‹ Vieux SaxeChapitre 22 sur 64 · LE CHEVALIER, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER, LA COMTESSE

LE CHEVALIER

Me voici, Madame la Comtesse.

LA COMTESSE

Au secours! Lisette, Lisette! Ah, ah! c'est vous, Chevalier! mon Dieu, quelle peur vous m'avez faite!

LE CHEVALIER

Je ne m'en consolerais jamais si je n'avais présentement l'intime espoir cie vous rassurer bientôt.

LA COMTESSE

Mais c'est du dernier impudent de se représenter à pareille heure!

LE CHEVALIER

Ne m'appeliez-vous pas?

LA COMTESSE

Moi?

LE CHEVALIER

Oui, à l'instant même: « Ah! chevalier, vous qui m'aimez tant, si vous étiez là... » Eh bien, j'v suis, et je vous aime davantage encore...

LA COMTESSE

Perfide Lisette, c'est encore un de tes tours! Mais, patience, je te ménage un châtiment exemplaire.

l'heure du berger 69

LISETTE, entr'ouvrant la porte.

Palsemblcu I défendez-moi donc , Chevalier!

LE CHEVALIER

Ah, Comtesse, s'il faut vous demander sa grâce, à

genoux , à vos pieds. ( 11 y tombe. )

LA COMTESSE

Quelle témérité, Monsieur! Relevez-vous vite. Pensez donc, si Lisette vous voyait, et si le Comte rentrait à rimproviste, dieux tout puissants, moi qui l'oubliais ! Il va justement être minuit... Fuyez, fuyez, pauvre Chevalier; s'il vous trouvait ici, le barbare vous tuerait. Vous ne savez pas à quel point il est jaloux; c'est un tigre ! Fuyez donc !

LE CHEVALIER

Ah! ravissante déesse, si je vous pouvais peindre comme je suis ému par la tendre sollicitude que vous me témoignez!

LA COMTESSE

Ce n'est pas seulement pour vous, c^est qu'il me tuerait, moi aussi. Je suis trop jeune pour mourir! Je ne suis pas comme vous. Chevalier, habituée à affronter la mort sur les champs de bataille. Par pitié, éloignez-vous!

LE CHEVALIER

Rassurez-vous, de grâce, le Comte ne rentrera pas de sitôt!

LA COMTESSE, vivement.

Qu'en savez-vous?

LE CHEVALIER, narquois.

La plaisante demande! De la fenêtre où j'étais blotti, je l'ai vu entrer chez la Baronne, avec elle.

yO VIEUX SAXE

LA COMTESSE

Entrer? Que me dites-vous là ? Il devait raccompagner seulement jusqu'à la grille de son hôtel, mandé qu'il est au Château.

LE CHEVALIER

Cela lui a plu à dire.

LA COMTESSE

Mais j'y pense : peut-être la Baronne a-t-elle été prise de vapeurs subites, et le Comte l'aura accompagnée pour la soigner! Mais j'v cours, moi aussi, j'y cours. Venez, Chevalier, accompagnez-moi!

LE CHEVALIER

Pourquoi cela, Comtesse, nous les gênerions... Jamais la baronne ne s'est mieux portée.

LA COMTESSE

Vraiment? En ce cas, pourquoi le Comte...

LE CHEVALIER

Pourquoi? Parce que je suis un maitre lourdaud! Je ne savais pas... que... vous ne saviez pas.. Pauvre chère entant!

LA COMTESSE

Vous aussi! D'abord, Chevalier, je neveux pas qu'on m'appelle pauvre chère enfant , ni qu'on me regarde avec compassion, tenez, comme en ce moment, Monsieur le langoureux!

Comtesse, ne querellez que mon amour; c'était pour vous plaindre, pour essayer de vous consoler.

LA COMTESSE , étonnée.

Me plaindre, me consoler? ( Chani^eant Jo ion. ) Grands

L HEURE DU BERGER J l

dieux! Juste ciel! Je devine toutlAh la méchante! Je Veux y aller, Chevalier, je veux les tuer tous les deux, les surprendre dans leur trahison! Eh bien,'que faitesvous là, Monsieur, les veux écarquillés et les bras ballants? Est-ce ainsi que vous vous préparez à épouser ma querelle?

LE CHEVALIER

Epouser... épouser... Vous avez la rage de sortir, moi qui ne demande qu'à rester. Et puis, si vous ne voulez pas mourir de sa main, peut-être bien qu'il ne veut pas davantage mourir de la vôtre. Lui aussi est jeune...

LA COMTESSE

Chevalier, votre persiflage est insupportable.

LE CHEVALIER

Moi, Madame, persifler, quand il n'y a rien que je ne fisse pour mériter votre amour!

LA COMTESSE

Eh bien, prouvez-le. Que me conseillez-vous de faire?

LE CHEVALIER, grave.

Vous venger!

LA COMTESSE , joyeuse.

Ah! mon ami, comme vous parlez d'or et que vous êtes homme de bon conseil! Tenez, voici ma main.

( Le Chevalier la baise galamment. ) Là, VOUS ditCS ! mC VCUgCr !...

Quel beau mot!... Les tuer tous deux, n'est-ce pas?

LE CHEVALIER

Oh! fi donc!

LA COMTESSE

Au moins elle! Un duel, au bois de Boulogne, au pistolet d'arcon!

LE CHEVALIER

Pas davantage. Vous battre pour votre mari! Mais, aux yeux de la Cour, vous auriez Tair d'une petite béguine de couvent...

LA COMTESSE

Vraiment?... Oh ! alors , je ne veux plus !... Mais comment me venger?

LE CHEVALIER, abîmé dans ses réflexions.

J'y rêve!... Une idée, Comtesse, votre vengeance la voici : La petite baronne vous a pris votre amour, eh bien, prenez-lui le sien!

LA COMTESSE , joyeuse.

Oh! l'excellente idée! Décidément, Chevalier, vous

êtes un homme précieux ! Voici ma main encore. ( Le Chevalier lui baise le bras. Changeant de ton. ) Mais non, mon ami , vous n'êtes qu'un étourneau. Son amour, à elle c'est le Comte. Je ne peux, pour mon mari, avoir l'air aux yeux de la Cour d'une petite béguine de couvent.

LE CHEVALIER

Mais, elle n'aime pas le Comte!

LA COMTESSE, joyeuse.

Qu'entends-Je? Mais alors, vous extravaguiez tantôt et je n'ai nul besoin de me venger.

LE CHEVALIER

C'est-à-dire que si!... Mais cela est d'une explication un peu incongrue.

LA COMTESSE, se rengorgeant.

Allez donc, Chevalier, me prenez-vous pour une petite pensionnaire?

L HEURE DU BERGER 7

LE CHEVALIER

Oh! Comtesse! Eh bien, sans doute, le Comte est en ce moment du dernier bien avec la Baronne, il n'y a personne qui ne soit persuadé là-dessus à la Cour.

LA COMTESSE, vivement.

Personne? Vous vovez bien. Chevalier, que je ne dois pas différer d'un moment ma vengeance. Pcjursuivez, poursuivez!

LE CHEVALU:!?.

Mais la Baronne n'a pour le Comte qu'un simple caprice, et non pas une affection profonde, enracinée, commeelle en a pour... quelques gentilshommes de la Cour. Si vous la voulez frapper au cceur, je ne vois que là d'apparence à l'atteindre sûrement!

LA COMIESSl",.

Oui, vous avez raison; mais le moyen de connaître ces beaux gentilshommes!

LE CHEVALIER

En cherchant bien!

LA COMTESSE

Peut-être... Cherchons... < silence, puis brusquement, i J'en vois un !

LE CHEVALIER

Vous reconnaissez bien que ce n'était pas difHcile! ( D'un ton mielleux. ) Et VOUS plait-il dc me marquer sur qui sont tombés vos soupçons... inestimables?

LA COMTESSE

Sur le petit Abbé! Si vous les aviez vus jaser tout à l'heure, elle lui donnant sa main à baiser, lui faisant

tourner une petite clé d'or à son doigt, oh! favais envie de pleurer, ils sont si gentils, tous deux, si mignons, car elle est adorable, cette méchante amie! Oh! comme je vais me venger en lui enlevant son joli petit Abbé!

LE CHEVALIER, qui s'agite avec impatience.

Mais non ! mais non I mais non ! Jamais l'Abbé n'a éét son vainqueur, jamais, entendez-vous bien?

LA COMTESSE , avec un soupir.

Quel dommage!

LE CHEVALIER, de mauvaise humeur.

Il est trop... il n'est pas assez... trop peu... bref il n'a rien pour cela, ce petit Abbé; une figure de fillette qui veut manger des confitures! 11 me surprend. Comtesse, que son minois chiffonné vous tasse oublier d'autres mâles beautés qui vous avoisinent.

LA COMTESSE

Mais je ne suis pas la seule, toutes mes amies en raffolent, il est si galant! Savez- vous que la Marquise me bat froid présentement parce qu'il m'en conte plus qu'à elle?

LE CHEVALIER

Ça se comprend; elle est d'âge à se passer licence de tels soupirants, mais vous. Comtesse, avec lui , vous auriez l'apparence de deux tourtereaux de province. Non, ce qu'il vous faut, Madame, c'est un cavalier jeune et beau, avec une épée au côté et non pas un petit collet au cou , un homme qui sache vous aimer, morbleu ! et vous défendre, ventrebleu!

LA COMTESSE

Serai-je assez belle pour plaire à un tel héros, et le détacher d'une aussi séduisante maîtresse?

l'heure du berger 75

LE CHEVALIER

De la part de tout autre, Madame, je ne laisserais pas passer un doute aussi injurieux pour votre puissance.

LA COMTESSE

Oh! comme j'estimerais mes charmes s'ils me faisaient ce coup! Vraiment, Chevalier, trouvez-vous que ma beauté l'emporte sur la sienne?

LE CHEVALIER, avec intention.

Mais oui , Comtesse, autant que je puis en juger.

Quelle linesse entendez-vous là?

LE CHEVALIER

J'ai fort présente à l'esprit l'enivrante beauté de la Baronne.

LA COMTESSE

Eh bien, et ma beauté, à moi, ne la connaissez-vous pas?

LE CHEVALIER

Hélas, chère âme, vous savez bien que je meurs encore de désir, jusqu'au jour où je mourrai peut-être de plaisir en la connaissant,

LA COMTESSE, rougissant

Oh ! Chevalier, fi ! h !.,. Mais j'y pense, vous me disiez connaître celle de la Baronne; c'est alors que vous avez été une de ses affections profondes, enracinées, dont vous parliez...

LE CHEVALIER, avec quelque fatuité.

Je le suis encore.

LA COMTESSE

Et ce cavalier que nous imaginions, grand et fort,

jeune et beau, avec une épée au côté, c'est vous, Chevalier, c'est vous!

LE CHEVALIER, s'exallant à froid.

Dites-vous vrai , mon ange? Est-ce bien sur le plus humble de vos serviteurs que vos regards ont daigné s'abaisser? Oh, ne me déconfortez pas; ce hasard, cette coïncidence, voyez-vous, chère âme, c'est le doigt de Dieu; c'est lui qui, dès le début, a préétabli Tharmonie de nos âmes, sœurs inconnues qui se cherchaient à travers les tourbillons et les mondes, c'est lui qui a permis l'injure lancée par le Comte à vos charmes , c'est lui qui m'a inspiré l'idée de venir vous trouver, ce soir, pour répandre à vos pieds les trésors d'amour dont mon cœur déborde; ce cœur, il est à vous. Comtesse, prenez-le, gardez-le, il ne sera jamais plus à personne!

LA COMTESSE

Que ce cœur a de caquet, Chevalier, et qu'il parle bien. Vous avez l'air de réciter la Nouvelle- Héloïse.

LE CHEVALIER

Vous ne goûtez pas Saint-Preux?

LA COMTESSE

Je lui préfère Némorin. Il devait être si fripon avec ses jolis bas blancs, sa petite veste, son chapeau fleuri, sa houlette enrubannée.

LE CHEVALIER, à part.

Je ne m'imagine pas plaisamment dans ce costume.

LA COMTESSE

Et moi, penseriez-vous que je ferais peur en Estelle, avec une robe blanche tout enguirlandée de fleurs, de petits souliers de satin et un troupeau de jolis moutons frisés?

L HKURE DU BKRGKR 77

LK CHEVALIER

Nulle parure ne vous irait mieux, Comlesse,

Ah, si vous m'aviez vue au château, chez mon père, avant mon mariage!

LE CHEVALIER

Vous gardiez les moutons?

LA COMTESSE

Fi donc! Chevalier, cela n'est pas de ma condition. Mais j'aime tant la campagne, la solitude, le désert... Ah! si vous ni'aimiez réellement comme vous le dites, vous m'auriez déjà proposé d'aller nous v ensevelir...

LE CHEVALIER, à part.

Un enlèvement, palsambleu, c'est ce que je demande!

LA COMTESSE

N'est-ce pas, mon ami, que nous serions fortunés tous deux, seuls, loin du monde; nous habiterions une petite cabane couverte de chaume, ombragée par un chêne vénérable...

LE CHEVALIER

Un site sauvage, avec des rochers noirs et des précipices !

LA COMTESSE

Mieux vaudrait un paysage riant; la chaumière serait bâtie au bord d'un lac, tout près d'un bocage agreste, avec des jets d'eau dans les ronds-points... Ah ! Chevalier, qui ne voudrait iinir ses jours dans ces lieux paisibles, loin des hommes et de leurs méchancetés? Où trouver cette solitude?

LE CHEVALIER

Parbleu, en Arcadie.

LA COMTESSE

Est-ce loin?

LE CHEVALIER

Pas précisément, c'est du côté de Trianon; mais au delà; en marchant, on y arrive.

LA COMTESSE

Voilà bien de quoi! Nous monterions en chaise-poste pour aller plus vite. Ah! Chevalier, il me tarde d'y être déjà! Comme nous serons heureux dans ce désert!

LE CHEVALIER

Nous aurons de jolis petits moutons blancs.

LA COMTESSE

Je les trairai moi-même.

LE CHEVALIER

Nousironscueillir les violettes des bois au printemps.

LA COMTESSE

Vous jouerez sur vos pipeaux rustiques.

LE CHEVALIER

Je n'ai jamais essayé; mais, dans un désert...

LA COMTESSE

Et puis, nous aurons un théâtre où nous jouerons la comédie avec les voisins.

Sans doute, mais seulement quand nous serons las du tête-à-tête, et pour ma part, déesse adorée, je n'en serai las jamais.

LA COMTESSE

Vous le dites, Chevalier, mais les hommes sont si inconstants.

L HEURE DU BERGER 79

LE CHEVALIER

Inconstant, moi qui en remontrerai au lierre pour la fidélité! Ah! donnez-moi le droit de me dire votre esclave et jamais maîtresse n'aura été plus aveuglement

Obéie, plus obstinément courtisée. ( ll serre amoureusement

la taille de la Comtesse. )

LA COMTESSE , le repoussant coquettement.

Non, non, mon ami, laissez-moi, vous dis-Je.

LE CHEVALIER

Ne vouliez-vous pas partir pour TArcadie?

LA COMTESSE

Mais ceci ressemble furieusement à l'embarquement pour Cythère.

LE CHEVALIER

C'est sur la route, ça se touche... Oh pourquoi me fuir, cruelle amante, pourquoi mépriser mon amour?

LA COMTESSE

Je ne le méprise pas, mais, au nom du ciel, pas maintenant... plus tard... plus tard... ( Elle se défend plus mollement. )

Ah ! Chevalier, je vais être cause de votre mort et de la mienne. Le Comte va rentrer! Quelle heure est-il? quelle heure est-il?

LE CHEVALIER

L'heure du berger!

LA COMTESSE , s'abandonnant.

Ah! Chevalier, vilain Chevalier...

8o VIEUX SAXE

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