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arrêtés, comme eux, pour les plus futiles motifs. Chacun conte son histoire, chacun s’informe de celle du voisin, jusqu’à ce que le sommeil vienne étendre son aile bienfaisante sur tous ces malheureux.
Hasselmann, lui, ne peut dormir. Il se rapproche de la table, où sont jetés en désordre des papiers et une écritoire. A la lueur vacillante d’une lampe encastrée dans le mur, il écrit quelques lignes, qui ont été pieusement conservées dans sa famille, et où il demande des vêtements chauds, des vivres, et s’efforce de rassurer sa femme chérie, de lui donner l’espoir que son arrestation ne sera pas de longue durée.
A ce moment-là une tentative est faite par des voltigeurs en garnison à Wissembourg, bons catholiques et amis des prêtres, pour délivrer ceux de ces derniers qui ont été incarcérés. Déjà des barreaux sont descellés, les soldats insistent pour que les prisonniers se hâtent. Mais le prêtre refuse
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de fuir. 11 déclare qu’il restera dans la légalité, et les voltigeurs finissent par se rendre à ses arguments.
Deux jours s’écoulent, deux jours qui semblent être des semaines pour les prisonniers. Une amitié touchante unit tous ces hommes, dont la tête pourrait tomber, sur un signe de Robespierre.
Le matin du second jour une nouvelle pénètre dans la prison : « Saint- Just est à Wissembourg. » C’est lui, sans doute, qui apporte le terrible ordre d’exécution. A cette pensée, le visage des malheureux blêmit. Il n’y a plus que la mort à attendre! Mais Hasselmann propose à ses compagnons de captivité d’adresser une pétition au chef révolutionnaire redouté; il la rédige aussitôt et la signe lui-même au nom de tous. Le geôlier complaisant s’est chargé de remettre la pièce à son adresse.
entr’aide
Une demi-heure plus tard la porte de la prison s’ouvre et une voix de stentor crie :
— Citoyen Hasselmann !
— C’est moi!
— Tu as à comparaître immédiatement devant tes juges.
— Ah! ah! reprend l’agent de la prévôté, il t'en a cuit avant l'heure de la fournée. Cela t’apprendra à réfléchir!
Et refermant à grand fracas la porte, il lance un juron énergique, et fait monter le prisonnier devantlui.il l’introduit dans une pièce où Saint-Just siège en personne, attablé devant un gigot de mouton, qu’il déguste entre deux pistolets chargés.
D’abord, le sinistre personnage semble n’accorder aucune attention au nouveau venu, et continue à faire honneur à son déjeuner. Soudain, faisant la pirouette sur sa chaise, il dévisage le pasteur avec un air terrible.
— Tu es le citoyen Hasselmann?
— Oui.
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Montrant du doigt la pétition déployée devant lui :
— C’est toi qui as écrit cela?
— Oui.
— As-tu vraiment écrit cela?
— Oui.
Un silence mortel succède à cette brève réponse.
— Quelqu’un doit pourtant t’avoir poussé à me faire parvenir cette pièce.
— Personne. Je n’ai obéi qu’à ma propre inspiration.
— Ah! ah! tu as du courage!
Et Saint-Just achève de vider son verre. — Qu’as-tu donc pensé obtenir au moyen de ce chiffon de papier? Ne connais-tu pas le citoyen Saint-Just?
— J’ai cru, et je crois encore que le citoyen Saint-Just ne saurait condamner un innocent sans l’avoir entendu.
Nouveau silence. Le dictateur se verse encore à boire, puis son regard pénétrant se fixe sur son interlocuteur, dont le cœur palpite.
entr’aide
— Eh bien! Tu n’es pas une canaille 1.
Et l’homme redoutable avale une nouvelle rasade.
— Il y a longtemps que je n’ai rencontré ton semblable, ajoute-t-il. Maintenant, va, tu es libre.
Le pasteur reste immobile et comme interdit.
— Ne m’entends-tu donc pas? Je te déclare que tu es libre.
— Puis-je dire encore un mot?
— A quoi bon? Sois bref, au moins.
— Je ne suis pas libre.
— Es-tu donc fou?
— Non, mais je ne suis pas libre, aussi vrai que mon sort est entre vos mains.
— Mille tonnerres!! Quand j’affirme que tu es libre, qui donc oserait soutenir le contraire?
— Je vous remercie bien vivement, mais tant que mes compagnons de prison, au
1 Cet entretien est absolument authentique.
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nom desquels j’ai pris la plume, ne seront pas relâchés comme moi, je ne pourrai profiter de l’élargissement que vous m’accordez.
— Par l’enfer! es-tu dans ton bon sens? Je t’offre le salut, et tu le foules aux pieds?
— Je ne puis autrement !
— Crois-tu donc que je m’en vais donner la volée à tous ces corbeaux? Non, non! C’est impossible! La guillotine est préparée pour découper ce coriace gibier-là!
— Alors, je périrai avec eux! Je ne saurais sacrifier mon honneur à ma vie.
— Citoyen Hasselmann, regarde-moi bien ; je ne te veux pas de mal. Tu m’as plu. Tu as encore cinq minutes pour te décider. Hâte-toi! La liberté ou l’échafaud, choisis!...
— Il ne me faut pas cinq minutes pour savoir où est mon devoir. Tant que mes compagnons seront prisonniers, je partagerai leur sort.
— Ainsi, tu ne veux pas te raviser! Tu es un idéaliste, mais nous n’avons que faire de ces gens-là. Gendarmes, emmenez-le!
32 ENTr’aIDE
Hasselmann est reconduit dans sa prison. Une émotion profonde remue son âme, mais sa conscience est satisfaite, et un sourire éclaire son visage.
A dater de ce moment ses compagnons ne le considèrent pas seulement comme leur ami, mais comme leur père à tous. Il tire souvent de sa poche le petit livre du fenil et leur en lit des passages. Tous sont suspendus à ses lèvres. Ah ! comme ces paroles tombent droit dans le cœur, dans des moments pareils, et qu’il serait impossible de ne pas reconnaître leur origine divine et leur puissance !
Une autre joie attendait le digne pasteur. Sa femme s’était hasardée à l’aller voir et avait obtenu l’autorisation de s’entretenir quelques instants avec lui. C’était une faveur toute spéciale, et l’on peut croire que I Saint-Just, en partant, avait laissé des 1 instructions de nature à adoucir le sort du a prisonnier. C’est ce qui semble résulter de i la lecture d’une lettre écrite à ce moment, li
entr’aide
et dans laquelle il est question du transfert dans une forteresse. L’exécution sommaire semblait donc avoir été différée :
« Ma chère Amie,
«Tu es partie, et nous partons aussi. On nous a avertis que notre sort sera décidé aujourd’hui encore, mais que le district ne pourra faire aucune exception de l’arrêté des représentants du peuple qui nous condamne à être enfermés dans la citadelle de Besançon. Ainsi, je ne te verrai pas de sitôt. Je prie le Seigneur qu’il m’accorde la grâce de soutenir cette terrible épreuve qui nous attend, avec autant de patience que de fermeté d’âme. J’espère que le bon Dieu sera toujours avec ma fidèle épouse et ma pauvre Sophie. Oui, ma chère, console-toi; c’est le bon Dieu qui le veut ainsi, et il ne veut rien autre chose que notre bonheur. Adorons et vénérons le Seigneur, et, enfin, nous aurons lieu de nous réjouir de sa bonté. Il est vrai,
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ma chère, qu’il n’est pas facile de se soumettre à tant de malheurs, mais sois sûre que rien ne nous arrive sans sa volonté. C’est ce qui me console et m’érige {sic).
«Tu m’as vu, ma bonne, je suis d’assez belle humeur; je tâcherai de l’être toujours. Ayons confiance au Seigneur, il ne nous quittera pas. Embrasse notre chère Sophie, et parle-lui de son pauvre père prisonnier. Adieu, ma chère, nous nous reverrons!
« Hasselmann.
« Wissembourg, 16 thermidor, an II.»1
Et, le lendemain, il ajoute encore un long post-scriptum plein de tendresse, où il dit entre autres : « La plume me tombe des mains quand je pense à Sophie, mais le Tout-Puissant aura soin d’elle. »
1 Nous devons la communication de ces intéressants documents à M. Eugène Hasselmann, pasteur en retraite, et petit-fils de notre héros. Qu’il en reçoive ici encore nos remercïments.
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Tout est prêt. Les prisonniers vont être transférés à Strasbourg.
Ils échangent entre eux quelques mots encore, pour essayer de se donner du cœur. Hasselmann les exhorte et prie avec eux, oubliant sa propre douleur pour consoler ses compagnons d’infortune.
Dans l’obscurité de la prison retentissent des soupirs, des sanglots... Ah ! ces heures qui dressent un mur de séparation entre deux portions de notre vie!... Devant nous, l’inconnu, de menaçantes perspectives... Et nulle possibilité de retourner en arrière, vers les joies perdues !...
Pendant qu’Hasselmann s’est mis un peu à l’écart, pour se plonger dans ses pensées et ses souvenirs, et essayer d’envisager avec calme ce qui les attend, ses compagnons et lui, un bruit insolite retentit dans les halles du prétoire, une clameur grandis-
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santé s’approche et arrive jusqu’à la porte de la prison :
— Robespierre est tombé! Liberté, liberté!
Le lendemain le prisonnier serrait dans ses bras sa Marguerite et sa petite Sophie!
Quant au prêtre, voici ce que nous savons encore sur son compte :
« Lorsque j’avais dix à douze ans, racontait le professeur Hasselmann, fils de notre héros, j’accompagnais parfois mon père à Eckbolsheim, où il allait rendre visite à un beau vieillard à l’air grave et doux.
« Chose étrange, dès qu’ils se retrouvaient, je les voyais pleurer comme des enfants, et ne pouvais en comprendre la cause.
« Quand, sur le chemin du retour, j’interrogeais mon père à ce sujet, il semblait si absorbé par ses souvenirs qu’il me répondait à peine.
entr’aide.
« — Quel est donc cet homme? insistai-je un jour.
« — C’est un de mes amis.
« — Mais enfin, père, pourquoi pleurezvous tous deux, chaque fois que vous vous rencontrez ?
« Alors, essuyant une larme du revers de la main :
« — Charles, je te l’ai dit, c’est un de mes amis !
«Je n’osais revenir à la charge; mais, après un silence, mon père me montrait du doigt la Cathédrale de Strasbourg se dressant majestueusement devant nous, et il ajoutait :
« — Vois- tu cette flèche, mon fils. Elle nous montre le ciel. J’y serai bientôt, et, alors, quand tu seras plus grand, tu comprendras beaucoup de choses que tu es trop jeune pour saisir aujourd’hui, et tu sauras aussi pourquoi je pleurais en me rendant à Eckbolsheim ! »
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
La soupière d’Oberlin ! le presbytère d’Oberlin ! mots magiques pour moi. Il suffit de les prononcer pour ressusciter de lumineuses années d’enfance.
Aussi loin que je puis me souvenir, j’ai connu et aimé cette chère maison. J’y ai même fait des séjours auprès de mes petits cousins et de ma cousine, dont je partageais les leçons et les jeux.
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
Quelles belles parties de cache-cache nous faisions derrière la double porte tapissée de versets bibliques, imprimés par le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche!
Partout, du reste, on retrouvait son souvenir et comme sa présence invisible.
C’était d’abord la salle à manger avec ses portraits d’ancêtres, dégradés par le temps et frustement encadrés d’un filet de plomb ou de bois jadis doré : matrone à la parure de dentelle noire; dame à la rose et au long corsage gris-perle, infiniment pointu; professeur à plantureuse perruque, que : nous avions surnommé Absalon ; portrait balafré du roi de Suède Gustave- Adolphe,
Idont l’air martial nous inspirait le respect. N’oublions pas non plus le fameux trompe-
I l’oeil, instrument de réconciliation entre voisins divisés, ou époux en désaccord, et qui montrait, suivant le point de vue auquel on se plaçait, soit une fleur, soit un oiseau.
Puis, il y avait encore le fauteuil d’Oberlin, la table d’Oberlin, des vitrines contenant ses
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
pierres symboliques, ses compositions avec lignes coloriées représentant les différents degrés du ciel et de l’enfer, des portraits ou silhouettes, annotés de la main même de Lavater, et un tas d’autres choses impossibles à énumérer toutes.
Au grenier étaient remisées la harpe et l’imprimerie d’Oberlin, en compagnie de grandes caisses de livres poussiéreux et d’une infinité d’objets divers hors de service.
Dans le jardin, on nous montrait le noisetier sous lequel, suivant la tradition, le pasteur vénéré s’était fiancé avec Mlle Madeleine-Salomé Witter, de Strasbourg. (N’ai-je pas là encore, collée dans un album, une branche bien conservée du dit arbuste?)
Que de fois nous avons joué sous son ombre, couru dans ce jardin disposé en terrasses, jusqu’au pré fleuri de perce-neige et au ruisseau serpentant tout au bas, avec ses jolis petits poissons et ses libellules !
Et la cave, la vieille cave donc ! Cela, c’était le mystère, le petit frisson de terreur
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
qu’on aime tant à se rappeler d’avoir ressenti dans sa jeunesse. Cette cave, dis -je, hors d’emploi généralement, occupait l’emplacement de l’ancien presbytère, celui qu’on avait surnommé la «ratière», et auquel Oberlin ne voulut pas voir substituer une maison plus confortable, tant que les écoles n’avaient pas de locaux spacieux et i bien aérés.
La dite cave était absolument sombre, et dans l’humidité suintant le long des murs glissaient des limaces gluantes et de pâles cloportes. Mais elle avait un bien autre et plus redoutable attrait encore. Ne disait-on pas que l’ancien « trésor » du Châteaula -Roche s’y trouvait caché, et que le tristement célèbre Guérothée de Rathsamhausen, enterré dans l'église de Fouday, y revenait?
Que de fois, pénétrant avec précaution par la porte entr’ouverte, qui laissait glisser un mince rayon dans l’antre obscur, nous en ressortions de toute la vitesse de nos petites jambes, en nous écriant: «As-tu
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
entendu?... C’était lui!...» Et l’on ne nous aurait pas repris à renouveler de sitôt l’aventure.
Plus tard, il y avait le bon M. Louis Claude, maître si patient, si indulgent dont la mémoire nous est chère, et les solennelles distributions de prix du jour de l’Ascension aux élèves des écoles de toute la paroisse et à ceux du Poêle à tricoter. Nous les entendons encore, ces proclamations de récompenses; nous les voyons, ces petites révérences des fillettes recevant leur prix de la main de M. Daniel Le grand, de M. Louis Fallot ou de M. Witz, le propre petit-fils d’Oberlin.
Mais la soupière, dira le lecteur, où reste la soupière ? Patience ! nous y arrivons. Au temps dont nous parlons, elle n’occupait pas encore la place d’honneur où nous l’avons admirée plus tard. Du moins nous ne nous souvenons pas de l’y avoir vue. Ce n’est qu’aux limites de l’enfance, à l’époque où se manifeste déjà un intérêt plus éveillé
LA SOUPIERE D OBERLIN
pour les choses anciennes, que cette belle pièce cîe céramique nous frappa.
Elle était placée dans le cabinet d’études de notre vénéré cousin M. Witz, cabinet occupant exactement la place de celui d’Oberlin, mais qui a malheureusement aujourd’hui changé de destination et est devenu une chambre à coucher.
Ah ! c’était bien le plus riant, le plus suggestif des cabinets d’études qu’on pût voir ! Par deux larges fenêtres, la lumière y entrait à flots, et un ravissant paysage s’y encadrait, avec ses plans de montagnes superposés et ses jolis lointains veloutés, saupoudrés d’or au coucher du soleil.
Entre lesdites fenêtres se trouvait un petit meuble ancien à tiroirs, sur lequel était posée la fameuse soupière. Ah ! qu’elle faisait bien là, dessinant sa fine bordure bleue sur le blanc laiteux de la faïence, et ressortant sur le papier vert à losanges bruns couvrant les murs!
Rarement on la tirait de là, et quand on
3[ LA SOUPIÈRE ü'oBERLIN
la montrait et soulevait le couvercle, il s’en échappait un parfum exquis, indéfinissable, : produit par des milliers de pétales de fleurs desséchés, déposés là depuis un siècle.
Était-ce le fameux thé ci’ O ber lin composé, disait-on, de 80 sortes de plantes différentes, ou simplement une réunion des fleurs les plus odorantes du pays? Je l’ignore. Aujourd'hui encore, du reste, le contenu de la soupière existe, et il serait facile de l’analyser. Mais ne serait -ce pas déflorer ce parfum vieillot, désuet, tout chargé de souvenirs, et évoquant la vie du patriarche vosgien, son activité infiniment diverse et féconde ?
Quand je revois cette soupière, dont j’ai fait le croquis, il y a de nombreuses années déjà, il me semble qu’elle personnifie en quelque sorte la vie de famille de celui qu’on a été habitué à considérer plutôt sous d’autres aspects.
Chacun renchérit sur ses dons si rares. On relève ses mérites comme civilisateur,
LA SOUPIÈRE d’oBERLIN
patriote, pédagogue et pasteur, on énumère ses oeuvres, les fondations dues à son génie, mais on connaît peu, en somme, Oberlin comme homme d’intérieur. C’est cette lacune que je voudrais essayer de combler.
On a tenté déjà de relever le rôle trop effacé joué, semble-t-il, par Mme Oberlin, dans une vie dont elle partagea si peu de temps les difficultés et les privations, mais aussi les joies. Tout ce que nous savons d’elle nous la montre fine, distinguée, dévouée, « parfaitement d’accord avec son mari sur tous les points », sacrifiant ses bijoux pour soutenir de bonnes oeuvres, et mettant, la première, la main au travail, chaque fois qu’il s’agit d’introduire au Bande-la-Roche une institution ou une industrie nouvelle. C’est elle qui fonda les écoles dites Poêles à tricoter , qui s’occupa de former une garde-malade pour la paroisse, et enseigna aux femmes à filer le coton.
Oberlin éprouvait pour elle un amour dont l’intensité ressort des passages de son
LA SOUPIÈRE ü’OBERLIN
journal l, et qui alla jusqu’à lui faire entreprendre, à lui tout seul, le dessèchement d’un marécage, dont les émanations malsaines nuisaient à la santé de la jeune femme, lors d’une cure faite par elle aux eaux de Niederbronn.
Habituée, à Strasbourg, à une vie confortable, c’est elle sans doute qui avait apporté dans le modeste ménage du pasteur cette soupière plus élégante, contrastant avec la vaisselle ordinaire du pays.
Mais je m’étais demandé longtemps à quel style appartenait proprement cet ustensile, puisque je n’y retrouvai pas les signes caractéristiques du «vieux Strasbourg». Aussi ai-je appris avec joie, depuis, que ces faïences à dessins bleus, rappelant le « vieux Rouen », sont plus anciennes que le «vieux Strasbourg» proprement dit, et ont été fabriquées chez nous par nos célèbres artistes en céramique, les
1 Voir notre Ban- de-la- Roche (Paris, Fischbacher, 1890), pages 1C9 à i83.
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
Hannong , à une époque où ils ne faisaient point encore les bouquets aux couleurs vives, auxquels ils ont plus tard attaché leur nom1.
La soupière, identique à plusieurs pièces rares et recherchées dont on peut voir des exemplaires au Musée de Strasbourg-, est donc une pièce très curieuse et très ancienne, fabriquée soit dans notre ville, soit à Haguenau.
Histoire mélancolique, soit dit en passant, que celle de ces grands artistes. Charles-François Hannong arriva en 1709 de Maëstricht (Hollande), pour se fixer en Alsace et y fabriquer d’abord de simples pipes en terre. Un ouvrier lui ayant apporté les secrets de fabrication de la porcelaine dure de Saxe, faite avec du caolin, il en appliqua les procédés à la décoration de la
1 Voir Tainturier: Anciennes Industries d'Alsace et de Lorraine , Le Bibliographe Alsacien II-IV, 1865-1867 et Beitrdge fur Geschichte der Strassburger Keramik , par Ernst Polaczek.
LA SOUPIÈRE ü’OBERLIN
faïence , installa une fabrique importante à Strasbourg, et plus tard, en 1724, une autre à Haguenau. Ses deux fils, Paul- Antoine et Balthazar, lui succédèrent et perfectionnèrent encore les procédés de leur père, en trouvant le moyen dépeindre sur émail cuit, avec les couleurs employées pour la porcelaine, et à les rehausser par l’emploi de l’or.
Mais dès 1750, la célébrité acquise par les produits alsaciens portait ombrage à la Manufacture royale de porcelaine de France, qui de Vincennes avait été transférée à Sèvres. Paul Hannong recevait l’ordre de cesser sa fabrication et de démolir ses fours dans la quinzaine ! En dépit de toutes les démarches faites auprès du roi en sa faveur, le malheureux artiste dut transporter sa fabrique à Frankenthal, dans le Palatinat.
Après l’exil de leur chef, les manufactures de Strasbourg et de Haguenau continuèrent à vivoter. Cependant Joseph Hannong venait de leur donner une nouvelle impulsion, quand la ferme royale taxa les produits
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
strasbourgeois de droits si élevés que la ruine était inévitable pour cette belle industrie alsacienne.
Malgré l’intervention du cardinal de Rohan, Hannong n’obtint pas gain de cause, tomba dans des embarras financiers, et, à bout de ressources, découragé et le cœur plein d’amertume, il dut s’enfuir à Munich, où il mourut, second Palissy entravé dans son génie.
L’usine de Strasbourg ne se releva pas de ce coup, et celle de Haguenau se transforma en fabrique de poêles en terre blanche.
On voudra bien me pardonner cette petite digression à propos de la soupière d’Oberlin, qui nous intéresse moins, du reste, par sa haute valeur artistique que par la vie de famille à laquelle elle a pris part.
Il me semble en voir s’échapper le fumet des très modestes aliments dont on usait jadis au Ban-de-la-Roche, et dont les herbes des champs faisaient les frais, la plupart du temps. On dut y servir de cette « coïdjotte »
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
faite avec de jeunes pousses d’orties. Peutêtre aussi y plaçait-on, pour les mieux couvrir, ces premières pommes de terre qu’on se gênait encore de manger, à une certaine époque, comme étant un mets trop vulgaire, et que le Ban-de-la-Roche contribua à réhabiliter? N’est-ce pas également dans cette soupière bleue qu’on présenta aux dames deBerckheim et de Dietrich les fèves qu’elles avaient elles-mêmes aidé à éplucher ? 1
Quoi qu’il en soit, les repas dont la soupière faisait partie, virent, réunis autour de la table, un couple exemplaire, une jeune famille nombreuse et bien disciplinée, et, très fréquemment, des hôtes illustres et distingués.
On ne s’est guère enquis, jusqu’ici, des rapports qui existaient entre le père et ses enfants, et l’on est tenté de se les figurer
t Voir les Souvenirs d'Alsace , journal de MUo de Berckheim, ior volume, page i3o. Librairie Fischbacher, Paris 1889.
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
froids, un peu raides et compassés, suivant l’usage de l’époque.
Il n’en est rien cependant, et nous ne résistons pas à l’envie de citer en toutes lettres ici la relation charmante faite de ses années d’enfance par Mme Witz-Oberlin 1 :
« Je me rappelle que bien souvent, pendant « que nous habitions encore la vieille maison, « nous avons vu tomber des sous et des « gros sous à travers les fentes du plancher « mal joint (l’étude de mon père étant placée «exactement au-dessus de la chambre de «ménage), lorsque nous nous trouvions «seules dans la pièce, ma sœur Frédé- « rique et moi, ou d’autres fois avec mes «frères Charles et Henri, et que nous « chantions ensemble ».
Oberlin manifestait ainsi sa satisfaction d’entendre ses enfants, et d’autres fois il descendait même pour venir mêler sa voix aux leurs.
1 Notes manuscrites inédites de Mrac Pierre Witz, née Louise-Charité Oberlin, dont nous devons la communication à l’obligeance de son petit-fils, M. Ernest Witz.
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
« Il nous avait accoutumés, dès le plus « bas âge, à ne point interrompre nos occu- « pations, lorsqu’il entrait. Nous devions « continuer librement à nous livrer à nos « causeries, à nos jeux ou à nos travaux. « Étions-nous en veine de gaîté, sa présence « ne faisait qu’augmenter ces dispositions. « Il entendait avec plaisir soit nos récits « naïfs, soit nos petites agaceries réciproques, « relevait telle ou telle parole pour animer « la conversation, ou s’assoupissait pendant «une demi-heure à peu près, en nous « recommandant de continuer nos causeries, « dont l’interruption l’eût éveillé.
« Il avait la bonté de prendre part à tous « nos jeux, quels qu’ils fussent, jeux bruyants, «jeux d’esprit ou jeux de poupées même.
«...Un jour, après le dîner, prenant ma « poupée sur les bras et jouant avec elle « dans la cour, je rentrai dans la chambre « où mon père était encore à table, man- « géant une croûte de pain et buvant un «petit verre de vin, son dessert ordinaire.
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
« Je m’approchai de lui, sans cesser de « causer avec ma poupée : «Voyez vous, lui « disais-je, voici votre grand-papa, donnez- « lui la main, donnez-lui un baiser!...»
«...Ce cher père, loin de faire comme «tant d’autres qui se seraient moqués ou « eussent grondé, prit avec bonté la main « de la poupée, puis l’approchant de sa «bouche, la baisa en disant: «Venez donc, « puisque je suis votre grand-papa ». Puis « il releva le tablier de la poupée et y enve- « loppa un gros sou. — « Remerciez bien « votre grand-papa, dis-je; voyez ce qu’il « vous donne! » Et mon père écouta toutes « ces petites causeries, comme s’il se fût agi « d’un enfant, au lieu d’une poupée.
« Lorsque nous commençâmes à tricoter, «et les années suivantes, chaque fois que « nous avions achevé une paire de bas, «mon père demandait à les voir, nous « donnait des caresses ou nous adressait « quelquefois de petits compliments. Puis, « prenant son « pied du roi », il mesurait les
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
« bas et nous donnait pour chaque bas deux «ou trois sous, sans négliger la fraction.
«... Plus tard mon père, en cessant de « nous donner cet argent, le remplaça par une « petite pension remise tous les dimanches « matins. Il ne nous demandait jamais compte « de ces petites sommes, mais comme nous « n’avions rien de caché pour lui, il lui était « facile, soit aux repas, soit à la promenade, « de connaître l’emploi fait par nous de « cet argent, et il en paraissait toujours « satisfait. Nous en achetions, étant en- « fants, des couleurs ou choses semblables, «lorsqu’il nous en manquait (car mon père « nous en donnait toujours, aux fêtes de «Noël, avec d’autres cadeaux). Devenus « plus grands, nous en faisions des aumônes, « ou nous achetions de l’indienne pour bon- « nets et jaquettes à des petits enfants. Nous « confectionnions ces objets les jours de « pluie en été, ou pendant les soirées d’hiver.
« Les dimanches nous appartenaient tout « entiers, en dehors des services divins.
LA SOUPIÈRE d’oBF.RLIN
« Mon père voulait que nous jouissions, ce « jour-là, d’une liberté complète, et jamais « aucun de nous n’en a abusé. Il voulait : « aussi que les fêtes fussent célébrées de « façon à laisser une impression agréable, « Noël et Pâques surtout. A Noël il faisait «des cadeaux à toute la maison; au Nouvel «An et à Pâques, on confectionnait du pain «au lait. C’est ainsi qu’à tout instant il « cherchait à nous faire plaisir.
« En hiver et dans les journées froides « d’automne et de printemps, dès que la «cuisinière était levée, elle allumait un «grand feu dans le fourneau en fonte de la « chambre de ménage. Cette pièce, bien « que vaste, ne tardait pas à se pénétrer «d’une douce chaleur..., de sorte que la « famille, quoique se levant de grand matin,
« était sûre d’y trouver déjà du feu . Du
« reste, mon père nous aguerrissait contre « le froid. Dès notre enfance on nous faisait « faire des courses par tous les temps, et
LA SOUPIÈRE ü’OBERLIN
«nous avions parfois de la neige jusqu’au- « dessus des genoux. Nous en riions. En « rentrant on se changeait. Mon père jouait « aux boules de neige avec nous. Il nous «jetait les premières, et nous les lui ren- « dions. Mais nous en avions les mains « toutes rouges et toutes cuisantes de froid. «Alors il nous recommandait de ne pas « nous approcher du feu, en rentrant, et de « courir dans la chambre, en frappant des « mains ou en les frottant l’une contre « l’autre pour les réchauffer.
« Après le souper, par les belles nuits « étoilées, mon père, au cours d’une petite « promenade, nous faisait admirer les astres,
<- et nous désignait les constellations . De
« même, dans la belle saison, il sortait avec « nous, et attirait notre attention soit sur « la campagne, soit sur les insectes, soit sur « les plantes dont il nous faisait connaître
« les détails . Il aimait les fleurs, il en
« tenait dans sa chambre, dans des vases, « et voyait avec plaisir qu’on les lui renou-
LA SOUPIÈRE d’oBERLIN 47
« vêlât. Lorsqu’en traversant la cour, il «apercevait des petits enfants dans la rue, «il les appelait, les conduisait au jardin et « leur cueillait des bouquets ».
N’est-ce pas un charmant tableau que cet intérieur d’Oberlin? Aussi a-t-on peine à s’expliquer la légende qui, à un moment donné, s’était répandue dans la famille strasbourgeoise du pasteur de Waldersbach, et d’après laquelle ce père, surchargé par ses travaux, ne trouvait plus le temps voulu pour s’occuper de ses enfants, et les traitait avec trop de sévérité.
Il semble même que ce soit dans la parenté de Mme Oberlin, qu’à la suite de rapports mensongers, on ait eu quelques préoccupations à cet égard. On dépêcha au Ban-de-la- Roche un oncle et une tante chargés de ramener à Strasbourg quelques-uns au moins des «pauvres petits».
Ils arrivèrent dans un beau carrosse citadin. Ce fut un événement. Introduits dans le cabinet du pasteur, ils lui exposent
LA SOUPIÈRE ü’OBERLIN
leur plan d’enlèvement et lui demandent l’autorisation voulue pour cela.
— Allez les interroger vous -mêmes, répondit Oberlin.
— Mais ils éprouveront de la gêne, ils n’oseront pas dire leur pensée !
— Nullement. Mes enfants savent que je n'ai qu'une parole et si je leur laisse la liberté de décider eux-mêmes, ils répondront en toute franchise.
Ainsi fut fait, les visiteurs descendirent au rez-de-chaussée, et la conversation suivante s’établit entre eux et les enfants :
— Ceux d’entre vous qui veulent aller avec Monsieur et Madame à Strasbourg en ont la permission, commença le père.
— Le faut -il? demandèrent les enfants.
— Non, il ne le faut pas, mais si l’un d’entre vous, n’importe lequel, en a envie,
1 Ce sont les termes mêmes dans lesquels Charles- Conservé Oberlin, dans ses Mémoires dédiés à sa fille Sophie, morte en Amérique, nous a raconté ce petit épisode. (Manuscrits inédits de M. Ernest Witz.)
LA SOUPIÈRE ü’OBERLIN
vous êtes entièrement libres de partir. C’est entendu.
Et cela dit, il se retira.
— Venez avec nous ! insistent alors les citadins, nous vous emmenons à Strasbourg.
— Qu’y faire? questionnent les petits.
— Mais, vous amuser !
— Nous nous amusons beaucoup ici!
— Vous aurez du café !
— Papa dit que le café ne vaut rien pour les enfants, nous ne voulons pas de votre café.
— Mais alors, vous boirez du vin !
— Cela aussi n’est pas bon pour nous, dit notre père, nous n’avons pas besoin de votre vin.
— Vous mangerez de la viande.
— Nous en avons assez ici.
— Vous aurez de beaux habits.
— Nos habits de dimanche sont beaux aussi, et tous les jours, dans la forêt, il en faut de forts et non pas de beaux.
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
— Vous irez en carrosse.
— En carrosse? Pourquoi donc? Quand nous allons en excursion au Haut-Donon, on nous conduit aussi en voiture, et l’on y est mieux que dans vos coffres où l’on étouffe.
— Vous ne voulez donc pas venir avec nous ?
— Non, certes !
— Aucun d’entre vous?
— Non, aucun.
— Personne, vraiment?
— Personne! Si c’est pour cela que vous êtes venus, vous pouvez vous en retourner seuls à Strasbourg. On ne vous a pas appelés.
Là-dessus le beau monsieur et la belle dame sortirent de la salle en riant, remontèrent chez Oberlin, et se remirent en route bientôt après.
Rentrés en ville, ils rendirent compte de leur mission en disant :
« Il n’y a rien à faire, tant ces enfants
LA SOUPIÈRE D’OBERLIN
aiment leur père ! On dirait vraiment qu’ils en sont amoureux ! 1 »
Que la bonne soupe fumante, servie dans la soupière en « vieux Strasbourg » dut paraître exquise ce soir-là, et que le lien si puissant existant entre le veuf et ses petits orphelins parut s’être resserré encore, si possible !
1 «Sie sind ganz in ihren Vater verliebt».
DEUX ÉPISODES
DE LA VIE D’OBERLIN
C’était au mois de mai de l’année 1785. Le Champ-du-Feu ne s’était pas encore complètement débarrassé de son blanc manteau de neige, mais partout, dans les vallées du Ban-de-la-Roche, on avait déjà procédé aux semailles de la saison, et les jolies fleurs printanières, les géraniums pourpres, les grandes centaurées bleues et les épis roses des polygones bistortes s’ouvraient dans les prairies bien irriguées.
DE LA VIE D OBERLIN
La Pentecôte approchait, et, de tous côtés, on s’apprêtait à la célébrer. Oberlin lui-même, penché sur sa table de travail, écrivait son sermon de fête, alignant, de sa belle écriture droite si nette, les pensées inspirées par le texte du jour.
Mais, quelque effort qu’il fît pour que son discours fût bien en harmonie avec la signification de la fête prochaine, il ne pouvait retrouver l’élan habituel de ses idées, et ressentait une sorte d’oppression morale, contrastant avec l’éveil du printemps et la fraîcheur de la terre reverdie.
Il y avait maintenant un peu plus de deux ans écoulés depuis la mort de sa femme bien-aimée, décédée quelques semaines après la naissance de leur neuvième enfant, et bien qu’il eût supporté ce coup terrible avec toute la résignation chrétienne possible, il se sentait, par moments, succomber sous le poids de sa douleur et des difficultés croissantes de son ministère.
A l’approche des grandes fêtes surtout, il
DEUX EPISODES
songeait aux abus auxquels elles donnaient lieu, aux victimes nouvelles de l’alcoolisme qu’elles faisaient, à certains tripots suspects établis à Bellefosse, et même au sommet du Champ-du-Feu, où l’on allait danser et s’enivrer en ces occasions solennelles, et il aurait voulu mettre ses paroissiens en garde contre ces excès.
Il avait aussi en vue la résistance que lui opposait, depuis quelques années déjà, un certain Fehlrad, homme perdu de mœurs, se livrant avec acharnement au braconnage. Il y entraînait deux ou trois de ses paroissiens de caractère trop faible, et entre autres un nommé Didier Neuviller1.
1 Voici ce que nous dit, là-dessus Mmo Witz-Oberlin dans ses Notes inédites: «Il y avait à Bellefosse un homme d’une 3oe d’années, qui parlait l’allemand et qui, pour fournir à son entretien, filait du coton. Mon père fut frappé du nom de Fehlrad qu’il se donnait, et comme, à cette époque, il tirait des silhouettes de toutes les physionomies qui l’intéressaient, il prit aussi celle de Fehlrad. Bientôt après, celui-ci disparut. Puis on apprit qu’il se livrait au braconnage et qu’il avait séduit un homme du bas Waldersbach, pour
DE LA VIE ü’OBERLIN
En vain le bon pasteur avait-il renouvelé les exhortations en chaire, et essayé, par des entretiens particuliers, de détacher cet homme des rusés compères dont il subissait la néfaste influence. Il n’avait réussi qu’à se rendre Fehlrad plus hostile encore, et désespérait de ramener Neuviller sur le droit chemin.
Aussi, dans ce sermon de Pentecôte, développait-il moins la pensée du « Consolateur » envoyé par Jésus à ses disciples, que celle de ce Dieu «jaloux », qui « punit l’ini- « quité des pères sur les enfants de la troi- « sième et de la quatrième génération ». Sans
braconner avec lui. Or la chasse appartenait au seigneur comte et baron de Dietrich, et il y avait, suivant le cas, peine de mort ou peine de galères pour le braconnage . Mon père avertit plus d’une fois, mais
en vain, son paroissien Didier Neuviller, de renoncer à ce genre de vie criminelle. Ce pauvre homme, d’un caractère extrêmement faible, se trouvait dans les rets du démon, et il n’avait pas la force de s’en dégager. Quand Fehlrad, qui l’avait menacé de l’accuser s’il le quittait, venait l’appeler, il était sourd à toute autre voix. »
DEUX ÉPISODES
doute, il songeait au prophète Elie dans la caverne d’Horeb, qui n’avait reconnu la présence de l’Eternel ni dans le « vent violent », ni dans le « tremblement de terre », ni dans « le feu », mais bien dans le « murmure doux et léger ». Cependant il éprouvait le besoin de révéler à ses auditeurs plutôt le Dieu du Décalogue, que celui de l’Évangile, le Juge qui frappe et châtie, et non le Père qui ouvre ses bras à l’Enfant prodigue, et l’Esprit qui « intercède pour nous par des soupirs ne se pouvant exprimer ».
Le sermon de Pentecôte avait été prêché devant un auditoire nombreux et attentif, comme à l’ordinaire, et, le service terminé, mainte parole d’approbation avait été murmurée aux oreilles de l’éloquent prédicateur, soit par quelque «ancien», accoutumé à rendre compte à son pasteur de ses impressions, soit par les bonnes femmes pas-
DE LA VIE D’OBERLIN
sant au presbytère avant de remonter vers les « hauts villages ».
Oberlin cependant ne se sentait pas entièrement satisfait, et une inquiétude secrète le domina pendant le reste de la journée et la matinée du lendemain. Aussi ne fut-il pas particulièrement surpris d’entendre, vers le soir, une rumeur sourde monter jusqu’à lui, comme l’annonce de quelque malheur, et quand il se mit à la fenêtre pour en demander la cause, des voix nombreuses s’élevèrent et lui apprirent que Didier Neuviller venait d’être assassiné par le braconnier Fehlrad1.
Ah! ce fut un lundi de Pentecôte qui devait laisser sa trace sanglante dans le cœur d’Oberlin, et, à travers les courtes lignes qu’il lui consacra dans son mémorial, nous sentons vibrer une émotion contenue, trop
Nous lisons dans le Tableau chronologique des événements qui m'intéressent, tracé par Oberlin cette simple note: «1 ?85 — 16 mai, lundi de Pentecôte, Didier Neuviller est assassiné par François Fehlrad».
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profonde pour s’étendre en longues considérations.
Lui aussi, il eût pu s’écrier avec le prophète : « J’ai déployé mon zèle pour l’Eter- «nel..; les enfants d’Israël ont abandonné « ton alliance, ont renversé ton autel et ont « tué par l’épée. .. »
N’avait-il pas fait son devoir, lui, le serviteur de son Dieu? n’avait-il pas averti les transgresseurs de la loi sainte des châtiments suspendus au-dessus de leur tête?
Alors seulement il se rendit compte que ce sermon si sévère, si bien préparé, n’avait été entendu ni par Neuviller, ni par Fehlrad, et que les anathèmes qu’il avait cru suspendre sur la tête de ces mécréants, s’étaient adressés, en somme, à ses paroissiens fidèles, aux auditeurs réguliers, à des âmes avides d’une parole de pardon et de paix, et auxquelles il avait apporté plutôt un ferment d’amertume, un « vent violent », un « tremblement de terre », toutes choses cependant incompatibles avec le « murmure
DE LA VIE D’OBERLIN
doux et léger », qui est par excellence le souffle de la Pentecôte!
Trois jours plus tard, Oberlin recevait de l’autorité judiciaire du comté du Bande-la-Roche, siégeant à Rothau, une convocation à comparaître comme témoin dans l’affaire de l’assassinat de Didier Neuviller par Fehlrad.
Il est hors de doute que, durant ces trois jours, il avait distribué ses consolations à la famille de la victime. Quant à l’assassin, il n’avait pu l’atteindre, ce dernier ayant été, aussitôt son forfait accompli, mis aux fers et emprisonné à Rothau.
Oberlin chevauchait donc, ce 19 mai 1785, jour fixé pour le jugement, entre Waldersbach et Rothau. Son cheval, le brave Content, au pied si sûr, à l’allure si élastique, semblait, comme son maître, plongé dans de profondes pensées, et prêtait l’oreille aux mille bruits de la forêt, aux chants d’oi-
DEUX EPISODES
seaux, au gazouillis des ruisseaux et des cascades. Ni l’un ni l’autre n’étaient pressés d’arriver, et la promenade dans l’air frais et résineux des bois leur semblait calmante et bienfaisante à tous deux.
Soudain une détonation d’arme à feu retentit. Oberlin voit encore une forme humaine fuyant dans la pénombre de la forêt; mais le cheval effrayé a fait un écart et désarçonné son cavalier, qui, le pied retenu dans l’étrier, ne peut se dégager et est traîné ainsi, à une petite distance, par l’animal. Enfin la voix du maître rassure la bête, et, s’aidant d’une branche et d’un quartier de roc, le cavalier, fort endolori, arrive à se remettre en selle et à gagner péniblement Rothau, où il apprend la fuite de prison du misérable Fehlrad, qui venait ainsi d’exercer sur lui sa vengeance *.
1 « 1785 — 19 mai, je fus traîné par mon cheval en allant à Rothau, pour rendre témoignage au sujet de l’assassinat de Neuviller. » ( Tableau chronologique des événements qui m'intéressent , déjà cité).
DE LA VIE d’oBERLIN
Quelques mois plus tard, l’assassin, qui avait été repris, expiait son forfait, et était roué sur le vaste plateau dénudé, fleuri de genêts d’or, qu’on appelle Perheux, et qui sépare, les unes des autres, les communes du Ban -de -la- Roche l. C’est là aussi que s’élèvera l’autel de la Patrie pendant la Révolution, et, aujourd’hui encore, une course sur cette crête dénudée, servant de pâturage aux troupeaux des
1 «Vendredi, 9 mai 1786, fut roué sur la Bærhôhe (Oberlin écrit tantôt Perheux, tantôt Bàrhœhe) Médard Rubbi ou Robbi, surnommé Franz Fehlrad. — Le 16 mai 1785, le lundi de la Pentecôte, il avait abattu d’un coup de fusil Didier Neuviller de Waldersbach, et crut l’achever en lui cassant son fusil sur le dos. Neuviller réussit à se traîner à travers les genêts jusque chez lui, où il mourut le lendemain. Médard, proprement, ne fut pas roué, parce qu’à ce moment le curé plaça sur sa bouche un crucifix en or, ce qui tenta le bourreau, qui étrangla le criminel, afin de pouvoir s’approprier le crucifix, suivant l’usage attribuant au bourreau ce qui se trouvait sur le supplicié au moment de sa mort.» (Annales d’Oberlin. Notes paroissiales, statistiques, météorologiques, etc., dont le manuscrit se trouve au presbytère de Waldersbach).
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différents villages, est une des plus belles promenades qu’on puisse faire dans la contrée.
La silhouette de F ehlrad, faite par Oberlin lui-même, nous a été conservée, et nous montre une figure à l’expression basse et bestiale, aux traits durs et repoussants. Cela ne nous autorise pas, pour autant, à soutenir certaines théories fatalistes à la Lombroso, et je suis persuadée qu’Oberlin se demanda mainte fois, après cet assassinat, s’il avait fait réellement tout ce qu’il avait pu pour l’éviter, et ramener le meurtrier et sa victime dans le droit chemin. Le fait est qu’à dater de ce moment, nous constatons une évolution dans sa prédication, un souci plus constant de professer « la vérité dans la charité », (Éphés. IV, i5) et cet « amour de Dieu qui est « répandu dans nos coeurs par le Saint- « Esprit ». (Rom. V, 5.)
DE LA VIE n’oBERLIN
Faisons un saut d’une quarantaine d’années environ, et retrouvons notre ami Oberlin dans les derniers mois de 1824.
Cet homme fort, aux mouvements si vifs, à l’allure tellement énergique a perdu une grande partie de la belle vigueur qui le caractérisait. On le sent plus affaissé, surtout depuis la mort si émouvante de son fils préféré Henri-Gottfried, qui avait espéré pouvoir être son vicaire, et dont le dévouement lors d’un incendie, hâta la fin, en 1817.
Oberlin venait aussi d’être privé, par une attaque d’apoplexie, du secours de son gendre Josué Graf, et il avait dû, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, recharger sur ses épaules lasses le poids du ministère. Nous le trouvons donc relativement ferme et vigoureux encore, mais portant déjà les signes non équivoques du délogement prochain.
La veille même de ce jour, il avait éprouvé une grande joie.
DEUX ÉPISODES
Tandis qu’il travaillait dans sa chambre d’études, il entendit, un peu après huit heures du matin, des chants juvéniles retentir dans la rue. Louise Scheppler, dépêchée chez les voisins pour connaître la cause de cette belle gaîté, venant soudain troubler le grand silence dominical, apprend qu’une troupe de jeunes gens a manifesté ainsi sa satisfaction en rentrant au village, après avoir fait la récolte dans le champ d’une pauvre veuve malade h
Oberlin avait introduit depuis plusieurs années dans sa paroisse ce touchant usage, qui existe encore aujourd’hui, et qui consiste à venir en aide, dans la matinée du dimanche, aux indigents ou aux valétudinaires, incapables momentanément de pourvoir à la culture de leurs terres.
Je me souviens d’avoir vu maintes fois, dans mon jeune âge, en me rendant au
i Souvenirs de Papa Oberlin, notes manuscrites de Frédéric Claude, communiquées par M. Ernest Witz.
DE LA VIE D’OBERLIN
service divin à Waldersbach, des champs occupés, avant l’heure du culte, par une petite troupe agile plantant des pommes de terre, fauchant, fanant ou moissonnant pour le compte de voisins malheureux.
Ce n’est donc pas le fait en lui-même qui avait eu lieu de surprendre le vieux pasteur, habitué à voir accomplir ces actes charitables, dont il avait été lui-même l’initiateur. Ce qui, cette fois, l’avait touché si profondément, et lui avait fait, selon l’expression de F. Claude, « répandre des larmes de joie », c’était bien la constatation que les jeunes Bans-de-la-Rochois avaient accompli cette bonne oeuvre spontanément, non point par contrainte, mais avec bonne humeur, puisque, la pioche sur l'épaule, ils s’en revenaient ainsi, en chantant de tout leur cœur, le long du village.
Et Oberlin remémorait dans sa pensée cet incident, tout en rendant grâces à Dieu de la façon dont il l’avait aidé, au cours des années, dans son œuvre de relèvement.
DEUX ÉPISODES
C’est un bel après-midi de septembre. Le soleil pénètre à flots dans le cabinet d’études du vieillard, qui se dispose à faire une courte sieste. Mais la caresse de cette chaleur d’automne semble lui infuser soudain une ardeur nouvelle, et après avoir contemplé de sa fenêtre l’admirable panorama qui s’y découpe, il est pris du désir de profiter de cette belle journée, pour aller voir une malade dans la ferme du Léchamp, située au-dessus de Bellefosse.
— Dormir, par un temps pareil ! Non, ce serait un péché. Allons, vieux paresseux, secoue tes membres ankylosés, se dit-il à lui-même. Et aussitôt il donne l’ordre de faire seller son cheval.
Il s’avance maintenant, droit encore comme un chef d’escadron, sur le chemin conduisant à Bellefosse, et jette au départ à la fidèle servante, Louise Scheppler, cette recommandation :
— Je serai rentré à 5 heures et demie. Tu recevras un couple de Fouday que j’at-
DE LA VIE D OBERLIN
tends, et que j’espère, Dieu aidant, arriver à réconcilier. Et maintenant, mon bon Content, en avant! Allons à nous deux respirer l’air pur des hauteurs !
Ce n’est pas une chevauchée comme celles qu’on fait dans la plaine, car, en dépit de tous les soins d’Oberlin pour le bon entretien des chemins, ces derniers sont encore suffisamment raides et raboteux dans cette partie élevée de la paroisse.
En traversant les champs, il salue les travailleurs occupés à la récolte des pommes de terre, et leur adresse soit un cordial bonjour, soit quelques-unes de ces paroles telles que lui seul sait les dire. Tous viennent serrer la main de leur pasteur, on échanger quelques mots avec lui. Les enfants surtout sont heureux de s’entendre interpeller par le vieillard, et de le voir leur distribuer les petites surprises qu’il a toujours au fond de ses poches.
Sans s’arrêter à Bellefosse, où les maisons sont vides et les portes closes, Oberlin
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continue à grimper dans la direction de la ferme, où il trouve la malade faible, mais en meilleure voie; un enfant resté auprès d'elle la soigne. Le père est au pâturage avec le troupeau, dont on entend résonner les clochettes; ces sonnailles reproduisent pour ainsi dire toute la gamme, dans la diversité de leurs tons sourds ou aigus, graves ou argentins, et composent une harmonie rustique délicieuse.
Quelle est la joie de la patiente en voyant le cher « Papa », « Monsieur le Ministre », comme on l’appelle aussi! Elle lui tend les mains, et se sent toute soulagée, rien qu’à le regarder. Oberlin s’informe de l’origine et de la marche de la maladie, donne des conseils, des encouragements, fait une de ces prières, comme nul autre ne sait les prononcer, et s’éloigne pour regagner sa monture, restée devant la ferme, et arrachant à coups de langue gourmands un peu de cette bonne herbe des cimes, toute parfumée de fenouil.
DE LA VIE D’OBERLIN
— Et maintenant, mon vieux Content, qu’en dis-tu? Si nous grimpions encore un peu? Tu hennis de satisfaction, et moi, il me semble que je me sens aussi plus léger sur ces hauteurs. Poussons jusqu’à la ruine du Château-la-Roche. Ce temps vous donne des velléités de grimper, et il me semble que j’escaladerais le ciel!
Cheval et cavalier s’engagent dans le sentier escarpé, et avancent d’une marche lente mais sûre, en dépit des pierres anguleuses roulant sous les pas de la bête.
En approchant de la ruine, qui se dresse dans un fouillis de ronces, de broussailles et de sapins enchevêtrés, Oberlin est frappé d’entendre partir, de cette direction, des voix bruyantes, parlant une langue étrangère au pays.
— Ce sont, ou je me tromperais fort, dit-il en s’arrêtant un instant pour écouter, ce sont de jeunes Strasbourgeois en vacances.
Car il n’a pas oublié sa langue maternelle, et la véhémente dispute qui parvient
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jusqu’à ses oreilles ne saurait manquer d’éveiller son intérêt.
— Qui cela peut-il bien être? se demandet-il, tout en ôtant le mors à son cheval, et en l’envoyant brouter l’herbe aromatique.
Soudain, semblable à une apparition, le grand vieillard se trouve devant deux collégiens qui se chamaillent ferme et dont les yeux jettent des flammes; pour un peu ils en viendraient aux voies de fait, et déjà les poings se serrent, prêts à souligner les paroles.
— « La paix soit avec vous! » Tel est le salut que le vieux pasteur adresse aux deux collégiens; et, en prononçant ces mots, un tel sérieux, une telle douceur et une expression si divinement belle transfigurent son visage, que les deux jeunes coqs en fureur sont tentés de se jeter à ses pieds. L’un d’entre eux raconta maintes fois, dans la suite, qu’il lui avait semblé à ce moment voir Jésus Christ en personne se dresser devant lui.
DE LA VIE D’OBERLIN
C’étaient, du reste, de beaux jeunes gens aux yeux clairs et à l’honnête et franche physionomie : l’un large d'épaules, aux yeux noirs, aux cheveux bouclés, alourdissant sa tête de leur poids anormal; l’autre, plus délicat de complexion, aux yeux et aux cheveux châtains et aux traits également énergiques.
— O mes jeunes amis ! s’écrie Oberlin, vous vous disputez par ce beau jour, où le Créateur jette un regard si plein d’amour sur notre terre, et cela devant ces ruines qui nous parlent de la fragilité des choses terrestres!... Ayez honte d’être là comme deux enfants du tonnerre, et, quel que soit le motif de votre dispute, donnez-vous la ■ main. Allons, vite !
L’effet de ces paroles, l’apparition toute entière d’Oberlin, ses cheveux blancs, sa taille si droite ont comme pétrifié un instant les deux jeunes gens. Mais ils ne sont pas de ceux qui savent céder du premier coup, surtout quand ils se croient dans leur droit.
DEUX ÉPISODES
— Je veux bien lui donner la main et me réconcilier avec lui, fait le gros noir, mais fai pourtant raison !
— C’est sûr, riposte l’autre, il faut que tu aies toujours le dernier mot; vous voyez bien, monsieur !
— Calmez-vous, mes amis ! dit Oberlin avec un sourire. Savez -vous quoi? C’est moi qui vais être l’arbitre entre vous deux. Vous ne me connaissez pas, mais vous pouvez vous fier à mes cheveux blancs. J’ai aplani déjà maint conflit dans ma vie. Asseyezvous sur ces pierres, moi je me mettrai là-haut. Et maintenant, commence! dit-il au plus petit des deux.
Et ce fut une intéressante séance d’arbitrage, dans laquelle l’humour et le sérieux profond d’Oberlin eurent largement l’occasion de s’exercer.
Les deux camarades, en vacances à Rothau, étaient montés là en promenade, et, tout en conversant, s’étaient étendus sur leurs plans d’avenir. Le gros noir voulait
DE LA VIE ü’OBERLIN
servir l’humanité en devenant pasteur, et le petit aux traits fins pensait y mieux arriver en qualité de médecin. Chacun faisait valoir les avantages de la vocation de son choix et croyait avoir trouvé la bonne part.
Comme ils ne manquaient d’esprit et d’amour-propre, ni l’un ni l’autre, la discussion avait bientôt dégénéré en dispute.
— Je vais prononcer entre vous un jugement de Salomon, dit Oberlin. Ne croyez pas que je veuille me vanter, mais je suis, bien qu’imparfaitement, pasteur et médecin tout à la fois. J’en remercie Dieu, car le corps et l’âme ne doivent faire qu’un, et il n’est pas bon d’essayer de les séparer. Oubliez-vous donc, jeunes latinistes, le mens sana in corpore sano des anciens? Oui, une âme saine dans un corps sain, c’est ma devise préférée, et je crois pouvoir dire qu’en moi le pasteur et le docteur ne se sont jamais pris aux cheveux comme vous. Et si vous ne pouvez, de même que moi, réunir les deux vocations, tâchez au moins
DEUX EPISODES
d’en remplir une seule bien. Toi, avec tes yeux et tes cheveux noirs, tu seras un bon prédicateur, ou je me trompe fort, et toi, petit homme aux traits fins et au large front, tu deviendras un médecin de talent. Puissiezvous, tous deux, honorer ma ville natale, et y accomplir en grand ce que j’essaie de faire en petit dans mon pauvre Ban-dela-Roche !
Et il se lève, posant avec une gravité solennelle et toute sacerdotale les deux mains sur les têtes des jeunes gens, en leur répétant : « La paix soit avec vous ! »
Oberlin s’informe alors de leurs noms, de leur itinéraire, et leur donne rendezvous pour le même soir au presbytère de Waldersbach.
Au moment où ils y entrent, en sortent, la main dans la main, les deux époux désunis que « Papa Oberlin » vient de réconcilier, et qu’il reconduit jusqu’au seuil de la porte.
DE LA VIE D’OBERLIN
Il accueille cordialement les deux camarades, leur fait servir une collation frugale, et leur montre toutes les curiosités de son presbytère, et, entre autres, un petit tableau en carton disposé comme les plis d’un éventail. Plaçant les deux collégiens de chaque côté du carré, il leur demande ce qu’ils voient.
— Un oiseau, dit l’un.
— Une fleur, affirme l’autre.
— En êtes-vous bien sûrs?
Oberlin les fait aussitôt changer de position, et constater que chacun avait raison dans son sens, et qu’il s’agit uniquement de savoir se mettre au point de vue de son adversaire, pour arriver à le comprendre et à l’excuser.
— Mes jeunes amis, ajoute le vieillard, je vous ai rencontrés tous deux aujourd’hui sur la montagne, en pleine dispute. Chacun de vous voulait comprendre l’existence d’un point de vue différent. Et chacun de vous avait raison en soi, mais avait tort cepen-
DEUX ÉPISODES
dant de ne pas donner aussi les mêmes droits à son interlocuteur. Puisse mon petit tableau vous rappeler que chaque chose peut être envisagée de différents côtés, et sous une autre forme, et dites-vous que vous n’êtes pas seuls à avoir des yeux dans la tête. Pour bien discuter, il faut essayer toujours de comprendre son adversaire.
Après avoir congédié les deux jeunes Strasbourgeois, qui sont devenus plus tard, en effet, l’un un théologien distingué et l’autre une de nos gloires médicales l, Oberlin s’approche de la fenêtre, et élevant les yeux vers le ciel, s’écrie, les mains jointes : « Seigneur, j’ai été jeune, et je suis maintenant chargé d’années. Oh ! étends ton pardon partout où, dans ma faiblesse, j’ai péché! J’ai exercé un long ministère parmi les hommes, j’ai tenté d’en instruire plusieurs et de les amener à tes pensées de paix et
1 Nous empruntons cet épisode à une brochure du pasteur Fr. Riff, intitulée: Drei Bilder aus dem Leben von Papa Oberlin. (Strasbourg, Heitz, 1880.)
DE LA VIE ü’OBERLIN
d’amour, mais que de fois mon zèle m’a emporté trop loin et m’a fait penser, comme ces deux jeunes garçons, que seul je possédais la vérité ! Mais toi, Seigneur, tu m’as toujours repris quand je me trompais, et tu as calmé mes ardeurs combatives. Sans cesse encore tu m’enseignes la patience ! » Sa figure s’illumina comme si une apparition céleste s’était dressée devant lui à ce moment, et tendant les deux bras comme pour saisir une main invisible, il s’écria joyeusement : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime ! »
UN CURÉ D’AUTREFOIS
Vous souvient- il du murmure du vent dans les sapins, les sapins droits et altiers sous leurs franges d’éternelle verdure? Vous souvient -il des éclats de voix de l’alouette s’élevant dans l’azur, si haut, si haut que l’œil qui la suit finit par la perdre de vue, et que,, seule, l’oreille charmée perçoit ses chants vibrant encore comme en sourdine dans les airs? Vous souvient -il de la blancheur nuptiale des haies; des prés piqués de renoncules, d’anémones et de carda-
UN CURÉ D’AUTREFOIS
mines; des papillons multicolores voltigeant au-dessus des fleurs? Vous souvient -il, en un mot, de toute cette allégresse d’un jour de printemps dans nos Vosges ?
Alors, à l’heure où avril fait tinter ses grelots, vous aimerez, comme moi, revenir à ces chers coins d’Alsace tout peuplés d’anciens souvenirs, et vous m’accompagnerez dans la vallée de la Bruche. Je ne sais ce qui y est le plus attirant, de certains types d’humanité particulièrement intéressants, ou de la nature, sauvagement et intimement belle, leur servant de cadre.
C’est d’une quarantaine d’années qu’il nous faut retourner en arrière, pour aller rendre visite au bon abbé Procureur, curé de la commune de Plaine.
Jamais peut-être village n’a moins justifié son nom que celui-là. Pour y arriver, il nous a fallu gravir une montagne, par un
UN CURÉ d’autrefois
sentier raide exposé au vent du nord, et bordé d’une maigre végétation, mais d’où le regard, à mesure que l’on monte, embrasse des horizons plus étendus.
C’est d’abord la Bruche, coulant en paresseux méandres dans la vallée très élargie; puis Saint-Biaise, gracieusement adossé aux collines du Léchamp et des Charas ; derrière s’élève la coupole carrée du Climont, couronnée de roches druidiques; au delà, le Solamont, la Côte-des- Dames, et, plus près, à droite, Saulxures, le Hans et ses belles forêts qui viennent, en demi-cercle, rejoindre celles de Champenay et de Plaine, en formant la frontière franco-allemande.
Ce village, qui s’appellerait plus justement Plateau, n’est point une agglomération de maisons. Il s’étend dans trois ou quatre directions différentes, et, tandis que le presbytère et quelques bâtiments se groupent autour de l’église, les autres habitations vont s’éparpillant le long des champs
UN CURE D AUTREFOIS
et des prés, jusque fort avant sur la route de Rothau, ou vers Champenay, du côté opposé.
Le presbytère, sorte de sentinelle avancée de ce grand village disloqué, est la première maison qui se présente à nous, et semble étendre les bras pour protéger les autres demeures, comme fait le chef de file dans le jeu du troupeau et du loup.
L’entrée est sombre et triste, mais le soleil ne nous en sourira que mieux, quand nous aurons pénétré dans le poêle , ainsi qu’on nomme, dans les Vosges, la chambre de la maison habitée d’ordinaire.
Mlle Catherine, l’une des sœurs du curé, nous introduit, puis sort pour prévenir son frère et préparer quelques rafraîchissements, laissant à un perroquet loquace le soin de nous entretenir et de nous faire les honneurs du logis.
Le mobilier est d’une simplicité digne d’un anachorète; seul un vieux clavecin, qui date au moins de l’époque de Rameau,
UN CURÉ D’AUTREFOIS
attire nos regards, et s’il nous prenait fantaisie d’y jouer quelques accords, nous n’oublierions plus le gémissement étrange qui s’échapperait de l’instrument, et semblerait nous dire: «Laissez-moi dormir le «sommeil du souvenir, n’arrachez point «mes cordes muettes au songe du passé!»
Le maître de céans est entré. Nous avons serré sa main un peu menue, rencontré son bon regard tout rayonnant de bienveillance.
L’abbé Procureur est bien connu dans le pays, et l’on va volontiers lui faire un bout de visite en passant. Chacun le respecte. On le sait modeste, peu exigeant pour lui -même, mais toujours empressé et serviable pour les autres, quels que soient leur drapeau politique ou la confession religieuse à laquelle ils appartiennent. N’est-ce point lui qui, lors de la mort du vénéré pasteur Oberlin, le bienfaiteur et le civilisateur du Ban-de-la-Roche, allait s’agenouiller près de son cercueil, et se joindre au cortège funèbre ?
UN CURÉ D’AUTREFOIS
C’est en touristes que nous nous sommes présentés au presbytère de Plaine, connaissant le goût du brave prêtre pour les excursions de montagne, et pensant qu’il consentirait aisément à nous servir de guide.
Il nous fait, tout d’abord, les honneurs de son église, qu’il croit très ancienne et où il nous montre des pierres tombales dont l’inscription effacée par le pas des générations est devenue illisible, mais, recouvrant, assure-t-il, les dépouilles mortelles de deux membres de la famille de Milss.
Une fois engagé sur le terrain historique, M. Procureur ne tarira plus, et nous aurons peine à discerner l’histoire authentique des suppositions bénévoles et de la légende. La ferme de Bénaville, selon lui, fut jadis une métairie carlovingienne ( bona villa) ; l’établissement de Poutay, un moulin construit, après la guerre de Trente ans, par un Suisse, dont l’apparition nocturne est encore l’objet des terreurs superstitieuses du pays. Cette vieille croix de pierre, toute courbée
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et rongée par les mousses séculaires, marque la tombe de Vosgiens tués par des Suédois. Telle maison de Champenay aurait été le lieu de naissance du célèbre petit nain Nicolas Ferry, dit Bébé, auquel sa mère avait donné un sabot pour berceau, qu’elle emportait à la veillée dans un fond de bonnet et qui eut, plus tard, l’honneur insigne de sortir d’une croûte de pâté sur la table du roi Stanislas, au grand ébahissement de tous les convives.
Mais c’est surtout quand il parle des princes de Salm, les anciens seigneurs de la contrée, que l’abbé Procureur est inépuisable.
— Ah! oui, Mesdames, s’écrie-t-il; pour des bons princes, c’étaient des bons princes1! Et qu’on en parle encore comme s’ils étaient là, quoi! Vous savez, Messieurs, ce que dit le grand roi Salomon : « Un roi sage est le soutien de son peuple2!»
1 Locution vosgienne.
2 Et rex sapiens stabilementum populi est! (Cap. 6.)
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Tout en marchant, nous nous rapprochons de la forêt. Déjà nous avons dépassé les huttes du Haydée et des Eveaux, où les habitants les plus pauvres de la commune ont leur demeure. La côte est rude, mais M. Procureur la gravit de son pas lent et sûr de montagnard, tandis que nous nous épongeons le front et avons peine à retrouver notre souffle.
Ici, le coup d’œil est grandiose. Outre les montagnes déjà nommées, nous voyons, visà-vis de nous, de l’autre côté de la vallée, le fragment de tour, encore menaçant dans son site sauvage, du château la Roche , et les plateaux gazonnés du Champ -du -Feu, dans la gloire de leurs mille et quelques mètres d’altitude. A gauche, ce sont le Minzfeld, le Sommerhof, la Perheux \ les cimes qui environnent Rothau, surmontées par le dos de chameau et le pain de sucre des deux Donons, puis, plus près de nous,
1 Et non pas Bærhôhe, comme on dit par erreur
UN CURÉ D’AUTREFOI5
les hauteurs des Quevelles, le Bambois, la Tète pelée et les quelques tristes vestiges de ce qui fut autrefois le château de Salm. Enfin, à droite, dans la direction du Haut-Rhin, une ligne de festons bleus inégaux, où se détache fièrement le Brézouard.
L’abbé Procureur jouit de notre admiration. Ah ! ses chères montagnes, il les aime tant, il est si fier de nous en faire les honneurs !
— Ne vous disais-je pas que vous seriez récompensés de vos peines? répète-t-il. Et n’est-ce pas comme chante le psalmiste:
«Les monts s’élèvent et les plaintes s’abaissent, en la place que tu leur as assignée (Ps. io3, 8) 1 ? »
Nous pénétrons dans la forêt, maintenant, et éprouvons cette solennité d’église qui vous saisit sous le dôme de sombre verdure et entre les colonnes moussues des sapins
1 Ascendunt montes et descendunt carnpi in locum, quem fundasti eis?
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séculaires. M. Procureur nous montre les plus grands d’entre eux, et nous fait arrêter à ceux qui sont abattus, pour en compter les couches ligneuses, et pouvoir ainsi préciser leur âge.
A nos pieds coule un gai et clair ruisseau à la voix cristalline, qui se charge des fonctions de chantre dans le vaste temple où nous cheminons; çà et là s’ouvre une toute petite clairière, où s’épanouissent, dans l’émeraude d’un coin de pré, les gracieuses parnassiennes au blanc laiteux et aux étamines roses.
Nous montons, montons, entre les sapins toujours plus austères et plus vénérables sous leurs longues barbes blanches, et les rochers aux formes bizarres, tout brodés de mousses, de lichens et de capillaires, et qui semblent n’êtreretenus parfois au-dessus de l’abîme que par un arbre, sorte d’Atlas végétal portant un monde de grès vosgien.
M. Procureur nous fait remarquer la trace encore très distincte d’une terrible avalanche
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qui, il y a plus d’un siècle, détruisit la plupart des maisons du Bambois, hameau dont les fermes éparses nous apparaissent comme des points blancs dans la verdure.
Enfin nous avons atteint la crête de la montagne; la végétation est plus rare et plus rabougrie; on devine ici le séjour prolongé des hivers, et le passage des vents glacés. Nous foulons de hautes herbes, entre lesquelles se balancent les palmes finement découpées des fougères.
C’est à la Chatte pendue, appelée aussi Char pendu, que M. Procureur veut nous conduire. On arrive de plain-pied à une roche énorme s’avançant en plate-forme, mais qui, de l’autre côté, surplombe à une hauteur vertigineuse, et nous laisse voir, au fond du précipice, les cimes des hauts sapins et un fouillis de végétation et de pierres.
Nous descendons, faisons le tour de ce géant, et essayons de nous rendre compte de sa forme de console monstrueuse, où nous ne pouvons pas trouver la plus petite
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ressemblance avec une tête de chat quelconque. Notre guide opine plutôt pour l’étymologie de Char, et invoque une vieille tradition assurant qu’un paysan vosgien resta un jour accroché là avec son attelage. D’autres prétendent y retrouver un sanctuaire druidique et appuient cette assertion sur l’existence d’une petite citerne circulaire... Quoi qu’il en soit, et comme nous ne sommes pas venus ici en savants, mais en simples touristes, nous laissons la question ouverte, et nous nous contentons d’admirer la beauté sauvage du site, ces mers forestières d’un vert métallique, où le regard se repose délicieusement, et qui rendent je ne sais quel son d’orgue lointain, sous le souffle mystérieux du vent.
Un coq de bruyère, tout étonné d’être troublé dans sa solitude, se lève sous nos pas, et s’élance plus loin en jetant une clameur stridente. Çà et là on entend la voix de crécelle d’un geai, ou quelque détonation répercutée par les échos.
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Nous nous asseyons pour faire une petite collation et écouter les récits de l’aimable prêtre, qui ne se lasse pas de nous initier à tout ce qui intéresse son pays. Enfin, nous prenons le chemin du retour, aux derniers rayons du soleil couchant, sous cette impression recueillie qu’on éprouve le soir dans les forêts.
Ce n’est pas un ministère toujours facile que celui du curé ou du pasteur dans nos montagnes. S’il est charmant d’aller voir ses paroissiens par un beau jour d’été ensoleillé, qu’on se figure les difficultés de la mauvaise saison, les neiges accumulées à d’énormes profondeurs dans les chemins creux, la bise aiguë comme une lame d’acier, qui vous coupe la face et vous aveugle par les tourbillons de fine poussière blanche qu’elle soulève, et qui recouvre la trace des pas, vous faisant risquer mille fois de vous égarer sur ces hauteurs désolées.
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Mais nos pasteurs de montagne prennent goût à leur rude métier, et éprouvent, je ne sais quelle satisfaction secrète à l’accomplir, en dépit des rafales et des chemins défoncés. M. Procureur, lui aussi, ne reculait pas devant sa tâche, et, chaussé de ses lourds souliers ferrés, la soutane relevée sur le bras, comme eût fait une amazone, il allait porter ses consolations à ses malades aux différentes extrémités de sa paroisse.
Qu’il était le bienvenu partout! Jeunes et vieux souriaient à son approche et se faisaient une fête de le rencontrer. C’est qu’aussi nul ne possédait mieux que lui le don de parler aux paysans, et d’entremêler ses discours de cette petite pointe de bonhomie qui leur plaît. Il avait souvent le mot pour rire, et possédait un arsenal inépuisable de souvenirs et d’anecdotes, qu’il agrémentait de citations latines de la Bible.
Un jour1 qu’il rentrait d’une de ces visites
1 i5 octobre 1 852.
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dans sa paroisse, l’abbé Procureur aperçut dans la direction du Ban-de-la-Roche une épaisse colonne de feu et de fumée. Un incendie venait de se déclarer à Belmont, le village le plus élevé de la contrée. Quelles proportions terribles allait-il prendre sur ces hauteurs privées d’eau ? Le tocsin envoyait de toutes parts ses appels hâtifs et sinistres M. Procureur, secondé par quelques ouvriers de l’établissement de Poutay, se mit aussitôt en route avec les pompes, en répétant: «Hardi! mes enfants! Pas une minute à perdre!» Quand il arriva, la plus grande partie du village était déjà embrasée, et l’on ne songeait plus guère qu’à faire la part du feu. Cependant l’église, un modeste temple construit en 1755, ainsi qu’en témoigne l’inscription latine gravée sur le portail de pierre : Maneat œDes hœCCe saLVa! avait été préservée jusque-là.
Combien de temps allait encore résister le fragile édifice? Déjà les étincelles pleuvaient de tous côtés sur le toit de bardeaux. Encore
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une flammèche, peut-être, et tout serait perdu... Mais, dans la clarté rouge de l’incendie, on vit se dresser sur la toiture menacée la soutane noire du curé de Plaine, et la silhouette athlétique du vieux Strasbach, ancien soldat de Napoléon, aux bras musculeux et tout tatoués.
Désormais une lutte acharnée s’engagea entre les deux hommes et l’élément destructeur, s’attaquant furieusement à la maison de Dieu. Ce fut un grand, un beau spectacle, et les anges du ciel durent se réjouir de voir ce temple protestant défendu par un prêtre catholique!...
L’inscription latine du portail n’avait point menti, et l’église de Belmont était sauvée !
La sœur aînée de M. Procureur était une de ces âmes douces et bonnes, s’effaçant si bien en toutes circonstances qu’elles glissent
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presque inaperçues parmi nous, et dont on ne reconnaît tout le mérite et l’inappréciable valeur que quand elles ont disparu. Amie du pauvre et du malade, elle était aussi le bon ange du presbytère, où elle entretenait une propreté et un ordre scrupuleux, entourant son frère de mille petites attentions délicates. Sa mort fut douloureusement ressentie par le vieux curé. Il possédait, il est vrai, une autre sœur, chargée d’enseigner les enfants de l’école de la filature; mais en leur apprenant le catéchisme, elle n’avait guère de temps pour continuer les traditions domestiques léguées par Mlle Catherine.
Plus tard, les choses allèrent moins bien encore. Il survint des revers de famille, le bon oncle fut obligé de se saigner pour ses neveux et nièces, et il perdit ainsi peu à peu son excellente tenue d’autrefois. Ses soutanes, lustrées par un trop long usage, n’étaient plus renouvelées, et entre les plis, formés par l’absence des boutons, allaient se réfugier les grains de tabac, que les
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chiquenaudes répétées du priseur ne réussissaient pas à dénicher de ces trop commodes retraites. La main aussi commençait à trembler...; toutes les infirmités de l’âge s’annonçaient, sans pourtant que M. Procureur cessât de prendre le bon côté des choses, et perdît rien de sa douce bienveillance... Il ne se doutait guère du coup qui allait le frapper.
L’heure de la retraite, quand c’est la mort qui la sonne, est la bienvenue pour le travailleur fatigué, qui entend la voix de son Maître lui dire : « Entre dans la joie de ton Seigneur». Mais quand ce sont les hommes qui nous mettent de côté, qui nous proclament incapables de continuer les fonctions que nous avions cru remplir fidèlement jusqu’ici, oh! alors le repos est amer, et il faut une grande mesure de foi pour accepter cette dépossession.
M. Procureur s’inclina devant les décisions de son évêque. Seulement, quand il franchit le seuil de son église, où il avait
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dit sa dernière messe, et traversa le cimetière fleuri, le cœur lui manqua presque devant toutes ces tombes qu’il avait bénies. Ah ! que ne s’ouvraient-elles à l’instant pour le recevoir, pour lui faire aussi une petite place honorée et humectée de larmes, là-bas, sous la terre silencieuse !
Il lui sembla voir repasser sous ses yeux les blanches cohortes de catéchumènes qu’il avait enseignées, les processions qu’il avait conduites de reposoir en reposoir, au milieu des chants et des parfums enivrants de l’encens, tandis que les bannières et les ceintures des jeunes filles flottaient au vent, et qu’on portait au-dessus de sa tête le dais cramoisi à franges d’or.
Fallait-il donc renoncer désormais à toutes ces choses, cesser de répandre l’eau régénératrice sur le front des nouveau-nés et l’huile sainte sur celui des agonisants?
M. Procureur avait choisi, pour y finir ses jours, un village que la Bruche seule séparait de sa paroisse, et, dans ce village,
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une toute petite maison construite sur l’emplacement même de l’ancien château de Saint-Biaise.
Ce dernier avait été une dépendance du château de la Roche, et fut cédé en i5o7, par les Rathsamhausen, à l’évêque de Strasbourg, Guillaume de Hohenstein, pour devenir, plus tard, propriété des Rohan.
Une ruine sur une autre ruine ! Il est vrai que l’ancien curé était encore relativement vivace, tandis qu’il ne restait du donjon ni tour, ni pan de mur, ni rien qui le désignât à distance. A peine quelques débris, quelques déclivités et quelques renflements du sol accusaient-ils l’existence passée de la demeure féodale. Cette solitude et cette désolation plaisaient précisément au vieillard.
Que lui restait-il à lui -même? L’une des bonnes sœurs n’était plus, l’autre s’était mariée, le perroquet avait péri, le vieux clavecin lui-même avait été vendu à quelque marchand d’antiquités. M. Procureur passait ses journées à lire et à se chauffer au
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soleil, le regard instinctivement tourné vers son ancienne paroisse.
L’idée lui vint de faire des fouilles dans son domaine, et, à plusieurs reprises, il retira des entrailles de la terre des ferrures rouillées, des fragments de poterie, des briques émaillées, où il prétendait voir des scènes bibliques.
— Ceci, c’est le serpent d’airain, disait-il. Et là, ne reconnaissez-vous pas Aron et Moïse ?
Nous acceptions ses dires, de confiance, et revenions avec un vrai chargement de vieux tessons. Un jour, nous surprîmes le bon abbé tout enthousiasmé par la découverte qu’il venait de faire d’une ancienne pièce de monnaie, portant, d’un côté, la double aigle d’Autriche, de l’autre, les trois merlettes composant les armes des ducs de Lorraine, et, en exergue, ces mots : Carolus D. G. LOT. B. DUX. Point de millésime, et le reste de l’inscription complètement illisible. Mais c’était assez pour occuper le
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vieillard et donner carrière aux suppositions. Il était persuadé d’avoir affaire à une monnaie du duc Charles II, et nous prouvait, par mille raisons diverses, l’exactitude de ses suppositions.
Quel ne fut pas notre étonnement, quand il nous pria d’accepter la petite pièce si précieuse, en souvenir de nos bonnes et anciennes relations, de nos excursions dans les bois, et de nos entretiens sur le passé de nos chères Vosges. Nous la possédons encore et la conservons comme une relique. Jamais nous ne la considérons sans revoir le bon vieux M. Procureur courbé sur les débris de l’ancien château de Saint- Biaise, et, à défaut de cœurs à confesser, sondant les secrets de la terre, cette éternelle recéleuse d’un passé mystérieux.
Bientôt les infirmités et la maladie ôtèrent au vieillard jusqu’à cet innocent passe-temps. Il ne lui resta plus qu’à se replier sur son propre cœur; il le fit avec la simplicité d’un enfant et l’humilité d’un chrétien, édifiant
UN CURÉ D’AUTREFOIS
ceux qui l’approchaient, par la sérénité de sa foi et la reconnaissance avec laquelle il recevait les plus petits témoignages de sympathie.
L’heure de la retraite définitive arriva, et il fut porté dans le petit cimetière sur la colline. Les bénédictions de ses anciens paroissiens l’y suivirent, et les fleurs de printemps viennent, chaque année, enguirlander sa tombe de leurs fraîches couronnes.
LES CONTES DU JARDINIER
Ah! que Joseph, le jardinier, savait d’étranges chansons et contait de captivantes histoires !
Pendant qu’il sarclait ses salades, ratissait ses allées ou écussonnait ses roses, je me tenais à ses côtés, l’assaillant de mes questions enfantines, auxquelles il ne se lassait jamais de répondre.
C’était tantôt l’aventure d’un curé bon vivant donnant, pendant la messe, des ordres en latin... de cuisine à sa servante, ou
LES CONTES DU JARDINIER
bien quelque chronique locale, où s’étageaient à perte de vue les qu'il a dit, qu’elle a dit, que j’ai dit, communiquant au récit une saveur piquante.
Ces contes- là, généralement courts, étaient destinés aux jours d’été, à la saison riante des fleurs et des fruits, où Joseph prétextait son ouvrage accumulé pour ne pas perdre trop de temps en ma compagnie. Mais, en hiver, quand, dans la chambre des domestiques, il assortissait ses semences, tressait des paillassons pour ses couches, ou triait ses oignons, afin d’en composer des bouquets et des guirlandes, alors l’heure favorable était venue, et je l’écoutais, assise sur ma petite chaise, le menton appuyé sur les mains, et l’air tout absorbé.
Joseph possédait une voix de ténor très aiguë, presque une voix de femme, et qui n’eût pas été déplacée à la chapelle du Vatican. Ses chansons vosgiennes ne brillaient, du reste, ni par l’intérêt des paroles, ni par la beauté des mélodies, mais j’avais
LES CONTES DU JARDINIER
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un plaisir extrême à me laisser bercer par ces refrains monotones.
Cependant, rien n’égalait certains contes terribles, réservés généralement pour l’heure du crépuscule, et qui donnaient la chair de poule. Parmi ces récits figurait une lugubre histoire de pari fait à la veillée, de croix plantée dans un cimetière, et surtout une légende du pays redemandée toujours au narrateur.
Replaçons-la dans la bouche de Joseph lui-même, sans pouvoir, il est vrai, rendre le contraste que formait avec cette sombre et tragique aventure la figure imberbe, rose et enjouée du brave jardinier.
« Eh bien, vous ne l’avez donc pas encore assez entendue, celle-là!... Il y avait une fois, — dans les tout vieux, tout vieux temps, — une prairie et un village, là où c’qu’on voit maintenant l’étang de la Maix. C’étaient des braves gens, bien sur, qui demeuraient là. Ça vous faisait ses pâques et ne manquait pas une messe ni un prêche.
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Mais voilà qu’un jour de dimanche, comme qu’on allait sonner les offices, s’en vient, par un chemin qu’on n’a jamais su, un drôle de pèlerin, ma foi. Il portait le chapeau comme ça, sur le côté, et avec une plume rouge encore, et il avait un violon dans la main. Le coup-ci, il se met à racler sur son violon des airs de danse que ça vous donnait des lancées dans les pieds. Les fillettes et les garçons viennent d’abord (ça court toujours aux plaisirs, ces jeunesses-là !), et voilà le sabbat qui commence. Après viennent les maris, les femmes, et tous, même les vieillards, d’entrer dans la danse et de tourner, tourner, tourner. Le premier coup de la messe est sonné, le second aussi, mais le troisième retentit encore... Les danseurs et le violoneux n’entendent rien. Le prêtre } se met sur la porte de l’église, il élève les mains, il appelle, il appelle... Personne ne répond. Et l’on danse toujours plus fort, et le violon grince comme s’il allait éclater... Et comme ça devient de plus en plus I
LES CONTES DU JARDINIER
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sauvage (un bal de réprouvés, quoi !), voilà la terre qui s’enfonce, et tous les danseurs avec... Le lendemain il n’y avait plus là qu’un grand étang, tout noir. Et ça n’a pas de fond, qu’on dit; on n’a jamais pu le mesurer au milieu. Quand il fait clair, en été, on voit, près des bords, des gens qui tournent encore, là-bas, sous l’eau, et le prêtre, vêtu de son étole, lève les bras, comme pour sauver son troupeau. Quand , on se baigne là dedans, ça vous porte ■ malheur; on n’en revient pas. Il vaut aussi : mieux ne jamais aller là tout seul. (On ne ; sait pas, des fois, ce qui peut arriver.) Un > homme de là-derrière, de Luvigny ou s Id’Alarmont, a passé par-dessus le lac, sans s s’en douter, un jour d’hiver, quand tout e était gelé. Eh bien, quand il l’a su, ça lui a :$ tourné les sangs, qu’il en est mort Ces îe :hoses-là, ça n’est pas pour plaisanter, et :royez ! »
J’étais bien loin de ne pas prendre au üs iérieux les paroles de Joseph, et le froid et
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LES CONTES DU JARDINIER
la nuit tombante aidant, je tremblais de tout mon petit corps, en songeant aux destinées tragiques des anciens habitants de la Maix1.
Aussi, quelle n’était pas mon impatience de voir moi-même ces lieux dont le nom seul exerçait une influence magique.
Aucun site peut-être ne se prête mieux aux fantaisies de l’imagination populaire que ce petit lac, en forme d’entonnoir, encaissé dans de sévères forêts de sapins absolument désertes, non loin du Donon et à une très petite distance de la frontière franco-allemande.
Déjà dom Calmet, le célèbre historien lorrain et la gloire de l’abbaye de Senones, disait de ce lieu dans sa chronique: «Vers le même temps (1040) fut dédiée aussi, en
1 Nous devons à feu M. Aimé Seillière, de Senones, une charmante nouvelle, parue, il y a une quarantaine d'années, et intitulée : Au pied du Donon. Toutes les légendes et coutumes locales y ont été exposées avec talent.
LES CONTES DU JARDINIER
l’honneur de la Trinité, l’église de la Mer, à deux lieues de Senones, dans une solitude affreuse »; et un acte signé par l’empereur Henri III (1040), désigne la Maix par les mots de deinde ad locum qui dicitur mare (enfin, au lieu appelé la Mer).
Ce nom de la Mer, donné à un étang ayant au plus 450 mètres de tour, paraît singulièrement hyperbolique. Faut- il attribuer le choix de cette désignation à la profondeur de ses eaux que les anciennes chartes disent « très poissonneuses », ou bien à la sévérité du site et à l’espèce de crainte superstitieuse qu’il devait inspirer? L’éloignement de tout lieu habité devait contribuer, certes, à entretenir ces tendances. L’usage fort ancien, qu’on conserva jusqu’au 180 siècle, d’y porter les enfants morts sans baptême, ajoutait encore au caractère sévère de cette retraite au fond des bois.
Nous nous souvenons de l’impression que nous faisait autrefois l’ancienne chapelle en
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LES CONTES DU JARDINIER
ruines, reconstruite maintenant, mais qui n’était alors qu’un amas de pierres envahies par les mousses, et surmontant un caveau où, dans des caisses, on avait réuni des crânes et des ossements d’enfants. Ce détail ne laissait pas d’augmenter l’austérité des lieux, et de rendre plus lugubre encore le lac lui-même avec sa ceinture de noirs sapins.
La chapelle, restaurée plus tard, a un aspect plus gai, mais le caveau existe encore avec son macabre dépôt, et non loin de là, on aperçoit un sarcophage de style roman.
Quel fut le saint ermite qui vint dormir là son dernier sommeil? N’avait-il pas trouvé dans la nature les compensations si riches qu’elle offre à ceux qui savent la préférer aux biens de ce monde, et ne se plaisait-il pas, à l’instar de Colomban ou de saint François d’Assise, à appeler les oiseaux et les autres hôtes des bois ses frères?...
Faire de ce lac, réputé maudit, un lieu de refuge et de prière, et la demeure de quel-
LES CONTES DU JARDINIER
que pieux ermite inaccessible aux terreurs populaires, semble bien conforme aux élans de ferveur religieuse de l’époque qui suivit l’an mil.
Et nous voyons en esprit le fondateur du prieuré de La Maix, ce pieux évêque Pibon, arrivé du fin fond de la Saxe, pour devenir l’aumônier de l’empereur Henri IV, le Germanique, qu’il accompagna à Toul en l’an 1070. Il fut nommé plus tard évêque de ce diocèse.
On parlait alors dans l’évêché de Toul, nous dit dom Calmet l, le latin, le françois et le tudesque, mais le peuple usait plutôt du français, de sorte que Pibon, âgé déjà alors de 60 ans, et qui ne savait pas cette langue, se vit obligé de l’apprendre et y réussit dans l’espace d’une année, « ce qui fut regardé comme un miracle», nous dit encore le chroniqueur. Nous nous conten-
1 Histoire de la Lorraine , 1er vol., pages 1104 et sui- ■antes.
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LES CONTES DU JARDINIER
terons d’y voir la marque d’un esprit supérieur et d’une volonté énergique, et de citer cet exemple aux adversaires de la «double culture» et aux pangermanistes modernes.
Pibon, dans la durée de son épiscopat, fonda ou restaura plusieurs églises et prieurés, et, entre autres, en 1070, celui de la Maix.
Accusé de simonie et d’inconduite par un clergé jaloux, l’évêque de Toul se vit destituer de ses fonctions par le pape. « Ne devons permettre que le loup prenne la place du pasteur », est-il dit dans la bulle d’interdiction; mais le loup n’était peut-être pas celui que l’on pensait. Toujours est-il que Pibon sortit victorieusement de l’épreuve, et se réconcilia avec le Saint Père vers 1078. Ses collègues, les autres évêques, sont unanimes, d’ailleurs, à rendre bon témoignage au prélat, et quant à son diocèse, il le redemanda avec instance, lorsque l’ex-évêque eut pris la résolution de se faire religieux à Dijon.
LES CONTES DU JARDINIER
Pibon, comme tant de personnages illustres de l’époque, entreprit, en io85, le voyage de Jérusalem, avec Conrad de Luxembourg. Revenu sans doute de la terre sainte, enflammé de zèle contre les infidèles, il assista au concile de Clermont; ses infirmités et son grand âge seuls l’empêchèrent de prendre part à la première croisade. Pibon mourut en 1117.
Si quelqu’un de nos lecteurs s’avisait de nourrir des doutes sur l’exactitude des dates données, et la verdeur de cet évêque apprenant le français à l’âge de 60 ans, et se rendant en Palestine, quinze ans plus tard, pour mourir plus que centenaire, nous le prierons de s’en prendre au célèbre historien lorrain, et non point à nous-même.
LES CONTES DU JARDINIER
Mais les récits du jardinier Joseph m’ont entraînée bien loin, et je ne songeais guère, alors, à fouiller dans de gros bouquins, pour rechercher l’histoire des lieux qui parlaient à mon âme.
Mes heures d’études et de leçons avaient bien moins d’attrait que les contes populaires du fidèle serviteur.
A ses côtés, j’apprenais un peu de jardinage, et le nom latin des fleurs. 11 avait toujours des boutures ou des replants pour mon petit parterre, et, les jours d’hiver, quand sa besogne chômait, il conduisait mon traîneau, ou me faisait faire de périlleuses glissades sur les prairies gelées.
Combien de fois n’ai-je pas goûté à son dîner, et partagé sa vaude de râpée dorée 1 ou son hach 2 noir ou blanc.
1 Galette vosgienne faite avec des pommes de terre crues râpées.
2 Pommes de terre en robe de chambre {hach noir) ou cuites au sel {hach blanc).
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Joseph a disparu, comme tant d’autres figures aimées d’autrefois, mais je n’oublierai jamais ses récits et ses chansons, et surtout son imperturbable bonne humeur.
YOLÀ
Quoi de plus charmant que de courir les prés au mois de juin, à l’époque précédant la fenaison?
Le ciel est d’un bleu de mousseline; les caresses déjà chaudes du soleil sont tempérées par les fraîcheurs montant des eaux Tout, sons, couleurs et parfums, s’entremêle en une harmonie délicieuse qui vous grise et vous transporte comme en une atmosphère de rêve.
YOLA
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Les cailles craintives jettent leur appel saccadé; les cigales dissimulent leur corselet vert dans les herbes et font entendre les vibrations stridentes des petits violons à une corde qu’elles ont sous les ailes; d’autres variétés de sauterelles aux reflets bleus ou rouge pincent leur guitare, tandis qu’on entend le ré aigu des grillons célébrés par Florian, et qui sautillent gaîment sous vos pas.
Et les mouches et les abeilles qui font la contre-basse! Et les grenouilles aux yeux d’or, à la peau fraîche, colorée de vert, de gris et de rose, donnant le la majeur, tandis que les autres batraciens, leurs cousins, les accompagnent en sourdine!
Les bergeronnettes sautillent en remuant leur queue, comme pour battre la mesure, et leurs chants se mêlent aux petits cris joyeux des hirondelles, décrivant de grands cercles au-dessus de la prairie.
Et si nous énumérions les fleurs si diverses de formes et de couleurs, et les
YOLA
herbes aux épis d’argent et aux aigrettes variées à l’infini!...
C’est à cette époque que nous aimions à nous rendre aux fermes de Bénaville, en effleurant les hautes graminées au passage. Les petits papillons bleus fuyaient devant nous, et nous traversions la Bruche sur un pont rustique, dont un tronc d’arbre faisait tous les frais.
Nous trouvions là, deux ou trois fois l’an au moins, une amie dont le rire joyeux, la causerie animée ne le cédaient en rien au concert de la prairie, et dont les beaux yeux gris, si expressifs et si francs, effaçaient pour nous l’éclat de toutes les fleurs.
Qu’elle nous parut ravissante quand nous la vîmes pour la première fois, alerte, enjouée, dans la grâce de ses dix-neuf ans! Tout en elle pétillait de vie. Les années n’ôtèrent rien à cette fraîcheur de jeunesse
YOLA
et y ajoutèrent une culture intellectuelle, une indépendance de jugement, une impartialité d’esprit rares aujourd’hui, même chez ceux ou celles qui se piquent le plus de marcher avec le progrès moderne et de regarder les choses de fort haut.
Avec cela, nulle pédanterie, pas la plus petite maille bleue à ses bas blancs, je vous assure! Elle était vraiment femme par l’élégance de la tournure, la distinction de la mise, la souplesse du caractère et l’aménité du langage, mais revendiquait pour son sexe aussi l’application du vers fameux du poète latin, ne voulant rester étrangère à rien de ce qui est digne d’intéresser un être humain.
Ah! quelle excellente recette pour ne jamais s'ennuyer de la solitude de la campagne ou de la monotonie d’une petite ville de province possédait mon amie!
Que lui importaient les fêtes mondaines ! Toute à l’éducation de ses enfants, à son pinceau, à son aiguille et à ses chères lec-
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tures, elle n’eût vraiment su trouver le loisir ni l’envie de composer une toilette de bal, de courses ou de fête. Elle n’éprouvait aucune impatience de connaître le costume nouveau de Mme X., ou d’être la première à entendre raconter le gros scandale du jour. Ce n’est pas elle qui eût discuté la forme d’un chapeau, la vertu d’un cosmétique ou entonné une variation peu nouvelle sur le thème insuffisamment usé, paraît-il, de la domesticité contemporaine.
Avec elle, la causerie était vraiment digne de ce nom, et elle savait donner une saveur étrange à tous les sujets qu’elle touchait. Du reste, son esprit gai et piquant ne s’exerçait jamais aux dépens du prochain. La bienveillance, cette forme si négligée de la charité, était sa loi, et créait autour d’elle une atmosphère douce et bénie.
On se sentait bien auprès d’elle, car la sincérité de son r egard ne trompait pas, et l’on était parfaitement sûr qu’elle pensait ce qu’elle disait.
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Elle avait un bien joli nom.
Avez-vous remarqué combien certains prénoms achèvent de caractériser une femme et lui communiquent un charme de plus? Celui de Yola, diminutif de Yolande, porté par notre amie, faisait mieux encore ressortir cette figure sympathique. Il vous rappelait ces héroïnes des vieilles ballades, ces belles jeunes filles ne craignant pas de jeter leur gant au chevalier le plus pauvre, mais le plus brave, ces douces et vaillantes créatures qu’ont célébrées les trouvères aux rimes sonores. Mais notre amie avait aussi quelque chose de ces pâles religieuses dont vous distinguez l’expression sérieuse et douce derrière la grande initiale d’un vieux manuscrit. Elle réunissait en elle tout ce qui constitue la vraie patriote et la chrétienne. Et, avec cela, elle était très moderne, ne boudant, quoique bonne catholique, à aucune des conquêtes de la liberté.
Pour achever le portrait, il faut le placer dans son cadre naturel, c’est-à-dire dans
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cette vaste chambre de ferme, aux murs blanchis à la chaux, ayant pour meubles une table, un vieux sopha, quelques sièges d’une autre époque, quelque armoire, quelque bahut, artistement fouillés, et pour tout ornement un vieux portrait de famille et un store à mosaïques d’étoffes de soie de différentes nuances. Çà et là un bouquet de fleurs des champs jetait sa gaîté et sa poésie dans cette demeure si simple, et trahissait les goûts de la maîtresse du logis.
Ne négligeons pas non plus de mentionner un ravissant missel qu’elle avait peint ellemême, avec la fantaisie d’un artiste et la patience d’un bénédictin. Les fleurettes de Bénaville, reproduites dans leur fraîcheur matinale, s’y mariaient aux arabesques compliquées, aux étranges enlacements de plantes, d’oiseaux et d’insectes n’ayant existé jamais, sinon dans l’imagination des moines du moyen âge.
Qu’il faisait bon à Bénaville pendant les longues soirées d’automne brumeuses et
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humides ! On buvait à petites gorgées son thé dans des tasses en vieux Strasbourg, tout en grignotant des nonnettes de Remiremont. Cela fait, on devisait devant l’antique cheminée monumentale, où se consumait lentement une grosse bûche, faisant jaillir des étincelles autour de vous, et accompagnant les entretiens de son ronflement sourd et discret !
C’est alors que nous discutions politique, théologie, littérature, art, etc., ou aimions à évoquer le passé, dont cette vieille ferme portait l’empreinte.
Bénaville doit avoir pour étymologie non bona villa, comme l’affirmait l’abbé Procureur, mais bien bel navilio, c’est-à-dire beau canal. En effet, à une époque fort reculée, les princes de Salm exploitaient là, comme à Champenay et à Framont, des forges importantes, ainsi qu’en témoignent
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des scories, des dépôts de charbon et des barres de fer qu’on trouve dans les champs environnants. Telles broussailles portent aujourd’hui encore le nom de haie du hautfourneau, et une de ces rigoles qu’on appelle dans le pays nierroyes, et qui servent à l’irrigation des prés, offre des traces du canal primitif.
Il est question, dans les anciens titres, d’un village de Bénaville, habité, sans doute, par les ouvriers des forges, mais dont on ne connaît plus l’emplacement exact aujourd’hui. Les deux fermes furent bâties plus tard par la famille de Müs, dont quelques membres sont enterrés dans l’église de Plaine. D’origine liégeoise, elle avait été anoblie par les comtes de Salm, et était chargée de la direction des forges de Bénaville et de Champenay.
En i683, l’héritage des de Müs fut partagé entre les deux sœurs Basile et Marguerite de Müs. La première eut celle des fermes, que sa construction plus soignée et son air
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d’antiquité fait considérer à tort comme la plus ancienne.
L’autre était tombée en possession de notre amie, héritière par sa mère d’une dame Souhait, née de Beauregard, descendante en ligne directe de Marguerite de Müs.
Tout en réunissant ces vieux souvenirs, les propriétaires actuels de la ferme aimaient à les entourer des rares antiquités qu’on avait pu découvrir dans le pays.
C’était tantôt quelque meuble de style, quelque siège dégradé, quelque assiette en vieille faïence dénichée sur le dressoir d’une chaumière, et qui permettaient au portrait de Charles de Müs, datant de 1619, de ne pas se sentir trop dépaysé dans notre siècle.
Au-dessus de Bénaville s’élève une colline en partie boisée, en partie couverte de belles bruyères, et au haut de laquelle se tenait autrefois un marché aux bestiaux qui
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portait le nom de marchanderie . C’était un de nos buts de promenade favoris. Nous y trouvions, au printemps, les jolies petites immortelles blanches et roses du gnaphalium dioïcum ou pied-de-chat, et vers l’automne l 'arnica montana au parfum vivifiant.
Sur l’emplacement où s’était tenu jadis le marché aux bestiaux, le fermier Grandadam, surnommé dans le pays le Pastrick (Pæchter), avait fait construire une chapelle très primitive, mais pittoresque, grâce au tapis de bruyère sur lequel elle reposait, et au rideau de pins qui l’abritaient contre les ardeurs de l’été et les souffles glacés de l’hiver.
Après que notre amie Yola eut quitté sa ferme, pour retourner avec les siens dans sa ville natale, nous escaladions volontiers cette hauteur dominant le pays, et où l’on jouissait d’une vue charmante sur Poutay, Saint- Biaise, l’étang du Breux, le canal et le haut de la vallée de la Bruche, dans la direction de Saulxures et de Saales.
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Nous nous y rendions de préférence, le soir, pour y entendre monter les vibrations de X Angélus, que le vent nous apportait avec des crescendos et des pianos alternatifs. N’y avait-il pas dans ces sons de cloche, dans l’harmonie mystérieuse des souffles du crépuscule passant à travers les branches des pins, une note triste que nous ne réussissions pas bien à démêler alors?... N’y distinguions - nous pas quelque clairon d’alarme, quelque bruit de guerre lointain?...
Peut-être aussi l’haleine du soir, murmurant entre les branches, nous prédisait-elle, dans sa lamentation secrète, la fin prématurée de celle qui animait ces lieux de sa présence, et échangea si tôt ses chères montagnes contre les sites célestes?
Depuis nos intimes rencontres à Bénaville, Yola nous a visitée plusieurs fois dans
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nos lieux de résidence ultérieurs de la Basse- Alsace.
Elle admirait notre pays et s’intéressait à toutes ses manifestations : littérature, sciences, arts, us et coutumes et vieilles légendes.
Avec quel plaisir d’enfant ne fit -elle pas la connaissance de nos ruines vosgiennes confinant au Palatinat?
Quand les entrevues s’espacèrent, la correspondance en tint lieu. Puis vint la grande séparation .
Mais sommes-nous jamais séparés réellement de ceux que nous avons aimés en cherchant avec eux, selon la devise de Jean Reynaud, à travers les choses transitoires les choses éternelles : per transitoriis aeternci ?
CHRISTOPHE FONTAINE
Tous les métiers sont dans la nature.
J’ai rencontré un jour un monsieur qui
était peintre . non pas en bâtiments,
mais en grains de café, et dont l'occupation consistait à donner à de faux produits l’apparence d’un Java bien authentique.
Le personnage dont je veux ici tracer le croquis était . découvreur de sources.
Il exerçait son métier dans un pays un peu sauvage, riche en pierres, en maigres terres rouges, mais pauvre en bois et en forêts; aussi l’eau devenait-elle parfois une
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denrée assez rare, et n’était-il pas toujours facile d’en alimenter les villages perchés au flanc des collines arides.
Une des sources exploitées venait-elle à tarir, bien vite on allait quérir le fontainier, et ce dernier, après avoir suffisamment exploré les alentours, donné de-ci de-là de bons coups de pioche, et mis l’oreille contre le sol, d’un air grave et mystérieux, se hâtait de revenir au village trouver M. le maire et lui dire :
— Ça bouille ! ça bouille!! Nous allons avoir notre fontaine !
Et M. le maire tout réjoui donnait l’escouade voulue de journaliers armés de piques, de pelles et de pioches. On creusait, creusait, creusait, et, le plus souvent, au bout de quelques semaines, la commune était, en effet, dotée d’une bonne eau de source pure et abondante, et les paysans de dire :
— Ce Christophe ou Christon, il s’y connaît tout de même !
CHRISTOPHE FONTAINE
— Si des fois il n’est pas un peu sorcier ! ajoutaient en hochant la tête les vieilles femmes.
Mais la réputation du personnage s’était bien établie; à dix lieues à la ronde on ne le connaissait que sous le surnom de « Christophe Fontaine », et l'on avait recours à lui, dès qu’une perturbation quelconque se produisait dans la distribution du liquide patronné par saint Médard, et recommandé par les adeptes de la Croix-Bleue.
Comme il n’avait pas, apparemment, parmi les innombrables sources découvertes par lui pendant sa vie, pu compter la Fontaine de Jouvence, notre homme avait fini par vieillir .
C’est à cette époque que je le rencontrai: un grand corps maigre et efflanqué, une petite tête, à l’expression narquoise de paysan madré et un peu sournois, des yeux clignotants, de rares et courts cheveux gris ressortant du bonnet en coton noir décoloré. Il était vêtu du sarrau bleu vosgien
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à broderies blanches sur les coutures, mais si bien exposé à de longues et fréquentes intempéries qu’il eût été difficile d’en reconnaître la nuance primitive. Son dos était légèrement voûté, et ses vieilles jambes maigres, osseuses et ballantes le soutenaient mal, et donnaient à sa démarche quelque chose d’incertain et d’inquiet.
Il fouillait toujours la terre; il venait encore, après de minutieuses et patientes recherches, s’écrier: « Ça bouille! ça bouille !» Hélas ! ça ne bouillait, parfois, que dans sa vieille tête chevrotante; mais on lui donnait volontiers quelques sous à gagner, et quand on trouvait que les lois de la charité étaient satisfaites, on l’envoyait appliquer dans une autre commune son oreille contre le sol, et enfoncer sa pique indécise dans le terrain rocailleux.
A ce moment mon père ayant eu quelques réparations à faire à une fontaine dont l’eau avait diminué tout à coup, reçut la visite du vieillard.
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— Eh bien, Monsieur le directeur, ça me dit que je la trouverai!
— Trouver qui? quoi?
— Mais la fontaine, Monsieur le directeur ! On n’est pas des imbéciles, quoi ! On connaît encore son fichtre de petit métier! Ça me le dit, ça me le dit! Laissez-y donc regarder un peu, et je ne vous dis que ça, cette coquine de source .
— Se montrera de nouveau pour vous faire plaisir, Christophe. Eh bien ! soit, vous pourrez commencer demain à creuser; je vais donner mes ordres en conséquence.
Le lendemain, Christophe était à son poste, tout fier du sentiment reconquis de son importance.
Comme la chose m’intéressait vivement, je l’avais rejoint, à quelques pas de la maison paternelle, sur la pente assez raide d’une montagne couronnée par une sapinière. Là, près d’une roche toute tapissée de lichens, de serpolet odorant, de petits sedums blancs, et émergeant des genêts et
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de la bruyère, on apercevait une légère trace d’humidité, quelques gouttes d’eau suintant lentement, discrètement, et comme jalouses de se dérober à tous les regards.
— Ça bouille , ça bouille, que je vous dis! s’écriait le vieillard couché contre le sol et collant son oreille plate à la pierre humide. Écoutez-moi donc un peu, et dites voir si ça ne bouille pas !
Et je mettais aussi ma petite oreille contre la roche, et je retenais mon souffle pour mieux entendre, mais j’avais beau faire, ça ne bouillait pas !
Il aurait fallu voir alors les haut-le-corps du vieillard, son geste de dédain, presque de mépris. Aussi m’en retournais-je toute penaude, sans oser revenir à la charge.
Cependant — l’enfance est ainsi faite, et une invincible curiosité la pousse — j’y retournais le lendemain, et le surlendemain, et les jours suivants.
Le vieux Christophe s’était mis pour tout de bon à la besogne; le long d’une étroite
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tranchée s’alignaient les pelletées de terre, les amas de pierres aiguës qu’il retirait lentement; puis, il se baissait de nouveau, appliquant l’oreille au sol, et se relevait en répétant son éternel :
— Ça bouille , ça bouille!
A force de le lui avoir entendu redire, à force d’avoir été sollicitée moi -même par lui de renouveler l’expérience, j’avais presque fini par croire qu’il avait raison, et, un peu d’imagination aidant, par me figurer que cela bouillait réellement.
Cependant, les jours passaient, les semaines s’écoulaient, la tranchée s’allongeait, s’élargissait, devenait plus profonde, et l’on n’était pas encore arrivé à la source promise.
Mon père, qui venait de temps en temps surveiller le travail et qui se doutait bien de l’inutilité des efforts du pauvre vieillard, commençait à trouver l’expérience suffisamment longue, et à penser qu’il était temps d’y mettre un terme.
— Mais, Monsieur le directeur, quand je
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vous assure que ça bouille ! D’ici demain ça sortira gros comme le bras, je ne vous dis que ça !
Et mon père consentait à attendre encore un jour. Puis, le lendemain :
— Eh bien! Christophe, est-ce que cela bouille ?
— Si ça bouille!! Est-ce que Monsieur le directeur croit que je me moque de lui? Un vieux troupier comme moi, nom d’une pipe! Je ne suis pas un janséniste l, moi, sauf vot’ respect ! Attendez seulement encore un peu. Demain, demain, c’est Christophe Fontaine qui vous le dit ! .
Mais les jours se suivaient, et l’eau persistait à ne pas se montrer, si bien que mon père, décidé à en finir, congédia le vieillard, après l’avoir grassement rétribué.
Ce n’était pas cependant ce qu’il avait
1 Expression que j’ai souvent entendu employer dans les Vosges, comme une insulte.
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voulu. Son honneur de fontainier était atteint; ce fut comme un effondrement.
Ramassant, tout contrit, ses pauvres outils, et s’arrachant lentement du théâtre de ses exploits, de ces fouilles où il avait mis tout ce que son corps usé possédait encore de forces, tout ce que son vieux cœur avait de confiance, d'espoir, d’illusion généreuse, il se retournait une dernière fois en répétant :
— Et que ça bouille! que ça bouille!.
(il ne disait point que cela bouillait ).
J’ai songé souvent, depuis, à ce vieillard à la tenace volonté, à l’indomptable confiance dans l’avenir.
Qui sait? quelques coups de pioche plus énergiques, une ouïe un peu plus fine, et la source perdue se retrouvait !
Ah ! que de fois nous lâchons prise avant d’avoir, comme Christophe Fontaine, fait tout notre possible pour aboutir ! C’est bien là un des caractères fâcheux de notre temps. Où sont les grandes et vivaces espérances,
CHRISTOPHE FONTAINE
où est l’énergie persévérante, où sont les illusions naïves? Qui ose croire encore à la vérité du mot de notre ancienne maîtresse de grammaire :
— Impossible n’est pas français!
N’oublions pas le brave Christophe Fontaine, et quand quelqu’un voudra nous décourager de nos efforts, nous détacher, avant le temps, d’une œuvre utile, répétons, nous aussi, comme le vieux fontainier:
— Non, pas encore! Le but est proche!
Ça bouille, ça bouille !
LES MUGUETS D’HENRIETTE
Quand les muguets fleurissent, cela me reporte loin, bien loin en arrière.
Je revois les montagnes du pays natal, et subis de nouveau la magie de leurs forêts; j’entends le babil des fauvettes dans les haies d’aubépines, et surtout je revis, entre les plus beaux jours de printemps, celui que j’appelais « ma fête ».
« Ma fête! » c’était un grand jour, un jour solennel de la mi-mai, un jour où, tout en me laissant gâter et combler de cadeaux moi-même, j’avais comme l'illusion de célébrer aussi l’entrée définitive du printemps.
Il me semblait m’être identifiée à lui, le
LES MUGUETS D’HENRIETTE
beau chevalier capricieux au pourpoint vert tendre et aux blancs pompons.
Souhaitais-je le beau temps, le soleil, ce n’était évidemment pas pour moi seule, mais bien pour permettre à Messire Mai de développer toutes ses grâces et tous ses charmes.
Pleuvait-il au contraire, les saints de glace nous avaient- ils joué un de leurs tours habituels, j’en étais toute triste et regardais mélancoliquement les fleurs à demi flétries d’un grand poirier près de ma fenêtre, comme si le gel essuyé par elles, la nuit précédente, m’eût atteinte moi-même. Et, en dépit de ma table chargée de cadeaux, de mes petites amies venues pour célébrer ce jour avec moi, je ne pouvais me laisser distraire par les jeux, les bonbons ni les livres, et mes regards attristés se portaient sans cesse vers les fleurs de poirier dolentes, tandis qu’un serrement de cœur me prenait et qu’un gros soupir traduisait cette impression, dont je ressens
LES MUGUETS D’HENRIETTE
aujourd’hui encore l’intensité, à tant d’années d’intervalle.
Un des éléments indispensables à la célébration de ma «fête», était certain bouquet de muguets, qui figurait régulièrement sur ma table, à titre de présent de ma vieille bonne, Henriette, qui servit trente ans dans notre maison.
Comme nous habitions la montagne et que, parfois, les printemps étaient un peu tardifs, il n’était pas toujours facile à la brave fille de se procurer la fleur en question.
Je la voyais, un ou deux jours auparavant, s’échapper mystérieusement, disparaître pour plusieurs heures, et revenir le teint échauffé, les mains écorchées.
— Ah! disais-je triomphante! Je sais bien d’où tu viens, va! Tu as beau faire! Je devine toujours !
Et elle prenait son grand air fâché, son ton bourru et s’écriait de son accent bande-la-rochois bien caractérisé:
LES MUGUETS D HENRIETTE
— A-t-on jamais va!! C’est-y bien possible! Vous tourmenter comme ça!
Et j’allais regarder par le trou de la serrure de sa chambre, qu’elle avait soigneusement fermée à clef, mais d’où un parfum pénétrant s’échappait, trahissant le succès de ses pérégrinations et de ses grimpades au milieu des épines et des rochers.
Au grand jour, quand le bouquet bien encadré de sa jolie collerette de feuilles lustrées paraissait enfin c’était, chez Henriette, un sourire satisfait, chez moi un clignement d’yeux significatif, avec un : « Ah! ie le savais bien ! »
Et le bouquet ne manqua jamais, jamais, le i3 mai, même les années à printemps tardifs, ou il ne se composait que de grelots mal ouverts, jaunâtres et souffreteux.
Plus tard, quand j’étais en pension, et toute plongée dans mes études, le souvenir annuel de ma vieille bonne m’arrivait à jour fixe avec les pâtisseries qu’elle excellait à faire, ces bons petits gâteaux dorés appelés
LES MUGUETS ü’hENRIETTE
Pains de Morges, le tout bien dissimulé dans la vaste caisse où l’on m’envoyait mon linge blanchi à la maison paternelle.
Et mes mouchoirs éblouissants gardaient longtemps encore le parfum pénétrant des muguets des bois.
Plus tard, plus tard encore, quand déjà j’avais créé un foyer, la gerbe de muguets de la mi-mai était fidèle à apparaître pour le grand jour. Je la considérais alors d’un œil plus humide, et pensais d’un cœur plus ému aux vieilles jambes qui l’avaient cherchée, en s’égratignant aux ronces, et aux bonnes joues tout en feu après la mystérieuse promenade.
Hélas! bientôt le bouquet de muguets manqua.... l’intrépide cueilleuse était allée :ouper des fleurs au jardin où il n’y a plus d’épines....
On m’a donné d’innombrables bouquets de muguets depuis, j’en ai cueilli moi-même aar brassées dans les pays où il est moins •are que dans ma montagne, mais aucun, je
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le répète, aucun ne m’a laissé un aussi profond souvenir, ne demeure aussi vivant à mes yeux que celui de la fidèle vieille bonne, aux gestes brusques et au francparler tout rond.
Et chaque fois que la saison des clochettes blanches parfumées revient, j’ai la nostalgie des jours écoulés, de vivantes évocations des scènes du passé, et je voudrais ramasser les muguets par brassées, par corbeilles, pour aller les jeter sur la tombe de celle que le retour de leur floraison fait surgir de nouveau si puissamment devant mes yeux.