par la dignité qu'elle mettait à ne le point paraître.

« Je vous ai fait attendre, messieurs, dit-elle, mais j'attendais moi-même les papiers qu'il vous fallait et je viens seulement de les recevoir. »

Et, prévenant le général qui s'avançait vers elle :

« Mon père a quelque accès au château. S'il y a encore des femmes pour réclamer des têtes et du sang, le roi juge que c'est assez d'exécutions. Je ne puis espérer une clémence dont vous ne voudriez pas, mais je sais, je sais sûrement que, par obéissance au moins, on fermera les yeux et que vous pouvez passer à l'étranger. Voici des passeports pour l'Allemagne, où vous serez censés porter des dé* pêches; monsieur vous accompagne en qualité de secrétaire. Dans vingt-quatre heures, vous

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aurez franchi la frontière et. après... que Dieu vous garde!

— Madame, s'écria le comte avec plus de chaleur qu'il n'en mettait d'habitude à ses protestations, croyez-en un homme qui, malgré ses égarements, n'a jamais menti... »

Elle ne put dissimuler un frémissement.

Il s'en aperçut et, d'un ton plus naturel, retrouvant pour un instant son joli sourire de libertin :

« Sauf avec les femmes, bien entendu, repritil, avec les femmes, et vous savez que vous n'êtes pas pour moi de ces femmes-là,... puisque je n'ai rien à obtenir de vous, pas même mon pardon. Sans serments et sans phrases, croyez ce que je vais vous dire, madame. Je n'ai, de ma vie, parlé aussi sérieusement. Je veux que vous soyez heureuse, je veux que la vie vous rende tout le bonheur que je vous ai pris. Ce bonheur vous est dû; il vous sollicitera, ne le repoussez pas — et surtout à cause de moi. Ma vie ne vaut pas cher, mais

disposez-en, comme d une chose qui est à vous. Un signe, et je disparaîtrai, sans indiscrétion, sans tapage. Je ferai ma sortie à l'anglaise et dans toutes les formes... vous êtes libre, absolument libre à tnes yeux, vous le serez aux yeux du monde le jour où vous le voudrez.

— Vous serez donc toujours le même, ditelle très émue, toujours au delà de la vie. Ce n'est pas pour vous seul, c'est aussi pour moimême, par. . devoir envers moi-même, se repritelle, que j'ai tâché de vous faire vivre. Le jour où quelque folie vous tenterait, si j'ai mérité votre reconnaissance, pensez à moi, monsieur, et ayez pitié de vous-même. »

Elle se retira, signifiant d'un geste que l'entretien était fini, puis, sur le seuil de la porte et comme se ravissant :

« Mariette Leroy va vous apporter le passeport et vous servir à souper. Elle m'a quasi élevée ; elle a toute ma confiance. »

Elle disparut, et les deux hommes aperçurent, alors, une personne qui se dissimulait

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dans l'ombre et dont ils n'avaient pas remarqué la présence. C'était Mariette Leroy, qui avait assisté à tout l'entretien. Une petite femme d'une cinquantaine d'années, très vive, très décidée, le regard intelligent et droit.

« Je vais, dit-elle, apporter le souper de ces messieurs. Je les avertirai dès que la berline sera dans l'impasse. »

Le plateau apporté, sur lequel le dîner était disposé, et Mariette s'étant retirée, les deux hommes se mirent à table, de grand appétit, mais silencieux.

Le commandant Bertrand était ce qu'on appelle un beau cavalier, tout en franchise, tout en force et dévouement. Il avait suivi son général en prison, comme il le suivait en campagne, trop tîer d'être appelé à ses confidences et de galoper à ses côtés.

Henry-Anne de Lavaugourd, des barons de Dissingen, fils d'un président au ci-devant parlement de Metz, gardait tous les dehors d'un homme de race et de beaux restes d'un homme

à séduction. De taille moyenne, mince, souple sans le moindre emprunt de raideur militaire, il portait un costume civil fort simple, mais de coupe excellente : redingote bleu foncé, ajustée, collet de velours, culotte grise, bottes à revers, chapeau évasé à longs poils et large ruban de soie à côtes, avec boucle d'argent; une cravate de mousseline, nœud légèrement négligé; sur la tète droite, les cheveux frisés naturellement, en boucles sur le front; de petits favoris audessus de l'oreille, à peine une tache de crayon noir, une moustache à fine pointe sur les lèvres sensuelles, nerveuses; de belles dents; un teint mat, un peu terreux, teint de fatigue; des yeux bruns, saillants, des yeux d'oiseau de proie, des yeux à éclairs passionnés, en ce moment éteints; dans tout son être, de l'effort, de l'inquiétude, nul abattement sans doute, mais de la courbature, je ne sais quelle flétrissure même, sur ses traits fins et distingués, quand il s'abandonnait et ne se croyait point observé. Bertrand reprit le premier la parole. Ce

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n'était point un homme à romans ni à complications sentimentales. Il acceptait la vie comme la guerre, au hasard des événements et selon la consigne.

« Ma foi, mon général, je vous avoue que je me sens plus à Taise; je crois que, cette fois encore, nous nous en tirerons et je m'en félicite, encore plus pour vous que pour moi. C'eût été trop malheureux de finir de vilaine mort, mort civile et politique, à votre âge, un général de division, un comte de l'Empire, avec votre nom, votre famille...

— Mon nom! reprit le général, un nom célèbre condamné à mort par la Cour des pairs ! C'est un honneur, sans doute, par les temps qui courent, et une bonne compagnie, Ney, La Bédoyère, et — mettons que j'y échappe — ce ne sera jamais que le nom d'un proscrit et d'un proscrit très ruiné; car ils ont eu beau décréter le séquestre de mes biens — où il n'y a rien, le roi perd ses droits... Quant à ma famille, je ne m'en connais plus. Mon nom s'éteindra avec

moi, mes parchemins sont restés à Waterloo, avec notre artillerie. La fête est finie, Bertrand. Je n'ai plus qu'à plier bagage et, n'était le plaisir que je donnerais à mes ennemis, je veux dire aux gens de mon monde, de la ci-devant société, retour de Coblentz ou tout bêtement de la rue de Varennes, je me serais dix fois fait sauter le caisson. Mais, je vous avoue ma faiblesse, j'aurais plaisir à vivre pour les embêter, les compromettre, les gêner dans leurs palinodies et changements de livrées, car j'en connais plus d'un, et même plus d'une, qui ne dormiront pas tant que je pourrai parler. Et puis, tout compte fait, j'ai quarante ans d'appel.

— Vous ne vous rangerez jamais, mon général.

— On me rangera toujours assez tôt, Bertrand. Mais voyez- vous, mon ami, je serais le dos au mur et face au peloton, si j'apercevais une jolie fille dans la foule, je lui sourirais encore et, qui sait, elle me regretterait peutêtre. . . ce serait la seule. . .

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— Celle-là et beaucoup d'autres, mon général. Vous en connaissez tant...

— Beaucoup, en effet, reprit le général, avec une nuance d'amertume... Beaucoup trop même... Mais celle qui serait assez abandonnée des hommes pour nie tendre La corde dans te marécage où je suis, je la chercherais longtemps. Au surplus, elles m ont payé de ma monnaie, elles m ont traité comme je les traitais moi-même, sans cérémonie. Voilà le plaisir, mesdames! Plaisir d'amour ne dure qu'un instant, dit la chanson, et, L'instant d'après, ni vu, ni connu... Et puis, les femmes n'aiment pas les morts, et je suis un mort, Bertrand, un mort civil; c'est une mort infamante selon MM. les pairs, vivants civils eux-mêmes, pourtant, ou je ne m'y connais pas... Et, qui plus est, un mort encombrant, un mort qui n'est pas enterré, un mort qui revient la nuit tirer les gens par les pieds, sous leurs couvertures, un mort en rupture de cimetière., un mort qui traîne la police à ses chausses et

la mêle en tiers à tous ses rendez -vous. » Il s'arrêta et reprit :

« Je ne les blâme pas. Chacune pour soi, et dent pour dent. L'amour, c'est la guerre... Au fond, et à vrai dire, je n'en ai trahi qu'une, mais je l'ai bien trahie... et quand j'y réfléchis, c'est la seule que je croirais capable d'avoir pensé à moi. Cela s'explique. Je ne lui ai fait que du mal... Il n'y en avait peut-être qu'une comme elle, à la grande loterie de l'Empereur, quand Sa Majesté a daigné me marier, et je suis tombé sur ce numéro-là... Elle n'a pas eu de chance... Et belle, et riche, et candide : elle m'adorait; mais elle était ma femme, vous entendez, Bertrand, ma femme par service commandé, et il n'y a pas de beauté qui tienne quand le devoir commande. . . Sa candeur m'assommait. . . J'avais épousé une dot, j'en abusai... avec prodigalité et à tout usage;... je l'aurais ruinée, toute riche qu'elle était, si son père n'avait exigé le divorce et ne l'avait obtenu contre moi, très justement d'ailleurs, ce qui l'arracha de mes griffes. Elle a

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eu la naïveté d'en souffrir. Je l'ai su plus tard je n'y avais pas songé même un instant.

— Ah! mon général... quelle femme!. Dire que si vous aviez voulu. . Un mot de vous. .. elle tombait dans vos bras...

— En quoi vous vous trompez, Bertrand. Elle m'a pardonné, mais le cœur est perdu pour toujours... »

Lavaugourd parlait par petites phrases coupées, en saccades, comme s'il eût détaché, par morceaux, une pensée qui s'enfuyait ailleurs. C'était sa manière de réfléchir. En ce moment, Mariette rentra, apportant un pli qui contenait les passeports au nom de M. Lecomte, courrier de cabinet, et de son secrétaire. Elle annonça que la voiture était prête, devant la porte de 1 impasse. Ces messieurs, munis de leurs papiers, n'avaient plus d'ailleurs à se cacher.

« Bertrand, dit Lavaugourd, veuillez prendre place dans la voiture et ayez l'obligeance de m'y attendre. Mariette va vous y conduire, car vous ne sauriez vous reconnaître dans ce dédale de

corridors et d'allées. Vous reviendrez ensuite ici, Mariette, j'ai quelques instructions à vous donner en particulier. Vous pardonnez, Bertrand î »

Lorsque Mariette revint, quelques minutes après, elle trouva Lavaugourd, assez agite, se promenant de long en large :

« Vous voilà, Mariette... Écoutez-moi bien. .. Vous n'êtes pas payée pour avoir confiance en i moi;... je le comprends... Ne protestez pas... Mais votre maîtresse a en vous une confiance absolue, vous lui êtes dévouée... c'est d'elle et d'elle seule qu'il s'agit. . . Vous avez assisté à notre entretien de tout à l'heure. Vous avez entendu ce que j'ai dit à Mme de Lavaugourd. Mettezvous en tête que c'est la chose la plus sérieuse du monde. J'ai donné ma parole, et ce n'est pas un serment d'amour. Je suis lié jusqu'à la mort. Si ma vie est une gène pour elle, ou si ma vie est nécessaire pour la défendre, s'il faut que je disparaisse, s'il faut que je revienne... un mot. de vous : « partez », « revenez '> , cela suffira...

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