SCENE III
LUCRETIA {seule)
Dès qu'elle est seule, elle fait nerveusement et machinalement quelques mouvements avec les haltères; puis elle s'arrête, se regarde dans un miroir à main, s'attristant de ce que ses yeux
sotit cerclés de noir par l'insoyyxnie. Elle pose son miroir, étire ses bras, dans une attitude de soif passionnelle, regarde le buste de Collatin, lui sourit, lui jure qu'elle est fidèle, que personne ne l'a approchée : mais elle lui reproche aussi son absence; elle lui tapote sur les joues, puis se hausse sur la pointe des pieds et l'embrasse longuement, reprend ses haltères, les repose, se couche, épuisée, sur le lit, s'y tourne et s'y retourne, incapable de sommeil, rit, pleure, ricane, jure, tend ses bras pour un enlacement qui ne vient jamais, cherche en un mot à se dépenser. Sa main a rencontré sa lyre; elle la prend, V accorde et, après s'être assurée d'un regard qu'elle est seule, chante :
Si tu savais ce qu'il en coûte De rester seule si longtemps, Lorsque l'Amour qui vous écoute Vous tend des pièges révoltants !
Vertu! Devoirs! Littérature! Des mots qui vous défendent mal, Pour tenir tête à la nature Dans son caprice très normal.
Ah! reviens vite,
Collatin !
L'amour t'invite,
Collatin!
Je me domine,
Collatin !
Mais je me mine, Collatin !
Je me sens prise de vertige !
Je suis comme un beau lys défunt Qu'on aurait fauché de sa tige Sans qu'il eût connu son parfum !
Je suis le navire en détresse Que l'ouragan a dévasté...
Je suis l'Amour, je suis l'Ivresse, A qui personne n'a goûté !
Ah! reviens vite !
Collatin !
L'amour t'invite,
Collatin !
Je me domine,
Collatin ! .
Mais je me mine,
Collatin !
Elle jette sa lyre, se laisse aller sur son lit de repos à de petits frissons, puis s'engourdit, puis s'endort.