‹ Vieux Strasbourg et vielle AlsaceChapitre 2 sur 8 · ÉPISODE DE LA TERREUR EN ALSACE · texte numérisé non relu

ÉPISODE DE LA TERREUR EN ALSACE

C’était un soir de la fin de mars 1793.

Le couvre-feu venait de sonner au village, et un vent mystérieux courait dans les arbres.

Le pasteur de Niederroedern, Jean- Jacques Hasselmann, était en méditation devant sa Bible, tandis que sa jeune femme, un livre à la main, tournait distraitement les pages, en écoutant les gémissements de la bise et les craquements des portes et des poutres

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vermoulues, rongées par cet insecte portant le nom sinistre d’horloge de la mort.

Une enfant de quatre ans environ, appuyée sur les genoux de sa mère, s’était endormie doucement; la tempête ne troublait pas ses rêves d’or.

Que savait-elle, la petite Sophie aux longues boucles soyeuses et aux grands yeux rêveurs, que savait-elle des commissaires de la République, parcourant le pays en tous sens et faisant arrêter chaque personnage suspect à Euloge Schneider, l’immigré allemand, grand accusateur public du Bas-Rhin? Elle ne remarquait pas le front soucieux de son père et les battements de cœur de sa mère, en ces temps d’angoisse, où nul n’était sûr de ne pas figurer le lendemain sur la liste des traîtres à la patrie, avec l’annotation «bon pour la guillotine»!

Un léger bruit venait de retentir du côté de la fenêtre, Mme Hasselmann tressaillit et jeta vers son mari un regard interrogateur.

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— Tranquillise-toi, ma chère amie, dit le pasteur, en prenant la main de sa compagne dans la sienne, tranquillise-toi, Dieu veille sur nous!

— N’as-tu donc rien entendu?

— Si fait! mais c’est la tempête qui se déchaîne au dehors.

— Je suis sûre que quelqu’un a frappé au volet. Écoute plutôt!

Et, en effet, le son se répète, mais plus fort cette fois.

Il n’y a plus de doute possible; quelqu’un est là. Qui cela peut-il être?

Le pasteur s’est déjà levé pour aller ouvrir, afin d’interroger le visiteur attardé sur le motif de sa visite, quand sa femme s’élance vers lui, les larmes aux yeux:

— Oh! n’ouvre pas, n’ouvre pas, Jean- Jacques, je t’en supplie! Reste avec nous! Ce sont des gens qui en veulent à ta vie, bien sûr, car nos paroissiens s’introduisent autrement chez nous.

Au même instant une voix a crié du dehors:

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— Laissez-moi entrer, pour l’amour de

Dieu! Les misérables me poursuivent . ils

vont m’atteindre . de grâce, ouvrez-moi!

Le maître de la maison n’en attend pas davantage. D’un bond il est à la porte d’entrée, dont il a bien vite tiré le double verrou.

Devant lui se dresse la haute et imposante figure d’un prêtre, qui lui tend la main en disant :

— Vous ne refusez pas de m’ouvrir!

Merci! Hébergez-moi pour une heure seulement sous votre toit . Dieu vous le ren¬

dra .... Ici ils ne me chercheront pas!

Pauvre prêtre! il était, lui aussi, du nombre de ces « réfractaires », pour lesquels le comité révolutionnaire n’avait pas assez d’injures. Pieux, doux, mais d’un caractère ferme et énergique, il n’avait pu se plier aux ordonnances sur les décades, et célébrait sa grand’messe chaque dimanche, sans

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s’inquiéter des conséquences terribles que devait avoir son obstination.

Un jour, en effet, un ami vint secrètement l’avertir qu’on allait l’arrêter, et le supplia de fuir.

C’est ainsi que, la nuit, à travers les champs détrempés, et se glissant le long des haies, le prêtre poursuivi avait atteint le presbytère de Niederrœdern, où une subite inspiration l’avait poussé.

M. Hasselmann referma la porte à la hâte, et entraîna dans la maison le fugitif. Mais celui-ci, comme égaré s’écriait :

— Au nom de Dieu, éteignez les lumières... ils viennent... ils viennent!...

Et il retomba, épuisé, sur un siège. La bande forcenée arrivait en effet, emplissant la rue de ses clameurs :

— Hourrah! .. où a passé le calotin?

C’est ici qu’il faut chercher... Non, pas là!... Remontez la rue!

Et le gros de la troupe s’avança dans la direction indiquée.

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Au presbytère, on respirait de nouveau.

Mme Hasselmann, cependant, dirigeait sur son mari un regard inquiet qui voulait dire :

— Et que feras-tu maintenant?

— Marguerite, dit le pasteur qui devinait sa pensée, ne te fais pas de soucis. Dieu nous envoie ce frère. Nous ne lui refuserons pas l’hospitalité qu’il nous demande en une heure de détresse.

— Non, non, fit la jeune femme en étouffant un sanglot. C’est notre devoir. Quant aux suites... Que Dieu veuille avoir pitié de nous!

Puis, se tournant vers la servante accourue :

— Pas un mot de ce qui s’est passé ce soir, entends-tu? Il y va de la vie de ton maître.

Et quand la domestique se fut retirée, M. Hasselmann embrassa sa femme et sa fille, les engagea à aller prendre aussi du repos, et rejoignit le prêtre, resté seul dans la chambre voisine, et qui semblait endormi.

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— D’où venez-vous? essaya-t-il de lui demander. Vous devez avoir traversé l’eau, car vous êtes trempé.

Mais ne recevant aucune réponse, il comprit que le malheureux s’était évanoui, et, inquiet, se préparait à aller chercher du secours, quand le prêtre reprit ses sens.

— Me connaissez-vous? demanda-t-il en lui saisissant le bras.

— Non.

— Eh bien! moi, je vous connais. Je sais que vous êtes chrétien et ne me trahirez pas.

— Vous avez deviné juste. Je ne vous accorde toutefois l’hospitalité qu’à une condition, c’est que vous vous engagerez à faire tout ce que j’exigerai.

— Amen! fit le fugitif.

— Quod Dominus bene vertat, conclut le pasteur en lui serrant la main.

Puis il l’aida à se débarrasser de ses habits pénétrés d’eau, et en apporta d’autres en échange.

Je crois qu’à ce moment les anges de Dieu

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se réjouissaient au ciel. Oui, il y a des heures où il est doux, bien doux de sentir que les barrières qui séparent les hommes sont tombées, et que la charité seule, la plus grande des vertus, selon Saint-Paul, reste i debout.

Le prêtre avait des larmes aux yeux.

— - Asseyez-vous là auprès du poêle où . brille un bon feu, lui dit son hôte, et achevez de vous remettre, tandis que je vous préparerai quelque chose de chaud pour vous restaurer.

Hasselmann se dirigea vers la cuisine, en rapporta un bol de lait pour son pensionnaire et, pendant que ce dernier se réconfortait, il rassembla un peu de literie qu’il chargea sur ses épaules; puis, une lanterne à la main, et traversant avec précaution le bûcher et la grange, il allait déposer son fardeau au fenil.

Après avoir creusé avec la fourche un trou dans le foin parfumé et y avoir installé une façon de lit, il vint rejoindre le fugitif.

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— Maintenant, cher confrère, lui dit-il, tout est prêt. L’hôtellerie n’est pas des plus confortables, il est vrai... Mais enfin! suivez-moi. Il fait noir comme dans un sac. Voilà l’échelle, montez sans crainte. Ah ! vous avez une bonne sentinelle! « Celui qui garde Israël ne sommeillera point! »

L’ascension opérée sans encombre, le pasteur étendit maternellement les couvertures sur le pauvre corps fatigué du prêtre, qui se laissait faire comme un enfant, puis il regagna à pas furtifs sa chambre, tandis que le vent de tempête continuait à rugir dans la nuit sans étoiles.

Les jours suivants le pasteur va, comme d’habitude, dès le matin, porter leur ration à ses oiseaux de basse-cour et à ses pigeons, qui répondent tous à son appel, volètent sur ses épaules, se gourmandent réciproquement ou gonflent, en roucoulant, leur gorge aux reflets métalliques.

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L’opération se renouvelle à midi, puis le soir à l’heure du crépuscule-

Personne ne verrait là rien d’extraordinaire; tout au plus un observateur attentif pourrait-il constater que le panier est un peu plus grand que d’habitude, et que le pasteur, après avoir donné la pitance à ses hôtes ailés, passe régulièrement dans la grange, et y fait une assez longue station.

Hasselmann a pris en affection le fugitif, et a pour lui les attentions et les tendresses d’un frère. Souvent, quand il ne craint pas d’être surpris, il va s’asseoir à ses côtés sur le foin, et se livre avec lui à de longs et cordiaux entretiens. L’angoisse du temps présent et le péril suspendu au-dessus de leurs têtes ont fait disparaître les différences théologiques et ecclésiastiques qui les eussent séparés à d’autres moments. D’ailleurs, toutes les grandes âmes se sentent soeurs, et, plus haut que ce qui les divise, trouvent un terrain d’entente commun.

Hasselmann sort de sa poche son Nou-

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veau Testament, et ayant un peu écarté les tuiles, fait la lecture à son hôte attentif.

Un long silence suit d’ordinaire ces lectures. Il est de ces pensées trop profondes pour que la parole les puisse exprimer. Ces deux hommes, rapprochés d’une façon si étrange, se sentent unis pour la vie.

Parfois aussi ils se jettent ensemble à genoux pour invoquer Celui qui a prédit aux siens leur réunion en « un seul troupeau sous un seul Berger ».

Six semaines se sont écoulées. L’espoir commence à renaître, car personne dans le pays n’a l’idée de chercher le prêtre réfractaire chez le pasteur protestant.

Un matin, pendant que notre héros jette comme d’ordinaire la menue graine à ses volatiles affamés, un habitant du village vient à passer, le bonnet de fourrure sur l’oreille, et tout en excitant du fouet son attelage, jette au pasteur, d’un ton de raillerie, cette parole suffisamment significa- I tive:

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