SCENE III PIERROT, GOLOMBINE
PIERROT (triste, jette son manuscrit sur la table et se laisse aller sur une chaise)
Les imbéciles!
COLOMBINE
Eh bien! ces auditeurs si pressés, si dociles A t'applaudir?
PIERROT
», Des daims, des cancres, des crétins !
Les votes cependant te paraissaient certains !
Eh ! je n'en voudrais pas de leurs votes, te dis-je !
COLOMBINE
Alors, ce comité?
PIERROT
Cela tient du prodige !
Ils vous ont un faux air des gens du tribunal, Avec leurs yeux méchants et leur cerveau banal.
PIERROT DRAMATURGE 4g
Et, poussant jusqu'au bout leur sottise hardie, Ils m'ont flanqué dehors, avec ma comédie.
COLOMBINE [dépitée] Les sots !
PIERROT
Tu devrais les trouver intelligents ; N'ont-ils pas même avis que toi, ces braves gens ?
COLOMBINE Mais, moi, c'est autre chose !
PIERROT
Eh non ! tout mon génie Ne le traitais-tu point avec ignominie?
COLOMBINE Encore une fois, c'est autre chose !
PIERROT
Pour eux Comme pour toi, je suis un piètre songe-creux, Et me voilà par vous forcé, si je veux vivre. Sans m'ennuyer, le soir, à rentrer toujours ivre ; Le vin, même mauvais, c'est peut-être l'oubli ! Va ! chevilleur de vers ! brise ton établi ! Vieux lapin, qui pour de frais bouquets aux donzcllcs, Aux oiseaux messagers voulait voler leurs ailes, Va, dépose la plume, et rentre en ton clapier : L'azur n'est pas ton fait : il faut trotter à pied ! Le génie, un soleil ? Le génie est un leurre !
5o VIEUX OURSONS
COLOMBINE {tendre] Pierrot !
PIERROT Ah ! laisse-moi !
COLOMBINE (l'obligeant à la regarder) Pierrot !
PIERROT
Quoi! ton œil pleure!
Quoi, ton cœur devant ma honte s'est attendri ! Golombine !
Il l'embrasse.
COLOMBINE
Pierrot ! N'es-tu pas mon mari?
Et s'il n'est que trop vrai que c'est moi qui sois cause De la déception qu'aujourd'hui l'on te cause, Je veux te consoler : je veux que ton foyer Soit comme un coin du ciel, par toi pris à loyer !
PIERROT
Ma mignonne !
COLOMBINE
Tu sais, tu seras mon poète !
J'écouterai les vers de ta lyre inquiète ; Nous irons voyager tous deux en plein azur. Ça ne t'ennuiera pas ? dis-moi.
PIERROT
Mais non pour sûr!
PIERROT DRAMATURGE 5l
COLOMBINE
Puis, tu sais que je suis une grande ignorante, Et toi, bien plus savant que ne sont les quarante. Tu m'expliqueras tout, et je comprendrai tout ?
PIERROT
Mais, tu seras docile ?
COLOMBINE Eh oui !
PIERROT
C'est un atout !
COLOMBINE Même, s'il me faut écouter sans jamais rire !...
PIERROT
Sans rire ? Y songes-lu ? Mieux vaut ne plus écrire. Alors ! Car je te veux, comme par le passé, Rieuse et gaie, ainsi que le merle, presse, Quand l'ombre de la nuit dans le ciel tarde encore, A siffler son départ, pour saluer l'aurore ! Mais ton rire pour moi, c'est le rayon vermeil, Qui fait les rêves d'or germes dans mon sommeil, C'est la musique de ton cœur que tes dents claires Egrènent sur le feu très vain de mes colères; C'est le trille éclatant de ta saine gaîté, Où ton âme se livre en sa sérénité.
C'est mon bonheur, et c'est ma joie, et c'est ma vie. Et si j'en suis jaloux, c'est que je te l'envie !
J'en ai vingt
Être deux !
COLOMBINE
Alors, nous revenons où jamais ne revint Personne !
PIERROT
C'est promis !
COLOMBINE J'ai quinze ans !
PIERROT
COLOMBINE
PIERROT Etre seuls !
COLOMBINE
Oh ! les bonnes parties !
Tu sais : nos volontés pour jamais assorties !
PIERROT Bien sûr ; mais je voudrai d'ailleurs ce que tu veux.
COLOMBINE Je n'aurai de plaisir qu'à deviner tes vœux.
PIERROT Nous irons dans les bois.
Où l'on se met à l'aise.
PIERROT
Comme dit le refrain.
COLOMBINE Pour y cueillir la fraise.
PIERROT La fraise? Donne-moi ta bouche !
COLOMBINE
Polisson !
PIERROT
Ta bouche est à la fois la vigne et l'échanson !
COLOMBINE Alors, tout le passé..., les chanteurs de ballades
PIERROT
Je n'en ai cure.
COLOMBINE
Bah!
PIERROT
C'étaient des gens malades !
Mais toi ! les deux biceps aux laides fonctions...
COLOMBINE Le docteur m'ordonnait parfois des frictions.
PIERROT Parfait ! voilà parler en femme de ménage
COLOMBINE Ta pièce ?
PIERROT
Un accident fâcheux de surmenage !
Et combien je bénis les gens du comité! Que serions-nous s'ils ne m'avaient pas écarté !
COLOMBINE
Des fous, toujours en train de se chercher chicane !
PIERROT
Un enfer, avec des coups de langue
COLOMBINE
Et de canne !
PIERROT
Doucement.
« COLOMBINE
Comme quand on bat des Gobelins!
PIERROT
Mais aussi, tu tenais des propos si vilains! Ma bichette !
COLOMBINE Mon loup !
PIERROT
Dans la soupe au fromage Il faudra plus d'oignon brûlé !
COLOMBINE Bien!
PIERROT
C'est dommage !
Mais le thym et l'ail ont des parfums inégaux, Dont l'hymen ne sied pas à la chair des gigots !
COLOMBINE Entendu ! Tu verras l'excellente cuisine !
PIERROT
Tu verras de quels vers je deviendrai l'usine !
COLOMBINE Et, plus jamais de coups ?
PIERROT
De mauvais ? Non, jamais !
COLOMBINE
Ah ! je ne savais pas à quel point je t'aimais. Maintenant nous serons un ménage modèle.
PIERROT
Je renonce au génie
COLOMBINE Et je serai fidèle !
Rideau.
19 novembre i8go.