AVANT
La ville de Strasbourg s’est toujours distinguée par l’excellence de ses institutions pédagogiques.
Sans remonter de quelques siècles en arrière et sans faire l’historique de celles de ces écoles destinées spécialement aux jeunes gens, comme le Gymnase protestant , à l’antique et glorieuse histoire, il y aurait aussi quelques chapitres intéressants à écrire sur les pensionnats de jeunes filles.
Nous pourrions citer ceux de Mmes Barbenès, Winter, Rœderer, Knoderer et
Rausch, et, dans des temps moins reculés, ceux de Mmes Saigey, Münch, Schmutz, Schwartz, Klein, Lindner et le Bon Pasteur, relié à l’établissement des diaconesses.
Mais je voudrais dans ces pages, accorder un souvenir spécial à celle d’entre ces institutions envers laquelle j’ai contracté moi-même une si grande dette de reconnaissance, et dont il me serait doux de faire revivre l’image.
C’est le pensionnat Friedel.
Maintenant que cette maison a cessé depuis près de quarante ans d’exister — victime, elle aussi, de la guerre fatale dont ses murs sortirent à l’état de monceau de ruines, — il est juste d’évoquer par quelques traits la physionomie de cette institution alsacienne vraiment modèle.
Je l’ai fait déjà, il est vrai, en traçant la biographie d’une de ses élèves les plus distinguées, Emma Warnod l.
i Emma Warnod , notice biographique (2° édition), Paris, Fischbacher, 1893.
Mais la matière est si riche qu’à ce court chapitre on en pourrait ajouter beaucoup d’autres.
Les élèves du pensionnat se recrutaient, pour la plupart, dans les familles de la haute industrie d’Alsace. Strasbourg fournissait quelques rares externes, triées sur le volet, Mlles Friedel redoutant pour leurs internes les contacts du dehors.
Outre cela, on trouvait dans la maison de jeunes Françaises, de la région de Belfort, un grand nombre de Suissesses, Neuchâteloises surtout, des Anglaises d’assez haute volée, et des Allemandes généralement riches de particules et de préjugés.
Bien qu’on fût, à l’époque où nous fréquentions la maison, éloigné encore de dix années des tragiques événements ayant précipité, depuis, l’une contre l’autre deux grandes nations voisines, la politique antifrançaise ou anti-allemande avait, des deux côtés des Vosges, et jusque derrière les hauts murs de la paisible institution, ses
représentants passionnés, ses chauds défenseurs.
C’était l’époque de la guerre d’Italie (i85ç), et les maîtresses, bonnes patriotes, avaient associé leurs élèves aux succès de la France, en célébrant la victoire de Solférino et la paix de Villcifranca par des fêtes données dans le jardin du pensionnat. Des lanternes vénitiennes pendaient aux grands arbres comme des fruits lumineux multicolores. MUe Caroline Friedel, poète à ses heures, déclama quelques strophes bien tournées, par lesquelles Napoléon III était censé remercier les jeunes pensionnaires de la charpie qu’elles avaient confectionnée pour les blessés, et leur offrait, en retour, cet éclairage à giorno et... de grands plats de meringues !...
C’en était trop pour quelques Allemandes qui, durant toute la campagne, allaient souhaitant la défaite de la France. Aussi, la fête terminée, les discussions reprirentelles de plus belle, surtout entre deux jeu-
nés championnes enragées. La première, une petite Française du pays de Montbéliard, au teint de Méridionale, aux cheveux noirs séparés par une raie de côté, et dont l’allure crâne et garçonnesque frappait quand on la rencontrait. L’autre, Hessoise, ayant dans sa parenté des chefs d’armée, maigre, osseuse, le nez retroussé, les cheveux d’un blond jaunâtre toujours en désordre, la langue bien pendue et l’esprit mordant.
On allait, ce jour-là, faire la promenade quotidienne sur le rempart de la Finckmatt, et la discussion un moment interrompue s’envenimait à nouveau, et cela sur un diapason désolant la jeune sous-maîtresse timide, chargée de la surveillance, et n’arrivant pas à se faire entendre.
Un groupe de pioupious passait précisément, croisant les pensionnaires, qui marchaient deux à deux :
— Eh! dis donc, s’exclama l’un des
soldats, en voilà une qui s’entend à nous défendre!
— Bravo, bravo! la petite demoiselle!
s’écrient-ils, en frappant des mains, au grand scandale des « anciennes», des «sérieuses », des Anglaises surtout, et de toutes celles qui ne voulaient pas voir mise en question la « respectability » bien connue du pensionnat.
On en parla longtemps, et les mémorables discussions politiques eurent leur épilogue. Un beau soir, dans un dortoir, la lampe suspendue au plafond alla s’écrouler piteusement sur le plancher, durant un bombardement d’oreillers,... symbole du bombardement réel, sous les coups redoublés duquel devait s’effondrer, en 1870, la maison tout entière...
La tache d’huile fut longue à disparaître. Hélas! les suites des tristes guerres qui divisent les peuples ne sont-elles pas de même tenaces et persistantes?...
— Mais, dira-t-on, comment! il se passait
de semblables gamineries dans ce pensionnat si correct, si grave, si « comme il faut » (c’était le terme de l’époque), et des élèves qu’on aurait pu croire assez fières ne se piquaient pas davantage d’une attitude digne et distinguée?
Que voulez-vous? répondrons-nous. N’y a-t-il pas trop souvent de la bête dans l’homme... et même dans l’ange! Et les pensionnats de Strasbourg, en l’an de grâce 1859, n’échappaient pas à la loi commune. C’était même pour faire de certaines petites écervelées, non pas des anges tout à fait, mais bien de gentilles personnes posées, ferrées sur le savoir-vivre, parlant plusieurs langues, bonnes musiciennes et instruites à la façon autorisée par Chrysale lorsqu’il
... Consent qu’une femme ait des clartés de tout,
qu’on les envoyait dans la maison si honorablement connue des sœurs Friedel.
l5o UN PENSIONNAT STRASBOURGEOIS
Or, pour parvenir à ce résultat, ces dames s’étaient assuré plusieurs concours précieux, et le corps enseignant du pensionnat était admirablement composé.
J’irai même jusqu’à dire que si, aujourd’hui, on ingurgite à nos jeunes filles plus de sciences exactes, si on les bourre davantage de chimie, de racines grecques, de formules mathématiques, de dates innombrables et de faits minutieux, c’est plutôt à la façon des rayons qu’on garnit de livres savants peu lus et à peine ouverts dans la suite1, tandis qu’à l’époque dont je parle, on cherchait avant tout à dégager l’individualité, à pétrir et à former le caractère et à obliger l’élève à s’assimiler toutes les connaissances acquises.
On mettait, entre autres, un très grand poids sur la possession du style et de l’orthographe, et l’application judicieuse des règles de grammaire. Et MUe Ernestine
i Voir les Lettres à Françoise, de Marcel Prévost.
UN PENSIONNAT STRASBOURGEOIS l5l
Sorlin, l’aveugle, qui était chargée de cette partie du programme, s’en acquittait avec une distinction qu’eussent pu lui envier maintes vieilles barbes académiques, mainte paire d’yeux clairvoyants, protégés ou non par des lunettes.
Nous ne referons pas l’histoire de cette femme d’une érudition rare, et dont le plus agréable passe-temps était de résoudre de tête, avec le mathématicien Wüst, les problèmes les plus compliqués. Elle possédait, malgré sa cécité, une autorité morale si absolue sur ses élèves que ses leçons étaient des modèles de discipline. Elle avait trouvé le secret de rendre attrayantes, amusantes même, les sciences les plus rébarbatives du monde, au point qu’assister à une de ses leçons d’arithmétique, de composition, de dictée, de grammaire ou de rhétorique était aussi récréant que les lectures les plus fécondes en aventures épiques et en mots spirituels.
A côté de Mlle Sorlin se dressait toute
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une pléiade de maîtres, avantageusement connus dans leur sphère, ou même célèbres déjà.
Nommons l’excellent professeur Lereboullet, aux captivantes leçons d’histoire naturelle; le savant M. Leser, plus ferfé sur toutes les questions d’histoire et de géographie que sur le secret de tenir en respect des jeunes filles bougillonnes, qui ne craignaient pas d’échanger leurs petits souliers sous la table ou d’éteindre les bougies, pendant que l’érudit se perdait dans les terrains géologiques, ou dans les ramifications des races humaines.
Puis il y avait le professeur Rcehrig, le professeur Stromwald, le bon vieux papa Cuvier, si indulgent, le maître de dessin M. Baumann, les professeurs de musique Liebe, Weber, Schiltz, la grande Mme Hasselmann, femme du directeur du Conservatoire de musique, la maîtresse de chant MUe Varnier, qui avait dù être si belle, et, plus tard, le papa Stern, chef du Sternekrànzel.
UN PENSIONNAT STRASBOURGEOIS l53
Mais il y avait surtout les trois illustrations du pensionnat, les trois étoiles de première grandeur sur lesquelles se concentraient tous les jeunes engouements féminins, et c’étaient, pour les nommer par leur nom, MM. Colani, Lichtenberger et Grün. A cette époque on parlait beaucoup de la « nouvelle théologie » de MM. Scherer et Colani, et tous les quinze jours, l’église Saint-Nicolas regorgeait d’auditeurs venus pour entendre le jeune professeur, doué d’un talent oratoire remarquable. Le pensionnat Friedel ne manquait jamais d’être représenté dans l’assemblée, et dans le groupe figurait toujours une petite Espagnole grave, au teint mat, aux grands yeux noirs, que des liens plus intimes devaient unir un peu plus tard à l’eloquent professeur de théologie et de littérature.
De même que les sermons de M. Colani étaient suivis par l’élite de la population strasbourgeoise, ses cours de littérature, soit qu’il les donnât au pensionnat Friedel
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ou dans une salle de l’Hôtel du Commerce, étaient fort appréciés, sténographiés, résumés, commentés, discutés à l’envi.
Ce qui ajoutait encore, peut-être, à son succès, c’était cette attitude froide, cette ironie, maniée avec tant d'habileté, cet esprit brillant et fin, cette façon de vous abattre, sans avoir l’air d’y toucher, les citadelles réputées les plus inexpugnables. Il sapait vos héros préférés, vos passions d’enfance; mais, d’autre part, que sa critique était exquise ; quel régal de l’entendre faire une leçon sur Molière, par exemple !
Sa laideur disparaissait, quand on l’écoutait; on finissait par le trouver beau; ses petits yeux noirs pétillaient et jetaient tour à tour les feux les plus divers, tandis que son visage restait imperturbablement impassible.
M. Lichtenberger, plus facile à pénétrer, était peut-être moins orateur et moins critique, mais il avait cette qualité essentielle, faisant défaut à M. Colani : la chaleur com-
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municative, l’élan de l’âme et l’entrain juvénile. Ses leçons n’étaient pas de fines bouchées de dilettantes, mais de bonnes études consciencieuses, complètes, substantielles. On y apprenait quelque chose, et c’était pour toute la vie. Ajoutez à cela la bonhomie charmante avec laquelle il traitait ses élèves, les gros fous-rires dont il leur donnait lui-même le signal, les lectures délicieuses qu’il savait leur faire, pour fixer dans leur souvenir une page d’histoire, ou faire apprécier un auteur contemporain.
M. Grün était le professeur de littérature allemande, et son enseignement avait un relief tout particulier.
On l’a accusé, après le bombardement de Strasbourg, de triompher avec les vainqueurs, sans égard pour les Alsaciens qui l’avaient accueilli. Je n’ai jamais, quant à moi, entendu de sa bouche une seule parole qui pùt blesser nos susceptibilités nationales. Bien au contraire, quand il se fut jeté dans le journalisme, il me dit un jour: « Ah!
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j’aimais mieux mes élèves, et je regrette de m’être adonné à la politique! »
M. Grün, il est vrai, faisait partie d’une société luttant contre la culture française. Ah! que ne peut-on, aujourd’hui, comme on faisait après deux siècles de régime français, laisser les Alsaciens parler « voie ihne der Schnawwel gavachse-n-isch!» Après un demi-siècle de régime allemand, les pangermanistes veulent interdire la langue française.
Exilé de sa patrie, par suite du libéralisme de ses opinions politiques, M. Grün s’était réfugié à Strasbourg et y avait publié un recueil de poésies intitulé Aus der Verbannung, ainsi qu’un volume dJesthétique: A. B. C. der Aesthetik , et une pièce dramatique: Friedricke (von Sesenheim). Sa connaissance parfaite de la littérature de son pays, l’élévation de son âme et de son caractère, le souffle d’idéal et d’affranchissement pénétrant ses idées et se traduisant avec une chaleur communicative, tempérée par une
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émotion contenue et une très grande modestie, en faisaient un de ces maîtres rares sur lesquels un pensionnat ne saurait trop se féliciter d’avoir pu mettre la main.
« Quelle richesse de pensées et quel charme dans son enseignement, écrivait M,le Emma Warnod à propos de ses cours. Avec quel plaisir je pense encore à certaines de ses leçons, entre autres à celle sur le Laocoon de Lessing ! Il définissait si bien les arts ; mais, quand il arrivait à la poésie et à la musique, il vous entraînait ».
Et, à propos d’une leçon sur Klopstock, elle rappelait la recommandation du maître à ses élèves, de placer haut leur idéal, « car c’est déjà beaucoup d’avoir voulu de grandes choses ».
Il serait étonnant que, sous une semblable direction, à laquelle s’ajoutait surtout la haute valeur religieuse et morale de Mlle Fanny Friedel, un pensionnat ne reçût pas une empreinte très distinguée. Toutes
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celles des élèves qui vivent encore, et qui savent se souvenir, ne nous démentiront point.
Les délassements, comme nous l’avons vu déjà en commençant, ne manquaient pas non plus au pensionnat Friedel, et, chaque année, pendant les vacances de Pentecôte la troupe joyeuse, flanquée de ses maîtresses et sous-maîtresses, s’envolait vers les montagnes. La plupart du temps, — les chemins de fer n’existaient pas alors, — deux grands omnibus emportaient tout ce bruyant essaim vers Barr, avec arrêt obligatoire au Glœckelsberg, et l’on allait s’installer dix jours durant à l’hôtel du Bühl, ou dans la maison Kuntz au Hohwald, qui n’était encore qu’une toute petite auberge. Et, de là, on rayonnait, escaladant les cimes, dessinant les vieilles ruines, herborisant, chan-
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tant, s’égarant aussi quelquefois, ou faisant des rencontres assez pittoresques.
C’est ainsi qu’un beau jour, les jeunes pensionnaires mises au vert se virent face à face avec une étrange apparition.
Une vieille Anglaise d’une soixantaine d’années, boiteuse, corpulente, ayant à peine un peu plus que les trois cheveux de Bismarck sur la tête, mais les recouvrant d’un grand bonnet de quakeresse , se trouvait là par hasard, avec son attirail de prophétesse inspirée, de féministe avant la lettre.
Elle distribuait à pleines mains des brochures de son cru, des plaidoyers enflammés en faveur de sa marotte, des lettres ouvertes au Parlement anglais, aux lords Brougham, Palmerston et aux autres illustrations britanniques, et des photographies sur lesquelles elle s’étalait dans toute sa plantureuse laideur, tenant, de sa main gantée de noir, une baguette indiquant sur une vaste pancarte blanche les mots suivants, tracés à la plume en lettres géantes : By tortured
millions, by our divine Redeemer, enfranchise Humanity, bid the oatraged world: BE FREEJ1
Fixée depuis quelque temps au presbytère d’Oberlin au Ban-de-la-Roche, elle parcourait le pays, cherchant des adhérents à ses idées. Je la vis même, une fois, relancer Jules Ferry, que cette rencontre intéressa et qui chérissait trop la liberté pour vouloir tirer en ridicule aucune de ses manifestations. Il lui promit de prendre la parole en faveur du féminisme à la Chambre. A-t-il jamais tenu parole? Je ne m’en souviens pas.
Bref, la rencontre de toutes ces gentilles petites pensionnaires en fraîches toilettes claires, de ces esprits vierges et malléables comme de la cire, était une bonne aubaine pour la vieille quakeresse, et elle ne pouvait manquer d’en profiter. Aussi se mit-elle en
1 Par des millions de torturés, par notre divin Rédempteur, affranchissez l'humanité et dites au monde outragé: Sois libre!
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devoir de leur faire un sermon en trois points, de leur persuader que la femme était esclave, qu’il fallait à tout prix lui donner la liberté, obtenir pour elle le droit de vote, et autres revendications de ce genre-là. Et, pour sceller la bonne parole, l’originale Anglaise voulut faire promettre à toutes les pensionnaires de n’épouser que des hommes prêts à défendre ces idées, ou de rester célibataires, afin de les propager énergiquement elles-mêmes. Quelques mains se levèrent timidement, quelques ow/furtifs sortirent des jolies lèvres roses, et l’Anglaise reprit son chemin, en ruminant encore entre ses rares dents : « O y es, il faut que les femmes ils vont voôôôter ! » tandis que la troupe juvénile disparaissait derrière la verdure sombre des sapins, comme une volée de papillons multicolores, en faisant retentir la forêt de l’écho de ses rires argentins.
UNE PAYSANNE D’ALSACE
— Combien en donnez-vous?
— Trois francs!
— Trois francs dix sous!
— Trois francs quinze sous!
— Trois francs quinze sous!,.. Une fois, deux fois... deux fois et demie... deux fois trois quarts... et... trois fois... Adjugé!
L’objet ainsi mis à l’enchère était un berceau, un petit berceau en bois de noyer ciré, presque neuf encore et finement travaillé.
La « grande Anne», comme on l’appelait dans son village, joignait, à ce moment, d’un geste désespéré ses mains lasses, et,
UNE PAYSANNE D’ALSACE
se laissant tomber sur une chaise, elle éclatait en sanglots.
Ce berceau qu’on venait de vendre, c’était la couchette de son « Hennerle ». C’était là qu’elle l’avait bercé tout petit, qu’elle s’était uenchée sur lui comme seules les mères savent le faire, pour entendre sa prière du ioir, l’embrasser et le bénir. C’était là ju’elle le trouvait dès l’aube, éveillé long- :emps avant elle, jouant avec les rayons roses du soleil matinal, ou gazouillant un :as de choses gracieuses, de sa petite voix le source fraîche.
C’était là qu’il s’était endormi de son lernier sommeil, qu’elle l’avait revêtu d’une ongue robe, et avait enlacé les pâles chryanthèmes de son jardin autour du corps igide dans sa blancheur de cire. C’était là, nfin, qu’étaient tombées ses larmes de mne veuve, qu’elle avait exhalé tant de oupirs, et enfoncé si souvent sa tête brûmte dans les petits coussins blancs.
C’était son refuge, sa retraite. L’épreuve
UNE PAYSANNE D ALSACE
devenait- elle trop lourde, le courage allaitil lui faire défaut, avait-elle senti la pointe acérée d’une langue peu charitable effleurer seulement la plaie toujours vive de son cœur, elle courait au berceau, s’agenouillait en sanglotant, jusqu’à ce qu’elle crût entendre de là-haut la voix du petit Henner lui disant: « Console-toi, mère, je suis toujours près de toi ! »
Et c’était cette chère relique qu’on allait lui prendre! Déjà une voisine l’emportait d’un air de satisfaction, sans paraître se douter de ses larmes...
Ne gravissait-elle pas, à ce moment-là, la pauvre Anne, la dernière marche de son calvaire? Le départ du petit berceau lui déchirait le cœur plus douloureusement peut-être que ne l’avait fait celui du cercueil de son mari, et elle ressentait à nouveau le frisson qui l’avait secouée, tandis qu’au bord de la fosse elle entendait le bruit sec de la terre gelée retombant sur son bien-aimé Jacques.
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Il n’existait guère, dans tout le pays de Hanau, ou Hanauerland, de plus jolie fille que la grande Anne, à l’aube de ses dix-huit ans. Son rire perlé rappelait le chant de l’alouette; il y avait des reflets d’ambre dans son regard clair et chaud, et sur les mèches folles s’échappant de son coquet Donnet de velours.
Sa mère ne l’avait jamais laissé courir es fêtes de village, ni sortir avec les gardons dans la rue le soir. Innocence de fille ;st comme duvet de fleur, pensait-elle, et le noindre contact l’altère.
Anne aimait le travail; grande, forte, •lancée, elle aidait vaillamment ses parents lans leurs travaux champêtres.
Un matin de mars, tandis qu’elle sarclait es vignes, enlevant pêle-mêle la mauvaise erbe, les fines petites véroniques des
UNE PAYSANNE D ALSACE
champs, les orties rouges et les renoncules ficaires aux pointes d’or lustrées, elle sentit une main se poser sur son épaule.
— Quelle peur tu m’as faite, Jacques ! s’écria-t-elle vivement en se relevant, et en reconnaissant le nouveau venu.
C’était un beau garçon, de haute taille comme elle, à l’allure décidée, aux traits réguliers, à l’air franc et honnête, et dont les yeux surtout avaient un charme singulier. Cependant ils eussent été difficiles à analyser, malgré leur transparence de lac suisse. On y pouvait lire la tendresse, la douceur, mais aussi la dureté et la violence; la franchise et la bonté en même temps que la duplicité et la fourberie.
— Je suis aise de te trouver seule, Anne, dit le jeune homme. Pourquoi me fuis-tu toujours? J’ai beau t’attendre le dimanche, après le prêche, derrière le cimetière, tu passes sans faire mine de me voir. A la fête, tu n’as même pas dansé un tour de valse avec moi, et tu as refusé jusqu’au
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«pain d’épices» que je t’offrais. Quelle raison as-tu pour me traiter ainsi?
— O Jacques, ne le demande pas!
— Est-ce de ton propre chef que tu m’évites, ou bien y a-t-il autre chose làdessous?
Anne se taisait, cachant sa tète dans son tablier de toile bleue.
— Ne pleure pas, enfant! reprit Jacques d’un air câlin. Je ne te fais pas de reproches. Mais, dis moi la vérité. Tes parents ne veulent pas que je te fasse la cour, n’est-ce pas?
Anne acquiesça d’un léger mouvement de tête.
— Je le pensais! croient-ils donc que notre famille ne vaille pas la leur? Sans doute, nous ne sommes plus aussi riches qu’autrefois, au temps où mon grand-père possédait le plus de champs, de chevaux et de vaches au village. Mais nous sommes encore des paysans aisés et...
— 11 ne s’agit pas de richesses, Jacques,
UNE PAYSANNE D ALSACE
tu sais bien que mon père ne regarde pas à cela.
— De quoi s’agit-il alors? ne suis-je pas un gars solide au travail?
Anne faisait encore un signe négatif.
— Ah! n’est-ce pas? reprit le jeune homme, nous ne comptons pas parmi les coureurs d’église, les têtes penchées, les langues doucereuses ; en un mot, nous ne sommes pas assez pieux pour vous! Je voudrais bien voir si nous ne valons pas ceux qui ne peuvent entendre sonner une cloche sans se découvrir et sans marmotter un Notre Père!
— Oh! ne te moque pas ainsi de la prière, Jacques! Mon père se découvre toujours quand il entend sonner la cloche de midi et celle du soir, et je lui trouve ainsi l’air si vénérable!
— Tu es une enfant, toi! Tu ne comprends pas que ces choses sont des simagrées sans valeur. On n’est ni plus ni moins honnête pour cela.
UNE PAYSANNE D’ALSACE IÔQ
Puis, changeant brusquement de sujet de conversation, et plongeant son beau regard clair et séducteur dans les yeux d’ambre de la jeune fille, il l’enlaça doucement.
— O ma petite Anne, ma chère, ma belle petite Anne! tu ne sais pas combien je t’aime, combien tu tiens de place dans mon cœur! Voilà des années que c’est ainsi. A l’école déjà je te taillais tes crayons et partageais avec toi mes tartines. Tu me souriais alors, et, maintenant, quand je cherche tes yeux et veux prendre ta main, tu te détournes. Laisse donc enfin parler ton cœur! Tu m’aimes aussi, je le sais. Ne dis pas non! A ces choses-là nul ne peut rien. C’est écrit dans le ciel. Regarde ces oiseaux dans la haie. Ils sautent gaîment sur les épines fleuries. Ils s’aiment aussi. Ils ne demandent pas la permission du monde entier pour se le dire et pour chanter leur chanson de jeunesse! Ils écoutent la voix intérieure qui leur répète : « Aime, aime,
UNE PAYSANNE D’ALSACE
aime!» Ma petite amie ne l’écoutera-t-elle pas aussi?
Elle était là palpitante. Ah! oui, son cœur parlait dès longtemps déjà, et elle était poursuivie, dans sa pensée, par le regard séducteur de Jacques. Mais elle voyait aussi le front sévère de son père et elle l’entendait répéter: «Anne, nous ne pouvons rien avoir de commun avec ces genslà, et si tu l’épouses, ce sera pour ton malheur! »
Elle se raidit alors, et se dégageant de l’étreinte passionnée du jeune homme, elle s’échappa, lui laissant pour adieu son rire perlé d’enfant gâtée.
La mère d’Anne, la « Marie aux Herbes », comme on l’appelait, était un de ces types qu’on ne rencontre plus guère au village, aujourd’hui. On l’avait surnommée ainsi à cause de sa connaissance des différentes
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plantes pharmaceutiques croissant dans le pays. Elle passait même pour être un peu sorcière, ayant de gros livres, très anciens, qu’elle consultait à tout propos, et qui contenaient des formules et des recettes bizarres.
Tous les étés elle remplissait de simples ses tiroirs et ses armoires. Aucune vache ne tombait malade sans qu’on allât chercher chez la « Kritermaje » certain breuvage de lamier, de chélidoine ou de bardane agissant infailliblement, mais dont elle seule avait le secret. Quelqu’un s’étaitil blessé, elle appliquait sur la plaie des feuilles ou des onguents d’un effet merveilleux. Ses tisanes d’achillée, ses infusions de marjolaine, de mélisse et de petite centaurée avaient déjà rendu la santé à nombre d’habitants du village. On la consultait en toute circonstance. Elle assistait à la naissance des petits enfants, et n’était pas moins indispensable pour ensevelir les morts.
Mais là ne s’arrêtaient pas ses mérites.
UNE PAYSANNE D ALSACE
Elle avait réellement le don de débrouiller les situations embarrassées, de parler aux malades, de consoler les mourants, et possédait un répertoire inépuisable de strophes de cantiques, qu’elle disait de sa voix lente et grave, sachant toujours les appliquer à propos.
Marie aux Herbes était donc un peu le factotum du village, très appréciée, impossible à remplacer, au dire de tous, et cependant fort jalousée. On s’adressait à elle dès qu’on était dans l’embarras, et on lui faisait riante figure; — derrière son dos on ne lui ménageait pas les quolibets malveillants.
Les paysans — sont-ils les seuls ainsi faits? — n’aiment point ceux qui se distinguent de leur entourage, ceux qui ont un peu plus que les autres le don et le secret de venir en aide à leurs semblables, et l’abnégation voulue pour exercer en toute circonstance ce ministère d’amour.
La Marie aux Herbes était aussi bien audessus des hommages hypocrites que des
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calomnies. Elle allait droit au but, sans s’inquiéter des qu’en dira-t-on, et sautait pardessus les barrières qu’on plaçait volontiers en travers de son chemin.
Elle était sincèrement pieuse, comme son mari, et s’était efforcée d’élever leur fille dans les mêmes sentiments. Mais il n’est que trop vrai, hélas! que nous ne saurions faire nos expériences pour autrui. Chacun de nous a, ici-bas, à se frayer soi-même son sentier, et la tendresse la plus attentive, la plus jalouse, ne peut empêcher nos pieds de se blesser aux épines dont la sagesse divine a jugé la déchirure nécessaire à notre développement spirituel.
Anne ne les connaissait pas encore, ces épines qui ensanglantent. Elle avait, en enfant gâtée, vu de la vie le printemps, ses fleurs et ses chansons uniquement. Maintenant elle commençait à entrevoir les ardeurs de l’été, au souvenir du baiser qu’elle venait de recevoir de Jacques, et qui brûlait ses lèvres. Elle essayait en vain d’en
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effacer la trace, du revers de sa main. Sa conscience n’était pas en repos: elle avait enfreint l’ordre maternel.
Quelle raison pouvaient donc avoir la Marie aux Herbes et son homme de redouter une alliance entre leur fille et Jacques? Ce dernier n’appartenait-il pas à une famille des plus considérées, possédant beaucoup de champs, de prés, de vignes et une maison solidement bâtie?
On parlait, il est vrai, tout bas d’hypothèques qu’on disait grever ces biens. Mais cela devait être une calomnie. Ne vivait-on pas trop largement, chez les parents de Jacques pour laisser croire à de la gêne? D’ailleurs, n’arrive-t-il pas à tout cultivateur d’avoir des jours difficiles? Son fourrage s’est-il fait pendant les pluies, son blé a-t-il versé, son houblon ne s’est-il pas vendu à des prix rémunérateurs, le phylloxéra ou le mildew ont-ils atteint sa vigne, le voilà fort embarrassé de payer ses impôts et de satisfaire à ses obligations de fin d’année!
UNE PAYSANNE ü’aLSACE
Ce n’était pas ce doute planant sur la solvabilité de la famille de Jacques qui, seul, avait fait rejeter aux parents d’Anne l’idée d’une alliance entre ces enfants. Ils redoutaient davantage un certain relâchement de principes, une morale peu scrupuleuse, de père en fils, des situations irrégulières et une grossièreté de langage habituelle, allant jusqu’à des propos impies. Aussi, bien que Jacques fût considéré comme la crème des siens, il ne semblait pas posséder la solidité exigée des deux époux chez leur gendre.
Anne elle-même se rendait inconsciemment compte de ce qui manquait à son prétendant. Elle ne se sentait pas à l’aise auprès de lui, et, cependant, elle n’avait pas la force de résister à l’attraction de ses yeux bleus limpides...
La jeune fille n’avait pas osé avouer à sa mère sa rencontre dans les vignes. Elle fit, :outefois, pendant longtemps de réels eff orts pour éviter Jacques.
Quand la fête du village revint, elle promit,
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comme toujours, de ne pas danser avec le jeune homme, et tint bon tout le jour; mais, se trouvant avec d’autres fillettes sous les tilleuls de la place principale, elle eut la faiblesse de se laisser entraîner par elles du côté de la danse.
Ah ! certes, cette horrible musique de bastringue, cette cohue, ces vociférations, le spectacle de ces gens avinés étaient plutôt de nature à la faire reculer qu’à l’attirer. Mais elle avait entrevu les deux yeux bleus limpides, qui avaient tant d’empire sur elle. Elle ne vit plus autre chose .
Quand son père inquiet vint à sa recherche, il ne la trouva ni sur l’emplacement de la danse, ni autour des tables d’auberge, ni auprès des petites boutiques de sucre d’orge et de pains d’épices .
Elle ne rentra que fort avant dans la nuit, tremblant de la tête aux pieds, et secouée par des sanglots convulsifs.
Dès lors, le mariage fut décidé, mais les
UNE PAYSANNE d’aLSACE
parents ne se faisaient aucune illusion, désormais, sur le sort attendant leur fille.
Les débuts de cette union semblèrent, cependant, donner un démenti à ces prédictions pessimistes. Jacques et Anne habitaient, au bout du village, une jolie petite maison encadrée par une vigne touffue. Us s’aimaient; c’était le bonheur, autant qu’on peut appeler de ce nom une félicité manquant de la seule base durable. Le jeune homme, malgré ses défauts, sa légèreté, ses fréquents emportements, avait cette franchise, cette facilité d’expansion, ces élans de tendresse, ce charme en un mot auquel s’est laissé prendre maint cœur inexpérimenté.
Anne s’épanouissait donc sous le rayonnement de cet amour. Elle trouvait la vie bonne, la terre belle et ne doutait pas que l’avenir continuât à lui sourire.
L’épreuve, cependant, ne tarda pas à l’atteindre. Elle eut trois enfants et en perdit deux, à peine nés. Son cœur de mère en resta saignant.
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Mais, un jour, elle fit une découverte qui l’affligea plus encore que le départ de ses petits anges. Elle s’aperçut que son mari avait des dettes et les lui cachait. Les dettes, elle eût pardonné cela. N’était-on pas deux pour travailler, pour économiser? On en viendrait à bout, Dieu aidant. Mais la dissimulation, mais le manque de cette absolue sincérité, sans laquelle il n’y a pas d’union conjugale vraiment heureuse ! Elle ne pouvait admettre cela. L’idole qu’elle s’était faite tombait du coup. Quoi! ce Jacques à qui elle s’était donnée tout entière, et dans le regard transparent duquel elle croyait si bien lire, l’avait ainsi trompée, s’était ainsi joué de sa confiance ! . . . .
Ce fut un effondrement. Mais l’amour vrai a des résistances de roc. Anne aimait ainsi.
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— Qu’as-tu, Jacques? dit un soir la jeune femme à son mari qui s’était étendu triste et las sur le banc courant le long du mur.
— Je ne sais, je suis fatigué, si fatigué que, pour un rien, je tomberais comme une mouche.
— Va te coucher, mon pauvre homme.
Je vais appeler ma mère. Elle te préparera une bonne petite tisane, qui te remettra sur pied jusqu’à demain.
La Marie aux Herbes mit ses plantes et ses talents à contribution, mais sans succès. Quelques heures plus tard Jacques rendait le dernier soupir, sans qu’on eût pu bien constater le caractère du mal qui l’enlevait d’une façon si foudroyante.
Anne dut vendre une partie de ses biens pour payer les dettes. C’est ainsi qu’il lui
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fallut, une première fois, assister au triste spectacle d’une enchère publique.
Ah ! toutes ces choses que vous aviez cru sans âme, qui ne vous disaient rien, quelle place elles prennent soudain dans votre cœur, quand l’heure est venue de vous en séparer !
Ce plat ébréché ne vous rappelle-t-il pas tel gai repas de famille? Ce gros bahut n’éveille-t-il pas un essaim de souvenirs, de propos joyeux? Ce vieux livre, il est bien ennuyeux, sans doute, mais votre mère n’en lisait -elle pas tous les jours un passage? Et ainsi, chacun des objets qui composaient l’ancien home aimé prend une voix, devient une personnalité, et fait revivre devant vos yeux la douce et chère physionomie du passé.
Le petit coup de marteau sec du commissaire-priseur retentissait dans le cœur d’Anne, comme s’il eût sonné le glas de tous ses bonheurs.
Son beau-frère présidait à la vente
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C’était un homme grand, maigre, aux traits durs, aux lèvres minces et serrées. Il dissimulait mal sa satisfaction, chaque fois qu’un objet dépassait la mise à prix.
Jacques avait eu un chien; son frère tenait à le vendre aussi. Le commissairepriseur s’était emparé de l’animal et allait le présenter au plus offrant, quand le petit Henner s’élança des bras de sa mère en s’écriant :
— Oh ! non, non, mon pauvre Toutou, ils ne te prendront pas, non, non, non !
Et le chien, comme s’il eût compris ce langage, posait ses pattes sur l’épaule de l’enfant et lui léchait le visage de sa belle langue rosée.
Malgré l’insistance de l’oncle, le chien ne fut pas vendu.
Les dettes de Jacques étaient payées et Anne semblait respirer un peu, quand un nouveau coup vint la frapper. Sa mère, qui s’affaiblissait depuis longtemps, lui fut enlevée par une maladie de cœur.
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Il ne restait à la jeune veuve qu’à prendre soin de son père, brisé par l’épreuve, et à choyer son petit Henner chéri. En le voyant, elle se reprenait à la vie. Ah! elle voulait l’élever chrétiennement, comme sa mère le lui avait encore recommandé sur son lit de mort. Elle ferait de lui un homme bon, brave, honnête. Il serait son bâton de vieillesse. Qu’il était gentil avec sa tête bouclée et ses beaux yeux bleus — les yeux de son père !
Il faisait des réflexions étranges pour son âge, et avait une profondeur de sentiments inquiétante. Son plus grand bonheur était d’aller, avec sa mère, arroser les tombes de son père et de sa grand’mère. Pendant que sa mère redressait les plantes, leur donnait des soutiens, enlevait la mauvaise herbe, le petit garçon allait et venait dans le cimetière, cueillant à pleines mains les violettes et les pâquerettes sauvages, dont il remplissait sa petite robe. Puis, il s’asseyait sur un tertre, réunissant en bouquet sa
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moisson, et disait aux fleurs de jolies choses, comme s’il se fût adressé à des êtres vivants.
Anne aimait à se rendre là avec son enfant, car les cimetières exercent une attraction secrète sur ceux qui souffrent. Le silence qui les enveloppe parle de l’au-delà que la vie nous dérobe si souvent, et la société des morts a quelque chose de bienfaisant, de reposant, en comparaison de ce que le contact avec les vivants a, parfois, de pénible ou de déprimant. Anne s’arrachait ainsi à la poursuite haletante des choses périssables, pour tendre, inconsciemment encore, vers les biens invisibles et éternels.
Elle se laissait absorber un peu égoïstement dans sa nostalgie de veuve, et, revenue à son logis, elle reprenait le fardeau quotidien, lourdement, mais courageusement.
Puis le petit « Hennerle » était son rayon de soleil; elle ne perdait pas une de ses gentillesses, l’enlaçait passionnément et le couvrait de baisers.
Son plaisir, à elle, était de le vêtir avec une
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certaine recherche. C’est ainsi qu’obéissant à un sentiment de coquetterie féminine, elle l’avait, un jour d’hiver, amené à la foire de la ville voisine, pour lui acheter un de ces jolis bonnets de fourrure, ornés de passementerie, tels qu’on les porte dans le pays.
Elle avait choisi l’un des plus beaux, à fond vert et à bordure en vison du Canada, et tout le monde se retournait pour admirer le petit Hennerle.
Au retour, l’enfant fut pris de frissons et de douleurs :
— Ma tête, mère, ma tête! s’écriait-il dans sa couchette, où son petit corps brûlant de fièvre s’agitait.
Le cœur d’Anne battait. Dieu allait -il donc lui redemander son dernier trésor?
Non, c’était impossible! Et tout juste, le dimanche précédent, elle avait entendu le pasteur de son village prêcher sur le texte: « Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme ? ou que
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donnerait un homme en échange de son âme?» (Matth. XVI, 28.)
Y avait-elle songé, jusque-là, la pauvre Anne, à cette âme immortelle, à ce bien précieux dont nous avons le dépôt sacré? N’avait-elle pas vécu pour les biens terrestres uniquement, en ne pensant qu’à elle-même? Elle avait voulu «gagner le monde», avoir sa large part de bonheur sous le ciel de mai parfumé. Elle avait aimé, s’était donnée, mais pour récolter d’amères souffrances.
De même, elle avait cru posséder du bien, être à l’abri du besoin, et voici qu’elle était maintenant une pauvre jeune veuve, que les créanciers de son mari avaient dépouillée.
— Mère, mère, ma tête, ma tête! répétait le petit Henner, en se cramponnant convulsivement au cou de sa mère.
Et celle-ci l’enlaçait comme pour le retenir, comme pour l’empêcher de s’envoler, lui
aussi.
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Hennerle finit par s’endormir.,...
Il s’éveilla au ciel le lendemain.
Nous assistions, au début de ce récit, à la vente aux enchères ayant eu lieu, pour la seconde fois, devant la petite maison garnie de vignes. Il s’agissait de rendre aux parents de Jacques la part de fortune leur revenant par suite du décès de l’enfant, et dont ils avaient fort besoin à ce moment, leurs affaires se gâtant de plus en plus.
Mais quand, au moment de la vente du berceau, Anne sentit le tranchant de cette épée qui la transperçait à nouveau, elle se souvint aussi instantanément de la parole de son pasteur: «Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme? »
La vue de son beau-frère, qui présidait cette fois encore à la vente, allant, venant,
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jurant, criant, maugréant contre les acheteurs, lui servait de commentaire vivant au passage évangélique. Il bénéficiait de ses malheurs, devenant l’héritier de l’enfant, tandis qu’elle, Anne, avait tout perdu de ce côté-là.
Tout perdu? Était-ce bien vrai? Une maison, quelques meubles, quelques champs, un mari aimé, un enfant adoré; oui, mais était-ce bien là tout ? N’y avait-il pas, pour elle, un bien plus précieux encore, son âme, et n’était-ce pas pour regagner cette âme qu’il lui avait fallu perdre toutes ces autres choses?
Et comment la regagner, cette âme?
Plusieurs années se sont écoulées. Les thuyas et les rosiers blancs ont grandi sur les tombes chéries qu’Anne entretient avec un soin précieux, et près desquelles est venue s’aligner celle de son vieux père.
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Non seulement la jeune veuve d’alors ne s’est pas appauvrie, mais une bénédiction spéciale semble reposer sur le peu de bien qui lui reste. Ses champs rapportent au centuple, ses pruniers, ses poiriers, ses pommiers, ses noyers ploient sous la charge de leurs fruits, même dans les années où ils sont rares ailleurs ; ses vignes sont couvertes de grappes, et elle s’en va chaque semaine à la ville voisine, un panier sur la tète, et en revient avec une jolie somme nouée dans le coin de son mouchoir. C’est là le plus beau de son revenu.
Mais, cette aisance reconquise, elle n’en profite guère elle-même; elle la partage avec de moins privilégiés qu’elle.
Tout le monde connaît sa générosité au village. Elle est surtout l’amie des petits enfants auxquels elle raconte de si belles histoires. Ils l’appellent « tante », et savent quelles surprises sont en réserve dans les profondeurs de ses tiroirs. A Pâques, ils viennent en procession chercher chez elle
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des « Rugelhopf » ou gâteaux de fête, et de beaux œufs multicolores. A Noël ou au Jour de l’An, on les voit sortir de sa chambre ayant tous un gros « Bretzel » ou un croissant sous le bras.
Quelqu’un tombe-t-il malade et n’a-t-il personne pour le soigner, la bonne Anne s’installe à son chevet, et l’assiste aussi bien que ferait la meilleure diaconesse. Les différents simples, dont sa mère lui a enseigné l’emploi, ne manquent pas non plus dans son bahut de chêne. Tous les trois mois, elle apporte à son pasteur cinq francs pour les missions, sans compter ses contributions à d’autres œuvres, car les collecteurs connaissent sa maison et y sont toujours bien accueillis.
Sans doute, quand aucun devoir ne l’appelle au dehors, Anne se sent bien un peu seule. Mais lorsque, pendant les longs soirs d’hiver, le vent du nord s’engouffre dans la cheminée et ébranle les vieilles solives, elle prend sa grande Bible à images, celle
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dont elle s’est servie si souvent pour enseigner les petits enfants, et elle y trouve d’ineffables encouragements, tels que la parole de Jésus: « Je ne suis pas seul, car le Père est avec moi ».
Elle répète aussi tous ses chers cantiques qu’elle a marqués de nombreux signets dans son vieux recueil usé, répandant un vague parfum de fleurs séchées.
Puis, elle passe en revue les temps écoulés, et s’entretient avec ses absents, qu'elle sent si près, si près d’elle!
Ah ! elle a eu de terribles luttes à soutenir! La raison a failli lui échapper un moment, mais elle a vaincu, elle est heureuse; elle a « gagné son âme ». Mais là n’est pas uniquement la cause de son bonheur. Ce serait peu d’avoir saisi la vérité , de posséder la joie du salut, la paix du pardon, après s’être jeté avec sa misère aux pieds de son Sauveur; oui, ce serait peu, si l’on n’avait compris les obligations qui en jaillissent, et si l’on n’éprouvait le besoin de répandre autour
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de soi ce qu’on a reçu, et de se donner tout entier à ses semblables.
Telle est la grande leçon que nous a apprise notre brave paysanne, dont nous avons eu tant de fois nous-même l’occasion d’expérimenter le dévouement absolu et la fidélité à toute épreuve.
Elle n’est plus au milieu de nous, maintenant. Depuis une quinzaine d’années déjà, elle a rejoint ses bien-aimés dans la lumière éternelle. On peut dire d’elle aussi : « Et leurs oeuvres les suivent».
Puisse son exemple, tel que nous le donnons ici, être également une semence de vie pour d’autres âmes, leur faire comprendre le but de la souffrance, et la bénédiction suprême reposant dans l’acceptation du plan divin à notre égard, et dans le sacrifice complet de nous-mêmes !
Un compartiment de troisième classe, en gare de Strasbourg, est en train de se remplir.
Voici d’abord, tout essoufflée, la messagère d’X, une bonne grosse matrone, aussi large que les nombreux paniers et sacs qu’elle entasse dans les filets complaisants.
Après s’être assurée que rien ne manque, elle étale soigneusement sa jupe très ample, s’éponge le front, de son mouchoir à carreaux, aspire bruyamment l’air, et se met à passer en revue les autres voyageurs.
Au fond du coupé ont pris place une jeune femme et un petit garçon de cinq ou six ans, bien emmitouflé. La mère tire d’un panier des tartelettes et des savarins, que le bambin trouve fort de son goût, les derniers surtout, si bien qu’après qu’il en a engouffré deux ou trois, nous l’entendons s’écrier:
— Maman, encore un Schnapsküchell\ Et la maman de rire et de sortir de la corbeille un nouveau savarin, au grand amusement des autres voyageurs.
Parmi ceux-ci, une dame très correctement mise, assise toute droite, tient sur ses genoux une plante artificielle, soigneusement enveloppée dans un papier de soie, qu’elle écarte de temps en temps pour couver du regard son acquisition.
Un peu plus loin, un cordonnier de village au profil pointu, aux traits fortement accentués. Il échange avec la messagère
i Gâteau à l’eau-de-vie.
des propos qui nous renseignent sur ses relations avec Saint-Crépin, dont ses traits déjà rappellent quelque chose.
A ce moment arrive, légère et alerte comme une jeune fille, une très vieille femme, vêtue d’un casaquin d’autrefois, et portant un fichu de laine noué sur la tête. Le visage est tout ridé et parcheminé, mais les yeux sont vifs et pétillants, la langue très souple, toujours en mouvement.
En quelques minutes nous connaissons son âge (quatre-vingt-un ans), le nom de la localité qu’elle habite, sa famille et sa propre histoire, qu’elle nous conte avec une originalité d’expressions d’une saveur tout à fait piquante. Aussi, bientôt tous les autres voyageurs entrent-ils en conversation avec elle; et quant à ceux qui ont gardé le silence jusque-là, elle prend elle-même les devants, et leur pose des questions si amusantes qu’on ne saurait les trouver indiscrètes.
Puis elle se remet à parler du présent et
du passé, à raconter comment la maison qu’elle habitait fut incendiée, et comment elle ne sauva que son lit de plumes, et en est réduite aujourd’hui à aller mendier sa pitance à tour de rôle chez ses voisins.
Tout cela est agrémenté de traits assez mordants à l’adresse de parents riches et avares. Puis la vieille remonte à un passé plus lointain encore, au temps où elle était laveuse chez M. le Notaire. Et M. le Notaire était un très savant homme, et M. le Notaire disait ceci et cela, et, entre autres, qu’à certaines fêtes chrétiennes, telles que Pâques, le soleil fait un saut à l’horizon, et on ne riait pas, alors, de ces choses-là! Alors aussi on allait à l’église, on était pieux... mais maintenant!...
Parmi les voyageurs s’en trouvent deux que nous n’avons point présentés encore, et que les discours de la vieille semblent intéresser tout particulièrement. Le contrôeurleur a ouvert la porte, à la dernière milute, au moment où le train allait s’ébranler.
Ce sont de beaux jeunes gens d’une vingtaine d’années: chapeaux mous, complets à la dernière mode, linge bien lustré; leurs mains cependant n’ont rien d’aristocratique. Celles de l’un sont tatouées de petites figures bleues, et celles de l’autre portent des écorchures et les marques indélébiles du travail.
Après s’être bornés d’abord à écouter la vieille octogénaire et à sourire de ses propos souvent spirituels, ils finissent par se trouver, bon gré mal gré, engagés aussi dans la conversation générale, au moment même où l’aïeule compare le passé au présent et en tire des conclusions peu avantageuses pour ce dernier.
— Ah! oui, quand j’étais chez M. le Notaire, on savait encore prier!...
— Je vous réponds, la vieille, que quand on se trouve sur mer en pleine tempête, comme cela nous arrive souvent, à mon frère et à moi, on entend aussi des prières monter encore vers le ciel!
Tous les yeux se tournent vers les deux voyageurs. Chauffeurs sur un grand transatlantique, ils ont dû quitter leur bateau avarié, lors de graves tourmentes sur les côtes, et ils viennent passer ce temps dans leur famille en Alsace.
Et les questions de pleuvoir.
La vieille surtout est infatigable.
— Et vous avez été dans les cinq parties du monde ! Na, na, na! Et vous avez passé par le « Grand Cercle » (l’Équateur). Ah! je sais bien ce que c’est que le Grand Cercle, allez! J’ai appris tout cela chez M. le Notaire!
— Que vous êtes savante, grand’mère !
Et ainsi les questions et les réponses continuent à être échangées.
— Vous devez gagner beaucoup d’argent.
— Sans doute, mais les marins dépensent aussi ce qu’ils ont; dès qu’ils touchent terre, on s’arrange à les mettre dedans et à leur enlever leur magot. Heureusement que nous sommes deux, mon frère et moi.
— Mais, enfin, si l’on ne boit pas plus qu’il ne faut!
— Ah! vous ne savez pas ce que c’est! Vous prenez un premier verre de bière, c’est bien. Mais si vous en demandez un second, vous êtes paf après l’avoir bu, car on y a glissé un narcotique, et, pendant que vous dormez hébété, on a vite fait de soulager vos poches de votre porte-monnaie.
La vieille grand’mère n’en revient pas:
— Na, na, na, na! C’était pourtant tout autre, du temps de M. le Notaire!
Et, au bout du wagon, le petit bonhomme joufflu dit toujours :
— Mère, un Schnapsküchel !
Oui, cela aussi devait être autrement, du temps de M. le Notaire!
DEUX MAISONS DISPARUES
(PLACE SAINT-THOMAS, N03 9 ET lO)
Notre vieux Strasbourg s’en va !
Oui, il ne faut pas nous le dissimuler, les vestiges du passé se font de plus en plus rares dans notre chère ville, et nous voyons disparaître, les uns après les autres, les édifices chers à nos coeurs, les monuments où se réfugiaient encore les ombres des siècles écoulés.
Hélas ! il ne nous restera bientôt plus de ces antiques demeures que quelques photo-
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graphies, et les artistiques reproductions de M. Kœrttgé ! Mais ni les unes ni les autres ne suffiront à nous rendre la physionomie intime de ces habitations d’un autre âge, où chaque siècle a laissé son empreinte, et qui ont été habitées par des personnages illustres, dont l’énumération seule impose le respect et a de quoi nous rendre fiers de nos gloires nationales1.
Tel est le cas des bâtiments qui portaient les nos 9 et io, place Saint -Thomas, et qui ont fait place à la Caisse d’Épargne de la ville de Strasbourg.
Je vais, en traits rapides, essayer d’en esquisser l’histoire.
i Piton, dans son Strasbourg illustré, pages 23a et 233, s’écrie avec raison, en parlant «de tant de savants dont les noms partagent la renommée de l’ancienne Université de Strasbourg et dont la collégiale de Saint- Thomas était la pierre fondamentale » : « Appeler de leur nom ces hommes . c’est jeter un lustre écla¬
tant sur le lieu qui leur a donné le jour, car leur nombre a été considérable à Strasbourg.».
LE N° g, DIT « ZUM HANEKROTE »
Ce bâtiment, moins antique que son voisin, dans un meilleur état de conservation aussi, occupait le coin de la place Saint -Thomas et de la rue Salzmann, autrefois Rossgasse, nom sur l’étymologie duquel on n’est pas d’accord, et où les uns voient des roses... et les autres des chevaux...
Est-ce pour rappeler (dans le voisinage d’un sanctuaire consacré à saint Thomas) le moment de faiblesse d’un autre apôtre, ou pour donner aux chanoines un encouragement à la vigilance, qu’un sculpteur inconnu plaça sur ladite maison, en face même de la basilique, un coq en pierre très expressif? Échappant à la démolition, cette vieille sculpture est allée enrichir un de nos
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musées; mais, détachée de son entourage, elle ne fait plus qu’un fort piteux effet, tandis que, naguère, j’admirais, par une lucarne du toit, le gallinacé en pierre, taillé un peu grossièrement, mais d’un symbolisme transparent, et sur les ailes duquel l’humidité des hivers avait étendu une couche verdâtre.
C’est ce volatile qui a donné son nom à la maison dite « zum Hanekrote » (au cri du coq) et qui figure sous cette désignation dans les vieux manuscrits.
A quelle époque lointaine faut-il en faire remonter l’origine? Je serais tentée de croire que le n° 9 n’est pas postérieur au n° 10 (« zum Rœmer »), mais subit plus de restaurations que ce dernier. Il s’y trouvait, en tous cas, certains détails frappants, tels que les petites fenêtres du toit, le toit luimême, extraordinairement vertical, et le pignon étroit, qui n’avait peut-être pas son pareil dans tout Strasbourg.
Cette maison fut habitée par le célèbre
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chroniqueur Twinger de Kœnigshoven , né en 1346, mort en 1420'.
Il nous fournit sur l’histoire de notre pays, et sur l’origine de nos églises surtout, des détails fort intéressants, très circonstanciés, et cela dans un style d’une naïveté charmante.
Twinger, issu d’une famille noble fort ancienne, devint prêtre en i382, et membre du chapitre de Saint -Thomas en i385.
Il est l’auteur d’une chronique latine commencée par lui, quand il n’était encore que simple clerc, et qu’il continua jusqu’en 1419. Sa grande chronique allemande également est poussée jusqu’en iqi5; il en rédigea une édition abrégée, publiée par Schilter, en 1698, et ornée de gravures curieuses. L’exemplaire que j’ai entre les mains est un gros
1 C’est lui qui nous apprend que la langue parlée en Alsace au VU0 siècle de notre ère n’était pas uniquement l’allemand : «Zu den Ziten hortent die dûtschen « lant aile under einen Künig von Frangrich und « worent vaste vermüschet mit Welschersprochen. Also « das Strosburg und Elsas by halber XVelsch was ». (Kœnigshoven, ch. IV, p. 233.)
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volume, relié en veau, de 1172 pages, sans compter la préface de Schilter et les registres de la fin.
Pour le chapitre de Saint-Thomas également, Twinger fit des travaux importants; aussi est -il désigné sous le titre de «fidèle chanoine ». On célébrait l’anniversaire de sa mort le 27 décembre. Voici son inscription funéraire :
Anno Domini MCCCCXX ipsa die beati Johannis evangeliste obiit dominus Jacobus dictus Twinger fidelis canonicus huins ecclesie. Orate pro eo. I. A.
Une note de Sébastien Mieg ou Müg nous apprend qu’à partir de 1898, le chroniqueur habita la maison désignée par les mots : « Curiam claustralem oder Thumherrenhoue vnsers Stiffts gênant « s uni Hanekrote », welcher ein Eckhuse ist in Rossgasse », et qu’il avait été autorisé à l’occuper sa vie durant1. (Donc jusqu’en 1420, date de
1 Voir Dr Knodt : Die Stiftsherren von St. Thomas ïu Strassburg. Schultz, 1892, p. 58.
sa mort, c’est-à-dire pendant vingt-deux ans.)
A ce titre seul, le n° 9 de la place Saint- Thomas eût mérité d’être conservé, la chronique de Kcenigshoven étant un des alsatiques les plus précieux, et le nom de son auteur ayant été porté bien au delà des frontières de notre petit pays.
En effet, Victor Hugo lui-même le fait figurer à la page 118 de son William Shakespeare , et l’appelle « le chroniqueur d’ Alsace, Twinger ». Il lui attribue la gloire d’avoir contribué, pour sa part aussi, à la grandeur de l’ancienne Allemagne : « Elle est l’aïeule de notre histoire et la grand’ mère de nos légendes... C’est le puits des peuples. Ils en sortent comme des fleuves, et elle les reçoit comme une mer».
Après Twinger de Kcenigshoven, nous trouvons le chanoine Barthélemy Stoffler, au n° 9 de la place Saint -Thomas. Mais le souvenir laissé par lui est moins édifiant, son nom se trouvant mêlé à des affaires de
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simonie, et le chapitre s’étant vu obligé, pour cette raison, de lui retirer son canonicat.
En i555, la maison était habitée par Matthieu Mie g h
On ne saurait citer ce nom, sans rappeler l’origine de cette très ancienne famille, qui a, maintenant encore, des représentants distingués à Mulhouse.
Au XVe siècle déjà, il y avait des Mieg, Müg ou Mueg à Strasbourg. Pierre Mieg, mort en 1488 et dont l’épitaphe se trouve à l’église Saint-Thomas, avait été anobli en 1472 par l’empereur Frédéric III. «Son petit-fils Sébastien, et ses arrière-petits-fils, Sébastien et Charles, reçurent, l’un en 1577 et les autres en i582, le titre nobiliaire de Boofzheim, de l’empereur Rodolphe II. Le premier était Stettmeister l »
1 Als im J. 1 555 Dz 3o Mathæus Müg sein Kanonikat resignierte, gestattete das Kapitel, dass er «curiam claustralem » oder Thumherrenhoue unsers Stiffts gênant «zum Hanekrote... » sein lebelang innehaben, besitzen, nutzen und niessen solle». Knodt, id. p. 58.
2 Schneegans: L'Église Saint-Thomas et ses monuments. 1842, p. 229.
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Le fils de Sébastien II, l’arrière-petit-fils de Jacques (fils aîné de Pierre), se distingua par de savantes recherches historiques et laissa un ouvrage manuscrit intitulé: Mont:menta in ecclesiis et claustris argentinensibns , où se trouvent réunies la plupart des épitaphes de Saint-Thomas et celles des autres églises et couvents de la ville, dans la seconde moitié du XVIe siècle. L’auteur y a joint des annotations très précieuses, des données importantes sur l’époque.
Nous lisons, à la page 480 du Strasbourg 'llustré de A. Seyboth : « Comme ses voisins, le n° 9 a abrité plusieurs de ces hommes llustres dans la science, dont Camus pou- /ait dire: «On croirait que l’Institut a envoyé me colonie à Strasbourg; cependant l’idée îe serait pas exacte; ce ne sont pas des avants que l’Institut ait envoyés à Stras- )ourg; ils y existaient, ils s’y étaient formés, :t l’Institut a eu le bon esprit de les inviter devenir ses membres. Arbogast, Brunck, loch, Lombard, Oberlin, Schweighæuser ont de l’Institut».
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De 1738 à 1800, nous trouvons au n° 9 Jean Hermann, professeur de médecine et d’histoire naturelle. Ce savant avait réuni, dans les salles mêmes de la maison, d’importantes collections, qui sont devenues plus tard le fonds du Muséum d'histoire naturelle de notre ville, et ont été acquises par elle, nous dit encore A. Seyboth, pour la somme modique de 40,000 fr.
Le gendre de Hermann, Frédéric-Louis Hammer (1762 à 1837) enrichit encore ce musée, dont il avait été nommé conservateur.
Piton1 nous parle, en outre, d’un «grand catalpa » ombrageant, de son temps, le jardin de la maison, et qui fut «le premier arbre exotique de ce genre planté chez nous par ce naturaliste, mort en 1801 » (Hermann).
Je ne sais si l’arbre que j’ai admiré moimême dans le susdit jardin était bien le catalpa en question. En tout cas, de taille respectable, il en aurait eu long à dire
Piton : Strasbourg illustré. i855, p. zio
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aussi sur le passé de la maison « znm Hanekrote ». Ses racines semblaient s’être enfoncées profondément sous les fondements du mur massif et très antique formant l’enclos, et qui opposa une belle résistance à la pioche des démolisseurs.
Tout contre le susdit mur, s’épanouissait une touffe de corydalis bulbosa ou grand fumeterre, qui rappelait nos forêts d’Alsace.
Faut- il faire remonter au botaniste Hermann lui-même la plantation de cette fleur des bois, dans ce coin de la grande ville, ou serait-ce quelque autre savant qui l’y avait léposée à la suite d’une excursion de va- :ances?
J’ai cueilli trois tiges de ces corydalis pour eur demander leur secret et les conserver n souvenir de la vieille maison, de même me je venais, quelques instants auparavant, 'arracher une branche au lierre vénérable nveloppant de ses rameaux flexibles le îur septentrional de la maison n° 10.
Rappelons encore, avant de quitter le n° 9, que ses derniers habitants, en notre siècle, furent, après le professeur Hermann, le savant historien André Jung (1798-1863), professeur au Séminaire protestant, à la Faculté de théologie, bibliothécaire de la ville, membre correspondant du ministère de l’Instruction publique et auteur des ouvrages intitulés : Histoire de la Diète de Spire , Histoire de la Ré formation à Strasbourg, Notices sur les bibliothèques publiques et les Fondations administrées par le Séminaire protestant, ainsi que de plusieurs mémoires, dans le Bulletin de la Société pour la conservation des monuments historiques. Ladite Société eût bien dû à ce collaborateur fidèle de s’opposer à la démolition de la maison où il composa tant d’œuvres érudites, et où il ne faisait que continuer
une tradition remontant au moyen âge !
Mais les Sociétés, les Conseils et les Chapitres n’ont pas d’oreilles . surtout quand
on offre de beaux deniers, pour abattre de
DEUX MAISONS DISPARUES
vieux monuments historiques et les convertir en Caisse d’épargne!.... Y a-t-il alors une « conservation» qui tienne encore, je vous le demande!
Après M. Jung, nous trouvons au n° 9 le professeur Baum (1809-1878), né dans la Hesse rhénane, mais devenu Alsacien de cœur, et l’un des chefs les plus considérés du parti libéral à Strasbourg1. Il a laissé une dizaine d’ouvrages de valeur et un grand nombre d’articles de journaux et de revues.
Le professeur Holtzmann succéda, si je ne me trompe, à M. Baum, puis ce fut, pour trois mois, le pasteur Bühlmann (f 1887), le pasteur Lambs jusqu’en 1892, et de 1892 à 1897, le pasteur Stern, qui fit place au pasteur Ernst, dernier habitant.
1 C’esi de lui qu’il est question dans Deux Épisodes de la Vie d'Oberliu, pages €9 et suivantes.
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