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LE NUMÉRO 10, DIT « ZUM RCEMER

La porte cochère donnant sur la place Saint-Thomas était dans un tel état de délabrement qu’on avait, dès longtemps, jugé toute réparation inutile.

Dans l’appartement du rez-de-chaussée à droite, se voyait une cuisine fort ancienne, avec un manteau de cheminée, de proportions extraordinaires, et des réduits et garde-manger sans fin.

A côté, une vaste pièce à tentures rouges. Cette partie de l’appartement était habitée par Mlle Stern, fille du compositeur et organiste bien connu.

Au-dessus, au premier étage, donnant sur la place, résidaient, en dernier lieu, des étudiants en théologie et en médecine, MM. Hamm frères, et les pièces qu’ils occupaient avaient un caractère d’ancienneté

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bien marqué. Mais c’est au grenier surtout que se trouvait une très curieuse fenêtre à meneaux, avec fonds de bouteilles enchâssés de plomb. Dans cette vaste ouverture s’encadrait, d’une façon charmante, le jardin avec son vieux lilas penché, son gracieux bouleau et son tilleul de belle taille.

D’autres fenêtres analogues, et de dimensions variées, se retrouvaient dans toute la maison; l’une d’elles montrait encore des sièges en pierre, taillés dans le mur, ainsi qu’on le voit dans les vieux châteaux.

Les murs avaient un mètre au moins d’épaisseur, même davantage, par endroits, et celui qui avoisinait la maison « zum Hanekrote » était formé de pierres inégales et coupé de portes basses secrètes très curieuses. Une petite porte cintrée s’ouvrait sur la rue des Cordonniers. Partout des réduits, des cachettes et même des niches de saints.

Ce détail nous rappelle que le corps de bâtiment du milieu, dans le jardinet, et qui

servait de loge au concierge, occupait remplacement d’une ancienne chapelle, remon tant au XIe ou XIIe siècle, dont on voyait distinctement encore dans le mur les cintres de style roman bien authentique.

Les travaux de démolition ont prouvé, par la solidité des murs et d’autres vestiges du passé, que la désignation « zum Rœmer » n’a pas été donnée sans raison à cet immeuble.

C’est dans les pièces derrière la loge du concierge, avec vue sur le jardinet, que doit avoir séjourné jadis notre compatriote, le compositeur Nessler.

Un autre petit bâtiment, ancienne buanderie, servait, il y a quelques années, de four à poterie et prit feu, à la suite de l’explosion dudit four. Mais ce commencement d’incendie fut éteint à temps. Ce que le feu avait respecté était donc destiné à périr par la main des hommes!

La visite des greniers présentait un intérêt particulier, car ils étaient vastes, pavés

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de briques et éclairés par de nombreuses fenêtres, de formes anciennes, à travers lesquelles l’église Saint-Thomas se montrait dans toute sa beauté. Ils aboutissaient à une galerie de bois, ajourée, séparant les deux corps de logis, et donnant un aspect des plus pittoresques à tout l’ensemble.

A signaler aussi certaines cheminées, les découpures et la disposition, en triple faisceau, des poutres, dans la partie de l’édifice surmontant la porte cochère, et maints petits détails d’ornementation. Tout eût été à reproduire dans ces lieux.

Aussi de nombreux artistes et photographes se rencontraient-ils dans le jardin, les jours précédant la démolition. A quelques pas se dressait, comme un signe de protestation, la tourelle de l’immeuble de la rue des Cordonniers, habité autrefois par Jean Sturm, le fondateur de notre Gymnase, et à l’époque de la guerre de 1870, par notre savant compatriote le professeur Charles Schmidt.

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La maison canoniale n° io; tout comme le n° 9, servit de demeure à de nombreuses illustrations alsaciennes.

A. Seyboth, dans son Strasbourg historique et pittoresque, nous cite, comme l’ayant habitée, le chanoine Nicolas Merswin, dont la pierre tumulaire figure à Saint-Thomas, et sur laquelle il est désigné sous les noms de « scliolasticus et canonicus huius ecclesie ». Il mourut en 1453.

Après le chanoine Merswin, Seyboth mentionne comme ayant habité le n° io, le réformateur Wolfgang Capiio (Kœpfel), né à Haguenau en 1478. On sait le rôle important qu’il joua à Strasbourg, avec Zell et Bucer. Premier prédicateur évangélique à l’église Saint-Pierre-le-Jeune, il publia aussi de savants travaux théologiques et fut une des victimes de la terrible peste de 1541, qui décima la population de Strasbourg.

Ce n’est pas au n° 10 qu’il mourut cependant, mais bien à la maison « zum Bühel» dans la rue de l’Église, où il s’était réfugié.

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Mais sur l’époque écoulée, de i5qi jusqu’au temps où le n° 10 fut habité par l’historien Schœpflin, ni Piton ni Seyboth ne nous fournissent de renseignements.

C’est sur un passage rapporté par le Dr Knodt (Die Stiftsherren von St. Thomas, p. 58) qu’on peut se baser, pour établir le séjour, dans ce local, d’une autre illustration alsacienne, le célèbre humaniste Jean Witz , ou Sapidus.

En effet, lorsque Matthieu Mieg résigna son canonicat, et fut autorisé par le chapitre de Saint-Thomas à habiter le n° 9 « zum Banekrote », cette maison est désignée comme étant contiguë à l’habitation « zum Rœmer », «50 diser Zeit der würdig und wolgelert lier Meister Johans Sapidus unser mitcanonicus inné hat. »

Ainsi, le célèbre humaniste l’habitait en i555.

Il n’existe pas, à notre connaissance, de biographie complète de ce Jean Witz, né à Schlestadt en 1490, d’après l’historien Rœh-

rich1. Selon la coutume des savants de l’époque, il avait traduit son nom allemand en celui de Sapidus , sous lequel il est plus généralement connu.

Il étudia les humanités à Paris, en compagnie d’un autre savant illustre, Beatus Rhenanus, et devint, dans sa ville natale, le successeur de son ancien maître d’école, le chroniqueur Jérôme Gebweiler, mais fit monter le niveau des études à un degré si supérieur, que toute la jeunesse d’Alsace et des pays environnants afflua vers la ville impériale, pour y entendre ses leçons. En i5i7, l’école de Sapidus comptait jusqu’à 900 élèves. Il avait renouvelé l’enseignement, supprimé les vieux livres de classe, les remplaçant parles bons classiques latins

1 Miltheilungen aus der Geschichte der Ev. Kirche des Elsasses (Paris et Strasbourg, Treuttel et Wurtz, iS55), von Tim. Wilh. Rœhrich, Pfarrer zu St. Wilhelm. (Cet alsatique est devenu rare.)

Dans son ouvrage : Die Reichsstadt Schlettstadt (Fribourg 1900), l’abbé Geny nous donne quelques détails supplémentaires.

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et grecs, et apprenant à ses élèves un latin pur. Comme échantillon des travaux exécutés par les écoliers, on cite une comédie latine, devant contenir tous les mots avec leurs déclinaisons et conjugaisons, contenus dans une lecture de Térence qui leur avait été faite. Aussi comprenons- nous que, comme le raconte l’un d’eux, « das Hetnd ist ihn nass worden, ja auch das Gesicht ver gang en, und doc h gab er mir nie kein Streich, demi einmal mit der latzen Hand an Bac ken l. »

Ce maître exigeant et sévère, auteur lui même d’épigrammes, de satires et autres écrits anonymes2, s’était, comme ses émules, Bucer, Phrygius et Voltz, rattaché à la Réforme, malgré les avertissements de son

1 «qu’il en eut la chemise trempée de sueur et le visage tout défait, et cependant il ne me donna jamais de coups, si ce n’est, une fois, une tappe, avec la main gauche, sur la joue. »

a Schmidt : Histoire littéraire de l'Alsace, tome I, 5. 91.

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oncle Wimpheling, qui le menaçait de l’Inquisition.

Ayant refusé de se servir d’eau bénite et de prendre part à une procession, il fut déposé de ses fonctions, en l’année i525, et, de là, se rendit à Strasbourg, où nous le retrouvons dès i52Ô, ayant acheté le droit de bourgeoisie et faisant partie de la corporation des tailleurs:

« Der wolgelert Meister Johannes Witz weillandt Schülmeister zu Schletstat hatt das Bïirgreciit koufft und dient mit den Schnidern l. »

En i528, Sapidus est nommé recteur de l’Ecole latine « bei den Predigern », et en i538, professeur de la 3e classe dans la nouvelle école fondée par Jean Sturm, qui devait devenir notre Gymnase actuel.

Nous trouvons le nom de Witz mentionné quelquefois encore dans les archives, mais il semble que son zèle se soit relâché ou

Knodt, ouvrage déjà cité.

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qu’il n’ait plus été persona grata. Professeur de la 3e classe, il est congédié (geurlaubt vnd Im lectio poetices gebenivorden) , et des fonctions plus spéciales lui sont attribuées; son traitement aussi descend de 5o à 40 florins.

Dans les lettres formant le Thésaurus de Baum1, existent des documents reprochant à Sapidus de « n’avoir pas conduit régulièrement ses élèves aux offices religieux », d’avoir « parlé inconsidérément devant eux à table», et d’avoir souffert que sa femme se mît trop élégamment ( ungebührliche Kleider trage).

Sapidus, qui n’était jamais en reste de répliques, exprime le désir que les autorités ecclésiastiques, qui se mêlent ainsi de ses affaires privées, « soient prémunies :ontre la fierté, exhortées à la patience, et

1 Voyez Engel : Das Schulwesen in Slrassburg vor 1er Gründung des Protestantischen Gymnasiums. Heitz, 886, pages 47 et 5 1—54.

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ne réprimandent pas aussi infernalement » (: nit so teufflisch zu schelten).

Mais les plaintes contre le maître, exprimées déjà au Synode de i533, deviennent de plus en plus fréquentes. On lui reproche, entre autres, son manque de zèle ( Unfleiss ).

Je ne m’éloignerai donc guère de la vérité en admettant des inimitiés résultant des intempérances de langage du savant humaniste. Nous n’avons que peu de détails sur ses dernières années. On nous apprend qu’il a été marié trois fois, qu’une de ses filles épousa Jean Sturm, et qu’il mourut le 8 juin i56i.

En vain ai -je recherché jusqu’ici des données sur sa descendance mâle.

En sa qualité de chanoine, il a dû, nous semble-t-il, posséder aussi son épitaphe à Saint -Thomas, mais je ne l’ai pas trouvée dans les listes de ces inscriptions à nous connues.

De i56i, date de la mort de Sapidus, il nous faut enjamber tout un siècle et arriver

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au grand historien, Jean-Daniel Schœpflin (1694-1771), qui, lui aussi, illustra le n° 10 « zum Rœmer ». On sait que le célèbre auteur des grands ouvrages intitulés Alsalia illustrata et diplomatica est encore consulté aujourd’hui par les amateurs d’Alsatiques et que ces gros volumes, ornés de belles gravures du temps, se trouvent dans toute bibliothèque qui se respecte1. Il en existe une traduction française par L. W. Ravenès, parue à Mulhouse, chez Perrin, en i852.

Nous nous figurons donc volontiers l’illustre professeur d’histoire et d’éloquence, « historiographe et conseiller du roi de France», composant ses savants travaux dans la paisible et studieuse retraite de la place Saint-Thomas.

La liste des personnalités remarquables ayant habité là est trop longue pour que nous puissions accorder à chacune d’elles

1 Les collections et livres légués par lui à la ville ont été détruits lors du bombardement de 1870.

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l’attention qu’elles méritent. J’aurais à parler encore des deux Schurer et surtout de Geoffroi Schweighœuser , fils du célèbre helléniste Jean Schweighæuser, dont l’épitaphe se trouve également à Saint-Thomas (1742-1830).

Geoffroi, savant comme son père, fut son digne collaborateur, puis son continuateur et successeur à la Faculté des lettres, au Séminaire protestant et à la Bibliothèque. Il avait, dans sa jeunesse, fait l’éducation du jeune de Voyer d’Argenson, dont la famille possédait de vastes terres dans le Haut- Rhin. La science doit beaucoup à ce fils de notre Alsace et à toute la lignée à laquelle il appartenait.

J’ai fait allusion, en commençant, au séjour de Victor Nessler au n° 10, je pourrais nommer encore le directeur Schneegans, le doyen de la Faculté de théologie M. Fritz Lichtenberger, le docteur Eugène Bœckel l’aîné, membre du Directoire, mort il y a quelques années, et dernier représentant

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de l’Alsace savante, dans cette maison qui abrita tant de personnalités illustres.

C’est à ce n° io que, dans les années 1860 à 1870, la jeunesse studieuse de Strasbourg recevait un accueil si affable dans l’intérieur du doyen Lichtenberger, de sympathique mémoire. Je n’oublierai jamais, quant à moi, les heures charmantes passées dans cette maison, et tout ce que je dois aux leçons de l’éminent professeur.

„MARZEBLÜMLE“

(fleurs de mars)

Oh! le long, long hiver, et qu’il nous tardait de voir revenir le printemps!

Pas de gel à pierre fendre, c’est vrai, mais des brouillards, et encore des brouillards, et toujours des brouillards, vous laissant une impression de malaise indéfinissable.

C’est que l’homme est fait pour l’air et pour la lumière, et tout ce qui les lui dérobe ou les intercepte le rend plus ou moins triste et maussade, le prédispose au pessimisme. Son âme, comme ces plantes qu’on i essaie d’élever dans l’obscurité ou à la fa-

MÂRZEBLUMLE

veur d’un éclairage factice, s’étiole et s’atrophie insensiblement, quand elle est soumise trop longtemps à ce régime déprimant et malsain.

Dieu merci! nous pouvons nous écrier maintenant, avec le vieux poète Charles d’Orléans :

Le tems a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye,

Et s’est vestu de broderye,

De soleil riant, cler et beau.

Et tout juste aujourd’hui c’est dimanche, et, de tous côtés, s’échappent les citadins, s’éparpillent les promeneurs dans la vaste campagne encore un peu nue, mais où l’on devine les premiers frémissements de vie.

Ils s’en vont, par couples ou par bandes joyeuses ; les uns vers les belles promenades, où l’on observe un certain décorum, où l’on montre les toilettes neuves, où l’on se dévisage, se critique et se déchire même un peu réciproquement;... les autres, vers la vraie forêt, là où l’on ne se gêne plus, où

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l’on peut ôter ses gants, relever ses jupes, rire et chanter, si le cœur vous en dit.

Tous les groupes que nous rencontrons reviennent chargés de bouquets, dont la fleur de la saison fait les frais.

La connaissez-vous, la première messagère du printemps en Alsace, la jolie petite scille au bleu de porcelaine fine, Màrzeblümcle, comme on l’appelle chez nous, et qui croît en si grande abondance dans nos forêts de l’ill?

Cette année, les rigueurs hivernales n’ont point entravé sa croissance, et elle foisonne littéralement.

Voici, d’abord, toute une gaie cohorte d’enfants. Les uns portent leur bouquet bleu attaché à une badine de merisier; d’autres en ont garni leur chapeau, leur béret, leur bonnet de fourrure. Les fillettes en ont fait des couronnes, des colliers; et il y en a tant que la route même est jonchée, de-ci de-là, de taches bleues, de branches échap-

MÂRZEBLÜMLE 229

pées aux menottes trop petites pour tenir les grosses touffes.

Tout à coup, ils se mettent en rang, marchent deux à deux, en tenant, comme un drapeau, la badine décorée du bouquet de scilles, et les voilà avançant au pas militaire, et chantant à tue-tête :

J’avais un bon camarade Je n’en sais pas de meilleur!. . .

Et la chanson s’en va crescendo et decrescendo, le long de la route grise bien unie, et de plus en plus jonchée de petites hampes bleues.

Puisses- tu, enfance insouciante, semer longtemps, chemin faisant, les fleurs du printemps de la vie, et en garder dans ton cœur le souvenir pur et azuré!

O Màrzeblümlc, ô Màrzebliimle!

Un peu plus loin, ils sont deux, deux seulement... Ils avancent à pas lents, entre les saules aux chatons argentés, comme s’ils voulaient retenir les heures, prolonger les

23o mârzeblümle

minutes, savourer plus longtemps la douceur du tête-à-tête. Ils se tiennent par la main, presque par le bout des doigts, et, de l’autre main, chacun d’eux porte la fleurette du jour. Oh! pas un gros bouquet! une petite tige seulement! Elle, la tourne et la retourne, la porte à son nez, quoiqu’elle soit sans parfum, la regarde avec amour, puis la pique à son corsage;... lui, la torture entre ses doigts nerveux, lui fait faire le moulinet, puis la jette écrasée et flétrie sur le sol, où elle sera bientôt foulée aux pieds.. .

O Mârzeblümle, 6 Mârzeblümle!

Et là, ils sont deux aussi, deux encore: un tout vieux couple déjà. Mais le temps des rêves et des fleurs est passé; elle est trop pratique pour s’arrêter à cueillir les scilles bleues, lui trop impotent pour pouvoir encore se baisser. Mais ils les contemplent, ils les considèrent d’un long regard mélancolique.

O Mârzeblümle, ô Mârzeblümle!

MÂRZEBLUMLE

Et nous, nous entrons à notre tour dans la forêt où, à travers les branches encore nues, glissent les rayons dorés et résonnent les premiers chants des grives. Sur le sol, entre les feuilles sèches recoquillées sur elles-mêmes, pointent les jolies fleurs bleues dans leur gaine verte, et çà et là une primevère jaune leur tient compagnie, et se hâte de s’ouvrir pour faire avec elles la causette.

Plus on enfonce sous les ramures, et plus le tapis bleu s’étend, et vous éblouit de ses vifs reflets d’émail. Une douce chaleur monte de la terre, fait courir la sève nouvelle dans les branches, pousser les brins d’herbe encore un peu frissonnants, s’éveiller les insectes engourdis, et partout, partout c’est le soleil, c’est la lumière, c’est la joie, c’est l’espérance!

O Màrzeblümle, ô Màrzeblümle!

Dans les grandes villes, les premiers et les seconds étages ne sont peut-être pas toujours les plus intéressants, et plus on approche des combles, plus aussi la poésie y trouve son compte.

V. Hugo a vu des choses exquises « dans une mansarde », et nous avons tous chanté avec Béranger :

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

A Strasbourg, les greniers des vieilles maisons ne sont pas trop mal déjà, et pour-

raient rivaliser parfois avec des salles de bal.

Mais les toits n’ont guère encore été chantés, que nous sachions. Loin de là ! tout débutant en poésie se croit obligé de les fuir, de les maudire presque .

Loin de ces tristes toits, de la ville enfumée, etc., etc.

Quand la lune rousse a fait des siennes, que le baromètre s’obstine à baisser, le soleil à bouder, les cieux à déverser sur nous de la pluie et de la grêle, il y a encore moyen, en restant chez soi, de faire des observations utiles et de ne pas s’ennuyer!

Au lieu de broyer du noir et de bâiller, mettons-nous à examiner les couvre-chefs de nos maisons et de celles de nos voisins !

Il n’en existe pas, croyons -nous, de plus variés qu’à Strasbourg. Montez sur la Cathédrale ou sur quelque autre édifice élevé, allez au Musée Alsacien du quai

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Saint-Nicolas, et vous serez frappés de ce manque d’unité dans les formes. C’est comme si notre caractère, naturellement indépendant, avait voulu, là aussi, se révéler.

Un toit descend presque en ligne perpendiculaire, un autre s’en va en douce pente horizontale, un troisième se termine en petite terrasse, un quatrième a des gradins. Les uns sont courts, bas, les autres longs ou très hauts. Ici des mansardes échelonnées en deux, trois, quatre étages, là des surfaces presque unies. Tantôt des pignons plats et tout vulgaires, mais aussi des toits dont les bords sont crénelés, et qui forment de véritables escaliers. J’en connais qui semblent encadrés de cheminées superposées, d’autres qui ont les bords fantaisistes, des saillies de style Renaissance.

Les uns sont flanqués de tourelles, d’autres s’emboîtent, s’entremêlent, se confondent en dédales de courbes, d’angles droits et de lignes brisées.

Et les cheminées donc! Regardez-les. Pas une ne ressemble à l’autre. En voilà de très hautes, mais si bien construites que les vents y usent en vain leur effort. En voici d’étroites, qui en côtoient de très larges. Sveltes ou massives, carrées, oblongues, arrondies, en forme d’obélisque, en façon de tour, composées de plusieurs étages, munies de galeries à jour, recouvertes d’un chapeau pointu, d’un dôme, d’un clocher, d’un pont, d’un tunnel, et voire même surmontées d’un vieux boulet en pierre.

C’est à croire que les entrepreneurs, les architectes et même les maçons ont donné libre carrière à leur imagination, et ont voulu reproduire en raccourci, sur la cheminée, quelque chose de la forme ou du style de la maison elle-même.

Vous avouerez que ces cheminées -là étaient des lieux d’élection tout trouvés pour les cigognes. Étonnez-vous alors que le nombre de ces échassiers diminue, à mesure qu’on nous ôte nos vieilles maisons,

pour les remplacer par de pompeuses et lourdes bâtisses !

Avec le chauffage central, les cheminées n'auront bientôt presque plus de raison d’être, et Strasbourg verra encore un peu plus de son ancienne poésie s’en aller.

C’est ce que se disent, sans doute, ces grands échassiers quand, se tenant gravement sur une jambe, ils examinent tout ce qui les entoure.

Je n’ai pas remarqué moins de trois nids de cigognes, dans le rayon où peuvent s’étendre mes observations. Aussi ne me suis-je pas fait faute, ce printemps, d’y porter souvent un regard curieux et attentif, avec ou sans lorgnette.

J’ai été frappée de l’air un peu mélancolique de ces oiseaux, et de la persistance avec laquelle ils semblaient regarder le vieux Strasbourg, et tourner le dos aux nouveaux quartiers.

Mais j’ai admiré leur persévérance, leur patience, leur force de résistance.

Si nous, qui sommes bien abrités dans nos demeures, avons gémi de ce printemps froid et pluvieux, jugez combien ont dû en souffrir les volatiles exposés à tous les vents, et recevant, directement sur le dos, pluie, neige, giboulées et grêle !

Eh bien ! quand nous les croyions presque noyés dans leurs grands nids, et plaignions la pauvre mère couveuse, nous la voyions rester fidèlement sur ses œufs, malgré les ondées, et ne quitter son poste que quand le mâle, actif à fournir la pâture, venait la "emplacer et lui permettre de se secouer, ie s’étriller, de laisser flotter au vent, pour e sécher, son jabot de plumes, salies par la limée et la suie mouillée. Mais on n’en aisait sa toilette qu’avec plus d’ardeur, nême si les jambes tremblaient un peu, sous a menace du rhumatisme.

Et j’ai admiré cette belle vie conjugale, ette façon si simple et si dévouée de entr’aider sans bruit, cette union des

cœurs, des pensées, des efforts, qui me faisait penser aux vers de Lamartine :

Et la vie appuyée, appuyant tour à tour,

Est un fardeau sacré qu’on porte avec amour !

Mes cigognes n’ont jamais lâché prise, ne se sont pas découragées, malgré le froid et les ouragans. Mieux encore, elles n’ont pas eu de querelles, elles ne se sont pas chamaillées une seule fois.

Oh ! si elles avaient vu et entendu ce qui se passait, peut-être, au-dessous d’elles, derrière les rideaux moelleux et les portes bien capitonnées, dans la douceur des appartements parfumés et agréablement chauffés !....

La Fontaine avait raison de dire de l’observation de la nature, que

Le plus simple animal nous y tient lieu de maître

Et, maintenant que la patiente couveuse a tenu bon sous toutes les intempéries, el que les petits sont éclos, quels soins, quel

NOS TOITS ET NOS CIGOGNES 23g

œil attentif, quelle fidélité au devoir paternel et maternel !

La vaillante gardienne ne quitte pas son poste un seul instant, tant que le mâle n’a pas apporté la ration du jour, et ne vient pas la relayer pour quelques instants.

Et quand le froid rend la pâture plus rare, oblige à des chasses plus longues, plus laborieuses, on souffre, au nid, de la faim, sans se plaindre.

La bonne mère calme l’impatience des enfants, leur persuade qu’ils ont encore l’estomac suffisamment garni, en oubliant elle-même ses propres tourments.

Et le ciel vient -il à s’éclaircir, le soleil à briller un instant, quelle joie, quelle vie dans le grand nid aspergé de chaux 1 ! Tout grouille, tout remue, les petits s’essaient à se soulever sur leurs longs pieds, à battre des ailes, ou plutôt des ailerons recouverts

1 Précaution prise par le propriétaire, par crainte de la vermine.

d’un doux duvet jaune, et se taquinent gentiment du bec, ou embrassent leur mère à leur façon.

Il y a là de ces tendresses ignorées, de ces caresses touchantes, qui font peut-être défaut dans maint intérieur humain !....

Vite, à l’école des cigognes, et regardons un peu plus souvent nos toits et ce qui s’y passe !

VIOLETTES

Tous passent .

Devant la maigre bouquetière,

Et chacun lui prend un bouquet.

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