SCÈNE VIII
ARMAND, HORTENSE, puis FRONTIN.
ARMAND
Me donnez-vous la licence, Mademoiselle, de causer avec vous en attendant les ordres de M. le Maréchal? S'il
n'est pas de règle pour les fiancés de rester seuls ensemble, M. le Commandeur a Tair si indulgent qu'il ne nous grondera certainement pas de cette exception.
HORTENSE
Certainement, le Commandeur n'a rien de la sévérité paternelle, et je suis heureuse de vous ou'ir.
ARMAND
J'ai été aussi satisfait de faire sa connaissance que celle de votre amie qui a bien voulu me conduire à lui. Aux quelques paroles que nous avons échangées, j'ai pu apprécier les rares qualités de cœur et d'esprit de mademoiselle Silvia.
Il est constant qu'elle est d'une grâce parfaite et d'une douceur inimaginable.
ARMAND
N'est-elle pas plus jeune que vous?
HORTENSE
De quelques mois à peine; ce qui a pu vous donner le change , est ce petit air de pensionnaire des Ursulines qu'elle a conservé , tandis que , pour ma part , j'ai pris un peu, n'est-ce-pas, les façons d'une jeune dame de la Cour.
ARMAND
Je rends hommage à la suprême élégance de vos manières qui feraient sensation même à l'Œil-de-Bœuf, je m'en porte fort; mais je ne déteste pas non plus ce petit air de couvent dont n'a pu se défaire encore mademoiselle Silvia; il me semble le plus séduisant du monde, et j'avoue qu'il m'a fort disposé en sa faveur.
HORTENSE , coquettement.
Est-ce à dire que vous me blâmeriez de ne pas l'avoir conservé?
ARMAND
Oh ! Mademoiselle , d'où pouvez-vous le croire? N'êtesvous pas digne de l'admiration de tous? Mademoiselle Silvia me parlait tantôt de vous en termes si élogieux.
HORTENSE
Ah! vous aussi Jasiez sur moi?... Allons la mode est universelle.
ARMAND
Elle m'énumérait vos perfections avec une complaisance inouïe. N'est-ce pas que cela prouve une humeur charmante et promet défaire le bonheur de M. le Comte?
HORTENSE
Cela est d'apparence.
ARMAND
N'a-t-elle point parfois des sauts brusques, et son âme est-elle toujours également affectueuse et douce?
HORTENSE
Oui dà.
ARMAND
Aime-t-elle la Cour, le menuet, les grandes chasses?
HORTENSE
Fort!... (Changeant de ton après un silence.) ExCUSCZ l'incivilité
de mon interruption , Monsieur le Baron , si je vous demande de m'éclaircir d'un doute , la requête est délicate , et je ne la ferais pas à tous, mais le sympathique de votre air m'enhardit un peu... D'où vient que M. le Comte demande tant de détails sur la hancée de son ami ?
ARMAND , étourdiment.
Mais c'est que je m'intéresse fort à lui, et que.,.
HORTENSE
Je me fais mal entendre, et voulais vous demander pourquoi votre ami qui sort d'ici s'intéresse autant à moi, votre fiancée, tandis que vous ne faites que me parler de Silyia, qui est promise à M. le Comte.
ARMAND
Ceci est exact, par ma foi, et Je suis confus de mon peu d'honnêteté à votre égard. Mais rassurez-vous, Mademoiselle, si nous nous sommes enquis, l'un et l'autre, de l'amie de notre future femme, c'est pour pouvoir nous communiquer nos jugements réciproques ; il est plus facile d'étudier une amie de sa fiancée que cette fiancée elle-même.
HORTENSE , ironique.
Cela est juste.
ARMAND
Ne pouvez-vous pas nous rendre la réciproque?
HORTENSE
Ce ne serait que vous copier, et nous' ne pourrions vous ravir l'honneur d'avoir été les premiers à frayer cette voie.
ARMAND
De semblables comparaisons sont involontaires et, vous surtout qui nous avez vus tour à tour, pouvez maintenant nous juger et dire en quoi vous nous préférez l'un à l'autre.
HORTENSE
Je ne suis point aussi subtile philosophe, et n'ai que des impressions d'ensemble, assez baroques; ainsi je
saurais m'expliquer pourquoi j'ai été froissée de voir M. le Comte s'occuper si fort de moi qui ne lui suis rien, tandis que J'ai été seulement surprise de ce que mon fiancé me parlait toujours de Silvia qui ne devrait pas lui importer.
ARMAND
J'ai confessé mon indécence, ne puis-je espérer mon pardon?
HORTENSE , coquettement.
Hélas, que peut-on refuser à son futur seigneur?
FRONTIN paraissant.
M. le Maréchal est tout prêt à recevoir M. le Baron ou M. le Comte.
ARMAND
Eh! bien, puisque le Comte n'est pas encore revenu, je me permettrai de le devancer. Me ferez-vous l'honneur de me guider, Mademoiselle?
HORTENSE
Mais volontiers, Monsieur.