SCÈNE IV LUCRETIA, NARBO
NARBO {entrant, sur la pointe des pieds)
Elle dort! Sur sa lèvre, en mesures égales,
Son souffle vient vibrer comme un chant de cigales .
// la regarde avec un sourire béat.
Pour la première fois, depuis qu'il est parti, Elle a chanté... J'en fus par l'esclave averti, Et, blotti dans un coin discret du gynécée. Je pus l'entendre et la voir, brûlante et glacée ! Brûlante, au souvenir de Collatin absent; Glacée... Hélas ! quel rêve ! O repos innocent !...
Sarbo, élégiaque, apercevant l.i lyre, la saisit et dit cette berceuse tendre à Lucretia :
Va ! tu dors, tu peux tout entendre ! Et ma voix peut se faire tendre,
Pour te parler !
Tu croiras à quelque mensonge Qu'en ton cher souvenir, un songe
Fait s'envoler !
Mais il faut que ton cœur connaisse De quel désir fou ta jeunesse
Emplit mon cœur !
Éros aux flèches courroucées Doit regarder mes chairs blessées
D'un air vainqueur !
Tu souffres, dis-tu? Mais l'absence Ne peut égaler en puissance
Le mal que j'ai.
D'être auprès de toi que j'adore Sans que mon sentiment encore
Soit partagé !
Je vis dans l'air qui te fait vivre ! Dans un parfum dont je m'enivre
Puisqu'il est tien, Dans la lumière qui se joue Sur le blond duvet de ta joue
Qui la retient !
Je vis de ta vie elle-même, Puisque c'est toi, femme, que j'aime
Depuis toujours !
Et je sens qu'un peu de ma vie Dans cette vaine soif ravie
Meurt tous les jours !...
Lucretia, dans son sommeil, semble écouter cette parole ardente avec une certaine volupté. Mais voici qu'à l'instant oii Narbo achève, un cornet à bouquin donne dans le lointain la phrase habituelle des marchands d'huîtres :
A la barque ! A la barque ! A la barque ! On les vend douz' sous la douzaine !
NARBO {déposant sa lyre, avec une moue furieuse) Courrier malencontreux ! Invention malsaine ! (se parlant à lui-même)
Que va dire Sarcey, si j'interromps la scène?
Lucretia s'est éveillée en sursaut ; elle regarde Narbo, s'êtontie quil ne soit pas encore parti et, d'un geste énergique, lui itidique qu'il ait à répondre à l'appel du courrier.
NARBO {vivement) J'y vais, maîtresse !... Ou mieux, d'un pas leste, j'y cours.