‹ Vigile et PélageChapitre 3 sur 7 · LA NONCIATURE DE PELAGE · texte numérisé non relu

LA NONCIATURE DE PELAGE

Le '22 novembre 545 il y eut grande rumeur autour de la basilique de Sainte-Cécile, au Transtévère. C'était le jour anniversaire de la dédicace de cette église : on y célébrait la station solennelle ; le pape, assisté de tout le haut clergé, officiait en personne. La cérémonie n'était pas encore terminée, lorsque tout le quartier se remplit de soldats ; des postes furent placés aux issues ; un fonctionnaire impérial, à qui cette troupe obéissait, traversa l'atrium, entra dans la basilique, et, fendant la foule émue, présenta au pape des ordres qui l'appelaient à Constantinople sans le moindre retard. Vigile parut surpris ; il se disposait à protester, mais on ne le laissa pas faire. Avant que l'assistance eût le temps de se reconnaître, il prenait sous bonne escorte le chemin du Tibre, peu éloigné de là. Un navire attendait : on l'y fit monter et quelques personnes avec lui. Pendant ce temps la foule grossissait sur la rive. Les fidèles, altérés, étaient sortis de l'église à la suite du pontife, poussant des gémissements et réclamant qu'au moins il leur donnât la bénédiction par laquelle se terminait ordinairement la liturgie \ Vigile se retourna vers

' L''oraison ad complendum, appelée maintenant Post-communion.

eux et, du pont du navire, il récita sur l'assistance éperdue la prière qu'il était accoutumé à prononcer plus tranquillement du haut de la chaire épiscopale. Cependant le secrétaire impérial pressait les marins, et ceux-ci poussaient vivement l'appareillage. Le navire finit par se mettre en mouvement. Ce tut alors un autre concert, car le pape n'avait pas toutes les sympathies, et l'odieuse toule qui « hait les condamnés » avait jugé son heure venue. Des malédictions, des cris de mort se mêlaient au bruit des rames ; une grêle de projectiles, pierres, bâtons, pièces de vaisselle, s'abattait sur le navire. Enfin celui-ci, poussé par le courant et par les avirons de la chiourme, "se trouva hors de la portée de ces forcenés ; les cris de peste et de famine se perdirent dans le lointain ; le pape acheva tranquillement sa route jusqu'à Porto, où on lui fit prendre la mer à destination de Syracuse.

C'est la vie de Vigile, dans le Liher pontificalis^ qui nous a conservé ces détails sur son départ de Rome. Cette biographie n'est pas, je l'ai déjà dit, toujours exacte : mais il s'agit ici d'un fait qui eut Rome pour théâtre et une grande foule pour témoin. On peut croire que l'extérieur en a été fortement saisi par les imaginations contemporaines et assez bien conservé par la tradition, qui d'ailleurs se fixa d'assez bonne heure, la vie de Vigile paraissant avoir été rédigée tout au plus une cinquantaine d'années après sa mort. Mais ce qui était plus difficile à distinguer et ce que le biographe ne semble pas avoir bien vu, ce sont les dessous des événements, les ressorts cachés de ce coup de théâtre politico-religieux. Il attribue tout à Théodora, ardente à venger la querelle d'Anthime, son patriarche préféré, et à exiger de Vigile l'accomplissement de ses promesses. C'est la façon dont le populaire romain comprenait la politique impériale et ses tentatives incessantes de conciliation avec les monophysites d'Orient. En réalité, il s'agissait, au moins officiellement, de tout autre chose. Justinien désirait avoir le pape sous sa main, pour s'en faire appuyer dans la campagne qu'il venait d'engager à propos des trois chapitres. Vigile lui-même, quoique peu désireux de s'engager dans ce guêpier théologique, devait se sentir mal à Taise dans une ville où il n'était qu'à moitié aimé, où bien des gens lui reprochaient d'être un intrus et un parricide. Totila poussait le siège de Rome avec une patience savante et obstinée ; les armes byzantines avaient partout le dessous en Italie. Une fois le régime goth rétabli à Rome, le vainqueur

n'aurait-il point de comptes à régler avec le pape de Justinien ? Je serais donc disposé à croire que Vigile ne fit qu'une résistance de forme, qu'il se laissa enlever sans trop de déplaisir, et même que la scène de Sainte-Cécile pourrait bien avoir été concertée avec lui, afin de sauver les apparences et de lui épargner l'ennui de passer pour un fuyard et un déserteur.

Arrivé à Syracuse, il s'empressa d'organiser un convoi de vivres ^ pour ravitailler sa ville épiscopale, coupée de toutes les routes de terre, et dont les approches, par la voie du Tibre, commençaient à être surveillées de très près. L'église romaine possédait en Sicile un « patrimoine » considérable, d'où le pape tira aisément une grande quantité de blé. La flottille, chargée de ce convoi, parut, au commencement du printemps de Tannée 546, en vue de la forteresse de Porto, encore occupée par un détachement byzantin. Malheureusement Totila avait un camp aux environs, d'où Ton aperçut aussi les navires siciliens. Une embuscade fut dressée et le convoi tomba tout entier aux mains des assiégeants. Parmi les gens d'église qui raccompagnaient, se trouvait un prêtre romain, Ampliatus, vice-dominiis du pape, qui avait commission de prendre le gouvernement du palais épiscopal, et Tévêque de Sainte Rufine, Yalentin, chargé de remplacer le pape en son absence, dans la direction des affaires spirituelles. Ce prélat, conduit devant le roi des Goths, fut soumis à un interrogatoire, et Totila, jugeant qu'il ne répondait pas avec sincérité, lui fit couper les deux mains.

Ainsi échouèrent les efforts du pape pour venir en aide à ses concitoyens afiamés. Quant au gouvernement spirituel de l'église romaine et à la direction morale de la population assiégée, il était déjà ou du moins il ne tarda pas à passer entre les mains du diacre Pelage, revenu de sa nonciature à Gonstantinople. Nous verrons bientôt que Pelage se tira avec le plus grand honneur du cette situation difficile. Pour le moment il faut abandonner Rome, revenir à Gonstantinople et reprendre la suite des événements depuis la mort du pape Agapit.

Les diacres Théophane et Pelage étaient au nombre des clercs romains qui avaient suivi Agapit à Gonstantinople en 536. Après la mort du pape, ils assistèrent au concile de Menas et en signèrent les documents. A ce moment Vigile était déjà parti pour

^ Sur cet incluent, voir le Lib. pont.^ n. 105; Procope, Beli. Goth., 111, 15.

Rome. Il est probable qail s'entendit avant son départ avec Pelage et qu'il lui fit accepter la place d'apocrisiaire. Toujours est-il que nous le trouvons très peu de temps après dans l'exercice de ces fonctions.

C'est au concile de 536 que Pelage est mentionné pour la première fois. Comme Vigile, il sortait des rangs les plus élevés de la société romaine. Son père, un certain Jean, avait rempli autrefois les fonctions de vicaire et gouverné un des deux diocèses administratifs de l'Italie. Lui même était un homme de trempe romaine, énergique, entreprenant, inflexible en temps ordinaire, capable cependant de ne pas se buter inutilement contre la nécessité. Il s'attacha à la fortune du pape Vigile, et lui rendit de grands services, sans éprouver beaucoup d'estime pour ce personnage, auquel il était, à tous égards, bien supérieur. Mais Vigile était le pape et un pape ami de l'empereur. Or, l'union de ces deux puissances représentait, aux yeux de Pelage, une condition essentielle de grandeur et de force pour l'une et pour l'autre. Non seulement son zèle pour l'église romaine et son attachement à l'empire se conciliaient très bien, mais ils se supposaient et s'appelaient mutuellement. Vigile en fit son conseiller, son confident, son remplaçant. Sauf pendant les derniers mois, Pelage fut constamment en faveur auprès de lui; dans certains cas, il se montra au moins aussi pape que le pape lui-même. Son intelligence, sa fermeté, son audace, donnèrent quelque consistance à un pontificat fort décousu ; c'est grâce à lui sm'tout que l'église romaine parvint à faire en somme une figure honorable dans les circonstances troublées que traversaient alors l'Italie et l'Orient. Après la mort de Vigile, le pallium épiscopal vint se poser, comme de lui-même, sur ses épaules ; il l'avait bien mérité.

Resté seul à Constantinople, après le départ des compagnons d'Agapit, il s'attacha à cultiver les bonnes grâces de Justinien et de Théodora, et parvint, au bout de peu de temps, à se faire, de ce coté, une situation très forte. Quand l'empereur eut décidé de renvoyer Silvère en Italie et de lui faire faire un procès régulier, Pelage eut assez de confiance en son crédit pour se jeter au travers de l'exécution de cet ordre en opposant Théodora à Justinien ^ Il ne réussit, il est vrai, qu'à moitié, mais sa situation ne fut pas ébranlée par cet acte d'audace. Justinien le

^ Liberatus, Breo., 22.

consultait dans toutes les affaires qui intéressaient la religion, et même dans le choix des évèques de grands sièges. C'est ainsi que, dès Tannée 539, nous le voyons chargé de donner un évêque à Alexandrie.

Ce n'était pas un poste facile que celui-là. Depuis plus de cinquante ans le siège de saint Marc n'avait pas eu de titulaire véritablement catholique. Les patriarches officiels, qui acceptaient rhénotique de Zenon, étaient excommuniés à Rome et détestés en Egypte, pour des raisons contraires. A. Rome, on leur reprochait de n'être pas chalcédoniens : à Alexandrie, on les soupçonnait de n'avoir pas une horreur suffisante du concile de Chalcédoine. Aussi n'y avait-il pas moins de trois confessions distinctes, sans parler des résidus hérétiques des anciennes sectes, fourmillement dont l'Egypte avait toujours été féconde. D'abord les catholiques proprement dits, petit troupeau fidèle au culte de l'évêque Proterius, assassiné par les monophysites en 457; depuis la mort de l'empereur Anaslase (518), ils attendaient les conséquences, dii^iciles à tirer dans leur pays, de la restauration orthodoxe opérée à Gonstatitinople ; les hauts fonctionnaires impériaux leur donnaient plus de bonnes paroles que de témoignages effectifs de la protection oificielle. Le camp opposé était formé des monophysites anti-chalcédoniuns, rangés sous la bannière de saint Dioscore, et qualifiés d'acéphales, parce que leur intransigeance n'avait pas permis de les agréger au bercail dont rhénotique était la porte. Entre ces deux partis flottaient les hénoticiens, monophysites mixtes, qui passaient en somme condamnation sur les décrets du pape Léon et du concile de Chalcédoine, pourvu qu'il n'en fût jamais question. Partisans du silence prudent, tant qu'il avait été une institution politique, ils étaient privés, depuis Justin et Justin ien, du protectorat officiel, au moins à Constantinople. En Egypte, on ne les tracassait pas encore, mais ils sentaient venir la crise et se portaient d instinct vers les gros bataillons acéphales. Leur chef, le patriarche Timothée III, étant venu à mourir (536), la situation se compliqua d'une manière inattendue ^ Deux grands théologiens du parti monophysite, Sévère, expatriarche d'Antioche,et Julien, évêque d'Halicarnasse, se trouvaient depuis quelque temps à Alexandrie, rapproc*hés par un exil commun. Ils ne tardèrent pas à se disputer.

^ Sur ces événements alexandrins, voir Liberatus, ^rey., 19, 20, 23.

Julien, eutychéen de l'ancienne école, prétendait que la chair du Christ avait été incorruptible ; Thumanité du Sauveur n'ayant eu, dans le système primitif, aucune réalité sérieuse, c'était là une conséquence nécessaire. Sévère, moins avancé, était, sur ce point, plus rapproché de la théologie orthodoxe : il soumettait la chair du Christ aux lois générales de la corruptibilité dont relève toute substance matérielle. Je n'ai pas besoin dédire qu'ils admettaient l'un comme l'autre l'incorruption du corps de Jésus- Christ ; la querelle se renfermait dans la région des possibilités métaphysiques. Ce n'était pas une raison pour qu elle ne dégénérât pas, dans un milieu comme celui d'Alexandrie, en coups de bâton, massacres et compétitions épiscopales. Les dernières années de Timothée avaient été fort troublées ; après lui, Corrupticoles et Incorrupticoles se donnèrent chacun un patriarche : les Corrupticoles, avec l'appui officiel, élurent un certain Théodose ; mais les Incorrupticoles, patronnés par les moines, acclamèrent Gaïanus. Ils eurent d'abord le dessus.

C'était l'usage à Alexandrie que le patriarche défunt fût veillé sur son lit funèbre par son futur successeur ; celui-ci, au moment de l'enterrer, prenait la main droite du mort et se la posait sur la tête ; puis il lui enlevait le pallium de saint Marc et se le passait au cou. C'est après cette cérémonie qu'il devenait définitivement patriarche. Théodose chercha en vain à célébrer ce rite de la transmission des pouvoirs ; les Gaïaniens y mirent bon ordre. Excitée par les moines, la population se porta en masse aux lieux opportuns ; on assomma les Théodosicns, on mit en déroute les fonctionnaires, et Gaïanus fut intronisé, à la grande joie des « vrais chrétiens d"Égypte. »

Cette idylle, cependant, ne fut pas de longue durée. Au bout de trois mois, on vit débarquer à Alexandrie le chambellan Narsès, homme prédestiné à de grandes fortunes, qui, pour le moment, était l'instrument de l'énergique Théodora. Force resta au gouvernement ; Gaïanus dut prendre le chemin de l'exil. On Texpédia à Carthage, de là en Sardaigne, et Théodose fut installé à sa place.

Ce ne fut pas sans peine. Pendant plusieurs jours il fallut livrer bataille et massacrer une partie de la population. Les rues étaient pleines de cadavres et d'armes abandonnées ; sur ce triste champ de bataille, les troupes impériales avaient elles-mêmes laissé bien des victimes. Du haut des toits les femmes conti-

nuaient la lutte et lançaientune grêle de pierres, de meubles, de projectiles de toute sorte. On lut obligé^ pour apaiser Fémeute, de recourir à l'incendie. Le triompbe officiel des Corrupticoles fut payé par la ruine d'une partie d'Alexandrie. Une fois l'ordre rétabli, Théodose ouvrit ses églises; mais il n'y alla que des fonctionnaires. D'instinct, toute la ville était pour les opposants. Après un an passé à officier devant les uniformes, le malheureux patriarche fut mandé à Constantinople et sortit de son enfer égyptien. Arrivé à la cour, il s'entendit, non sans stupeur, demander de rompre plus ouvertement encore avec le parti monophysite : Justinien s'était flatté de lui faire accepter le tome de Léon et le concile de Ghalcédoine.

Théodose, trop bien payé pour connaître le monde alexandrin et la façon dont on y pratiquait la controverse théologique, déclina l'invitation qui lui était faite et laissa à d'autres le soin de rallier ces fanatiques à l'orthodoxie absolue. On lui assura, sous le nom d'exil, une retraite dans un monastère du Bosphore; il s'empressa de s'y rendre et y vécut en paix, une trentaine d'années encore, sans réclamer son siège d'Alexandrie.

On peut juger par ce récit, puisé aux souvenirs des témoins oculaires, quelles difficultés présentait la restauration chalcédonienne dans un pays comme l'Egypte. Pour une place aussi dangereuse que celle de patriarche catholique, les concurrents devaient être rares. Pelage en trouva un. C'était un moine de Tabenne, appelé Paul, un égyptien de race, un de ces hommes d'autant plus insensibles aux coups de bâton qui tombent sur le dos des autres qu'ils se sentent eux-mêmes à l'épreuve de ce genre d'arguments. Des dragonnades étaient à prévoir et même à préparer. Ni Pelage ni Paul n'étaient gens à reculer devant cette perspective. Le nouveau patriarche fut ordonné par Menas, à Constantinople, en présence du diacre romain et des représentants des évêques d'Antioche et de Jérusalem; puis il s'embarqua pour Alexandrie.

Il n"y était pas en odeur de sainteté. S'il s'était trouvé à Constantinople, juste à point pour recueillir la succession de Théodose, c'est à cause d'un procès que lui intentaient ses moines, qui avaient gravement à se plaindre de lui. En le voyant revenir, les Alexandrins sentirent que le temps de la tolérance impériale était passé et qu'on procéderait contre eux sans ombre de scrupule. Du reste le nouveau patriarche s'était fait donner les pou-

voirs les plus étendus. Il avait mission de destituer tout l'épiscopat égyptien et d'en former un autre qui acceptât le concile de Ghalcédoine. Tous les fonctionnaires, militaires ou civils, lui devaient une obéissance aveugle, sous peine de destitution.

La terreur fut telle que tout le monde ploya ; les moines euxmêmes (voilez-vous, ombres de Dioscore et de Timothée Elure), les moines eux-mêmes signèrent le tome exécré de Léon et le néfaste concile de Ghalcédoine.

Mais Topposition se reforma en dessous. Il y avait des veines secrètes par lesquelles communiquaientles anciens chefs du parti. Un jour le patriarche découviit des lettres écrites en copte et adressées par un de ses diacres, Psoius, au mayister militum Elias ; ses faits et gestes y étaient relatés et commentés.

Psoius était un homme assez taré pour qu'on pût venger contre lui ses propres injures en se donnant l'apparence de défendre rintérét public. Au lieu de l'attaquer de front, Paul se borna à lui demander compte de certaines gestions financières. Ses registres n'étant pas en règle, il fut livré au juge et Ton expédia un rapport à l'empereur. Mais avant que la réponse ne fût venue ae Gonstantinople à Alexandrie, le diacre fut exécuté dans sa prison, avec de grands railinements de cruauté.

Un cri d horreur s'éleva. Psoius avait des enfants et des parents influents; ils s'agitèrent si bien que l'empereur voulut voir clair dans cette affaire. Le préfet augustal, Rhodon, déclara que l'exécution avait eu lieu à la demande de l'évéque, auquel ses instructions lui prescrivaient d'ubéir en toutes choses. L'évéque, de son côté, prétendit qu'il n'avait rien demandé. Et, en effet, il lut prouvé que la requête avait été présentée au préiet par un certain Arsène, magistrat municipal. G'étaitun ancien samaritain, homme taré, qui parait être allé, dans cette affaire, un peu plus que de raison, au uevant des désirs du patriarche.

Aràène et Rhodon furent j ugés et exécutés. Quant à l'évéque Paul, en dépit de ses dénégations, sa complicité parut être assez établie pour qu'il fût impossible de le maintenir sur son siège. Justinien le livra aux juges ecclésiastiques.

Dans cette occurrence. Pelage devait se trouver quelque peu compromis, lui qui s'était donné tant de mal pour faire nommer le malencontreux patriarche. Il en prit cependant son parti, et se laissa même nommer président de la commission cliargée de le déposer. Ce tribunal se réunit à Gaza. Pelage y fut assisté des

évêques d'Antioche, de Jérusalem et d'Éphèse ; d autres prélats furent aussi convoqués. Le patriarche d'Alexandrie comparut : on lui enleva son pallium et Ton ordonna à sa place un certain Zoïle, qui parvint à se maintenir, avec Tappui des autorités ^

Cette triste histoire est pourtant propre à montrer quelle était l'importance du diacre Pelage dans les conseils de l'empereur et dans le monde ecclésiastique d'Orient. L'église romaine aurait pu désirer que son influence s'exerçât en des circonstances plus heureuses, mais il était difficile qu'elle se fît sentir avec plus de force.

Le voyage de Gaza fut l'occasion d'une autre affaire où la faveur de l'apocrisiaire se trouva de nouveau mise en relief. Dans les couvents orthodoxes de Palestine, les moines, se trouvant tous d'accord sur l'Incarnation, avaient imaginé de disputer pour et contre Origène ^. Il y avait bien trois siècles que cette querelle, endémique dans le pays, y faisait de temps en temps des éclats. Saint Sabas, le fondateur du célèbre couvent de Mar-Saba, près de Jérusalem, s'était beaucoup inquiété de ces controverses On l'avait vu procéder énergiquement contre certains moines qui, non contents de rejeter sur la faiblesse humaine les excentricités doctrinales du célèbre alexandrin, s'acharnaient à les défendre ou même à les transformer en dogmes. Mais Sabas était mort depuis une douzaine d'années (531) et les Origénistes reprenaient le dessus. Leurs adversaires eurent l'idée de profiter du crédit de Pelage auprès de l'empereur et d'obtenir par cette voie une bonne sentence contre des théories impoi'tunes. Ce recours était assez naturel. L'église romaine, au temps du pape Anastasel^^ ^, avait interdit la lecture des écrits d'Origène. En Orient on pouvait la considérer comme solidaire de la campagne entreprise contre lui par saint Jérôme et Théophile d'Alexandrie.

' Procope, qui parle de cette affaire dans son Hist. arcana, 21, raconte que Paul chercha plus tard, en offrant une grosse somme d'argent à l'emj)ereur, à se faire réintégrer sur son siège; mais que Vigile, alors présent à Constantinopl-, s'y opposa résolument et avec succès.

2 Vie de saint Sabas par Cyrille de Scythopolis, dans GoteJier, Monum. eccl. G^-êecse, t. 111.

3 Jaffé, 276, 281, 282, 284, La lettre d'Anastase à Venerius de Milan (Jaff'é 281) est marquée perdue dans la nouvelle éditioa des Regest". Elle a pourtant été it)uh\[ée dans le Bibliophile belge, 1871, p. 128, d'après un manuscrit de Bruxelles.

26 VIGILE ET PÉLAGZ.

Pelage accueillit ces réclamations et promit de poursuivre l'accusalion que le bienheureux Sabas avait commencée àConstantinople contre les doctrines origénistes. En prenant cette position, il n'ignorait pas qu'il se rendrait désagréable à certains évêques, choisis les années précédentes dans les rangs des moines origénistes, notamment à Domitien d'Ancyre et à Théo.lore Askidas, évéque de Césarée en Gappadoce. Une telle perspective n'était pas faite pour l'arrêter, car les prélats en question, ou tout au moins l'un d'eux, Askidas, étaient pour lai des rivaux d'influence : Askidas était très bien vu à la cour.

Aussitôt revenu à Constantinople, l'apocrisiaire parla de cette affaire au patriarche Menas et tous deux s'entendirent pour appeler l'attention du prince sur les querelles monacales de Palestine. Les anti-origénistes s'étaient donné la peine de faire des extraits d'Origène, aux endroits les plus fâcheux. On les remit à Justinien, qui, fort expert en théologie, n'eut aucune peine à y découvrir des hérésies monstrueuses et surtout un excellent prétexte à dogmatiser. Bref, on vit bientôt paraître un édit impérial, adressé au patriarche Menas ; ce document, nourri de dissertations théologiques et de textes des Pères, se terminait par une liste d anathèmes où étaient condamnés les points principaux de la doctrine origéniste. Justinien prenait, une fois de plus, le rôle de docteur de l'Église, un rôle où son goût l'entraînait souvent, même quand son devoir de prince ne le contraignait pas à se mêler aux querelles religieuses.

Menas assembla un synoie. On régularisa la sentence en lui donnant le patronage ecclésiastique ainsi qu'une rédaction conforme aux usages conciliaires. Elle fut ensuite envoyée aux autres patriarches d'Orient et aa pape Vigile ; tous y apposèrent leur signature.

Ainsi fut portée, sur les doctrines de l'illustre alexandrin, une condamnation tout à fait officielle, revêtue des sanctions civiles appropriées à un tel acte. Si l'on fait abstraction des circonstances qui lui donnèrent une opportunité, si l'on s'abandonne au courant de nos idées modernes, on est tenté de trouver bien sévères cet empereur et ces prélats qui n'hésitent pas à flétrir la mémoire d'un grand homme pour quelques écarts de doctrine que son humble docilité eût certainement répudiés s'il se fut trouvé, de son vivant, quelqu'un pour les lui signaler. Mais laissons ces récriminations que l'on ne pourrait soutenir ou écarter qu'en

s'aiclant de considérations étrangères à Thistoire qui nous occupe et, pour la plupart, à la façon de penser des gens du sixième siècle. Ce que ceux-ci virent le mieux ressortir de la condamnation d"Origène, c'est qu'on pouvait exhumer les erreurs contenues dans les vieux livres, traduire devant les autorités doctrinales des assertions que leurs auteurs ne pourraient plus ni rétracter ni expliquer, et, pour quelque lapsusthéologique, l'aire tomber Tanathème sur des mémoires entourées de vénération. Au milieu de l'incendie que Théodore Askidas alluma pour venger Origène, au fond de la prison où il écrivit pour défendre Théodore, Ibas et Théodoret, à l'heure où sa main dut signer en frémissant la condamnation des trois chapitres, Pelage regretta sans doute sa campagne contre le docteur d'Alexandrie ; il dut se dire qu'il eût peut-être été bon de laisser les morts en paix dans leurs tombes, dans ce silence sacré où leur mémoire ne saurait être compromise par l'agitation d'admirateurs imprudents.

Askidas avait signé comme les autres. En ce temps-là, on signait ce qu'il fallait signer, quitte à se venger après. L'évêque de Gésarée n'était pas théologien pour rien : il eut bientôt trouvé de quoi rendre à Pelage la monnaie de son argent.

L'église romaine, en s'associant à cette nouvelle condamnanation d'Origène, n'avait pas eu à se déjuger. Jamais elle n'avait défendu ce docteur compromettant ; au contraire, elle avait condamné ses écrits et même un peu sa personne, mais de son vivant, au temps de ses démêlés avec l'évêque Démétrius d'Alexandrie. Mais il y avait dans un passé moins lointain, dans un passé auquel se reliaient les querelles religieuses contemporaines, trois personnages fort mal vus en Orient, et qui, directement ou indirectement,s'étaient trouvés couverts du patronage romain. C'étaient les grands hommes de la secte nestorienne, les auteurs favoris des personnes que l'on soupçonnait d'y être plus ou moins attachées : Théodore de Mopsueste, mort, il est vrai, avant le concile d'Éphèse et Téclat fait par Nestorius à Gonstantinople ; Théodoret, l'ami de 1 "hérétique et longtemps son défenseur, au moins sur le terrain des intérêts personnels ; Ibas, l'évêque si contesté d'Édesse, longtemps chef de l'école nestorienne de cette ville, de cette école dont Théodore était TOrigône. Ibas et Théodoret avaient, il est vrai, condamné Nestorius au concile de Chalcédoine et Théodore avait été dispensé par la mort de se prononcer solennellement sur cette question de personne. Mais leurs rela-

tions et surtout leurs écrits n'étaient-ils pas connus de tout le monde ? Au besoin, le bruit que les Nestoriens avaient fait autour d'eux ne sulTisait-il pas à les compromettre? Déjà, dans une conférence avec des évêques orthodoxes, en 533, les monophysites les plus savants et les plus modérés, Sévère en tête, avaient déclaré que, parmi leurs griefs contre le concile de Ghalcédoine, un des principaux était la réintégration d'Ibas et de Théodoret, déposés par le synode de Dioscore, à Éphèse, en 449. On connaissait assez leur horreur pour Théodore, plus noir à leurs yeux que la bête de l'Apocalypse. L'empereur, qui tenait tant à ramener les monophysites, ne pouvait-il pas leur faire le sacrifice de ces trois personnages si compromis, alors surtout qu'il venait de flétrir Origène pour un intérêt religieux à coup sur beaucoup moindre? S'il le pouvait, le bien de l'Église, la sécurité de l'empire, ne lui faisaient-ils pas un devoir de recourir à un moyen si simple et de supprimer à peu de frais des querelles interminables? Ibas, il est vrai, et Théodoret, avaient été rétablis sur leurs sièges épiscopaux par le concile de Ghalcédoine ; mais il ne s'agissait pas de revenir sur cette sentence, inspirée par un sentiment de tolérance peut-être exagéré. On ne décréterait pas la radiation d'Ibas et de Théodoret des listes épiscopales d'Édesse et de Cyr ; on se bornerait à flétrir quelques-uns de leurs écrits, ceux dont les termes sont évidemment trop favorables aux hérétiques nestoriens ou trop vifs contre les défenseurs de Torthodoxie, saint Cyrille en particulier. Quant à Théodore de Mopsueste, si nulle sentence ne l'avait encore atteint, nulle sentence non plus ne le protégeait; on pouvait mettre sur la sellette l'homme avec ses écrits. D'ailleurs il n'était pas sûr qu'il fût intact; Cyrille d'Alexandrie et bien d'autres auteurs orthodoxes l'avaient attaqué ouvertement ; le saint patriarche Proclus de Constantinople l'avait condamné. En somme, porter une sentence énergique contre certains écrits dTbas et de Théodoret, contre Théodore et ses œuvres, ce n'était pas contrarier la tradition de l'Église, c'était plutôt la mettre solennellement en relief sur un point où il était opportun qu'elle fût éclaircie.

Askidas était un prélat peu résident. On le trouvait rarement à Césarée. A Constantinople, en revanche, on le voyait sans cesse. Ces raisonnements, par sa bouche ou par celles de ses amis, trouvèrent le chemin des oreilles impériales. Justinien,

heureux comme prince d'apaiser la querelle monophysito, ou tout au moins d'expérimenter un moyen qui semblait propre à faire cesser l'opposition, n'avait pas besoin, comme théologien, d'être longtemps exhorté à ouvrir une controverse nouvelle. Théodora. dont on avait si souvent contrecarré les entreprises en faveur des monophysites^ accueillit aussi, faute de mieux, le projet de conciliation

L'affaire, ainsi engagée, ne pouvait manquer d'aboutir. Le procédé suivi pour la condamnation d'Origène était tout indiqué comme exemple. On n'eut qu'à le suivre. Des théologiens érudits trouvèrent les textes qu'il importait de signaler à Tattention de Tempereur et disposèrent les arguments qui devaient justifier la sentence et son opportunité Un édit fut bientôt prêt à paraître : il parut, et l'on n'eut plus qu'à réunir les signatures épiscopales.

C'est ici que les difficultés commencèrent. Elles auraient même, on peut le croire, commencé plus tôt si Pelage se fût trouvé à Gonstanlinople. Mais Pelage n'y était plus. Il venait d'être rappelé à Rome et la nonciature était gérée par un autre diacre, Etienne, vieillard respectable et ferme, qui sut protester une fois le coup fait, mais manqua de l'habileté nécessaire pour le prévenir.

Pelage se trouvait à Rome sur un théâtre plus digne de son âme fière et intrépide que les conventicules des théologiens byzantins et les antichambres du palais impérial. En qualité de diacre, et sans doute en vertu d'une commission spéciale, il avait pris la direction de l'église romaine. Serrée de près par l'armée de Totila, coupée de l'Italie et même de l'embouchure du Tibre, attendant chaque jour un secours qui n'arrivait jamais, la ville de Rome était en proie aux horreurs de la plus affreuse famine. La garnison byzantine, sous les ordres de l'avare et féroce Bessas, montait la garde sur les remparts sans oser tenter la moindre entreprise pour rompre le blocus. Quant à la population civile, elle attendait, en mourant de faim, le moment o\i ses maîtres grecs se verraient réduits à capituler, c'est-à-dire à l'abandonner au pillage et au massacre. Procope nous a laissé de cette année terrible '546) un tableau dont les détails font frémir. L'espoir de ces désespérés, le seul homme qui restât debout au milieu de cette infortune immense, c'était le diacre Pelage. Il avait rapporté de Gonstantinople une fortune considérable, qui, jointe à son patrimoine de famille, faisait de

lui un des personnages les plus riches de la ville. Tout fut consacré à soulager les malheureux assiégés. Alors que l'on pouvait encore espérer de négocier avec Totila, ce fut Pelage qui se chargea, nouveau Léon, d'affronter la colère du roi barbare. 11 Taffronta inutilement, mais non sans imposer au roi des Goths le respect de son caractère et de son courage.

Le 17 décembre 546, la ville fut prise par trahison. Des soldats de la garnison ouvrirent aux assiégeants cette même porte Asinaria que Ton avait, pendant l'autre siège, accusé Silvère de vouloir livrer. Réveillés par les fanfares des vainqueurs, les malheureux Romains crurent leur dernière heure arrivée. A travers la nuit, ils se précipitaient vers les églises et s'y entassaient éperdus. Un grand nombre avait franchi le pont d'Hadrien et s'était réfugié à Saint-Pierre, l'asile vénérable entre tous. Le jour venu, Totila s'y rendit aussi, pour déposer ses hommages sur la tombe de Tapôtre. Pelage l'attendait au seuil de la basilique, tenant en main le livre des Évangiles et demandant pardon pour les Romains.

Le pardon fut accordé. Sauf quelques exceptions, les vies furent épargnées. Mais le vainqueur fit sentir aux Romains l'humiliation où ils étaient tombés. Après avoir passé sur le Forum une revue de ses compagnons d'armes, le successeur de Théodoric entra au sénat, qui tint sans doute ce jour-là sa dernière séance, sous cette présidence inattendue. Les patriciens atterrés subirent les reproches sanglants de Totila pour leur ingratitude envers les Goths, leurs amis et leurs défenseurs. Dans le silence de la honte et de l'impuissance, une seule voix s'éleva pour répondre au vainqueur. Ce fut encore la voix du diacre Pelage, réduit à demander pardon pour le sénat après l'avoir obtenu pour le peuple.

Triste ministère, devoirs lugubres, mais que ceux-là seuls savent remplir, aux heures de deuil, qui ont trouvé dans les épreuves de leur patrie l'occasion de montrer une âme haute, forte et généreuse, et de conquérir aux yeux de leurs concitoyens cette primauté morale qui survit à toutes les autres et rallie les désespérés ^

1 Je ne saurais parler de la prise de Rome en 546 sans évoquer une autre noble image, celle de Rusticiana, fille de Symmaque et veuve de Boèce. Aux premiers jours de Toccupation byzantine, la fière patricienne s était empressée de venger ses injures en faisant abattre les statues de Théodoric. Pendant le siège, elle donna tout son bien aux pauvres. Aussi quand la

Page 1