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L\ PREMIÈRE CONDAMNATION DES TROIS CHAPITRES

Pendant que la vieille Rome s'abîmait dans ces catastrophes, la nouvelle Rome faisait le procès à de vieux livres. L'intrigue ourdie par /Vskidas poursuivait son cours. Au premier abord, les patriarches à qui Ton demanda de signer la condamnation des trois chapitres furent saisis de scrupules En soi, il pouvait y avoir quelque chose de répréhensible dans les écrits en question ; ceux de Théodore surtout étaient di.ficiles à concilier avec les décisions d'Éphèse et de Ghalcédoine. Mais à quoi bon s'engager dans cette voie? On venait de condamner Origène ; aujourd'hui on s'attaquait à Théodore ; demain ne s'en prendrait-on pas à quelque autre Père? Basile, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Hilaire, Cyrille d'Alexandrie lui-même, sans parler des auteurs plus anciens, n'avaient-ils rien écrit qui put donner prise à la critique? Faudrait-il, d'édit en édit, jeter l'anathème sur tous les Pères de l'Église? D'ailleurs quelle raison de toucher à ceux-ci? Est-ce que Théodoret, passé au crible dans les procédures de Ghalcédoine, n'avait pas été déclaré indemne ? La lettre d'Ibas, dont on se scandalisait maintenant, n'avait point paru impie aux Pères de Ghalcédoine, qui, après en avoir pris connaissance, avaient déclaré Ibas orthodoxe ^ Quant à Théodore, encore que l'on put faire des réserves sur certains de ses livres qui avaient été peut-être interpolés par les hérétiques,

ville fut tombée au pouvoir de Totila et livrée au pillage, quand on vit les sénateurs réduits à mendier leur pain, cette noble femme fut la seule qui, dans cette aristocratie abittue, put tendre la main sans honte. Les Goths voulaient la tuer, pour la punir d'avoir jeté bas les statues de leur grand roi. Mais Totila, avec sa noblesse habituelle, empêcha cot attentat.

^ Helecta ejus epistola, agnovimus eum esse orthodoxum, disent les légats du pape au concile de Ghalcédoine iHardouin, t. Il, p. 559), en pariant de la lettre d'Ibas. — « Si quelqu'un nanathématise pas cette lettre et ses 0 partisans, et ceux qui prétendent qu'elle est orthodoxe en tout ou en « partie, ou qui écrivent pour la défendre, elle et les impiétés qu'elle « contient..., qu'il soit lui-même anathèrae, « dit le cinquième concile, canon xive- On conviendra qu'il faut une certaine attention pour saisir l'accord de ces deux décrets et l'on excusara ceux qui ne l'ont pas aperçu du premier coup.

son éloge avait retenti plusieurs fois à Chalcédoine sans soulever de protestation. Au fond, que voulait-on avec les nouveaux anatbèmes? Condamner ce que le concile de Chalcédoine avait, sinon approuvé, au moins toléré? Pourquoi cette manifestation antichalcé ionienne, en un moment oii l'Église avait un si grand intérêt à défendre le célèbre concile? On venait de l'imposer à grand bruit et non sans résistance aux églises qui n'en voulaient pas : allait-on maintenant l'abandonner? De qui venait, après tout, l'idée première de cette condamnation? Des Acéphales, qui ne se cachaient pas pour y applaudir, sauf à la trouver insuffisante, tant que le concile n'y serait pas expressément compris. Sans doute l'empereur était orthodoxe et Théodore Askidas se donnait comme tel. Mais que croire des véritables pensées d'un hoçame comme Askidas, origéniste notoire, qui venait de condamner Origène pour ne pas perdre son siège? Évidemment Askidas était acéphale in petto et un acéphale d'autant plus à craindre qu'il cachait son jeu.

Voilà ce qu'on pensa tout d'abord dans les évêchés de Constantinople, d'Antioche, de Jérusalem, d'Alexandrie, de Carthage. On alla même jusqu'à dire tout haut ce que l'on pensait. Mais les ordres de l'empereur étaient précis et, les menaces les suivant à peu de distance, les scrupules qui s'étaient aventurés sur les lèvres remontèrent vite jusqu'au fond des consciences. Les quatre patriarches grecs s'exécutèrent l'un après l'autre ^

A Constantinople, Menas se fit longtemps prier. Encouragé par l'apocrisiaire romain, il protestait que la signature qu'on lui demandait était une renonciation au concile de Chalcédoine. Il céda pourtant, mais à la condition expresse et jurée qu il pourrait retirer sa signature si l eveque de Rome refusait la sienne. Une fois engagé, il sut contraindre les prélats de son obédience à en faire autant ; mais plusieurs d'entre eux déposèrent entre les mains du nonce une protestation en règle contre la violence dont ils étaient l'objet.

Il faut remarquer, du reste, que l'on avait signé un peu partout sous condition. Les employés de l'empereur déclaraient expressément que l'Église romaine serait consultée, ce qui voulait dire apparemment qu'on solliciterait du pape Vigile une intervention directe et personnelle, car, pour autant que les

^ Facundus, Def. IV, 4 ; adv. Mocianum, p. 861 (Migne).

apocrisiaires romains pouvaient représenter leur église en Orient, la chose était décidée d'avance. Les sentiments de Pelage étaient bien connus ; son successeur Etienne ne s'élait pas prononcé avec moins de netteté. Du reste, afin de bien accentuer sa position et celle du saint-siège, Etienne se sépara publiquement de la communion du patriarche de Constantinople et des prélats signataires. Quant au pape, il n'était pas encure personnellement engagé ; mais on pouvait prévoir ce qui arriverait s'il restait à Rome, sous l'influence de Pelage, entouré d'un clergé local et d'un épiscopat très défiant à Tégard des théologiens grecs, très soupçonneux lorsqu'il les voyait roder autour de l'œuvre de saint Léon et du concile de Ghalcédoine. Ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était évidemment de le tirer de son milieu romain et de l'amener à Constantinople.

Vigile, comme on l'a vu, devait se trouver alors assez mal à l'aise dans sa ville épiscopale. On peut croire qu'il n'était pas trop fâché d'en sortir; mais les circonstances n'étaient pas telles qu'il lui fût agréable de faire le voyage de Constantinople. Il se laissa donc enlever de Rome ; mais, une fois arrivé à Syracuse, il s'y installa, et, sous divers prétextes qui ne nous sont pas connus, il y resta dix mois environ, étudiant la situation et se donnant le temps de réfléchir.

La première chose à faire, c'était de s'assurer de l'altitude des prélats occidentaux, au moins de ceux dont les églises se trouvaient en terre impériale, car, quant à ceux de Gaule et d'Espagne, il n'y avait pas à craindre qu'on leur fit signer des manifestes dogmati<|Ut.'S au gré de Justinien. L'évêque de Milan, Dacius, le personnage ecclésiastique le plus important en Italie après le pape, se trouvait à Constantinople depuis 5o9, chassé de sa ville épiscopale par les vicissitudes de la guerre. 11 vint à Syracuse et informa Vigile de la façon dont les choses se passaient dans la capitale. Comme l'apocrisiaire Etienne, Dacius avait refusé la communion du patriarche ?\[énas. Ce fut pour le pape un encouragement à résister. Il lui en vint d'autres du clergé de Sardaigne et de l'église d'Afrique.

L'édit de l'empereur avait été envoyé à Carthage comme ailleurs. Les Africains ne se pressèrent pas d'y obtempérer. La guerre, qui renaissait de temps en temps dans ce malheureux pays, rattaché depuis quelques années seulement à l'empire,

ne permettait pas de réunir le grand concile national dans lequel léglise a'ricaine avait coutume de se prononcer sur les questions importantes. L'évêque de Gartbage fit sans doute une réponse dilatoire, qui se sera perdue. Un autre évoque, Pontianus, écrivit de son côté à l'empereur une lettre que nous avons encore ^ : il approuve Justinien d'avoir conformé sa foi à l'enseignement du siège apostolique : c'est, dit-il, ainsi que l'on parvient à ne pas s'égarer ; mais il blàrne l'idée de condamner des morts, et il exprime la crainte que cette condamnation ne profite aux hérétiques eutychéens. Cette lettre nous donne déjà une idée de ce que Ion pensait en Afrique. L'édit impérial était rejeté, et, pour le faire, on était heureux de se ranger derrière le pape.

Vers le même temps, Pelage, que les misères du siège n'empêchaient pas de songer aux affaires ecclésiastiques, écrivait, en son nom et au nom de son collègue Anatole, à un personnage que l'Afrique entière entourait d'une considération bien méritée, le diacre de Carthage Ferrandus. Ferrand était un saint homme et un théologien consommé ; il avait, en particulier, beaucoup médité sur le problème de l'Incarnation, si souvent agité depuis deux siècles. On le consultait de tous cotés, comme l'oracle de la science et de la tradition. Pelage, bien entendu, avait sa conviction faite, et les arguments de Ferrand lui étaient connus d'avance. Mais il était habile d'obtenir d'un tel homme une déclaration publique et motivée, Ferrand ne se fit pas trop prier. Nous avons encore sa réponse^, empreinte des mêmes sentiments que celle de Pontianus. Outre ces déclarations venues d'Afrique, il faut signaler celles que faisaient et répétaient de vive voix et par écrit, à Constantinople même, plusieurs prélats afi'icains que leurs affaires ou peut-être une mission de 1 évêque de Carthage avaient conduits à la cour. Vigile était, en somme, très assuré d'avoir derrière lui tout l'épiscopat d Italie, de Sardaigne et d'Afrique. Les prélats de FAchaïe et de Flllyricum, qui étaient encore, en droit du moins, dans l'obédience du pape, manifestaient pour la plupart les mêmes dispositions ^. Pour que

^ Hardouin, Conc. 1. 111. p. 1.

•-^Ep. VI Aligne, P. i., t. LXVII, p. 921-.

3 Non tacuit (VigiHusi quod... venientem Africa etiam et Sardinia, quanquam non per eas transieiit, per ipsius tamen consiliarium publica eum contestatione pulsaverint, sicut Hellas et Illyricus piorinciEe, per quas venit, ut nullatenus novitati quae facta est acquiesçât (Facundus, i)e/".lV, 3).»

rien ne manquât, le patriarche d'Alexandrie. Zoïle, un hon^me qui devait savoir de très près à quoi s'en tenir sur les monophysites et la manière de les gagner, lui écrivit à Syracuse pour Tin former que, suivant lui, Tédit était absolument inopportun et qu'il ne l'avait signé que sous l'empire de la contrainte ^

Rassuré par toutes ces démonstrations, Vigile se flatta de pouvoir résister efficacemment au courant qui avait entraîné l'épiscopat oriental. Justinien, cependant, le pressait chaque jour de continuer son voyage : il céda et, au commencement de l'automne, il passa à Patras, d'où il continua son voyage par terre '^. à petites journées et faisant séjour dans les principales villes. Il s'arrêta en particulier à Thessalonique. C'est de là sans doute qu'il écrivit à Menas une lettre oii son attitude était nettement dessinée. Menas, informé des sentiments du pape, ne le voyait pas sans inquiétude arriver à Gonstantinople. Il se rappelait l'histoire d'Anthime, que la faveur de Théodora et de son mari n'avait pas défendu contre les sentences d'Agapit. Pareille disgrâce pouvait lui arriver ; car, qui savait si Vigile, homme insinuant et adroit, ne parviendrait pas à retourner l'empereur et à détourner l'orage sur ses conseillers ecclésiastiques ? Aussi fit-il en sorte que l'empereur écrivît d'avance au pape pour lui recommander la paix. Mais cette recommandation arrivait mal. Fort de l'adhésion bien sentie de l'épiscopat occidental, encouragé par les témoignages de respect qu'on n'avait pas manqué de lui prodiguer sur sa route, Vigile n'était pas en veine de miséricorde. Il écrivit directement au patriarche lui-même, lui déclarant ^ qu'il serait traité par le pape présent comme il l'avait été par son apocrisiaire et par l'évêque de Milan, à moins qu'il ne revînt sur son adhésion à l'édit. En même temps il dépêchait quelques envoyés à l'empereur, le priant, avec les plus grandes instances, de retirer ce malencontreux document.

Justinien laissa dire les envoyés de Vigile, se flattant d'avoir raison de leur maître, quand il le tiendrait sous le charme de de ses caresses et, au besoin, sous la pression de son autorité.

1 Facundus. Def. IV, 4.

2 11 était à Patras le 14 octobre, jour où il y célébra la consécration de l'évêque de Ravenne, ÎMaximien (Agnellus, Lia. pontif. i:avenn., dans Waitz, aS6'. Langob., p 326).

3 On n'a que des résumés partiels ou des fragments de cette lettre, dans Facundus, Adv. Moc. et Def. IV, 3 (Migne, P. L., t. LXXVIl, p. 862, 623).

On prépara au pape une réception magnifique. Le 25 janvier 547, l'empereur, entouré d'un brillant cortège, se porta au devant de lui. Il y avait dix ans quils ne s'étaient vus. Le moment était solennel, car sans doute Justinien venait d'apprendre la reddition de la vieille Rome et c'était une triste nouvelle à annoncer à son pasteur. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, en pleurant. Puis les chants des prêtres s'élevèrent ; on conduisit les deux majestés à Sainte-Sophie, au milieu de la pompe des processions grecques. Vigile prit ensuite logis dans le palais de Placidie, résidence officielle des nonces romains ^

Il y avait déjà une sorte de tradition à Constantinople sur les honneurs à rendre au pape. Jean P'" y était venu en 525 ; Agapit en 536, tous deux envoyés en ambassade par les rois goths. Mais ce n'était pas à ces fonctions extraordinaires, c'était à leur caractère de successeurs de saint Pierre que s'adressait l'accueil empressé et respectueux qui leur avait été iait. En ce temps-là, malgré certains intervalles de schisme, malgré certains conflits de juridiction, l'église romaine était encore considérée en Orient^ comme l'église principale, souveraine, centre et foyer de l'unité chrétienne. Le pape était le chef de l'Église, l'autorité religieuse la plus élevée, la seule dont les décrets pussent décider définitivement une controverse de foi ou de discipline. Le prestige de ses hautes fonctions était encore accru par la majesté de la vieille Rome et de ses grands sanctuaires apostoliques ; léloignement même y ajoutait quelque chose. Aussi les anciens papes s'étaient-ils abstenus de quitter ce théâtre imposant. Jamais on ne les avait vu assister aux conciles œcuméniques. Si quelques-UQS d'entre eux, au sixième siècle et plus lard, se présentèrent à la cour, ce ne fut jamais de leur plein gré. En cela ils avaient bien raison. Car, si leur prépundérance religieuse était assez marquée pour contrebalancer et dominer

^ Lib. pont.^ R. 105; cf. les chroniques de Marcellin et de Darius d'Avenches, à Tannée 547.

^ Une curieuse expression de cette idée se trouve dans le propos que le diacre de Carthage, Liberatus, fait tenir à l'evéque de Patare, devant Justinien, à propos du pape ."^ilvere ; Judicium Dd coiUeatutu^ e^l de tamss sedis epiacopi expulsione, muUos esse dicens in hoc mundo rcges, et non esse unwn sicut iLle papa est, super Ecclesiam nmndi totius, a sua sede expuhus. 'Liberatu>j, Brev., i2.; Le Breciarium de Liberatus a ete écrit en Orient et d après des sources orientales.

l'autorité des patriarches d'Orient, leur situation était moins forte en face du chef de l'empire. Depuis surtout que celui-ci avait mis hardiment Ja main, non seulement dans les questions mixtes mais encore dans les querelles de dogme pur, des conflits pouvaient éclater à chaque instant, et des conflits dont on n'était pas sur de sortir sans y laisser quelque chose de sa considération. Vigile en fit bientôt la dure expérience.

Pour le moment, on s'abstint, du côté de la cour, de le contrarier en quoi que ce fût, sauf, bien entendu, en ce qui regardait le retrait de l'édit. Quant au reste, on le laissa faire à sa guise et jeter son feu. Menas persistait à maintenir sa signature, en dépit de la promesse qu'il avait faite au nonce de la retirer, si le pape l'exigeait. Il fut excommunié et ses adhérents avec lui K Menas, dit-on ^, usa de représailles et fit effacer le nom du pape de ses diptyques liturgiques.

La brouille dura peu. Le 29 juin, si l'on en croit Théophane, le pape et le patriarche étaient réconciliés. Ce qui est certain, c'est que Justinien s'y prit si bien qu'au bout de quelques mois Vigile n'était plus aussi sûr d'avoir raison. Les théologiens de la cour lui firent voir que Théodore de Mopsueste était plus dangereux qu'il ne se l'était figuré. Ils lui traduisirent des extraits de ses œuvres, choisis avec habileté ; ils lui demandèrent s'il approuvait tous les propos de Théodoret et d'Ibas. Vigile qui, sans doute, n'avait pas eu jusque-là le loisir d'étudier la question d'aussi près, se trouva fort scandalisé. Il commença à comprendre que les Orientaux, pour qui les ouvrages grecs de Théodore n'étaient pas des livres fermés comme ils l'étaient pour les Latins, étaient peut-être excusables de s'être émus, ou plutôt d'avoir approuvé l'émotion du prince.

Mais que faire ? Le concile de Ghalcédoine n'avait-il point passé l'éponge sur tout cela, et n'était-ce point en ébranler l'au-

1 D'après saint Grégoire, Théodora aurait été excommuniée aussi (Ep. Il, 51^, avec les Acéphales. Ceci doit s'entendre avec quelques réserves. 11 est difficile que Vigile soit ailé jusqu'à une excommunication spéciale et nominale. Du reste Vigile n'eut point à excommunier les Acéphales qui l'étaient déjà et qui ne lurent point mis directement en cause.

2 Ce qui est dit ici de Menas n'est appuyé que sur le témoignage, très postérieur, du chroniqueur Théophane. Facundus (Adv. Mac, p. ii62 Migne) ne parle que dune excommunication générale : « Jlios qui taliljus (les prélats signataires) communicaverant veniens in regiam civitatem a communione suspendit. »

torité que de flétrir des gens qu'il avait ou loués ou rétablis solennellement dans leurs charges V On lui fit entrevoir qu'il y avait moyen de concilier les deux choses, de condamner les trois chapitres sans toucher au concile.

Dans l'entourage latin du pape il n'y avait guère que des médiocrités. L'évêque de Milan lui-même^ Dacius, ne paraît pas avoir montré dans tout cela plus d'intelligence que Vigile. Seul, un jeune prélat africain, Facundus, évêque d'Hermiane en Byzacène, était au courant de tous les détails du problème. Il savait le grec et pouvait lire couramment les livres incriminés, avec tout ce qui se publiait à leur propos. Mais son ardeur un peu inquiète n'était pas faite pour l'accréditer auprès du pape. Ce n'étaient pas les yeux de Facundus qui pouvaient apercevoir les voies de conciliation. Pour lui, quiconque épiloguait sur Ibas ou Théodore était un acéphale ; toucher aux trois chapitres, c'était profaner l'arche sainte du concile de Chalcédoine. Autant valait en revenir à Eutychès et à Dioscore. Outre quelques prélats suburbicaires, Vigile avait avec lui quatre diacres romains, son neveu Rusticus, Sébastien, Pierre et Sarpatus, son primicier des notaires, Surgentius, et plusieurs sous-diacres. Tout ce monde était plus propre à expédier les affaires ecclésiastiques ordinaires qu'à donner un bon conseil dans une question spéciale et délicate. Rusticus et Sébastien étaient d'ailleurs des personnes peu recommandables. Le premier, grand liseur, feuilletait assidûment des productions qui, pour n'avoir rien de commun avec la théologie de Mopsueste, n'en étaient pas plus édifiantes pour cela. Il circulait même sur son compte des histoires romanesques, propres à compromettre sa dignité. Quant à Sébastien, chargé d'administrer les biens de l'église romaine en Dalmatie et en Prévalitane, il se modelait sur l'économe infidèle, emplissant ses poches, fermant l'œil sur les abus; et, au lieu de rester à son poste, arrivait à chaque instant se mêler aux intrigues de Constantinople.

Avec de tels conseillers. Vigile devait être assez facile à entamer ^ C'est Pelage qu'il eût fallu à ses côtés. Mais Pelage ne pouvait être partout. Un instant, dans les premiers mois de l'année, on l'avait vu à Gonstantinople. Après la prise de Rome, Totila l'avait envoyé à Justinien, en compagnie d'un autre ain-

^ On ne doit pas non plus perdre de vue que Vigile a toujours été accusé d'aimer l'arorent.

bassadeur, pour lui demander de consentir à la paix. L'empereur reçut cette légation avec une majesté hautaine et se borna, pour toute réponse, à dire que, Bélisaire ayant ses pouvoirs en Italie, c'était à lui que le roi des Goths devait s'adresser. Totila, irrité, prit une détermination extraordinaire. Toute la population de Rome, sénateurs en tête, fut emmenée captive en Campanie. Ce n'était pas une multitude innombrable qui prenait ainsi le chemin de l'exil ; la guerre, les sièges, l'émigration, avaient réduit à une poignée d'hommes ce qui était autrefois le peuple souverain du monde. Mais quelle solitude dans les murailles de la grande métropole I Quelle horreur ne devait pas inspirer au passant timide qui se risquait à y pénétrer un moment, ces rues désertes, ces places silencieuses, ces basiliques fermées, ces demeures vides où les bêtes sauvages commençaient à prendre la place des hommes !

Quarante jours durant, chose inouïe et qui ne s'est pas vue une autre lois dans sa longue histoire, la vie de Rome fut arrêtée. Puis Bélisaire, qui, retranché à Porto, guettait Toccasion favorable, y rentra tout à coup avec une faible troupe et parvint à s'y maintenir pendant deux ans. Les émigrés revinrent peu à peu, mais non pas tous. Une partie de l'aristocratie s'était enfuie à Constantinople. Ceux des patriciens qui étaient restés aux mains de Totila avaient été installés à Gapoue où ils vivaient misérablement. Un jour, pendant que le roi guerroyait en Ombrie. Jean le Sanguinaire, un des lieutenants de Bélisaire, fit tout à coup une pointe en Gampanie, enleva ces débris de l'aristocratie romaine et les expédia en Sicile. Ce qu'était devenu le clergé romain, on l'ignore. Il dut se disperser, à la suite de ses ouailles, sur les chemins de l'exil. Quelques prêtres sans doute rentrèrent de bonne heure. Quant à Pelage, il semble s'être joint au principal groupe de l'aristocratie laïque, car, Tannée suivante, en 548, nous le retrouvons en Sicile.

A Gonstantinople, il avait pu passer quelques instants avec le pape, mais des instants très courts, car Totila était pressé de revoir ses ambassadeurs. Il est sûr au moins qu'il avait quitté la cour depuis plusieurs mois quand Vigile commença à donner des signes de faiblesse.

Le pape, en effet, serré de près et sans relâche, cédait à l'obsession, et finissait par croire que l'on pourrait condamner les trois chapitres sans nuire au concile de Ghalcédoine. Il se flatta

de combiner si bien les choses que, non seulement il n'aurait aucun reproche à se faire, mais que sa décision serait acceptée en Occident. En ceci, qui était le point difficile, il se faisait étrangement illusion, comme la suite le lui montra bientôt.

Justinien, le voyant en si bonne disposition, le pressait de mettre enfin son nom au bas de l'édit impérial. Ici Vigile résista énergiquement. L'épiscopat oriental pouvait avoir la faiblesse de laisser dogmatiser l'empereur et de se borner à ratifier les sentences qu'il portait sur les choses de foi ; le siège apostolique ne pouvait st* prêter à une telle abdication. Si l'on voulait qu'il se prononçât, il fallait le laisser agir lui-même, en son nom, lui déférer, sinon l'édit de l'empereur avec les adhésions épiscopales, au moins les pièces sur lesquelles portait le litige, c'est-à-dire les écrits de Théodore, Ibas et Théodoret. Ainsi le pape serait ce qu'il devait être, le juge suprême des controverses dogmatiques ; il ne paraîtrait pas céder au pouvoir impérial la moindre parcelle de son autorite traditionnelle.

Ce fut en vain que Justinien chercha à l'ébranler dans cette situation. Le pape s'y maintint avec une ténacité inflexible. On eut beau chercher à Teffrayer, l'accuser d'hérésie, prétendre qu'il patronnait les hérétiques. Rien n'y fit. On alla plus loin : des menaces furent proférées contre lui ; il put craindre qu'on ne se portât à des actes de violence ; mais son énergie se montra audessus des vaines terreurs, et on l'entendit un jour s'écrier dans une réunion solennelle : a. Je proteste que si vous me tenez capce tif, vous n'avez pas pour cela enchaîné l'apôtre Pierre ^ »

Forcé de céder sur cette question, qui n'était pas une pure question de forme, Justinien voulut au moins être assuré que le jugement qu'il laisserait rendre ne serait pas en contradiction avec son éclit. Vigile lui donna, sur ce point, toutes les garanties qu'il voulut. Cne cédule, revêtue de sa signature, fut remise à chacun des deux Augustes : il y prononçait l'anathèine contre les trois chapitres, en son nom et au nom de l'église romaine "^

C'était se lier les mains par avance, mais le public n'en pou-

1 Ep. deric. Italise, Migne, P. L., t. LXIX, p. 115.

2 Ces deux cédules sont coiiservées dans les actes du cinquième concile œcuménique (Hardouin, t. 111, p. 175), septième session Elles ont été plus tard interpolées, en un endroit au moins, pour y introduire une expression monothélite ; mais, pour le fond, ell s paraissent authentiques. Voir là dessus Hefele, HUt. dea Conciles, t. lll, p. 4')9 et suiv.

VIGILE ET PELAGE. 4l

vait rien savoir. Vigile allait avoir extérieurement la gloire de soumettre, une fois déplus, au tribunal du siège apostolique, une cause déjà jugée par les patriarches d'Orient et l'empereur luimême. Il aurait le mérite de rendre la paix à TP^glise, de réconcilier rOrient et TOccident, sans doute aussi de procurer la soumission des dissidents acéphales, et cela sans laisser abaisser entre ses mains Tautorité suprême exercée, un siècle auparavant, par son prédécesseur Léon. L'œil fixé sur ces brillantes perspectives, il hâta les préparatifs du jugement.

Nous n'avons plus les procès verbaux de ces assises. Ce ne fut pas un concile. Vigile siégeait comme juge, dans des conditions analogues à celles où il eût traité cette affaire s'il se fût trouvé à PiOme. Quelques évêques lui servaient d'assesseurs. On les avait choisis surtout parmi ceux qui faisaient opposition àl'édit ou qui, cédant à leurs scrupules, n'avaient pas encore donné leur signature. Deux séances avaient déjà été employées à l'examen des livres incriminés, quand on donna la parole à Facundus, le savant évêque d'Hermiane, très versé dans l'affaire, car il venait de l'exposer, avec de grands développements, dans un traité en douze livres. Négligeant pour le moment la question de savoir si l'on devait le blâme ou l'éloge aux textes incriminés, Facundus transporta résolument le débat sur un autre terrain et demanda aux juges s'ils ne croyaient pas que la condamnation projetée compromît l'autorité du concile de Ghalcédoine. Vigile vit l'effarement se peindre sur les visages des prélats : le coup était bien porté. Facundus, poussant son avantage, allait démontrer qu'une fois la condamnation prononcée, c'en était fait de Ghalcédoine. Mais le président l'interrompit, déclara la cause entendue et, au lieu de passer au vote, il demanda à chacun des évêques présents de lui donner son avis, à loisir et par écrit. Ce délai obtenu, les prélats furent travaillés isolément. Vigile les vit arriver un à un, gardés à vue, tenant en main leur cédules, libellées, bien entendu, en conformité avec la sentence que le pape avait promis de rendre.

Les Acéphales riaient sous cape de tout ce manège ; Askidas, Menas et tout le cortège des évêques signataires applaudissaient ouvertement. La joie, de ce côté, fut à son comble quand, peu de jours après, la veille de Pâques (548), on publia la sentence du pape, son Judicaium, adressé au patriarche Menas, portant condamnation des trois chapitres, c'est-à-dire de la personne et des

écrits de Théodore de Mopsueste, delà lettre d'Ibas à Maris, des écrits de Théodoret contre la foi et contre les douze anathèmes de saint Cyrille. Des réserves très fortes, il est vrai^ sur Tautorité du concile de Ghalcédoine, étaient jointes à cet arrêt ; elles étaient même si claires et si précises que nul monophysite n'aurait pu les signer sans faire ainsi une abjuration complète. Aussi personne d'entre eux ne fit-il mine de se rallier h l'orthodoxie. Âskidas et Justinien avaient en somme fait buisson creux, après avoir bien troublé l'Église et bien tourmenté le malheureux pape. Il est vrai que Pelage devait être horriblement vexé.

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