LE CHEVALIER, LA COMTESSE
LE CHEVALIER
Me voici, Madame la Comtesse.
LA COMTESSE
Au secours! Lisette, Lisette! Ah, ah! c'est vous, Chevalier! mon Dieu, quelle peur vous m'avez faite!
LE CHEVALIER
Je ne m'en consolerais jamais si je n'avais présentement l'intime espoir cie vous rassurer bientôt.
LA COMTESSE
Mais c'est du dernier impudent de se représenter à pareille heure!
LE CHEVALIER
Ne m'appeliez-vous pas?
LA COMTESSE
Moi?
LE CHEVALIER
Oui, à l'instant même: « Ah! chevalier, vous qui m'aimez tant, si vous étiez là... » Eh bien, j'v suis, et je vous aime davantage encore...
LA COMTESSE
Perfide Lisette, c'est encore un de tes tours! Mais, patience, je te ménage un châtiment exemplaire.
l'heure du berger 69
LISETTE, entr'ouvrant la porte.
Palsemblcu I défendez-moi donc , Chevalier!
LE CHEVALIER
Ah, Comtesse, s'il faut vous demander sa grâce, à
genoux , à vos pieds. ( 11 y tombe. )
LA COMTESSE
Quelle témérité, Monsieur! Relevez-vous vite. Pensez donc, si Lisette vous voyait, et si le Comte rentrait à rimproviste, dieux tout puissants, moi qui l'oubliais ! Il va justement être minuit... Fuyez, fuyez, pauvre Chevalier; s'il vous trouvait ici, le barbare vous tuerait. Vous ne savez pas à quel point il est jaloux; c'est un tigre ! Fuyez donc !
LE CHEVALIER
Ah! ravissante déesse, si je vous pouvais peindre comme je suis ému par la tendre sollicitude que vous me témoignez!
LA COMTESSE
Ce n'est pas seulement pour vous, c^est qu'il me tuerait, moi aussi. Je suis trop jeune pour mourir! Je ne suis pas comme vous. Chevalier, habituée à affronter la mort sur les champs de bataille. Par pitié, éloignez-vous!
LE CHEVALIER
Rassurez-vous, de grâce, le Comte ne rentrera pas de sitôt!
LA COMTESSE, vivement.
Qu'en savez-vous?
LE CHEVALIER, narquois.
La plaisante demande! De la fenêtre où j'étais blotti, je l'ai vu entrer chez la Baronne, avec elle.
yO VIEUX SAXE
LA COMTESSE
Entrer? Que me dites-vous là ? Il devait raccompagner seulement jusqu'à la grille de son hôtel, mandé qu'il est au Château.
LE CHEVALIER
Cela lui a plu à dire.
LA COMTESSE
Mais j'y pense : peut-être la Baronne a-t-elle été prise de vapeurs subites, et le Comte l'aura accompagnée pour la soigner! Mais j'v cours, moi aussi, j'y cours. Venez, Chevalier, accompagnez-moi!
LE CHEVALIER
Pourquoi cela, Comtesse, nous les gênerions... Jamais la baronne ne s'est mieux portée.
LA COMTESSE
Vraiment? En ce cas, pourquoi le Comte...
LE CHEVALIER
Pourquoi? Parce que je suis un maitre lourdaud! Je ne savais pas... que... vous ne saviez pas.. Pauvre chère entant!
LA COMTESSE
Vous aussi! D'abord, Chevalier, je neveux pas qu'on m'appelle pauvre chère enfant , ni qu'on me regarde avec compassion, tenez, comme en ce moment, Monsieur le langoureux!
Comtesse, ne querellez que mon amour; c'était pour vous plaindre, pour essayer de vous consoler.
LA COMTESSE , étonnée.
Me plaindre, me consoler? ( Chani^eant Jo ion. ) Grands
L HEURE DU BERGER J l
dieux! Juste ciel! Je devine toutlAh la méchante! Je Veux y aller, Chevalier, je veux les tuer tous les deux, les surprendre dans leur trahison! Eh bien,'que faitesvous là, Monsieur, les veux écarquillés et les bras ballants? Est-ce ainsi que vous vous préparez à épouser ma querelle?
LE CHEVALIER
Epouser... épouser... Vous avez la rage de sortir, moi qui ne demande qu'à rester. Et puis, si vous ne voulez pas mourir de sa main, peut-être bien qu'il ne veut pas davantage mourir de la vôtre. Lui aussi est jeune...
LA COMTESSE
Chevalier, votre persiflage est insupportable.
LE CHEVALIER
Moi, Madame, persifler, quand il n'y a rien que je ne fisse pour mériter votre amour!
LA COMTESSE
Eh bien, prouvez-le. Que me conseillez-vous de faire?
LE CHEVALIER, grave.
Vous venger!
LA COMTESSE , joyeuse.
Ah! mon ami, comme vous parlez d'or et que vous êtes homme de bon conseil! Tenez, voici ma main.
( Le Chevalier la baise galamment. ) Là, VOUS ditCS ! mC VCUgCr !...
Quel beau mot!... Les tuer tous deux, n'est-ce pas?
LE CHEVALIER
Oh! fi donc!
LA COMTESSE
Au moins elle! Un duel, au bois de Boulogne, au pistolet d'arcon!
LE CHEVALIER
Pas davantage. Vous battre pour votre mari! Mais, aux yeux de la Cour, vous auriez Tair d'une petite béguine de couvent...
LA COMTESSE
Vraiment?... Oh ! alors , je ne veux plus !... Mais comment me venger?
LE CHEVALIER, abîmé dans ses réflexions.
J'y rêve!... Une idée, Comtesse, votre vengeance la voici : La petite baronne vous a pris votre amour, eh bien, prenez-lui le sien!
LA COMTESSE , joyeuse.
Oh! l'excellente idée! Décidément, Chevalier, vous
êtes un homme précieux ! Voici ma main encore. ( Le Chevalier lui baise le bras. Changeant de ton. ) Mais non, mon ami , vous n'êtes qu'un étourneau. Son amour, à elle c'est le Comte. Je ne peux, pour mon mari, avoir l'air aux yeux de la Cour d'une petite béguine de couvent.
LE CHEVALIER
Mais, elle n'aime pas le Comte!
LA COMTESSE, joyeuse.
Qu'entends-Je? Mais alors, vous extravaguiez tantôt et je n'ai nul besoin de me venger.
LE CHEVALIER
C'est-à-dire que si!... Mais cela est d'une explication un peu incongrue.
LA COMTESSE, se rengorgeant.
Allez donc, Chevalier, me prenez-vous pour une petite pensionnaire?
L HEURE DU BERGER 7
LE CHEVALIER
Oh! Comtesse! Eh bien, sans doute, le Comte est en ce moment du dernier bien avec la Baronne, il n'y a personne qui ne soit persuadé là-dessus à la Cour.
LA COMTESSE, vivement.
Personne? Vous vovez bien. Chevalier, que je ne dois pas différer d'un moment ma vengeance. Pcjursuivez, poursuivez!
LE CHEVALU:!?.
Mais la Baronne n'a pour le Comte qu'un simple caprice, et non pas une affection profonde, enracinée, commeelle en a pour... quelques gentilshommes de la Cour. Si vous la voulez frapper au cceur, je ne vois que là d'apparence à l'atteindre sûrement!
LA COMIESSl",.
Oui, vous avez raison; mais le moyen de connaître ces beaux gentilshommes!
LE CHEVALIER
En cherchant bien!
LA COMTESSE
Peut-être... Cherchons... < silence, puis brusquement, i J'en vois un !
LE CHEVALIER
Vous reconnaissez bien que ce n'était pas difHcile! ( D'un ton mielleux. ) Et VOUS plait-il dc me marquer sur qui sont tombés vos soupçons... inestimables?
LA COMTESSE
Sur le petit Abbé! Si vous les aviez vus jaser tout à l'heure, elle lui donnant sa main à baiser, lui faisant
tourner une petite clé d'or à son doigt, oh! favais envie de pleurer, ils sont si gentils, tous deux, si mignons, car elle est adorable, cette méchante amie! Oh! comme je vais me venger en lui enlevant son joli petit Abbé!
LE CHEVALIER, qui s'agite avec impatience.
Mais non ! mais non I mais non ! Jamais l'Abbé n'a éét son vainqueur, jamais, entendez-vous bien?
LA COMTESSE , avec un soupir.
Quel dommage!
LE CHEVALIER, de mauvaise humeur.
Il est trop... il n'est pas assez... trop peu... bref il n'a rien pour cela, ce petit Abbé; une figure de fillette qui veut manger des confitures! 11 me surprend. Comtesse, que son minois chiffonné vous tasse oublier d'autres mâles beautés qui vous avoisinent.
LA COMTESSE
Mais je ne suis pas la seule, toutes mes amies en raffolent, il est si galant! Savez- vous que la Marquise me bat froid présentement parce qu'il m'en conte plus qu'à elle?
LE CHEVALIER
Ça se comprend; elle est d'âge à se passer licence de tels soupirants, mais vous. Comtesse, avec lui , vous auriez l'apparence de deux tourtereaux de province. Non, ce qu'il vous faut, Madame, c'est un cavalier jeune et beau, avec une épée au côté et non pas un petit collet au cou , un homme qui sache vous aimer, morbleu ! et vous défendre, ventrebleu!
LA COMTESSE
Serai-je assez belle pour plaire à un tel héros, et le détacher d'une aussi séduisante maîtresse?
l'heure du berger 75
LE CHEVALIER
De la part de tout autre, Madame, je ne laisserais pas passer un doute aussi injurieux pour votre puissance.
LA COMTESSE
Oh! comme j'estimerais mes charmes s'ils me faisaient ce coup! Vraiment, Chevalier, trouvez-vous que ma beauté l'emporte sur la sienne?
LE CHEVALIER, avec intention.
Mais oui , Comtesse, autant que je puis en juger.
Quelle linesse entendez-vous là?
LE CHEVALIER
J'ai fort présente à l'esprit l'enivrante beauté de la Baronne.
LA COMTESSE
Eh bien, et ma beauté, à moi, ne la connaissez-vous pas?
LE CHEVALIER
Hélas, chère âme, vous savez bien que je meurs encore de désir, jusqu'au jour où je mourrai peut-être de plaisir en la connaissant,
LA COMTESSE, rougissant
Oh ! Chevalier, fi ! h !.,. Mais j'y pense, vous me disiez connaître celle de la Baronne; c'est alors que vous avez été une de ses affections profondes, enracinées, dont vous parliez...
LE CHEVALIER, avec quelque fatuité.
Je le suis encore.
LA COMTESSE
Et ce cavalier que nous imaginions, grand et fort,
jeune et beau, avec une épée au côté, c'est vous, Chevalier, c'est vous!
LE CHEVALIER, s'exallant à froid.
Dites-vous vrai , mon ange? Est-ce bien sur le plus humble de vos serviteurs que vos regards ont daigné s'abaisser? Oh, ne me déconfortez pas; ce hasard, cette coïncidence, voyez-vous, chère âme, c'est le doigt de Dieu; c'est lui qui, dès le début, a préétabli Tharmonie de nos âmes, sœurs inconnues qui se cherchaient à travers les tourbillons et les mondes, c'est lui qui a permis l'injure lancée par le Comte à vos charmes , c'est lui qui m'a inspiré l'idée de venir vous trouver, ce soir, pour répandre à vos pieds les trésors d'amour dont mon cœur déborde; ce cœur, il est à vous. Comtesse, prenez-le, gardez-le, il ne sera jamais plus à personne!
LA COMTESSE
Que ce cœur a de caquet, Chevalier, et qu'il parle bien. Vous avez l'air de réciter la Nouvelle- Héloïse.
LE CHEVALIER
Vous ne goûtez pas Saint-Preux?
LA COMTESSE
Je lui préfère Némorin. Il devait être si fripon avec ses jolis bas blancs, sa petite veste, son chapeau fleuri, sa houlette enrubannée.
LE CHEVALIER, à part.
Je ne m'imagine pas plaisamment dans ce costume.
LA COMTESSE
Et moi, penseriez-vous que je ferais peur en Estelle, avec une robe blanche tout enguirlandée de fleurs, de petits souliers de satin et un troupeau de jolis moutons frisés?
L HKURE DU BKRGKR 77
LK CHEVALIER
Nulle parure ne vous irait mieux, Comlesse,
Ah, si vous m'aviez vue au château, chez mon père, avant mon mariage!
LE CHEVALIER
Vous gardiez les moutons?
LA COMTESSE
Fi donc! Chevalier, cela n'est pas de ma condition. Mais j'aime tant la campagne, la solitude, le désert... Ah! si vous ni'aimiez réellement comme vous le dites, vous m'auriez déjà proposé d'aller nous v ensevelir...
LE CHEVALIER, à part.
Un enlèvement, palsambleu, c'est ce que je demande!
LA COMTESSE
N'est-ce pas, mon ami, que nous serions fortunés tous deux, seuls, loin du monde; nous habiterions une petite cabane couverte de chaume, ombragée par un chêne vénérable...
LE CHEVALIER
Un site sauvage, avec des rochers noirs et des précipices !
LA COMTESSE
Mieux vaudrait un paysage riant; la chaumière serait bâtie au bord d'un lac, tout près d'un bocage agreste, avec des jets d'eau dans les ronds-points... Ah ! Chevalier, qui ne voudrait iinir ses jours dans ces lieux paisibles, loin des hommes et de leurs méchancetés? Où trouver cette solitude?
LE CHEVALIER
Parbleu, en Arcadie.
LA COMTESSE
Est-ce loin?
LE CHEVALIER
Pas précisément, c'est du côté de Trianon; mais au delà; en marchant, on y arrive.
LA COMTESSE
Voilà bien de quoi! Nous monterions en chaise-poste pour aller plus vite. Ah! Chevalier, il me tarde d'y être déjà! Comme nous serons heureux dans ce désert!
LE CHEVALIER
Nous aurons de jolis petits moutons blancs.
LA COMTESSE
Je les trairai moi-même.
LE CHEVALIER
Nousironscueillir les violettes des bois au printemps.
LA COMTESSE
Vous jouerez sur vos pipeaux rustiques.
LE CHEVALIER
Je n'ai jamais essayé; mais, dans un désert...
LA COMTESSE
Et puis, nous aurons un théâtre où nous jouerons la comédie avec les voisins.
Sans doute, mais seulement quand nous serons las du tête-à-tête, et pour ma part, déesse adorée, je n'en serai las jamais.
LA COMTESSE
Vous le dites, Chevalier, mais les hommes sont si inconstants.
L HEURE DU BERGER 79
LE CHEVALIER
Inconstant, moi qui en remontrerai au lierre pour la fidélité! Ah! donnez-moi le droit de me dire votre esclave et jamais maîtresse n'aura été plus aveuglement
Obéie, plus obstinément courtisée. ( ll serre amoureusement
la taille de la Comtesse. )
LA COMTESSE , le repoussant coquettement.
Non, non, mon ami, laissez-moi, vous dis-Je.
LE CHEVALIER
Ne vouliez-vous pas partir pour TArcadie?
LA COMTESSE
Mais ceci ressemble furieusement à l'embarquement pour Cythère.
LE CHEVALIER
C'est sur la route, ça se touche... Oh pourquoi me fuir, cruelle amante, pourquoi mépriser mon amour?
LA COMTESSE
Je ne le méprise pas, mais, au nom du ciel, pas maintenant... plus tard... plus tard... ( Elle se défend plus mollement. )
Ah ! Chevalier, je vais être cause de votre mort et de la mienne. Le Comte va rentrer! Quelle heure est-il? quelle heure est-il?
LE CHEVALIER
L'heure du berger!
LA COMTESSE , s'abandonnant.
Ah! Chevalier, vilain Chevalier...
8o VIEUX SAXE