‹ Vieux oursonsChapitre 16 sur 34 · SCENE III PIERROT, GOLOMBINE · texte numérisé non relu

SCENE III PIERROT, GOLOMBINE

PIERROT (triste, jette son manuscrit sur la table et se laisse aller sur une chaise)

Les imbéciles!

COLOMBINE

Eh bien! ces auditeurs si pressés, si dociles A t'applaudir?

PIERROT

», Des daims, des cancres, des crétins !

Les votes cependant te paraissaient certains !

Eh ! je n'en voudrais pas de leurs votes, te dis-je !

COLOMBINE

Alors, ce comité?

PIERROT

Cela tient du prodige !

Ils vous ont un faux air des gens du tribunal, Avec leurs yeux méchants et leur cerveau banal.

PIERROT DRAMATURGE 4g

Et, poussant jusqu'au bout leur sottise hardie, Ils m'ont flanqué dehors, avec ma comédie.

COLOMBINE [dépitée] Les sots !

PIERROT

Tu devrais les trouver intelligents ; N'ont-ils pas même avis que toi, ces braves gens ?

COLOMBINE Mais, moi, c'est autre chose !

PIERROT

Eh non ! tout mon génie Ne le traitais-tu point avec ignominie?

COLOMBINE Encore une fois, c'est autre chose !

PIERROT

Pour eux Comme pour toi, je suis un piètre songe-creux, Et me voilà par vous forcé, si je veux vivre. Sans m'ennuyer, le soir, à rentrer toujours ivre ; Le vin, même mauvais, c'est peut-être l'oubli ! Va ! chevilleur de vers ! brise ton établi ! Vieux lapin, qui pour de frais bouquets aux donzcllcs, Aux oiseaux messagers voulait voler leurs ailes, Va, dépose la plume, et rentre en ton clapier : L'azur n'est pas ton fait : il faut trotter à pied ! Le génie, un soleil ? Le génie est un leurre !

5o VIEUX OURSONS

COLOMBINE {tendre] Pierrot !

PIERROT Ah ! laisse-moi !

COLOMBINE (l'obligeant à la regarder) Pierrot !

PIERROT

Quoi! ton œil pleure!

Quoi, ton cœur devant ma honte s'est attendri ! Golombine !

Il l'embrasse.

COLOMBINE

Pierrot ! N'es-tu pas mon mari?

Et s'il n'est que trop vrai que c'est moi qui sois cause De la déception qu'aujourd'hui l'on te cause, Je veux te consoler : je veux que ton foyer Soit comme un coin du ciel, par toi pris à loyer !

PIERROT

Ma mignonne !

COLOMBINE

Tu sais, tu seras mon poète !

J'écouterai les vers de ta lyre inquiète ; Nous irons voyager tous deux en plein azur. Ça ne t'ennuiera pas ? dis-moi.

PIERROT

Mais non pour sûr!

PIERROT DRAMATURGE 5l

COLOMBINE

Puis, tu sais que je suis une grande ignorante, Et toi, bien plus savant que ne sont les quarante. Tu m'expliqueras tout, et je comprendrai tout ?

PIERROT

Mais, tu seras docile ?

COLOMBINE Eh oui !

PIERROT

C'est un atout !

COLOMBINE Même, s'il me faut écouter sans jamais rire !...

PIERROT

Sans rire ? Y songes-lu ? Mieux vaut ne plus écrire. Alors ! Car je te veux, comme par le passé, Rieuse et gaie, ainsi que le merle, presse, Quand l'ombre de la nuit dans le ciel tarde encore, A siffler son départ, pour saluer l'aurore ! Mais ton rire pour moi, c'est le rayon vermeil, Qui fait les rêves d'or germes dans mon sommeil, C'est la musique de ton cœur que tes dents claires Egrènent sur le feu très vain de mes colères; C'est le trille éclatant de ta saine gaîté, Où ton âme se livre en sa sérénité.

C'est mon bonheur, et c'est ma joie, et c'est ma vie. Et si j'en suis jaloux, c'est que je te l'envie !

J'en ai vingt

Être deux !

COLOMBINE

Alors, nous revenons où jamais ne revint Personne !

PIERROT

C'est promis !

COLOMBINE J'ai quinze ans !

PIERROT

COLOMBINE

PIERROT Etre seuls !

COLOMBINE

Oh ! les bonnes parties !

Tu sais : nos volontés pour jamais assorties !

PIERROT Bien sûr ; mais je voudrai d'ailleurs ce que tu veux.

COLOMBINE Je n'aurai de plaisir qu'à deviner tes vœux.

PIERROT Nous irons dans les bois.

Où l'on se met à l'aise.

PIERROT

Comme dit le refrain.

COLOMBINE Pour y cueillir la fraise.

PIERROT La fraise? Donne-moi ta bouche !

COLOMBINE

Polisson !

PIERROT

Ta bouche est à la fois la vigne et l'échanson !

COLOMBINE Alors, tout le passé..., les chanteurs de ballades

PIERROT

Je n'en ai cure.

COLOMBINE

Bah!

PIERROT

C'étaient des gens malades !

Mais toi ! les deux biceps aux laides fonctions...

COLOMBINE Le docteur m'ordonnait parfois des frictions.

PIERROT Parfait ! voilà parler en femme de ménage

COLOMBINE Ta pièce ?

PIERROT

Un accident fâcheux de surmenage !

Et combien je bénis les gens du comité! Que serions-nous s'ils ne m'avaient pas écarté !

COLOMBINE

Des fous, toujours en train de se chercher chicane !

PIERROT

Un enfer, avec des coups de langue

COLOMBINE

Et de canne !

PIERROT

Doucement.

« COLOMBINE

Comme quand on bat des Gobelins!

PIERROT

Mais aussi, tu tenais des propos si vilains! Ma bichette !

COLOMBINE Mon loup !

PIERROT

Dans la soupe au fromage Il faudra plus d'oignon brûlé !

COLOMBINE Bien!

PIERROT

C'est dommage !

Mais le thym et l'ail ont des parfums inégaux, Dont l'hymen ne sied pas à la chair des gigots !

COLOMBINE Entendu ! Tu verras l'excellente cuisine !

PIERROT

Tu verras de quels vers je deviendrai l'usine !

COLOMBINE Et, plus jamais de coups ?

PIERROT

De mauvais ? Non, jamais !

COLOMBINE

Ah ! je ne savais pas à quel point je t'aimais. Maintenant nous serons un ménage modèle.

PIERROT

Je renonce au génie

COLOMBINE Et je serai fidèle !

Rideau.

19 novembre i8go.

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