SCENE VI LUCRETIA, NARBO
Narbo rentre, portant un plateau sur lequel sont rangées dou^e coquilles d'huîtres. Ces coquilles sont enduites de cire sur laquelle Collatin a tracé des lettres.
NARBO {indiquant du doigt l'endroit oit il a rejoint le courrier)
J'ai dû, pour le trouver, traverser quatre cours. Et le concierge du palais sur mon passage S'était placé, pour lire avant vous ce message ! J'ai su l'en empêcher, et nul œil indiscret N'a, j'en fais le serment, violé son secret. Tenez, lisez !
// lui tend une huître. Lucretia la lit, l'approche de ses lèvres, puis, se tournant vers le buste de Collatin, envoie d'autres baisers pleins de tendresse.
NARBO {à part)
Des mots d'amour ! Parfait ! tout comme Si je n'étais présent et n'étais point un homme !
Lucretia lui tend l'huître et lui montre le réchaud éteint.
NARBO
Ah ! le réchaud !,.. J'avais oublié !...
// tire de sa poche une boite d'allumettes nouveau modèle.
Frottons sec !
// en rate plusieurs.
J'aimais mieux le phosphore et sa nécrose avec.
Il allume le réchaud : Lucretia y jette l'huitre et prend des mains de Narbo la seconde qu'il lui présente Lucretia indique que la brume se lève à peine.
NARBO {suivant son geste)
Le matin...
Lucretia montre que le soleil paraît.
NARBO {même jeu) Le soleil qui se lève...
Lucretia désigne les armées en ordre stratégique.
NARBO (même jeu)
Les troupes Pour leur position s'organisent par groupes...
Il lui passe une Jiuitre. Lucretia fait mine d'être inquiète.
NARBO {même jeu) Pas de bruit! Les chevaux mêmes silencieux... Lucretia est rassurée.
NARBO {même jeu) Tout va bien !
Lucretia prenant des poses hiératiques d'augure heureux.
NARBO (même jeu)
Et l'augure, interrogeant les cieux, Et d'un coq immolé les sources intestines A vu Rome domptant les deux cités latines...
Lncretia qui a changé d'huître, devient inquiète.
NARBO {même jeu)
Mais on entend des pas.., On écoute... Du bruit... On s'étonne...
Lucretia lui dotine un renfoncement qui manque de lui faire perdre l'équilibre.
NARBO [se remettant, même jeu)
Et soudain, un choc !... « Turba ruit Ou ruunt ! » et voilà les ennemis aux prises.
Lucretia secoue Narbo comme un vieux prunier.
NARBO [à pari)
Si cela continue, on en verra de grises !
Lucretia indique toute la fin de la bataille., les coups, la mort, les siens surpris, Ihéro'isme dépensé départ et d'autre, bousculant Narbo, qui oppose une force d'inertie et une mollesse bon enfant.
NARBO {qui suit le récit de Lucretia, tout en passant les huîtres)
La bataille est terrible ! On frappe, on tue, on meurt ! Du sol ensanglanté s'envole une rumeur Qui va troubler les Dieux dans leur béatitude. Car de voir des héros ils n'ont plus l'habitude ! Mais la victoire est lente à prononcer. Romains Et Gabéens, fiers de leurs efforts surhumains, Montrent à l'action une ardeur inconnue. Dont l'écho généreux retentit sous la nue !
Mais... ô Dieux justes ! Rome, en un sublime assaut, Rome qui, de la Gloire, a reçu le berceau, Rome l'emporte !...
[avec enthousiasme)
O guerre, apaise ta rafale !
Maîtresse, préparons l'étoffe triomphale !
Lucretia ne se sent pas de joie ; elle prend des mains de Narbo le manteau quelle a brodé et l'essaie sur le buste, mais cela ne va pas. Elle fait alors signe à Narbo d'approcher, le lui met, — le manteau, non le buste, — sur l'épaule, puis successivement le revêt du casque, des jambières, le ceint du glaive... Il se laisse faire, étonné et confus. Elle lui fait prendre des poses héroïques, le contemple, se recule, le contemple encore, semble se défendre d'une hallucination, va regarder si personne ne veille aux issues, résiste à une dernière tentation, puis, brusquement, ynue par tous les ressorts de la passion cotitenue et exaspérée, revient à Narbo, l'enlace de ses deux bras pressants et faisant la couleuvre autour de lui, devenu muet, lui adresse les paroles suivantes, pleines de feu :