SCENE VIL
HORTENSE, AGÉNOR, puis ARMAND.
HORTENSE
Pour nous, Monsieur le Comte, il vaut mieux attendre, car M. le Maréchal est d'une humeur difficile, qu'il nous ait mandés auprès de lui.
AGÉNOR
Je suis d'autant plus heureux, Mademoiselle, que je pourrai vous entretenir pendant quelques instants.
HORTENSE
L'amitié que vous témoigne M. le Baron m'est une suffisante recommandation de votre mérite.
AGÉNOR
Vous êtes, je le vois, d'un naturel confiant.
HORTENSE
Sans doute , mais point jusqu'à la sottise ; je ne manque pas de finesse, allez; et je saurai suffisamment, s'il le faut, surveiller mon mari.
AGÉNOR
Ah! vous comptez le surveiller?
HORTENSE
On dit qu'il en est parfois besoin.
AGÉNOR
Et aimeriez-vous que votre époux vous surveillât?
HORTENSE
N'en a-t-il pas le droit?
AGÉNOR
Un droit peut n'être pas aimable.
HORTENSE
A ne rien celer, je ne sais trop; s'il ne me surveillait pas, c'est qu'il m'aimerait peu, ce qui me fâcherait ; mais s'il me surveillait trop c'est qu'il serait jaloux, ce qui me fâcherait davantage.
AGÉNOR
Ainsi , vous ne goûtez pas les jaloux?
HORTENSE
Oui dà, mais vous goûtez les questions, Monsieur le Comte. Encore si leur but était différent! Mais je ne saurais vraiment m'expliquer d'où vient que, dans cette heureuse conjoncture de pouvoir entretenir la meilleure amie de Silvia , vous ne la mettiez pas à profit pour vous instruire de son caractère et de ses goûts.
AGÉNOR , un peu confus.
Nous aurons beau temps de nous connaître, une fois mariés.
HORTENSE
Vous jugez donc qu'on peut ainsi s'épouser, à l'aveuglette; et si, une fois que vous vous serez connus, vous vous avisez de ne pas vous plaire?
AGÉNOR
Eh! ne se plait-on pas toujours dans le mariage, et la sotte vie que Ton mènerait si Ton ne savait s'accommoder de part et d'autre?... N'est-ce point là le genre de mariage que vous rêvez, Mademoiselle, et ne préféreriez vous point un bonheur paisible mais continu à une succession de transports et de querelles?
HORTENSE
Là, vous voyez bien que vous reprenez vos interrogations. Laissons cela, et me dites plutôt ce que vous pensez de votre fiancée?
AGF.NOR.
Mais les meilleures choses du monde.
HORTENSE
Fi, que cela est explicite et enthousiaste! A vrai dire, Monsieur le Comte, je ne sais trop si vous l'avez regardée ; Je vous ai observé deux ou trois fois , à la dérobée , comme il sied à une jeune fille, et vous aviez toujours les yeux fixés... (Baissant les yeux.) sur uue autre personne.
AGÉNOR
Ne serait-ce pas que cette autre personne me semble préférable?
HORTENSE , ironiquement.
Déjà, Monsieur le Comte! Hélas, je crains bien que ma pauvre petite Silvia n'ait pas le bonheur qu'elle mérite... et que M. le Baron en ait trop, si l'on vous laissait faire. (Prenant un ton plus sérieux. ) J'igUOrC , il CSt Vrai, si
ce sont là procédés de deux amis, comme vous semblez l'être, mais je savais moins encore qu'il était d'u-
sage, quand on vient faire la révérence à sa fiancée, de s'enflammer pour son amie
AGÉNOR , à part.
Je crois que je m'enferre. Si je trouvais un moyen de tirer mes chausses de ce guêpier! Ah! Dieu soit loué!
ARMAND , entrant.
Mon cher ami, M. le Commandeur, d'avec qui je sors, aurait le plus vif désir de connaître le fiancé de Mademoiselle Silvia.
Allez, Monsieur le Comte, peut-être aurez-vous le temps de revenir avant que M. le Maréchal ne vous ait fait prévenir.
ARMAND
D'ailleurs, mon ami, je vous remplacerai là aussi. Je gage que le Maréchal a autant de désir de m'entretenir que M. le Commandeur de vous voir.
AGÉNOR
Je le crois aussi, et m'y rends incontinent.... Mademoiselle ! (Révérences.)