LA BARONNE, LE COMTE
la baronne.
Eh quoi! vous encore, mon cher Comte? Je ne vous attendais que demain.
LE COMTE
Madame, vous avez perdu... Ce n'était pas l'Abbé qui était chez moi.
LA BARONNE
De quel ton me dites-vous cela? Il y avait donc quelqu'un?
LE COMTE
Oui, votre Frontin d'abord. Je l'ai fait jeter à la porte par mes gens.
LA BAPONNE.
Eh! laissez Frontin. Qui?
LE COMTE
Ah bah! vous raillez. Le Chevalier? ( Effrayée. ) Grand Dieu! encore un duel?
LE COMTE
Je ne pense pas; la situation n'est plus la même. La Comtesse a toute liberté de ses actes et j'aurais mauvais goût à lui en demander compte.
LA BARONNE
C'est dire que vous me réservez toute votre tyrannie.
LE COMTE
L'amour ne va pas sans un peu de tyrannie. D'ailleurs, l'usage est là; je ne conçois pas trop en effet pourquoi l'on ne se battrait pas pour sa femme quand on se bat pour sa maîtresse, mais on ne peut cependant pas se couvrir de ridicule.
LA BARONNE
Je ne suis pas trop sûre que les maîtresses se dussent bien réjouir d'une telle inégalité de procédé. Mais je sais trop les étrangetés de votre humeur hvpocondre pour m'en surprendre à l'excès.
LE COMTE, à part.
Elle est plus calme, il a dû partir. ( Haut. ) Cette humeur dont vous parlez n'est pas pour me faire augurer d'une infinie continuité de nos relations ; le bizarre peut émouvoir tout d'abord, mais non pas attacher. ( ii regarde toujour-^
le tapis de la table. )
Décidément, Comte, je pourrais croire que ce méchant tapis vous a jeté un sort.
LE COMTE
Ce tapis, un sort?
LA BARONNE
Vous ne le quittez pas des yeux. Vous plaîrait-il de l'examiner de près, et de le recevoir en cadeau de ma main; cela vous fera souvenir de moi. (EUe soulève à demi le tapis.)
LE COMTE
L'offre serait-elle moins tardive encore, je croirais devoir la décliner en vous assurant de toute ma reconnaissance. Ce me serait toujours là un fâcheux présage, je pourrais rêver que, si vous me vouliez imposer ce souvenir de vous, c'est apparemment que j'en aurais besoin pour ne pas vous oublier, et, par conséquent, qu'il remplacera seul votre présence auprès de moi.
LA BARONNE
Que vous êtes mauvais cette nuit, Comte, et comme il vous semble sourire de me faire pleurer.
LE COMTE
Ma seule excuse est dans cette hypocondrie que vousmême constatiez tout-à-l'heure si impartialement. Ne me celez rien, Baronne, quelle fantaisie vous a-t-elle prise de ne pas vous montrer d'abord cruelle à mes premiers empressements? Vous me saviez déjà quelque peu mélancolique, et vous aviez autour de vous tant de beaux damoiseaux tout brûlants du désir de s'attacher à votre char; je ne parle pas du Duc, il est trop affichant, mais le Marquis est à souhait, Thonnêteté de sa mine n'a d'égale que la probité de son esprit.
C'est vrai.
LE COMTE
De plus, fort instruit; il donne dans la secte, et ne faillit pas à une occasion de parler physiocratie.
LA BARONNE
Un homme qui propose une taxe de vingt-cinq sols par pot de rouge! Merci bien.
LE COMTE
Non? Le vicomte alors; il est fort avenant et n'est pas misanthrope comme moi. Il n'est pas jusqu'au Chevalier que je ne me trouve sincèrement préférable, au point que je ne puis m'expliquer pourquoi vous me l'avez sacrifié.
LA BARONNE, souriant.
Hé! hé!
LE COMTE
Et le petit Abbé? J'oubliais le galant petit Abbé , pauvre Chérubin! Voyons, Baronne, que vous semble du petit Abbé?
LA BARONNE, un peu émue.
En vérité, Monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire.
LE COMTE , à part.
C'était lui, je ne m'étais pas trompé. ( Haut.) Ce cher Abbé, j'aurais le plus grand plaisir à le voir demain. ( Il se lève. ) Ah, mon cœur, que j'ai de regrets de ne pouvoir rester plus longtemps à vos pieds. ( Bas. ) On ne me retient pas, il y a décidément quelque chose. ( Haut. ) Vous verra-t-on demain chez Madame la Duchesse?
LA BARONNE
J'irai à mon ordinaire. Y rencontrerai-je la Comtesse?
LE COMTE
Demandez cela au Chevalier. Baronne, je vous baise respectueusement la main. ( ii sort. — a part. ) L'abbé à droite le Chevalier à gauche!... S'il faut se mettre en colère, on verra.