VILLARS
VILLARS ET l'ëLECTEUR DE BAVIÈRE.
Coup d'œil sur les débuts de Viilars. — Il est envoyé à Vienne en 1C87 pour complimenter i*Kmpereur. — Louis XIV le charge d*une mission officieuse auprès de Télectenr de Bavière. — Mai-Kmmanuel, la comtesse Kaunilz et mademoiselle de Welen. — L'Électeur se prend de «JOUI pour Viilars, l'emmène à Munich et en Hongrie. — Bataille de îlohacz. — Viilars revient à Munich avec Max-Emmanuel. — Ses efTorts pour reolraîner dans l'alliance française. — Sa lutte avec Kaunilz. — La comtesse Paar et mademoiselle de Sinzendorf. — Mariage de la princesse Yolande de Bavière avec le prince de Toscane. — Max-Emmanuel se sert de la présence de Viilars pour arracher à l'Autriche un commandement en chef et d'importantes concessions. — Viilars ne peut l*accompagner en Hongrie et revient à Versailles. — Il est félicite par le Roi. — Il retourne à Munich avec le caractère d'envoyé et la mission de conclure un traité. — Il échoue. — Max-Emmanuel traite secrètement avec l'Autriche et congédie brusquement Viilars. — Viilars fait brillamment les campagnes de 1689 a 1697. — Est nommé lieutenant général. — Paix de Kyswick.
A l'époque où commence ce récit, au début de Tannée 1687, Viliars avait trente-quatre ans, était colonel de cavalerie et découragé. Depuis huit ans que TEurope était en paix, il vivait dans un repos qui pesait à son activité ; attentif aux moindres bruits de rupture, il désespérait de
voir la grande guerre se rallumer. Le traité de Nïmègue^ I. 1
la trêve de Ratisbonne, semblaient Tavoir ajournée pour longtemps ; le programme de Louis XIV paraissait accompli dans ses parties essentielles ; Pacquisition de la Franche- Comté et de l'Alsace, la réunion de Strasbourg, avaient donné à la France sa frontière nécessaire ; Tannexion de la Lorraine, seule enclave qui demeurât dans le territoire normal de la France, n'était plus qu'une question de temps et de diplomatie ; elle pouvait se faire sans effusion de sang. Le grand roi pouvait se contenter des résultats acquis et des lauriers récoltés ; d'ailleurs, il vieillissait ; la modération lui venait avec Tàge et la satiété des succès. De son côté, l'Empire semblait se résigner aux faits accomplis ; l'Autriche, occupée ailleurs, laissait sommeiller ses inimitiés séculaires ; la paix paraissait donc assurée pour longtemps, au grand déplaisir des nombreux officiers dont la guerre avait commencé la fortune, et qu'elle seule pouvait achciver. Villars était du nombre et souffrait plus qu'un autre de l'inaction : la guerre avait révélé en lui, dès sa première campagne, des qualités exceptionnelles; il l'aimait avec passion et s'y donnait tout entier : « U semble, avait dit de lui le Roi, au siège de Maestricht (IG73), dès que l'on tire en quelque endroit, que ce petit garçon sorte de terre pour s'y trouver. » 11 avait vingt ans. — a Ce jeune homme-là voit clair w , avait dit Condé, le matin de Séuef. — « Si Dieu te prête vie, avait dit le maréchal de Créqui en le voyant monter à l'assaut du fort de Kehl (1678), tu auras ma place plus tôt que personne. » Malgré ces présages flatteurs, son avancement avait été lent : colonel de cavalerie à vingt et un ans, il l'élait encore à trente-quatre.
Louvois ne l'aimait pas ; certaines aventures galantes l'avaient éloigné de la cour; la guerre seule pouvait le remettre en selle ; il en attendait non-seulement l'illustration de son nom, mais l'établissement de sa famille. Villars n'avait que la cape et l'épée ; son père ne pouvait rien pour lui : Im^méme n'avait reçu des siens en héritage que quelques maigres gamgues sur les bords du Rhône, et une bonne mine qui lui avait valu un surnom de roman ' et des succès de cour, mais n'avait pas rempli son escarcelle; ses ambassades en Espagne, en Danemark, à Turin, ne l'avaient pas mieux pourvu ; la diplomatie n'a jamais enrichi ceux qui veulent utilement et dignement représenter leur pays : avec cela cinq filles à marier, et trois fils à pousser dans le monde; ceux-ci ne devaient compter que sur eux-mêmes. La carrière des armes que les deux aines avaient embrassée, ruineuse dans les grades subalternes, n'offrait de chances favorables qu'au sommet de la hiérarchie militaire; il fallait donc parvenir aux grades et aux commandements qui attiraient les grâces du Roi et donnaient ces occasions de proGts que les usages militaires légitimaient. Combien peu y arrivaient! Villars comptait être du petit nombre des élus, autant par désir de gloire que par nécessité de vivre. U s'était jeté au plus fort du péril, confiant en sa bonne étoile, risquant chaque jour le présent pour mieux assurer le lendemain : la notoriété lui était déjà venue; mais voilà qu'au moment décisif de sa carrière, la paix en avait arrêté l'essor; en l'an de grâce 1687, il attendait vainement
' Il était connn sous le nom (VOrondale, Voy. Saint-Siuon (t. Il, p. 28) et inadame db SiviGtié^ passhn,
depuis huit ans la campagne qui devait couronner ses efforts et réaliser ses espérances.
La paix, nous l'avons déjà dit, semblait assurée pour longtemps : il y avait pourtant, au loin, sur les frontières orientales de l'Europe, un point où l'on se battait, la Hongrie. Le duel engagé entre l'Autriche et la Turquie se poursuivait avec acharnement sous les yeux de l'Europe attentive. La jeune noblesse française y avait couru; des volontaires du meilleur monde y jouaient gaiement leur vie pour acquérir quelque gloire : les jeunes princes de Conti, le comte de Turenne, le duc de la Rocheguyon, MM. de Liancourt, de Brionne, de Dlanchefort, d'autres moins connus, s'étaient fort distingués aux sièges de Gran et de Neuhausel. Villars, séduit à son tour par l'attrait de ces lointaines aventures, demanda la permission d'aller servir l'Autriche qu'il ne croyait plus avoir à combattre. Le Roi, qui voyait les choses de plus loin, et ne voulait pas sacriiier inutilement ses meilleurs ofliciers, refusa son autorisation et interdit tout départ de volontaires. Villars, rebuté, commençait à désespérer de Tavenir, lorsqu'une circonstance fortuite lui fournit l'occasion qu'il avait en vain cherchée depuis longtemps.
L'Impératrice mère, la sœur de la reine Anne d'Autriche, était morte : il fallait un officier pour porter à llenne les compliments de condoléance du Roi. lillars s'offrit et fut agréé, sans doute par Tinfluence de madame de Mainlenon, l'amie de sa famille. Celte bonne fortune lui en attira une autre. Louis XIV cherchait à renouer avec la Bavière : il lui importait d'être exactement renseigné sur
les dispositioQs de son jeune souverain, l'électeur Max- Emmanuel, frère de Marie-Anne, Dauphine de France : il voulut proûler du rapide voyage de Villars pour recueillir quelques informations et planter quelques jalons; il fit écrire par la Dauphine une lettre que Villars eut Tordre, en passant à Munich, de remettre en mains propres à l'Electeur; tout en s' acquittant de ce message de famille, Villars devait entretenir Max-Emmanuel, chercher à deviner ses intentions et ses espérances, en rendre compte au Roi : c'est tout ce que Louis XIV espérait, pour le moment, de la diplomatie d'un jeune colonel de cavalerie : le savoirfaire de Villars fit sortir de ce programme limité une mission en règle. Telle fut l'origine des relations qui rapprochèrent des hommes d'origine si différente et influèrent non-seulement sur leurs propres destinées, mais sur celles de leurs pays.
Tour à tour amis et ennemis, alliés ou adversaires, associés dans le commandement de grandes armées ou brouillés avec éclat, Villars et Max -Emmanuel se sont pendant vingt ans comme fatalement trouvés en contact, par la diplomatie ou la guerre, échangeant politesses et coups de canon, témoignages d'affection et récriminations passionnées, suivant le hasard des négociations, des campagnes, des accommodements ou des ruptures. L'histoire de ces relations accidentées nous a paru offrir d'autant plus dUntérét qu'elle se confond avec l'histoire de la France pendant une des périodes les plus décisives du règne de Louis XIV. La Bavière tenait une place importante dans les préoccupations respectives des deux maisons rivales de
6 CHAPITIE PlEMIEl.
Fiance et d\Aotriche : par sa âiiiation H rétendae de possessMHis teniloffûlfs, elle semblait appelée à joaer uik. rôle prppondéfant dans leurs qnerdles ; et de (ait , la maiscMi de Banèie, placée dans des conditions assez sem- Uablcs à celles de la maison de Saroie, aniait pu avoir des destinées analogues. U ne Im amampié, poor arriver au même terme, ni les circonstances ÙToraliles, ni la valeur militaire, ni Tappoi estérienr, ni« quoique dans une mesure moindre, Fînconstance duis les alliances : mais elle n'a pâs su avoir, autant que b maison de Savoie, la vue claire de ses véritakles intérêts^ h persévérance et la suite, même dans Tittgratitude^ le sens juste de ropportunité. Le plus malavisé de ses princes a elé Uax-Emmanuel. Brave jusqu'à la témérités ayant la passion de la guerre et du commandement des armées sans TapplicatioB nécessaire à la direction des grandes opérations^ comprooiettant les plus heureuses quaJilés par b mohililé de son esprit et la légèreté de sa conduite^ il ne sut protaler ni des dons de la Prvnidence^ ni des occasions esLceptionnelles qui lui furent oHertes. Louis \1\ avait sur lui des vues considérables : il voulait Topposer à T Autriche et par fan arriver à interr\>mpre Theredite imp^mile qu'elle éteit parvenue à s^assurer ; et certes^ de toutes les maisons allemandesqui pou* \aiettt aspirer à rhonnneur de ceindre b couronne du Saint^mpire r\Hnain« nulle n'en etiit |iJus digne que la lièie et vieille maison de UltleislHieb; elle tenait an passé kéroiqw et légendaire de b race genmnqne par des rKtnes plus protioodes que les IfabsU^ de TEmpire. libre de toute at:aclie eitérienie, ele aurait pu
grouper les populations catholiques de l'Allemagne avec moins de danger pour la France et moins de péril pour Tindépendance de l'Europe. Max-Emmanuel ne sut pas répondre aux intentions de Louis XIV : non qu'il ait trouvé indigne de lui le rôle que le grand roi lui destinait, mais il ne sut ni l'accepter ni le refuser franchement et en temps utile : il crut plus habile de marchander ses services, tantôt à la France, tantôt à l'Autriche, et tout en cherchant ainsi à exploiter à son profit leur rivalité, il ne réussit qu'à s'associer successivement à la mauvaise fortune de l'une et de Tautre.
Villars quitta Versailles dans les premiers jours de fé-^ vrier 1687, porteur de la lettre du Roi à l'Empereur, et de la lettre de la Dauphine à l'électeur de Bavière.
.Arrivé à Vienne à la fin du mois, il eut accompli en quelques jours les devoirs officiels qui l'y amenaient. Quand, cette première partie de son mandat terminée, il s'informa de Télecteur de Bavière, il apprit que Max-Emmanuel n'était pas à Munich et ne paraissait pas pressé d'y retourner. 11 était allé passer le carnaval à Venise, en compagnie d'Eugène de Savoie. Pendant que le a petit abbé » se préparait à faire payer cher à Louis XIV ses dédains en visitant des soldats, des forts et des arsenaux, l'Electeur courait les plaisirs faciles de la ville élégante, perdant au jeu la solde de ses troupes, oubliant ses devoirs de souverain dans un tourbillon de fêtes et de galanterie. De Venise il devait venir à Vienne, où l'attirait la belle comtesse de Kaunitz, qui avait pris sur lui une influence très-favorable aux desseins de la cour impériale. Villars l'attendit, utilisant son séjour
dans la capilalc de TEmpire en éludiant, lui aussi, les ressources militaires de Tarmée qu'il était destiné à combattre, et nouant, sans oublier ses plaisirs, des relations qui devaient servir uu jour à ses missions diplomatiques.
Max-Emmanuel arriva le 16 mars. C'était un beau jeune bomme de vin<(t-cinq ans, que sa bravoure exceptionnelle avait entouré d'une brillante et précoce auréole ; au siège de Vienne, aux assauts de Bude et de Gran, il s'était couvert de gloire; son courage était déjà légendaire dans les deux armées ; les Turcs Tavaient surnommé le roi bleu, à cause d'un justaucorps bleu de ciel qu'il portait au feu et qu^on voyait toujours au plus fort de la mêlée. Mais ces rares qualités étaient accompagnées de défauts qui devaient en paralyser les effets. Impropre à tout travail sérieux, il était aussi indécis au conseil que prompt à l'action; avide de gloire et dévoré d'ambitions généreuses, il avait la manie des grandes conceptions politiques et militaires, sans l'esprit de suite et Tapplication soutenue qui les font réussir; par-dessus tout, il avait le goût des plaisirs et ne savait pas les sacrifier à ses devoirs. Deux idées 6xes occupaient son esprit : il voulait commander de grandes armées et régner sur les Pays-Bas. Cette double ambition a pesé sur toute sa vie ; elle a inspiré rbéroîsme militaire qui l'a illustré et les fautes de conduite qui l'ont perdu. C'est en flattant ces deux passions que l'.lutricbe l'avait attiré à elle et qu'elle sut le garder pendant vingt ans, malgré l'éducation toute française qu'il avait reçue, malgré les traditions prudentes de son père et les intérêts évidents de sa maison. Son père, l'électeur Ferdinand-Marie, était un esprit sage, mesuré,
prévoyant, qui avait réussi a maintenir sa neutralité, tout en s^assurant, du côté de la France, des subsides importants dans le présent et de secrets avantages pour l'avenir. Sa mère, Adélaïde de Savoie, était Française d'instinct; elle avait confié son éducation à un Français, le marquis de Deauvau, et Pavait entouré de compagnons venus de son pays natal. On parlait français ou italien dans l'intimité de Max- Emmanuel: lui-même écrivait en français toute sa correspondance personnelle. Pour l'arracher à ces influences, TAutriche n'eut besoin que de lui montrer des commandements à exercer en Hongrie et à lui faire entrevoir la cession éventuelle des Pays-Bas dans le futur règlement de la succession d'Espagne ; une fois enrôlé dans le parti impérial, il y avait été bientôt fixé par la fraternité des champs de bataille, par la gloire acquise en commun, par toutes les satisfactions et les illusions de la vanité, par les secrètes influences de la galanterie, par le réveil de ses sentiments germaniques : l'en tirer n'était pas une tâche facile, llllars avait l'ordre de la tenter.
Il se présenta chez l'Electeur le lendemain de son retour, et, dès l'abord, il lui plut : sa manière ouverte et cavalière, l'accent avec lequel il lui parla de la guerre et de la gloire, frappèrent le soldat; une intimité complète s'établit aussitôt entre eux, et Villars fit si bien qu'en moins de huit jours, admis chez Max-Emmanuel à toute heure, il recevait ses confidences galantes et avait été invité à l'accompagner à Munich, puis à la prochaine campagne de Hongrie.
Entre ces deux hommes, le prince et Tofûcier de fortune.
dl y avait plus d'un point de contact : tous deux avaie Famour de la gloire et du bruit, la passion du combat des plaisirs faciles, le désir d'arriver sans regarder de ti j)rès au choix des moyens; mais là s'arrêtait la ressener3 l)lance : chez Villars, l'enivrement de la charge ne faisa-V pas oublier les devoirs du commandement; la hâblerie gasconne et la hardiesse du langage couvraient souvent les desseins étudiés d'un esprit calculé; l'ivresse des plaisirs jnondains n'obscurcissait pas la vue claire des intérêts et n'ôtait rien à l'activité d'une volonté laborieuse et d'un corps infatigable. Villars eut bientôt compris les ambitions de Max-Emmannel et appris que si la comtesse de Kaunitz avait conservé son empire, elle avait perdu de ses attraits, et qu'une des filles d'honneur de l'Impératrice, mademoi* selle de Welen, la remplaçait dans les pensées de l'Electeur; fout en s'apprclant à tirer parti de ce changement d'inclination, il entra dans les vues ambitieuses de l'Eleciteur et lui insinua discrètement que la France pouvait leur donner toute satisfaction; il crut s'apercevoir qu'il était écouté avec intérêt, et s'empressa d'en informer le Roi. Louis XIV se montra très-salisfait des débuts du diplomate improvisé; il l'autorisa a suivre Max-Emmanuel sans caractère officiel, « sous le seul prétexte du plaisir qu'il trouvait à faire sa cour à ce prince » , et lui recommanda de pénétrer de plus en plus dans sa conGanee.
Villars était au comble de ses vœux; il se hàla de se .mettre en règle avec la cour d'Autriche, prit son audience Ac congé, reçut de l'Empereur la tabatière traditionnelle '
> c En sortant de la chambre de TEmpcreur, le prince de Dielrichsteîn,
et partit pour Munich, où TËlectcur Pavait précédé le 24 mars. Il y arriva le 16 avril.
Max-Emmanuel, nous l'avons déjà dit, s'ennuyait dans ses Etats : son éducation italienne et française Tavait mal préparé à se plaire dans un pays encore tout imprégné de rudesse germanique et à peine remis des épreuves de la guerre de Trente ans. Munich n'était pas alors ce que l'ont faile plusieurs générations de souverains cultivés et artistes. C'était une ville de briques et de bois, dont les aspects pittoresques, intéressants pour nos esprits curieux, étaient sans charmes pour les novateurs du dixseptième siècle, qu'attiraient les élégances de Versailles : peu de sculptures, peu ou point de ces hardiesses de pierre qui rachètent à Heidelberg les. exagérations de la renaissance allemande; la plupart des maisons étaient peintes, quelquefois avec un grand bonheur d'invention; il y avait là de curieuses pages où les figures allégoriques, les attributs professionnels, les banderoles à inscriptions se groupaient dans des compositions vivantes et colorées : la vieille Allemagne y revivait avec sa poésie et sa grossièreté, ses légendes et sa foi ; mais c'était l'exception : bien souvent le pinceau n'avait servi qu'à dissimuler la pauvreté des matériaux, a figurer les lignes absentes d'une architecture artificielle. C'est dans ce système bâtard qu'avait été construite la résidence électorale, vaste palais dont les longues façades étaient décorées de fausses corniches, de fausses fenêtres, d'ornements postiches peints en gris jau-
grind chambellan, m'a donné de sa part une boite de portrait garnie de , (tiamants un peu plus belle qn à Tordinaire. t {Viiiars au Roi, 3 avril i6S7.)
nàtresurun mur nu. L'aspect extérieur en était misérable; Hans Reifenstlil et Heinrich Schon, les architectes du grand. Maximilien, ne manquaient pourtant pas de talent; mais la pierre élaît rare, et l'argent, absorbé par la guerre, avait fait défaut ; là où ils avaient pu concentrer des ressources suffisantes, ils avaient fait preuve d'invention et de goût; les portes d'entrée, avec leurs figures de bronze et leurs lignes de marbre, ont du caractère et de la couleur, les fontaines monumentales qui animent les cours intérieures ont de la puissance et du mouvement, le a grottenhof », avec ses porliques en rocaille et ses jolies statuettes de bronze, d'inspiration toute florentine, apparaît comme un petit coin de Fltalie égaré sur les bords de l'Isar. A l'intérieur du palais, il y avait aussi de belles salles peintes à fresque sous la direction de Pierre de IVitt, une chapelle ravissante où des stucateurs inconnus avaient imité avec un rare bonheur Tefiet décoratif des mosaïques de Florence. Mais ces arrangements antiques ne plaisaient pas à Max-Emmanuel, qui rêvait déjà de les remplacer par les belles boiseries et les élégants trumeaux qu'il demanda plus tard à l'art français. En attendant, il résidait peu à Munich; les voyages de Venise et de Vienne en hiver, les campagnes de Hongrie en été prenaient une grande partie de Tannée; il passait le reste de son temps dans ses châteaux, près des forêts, où il aimait à courir le cerf et le sanglier, au bord des rivières, où il tirait le castor. C'étaient Landshut, Leonsberg près de Straubing, Kayserfeld, Nymphenburg, où huit cents prisonniers turcs creusaient un canal et préparaient les embellissements de l'avenir; enfin Schleissheim, sa résidence
favorite, où il devait essayer plus tard de reproduire les magnificences de Versailles.
C'est à Leonsberg qu'il reçut Villars : il lui fit raccueil le plus empressé, lui a donna une chambre » , faveur trèsexceplionnelle et très-remarquée. L'envoyé autrichien, le comte de Thun, logeait dans un village, à un quart de lieue du château. On y chassa quelques jours, puis on se rendit à Schleissheim. Ce n'était alors qu'un pavillon bâti par FElecteur à l'entrée d'un bois, au milieu d'une plaine peu pittoresque. Ce pavillon subsiste toujours et a conservé sa disposition primitive : au centre, une grande salle autour de laquelle se groupent, en deux étages superposés, des chambres peu nombreuses et qui se commandent; la petite cour s'entassait dans ces appartements incommodes et y menait joyeuse vie. Villars eut encore l'honneur d'uue chambre séparée : c'était celle qu'occupait la comtesse de Kauuitz quand son mari représentait l'Empereur à Munich. Uy eut la 6èvre, et TEIecteur vint l'y voir. Il était l'objet des attentions de tous; il apportait dans ce centre animé de nouveaux éléments d'entrain et de gaieté ; chacun fêtait ce jeune Français, d'humeur si gaillarde, qui menait la galanterie au pas de charge, savait par cœur les meilleurs passages de Racine et de Corneille, citait les couplets des opéras à la mode, assaisonnait les belles manières de Versailles d'un sel soldatesque et gaulois qui eût choqué Saint- Simon, mais qui réussissait en Bavière.
Pendant deux mois, ce ne furent que jeux, divertissements, chasses; on croit encore assister à ces fêtes en visitant la grande salle du pavillon de Schleissheim; la
décoration des murs, faite à cette même époque, eo a fixé le souvenir; on y voit Max-Emmanuel forçant le cerf ou le sanglier, enfumant le renard, volant le héron, en compagnie de seigneurs et de dames en costume Louis XIV; on pourrait se croire à Versailles ou à Marly, si une certaine exagération dans les ajustements et le luxe un peu suspect des parures féminines ne trahissaient la contrefaçon; au milieu de ces gentilshommes en perruque et en bottes à chaudron, on cherche Villars, on est tenté de le reconnaître dans un cavalier au pourpoint bleu et qui seul porte la moustache, comme les portraits d'Orondate. Dans l'intervalle des chasses, écrivait Villars, (^ nous rangeons les tableaux, on joue au mail, beaucoup de musique le jour,
et la nuit, des comédies italiennes L'Electeur faU de
grands desseins de bâtiments ici, et il ne serait pas impossible que ce goùt-là ne lui vînt. »
Villars ne se trompait pas : Max-Emmanuel, qui, tout en combattant Louis XIV, cherchait à Timiter en tout, eut aussi le goût exagéré de la construction, et c'est à Schleissheim qu'il entreprit son œuvre principale. En 1701, il commença la construction d'un palais colossal, entouré de parterres aux eaux jaillissantes, et ne put l'achever : demeure hors de proportion avec sa destinée, comme les ambitions de l'Electeur étaient hors de proportion avec ses facultés, et qui resta inachevée comme l'édifice politique que son fondateur avait voulu élever.
Tout en prenant largement sa part de cette vie de plaisirs, Villars n'oubliait pas sa mission, et, sans la laisser deviner, il en remphssait les devoirs. Les occasions d'abor-
der FElecteup ne lui manquaient pas ; il ne les laissait pa& échapper, et leurs conversations intimes, sans caractère officiel, eurent bientôt touché à toutes les secrètes ambitiens du prince, à tous les points délicats de la politique générale. Villars exprimait le chagrin qu'éprouvait la Dau> phine de voir son frère sans liaisons avec la France. Max- Emmanuel expliquait ses relations avec l'Autriche par soi> goût pour la guerre : il veut commander de grandes armées ; c'est pour s'y préparer qu'il combat le Turc avec les Impériaux; il veut devenir digne des plus grands commandements ailleurs même que dansTEmpire, dit-il, d'un ton qui indique que sa suprême ambition serait de se trouver à la tète d'une armée française. Villars encourage ces espérances : il fait briller aux yeux du prince, avide de gloire et de plaisirs, non-seulement les perspectives mihtaires, mais les fêtes de Versailles; il exploite l'attraction fascinatrice qu'exerce ce nom, synonyme de toutes les séductions de la vie intellectuelle et de toutes les élégances de la vie mondaine. Non content d'agir sur l'esprit du prince, il se crée des inteUigences dans son entourage, se liant avec ses famiUers, entrant en relation avec ses fonctionnaires influents. Son entourage immédiat, les <( Savoyards )' , est assez facile à convaincre : ils avouent à Villars que k le séjour de Munich leur est insupportable, et qu'ils s'ennuient parfois à la mort » . Us voudraient voir Versailles, et ils s'accommoderaient d'une politique qui leur faciliterait le vojagede France. C'est le comte de Monasterol, que nous retrouverons plus tarda Paris comme envoyé de l'Electeur, esprit éclairé et de bonne foi, mais que la passion du jeu
16 CHAPITBE FBEyiEB.
devait perdre; ce sont les frères Simeoni, qui, eux aassi, auront des missions diplomatiques ; Saint-Uaurice, Sanfré, Ribera, Gabrielli, Santini, Locatelli, qui commandent des compagnies ou des régiments en attendant mieux. Quant aux fonctionnaires allemands, ils sont tous plus ou moins acquis à rAutriche : ce sont les ministres Berkheim et Leydel, dons deux, je crois, écrit Villars, pensionnaires de la cour de Vienne » ; le directeur de la chancellerie de guerre Mayr, que ses fonctions appellent souvent en Autriche; les secrétaires intimes du prince, Reichardt et Malknecht^ le premier,' que nous retrouverons chargé des missions secrètes et suspectes; le second, esprit mordant et caractère douteux, qui gouvernera les Pays-Bas au nom de l'Electeur, et administrera, plus tard, les finances bavaroises sans oublier les siennes. Le seul qui ait des sympathies françaises positives est le chancelier Gaspard Schmidt, esprit honnête et prudent, hérilier des sages traditions du règne précédent. C'est lui qui, comme négociateur de Ferdinand- Marie, avait conclu et signé, avec Robert de Grave!, envoyé du roi de France, le traité secret de 1G70, en vertu duquel des arrangements étaient pris, non-seulement pour assurer le règlement équitable de la succession d'Espagne, mais pour poursuivre en commun l'élection de Louis XIV comme empereur, et celle de l'électeur de Bavière comme roi des Romains ^ Il était resté dans les mêmes sentiments
I Le tcxie peu connu de cet article secret est conservé aux archives des Affaires étrantjèrcs : on en lira peut-ôtre avec intérêt le passage principal : • Imperio per mortem Impcraloris vacante, utraque pars pro viribus suis allaborabit ut cleclorale colie<{ium pro Christianissima Sua Uajeslate in Impcralorem et Serenitate Sua Ëlectoraliin Regem Romanorum
et le montrait à Villars. Mais son influence avait beaucoup baissé : il avait, aux yeux de Max-Emmanuel, le tort de représenter l'administration paternelle; de plus, il avait faitla faute, au début du nouveau règne, de se faire appuyer trop ouvertement par l'envoyé de France, M. de Lahaye, personnage maladroit, qui avait oflusqué le jeune souverain « par les airs qu'il prenait avec lui » et en essayant de « lui faire peur n . Max-Emmanuel avait secoué la tutelle des conseillers de son père et donné sa conflance à Berkheini et à Leydcl. En racontant ces détails à Villars, il ne niait pas avoir « eu quelques torts envers l'envoyé du Roi » , et reconnaissait que « ses deux ministres , l'un surtout, étaient fort Autrichiens w , mais il ajoutait « que s'il remarquait qu'ils ne le conseillassent pas fidèlement , il ferait d'eux comme des autres » .
Leydel, voyant la faveur dont Villars était l'objet, cherchait d'ailleurs à se rapprocher de lui, à lui persuader qu'il n'était pas aussi éloigné de l'alliance française qu'il le paraissait ; le comte de Sanfré était l'intermédiaire de ses conûdences :
C'est, écrivait Villars le 13 mai, un des plus honnêtes gens qu'il y ait dans cette cour, des plus dans la conGance de TÉIecteor,el qui est le plus propre à en faire bon usage ; il me donne tous les avis qu'il croit pouvoir m'étre utiles; M. de Leydel m'a fait assurer par lui qu'il était de mes amis, quil me priait de ne pas le confondre avec Bcrkheim, qu'il serait fâché qu'on le crût
eligradis disponatur, nisî ntionabiliter et quasi pro certo videant omnem utriasqoe operam inalilem fore, de quo utrinquc sinccra et bona fide eonuDooicabont et ioter se conYenicnt. > 17 février 1670.
Aatrichien ; qu'il cherchait les intérêts de soo maitre, et qa*où il poorrait les trouver, il conseillerait toujours à son maître de s*f attacher.
L'importance politique venait à Villars avec la (aveur et répondait au désir de paix qui régnait dans le public.
J*ai eu rhonneur de vous mander les premiers jours, écrivait-il au Koi, que Ton ne me regardait pas comme un homme chargé d*ancune commission : je ne puis pas vous dire la même chose présentement. LiCS fréquentes conversations de M. TElecteur, Tenvie qu*a presque toute la cour de revoir une bonne intelligence avec la France, leur font publier que ce n*est pas seulement de plaisirs et de galanterie que nous parlons ; aussi beaucoup de gens commencent à lever la tête, cherchent à me parler, à me donner des avis ; je ne les détrompe point fort, car il me parait nécessaire de ne leur point ôtcr une espérance qui les flatte... Pour toute la noblesse du pays, le peuple de Munich, tous ne parlent au monde que des temps heureux où l'alliance avec Votre Majesté faisait régner Topulence, et détestent fort ces derniers temps et les Autrichiens qui les ruinent; ils commencent même à se plaindre assez hautement.
L'envoyé d'Autriche, le comte de Thun, commençait à s'effaroucher d'une intimité qui amenait de tels résultats. Il s'en plaignit à l'Electeur, qui reçut assez mal ses observations, se retrancha derrière le caractère tout privé de ses relations avec Villars et continua à le combler d'attentions. Il n'était question dans tout le pays que de la faveur de ce jeune étranger ; sa réputation s'étendait même au dehors ; voici ce que nous trouvons dans une lettre que M. Verjus de Crécy, ambassadeur de France près la diète germanique, écrivait à Villars de Ratisbonne, le 12 mai :
VILLARS KT I.'LLMin'Lin 1>E BAlIliRlC. 19
I U. tic Laiitri'y' mo fait un xi ^raiiil élnjjc du tinus, (|ue j'ai ■ (tevoir envoyer n notre cour un extrait du sa Icltre, ^n y iaadnnl en (|ncl point tlo conGnnce et de consîdôralion II me vient de difTéronls enilroitti que voii» Hrs auprès du U . l'îlec- Hir de ll.ivièrc. Je ne rloule pas i]ue lu Wul vous donne l'ordre S demeurer auprès du Son Allcsse Ëli'ctornle durnut la cam- &igne et après. C'est le plus joli poste et le plus du LOuGaiice
içnis puisse avoir en ce temps-ci à IVlranijer Vous
tnrei déjà su. Monsieur, ijtie le itui vous avait destiné pour celui r Vieane, mais que M. Ii^ n)an[ui!> de VÎUars ' a dît qu'il vous contillerait de vous un excuser et qu'il vous eu a excusé par avance. Mir «lier à quelque choee de grand, l'emploi de Vienne ne me pau coDiparaiile it celui auprès de M. l'électeur de Uavière.
' Le Roi, frappé des qualités diploniati{|UGs dont l'illars oiblait donner la preuve, avait pensé à lui pour remplacer I Vienne, comme envoyé eslraordiDaire, le comte de la lraD,<{uyaa nippelé en France : il l'avait fait souder par ■oissy; mais Villars était de l'avis de Al, Verjus. « Je meta ime cjraude diiiercnce entre ces deux postes, avait-il lOudu à Croissy; celui-ci me paraît très-agréable par respéraiicc d'y pouvoir utilement servir Sa Majesté, et pour l'autre, il y a mille raisons qui m'obligeraient à vous sup- |»lier très-humblement de vouloir bien ne me le point desinur. n
Parmi ces raisons, une des plus sérieuses était qu'une
ptiialioa officielle à l'ienne entraînait l'obligation de
ODcer à la campagne de Hongrie : or, Villars comptait
n «guerroyer contre le Turc, cl attendait avec impatience
' UisiMre de Sivuit) i Munich.
* Le père de noire Villiri.
l'autorisalion qu'il avait sollicitée du Roi. Louis XIV n'avait garde de la refuser : il ne voulait pas laisser échapper l'occasion qui s'offrait de rester en communication avec l'Electeur et d'être exactement renseigné sur les chances d'une guerre qui occupait les forces de l'Autriche. 11 permit donc à Villars de suivre Max-Emmanuel et lui assigna un traitement : mais il insista de nouveau pour qu'il ne prît aucun caractère officiel et ne laissât rien transpirer de sa mission. Croissy joignit aux ordres du Roi les instructions les plus prudentes : Villars devait prendre pour prétexte de sa présence à l'étal-major de rÉlecleur, « l'attachement particulier que lui donnaient pour sa personne les bons traitements qu'il en avait reçus ^^ .
On partit le 1' juin. Le départ fut magnifique. Cent cinquante chalands avaient été réunis à Alt-OEtting sur rinn. L'Electeur s'y embarqua avec sa suite et un brillant équipage, après avoir fait ses dévotions à la célèbre chapelle qui domine la rivière. En quatre jours de navigation l'on fut à Vienne. Les hostilités étaient déjà commencées; le duc de Lorraine avait rassemblé ses forces sur la Drave, avec l'intention de marcher sur Eszek. Max-Emmanuel s'empressa de le rejoindre. Nous n'avons pas l'intention de le suivre pas à pas pendant cette campagne assez peu fertile en résultats. Elle se passa surtout en escarmouches : la bravoure de Max-Emmanuel trouvait à s'y déployer. Villars, associé à tous ces combats, les a décrits dans ses lettres \ Dans ces actions de détail, où spahis d'un côté,
1 Xous les avons toutes publiées à la suite du premier volume des Mémoires de Villars,
hussards et cravates de l'autre, se rencontraient dans des passes rapides, l'avantage restait souvent à la cavalerie turque, habile à se disperser devant l'attaque, à se reformer pour une charge subite, à déconcerter les mouvements méthodiques de ses adversaires par l'imprévu et la vigueur de ses coups, par la force et l'adresse individuelle de ses cavaliers.
On dirait que ce sont deux mille ofGciers choisis qui n*ont tous qu*un même esprit : si Ton plie devant eux, en un moment ils se trouvent douze ou quinze cents à pousser fort vigoureusement ; dès que vous les arrêtez avec des corps de troupes, tout se sépare, et vou^ ne voyez pas un homme ensemble ; et à la fin il se trouve qu*ils prennent et tuent beaucoup de gens, et qu*on ne leur prend personne en vie ; on en lue quelques-uns. {Villars à Cromy, 8 août.)
Une seule grande bataille se livra, le 12 août, entre Mohacz et le mont Hersans, et ce fut une grande victoire pour l'armée austro-bavaroise. Là aussi, la cavalerie turque faillit compromettre le succès : dès le début de la journée, tandis que les longues lignes des Impériaux défilaient au pied de la montagne, un corps de cinq à six mille chevaux, exécutant un grand mouvement tournant, vint se jeter sur les derrières de l'armée avec l'intention de la couper des hauteurs et de la prendre à revers. Si ce mouvement, contraire à toutes les règles en vigueur, eut réussi, la défaite était certaine. Ce fut Villars qui s'en aperçut le premier; l'Électeur l'avait envoyé sur les pentes du mont Hersans pour reconnaître de plus haut le terrain ; il vit les Turcs dessiner leur mouvement et courut en rendre compte.
Le général Piccolomini, qui commandait la seconde ligne de cavalerie, eut le temps de former sa brigade en potence et de montrer ainsi aux spahis un front de cuirasses alignées et de mousquets exercés. Devant cette ligne peu profonde, mais imposante, la masse ennemie n'osa pousser à fond et s'arrêta : le prince de Bade prit alors Toffensive et rejeta celte cavalerie sur les janissaires ; l'armée s'ébranla à son tour, et par une marche de front sur toute la ligne balaya tout devant elle : le camp retranché des Turcs fut enlevé par la cavalerie; le carnage fut effroyable, le butin immense et de grand prix. L'Electeur fut légèrement blessé; il mena constamment la charge de ses escadrons ; Villars eut son bufQe coupé de deux coups de sabre ; Créqui,fils du maréchal, du Héron, du Marton et les autres volontaires français se firent également remarquer et soutinrent brillamment la réputation de leur pays'.
Villars fut très-frappé de la charge manquée des Turcs : « Ces mouvements ne se pratiquent pas dans nos guerres, écrit-il dans ses Mémoires (p. 75); on n'est pas accoutumé à voir 8 ou 10,000 chevaux partir ensemble comme des fourrageurs et prendre le demère de l'armée, mouvement qui, exécuté vivement et avec vigueur j pouvait parfaitement réussir. » Est-ce souvenir de celte charge, ou intuition de son propre génie? mais Villars, appelé plus lard à commander des corps de cavalerie, eut, sur leur rôle, sur
< Villars envoya au Roi un plan de la bataille fait de sa main : nous en tYons donné le fac-similé à la suite du premier volume des Mémoires, p. 373. Max-Emmanuel fit peindre par Beich un grand tableau qui se trouve dans la grande salle du château de Schleissbeim et concorde d'une manière absolue avec le plan de V^illars.
leur action à grande distance^ des idées très-personnelles et très-neuves; sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, il devina les manœuvres de l'avenir.
Après la bataille de Mohacz, au gain de laquelle il avait beaucoup contribué, l'Electeur voulut avoir un commandement séparé et demanda à aller faire le siège d'Ërla. Le duc de Lorraine s'opposa à ce projet, que Villars lui-même trouvait peu raisonnable, pensant avec raison qu'il fallait profiter du désarroi del'euneoii pour pousser ses avantages, prendre Eszek, entrer en Transylvanie, et menacer Belgrade, le principal point d'appui de la force ottomane. Le prince de Bade, qui souffrait autant que l'Electeur de l'obligation de servir sous le duc de Lorraine, joignit ses réclamations aux siennes : le résultat de ces dissentiments fut que ces deux princes quittèrent l'armée. L'Electeur reprit le chemin de Vienne, et Villars le suivit, non sans trouver qu'il était bien pressé d'aller a jouir de sa gloire au milieu des plaisirs, et plus touché du désir de faire parler de lui que soigneux d'acquérir un savoir bien profond dans la guerre » .
L'Electeur, comme on peut le penser, fut très-fété à Vienne : Villars ne le fut pas moins ; les satisfactions d'amour-propre, dont ils étaient très-friands l'un et l'autre, leur furent prodiguées. Villars fut félicité par l'Empereur en personne, et le chancelier Strattmann, dans un grand banquet, lui fit un compliment public sur sa bravoure et sur les services qu'il avait rendus à l'armée impériale. La comtesse de Kaunitz essaya de reprendre son empire sur l'Electeur et y réussit en partie, grâce au soin qu'elle prit
de fermer les yeux sur ses infidélités; elle tenait moiasà sa tendresse qu'à sa soumission, et voulait moins régner sur son cœur que diriger sa politique : ainsi, elle laissa FEleeteur se rapprocher de mademoiselle de Welen et déjouer pour la voir la surveillance de l'Impératrice, « qui n'entendait pas raillerie sur ce chapitre v . Au lieu d'en faire une rivale, elle s'en fit une auxiliaire pour le plus grand intérêt de l'Autriche. Elle aurait voulu que son mari fut envoyé à Munich, afin d'y retourner avec lui et d'y exercer plus librement son empire ; l'illars redoutait beaucoup le voisinage de la belle comtesse et s'appliqua à contrecarrer ses projets en raillant l'Electeur de sa dépendance. Max-Emmanuel, qui ne tenait pas à la tutelle politique du mari, y échappa en le faisant nommer conseiller d'Etat et chevalier de la Toison d'or. Kaunitz resta à Vienne ; sa femme a fut quelques jours dans une tristesse mortelle v , mais dut se résigner à n'agir que de loin. Après celte première preuve d'indépendance, l'Electeur en donna une seconde en refusant de renouveler le traité qu'il avait fait pour cinq ans, en 1683, avec la cour d'Autriche, et qui était près d'expirer : il ne consentit à se lier que pour la campagne suivante contre les Turcs. Villars enregistrait avec satisfaction ces symptômes d'un changement prochain dans les sentiments de l'Electeur et s'en attribuait naturellement le mérite; mais il ne lui fit aucune ouverture formelle pendant son séjour à Vienne; craignant, avec raison, qu'il ne répétât ses discours à la comtesse de Kaunitz, il attendit, pour entrer en matière, que l'Electeur fut de retour à Munich; ils y rentrèrent ensemble le 25 octobre.
Alors commença une négociation, ou plutôt une lutte de sis mois, dont il est intéressant de suivre les péripéties dans les nombreuses correspondances ' qui nous sont restées des principaux acteurs. Ce sont, d'un cô(é, Louis XIV et ses ministres, Louvois et Croissy, qui poursuivent un double but : compléter le système de défense du Rhin et préparer le règlement de la succession d'Espagne, dont ils ont pressenti les difficultés. Pour le premier objet, nonseulement il faut réunir à la France sur la rive gauche du Rhin le plus de territoires possible, mais il faut lui assurer, dans les Etals riverains dont l'annexion est impossible, une influence prépondérante ; il faut avoir à Cologne un électeur dévoué à ses intérêts, comme le cardinal de Fiirstenberg; il faut mettre la main dans les affaires du Palatinat à l'occasion de l'héritage de Madame. Pour le second objet, le concours mililaire de la Bavière est indispensable. Villars doit seconder ces combinaisons en amenant Max-Emmanuel à renoncer pour son frère Clément à l'électorat de Cologne et à se lier avec la France par un traité positif. De l'autre côté, l'Empereur cherche à retenir son gendre dans son alliance, et c'est Kaunitz qui agit en son nom.
De part et d'autre, on fait assaut d'efforts, de promesses, d'intrigues : tout est mis en œuvre, la séduction, la menace, l'argent, la galanterie; ce dernier moyen, auprès d'un prince léger et sensuel, semblait le plus efficace \ Villars, comme tous les diplomates improvisés, s'en exagérait la valeur. Max-Emmanuel était aussi un ambitieux,
1 Voir les principales lettres imprimées à la suite du premier volume des llémoires de Villars,
et cette passion le tenait d'aussi près que Fautre : pour le moment, il avait Tambition de commander seul Tarmée impériale en Hongrie, et il ramenait tout à la satisfaction de ce désir. Indécis sur tout le reste, hésitant entre les sollicitations et les promesses, il poursuit ce but restreint avec ténacité, se servant tour à tour des avantages offerts des deux parts, sans se demander si Tavenir, dont il croyait se réserver les chances, ne serait pas à jamais compromis par les satisfactions du présent.
Dans cette compétition de chaque jour, tout était occasion de lutte : un voyage de Vienne ou de Venise, le mariage de la sœur de TEIecteur, jusqu'à une fête à Schleissheim ou à Landshut. Au début, l'avantage parut être du côté de Villars et de la France. Le cardinal de Fiirstenberg fut élu coadjuteur de l'électeur de Cologne, ce qui semblait impliquer qu'il lui succéderait ; Max-Emmanuel refusa pour la princesse Yolande-Béatrice la main du fils aîné de l'Empereur et accepta celle du prince de Toscane, le protégé de Louis \1V; de plus, l'Electeur écoutait avec complaisance les propositions de Villars et traitait l'envoyé officieux du Roi avec une déférence qui causait à l'ienne de vives inquiétudes. Encouragé par ces premiers succès et par ces marques de confiance, Louis XIV se décida à faire à l'Electeur des offres officielles, et, dans des mémoires très-étudiés, il lui fit l'exposé de tous ses projets : il convient de résumer ici ces documents importants.
Le Roi commence ' par l'exposé de la politique autri-
I Mémoire du Roi pour servir de Dourellc instruction au sieur de Villars. Fontainebleau, 3 novembre 1687. A. E.
VILLARS ET L'KLECTEIR DE BAVIERE. 2r
cliienne telle qu^elIe résulte pour lui de toutes les informations qu'il a reçues. Il considère que l'intention de l'Empereur est de faire élire son fils, l'archiduc Joseph, roi des Romains, et d'obtenir de tous les États de l'Empire un armement général : son but est d'arriver à rendre la couronne impériale héréditaire dans sa maison , comme Test déjà la couronne de Bohême et comme le sera bientôt celle de Hongrie, et cela au mépris des lois et constitutions de l'Empire. Il cherchera ensuite à assurer à son second fils la succession de la monarchie espagnole, sauf à promettre d'en détacher quelques parcelles pour désintéresser l'électeur de Bavière.
Tous les princes allemands sont menacés dans leur indépendance et leur avenir par ces prétentions; mais celui qui a le plus dlntérét à en empêcher la réalisation, par l'étendue et la situation de ses Etats, estrélecleur de Bavière. L'Antriclie poursuit la destruction de sa maison : la France, au contraire, a tout intérêt à son agrandissement. Le Roi espère que l'Electeur, se détachant de l'Autriche, répondra par des engagements réels aux bons sentiments qu'il a pour lui.
Sa Majesté veut bien que le sieur de Villars lui confie*
qu^elle estime qu*il D*y a rien de plus convenable au maintien de la tranquillité publique, et principalement à la conservation des droits et prérogatives des électeurs, que d* empêcher premièrement rélection de rarchiduc pour roi des Romains, et, dans la suite du temps, d* élire & cette même dignité un des électeurs qui puisse gouverner TEmpire selon ses lois et constitutions, et laisser
I Mémoire da Roi au sieur fie Villars pour lui servir d'instruction. 3 décembre 1687. A. E.
18 CHAFITBE FtEMlEB.
à la nMÙson d^Antridie le soiD iTétciidre sfs frontières aux d^ pens d*on ennemi aossi laible et anssi abattu qne le Tare Test présent.
Sur ce fondement. Sa llajesié, portée d^inclination ponr Vêle tenr de Bavière, Tent bien appajer de tout son pouvoir Félectio de ce prince à la dignité de roi des Romains, lorsqu^il jugera lu même la conjoncture Civorable, et que, de son côté, il voodi prendre avec Sa llajesté les mesures nécessaires pour s^élever ce rang; et il n*en sera pas plutôt convenu avec Sa Miyes qu*elle emploiera efficacement ses olEccs tant auprès des trc électeurs ecdèsiastîques que de Félecteur de Brandebourg, po les disposer à concourir à son élection.
En second lieu, si, outre ce grand engagement dans lequel ! Majesté veut bmi entrer pour Fagramlissemcmt dudit électeur de sa maison» il témoigne encore souhaiter de pouvoir renin lorsqu^il sera parvenu à TEmpire, dans loos les droits que 1 électeurs de Bavière ont anciennemeut exercés sur les villes Ratisbi^nue, Nuremberg et Augsbourg. et généralement dans le ce qui lui peut et doit appartenir entre Tlnn et le Danube, qu^tl demande pour cet eflfet fx^s^stance de Sa llajesté, elle p met audit sieur de Villars de promettre en son nom qa*( Tapputera dans cette jifc>te prètentioo « et que, s*il en est trou par voie de £ùt, cUe lui doanera tout le secours dont on a viendra avec lui.
En troisième lieu , si ledit électeur, vculaut entrer dans i étroite liaison ai ec Sa Majesté et a:^r tâut par ses suffrages d les diètes que par la ^>ttctioii de ses troupes à celles de Sa llaj< euvers et coutre tous ceux qui la voudraient troubler dani juste possession où elle est en cott:»équeuce du trarté de trêve oUîH^f aussi Sa liajesàf de W secourir euvers et contre tous c qui Tattaquerout dans ses droits et possessions^ et même s*of seraient aux preieulioas que Sa Majesté aura «Ktimées juste promis d^appajprr. désirait encore que Sa Majesté s^oUigedt di
pajer des subsides, ledit sieur de Villars saura bien précisément les intentions dudît électeur, jusqu*où il prétend porter ses eogagements envers Sa M<ijesté, ce qu*il en demande réciproquement, se chargera d'en rendre compte à Sa Majesté et d'attendre denonveaux ordres.
Finalement, comme la maison d'Autriche veut amuser ledit électeor par de vaines espérances d'un partage de la succession d'Espagne dont elle se garderait bien de lui donner la moindre partie si le cas échéait, Sa Majesté, au contraire, veut bien, pour loi donner de plus solides marques de son amitié, lui promettre qoesi le roi d'Espagne venait à mourir sans enfants et que ledit électeur veuille s'obliger dès à présent, en ce cas, de joindre ses tnnes à celles de Sa Majesté contre ceux qui voudraient disputer i Mgr le Dauphin la succession qui lui doit appartenir à Texclosion de tout autre, elle et mondit seigneur renonceront en faveur dudit électeur de Bavière aux royaumes de Naples et i^ Sicile, et Sa Majesté lui donnera tout le secours dont il tora besoin jusqu'à ce qu'il soit en paisible possession desdits royaumes.
Max-Emmanuel reçut avec satisfaction des communica-
lions qui l'associaient de si près à la politique du grand
roi et lui ouvraient des perspectives si séduisantes : il
garda néanmoins une certaine réserve et chercha, par
r <ies objections de détail, à engager Louis XIV plus avant :
il montra les dangers immédiats auxquels l'exposait une
iuptnre avec l'Empereur et l'Empire, rupture inévitable s'il
briguait la dignité de roi des Romains et réclamait les
filles d'Augsbourg, de Nuremberg et de Ratisbonne; il
demanda à connaître la nature et la valeur des mesures
militaires que le Roi prendrait pour le défendre, et ne dis-
lîmiila pas qu'il préférerait une combinaison qui lui pro-
^0 CHAPITKE PKElIlEt.
curerait les mêmes arantages sans Texposer aux ménE
périls. Un jour, il dit naîrement à llllars : c Si la mais< <r Autriche me mettait dès à présent de certains Elats dai les mains et qu'on voulût par là m'engager seulement à r pas trarerser personnellement Félection du roi des R< mains, le Roi n^aurait41 pas assez de voix parmi les éla tenrs pour la faire tomber sur moi, sans que je parus: ^gir? Alors, sans manquer aux paroles que les Autrichiei m'obligeraient sans doute de donner, je pourrais être r des Romains ei me irovrerais en même temps en passe sion de leurs pays^. ? 11 alla même plus loin; et, poi donner plus de valeur à cette insinuation, il laissa enteud que ces territoires, et bien d'autres, lui étaient offerts p TAutriche; pressé par l'iUars, TEIecteur refusa de s'expl quer catégoriquement, à cause du «^ secret qu'il devait l'Empereur comme au Roi -* ; mais il en dit assez po que Villars put croire qu'on lui avait promis les Pays-B espagnols ou le royaume de Xaples. Cette promesse et imaginaire, et Max-Emmanuel la supposait pour stimul la France; nous n'eu avons trouvé la trace ni dans les a chives de l'ieune ni dans celles de Munich '. Le Roi rec ^vec hauteur ces insinuations.
1 llliars au Roi. 15 jant ier i6S8. Mémoires, L I, p. 408.
' Oa peat mctne dedoire de cerUios documeots, coasenrés dans ces di dépôts, U preoTe que U promesse ce fut pas faite : le 13 décembre 161 lorsque rÊiecteur négociait arec Kaaniti les oonditicMis de son alliance a riùmpire contre U France, il dewtanda U cession des Pajs-Bks; Kani repoussa cette demande comme exorhiiamte et en ajocrna Fezamen à mort do roi d'Kspa;(ne : son gouvernement ne Tarait donc pas olTei 'kanniu à Temperenr Léopold. Mémoires de Villmrs, t. I, p. 4Î6. V anssi ci-dessous, p. 62 et soir.). De fait, toutes ces négociations se t minèrent par la nomination de l*Électenr an gomrrrmemtgnt (sUttlialterei) •CCS prof inces, en 169i.
L*espérance qu^on donne à TËlecteur de quelque part à la succession d^Espagne, écrit-il à Villars \ n*cst qu'un amusement,... une chimère pour fasciner ses yeux... 11 peut bien juger qne ce serait une forte entreprise pour' un duc de Bavière et poor qui que ce puisse être, de vouloir ôter à mon Gis ce qui lai doit appartenir légitimement... Pour peu qu*il soit informé de l'état présent de ce qui reste aux Espagnols dans les Pays- Bas, il jugera facilement qu*on ne lui en offre le gouvernement sooverain que parce qu'il est impossible à la couronne d'Espagne de le pouvoir conserver dans la première guerre qu'elle aura avec moi, et que la perte en étant infaillible, soit sous un gouvernement espagnol, soit sous celui d'un prince étranger, elle aime mieux en rejeter le blâme sur lui et me mettre dans une nécessité absolue d'employer mes principales forces tant pour empêcher son passage dans les Flandres que pour attaquer ses propres Etals,... qu'il risquera de perdre pour courir après l'ombre d'une souveraineté qu'elle ne peut plus défendre et dont tant de puissances unies contre moi ne pouvaient plus empêcher la perte entière, si je n'eusse voulu mettre des bornes à mes conquêtes pur la paix de\imègue. EnGn, il fera tout ce qui peut plaire à TEmperenr, mais il ne peut pas espérer que toutes les forces de la maison d'Autriche et de ses alliés soient capables de le rendre paisible possesseur de ce qui reste encore à l'Espagne dans les Pays-Bas... Il ne doit pas mieux espérer aussi des offres que lui peut faire la cour de Vienne d'une cession du royaume de Naples et de Sicile en cas de mort du Roi Catholique; car, outre qu'elle n'y aurait aucun droit, il sait bien que TEmpereur ne peut pas avoir d'armée navale, et que les miennes seront toujours en état de maintenir le droit de mon Gis et de donner la loi dans toute la mer Méditerranée. Ainsi, il n'y a que moi qui puisse le mettre dans une possession légitime et paisible de tons ces royaumes, si le roi d'Espagne venait à manquer.
' 0e Fontaînebleao, le 11 novembre 1687. A, E«
Devant ce Ger langage, rElecleur ne jugea pas utile de continuer la discussion; mais, pour donner une conclusion pratique à ces premiers pourparlers, il réclama le payement des subsides arriérés dus à son père en vertu du traité de 1671. Cette réclamation éveilla les soupçons du Roi, qui Gt répondre par l'illars que cette question serait examinée lorsqu^on discuterait les clauses du traité quUI proposait à TElecteur de signer avec lui.
Fixé désormais sur retendue des avantages qu'il pouvait espérer de la France, Max-Emmanuel se retourna du côté de rAutriche pour négocier avec elle les conditions de la prochaine campagne de Hongrie. H envoya successivement à l'ienne \Iayr et Leydel, chargés de réclamer le payement de 4iX^,000 florins de subsides arriérés, d'obtenir, pour Tannée courante, une somme non moins forte et un commandement en chef, enfin de régler à son avantage les questions relatives aux quartiers et aux subsistances de ses troupes. Lejdel, qui avait été mis au courant des propositions lram;ais<^s, et qui, selon toute apparence, avait inspiré la réponse de rÊlecteur au Roi, ne manqua pasdese servir de ces olFres pour peser sur la cour de Vienne ; il obtint facilement ce qu'il demandait et revint le 13 mai 1688 à Munich avec un traité qui assurait à TElecteur an subside de SolKiXM) fli^rins et un commandement séparé.
Mais entre temps des intrigues s'étaient nouées, qui avaient encore compliqué la situation et ajouté aux indécisions de F Electeur. Mademoiselle de U elen, restée à Vienne après le passage de Max-EmmanoeK s*y trouvait dans une situation compromettante pour son hooneor, el dont il (al*
lailla tirer au plus vite. L'Impératrice était dans une grande iiireur : Kaunitz, au contraire, se félicitait d'un, incident dont il espérait se servir pour attirer l'Electeur à Vienne. Max-Emmanuel y accueillant avec émotion des espérances de paternité que les voies légitimes lui avaient jusqu'alors refusées, voulait faire venir la demoiselle à Munich et lui avait secrètement fait préparer un appartement au palais. A Vieone, on voulait la marier avec un Autrichien qui couvrirait sa faute et sauverait les apparences. La lutte s'était établie sur ce terrain. Elle avait été traversée par la légèreté de rÉlecteur, qui, subitement, s'était épris d'une demoiselle de sa cour, mademoiselle de Sinzendorf. Villars, croyant trouver en elle une auxiliaire, était entré dans son intimité : il s'était servi de son inQuence pour empêcher le voyage de l'Electeur à Vienne; mais, du même coup *, il avait empêché celui de Venise, dont il espérait une heureuse diversion et des économies. Les fêtes dont mademoiselle de Sinzendorf était l'occasion étaient ruineuses : ce
' < Notre voyage de Venise est toujours incertain, écrivait Villars à VerJDs de Crécy le 23 janvier 1688. Cependant TElecleur voulut encore bier parier mille pistoles contre moi que nous le ferions. Le pari aurait décidé du voyage, vo l'incertitude. Si j'avais cru que le Roi eût voulu P^yer pour moi, je n'y aurais pas manqué. J*en ai été fort tenté. Qu'auriezvous fait à ma place? Pour moi, je crois que mille pistoles pourraient être plus mal employées. « — « Le voyage de Venise n'aura pas lieu, écrivait-il Moéme le 17 février, quoique les équipages fussent déjà partis... Je crois <l°c rÉIectcur s'est repenti de n'avoir pas continué son dessein, qui n'a été traversé que par des espérances qui ne seront peut-être pas sitôt accompliei. I p. V. — Mademoiselle de Sinzendorf, après s'être amusée quelque '^'Dps de la passion de Max-Emmanuel, sut en effet lui résister : Villars luimême fat obligé de le reconnaître (l^j7/flrj au Roi, 23 décembre 1688, A. K.), i^gré ses insinuations malveillantes et la singulière insistance qu'il mit à s altriboer l'origine de cette intrigue ; sa seule excuse est qu'il la croyait nlilc aoi inlérête de la France.
Quêtaient que bals, comédies, déplacements fastueux à Landshut ou à Schleissheim, courses et chasses en traîneau, folles prodigalités qui épuisaient les ressources desti- , nées à la guerre et détournaient l'attention du cas pressant de mademoiselle de Welen. Nous royons alors surgir un nouveau personnage, une certaine comtesse de Paar, qui se mêle activement à l'intrigue : son mobile est différent ; elle déteste le ménage Kaunitz et le comte Strattmann, qui partage avec Kaunitz la faveur de l'Empereur ; elle est liée d'intérêts avec les ministres qui, dans le sein même du conseil aulique^ sont les rivaux de ces deux hommes d'Etat ' . De plus, elle est ruinée, obligée de se créer des ressources pour soutenir son train de dépense, livrée aux inspirations mauvaises d'une situation embarrassée. Elle arrive à Munich, oîi elle est sûre d'être bien reçue : l'Electeur a pour elle une déférence qui date sans doute de ses jeunes années ; il écoute volontiers ses conseils. Elle propose ses bons offices pour marier mademoiselle de Welen et l'amener à Munich; elle s'abouche avec Fiirstenberg et avec Villars. Celui-ci propose au Roi de Tacheter : le Roi, tout en avouant a qu'il n'est pas persuadé qu'elle veuille et puisse lui rendre de grands services » , autorise Villars à lui offrir « une gratification de 4,000 livres par an payables par quartiers tant qu'elle donnera de bons avis » . La dame croit plus habile de décliner cetle offre comme « n'ayant encore pu rendre aucun service qui méritât rien », et de dire que
• ViUurs au Boi, 12 mai. — c Croit que M. de Iiorraine veut se débarraKurr de la présence ^ônanle de TËlecteur à rarméc, et est d*accord avec II'» millilitres qui inspirent la comtesse de Paar. t
« quand le Roi aurait trouvé qu'elle avait fait son devoir^ ell^ ne refuserait pas un présent n . En attendant^ pour comm^ncer à se créer des titres au « présent » du Roi, elle ag^£s8ait sur l'esprit mobile de l'Electeur, et, tout en négociciJEit avec lui et pour lui la délicate affaire du prétendu iD2É.nage, elle l'indisposait contre Kaunitz.
Quand Leydel revint de Vienne avec le traité arraché à
Ksi^tiinitz, Max-Emmanuel refusa de le ratiGer, sous prétexte
qim^ la question des quartiers d'hiver et de la subsistance
de ses troupes n'avait pas été réglée conformément à ses
la s f motions.
<3uelques jours à peine après ce refus, arrivèrent à Munich les envoyés du grand-duc de Toscane chargés de négocier et de conclure le contrat du mariage convenu entre la princesse Yolande et le fils du grand-duc. Celaient Vauditeur Finetti et un Capucin, le Révérend Père Benfati, homtne avisé et actif, qui avait la haute main dans l'aflaire. Les commissaires bavarois chargés de traiter avec eux étaient acquis à l'Autriche et soulevèrent des difficultés de détail ou des questions de forme qui faillirent tout faire échouer. Ce fut Villars qui brusqua la solution : sa qualité d'hôte de l'Electeur, sans caractère et sans responsabilité apparente, lui donnait des facilités exceptionnelles; il pouvait tout faire et tout dire aussi longtemps qu'il conserverait la faveur du prince et serait admis dans son intimité ; faveur et intimité étaient alors complètes, car il entrait chez lui à toute heure, même quand il était au lit, à la grande fureur du comte de Thun, l'envoyé autrichien,
soumis aux formalités de l'étiquette. Grâce à cette grande
36 CHAPITRE PREUIER.
liberté, Villars put déjouer les intrigues de négociateurs peu scrupuleux ; à chaque nouvelle difficulté soulevée par eux, il allait trouver FÉlecteur, faisait écrire ou écrivait au granc-duCy servait d'intermédiaire entre les deux souverains et obtenait directement d'eux des solutions qu'ils imposaient à leurs mandataires. Grâce à cette intervention officieuse et active, toutes les objections furent successivement écartées et tous les articles du contrat furent arrêtés et signés dans les premiers jours de mai. Le grand-duc reconnut que le mérite de cette négociation revenait surtout à llllars et lui écrivit pour le remercier ^
On fut très-irrité, à Vienne, de ce résultat, et encore plus étonné peut-être : refuser le roi de Hongrie, le futur roi des Romains, le premier parti de TEurope, pour épouser un prince de Toscane, était un acte inexplicable qui dénotait chez TElecteur une grande perturbation dans les idées ou une soumission inattendue à Tinfluence de la France ; cette surprise se changea en inquiétude lorsqu'on vit la tournure que prenait la négociation relative à la campagne de Hongrie. Nous avons déjà dit que TElecteur avait refusé de ratifier le traité conclu par Leydel le 13 mars : les prétextes allégués étaient sans importance réelle; les vraies raisons, qui apparurent plus tard, étaient beaucoup plus sérieuses : il devenait évident que le commandement séparé ne suilisait plus à Tambiliou de TElecteur; il voulait commander en chef, et surtout ne pas être sous les ordres du duc de Lorraiue. Enfin, le 12 mai, il
* Xous arons publié les principales correspondances relatives à ce mariage. Mémoires de l'Hiars, t. 1, p. 387 et suiv.
\ILLAIIS ET L'iaECTEL'H DE BAVIKHE. 37
adressa h KauniU, de sa propre main et de sa prodigieuse V OrUiograplie, une lettre dout Uillars obtint et envoya au Roi [ U copie, et qui est explicite : il y rappelait que, l'année I précédente, son commandement séparé u'avait duré que vtogl-quntrc lieures; à la seconde étape, son corps était f n^uiii à celui de M. de Lorraine, qui prenait le comman- Ldemenl supérieur; il ne voulait pas s'exposer au même lait Loi donner une deuxième fois le spectacle d'un électeur subordonné à un ([énéral lieutenant de l'IDnipereur. Il voulait opérer seul el être inmiédialement informé des plans de ranipayne projetés; son concours était à ce prix; il I- coroj'ait Mayr a Vienne pour recevoir el lui rapporter les ['Àlaircisscmeuls catégoriques qu'il demandait ',
Celle lettre causa un grand émoi, moins par ce qu'elle •li<[eaîtque par ce qu'elle sous-entendail. Deux jours api'ès l'avoir reçue, Knunilz prenait la poste et se rendait à Munich en toute bâte : nous croyons devoir donner la traduction de la première lettre qu'il écrivit à Stratlmann ; elle pcîiil mieux que tout récit la situation qu'il trouva à la cour électorale, et le rôle que chacun y jouait :
Uuiiicb. S2iiiBi 1668.
Votre Eicellence sali que j'ai quitté Vienne dimaache soir. Lu
■leodemaiu tnatia, entre Melck et Kemelbacli, j'ai été dépassé
rie dumestiquc de M. Mayr, qui est arrive per posia * ici
mot moi ; le même jour, j'ai croisé dcui eHafetlet venant
< Xaj ta letle de celle lellre Amm Mimairei de VUlart. 1. J, |>. 412.
' L'original ni ooomrvi «ui Arohivcs I. H. île Vienne ; commB luulei le* dèpAcliei «llrnumlai da celle dpixjue, il reururme uu ^Tù.al aambre de ■WUUtiiu, rranfiiii ilallcni; je les reproduis en ilaliquc.
d^ici; le 18, j*ai rencontré un courrier de rÉlectcur qui s* est caché de moi ; je Tai fait venir et lui ai demandé où il allait : tt Pas au delà de Lintz n , me répondit-il. Mais, en continuant ma route, j*ai su qu'à chaque relais il avait dit qu'il se rendait à Vienne pour y annoncer Tajoumement du départ de TElecteur pour V armée. Un autre courrier venant de Vienne m*a rejoint près de la ville où je suis arrivé le 19 à cinq heures et demie du soir. La cour se trouvait à Schleissheim pour une fête en gala à Toccasion du jour de naissance de la princesse Violante. Je m*j kuis rendu aussitôt et suis arrive au château avant le souper; j'ai encore eu le temps de remettre à Leurs Altesses Electorales les lettres de Sa Majesté. L'Electeur daigna m'embrasser amicalement et médit : « Quelles nouvelles? n — Ego: « D'aussi bonnes que Votre Altesse Electorale pourrait souhaiter, » — Ille: u Qu'y at-il de décidé pour la campagne et le commandement? « — Je résumai en quelques mots V intention et la résolution de S. M. TEmpereur. — Ille : « Aura-t-on assez de troupes pour partager Varmée en (Jeux, en cas que Ton n'attaque pas Belgrade? » — Ego : u On partagera tout ce qu'on aura. » — Ille : « Le duc (de Lorraine) voudra-t-il rester sur la Save avec aussi peu de monde? n — Ego: a Votre Altesse Electorale n'a pas à s'inquiéter de cela, puisqu'on lui laissera le choix de Varmée qu'elle voudra commander . » — Ille : « Je pourrais bien ne pas y trouver mon compte. » — Ego : « L'Empereur serait heureux de contenter Votre Altesse Electorale et de faire tout ce que la raison de guerre exigera, n J'ajoutai : a Mayr reviendra bientôt, -n — Ille: u Je n'ai rien à apprendre de lui que vous ne m'ayez dit. » — Il ajouta : « Xous en reparlerons plus tard. » Et l'on se mit à table. U y avait plus de soixante personnes, dames et cavalieri. Je fus
assis à la droite de la comtesse de Paar, qui avait à sa gauche le
prince Egon de Fûrstenberg. Après quelques propos indifTérents, elle me dit que je devrais faire en sorte que l'Électeur ne fit pas la prochaine campagne, — Ego : u Je n'ai pas \b. présomption de
le faire aller ou rester, mais je dois suivre les instructions de TEoipereur. » — Illa : u La cour impériale ne tient pas à ce qu^il y aille, et vous pouvez Tempécher. » — Ego : « J'ai été nommé commissarius pour cette campagne ; il m'est donc impossible de négocier dans un sens opposé. » — Illa : a L'horoscope de
l'Electeur prédit des malheurs, et Ton aurait été satisfait, du côté de l'Empereur, qu'il n'allât point à la guerre. » — Ego: « Je n'ai jamais entendu rien de semblable, et je sais Son Altesse Électorale trop ^^n^r^{i5« pour croire à des superstitions astrologiques. » — Illa: Cela est pourtant, et il n'aura tonu qu'à vous d'empêcher un malheur, s'il arrive parla suite, n — Ego: « Un serviteur ne peut jamais faillir lorsqu'il suit exactement les ordres quil a reçus : Dieu, qui a protégé Son Altesse Electorale pendant cinq campagnes, le protégera encore ; il faut avoir conOance en sa toute-puissance. » — Elle n'ouvrit plus la bouche. Après le diner, j'ai communiqué à l'Electeur la jolie proposition que la comtesse de Paar m'avait faite, llle: « U est certain qu'elle ne me verrait pas partir avec plaisir. » — Ego : u Le plus piquant «l Targument tiré de l'horoscope. » — « Ce sont des plaisanteries », dit-il en souriant, et s'en alla. L'Electeur a paru soucieux tout le diner : à ceux qui lui demandaient pourquoi, il répondait qu'il était enrhumé. On a dansé jusqu'à quatre heures. Quant à moi, je me suis retiré de bonne heure. . .
Le lendeoiain 20, Kaunitz, étant rentré en ville, fut pris d une douleur au pied qui l'empêchait de marcher : il fit demander au grand chambellan une heure d'audience et oe reçut pas de réponse; il se fit conduire au palais et attendit dans Panticbambre de rÉlecteiu*, qui ne l'entretint qu'à sept heures du soir...
...Je le priai, prcnnissi$ curialibus, de me dire ce qu'il avait résolu pour la campagne, aGn que je pusse prévenir Sa Majesté et
obtenir d*elle les ordres nécessaires. — Ille : « En ce qui touche le commando, puis-je compter sur ce que vous m'avez dit hier? n — Ego : u Sans aucun doute. » — Ille : « J*ai pourtant vu des lettres d'un ministre impérial fort accrédité qui assurent qu'il est absolument impossible de marcher sur Belgrade et de faire deux armées : il pourrait arriver que Ton fût réduit à se cantonner dans des villages entre la Save et la Drave pour empêcher l'ennemi de passer la Save ; ce n'est pas un commando digne d'un électeur ou d'un duc de Lorraine ; on Onira par réunir les deux armées et ne faire qu'une opération, » — Ego : « Je doute que ce ministre soit mieux informé que l'Empereur, qui m'a seul accré^ dite auprès de Votre Altesse Electorale, in hoc negoao : je ne puis m'empécher de penser que si Sa Majesté était informée de ces doubles négociations, elle en serait fort mécontente. La réputation de Votre Altesse Electorale est engagée : si elle a ses raisons pour ne pas faire la campagne, je n'ai rien à dire, si ce n'est qu'elle avait promis de main et de bouche de la faire. » — Ille : •< J*ai promis d'aller à Vienne : quant à la campagne, si j'ai mes raisons pour ne pas la faire, qu'a-t-on à dire ?» — Ego : « Si Votre Altesse Electorale a des raisons que j'ignore, je n'ai rien à dire ; mais le monde dira qu'elle a une faiblesse, et qu'elle a donné dans le panneau de l'horoscope. » — Ille : « Personne ne le croira, n — Ego: u II sera difficile d'enlever cette opinion à ceux qui l'auront : en tout cas, on n'aura rien à reprocher à l'Empereur, n — Ille: u Ainsi vous croyez ma réputation engagée?» — Ego : « Au plus haut degré. »> — L'Electeur me congédia alors, en me disant qu'il y songerait et me ferait connaître sa réponse.
Pendant les deux jours qui suivent, Kaunitz sort difficilement de chez lui. il logeait chez le valet de chambre de TElecteur, un Français nomme Cbâteauneuf, qui arrivait de Paris avec une cargaison de modes nouvelles : l'Electrice et les princesses viennent chez lui incognito pour
¥oir les étofles et les dentelles. Kaunitz rencontre encore 1 Electeur, sans pouvoir rien tirer de lui ; il lui parle du courrier qu'il avait rencontré en venant et remarque que l'Electeur rougit :
...Je ne doute pas que sa réponse ne dépende du retour de ce courrier et des nouvelles qu*il lui rapportera du ministre dont j'ai déjà parlé. Je ne puis croire que ce dernier agisse cum scitu et contensu AugvsHstimi ; il n*en est pas moins fatal aux négociations dont je suis chargé, et bien malheureux pour moi, que Ton pennette de nouer ainsi des intrigues par le moyen d*une femme, au détriment des intérêts de Sa Majesté et pour le discrédit de ses envoyés officiels... Si TÉlecteur ne fait pas la campagne, on peut s'attendre ^vlh pessimas sequelas,.. S'il ne vient pas à Vienne... il faut considérer l'éventualité d'un voyage beaucoup plus éloigné et plus dangereux. (En France sans doute.) Pour l'empécher, il faudrait se débarrasser ' des mauvaises gens. Htc lùbor, hic opus est, sed neque de hoc desperandum : mais cela ne peut s'écrire, et, si le cas se présente, je devrai revenir au plus vile... pour apportera l'Empereur mes informations... Je vois peu de gens capables de servir et beaucoup capables de nuire : que peat-on espérer d'une femme comme celle-là, qui a mangé nn r(rpt7a/ supérieur à 300,000 11., n'a aucun moyen de continuer son train de ^dépense, et cherche par conséquent des resiouTces per fas et ne/as? Elle a correspondu avec le prince Egon et maintenant ne le quitte pas. Villars a aussi souvent avec elle de longs discursus et a plus souvent des secrets à lui dire. Le P. Benfati a recours à elle pour le mariage de Florence : tous les Savoyards lux font la cour. Le grand chambellan (Bcrkheim), Lcjdel et bien d'autres m'ont confié qu'ils ne doutaient pas que la France n'eût la main dans le jeu, et que cette femme ne fût VinUmment du ministre en question. Jusqu'au jour de son aiTivéeici, le voyage de Hongrie ne faisait pas de doute. Que Villars
ne soit pas favorable à ce voyage, qu'il craigne que nous ne mettions TÉlecteur dans une meilleure voie, cela est tout naturel ; mais que des ministres et des sujets de Sa Majesté, $ive bona,tive mala intenlione, directe vel indirecte, se mêlent de seconder les vues de la France, je ne puis pas le comprendre : pour un mil* lion, je ne voudrais pas agir comme ce ministre, comme celte comtesse de Paar qui négocie palam ad mentem dicti ministri contra Cœsaris intentionem,
La un de la dépêche est consacrée à Texposé des soucis de Kaunitz, de ses soufirances, de son découragement. Si TEmpereur n'agit pas vigoureusement, les intrigues de la comtesse de Paar réussiront, l'Electeur n'ira pas en Hongrie^ et Kaunitz demande à être promptement relevé d'une mission qu'il ne pourrait utilement conserver ni pour le service de l'Empereur, ni pour ses propres convenances.
Kaunitz ne se trompait pas : la comtesse de Paar avait conseillé à l'Electeur de ne pas faire la campagne de Hongrie; elle avait Kiit agir mademoiselle de Welen dans le même sens, et celle-ci aidait écrit à Max-Emmanuel qu'elle lui a défendait expressément de partir, et qu'elle se jetterait dans un couvent pour n'en sortir de sa vie s'il partait » . Villars, de son côté, lui affirmait que sa réputation militaire était trop bien établie pour souffrir du refus de faire une campagne annoncée : l'Electeur, paraissant céder à ces influences, fit déclarer à Kaunitz qu'il n'irait pas en Hongrie.
Kaunitz prit cette déclaration au sérieux et fut au désespoir. La résolution de TElecteur ne devait pourtant «pas résister à la tentation d'un commandement en chef. Le
bruit vrai oa supposé d'une maladie du duc de Lorraine s'étant répandu six jours après cette déclaration, il envoya son premier chambellan dire à Kaunitz qu'il s'offrait pour remplacer le chef de l'armée impériale. Cette évolution n^éiait pas la dernière ; quelques jours n'étaient pas passés que le départ pour la Hongrie était encore ajourné : l'Electeur avait eu vent que la maladie de son rival avait été supposée pour lui arracher son consentement; il avait envoyé à Vienne un officier de confiance pour savoir la vérité, et, en attendant, retirait sa parole. Kaunitz se découragea; il repartit pour Vienne le 12 juin : en arrivant, il résuma ses impressions dans un rapport à l'Empereur oii il exhala son mécontentement contre tous ceux qui avaient circonveuu rElecleur et l'avaient rendu méconnaissable. Villars n'est pas oublié; on lira sans doute avec intérêt la traduction de cette lettre :
Vienne, 16 juin 1688.
Votre Majesté Impériale n* ignore pas le triste état des affaires
à la cour électorale de Bavière : pour lui en donner une idée
complète, je dois d*abord lui parler de TEIecteur et avouer que
je oe le reconnais plus. Quand je me rappelle sa délicatesse de
cooscience, sa susceptibilité sur le punctum honoris; aujourd'hui,
il traite tout cavalièrement, il n'a pas craint de m'offrir, lorsque
je lai reprochais d'avoir manqué à sa parole, de m'alteslêr par
écrit qu'il m'avait promis le contraire. J'ai le regret de dire qu'on
ne peut plus le croire et encore moins lui rien conGer, car un
secrelum ne serait pas gardé. Il est si volage que, même après
avoir pris une bonne resolution, je ne jurerais pas qu'une fois le
dos tourné, il ne changeât pas en deux heures, sous l'influence
des m^LUVBises gens utriusque sexus qui l'entourent jour et nuit. Et
il en sera ainsi tant que ces gens ne seront pas éloignés, ce qui esfc plus à souhaiter qu'à espérer. Leidel, qui a peur de perdre sa. place, ne voit d'autre remède qu'un message de Votre Majesté. Bcrkhcim est du même avis ; celui-ci reprend de la force : il a rempli le conseil de ses créatures, et je crois que Leidel pourrait bien être remplacé par Wampel, si Thostilité entre Leidel et Bcrkhcim continue. Il m'a de novo assuré de sa dévotion envers Votre Majesté et m'a répondu de celle de Wampel. II n'y a aucune apparence que Schmidt reprenne sa situation, car ce serait montrer trop aperte quel est le but que Ton poursuit. Berkheim approuve que T Électeur ne fasse pas la campagne et afGrmc pourtant qu'il n'y a aucun impegno bistato avec la France. Lui et Loidel pensent que rÉlecleiir, après avoir été entraîné dans une mauvaise voie, pourra de môme être ramené dans la bonne : j'aurais plus de confiance dans la sincérité de Leidel, mais son pouvoir est faible. Schmidt a de fréquentes conférences avec l'Ëloctcur : il lui a communiqué le traité de son père avec la France. Villars a reçu la liste des principaux banchieri d'AugSn bourg et s'est rendu dans cette ville; comme le crédit personnel dont il dispose n'est pas très-éicvé et qu'un seul banquier y suffit, il est évident qu'il s'agit du payement des arrérages; si cela est, un engagement avec la France est imminent, car le Roi a souvent déclaré que sans alliance il ne payerait pas une obole. On dit dans le public que ces traités éclateront dans deux ou trois mois ; ce qui est certain, c'est que, deprœsenti, il n'y a rien de conclu.
Les causes principales de la résolution qu'a prise l'Électeur de ne pas aller en Hongrie, autant que j'ai pu les pénétrer, sont : premièrement la comtesse de Paar, et sa négociation accréditée f ht une lettre d'un des principaux ministres; secondement Schmidt, qui a offert à l'Électeur de remettre in integrum ses affaires bien troublées, à condition qu'il ne sortirait pas du pays... Votre Majesté peut juger par là de tout le tort que la comtesse de Paar a fait à son service : car le voyage de Hongrie eût été le plus sûr
DOjfeo de soustraire TÉlecteur à Tinflaence française, de le remettre dans le bon chemin et de conduire à bonne fin les importantes aflaires qui le concernent, lesquelles, après avoir été Heùincamirutia, sont aujourd'hui tout à fait incagliata. Je n'augure rien de bon des intentions qu'on lui prête de faire le voyage de Paris, ni du commerce qu'elle entretient avec des gens suspecta, tels que le prince Égon de Fûrstenberg... Lorsque la nouvelle de la maladie du duc de Lorraine parvint à Munich, l'Électeur s'était décidé à faire la campagne et m'en avait informé par son grand chambellan. Celui-ci m'avait à peine quitté, que la résolotioa était modifiée : on m'a assuré que, dans l'intervalle, des lettres avaient été échangées avec la comtesse de Paar par l'intermédiaire du comte... comme le jour où elle avait pris médecine et où dix-sept messages ont été signalés.
Le lettre se termine par un long exposé des fatigues de Kannitz et des raisons pour lesquelles il supplie TEnapereur de lai confier une autre mission.
Cependant Taide de camp était de retour, disant que le doc de Lorraine n'était qu'indisposé et serait bientôt en état de prendre son commandement. L'Electeur maintient qu'il n'ira pas en Hongrie et défait ostensiblement ses équipages : Kaunitz, revenu à Munich, est éconduit et part pour Cologne, où l'appellent la mort de l'archevêque et la grave affaire de l'élection de son successeur. La cour de Vienne comprit qu'il n'y avait plus à hésiter : elle envoya à Munich le comte Strattmann lui-même, avec la mission de donnera l'Électeur toutes les satisfactions qu'il désirerait. L'Electeur demanda le commandement en chef de Tarmée, quel que fût l'état de santé du duc de Lorraine , et l'appareil nécessaire au siège de Belgrade. Strattmann accorda tout, mais
exigea que Villars n'accompagnât pas l'Electeur; Villars était depuis six mois la cause de toutes les difficultés ; il avait fait échouer le mariage de la princesse avec le roi de Hongrie, il avait inspiré toutes les résistances de l'Electeur : l'Empereur ne souffrirait pas sa présence sur son territoire.
Max-Emmanuel^ au comble de ses vœux, sacrifia sans hésiter son compagnon de guerre et de plaisir; il voulut au moins lui laisser ses illusions, et, avant de partir pour Vienne, il lui remit deux lettres autographes pour Louis XIV : la première, qui s'est conservée \ est l'exposé des circonstances qui lui faisaient un devoir d'accepter le commandement de l'armée impériale et l'obligeaient à éloigner momentanément Villars de sa personne; elle se terminait par les assurances assez banales de la reconnaissance qu'inspiraient à l'Electeur les offres considérables du Roi, et du désir qu'il éprouvait de s'attacher à ses intérêts. La seconde lettre s'est perdue, mais, d'après l'analyse que Villars en donne au Roi le 14 juillet, elle aurait été plus explicite :
J'ay si bien fait que j'ai tire de rKlecteur plus que je n'aurois prétendu si rEnipereur ne s*estoit opposé à Tenvie qu'avoit ce prince de me mener avec luy. Car il vient de me donner une lettre écrite comme de sa main, qui, hors un traité avec Votre Majesté, est, ce me semble, ce qu'on peut désirer de plus fort. Je ne Tcnvoye point à Votre Majesté, parce que ce prince m'a prié de ne la point exposer au hazard des voycs ordinaires, et de la rendre moy-mesme, si Votre Majesté me permet de m*en aller
* Nous CD donnoDS le texte. Mémoires de Villars, 1. 1, p. 149. Elle est datée du 5 juillet 1688.
VILLARS ET LKLfiCTEUR DE BAVIERE. 47
faire un tour en France; mais en substance il s'engage à Votre Majesté de ne faire aucun traitté avec TEmpereur, et proteste que celui qu*il a présentement n*est que pour cette année. Il prie Votre Majesté de me renvoyer icy dez qu'il y sera de retour, sous le prétexte des complimens sur le mariage de la Princesse sa sœur; engage sa parole de traitter pour lors solidement avec Votre Majesté. L'Electeur a consulté cette lettre avec le chancelier Schmit, avec lequel il a voulu que j'eusse aussi plusieurs conférences. Et le dit chancelier qui par l'intérest de son maistre et par le sien désire tant qu'il se rapproche de Votre Majesté ne croyoit pas que nous peussions tant tirer, et conseille à l'Electeur d*oster autant qu'il luy sera possible toutes sortes d'ombrages à la cour de Vienne, jusques à ce que sa personne et ses troupes soient de retour en Bavière.
Quelques jours après, FElecteur se mettait en route, non sans s'être fait précédera Vienne par Sanfré, chargé de voir mademoiselle de Welen, de l'amener à approuver son départ pour la Hongrie et de lui dire que son intention étsdt de la faire venir à Munich après la campagne et de Ty établirpour toujours. Villars accompagna l'Electeur jusqu'à Passau, oii il prit congé de lui. Max-Emmanuel s'embarqua SOT le Danube, heureux d'aller recevoir son premier commandement , et la tête pleine de rêves de gloire : Villars partit pour la France, non moins satisfait des résultats de sa première campagne diplomatique.
L'accueil qu'il reçut à Versailles fut de nature à le confirmer dans la bonne opinion qu'il avait des effets de sa mission. Le Roi lui dit : a Je vous savais brave homme, mais je ne vous savais pas si bon négociateur. )) Madame deMaintenon lui fit de grands compliments, madame de
Sévignc parla de lui dans ses lettres ' ; il fut des comédies intimes de Saint-Cyr et des voyages de Marly, honneurs fort recherchés. Il eut en outre des satisfactions plus solides : le Roi promit de le renvoyer à Munich avec ane mission officielle, et lui donna la charge de commissaire général de la cavalerie.
Louis XIV partageait les illusions de Villars; il avait considéré les deux lettres de TElecleur comme des engagements ', et ne doutait pas qu'au retour de Hongrie Max- Emmanuel ne conclût avec lui, sur les bases déjà ébauchées, un traité en bonne forme. Se croyant assuré de cette alliance, il s'appliqua avec ardeur et confiance à poursuivre ses projets sur le Rhin. Nous n'avons pas à refaire Thisloire trèsconnue des a réunions i> et de la rupture de 1688. Nous n'avons pas davantage à suivre l'Electeur an siège de Belgrade. On sait qu'il s'y couvrit de gloire. Cette opération était de celles qui convenaient à ses qualités : il n'y fallait que de la bravoure, u Les Turcs, dit Villars dans ses Mémoires, très-ignorants en ce qui regarde la science de
> « Le jeaoe VilUrs r$t revenu d'Allenugne, où il a fort bien Eût pour \t% noo^KÙtions. t ^Sêii^^oè à 6us5y, 26 août i6S8.)
* Il avait répondu à la lettre du 5 juillet par Tantographe suirant :
* )lon frère , j'appren* par rostre îellre du 5' de ce mois la resolution que TOUS arex prise d'aller commander les armées de ri'jnpereor en Hon- •{rie. kit quoyque ralfeetîou que j'ay pour %ou$m*eust lait souhaiter ({u*après oîuq cjim|M*(no5 qui vous ont ac«]u:$ beaucoup de répntaiion, tous enssiet suivy le dess«MU que vous aviex de donner celle-cj au bien de vos Kstats et à U part que je preas à \o.re coaservalian^ je ne prétends point vous deK»urner d*aller euci^re ae^^uerir de la oloîre; e: comme je naj- tenu le nurq-.is de Villars auprès de vous que pour vous iDar<|uer mon estime, je ne lui do:iue point vrautre ordr\^ aussy que de faire ponctaellement ce que vous déslri^rej et de vvnis bien assurer de la parfaite sitis&ction que J*af des bous seuiimeuts que vous me teiuo-^as*!. Scr ce« etc. >
Cff« P. V.
la guerre, ne défendent leurs places que par leur seule valeur : ils ne font aucun cas des chemins couverts ni de tout ce que Fart a fourni à nos ingénieurs. . . Ils ne comptent que sur le rempart et le défendent le sabre à la main jusqu'à la dernière extrémité. » A Belgrade, ils ne manquèrent pas à leurs traditions d'imprévoyance et de bravoure, mais ils avaient affaire à un adversaire qui ne leur cédait en rien en courage : ce fut aussi le sabre à la main que Max-Emmanuel attaqua les janissaires et qu'il emporta la place. » Vous ne serez pas fâché d'apprendre la prise de Belgrade, écrivait-il à Villars, le 12 septembre, et de savoir que je l'ai emportée du premier assaut et que j'y suis entré par la brèche. »
Quand il rentra dans ses Etats, couvert de lauriers, enivré de succès, il y trouva les félicitations de toute l'Europe catholique que semblait animer comme un souvenir des croisades : de tous les points arrivaient à Munich des lettres d'évêques, d'archevêques, de cardinaux, célébrant le vainqueur des infidèles. Parmi tous ces témoignages d'admiration l'on remarquait une lettre du Pape, dont les subsides avaient contribué à l'armement des troupes chrétiennes'. Mais l'esprit des croisades animait moins Innocent XI que la haine de Gibelin qu'il portait à Louis XIl/. En même temps qu'il écrivait à l'Electeur pour le féliciter de sa Tîctoire, il écrivait à l'empereur Léopold pour l'engager à faire la paix avec le Turc et à tourner ses armes contre Fennemi commun de tous les trônes. Cette lettre était un
* Les originaax de toutes ces lettres sont conservés aux archives de la coor et de rÉitt à lliroich.
long réquisitoire oii étaient énumérés les griefs du Saint- Siège et de TEuropc contre le Roi ; les conquêtes, les " réunions w en Alsace et en Lorraine, l'ingérence en Italie, TafTaire des « franchises » , la menaçante ambassade de Lavardin, et jusqu'aux dragonnades, cause de tant de a sacrilèges >) et de » profanations ». — a Loin de nous réjouir des conversions forcées, écrivait le Pape, nous en avons gémi, nous en avons pleuré *) . Et rappelant qu'il avait porté Tépée avant de porter la tiare, il ajoutait : « S'il m'est permis de ressentir encore dans mon cœur quelque étincelle de ce premier feu, étant encore homme comme je suis, j'ose dire que la guerre contre la France est le seul moyen prompt et efficace pour la porter à faire raison à toute l'Europe d'une partie des torts et injustices qu'eUe a faits * . "
Cet appel aux armes, imprimé et répandu dans toute l'Europe, n'y avait eu que trop d'écho : partout la politique violente et agressive de Louvois avait soulevé des mécontentements et fomenté des haines qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater. A l'heure présente, pourtant, Louvois ne voulait pas la guerre; son éminent historien Ta démontré : « On ne saurait trop le redire, écrit M. C. Roussel (IV, 1 18), la gueriY n'était ni dans les projets de Louis XIV, ui dans ceux de Louvois ^ ; leurs eiforts tendaient à transformer en |Kiix perpétuelle la trêve de vingt ans signée à Hatisbonue; ils attendaient de la paix le développement
' l/orij(îii«l do ooUo loUro ne s*est pas retrotiré aox archÎYc» de Vienne, m«i« mui> potMHloiijt un excinpkiirt^ de U tnductioa française qui fut laile ol iiu|)riiu««o »ur fouille volaute en 16^ p«>ur èire répandue en Europe.
des conséquences du traité de Nimègue ; mais l'Europe ne croyait pas à cette modération tardive, et, il faut bien le reconnaître, de nombreuses fautes de détail semblaient justifier ses défiances. Ce n'est pas que nous songions à reprocher à Louis XIV l'extension normale du territoire français et l'annexion de l'Alsace; c'est, au contraire, à nos yeux, le mérite patriotique et l'honneur de son règne d'avoir donné à la France les frontières nécessaires à sa sécurité : la neutralité de Strasbourg était une chimère; l'histoire impartiale dira que son indépendance était un danger pour la France; elle relèvera les ménagements infinis dont Louis XIV Ta entourée avant de la détruire, par un acte pacifique et nécessaire dont l'indestructible attachement des Alsaciens pour la France a démontré la légitimité. Mais ce grand acte et ce grand devoir de souverain accomplis, la prudence la plus élémentaire conseillait de ne pas en exagérer la portée, de tout faire pour persuader à l'Europe inquiète qu'il marquait le dernier terme de la conquête, de ne rien négliger pour calmer les défiances, pour regagner la sympathie des Etats secondaires qui composaient la clientèle de la France. Loin de suivre cette politique prudente et avisée, Louis XIV, sous l'inspiration violente deLouvois, et malgré les efforts modérateurs de madame de Maintenon, semblait avoir pris à tâche de se créer partout des ennemis. Il n'y avait si petit Etat en Europe qu'il û'eùtfi-oissé, moins par désir de conquête que par esprit de domination et de prépotence : le duc de Savoie , les princes italiens, le Pape, par l'occupation de Casai, par luie ingérence quotidienne dans les affaires de la régence
de Madame Royale, par l'injustifiable querelle des franchises, par le bombardement de Gênes; les princes allemands et jusqu'au roi de Suède par ses prétentions sur le Palatinat^ Luxembourg, le bas Rhin; enfin il jetait un défi à toute l'Europe en mettant le siège, sans déclaration de guerre, devant Pbilippsbourg et Kaiserslautern. Il avait, il est vrai, l'intention sincère de rendre ces villes à la paix, et même d'y ajouter Fribourg démantelée; il le déclarait hautement ; mais pouvait-il raisonnablement espérer que ses déclarations seraient acceptées, qu'elles suffiraient pour désarmer ses ennemis et les amener à laisser échapper les chances favorables que leur offrait l'état de l'Europe mécontente et de la France affaiblie par la persécution religieuse? 11 est difficile de croire à une confiance aussi naïve. Une illusion pourtant restait à Louis \IV : celle que Villars lui avait fait partager; il croyait à l'alliance de l'électeur de Bavière, il comptait sur Max-Emmanuel pour faire une puissante diversion au cœur même de l'Empire et déconcerter la coalition qui se préparait. Aussi, à peine la prise de Belgrade eut-elle laissé l'Electeur libre de rentrer dans ses Elals, que Louis Xll/ donna l'ordre à lïllars de retourner à Munich, et cette fois avec le caractère officiel d'envoyé extraordinaire et les pouvoirs nécessaires pour traiter d'une alliance positive.
Villars reçut ses instructions à Versailles le 21 septembre et se mit en route immédiatement. Dès ses premiers pas hors de la frontière, il put s'apercevoir des grands changements qui s'étaient opérés dans l'opinion européenne et mesurer l'étendue des difficultés qui l'attendaient. Lemani-
feste du 26 septembre, par lequel Louis XIV avait annoncé à l'Empire l'occupation par ses troupes de la rive gauche du Rhin jusqu'à Mayence, avait soulevé les colères prêtes à éclater. 11 n'y avait pas de sécurité pour un voyageur français sur les terres allemandes. Villars dut faire un détour parla Suisse, l'Italie et le Tyrol : encore ne put-il traverser ce dernier pays qu'à la faveur d'un déguisement et en usant de stratagèmes. 11 n'arriva à Munich que le 17 ou le 18 octobre, deux henres après le retour de TÉlecteur ; le jour même, il était admis à lui faire sa cour. La première partie de ses instructions était facile à remplir : il s'agissait de féliciter le vainqueur de Belgrade de la gloire qu'il avait acquise et d'exprimer la part que le Roi avait prise à ses succès. La seconde partie était plus délicate et lui réservait de pénibles surprises. Rappelons, en quelques mots, la situation des affaires qu'il avait à traiter.
La plus grave était l'affaire de Cologne. Le chapitre, convoqué le 19 juillet pour élire l'archevêque, n'avait pu se mettre d'accord : le scrutin n'avait donné aucun résultai; le cardinal de Fiirstenberg avait obtenu 13 voix, et le prince Clément de Bavière, 9 ; or, pour être a postulé » , il fallait les deux tiers des votes, soit 16 voix. L'élection étant manquée, la nomination de l'archevêque revenait de plein droit au Pape; mais le Pape, c'était Innocent XI, Tennemi de Louis XIV, alors en guerre ouverte avec Lavardin, répondant par des excommunications aux réquisitions des « gen^ du Roi » . Louis XIV, sentant, un peu tard, la faute qu'il avait commise en se l'aliénant gratuitement, avait cherché à se rapprocher de lui : il avait envoyé auprès de
Sa Sainteté, en mission secrète, sous un nom d'emprunt, Chamlay, porteur de propositions conciliantes. hmocentXI avait sèchement refusé de recevoir Tagent secret ; le Roi avait répondu par une lettre menaçante; le Pape avait répliqué par la nomination de Clément de Bavière à l^archevéché de Cologne. Dès le 4 septembre, Max-Emmanuel, encore à Vienne, avait annoncé officiellement à Louis XIV la nomination de son frère. Le prince, quoique âgé de dix-sept ans seulement, s'était hâté de revêtir les insignes épiscopaux et de prendre le titre d'électeur.
Villars avait pour mission d'obtenir de Max-Emmanuel que son frère renonçât à Fclectorat de Cologne et se contentât d'être le coadjuteur du prince de Fiirstenberg. Il devait, en outre, reprendre offieieliement les négociations officieuses interrompues par la campagne de Hongrie et conclure avec l'Electeur une alliance offensive et défensive dirigée contre la maison d'Autriche, et qui stipulerait en faveur de la maison de Ravière les avantages que nous avons énumérés plus haut.
Ainsi, comme premier témoignage de l'intérêt qu'il portait à Tagrandissement de la maison de Bavière, le Roi exigeait de Max-Emmanuel l'abandon d'un électorat qu'il considérait comme un apanage de sa famille; à ce prince allemand, gagné à la cause germanique parla récente fraternité du champ de bataille, enivré de succès acquis à la tête des années impériales, comblé d'honneurs et de flatteries par la cour de Vienne, certain d'avoir un commandement (considérable dans la guerre qui se préparait, il offrait de se séparer avec éclat de ses compagnons d'armes
el de se tourner avec lui contre TEmpire, au moment oîi, par Finvasion du Palatinat, il menaçait et froissait nonseulement la maison d'Autriche^ mais l'Empire tout entier et la nation allemande tout entière. La tentative était condamnée d'avance, et Villars s'en aperçut aux premiers naots : u L'Electeur m'a parle du siège de Philippsbourg, écril-il le 19 octobre au Roi, comme un homme qui arrive de Ijenne; il m'a prié d'abord de considérer qu'il est électenr. » Malgré tous les efforts de l'envoyé de France, malgré la peine qu'il se donna pour convaincre son interlocuteur des intentions pacifiques du Roi, pour lui persuader qu'en se déclarant pour la France il assurerait le maintien de la paix et éviterait à l'Empire les horreurs de la guerre, Afax-Emmanuel resta incrédule et réservé. Un jour seulement il parut ébranlé; il avait appris la chute de Philippsiourg, le passage du Rhin par Montclar et les incursions de Feuquières en Franconie. Le pays était dégarni de troupes, l'armée bavaroise étant encore sur la route de Hongrie; les populations de la Bavière étaient dans la terreur ; la cavalerie de Feuquières avait poussé des partis jusqu'à Donauwerlh, rançonnant les villes, levant pour plus de 2 millions de contributions çn quinze jours. Max- Emmanuel parut écouter plus attentivement Villars; il chargea Schmidt, Mayr et IVampel de se réunir en secret et de lui faire un rapport sur la situation. Mais Villars ne se faisait pas d'illusion : il engageait le Roi à pousser ses avantages, à contenir par la terreur une cour qui paraissait décidée à ne pas se donner : a Rien ne saurait être plus avantageux pour les intérêts de Votre Majesté, écrivait-il.
56 CHAPITRE PREIIIER.
que (le faire avancer ses troupes... ; toute la Bavière est dans une épouvante terrible : ces peuples-ci sont naturellement fort timides : il fallut faire des défenses publiques, dans le plat pays, de ne plus parler de l'approche des Français, craignant que la terreur ne commençât à faire fnir ces gens-là. Ceux qui viennent d'Ulm disent publiquement que si les troupes de Votre Majesté s'en approchent, on leur portera les clefs. -^ Villars conseillait de prendre Ulm: u de là on peut faire contribuer une prodigieuse étendue du pays » ; il engageait le Roi à se hâter, l'Électeur ayant 4,5(J0 hommes au plus à opposer à ses armées.
Ce conseil ne fut pas suivi : on conservait des illusions à Versailles ; on espérait encore attirer l'Electeur ou tout au moins obtenir sa neutralité, et l'on ne voulait lui donner aucun prétexte de rupture. Le Roi, ou plutôt Croissy, dans ses dépêches, multipliait les arguments, les propositions et les cxpédienls, faisant agir laDauphinc, offrant à l'Electeur d'élre le médiateur de la paix entre la France et l'Empire, rappelant à la défense des intérêts catholiques menacés par rentroprise du prince d'Orange en Angleterre et la ligue conclue à Mdgdebourg entre les princes protestants d'Allemagne : un jour, il lui offrait la main de l'infante de Portugal pour le prince Clément ; un autre jour, il proposait nu prince de le reconnaître comme électeur de Cologne s'il consentait à laisser l'administration de ses Etats pendant quinze ans au cardinal de Fiirstenberg contre l'abandon du tiers de leur revenu; il invoquait tour à tour les intérêts de la maison de Havière, ceux de l'Empire, ceux de l'Église^ (cherchant à démontrer qu'il les connaissait mieux que
TElecleur, que rErapereur et le Pape*. Tout fut inutile : la cavalerie de Feuquicres s'était éloignée ; remis de ses émotions, TÉIecteur ne se laissa pas toucher par l'éloquence de Villars et resta insensible à des propositions qui, sons leurs formes diverses et successivement atténuées, se ramenaient pourtant toutes à ces deux termes : l'abandon des droits de son frère et l'oubli de ses devoirs d'électeur. Une songea plus qu'à gagner du temps et à négocier avec l'Autriche aux conditions les plus avantageuses.
La cour de Vienne avait vu avec un grand déplaisir le retour de lïUars à Munich; elle lui attribuait toutes les difficultés qu'elle avait rencontrées auprès de l'Electeur au printemps précédent, et craignait le renouvellement des mêmes scènes. Elle ne se trompait qu'à demi : la présence de l'ilJars ne pouvait pas modifier les intentions déjà arrêtées de rÉlecteur, mais elle devait lui servir, comme la première fois, à arracher à l'Empereur des concessions gu'il n'était pas disposé à accorder. Kaunitz fut de nouveau chargé delà négociation : il arriva à Munich, le 10 novembre, très-mécontent. Ayant rencontré Villars le jour même, ii lui dit c: qu'il n'aurait pas manqué de venir chez lui, mais que la conjoncture présente ne permettait pas ces honnétetés-là » • — a Je lui répondis, écrit Villars, qu'il était nécessaire qu'il m'apprit ces difficultés-là, et que, pour
> « L'Electeur a dit, écrit Villars au Roi, le 24 novembre, que tout l'Empire était uni, que c'était une grande entreprise de vouloir se déclarer contre Ini... ; il me prie de croire qu'il fait tout le cas qu'il doit de l'honoear, de l'amitié de Votre Majesté; mais que l'Empire attaqué et l'élection légitime de soq frère, que Votre Majesté oe veut point laissci< tranquille, sont de très-grands obstacles à (aire ce qu'il avait résolu il y a trois semaines, t A. E.
moi, je n'y aurais pas songé; que nous étions accoutumés à faire des honnêtetés à nos ennemis, même à la tête de nos escadrons, et que, dans une cour tranquille, je n'en avais oublié aucune, mais que je réglerais ma conduite sur la sienne. » Leurs relations en restèrent là; ils n'avaient d'ailleurs rien à traiter ensemble : leur champ de bataille était l'esprit flottant de l'Electeur, dont, chacun de leur côté, ils avaient à entraîner les décisions. Placé entre leurs sollicitations contraires, Max-Emmanuel recommença le manège qui lui avait déjà réussi au printemps, allant de l'un à l'autre, mettant ses services à prix et sa fidélité aux enchères.
Il débuta pourtant par des rebuffades : à son premier entretien avec Kaunitz, prenant à la lettre le mot de « médiateur r> qui se trouvait dans une des dépêches du Roi, il offrit ses bons offices, sa « médiation n pour le rétablissement de la paix entre la France et l'Empire. Kaunitz reçut fort mal cette communication et s'étonna que Max- Emmanuel eût consenti à s'en charger; l'Electeur s'en plaignit à Villars, qui, à son tour, le prit d'assez haut et dit que le Roi en écrivant le mot de » médiateur » n'avait voulu que lui donner une preuve de son estime et « éviter à l'Empire une guerre dont Sa Majesté n'était guère embarrassée yy . L'Electeur prit sa revanche le lendemain en faisant communiquer à Kaunitz les conditions auxquelles il consentirait à traiter avec TEmpereur. Elles étaient exorbitantes : Schmidt, Mayr et Wampel étaient chargés de les discuter avec l'envoyé impérial; ils avaient déjà reçu la mission d'étudier les propositions du Roi; autrement dit,
ils devaient cconduire lentement Villars et extorquer à Kaunitz le plus de concessions possible.
Les trois conseillers du maître jouèrent leur personnage à son entière satisfaction, prodiguant des deux côtés les protestations contradictoires, multipliant les démarches nnyslérieuses et les entretiens secrets*. La première partie de leur programme était la plus facile et fut rapidement exécutée : dès le 25 novembre, Villars recevait sans étonnement, sinon sans dépit, une déclaration écrite, dans laquelle l'entente ultérieure était subordonnée à la « médiation» de l'Electeur et à la reconnaissance du prince Clé-
^ On lira peul-élre avec curlosilé le prcmior billet par lequel Schmidt imitait Villars à Tane de ces conférences secrètes :
■ Son Excellence !
< Kzcellcnliœ Vestrœ humiliter signiGco, à Serenissimo RIectore Dno meo
clemeotissimo me hodiè accepisse mandatum, ut cum Dno Colletja meo
Ifarco di Mair super iis, qus nomine Ghristianissimœ Rcgiee Majcstatis à
Sai Excellentia proposita sunt, oretenus conferrem : hsreo quidem gravi
ealharro domi detentus, iiihilominus nos ambo deputati Vostrœ Excellentiee
ad libitum remittimus, quam horam et quem locum nobis crastino die con-
veaiendi desi^pare velit, erimus scmpcr ad nutum ad inscrvicndum parati.
Ifihi videtur vespertinum crepusculum ad secrctum conversundum aptissi-
mom fore : si igitur Excellentise Vcstrœ placeret circa horam sextam vcs-
pertioam incognito ad sdes meas devenire, aperircm postcriorem portam
domâs mes, obi accessus nuUi homini in domo mea notus esse posset, nec
vicinifl ibi plebeis liominibus ullo modo suspectus. Si Vestrœ ExccUcntiœ
alius modus in secreto conveniendi placuerit, ego et Dnus Collcga meus ad
obsequendum erimus paratissimi ; particulariter vero ego manus deosculor
et profiteor quod sim, Excellentis Veslrae,
« Humillimus et dcvotissimus servus,
« Casp. Baro Schmid, caocellarius.
• Es ^dibas, l* novembri 1688. •
Orig. P. V.
Schmidt, resté Gdèlc à ses premières opinions , 8*eiïorçait d*arriver & la neutralité. Kaunitz ne s*y trompa pas et, malgré les protestations plus ou moins sincères du chancelier, récusa le plus souvent son intervention.
ment comme électeur de Cologne. C'était une fin de nonrecevoir à peiné déguisée.
En voici le texte :
DÉCLARATION SUR LES PROPOSITIONS FAITKS A SON ALTESSE ÉLECTORALE DE BAVIÈRE PAR M. LE MARQUIS DE VILL.ARS.
On a fait la relation due à Son Altesse Electorale de Bavière sur ce que M. le marquis de Villars, envoyé extraordinaire de Sa Majesté Très-Chréticune, a proposé de la part du Roy à la dite Altesse Electorale de la manière qu'il s'en est explique plus amplement dans la conférence ordonnée pour cela; là-dessus on a jugé a propos de luy faire connoitre par la présente que Son Altesse Électorale se trouve fort obligée a Sa Majesté de la con- Gance dont elle se voit honorée, non seulement en luy faisant espérer la continuation de son amitié, mais même en offrant son assistance pour de certaines occurrences et cas à l'avenir, et plus particulièrement en ce que le Roy veut bien remettre sur elle l'affaire de la médiation des différends et mésintelligences entre l'Empereur, le Hoy et l'Empire. Et, comme Monseigneur
l'Electeur n'a rien plus à cœur que de pouvoir donner au Roy plusieurs marques de l'estime qu'il fait de sa bienveillance, il est entièrement disposé à prendre sur soy la médiation offerte, pourvu qu'il plaise à Sa Majesté de luy donner des ultérieures ouvertures, comment et de quelle manière que le Roy verrait volontiers l'introduction et l'acheminement de ce négoce, tant avec l'Empereur qu'avec l'Empire, où assurément Son Altesse Elcctoi^lc n'omettra rien de ce qui peut contribuer à une Gn si salutaire, comme même tandis qu'il y aura espérance d*y pouvoir réussir, il ne prendra point d'engagement, se promettant de la générosité du Roy que pareillement Sa Majesté ne fera rien entreprendre contre les Etats et terres qui se voudront soumettre a la protection de Son Altesse Electorale, et en premier lieu Mon-
seigneur FËlccteur prie Sa Majesté de ne plus appuïer le parti de M. le cardinal de Furstemberg, mais plutôt d'agréer aussy de son côté rélection canonique et la conGrmation suivie de Monseigneur le prince Clément a Télectorat et archevêché de Cologne, dans Tespérance que Sa Majesté voudra bien obliger par là plus tôt une maison qui a Thonneur de lui être si étroitement alliée.
Du reste, Son Altesse Electorale se persuade qu*on trouvera bien encore des moyens d'accommodement entre TEmpereur, le Roy et TEmpire, et cela s*ensuivant, on se pourra entendre de plus près sur Jes autres propositions faites pour Taccroissement de cette maison électorale, dont elle conservera toujours le souvenir. Fait à Munie, ce 25 novembre 1688.
Chancellerie secrète de Son Allesse Electorale de Bavière *.
La seconde mission des ministres bavarois était plus difficile : ils avaient à défendre contre la ténacité de Kaunitz àt% prétentions évidemment exagérées : nous ne les suivrons pas dans leur laborieuse négociation; il nous suffit de faire connaître les points sur lesquels portait le débat. Max-Emmanuel n'avait plus à stipuler pour lui-même le commandement des armées. La négociation du mois de juin et ses succès en Hongrie lui avaient valu une situation militaire qui ne pouvait plus lui être enlevée. 11 poursuivait maintenant l'autre but de ses ambitions : un agrandisse-
> La remise de cette pièce avait été précédée par le billet suivant de Scbmidt :
c Eicellentis Vestrœ significo, quod Serenissimus Elector Dominus meus clementtssimus super propositionibus vestris se résolvent; quam resolutiooem ego et Dns de Mayr Dnos collcga meus redigemus in scriptum, ut Vestrs Excetleotiœ vespertino tempore circa horam quœ eidem placuerit cornmonicari possit. Intérim me commendo et mcnco, Excellcntis Vcstrœ, etc..
• El iEdibns. 25 novembri 1688 . •
Orig. P. V.
ment territorial et spécialement la soaveraineté des Pays- Bas; il demandait en même temps que TEmpereur lui <|<(arantit la possession de ses Etals héréditaires et lui communiquât le plan des opérations qu'il comptait ordonner pour mettre la Bavière à Tabri de l'invasion française. A Vienne, ces prétentions avaient fait jeter les hauts cris ; le conseil aulique avait déclaré que la succession d'Espagne n'était pas ouverte, qu'il était impossible de distraire la moindre parcelle des possessions allemandes de la maison d'Autriche, et avait offert de remplacer les cessions de territoire par une subvention d'un million de florins. Max- Emmanuel insista, il déclara quMl ne pouvait pas avoir sacrifié inutilement 30,000 hommes de ses troupes et 11 millions de florins de son trésor, depuis cinq ans, au service de l'Aulriche, sans avoir gagné un pouce de terre; que ses sujets commençaient à murmurer, qu'il fallait faire taire les propos malveillants ; il remit une note résumant ses demandes et recommença à coqueter avec Villars.
Cctle noie, datée du 13 décembre, comportait quatre points dont voici la subslance : 1" L'Electeur demandait que rEniporeur obtînt effectivement de la couronne d'Espagne la cession des Pays-Bas espagnols, et qu'à cet effet un négociateur spécial fut envoyé à Madrid en passant par Munich. La paix ne devait pas être conclue avec la France avant que les Pays-Bas fussent entièrement conquis et sans que le Irailé de paix stipulât qu'ils seraient remis et maintenus enlre les mains de l'Electeur, avec l'assentiment et au besoin avec le concours de l'électeur de Brandebourg, des Etats (jéncraux de Hollande et des puissances voisines. 2^ Dans
le cas où cette cession ne pourrait avoir lieu, l'Électeur demandait qu'un équivalent territorial lui fût donné en proportioQ avec les services qu'il avait rendus contre les Turcs et des contingents qu'il avait fournis ou devait fournir. 3' Si cette condition aussi ne pouvait être remplie, l'Electeur demandait, à la place du million qui lui avait été oflert, les marquisats de Burgau et de Neubourg sur l'Inn. 4** Il demandait enfin un subside annuel de 300 ,000 florins pour un conlingent de 8 ,000 hommes ou de 450,000 florins pour 12,000 hommes, le tout jusqu'à ce que la succession dîspagnelût ouverte.
Rien n'égale l'étonnement de Kaunitz en recevant cette pièce, ni sa feinte indignation. Oser accuser la maison d'Autriche d'ingratitude ! Oser douter de sa reconnaissance I Quelle noirceur! Contester les a avantages » que la Bavière avait tirés de son intervention en Hongrie! Quel aveuglement! Ne comptait-on pour rien la gloire immortelle que l'Electeur s'était acquise, le « mérite « qu'il s'était donné devant Dieu, le Pape, l'Empereur, le Saint-Empire romain et toute la chrétienté? Du côté de l'Orient, l'Electeur n'avait plus à craindre qu'un siège de Vienne vint mettre ses Etats en danger; du côté de l'Occident, même sécurité : l'Empereur, délivré de la menace des Turcs, pourrait se consacrer à la défense de l'Empire, et spécialement à la protection de la Bavière : il le ferait certainement dans l'occasion, sans demander de subsides... L'énumération de ces ^ avantages » ne parait pas avoir convaincu Max-Emmanuel, mais, toat en insistant pour obtenir des résultats plus palpables, il consentit à ne pas attendre pour s'allier avec l'Empereur
que les Pays-Bas lui fussent remis : il lui suffisait que l'Empereur s'engageât à entamer immédiatement la négocialiou avec TEspagne et lui promit de lui faire sa part dans le règlement ultérieur de la succession d'Espagne.
Kaunitz était autorisé à accepter cette transaction; il y ajouta l'offre d'un million payé en cinq termes, contre un contingent de 8,000 hommes et un subside annuel de 200,000 florins, qui seraient réduits à 100 ,000 en temps de paix, jusqu'à ce que la succession d'Espagne fût ouverte et que l'Empereur ou ses héritiers fussent mis en tranquille possession de la monarchie espagnole, selon l'ordre établi. Mais, comme condition préalable à l'entente sur ces bases, Kaunitz exigeait le renvoi immédiat de Villars.
L'expulsion immédiate de Villars, c'était alors la préoccupation principale de la cour de Vienne ; elle apparaît dans toutes les correspondances : elle avait fait l'objet d'un rcscrit spécial adressé par l'empereur Léopold à Kaunitz le 12 dôoombre; de son côté, Max-Emmanuel, sentant le prix qu'on attachait à ce détail secondaire, ne voulait pas coder sans compensation : <i J'insiste pour qu'on congédie M. lillars, écrivait Kaunitz à Strattmann le 23 décembre; je crains pourtant de ne rien obtenir que l'alliance ne soit faite. "^ Et il priait sa cour de le mettre immédiatement en mesure do conclure. Impatient^ lui aussi, d'une solution, et certain d'obtenir ce qu'il désirait, Max-Emmanuel se décida ontin à donner à l'Empereur la satisfaction qu'il demandait : la lettre qu'il écrivit à cette occasion mérite dVMif traduite au moins dans ses parties essentielles :
Munich. S7 décembre 1688.
ie me sens tout particulièrement consolé en apprenant la salis-- Jaction avec laquelle Votre Majesté Impériale a daigné accueillir mes récentes déclarations. Elle peut être assurée que je n'ai jamais ea d'autre pensée que de m'attacher à son service et de me consacrer jMr/nbA^trem^n/ aux intérêts de TEmpîre commun : les cireoastaaces ne m'ont pas permis, jusqu'à présent, d'exprimer publiquement ces sentiments ; je ne pouvais le faire sans exposer non pays à une ruine certaine et sans courir le risque d'être mis immédiatement dans l'impossibilité de prêter aucune assiS' tance.,. Mais aujourd'hui que Votre Majesté me donne l'assurance écrite qu'elle me tendra sa main puissante, que les contingents dé la Franconie et de la Souabe me sont offerts, et que l'afTaire peut être engagée de concertd^ns les meilleures conditions, je prouverai, autrement que par de vaines paroles, combien je suis impatientée repousser les injustiGables violences des Français, d'aider à protéger les pays d'Empire contre des malheurs immérités, et de couvrir, avec autant d'ardeur que n'importe quel général, à Taide des troupes qui me seront conGées, les territoires et les villes appartenant en propre à Votre Majesté. Il n'y a pas un instant i perdre ; aussi je prie Votre Majesté de donner les ordres nécessaires aux régiments qui me sont destinés, ainsi qu'aux régiments de Stahrenberg et de Stadel, afln qu'ils soient réunis le plus tôt possible, tout délai étant préjudiciable... Votre Majesté n'aura pas à se repentir de la confiance qu'elle me témoignera en me donnant le commandement de ces troupes : je compte sur un corps solide au printemps; et, pour éviter tout retard, je m'en remets dès à présent au traité d'alliance, donnant humblement l'assurance qu'aussitôt l'ordre reçu, je m'empresserai de me 'felwer à Ratisbonne contre la France, ennemie de l'Empire, et de Hcender M, Villars de ma cour...
Kaunitz confiraia la lettre de l'Électeur le 4 janvier 1689
et pressa StraUmann de conclure Talliance : a Demain ou après-demain, écrit-il, Villars recevra son compliment. » Kaunitz était bien informé : le lendemain même de son expédition, Villars était dans son cabinet, occupé à écrire au Roi pour F informer des mouvements des troupes bavaroises et de rimminence d'une rupture, lorsqu'on lui annonça Leydel. Le vice-chancelier, après un a mauvais compliment » débité d'un air embarrassé, lui signifia, de la part de TElecteur, d'avoir à quitter Munich sous trois jours. Villars était loin de s'attendre h un pareil dénoùment. Depuis six semaines, il ne se faisait plus d'illusions sur les véritables desseins de l'Electeur : il savait que la guerre était décidée, il n'avait d'autre ambition que de gagner du temps pour retarder, au profit des opérations de l'armée française, un départ qu'il savait inévitable : il croyait pourtant encore à l'amitié de l'Electeur pour lui, il se croyait protégé contre toute injure personnelle par le souvenir de ses longues et amicales relations. Ce congé, brutalement signifié, le froissait dans son caractère, dans ses illusions, dans sa vanité. Il courut au palais, pénétra violemment jusqu'à l'Electeur, espérant au moins lui arracher le désaveu du procédé, obtenir un mot du cœur qui, distinguant entre l'homme privé et l'homme officiel, consolât l'un des déconvenues de l'autre. Max-Emmanuel fut indifférent, froid, cachant son embarras sous un silence dédaigneux : Villars, n'ayant plus rien à ménager, se laissa aller à sa verve railleuse et agressive, et, après d'assez vifs reproches, sortit sans prendre congé. En quittant le palais, il vil l'Électeur passer bruyamment devant lui, sur le siège d'une voi-
tuTG qu'il menait lui-même^ « allant courre les rues avec ses courtisans derrière le carrosse ' » .
11 rentra très-dépité et fit ses préparatifs de départ, décidé à xmc pas demander d'andience de congé et à refuser les présents de rÉlecleur. Celui-ci lui évita l'embarras d'avoir à olioisir entre sa dignité et son intérêt en ne lui faisant offr-ir ni audience ni tabatière. Il se borna à lui envoyer ses passe-ports avec un trompette chargé de l'accompagner juscju'à la frontière. Villars partit sans retard, ne pensant pi t:i s qu'à trouver dans la guerre l'occasion de u faire repentir ceij:x qui n'avaient pas voulu le croire » . A huit lieues de Munich, il fut rejoint par des oiBciers français en grand nonbre qui étaient au service de la Bavière ou de TEmpire et se hâtaient de rentrer en France ^. M. de Lusignan, envoyé de France à Vienne, et qui lui aussi venait de recevoir ses passe-ports, rallia la petite troupe, et tous prirent eusemble le chemin de la Suisse. Malgré leur nombre, ils eurent toutes les peines du monde à gagner la frontière à
* Villars au Roi. 5 et 7 janvier. Mémoires, 1. 1, p. 429, 432.
^ Parmi ces officiers, je relève les noms de Spinchal, Tournon, Mercy,
^^ande, et celui d'un ingénieur, nommé Noblesse , que le «général Sereni
chercha vainement à retenir par les offres les plus brillantes. — a. Ils sont
fort piqués, écrivait Villars an Roi, le 5 janvier, de voir qu'aucun des
Français ne balance à montrer son zèle pour Votre Majesté, et j\ivoue,
Sire, que je serai ravi de partir avec un asses grand nombre d'officiers,
l^oiinêtes gens,' et qui parlent comme tels. » — Mais, parmi ces expatriés,
u Y en tvait que le seul goût des aventures n'avait pas entraînés hors de
France, et qui avaient dû quitter l'armée du Roi pour des affaires plus ou
moins délicates. Villars, par dépêche du 22 décembre, avait demandé au
Roi des instructions à leur sujet : en marge de la dépêche conservée aux
'^hives des AfXaires étrangères, il y a écrit au crayon, sans doute sous la
dictée du Roi : i Tous ceux qui ne se sont pas battus en duel peuvent
avenir. » Laknde était dans ce cas : son parent, ingénieur de mérite, ve«
''it d'être tué au siège de Philippsbourg.
travers des populations irritées et menaçantes. A Bregenz, ils coururent de véritables dangers : Villars s'en lira par son savoir-faire, mais M. de Lusignan fut arrêté avec toute sa suite et resta huit mois en prison '.
Ainsi se révélait, des le début, le caractère implacable de cette fatale guerre de 1689 qui, pendant neuf ans, couvrit de ruines la vallée du Rhin, et n'a marqué dans l'histoire que par le souvenir de victoires stériles et de sauvages dévastations. Pour la première fois les populations se montraient solidaires dans la crainte et la colère , pour la première fois les gouvernements étaient unis pour l'action commune contre 1' « ennemi d'Empire r* . On a pu remarquer plus haut, dans les documents que nous avons cités, les expressions de a patrie commune », de « nation allemande )> , de tt patriotisme » , mots nouveaux qui répondaient à une situation nouvelle : l'idée allemande naissait à la lueur des incendies du Palatinat ! Résultat bien inattendu de la politique de Louvois, et dont notre patriotisme peut aujourd'hui douloureusement demander compte a son imprévoyance et à son aveuglement.
La guerre replaçait Villars sur son véritable terrain ; le champ de bataille lui convenait mieux que les chancelleries ; il fit brillamment les campagnes de Flandre, d'Allemagne, d'Italie, combattant tantôt en face de l'Electeur,
1 Le marquis de Souvré, fils de Louvois, depuis trois ans au service de l'Autriche, fut arrêté à Bade. Louvois fit mettre à la Bastille seiie officiers autrichiens qui se trouvaient à Paris aux académies militaires. Villars, encore à Munich, fut chargé de négocier l'échange par Tinlcrmédiaire de Max- Emmanuel ; rCIccleur fut éconduit : Villars s'adressa alors à Kaunitz et par lui réussit le 22 décembre 1688. P. V.
tantôt en face du prince de Bade ou du duc de Waldeck, s'eflbrçant de tenir la promesse qu'il avait faite au Roi et à lui-même de faire repentir ses ennemis de leurs procédés envers lui. Une fois il espéra vider directement sa querelle avec FÉIecteur : c'était en 1693, dans la Flandre. Boufllers assiégeait *Furnes ; Max-Emmanuel était sorti de Bi*uxelles avec l'intention apparente de débloquer la place. Villars, envoyé à sa rencontre à la tète d'un corps détaché, s'avança jusqu'à Courtray, croyant en venir aux mains avec.lui ; son espoir fut déçu : l'Electeur, renonçant à sauver Furnes, avait pris une autre direction '. Dans toutes ces occasions^ Villars fit preuve de réelles qualités de commandement; il se mon-
* Od Gt à ToccasioD de cette retraite It chanson suivante :
Sur l'air de Joconde,
lîavière. que prëleudcz-vous
Quand vuus qaittcx ISruxelles?
La gloire en est toujours pour nous,
La Ligue en vain l'appelle.
Allei ! retournez sur vos pas :
Guillaume le souhaite ; Il est plus que vous au combat
Sçavaot sur la relraile.
Faut'il pour un peu de terrain
Dont Boufders est le maistre Venir les armes à la main
Pour après disparoistre?
Chacun connoU voitre grand cœur,
Mais la Ligue jalouse Ne peut vous permettre en vainqueur
De revoir vostre épouse.
Nos lignes et nos forts noa?eanx
D'une Gère estendue Sont, À vraf dire, des travaux
Dignes de vostre vue.
Hais n'en approchez que de loin :
BoufUers vous le conseille; Contentez-vous d'estre tëmotn
D'une telle merveille.
.Archives nationales, Davièrc, K. i^O.").
70 CHAPITRK PREMIER.
tra actif, avisé, audacieux, sachant manier avec décision et à propos de grandes masses de cavalerie. Sa situation militaire grandit ; à la cessation des hostilités, il était lieutenant général, désigné par F opinion pour les grands commandements de Tavenir. La notoriété acquise à la guerre n'avait pourtant pas complètement efiacé dans l'esprit du Roi le souvenir de sa mission en Bavière, et quand la paix de Rysv[^ick eut rouvert le champ des négociations, ce fut à lui que Louis XIV songea pour renouer avec la cour d'Antriclie les relations diplomatiques.
VILLARS ET LA SUCCESSION d'eSPAGNE.
VilUrs nommé envoyé extraordinaire à Vienne. — Coup d'œil sur h question de la snccession d'Espagne. — Mission de Tatlard auprès de Guillaume d'Orange et d'Harcourt auprès du roi d'Espagne. — Modération et sincérité de Louis XIV. — Il cache à Villars le but de ses négociations.
— Villars arrive à Vienne (juillet 1698). — 11 est froidement accueilli.
— Ne reçoit aucune ouverture sérieuse relative à la question espagnole.
— Se mêle à la vie mondaine et la décrit. — Premier traité de partage (25 septembre). — Villars l'ignore et ne sait que répondre aux premières ouvertures de Kinsky. — Le prince de Liechtenstein ofTense Villars à un bal de cour. — Louis XIV demande une réparation qui n'est accordée que le f" mai 1699. — Villars tenu à l'écart des négociations du second traité de partage, qui est conclu le 3 mars 1700. — Villars est chargé de le communiquer à l'empereur Léopold et d'obtenir son adhésion. — Hésitalions et illusions de la cour d'Autriche. — Kaunili seul d'avis de traiter. — L'Empereur compte sur la succession tout entière et refuse d'adhérer au traité départage. — Villars obtient la suspension de l'envoi des trpupes impériales en Italie. — Mouvement d'opinion en Espagne en faveur d'un prince français. — Suprême et loyale démarche de Louis XIV pour obtenir l'adhésion de l'Empereur nu traité de partage. — Léopold refuse. — Inutiles efforts de Kaunitz. — Testament et mort de Charles II.
— La cour d'Autriche voudrait reprendre les négociations, mais il est trop tard. — Ouverture des hostilités en Italie. — Combat de Carpi. — Villars est rappelé (18 juillet 1701). — Ses déceptions à Versailles.
La mission diplomatique que Villars reçut en 1698 se rattache à la période dernière et décisive de la grande négociation qui occupa toute la seconde partie du règne de Louis XIV, la négociation relative à la succession d'Espagne : elle doit à cette circonstance son principal intérêt. Bien que le rôle assigné à Villars fût secondaire, il n'en tint pas moins une place nécessaire dans le grand
drame qui se jouait sous les yeux de l'Europe : étudié à la lumière des documents nouvellement produits ' , il nous permet de mieux saisir le jeu des principaux acteurs, de mieux comprendre le dénoûment final. En essayant de faire partager au lecteur Tintérét que nous avons trouvé à cette élude, nous ne cédons pas seulement à Tattrait de la curiosité historique; nous croyons faire œuvre utile; nulle question n'a donné lieu à des appréciations plus passionnées, ni plus divisé les historiens; le moment est venu de porter un jugement impartial et de fixer définitivement les responsabilités.
Deux systèmes contradictoires se partagent Topinion des historiens.
Le premier, le plus répandu en Europe, et qui a trouvé
> HippEAU, Arénement des Bourbons au trône d* Espagne, Paris, 1875. Correspondance complète de Louis XIV et du marquis d*Harcourt. — Sm- TBMA DE Grovrstins, GuUlaume III et Louis XIV, Paris, 1868. Ouvrage qui renferme les principales pièces de la correspondance de Guillaume d'Orange et de celle de Tallard. — G.«dkke, Uie Politik OEsterreichs in der spanischen Erbfolgefrage, Leipzig, 1877. Ouvrage consciencieux et clair où sont publiées les pièces les plus intéressantes. des Archives impériales royales de Vienne et des archives de la famille d'Harrach. — G. von Noordev, Der Spanische Erbfolgekrieg, Leipzig, 1870. Premiers volumes d'un grand travail qui devait embrasser l'histoire de toute TEurope au dix-huitième siècle. L'auteur, enlevé trop tôt aux lettres sérieuses, avait étudié à fond les archives de toutes les capitales et spécialement les papiers du grand pensionnaire Heinsius, mis à sa disposition par le jonkheer Van der Heim, possesseur aussi libéral qu'éclairé de cette importante collection. — Rkvnald, Louis XIV et Guillaume lit, Paris, 1883. L'auteur, trop tôt disparu aussi, avait reçu de Mignet les matériaux rassemblés par ses soins : il a repris, en l'abrégeant, l'œuvre inachevée du maître : ses deux volumes reproduisent les pièces diplomatiques les plus importantes. Quant à la correspondance de Villars, quoiqu'elle n'ait pas été publiée in extenso, on la possède pourtant en fait, car le chapitre de ses Mémoires qui est consacré à sa mission à Vienne n'est que la reproduction presque textuelle de ses dépêches : nous avons d'uilleurs ajouté quelques documents inédits à l'édition que nous avons donnée des Mémoires.
VILLARS ET LA SUCCESSIOX DESPAGNE. 73
même en France d'habiles défenseurs', fait peser sur
Louis XIV de lourdes responsabilités : le testament de
Charles II serait son œuvre, les traités de partage n'auraient
été qu'une ruse diplomatique destinée à endormir l'Europe
et à peser sur l'opinion espagnole : l'intérêt dynastique et
les vues ambitieuses l'auraient emporté , dans l'esprit du
Roi, sur l'intérêt du pays et le respect de la foi jurée. Douze
années de guerre et les désastres qui ont compromis la
situation de la France seraient le finiit de cette politique
tortueuse. Ce thème a surtout été développé dans les
«manuels» destinés à entretenir outre-Rhin les jalousies
nationales et à préparer les revendications que notre époque
a vues se produire.
Suivant le système contraire, la loyauté de Louis XIV ne saurait être mise en doute; sa modération, son désir d'assurer la paix de l'Europe seraient évidents ; les traités de paix ont été sincèrement conclus : le testament de Charles II a été le produit spontané du patriotisme espagnol; lattitudc de l'Autriche a obligé le roi de France h l'accepter, de même qu'elle a entraîné l'Europe dans une guerre que Louis XIV avait tout fait pour éviter.
Cette opinion est la véritable, et, je me hâte de le dire, les historiens allemands vraiment dignes de ce nom, qui Font récemment soumise à une critique rigoureuse, l'ont impartialement reconnue comme telle '^.
Rappelons que Torcy, l'habile et consciencieux inter-
1 Entre autres MM. Hippeau et S. de Grovestins. • GiBOïKB, NooRDK», Ouvr. cit., et Ra\kk, GeschicIUe Frankreichs, t. IV, p. 136.
prête de la pensée royale, a toujours repoussé la paternité du testament de Charles II, même en écrivant ses mémoires, à une époque où il avait tout intérêt à en revendiquer Phonneur. Saint-Simon et Voltaire ont appuyé son témoignage de leur autorité. Mignet enfin, après une étude approfondie des sources originales , est arrivé à la même conclusion ; bien que son œuvre soit restée inachevée , son opinion est connue : il Ta résumée à la fin de Tintroduction magistrale qui est dans toutes les mémoires. Cette conclusion, avonsnous besoin de le dire? est celle que nous avons adoptée.
Nous osons croire que le lecteur s'associera à notre adhésion, s'il veut prendre la peine de lire jusqu'au bout le rapide résumé que nous allons lui soumettre.
« La succession d'Espagne, a dit Mignet, fut le pivot sur lequel tourna presque tout le règne de Louis XIV. » Elle était devenue la principale préoccupation du grand Roi; le souci qu'elle lui causait, le sentiment qu'il avait de la fin prochaine de Charles II, contribuèrent, autant que sa modération naissante, à la rapide conclusion de la paix de Rysuick. Il voulait sa liberté d'action et s'empressa de s'en servir. A peine le dernier acte du traité signé , il se mit à l'œuvre, sans délai et sans relâche. Son ambition était de régler cette importante question, non par la guerre , mais par la diplomatie. Le grand revirement qui s'était opéré dans sou esprit ne saurait être mis en doute. Rassasié de gloire militaire, il était arrivé à l'âge ou les fumées de la victoire et l'éclat des lauriers ne suffisent pas à aveugler sur les effroyables maux de la guerre : les souffrances du peuple étaient profondes; l'écho de ses plaintes
VILLARS ET LA SUCCESSIOX DESPAGXE. 75
avait percé l'atmosphère artificielle de Versailles et pénétré jusqu^au Roi y dont il avait ému le cœur paternel : le Roi voulait la paix, et Pinfluence croissante de madame de Maintcnon * soutenait sa volonté avec une efïicacité que les agents étrangers eux-mêmes constatent dans leurs rapports. Louis XIV ne tenait, d'ailleurs, ni pour lui, ni pour aucun des siens, à l'ensemble de Théritage espagnol : cette mosaïque d'Etats sans lien réel, cette étendue de côtes difficiles à défendre ne le tentaient pas; le sentiment de Téquilibre européen lui était venu ; il comprenait les concessions qu'exigeait la défiance des puissances; il était prêt à assurer à la France, par l'abandon de certaines provinces, les parties vraiment utiles de la monarchie espagnole.
Dans cet ordre d'idées, il n'avait que deux partis à prendre : ous'airanger directement avec l'Autriche; c'était en apparence la voie la plus naturelle ; ou s'arranger avec TEurope et imposer à l'Autriche une solution concertée sans elle.
Le premier système lui avait déjà réussi en 1668 : à cette époque, il avait trouvé l'empereur Léopold disposé à traiter et avait conclu secrètement avec lui un arrangement qui, en cas de mort de Charles II sans enfants, attribuait à la France la Franche-Comté, les Pays-Bas, la
> « Le Roy ne cherche qae son aise et du repos... Madame de Maintenon le coDserve dans celte assiette d'esprit avec beaucoup de soin , et c'est à elle que TEurope est redevable du calme dont elle jouit présentement... Il est coDstaot... que Ja France tAchera d'éviter la guerre, à l'avenir, avec aotaot de passion qu'elle Ta faite jusqu'icy de gaieté de cœur, i (Baron de U'iserau comte Kinsky, Paris, 30 juin 1698. Gobdekk, t. I, p. 152*.) Voj. aoMi la lettre de Siniendorf à l'Empereur du 1"^ septembre 1700. GoeoEiB, t. II, p. 162 *.
Navarre, Naples et la Sicile; à rAutriche, l'Espagne, les Indes, Milan, les îles, les présides de Toscane. Ce partage pouvait se renouveler, et Louis XIV y était tout disposé; mais il avait la conviction que Léopold ne l'accepterait pas, et, en cela, il avait raison; son instinct politique et la connaissance qu'il avait du caractère de son beau-frère ne le trompaient point; l'événement Ta prouvé. En 1698, Léopold ne pensait plus comme en 1668. Non-seulement trente années de luttes avaient élargi le fossé qui le séparait de la maison de Bourbon, mais il se croyait appelés recueillir tout l'héritage espagnol; il fondait son droit sur la renonciation plus ou moins valable qu'il avait arrachée à sa fille en la mariant a l'électeur de Bavière, il fondait ses espérances sur les sentiments autrichiens de Charles II, sur Pinfluence de la reine d'Espagne sa belle -sœur, l'aversion de la nation espagnole pour la France et l'appui de l'Europe sfipulé en 1689. Louis XIV avait pénétré la pensée de Léopold : aussi renonça-t-il à lui faire des ouvertures qui auraient tourné au détriment de ses droits.
11 ne lui restait donc qu'à s'adresser à l'Europe, c'est-àdire a celui qui, depuis dix ans, résumait en sa personne les défiances, les résistances et l'activité de l'Europe coalisée, à Guillaume d'Orange. L'entreprise élait diflicile. Guillaume avait le sentiment de la force qu'il avait acquise en groupant tous les souverains contre Louis XIV isolé; s'il n'avait pas vaincu le grand Roi, il l'avait contenu et, pour la première fois, obligé à renoncer à ses conquêtes : personnellement il ne l'aimait pas, et ne croyait pas à sa
VILLARS ET LA SUGGESSIOX DESPAGXE. 77
bonne fol ' ; il avait, d'ailleurs , grâce à sa double qualilé,
des intérêts complexes à sauvegarder : en Hollande , la
sécurité des frontières à assurer contre la France; en
Angleterre, la prépondérance maritime et commerciale à
conserver; dans les deux pays, il avait à compter avec les
passions religieuses et les partis parlementaires. Pour agir
ior lui, il fallait non-seulement calmer ses défiances ou
satisiaire ses intérêts, mais il importait de ne pas se mettre
ksa merci : il fallait se montrer prêt à se passer de son
coQcoarSy s'il le refusait, c'est-à-dire prendre à Madrid et
à Vienne une position telle qu'il pût craindre, ou que le Roi
traitât avec l'Autriche, ou qu'il imposât à l'Espagne des
résolations favorables à sa cause. Les négociations avec
GoiUaame devaient en outre être absolument secrètes;
connnes à Vienne ou à Madrid, elles pouvaient y provoquer
des mesures dangereuses pour le succès même de l'entente
commune.
En un mot, la diplomatie française devait, à la fois, à la Haye et à Londres, désintéresser et convaincre; à Madrid, eflrayer et séduire; à Vienne, provoquer des propositions sans en faire, et se préparer à faire accepter les résolutions fui auraient été convenues ailleurs.
Pour cette triple mission, il fallait des hommes bien
choisis : Louis XIV s'appliqua à les distinguer, et son choix
tomba, non sur trois diplomates de profession, mais sur
trois généraux de ses armées, Tallard, Harcourt et Villars.
Les deux premiers furent expédiés à leurs postes respec-
■ « La FniDce m*a premièrement séduit et ensuite trompé i , disait plus ttfd Gnillaume III an comte Wratislaw. Villars à Torcy, 9 février 1701 .
tifs, l'un k la fin de l'année 1697 , l'aulre au commence ment de 1698. Les instructions qui leur furent remises sor de véritables chefs-d'œuvre et nous font toucher du doij la singulière valeur de Fadmirable instrument que Louis XI s'était façonné dans le personnel du ministère des affaire étrangères. Dans ces remarquables morceaux, on ne sait 4 qu'on doit le plus admirer, ou de la profonde connai sance des cours étrangères, ou de la netteté des vues pol tiques, ou de Texquise habileté du langage. Tallard < Harcourt avaient les qualités nécessaires pour répondre ai: intentions du Roi. Us se ressemblaient par plus d'un côté tous deux avaient de la finesse, de l'application, du tac et par-dessus tout Part de plaire; tous deux avaient Pincl pendance d'esprit et de langage nécessaire pour dire vérité au Roi et lui donner de courageux conseils.
Au bout de très-peu de teipps, Tallard avait déjà obteii des résultats considérables : il s'était complètement identifia avec son rôle et avait attaché son honneur à la conclusioo d'un traité. Pour mettre d'accord les deux souverains, il lui fallait non-seulement vaincre les résistances et les défiances de Guillaume, mais amener Louis XIV à des concessions qui dépassaient de beaucoup ses intentions premières. Le plan de Louis XIV était de faire reconnaître 1( Dauphin comme seul héritier du roi d'Espagne, sauf i désintéresser les tiers dans une mesure qu'il espérait auss restreinte que possible. Guillaume avait rejeté bien loi] une combinaison qui donnait à la France une situatio; maritime prépondérante, et Louis XIV s'était résigné : s volumineuse et remarquable correspondance nous le mon
VILLARS ET LA SUGGESSIOM DESPAGNE. 79
tre abandonnant successivement ses prétentions, non sans des hésitations et des regrets qui témoignent de sa sincérité; sacrifiant à son grand désir de la paix ses plus chères ambitions , à ce point qu'une négociation commencée par lui avec l'intention manifeste d'assurer à sa maison la couronne d'Espagne, se termina par un traité de partage où la moindre part était assignée à la France. Au mois de juin 1698, les choses n'étaient pas encore aussi avancées : l'idée de partage était pourtant admise, et des projets de répartition avaient été ébauchés. Un temps Smèi se produisit alors dans la négociation : des nouvelles inattendues étaient venues d'Espagne. Harcourt y avait (ait merveille ; lui aussi s'était complètement identifié avec son rôle et poursuivait l'héritage espagnol avec l'ardeur et l'habileté que Tallard mettait à en amener la division. Reçn à Madrid avec une froideur non dissimulée, tenu à distance par la cour, par les grands, objet de telles préventions que la marquise de Gudana était exilée dans ses terres pour lui avoir donné accès dans le jardin qu'elle ouvrait à tout le monde, Harcourt avait réussi en six mois à modifier profondément la situation qui lui était faite. A force de souplesse, de bonne grâce, de générosité, de fermeté et de tact dans le langage, aidé par les qualités aimables de la marquise d'Harcourt, il avait rompu le cercle de glace qui l'entourait, pénétré dans les cabinets de la Aeine, agi sur l'opinion publique, attiré chez lui nonsenlement la société élégante, mais des hommes en état d'influer sur les événements. \e laissant douter ni des droits du Dauphinàlacouronne, ni de la force dont Louis XIV
pouvait les appuyer, il iasinuait dîscrèlenient c geinent de dynastie serait tout à l'avantaije de l'Eâpajj que Louis XIl* saurait respecter son iudépeadance, auloiiomie, sou intégrité; qu'au besoin un des fils du [ phiu pourrait être substitue à son père, noiiiniê prince ■ Asturies, reconnu par les Corlês, amené seul eu Espaj poury^lre élecé dans les bnbitudes, les traditions, l'ami de son nouveau pays. Ce laugatjG avait été écouté, colpu commenté; la foule, qui n'aimait ni l'entourage allemand la Reine, ni l'ambassadeur autrichien Hurracb, compa les manières hautaines de l'uu, les habitudes rapaces autres aux manières affables, à la larye existence de l'i bassadcur de France; elle s'habituait peu à peu à l'idée demander à la France une protection qu'elle pensait de% è\re moins lourde et qu'elle savait être plus ellicacc qui protecliou aulrichienne ; parmi les grands se formait petit cercle groupé autour du cardinal Porto-Carrero, malgré son peu de sympathie pour la France, commen il 8C demander si l'avénemenl d'un prince frauçais n'^ pas le seul moyen d'empêcher le démembrement da monarchie : son intérêt était d'accord avec son patriotil pour lui conseiller celte solulion. Harcourt, prompt à t ver tous ces symptômes, à en accentuer la portée, ne m quail pas de les signaler au Roi : dès le mois de juin, il écrivait que toutes les chances paraissiûeut être pour Fils de Fnmce ' .
Celle nilirmalion fit une certaiue impression sur l'e
> lUreourl B« Itui. IT juin I6WI. Kirrut, t. I, p. tl6. Il fut i (iliii afCrdiiiir In l" «eplflmtirti. U., p. 181.
\I1,L\RS KT L\ Sri,CKSSIO\ U'ESI'Ar.\K.
( XIV : il 1)
t regreltt
r les E
s DégoctatioQS
en,<[a<}ée8 avec Giiiliaume ; il les laissa im instant sommeiller a6a de se rcusei^oer du côté de l'Autriche. Jusque-là il avait laissé l'ambassade de l'ienue inoccupée, n'étant pas disposé à rétablir trop vile des relations que la cour impériale ne paraissait pas pressée de renouer. Il y avait mainlenant urjjence à y pourvoir, ("est alors que lillars fui désijpié pour ce poste. Le choix n'élail pas mauvais : V'illars n'avait ni la distinction de manières d'Harcourt, ni la fine souplesse de Tallard ; mais, à défaut des qualités du «[rand seigneur, il avait celles du soldat, fort appréciées à Vienne, oii l'on est bon juge ; il avait laissé de bons souvenirs dans l'armée autricliienne, y avait noué d'agréables relations : il avait de la bonne humeur, de l'application, une grande activité d'esprit et de plume; il convenait à ce rôle tout d'observation et dont l'initiative diplomatique était exclue. Les in-ilructions qui lui furent remises par Torcy avaient l'étcudue de celles données à Tallard et à HarcourI : elles témoignaieul d'une connaissance non moins approfondie delà cour impériale et des ail'aires allemandes, mais sur la question du jour elles étaient beaucoup plus réservées. Bien que la succession d'Espagne y fut signalée à l'attention de Villars comme la question capitale, comme " le point btal dout la tranquillité de l'Europe dépendait entièrelueal ■, il n'était chargé que d'étudier les intentions dv. l'Autriclie et les ressources dont elle pourrait les soutenir. Le Roi «voulant maintenir la paix» , Villars devait examiner s'il .convioudrait davantage u au maintien de la paix n , soit de • Iravcrser les vues de rKmpeieur, soit de s'entendre avec
lui» . Le Roi était tout disposé à traiter, mais il ne croyait pas l'Empereur dans les mêmes dispositions et ne voulait pas risquer, eu lui faisant des avances inutiles, de laisser croire qu'il doutait des droits du Dauphin, ni s'exposera a changer Finclination que les Espagnols témoignaient présentement pour un des princes de France, afin d'éviter le démembrement » . Villars devait donc s'abstenir de toute proposition, écouter celles qui lui seraient faites, les encourager même, offrir au besoin comme modèle le traité secret de 1668, mais en référer au Roi et ne rien faire sans de nouveaux ordres.
Les instructions s'étendaient ensuite longuement sur les affaires intérieures de l'Allemagne, non pour inviter Villars à y intervenir, mais pour lui dicter un langage pacifique; il ne devait pas parler de la force du Roi, « qui est assez connue » , mais de la « modération » dont il a donné tant de preuves, et ne pas oublier que, « désormais, le Roi n'a rien à démêler avec l'Empire » . Tant il est vrai que, dans la pensée de Louis XII', le traité de Ryswick avait définitivement fixé les limites orientales de la France et supprimé toute cause de conflit ultérieur.
Quant aux négociations pendantes avec Guillaume III, les instructions les passaient absolument sous silence. Louis XIV, désirant les cacher à la cour d'Autriche, avait cru plus prudent de les laisser ignorer à son ambassadeur; il ne voulait mettre à Tépreuvc ni sa discrétion, ni sa conscience.
Ces instructions furent remises à Villars le 15 juin 1698. Il les reçut avec une joie peu dissimulée ; prompt aux illu-
sioQS,iI $e persuada que le premier rôle lui était réservé, et qu'il était destiné à régler, par un traité avec l'Empereur, la question qui préoccupait si sérieusement tons les esprits : cette perspective souriait à son ambition ; il se croyait assez habile et se savait assez heureux pour l'envisager avec confiance.
Vers la fin du mois, il se mit en route. Le voyage d'un diplomate de Paris à Vienne était alors long et compliqué ; il fallaitcheminer à petites journées sur des routes en mauvais état, traînant derrière soi un lourd convoi. Villars n'avait pas le rang d'ambassadeur (une délicate question de préséance avec l'ambassadeur d'Espagne, que le Roi ne voulait pas soulever, lui avait fait donner la qualité d'envoyé extraordinaire) : néanmoins , les circonstances imposaient à l'envoyé du Roi un équipage peu différent de celui d'un ^bassadeur ; trois carrosses à huit chevaux pour luv, ses ^ pages et ses quatre gentilshommes défilèrent sur la route royale de Strasbourg, suivis de quatre chariots pour les domestiques, de six charrettes pour les bagages, les meubles, la vaisselle : près de cent chevaux tiraient ces lourdes machines ; Villars, toujours avisé pour ses intérêts particuliers, les avait fait acheter à vil prix sur les marchés de l'Est encombrés par la réforme des régiments de cavalerie; rendus à Paris, ils lui revenaient à trente et quelques livres par tète. En arrivant à Ulm, après vingt jours de route, il vendit les chevaux 150 livres pièce et s'embarqua sur le Danube. L'opération, qu'il eut la singulière franchise de conter au Roi, couvrit toutes les dépenses du voyage : trois grands chalands préparés d'avance le reçurent avec
«V CHAPITIE 11.
%im perfouoei et foo imlériel, et le dc.icr i iiicnt à llome MU fil de ïeMu. Il arrifa dans la capitale de rAntriclie dans les premiers jours d'août.
Chemin (aisant, il avait (ait quelques wîsites utiles à ses relations ou à ses informations. A \ancy, il s'âait arrêté chez le duc de Lorraine, qu'il avait trouvé tout entier à la joie d'être rentré dans ses Etats, de chasser dans ses forêts, de jouifr au ballon dans ses jardins, « ne donnant qu'une médiocre attention aux dames et réservant ses tendresses pour mademoiselle de Charfres « , qu'il était sur le poiut d'épouser et dont le portrait ne le quittait pas. En passant a Prorizheini, Villars avait poussé jusqu'à Wildbad pour y voir le prince de Bade qui boudait la cour impériale, se plaignait de Tinaction oii le laissait la conclusion de la paix el lui donna de curieux renseignements sur la cour de Viennes el les secrètes rivalités de ses hommes d'Etat. A Stiiiignrt, il avait ôié reçu avec de grands honneurs par la dn(*lieH8(* douairière de WuHemberg; à Ulm, a messieurs t\v la ville » lui avaient fait un compliment auquel il avait iHi^ Irès-sonsiblo.
A l'ienne, une première déception l'attendait : Taccueil qu'il re(;ut ne n'pondait ni à ses souvenirs ni à son attente. La eour Tut polie, courtoise, mais réservée; elle ne voyait plus ou lui le brillant volontaire qui venait jouer sa vie à sou sorvitv et ohaiH(eail si galamment les Turcs à la tète de ost\idrt>us autrichiens : il n'était plus pour elle que l'envoy du rude advorsain^ qui, depuis dix ans, avait si malmen SOS aruuvs, ot auquel elle se préparait à disputer par les iuo]| eus , uu^nio les armes à la main, rhéritage esj
^TOicI
VILLAIIS KT l,,\ SI CCKSSrOX D'KSCAfiVK, s:,
l îllars fui In-s-iiiorlifiû de celle réception inalleudiic : il eut le bon ;[OÙl de ne pus laisser \'oir son dépit : il ma la froideur par sa bonne hnnieur, sa rondeur tlirre, attira les jjens chez lui en tenant table ouverte et issil au moins à se créer personnellement des relations Miilisiintcs : il était de toutes les fèlea et les décrivit longuement dans ses dépêches, auxquelles la matière politique manquait un peu. Personne ne lui parlait d'atïaires ; el c'est ce qui le mortifiait le plus-, il avait essayé d'aborder le terrain politique en offrant les bons offices du Hoi dans les laborieuses né<jociatious que la cour poursuivait avec le Kiusky avait poliment, mais pérenq)toirenient décliaé lolervenlion. Cependant les mois se passaient, etaucune :lie aulorîsée ne s'ouvrait pour lui faire les cummunicatJoDS s ui' lesquelles reposait tout l'écliufaudagcde ses combiuai^ons et de ses ambitions diplomatiques. Lue fois seu- IcDienl, Scbuarifcuberg, le <|rand mailrc de la cour de l'Impératrice, vint secrètement l'entretenir de la succession d'Espaijtie et insister auprès de lui sur la aécessité d'une transaction. Scbwarzenberi; avait une certaine inclinalinn pour la France, ii laquelle sa famille avait des obli<{ations : son grand-père, premier ministre de Braudebourij, recevait écus de pension de Louis Xlll; son père, lors de ision suédoise, avait sauvé ses (erres par la protection de France ; lui-mcuie faisait élever ii .Angers son (lis tie. Il était de l'école de Lobkouitz, le signataire du é de 16(>8, et aurait persunnellemcnl été beureu\ de contribuer à un rapprocbemeut entre les deux couronnes. Mois il était »ans mandat. L'évèque de Passau, le futur car-
dinal Lamberg, le comle Jerger, stattbalter de Vienne, firent aussi à Villars des allusioDS de même nature, mais ils n'étaient pas plus autorisés que Scbwarzeuberg. Villars n'en transmit pas moins à Louis XIV la substance de ces entretiens ; il profita de roccasion pour exposer au Roi ses propres idées et développer les avantages qu'il voyait à un traité direct avec l'Empereur ; il laissa trop voir le désir qu'il avait d'être cbargé de faire des ouvertures en ce sens; Louis XIV, qui avait d'autres vues et toucbait alors au terme d'une négociation toute différente, arrêta court ces velléités d'initiative et ces conversations inutiles : « Il ne convient ni à ma dignité, écrivit-il le 19 septembre, ni à mes intérêts de faire des propositions sur cet article. » Peu après, revenant sur les confidences de Scbwarzeuberg et de Jerger, il les attribua au désir de provoquer des ouvertures et termina en disant : a II y a apparence qu'ils ne vous en parleront plus. » Personne, en effet, ne parla plus à l'envoyé français de la question d'Espagne, ni de toute autre question politique. Villars se vit forcé, pour donner un peu d'intérêt à sa correspondance, de reprendre ses études de mœurs. 11 s'appliqua à faire connaître les principaux personnages de la cour, leur caractère , le genre de vie qu'ils menaient, décrivant les fêtes, les chasses, les divertissements a la mode, ne craignant pas d'emprunter à la chronique scandaleuse de la cour le sujet de digressions assez piquantes dans lesquelles le cadre et la nature de ce travail ne nous permettent pas de le suivre. Ces descriptions témoignent, sinon d'un grand talent d'écrivain, du moins de facultés d'observation assez développées, et renferment des traits
qui ne manquent pas d'une certaine finesse ^ En les contrôlant et les complétant à Faide de renseignements puisés aux sources authentiques, nous voudrions essayer de faire conoaitreles principaux personnages auxquels il avait affaire, n y a pour nous un véritable intérêt à être renseignés sur les hommes qui vont avoir à prendre une des plus grosses résolutions qui se soient imposées à la décision des chefs d^une grande nation.
L'empereur Léopold, d'abord destiné à l'Eglise, avait conservé, dans son caractère et dans ses manières, quelque chose de sa vocation primitive : il était doux, consciencieux et mystique. Bon et accueillant comme la plupart des princes de h maison d'Autriche, il ne savait ni réprimer une faute, ni écarter une sollicitation : cette faiblesse se compliquait d'irrésolution; se défiant de lui-même et des autres, il hésitait toujours à conclure; pour se soustraire à l'effort de la décision, il s'en remettait à la Providence du soin de ses intérêts, attendant volontiers de sa bonté le a miracle» que des prophéties colportées en famille promettaient à la maison impériale. Sa piété couvrait sa lenteur d'esprit ; elle donnait, en outre, à toute sa vie une gravité et une sérénité qui lui permirent de traverser sans trouble les poignantes alternatives de revers et de succès qui signalent son règne. Passionné pour la chasse, ayant le goût des arts et des divertissements littéraires, il ne sacrifiait pas facild*ment ses distractions favorites. Il était, d'ailleurs, appliqué au travail, esclave du devoir, et voulait tout voir par lui-
' NoDf en donnons quelques extraits è l'Appendice.
même; mais son intervention retardait, plus qu'elle ne l'aidait, l'expédition des affaires. En résumé, il avait les vertus de l'homme privé plutôt que les qualités du souverain.
Son (ils aîné, i'arcbiduc Joseph, roi des Romains, tenait de sa mère, l'impératrice Ëléonore de Neubourg, une nature plus décidée, mais un tempérament emporté. Ses bonnes qualités, ses facultés intelligentes étaient gâtées par une violence de caractère qui rendait son commerce difficile et embarrassait souvent son père. Villars raconte « l'avoir vu accabler ses pages de coups de poing devant toute la cour : l'Empereur détournait les yeux pour ne pas le voir » . La chasse était son occupation principale : il courait le lièvre dans le Marchfeld, poursuivait le cerf, l'ours dans les montagnes de l'Autriche ou de la Hongrie, recherchant le danger ', faisait preuve d'adresse et de vigueur; ses courtisans renonçaient à le suivre. Cette activité corporelle nuisait aux affaires, pour lesquelles il montrait peu de goût; mais elle le préparait à la guerre, qu'il paraissait aimer.
L'archiduc Charles, le second fils de l'Empereur, celui auquel il destinait le trône d'Espagne, n'avait alors que dix-sept ans; il ressemblait à son père, tenait de lui des qualités aimables, le goût de l'étude et de la paix. 11 n'était
I Toutes les chasses n'offraient pas les mêmes dan<]crs; il y avait des battues où les animaux, traqués et obligés de s*enga({er dans de longs cou* loirs en toile, venaient passer devant des postes termes où se tenaient les tireurs. L'Empereur et l'archiduc liraient ainsi des cerfs, des saughers, même des ours. Pour comble de précaution, quand un ours était dans les toiles, « on lâchait des chiens qui Tattaquaienl : pendant qu'il se défendait, des valets de chiens avec de longues tenailles saisissaient très-prodemroeot les
flattes de l'ours; quand ils les tenaient toutes quatre, on renversait l'ours sur e dos, l'Empereur et le Roi des Romains allaient le tuen. Villars au Roi, 28 octobre 1699. A. £.
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fflélé en rien aux affaires et était encore sous la direction de son gouverneur ou ajo,lG prince Antoine de Liechtenstein. Celui-ci joignait au culte de l'étiquette, qui rentrait dans ses attributions, la haine de tout ce qui était français ; ce sentiment lui était inspiré non-seulement par la rivalité des deux cours, mais par des rancunes de famille : la sœur de sa femme était cette jolie demoiselle de Lowenstein, que la Dauphine avait amenée en France et que le Roi avait mariée à Dangeau ' . Le prince de Liechtenstein ne pardonnait pas à la com* de Versailles cette grave mésalliance. Son intervention ne facilitait pas les rapports, de l'archiduc avec le corps diplomatique : la plupart des envoyés étrangers n'avaient pu lui être présentés , parce qu'il exigeait d'eux cnrlaines formes de respect qui n'étaient dues qu'aux souverains. Villars avait reçu de Louis XIV l'ordre formel de ne prendre d'audience que lorsque ces prétentions seraient abandonnées.
Le premier personnage de la cour était le grand maître, prince Dietrichstein; mais son âge avancé le rendait impropre aux affaires, et la véritable autorité était exercée par le comte Ulrich Kinsky , chancelier de Bohème , vicechancelier de l'Empire, homme instruit, appliqué, désintéressé, qui avait succédé à Strattmann, sans avoir ni la nettelé ni la souplesse de son esprit. Défiant, ayant le goût des voies détournées, il excellait dans l'art de créer des diflBcuhés et de compliquer les questions les plus simples. Il penchait vers une entente avec la France : ses rapports
1 Saott-Simoh, t. I, p. 344; t. II, p. 311.
avec Villars devaient , d'ailleurs, être très-courts, car i mourait au printemps de 1699, de chagrin de n'avoir pa été nommé grand maître de la cour à la mort de Di trichstein. L'Empereur lui préféra Harrach , pour lequel i avait une véritable amitié, et qui lui plaisait autant par se^ défauts que par ses qualités. Intelligent, sûr et de bon con — seil, Ferdinand-Bonaventure, comte d'Harrach, était d'um caractère doux et indécis qui ne froissait pas l'irrésolution impériale : d'une piété sincère, il comptait, comme son maitre, sur la protection spéciale de la Providence, et croyait au a miracle » attendu. Ambassadeur en Espagne, s'il n'avait pas utilement servi l'Autriche, il l'avait représentée avec dignité et avait de très-bonne foi entretenu lés illusions de l'Empereur. Par la confiance du souverain, par sa situation personnelle, il tenait incontestablement la première place; mais il n'avait ni l'ambition ni l'ardeur au travail qui assurent le premier rôle.
Le personnage le plus actif de tout le conseil était Dominique- André, comte de Kaunitz : nous l'avons déjà rencontré à Munich, ainsi que sa femme, la belle Ëléonore de Steruberg ; nous avons pu juger des ressources de son esprit, de son activité, de son habileté à profiter des cirinconstances sans préjugés, pour ne pas dire sans scrupules. Villars n'avait pas oublié ses luttes avec lui, mais il en avait gardé un bon souvenir : il croyait être la cause de son départ de Munich et de la rupture de Max-Emmanuel avec la comtesse de Kaunitz : il lui savait gré de cette apparente défaite ; il reconnaissait, d'ailleurs, ses talents et son inQuence croissante. « Depuis la mort de Kinsky,
écrivait-il au Roi, le 30 septembre 1699, qui gouvernait absolument, et, pour dire la vérité, avec plus d'étendue d'esprit, d'élévation et de génie que tout ce qui approche présentement l'Empereur, le comte de Kaunitz a trouve que toutes les affaires lui venaient naturellement. Le comte d'Harrach est paresseux, le chancelier de cour est un trèspauirre homme, le chambellan de même, le président de guerre ne sort pas de sa sphère et est d'ailleurs accablé de maladies. L'Empereur hait Mannsfeld et estime médiocrement le prince de Salm. Le cardinal Collonitz, d'un esprit très-borné, gouverne même fort mal les affaires de Hongrie. Ainsi tout revient presque au comte de Kaunitz. La considération qu'il s'attire excite bien l'envie du comte d'Harnch, mais ne change pas son tempérament, qui n'est pas porté à la peine. »
Le chancelier et le chambellan, dont Villars parlait avec cetle désinvolture, étaient, l'un, le comte Bucelini, homme médiocre en effet, et conduit par ses subordonnés ; l'autre, fc comte Waldstein, que Villars jugeait trop sévèrement et qni avait plus de décision dans le caractère que la plupart «c ses collègues du conseil. Quant au prince de Salm, e était un homme vigoureux et énergique, qui plaisait à J'arehiduc Joseph, dont il avait été ajo, et déplaisait peutéfre à l'Empereur pour ce motif. « Il est fort ennemi de [Jb France, écrivait Villars ailleurs, et si jamais le roi des lains est à la tête des armées, ou le prince de Salm l'aura pas de crédit, ou elles seront tournées contre nous. » ^ président du conseil de guerre était le vieux Rudiger Rabrenberg, l'illustre défenseur de Vienne, qui se renfer-
U2 CHAI'lTnK IT
rnail dans les devoirs de sa charge sans parveoir à les rd" plir intcgralemeQt : il mourut avant la fin de Tambas^au de Villars et fut reuipiaro parAIaunsfeld, dont k- ppincif iiiorite était d'être profondément dépoiié à rKiiiporeur qu ne l'aimait pas, s'il faut eu croire notre auteur.
Quant aux deux bonimcs de guerre les plus en vu^J e'étaieul le prince Louis de Bade et le prince Eugène d* Savoie. Villars avait avec l'un et l'autre de cordiales relations, que Iti guerre même, suivant les courtoises habitude»! du siècle, ne devait pas détruire. Il les jugeait avec sa perspicacité ordinaire, Eugène, comme un grand capitniuc^ déjà célèbre à trente-cinq ans et destiné à de plus grand** succès; Louis de Bade, comme un général actif, vigilaxit^l habile, mais sans grand vol, et avec une tendance fàchei»* à marchander ses services : «Ha toutes les qualités les plus propres pour commander dignement une armée rm pour ôter l'euvie de la lui confier ' . "
Pendant que \'illnrs se livrait à l'étude platonique de c' caractères, les événements avaient marché k l'ersaillfs, Londres et à la Haye. Louis XIV, que nous avons lai»' sous l'impression des nouvelles d'Usiiagne, hésitant à poi»* suivre les négociations commencées avec Guillaume, lilc revenu à ses premières résolutions, aux pensées c^a modération, de paix, qui les avaient inspirées. 11 avait rés' lûmeul écarté les séduisantes teataliie^ dont Harcoit* s'était fait l'organe, pour écouter les sages coosuUs cï^ 'l'allard. La négociation reprise n'avait plus été iate
* Vof- te* /'orUnuU Jn ytitiitiux iiupriiuéa k lïAbn. I. i. p.US.
! .In StiMÙra «''' I
; KT LA Sl'CCKSSlOX DKSI'AGXE.
|»af>; fl\e avait abouti au premier traité de partage, signé le 25 septembre, qui attribuait la couronne d'Espagne au prince électoral de Bavière et partageait les possessions ■UilLeQues de l'Espn-jne entre l'Autriche et la TraDcc.
C'était pour Guillaume d'Orange un grand succès : il avait fait eapiluler le jjrond Roi et prévaloir les intérêts tnarilimeset commerciaux de l'Angleterre et de la Hollande ; il avait rois une singulière àprelé à les défendre. Sa loyauté envers Louis Xll' n'avait pas été moindre : il n'avait rien laissé deviner ni à l'Autriche, dont il trahissait la cause, ni à l'Espagne, dont il disposait sans litre et sans son aveu. Sa discrétion avait été telle, que ni Goes ni Auersperg, les envoyés impériaux en Hollande, ni Hoffmann, envoyé à l-ondre», u'avaient rien soupçonné do ce qui se tramait à calé d'eux; ils avaient bien remarqué les allées et venues de Talturd, les conférences tenues ii Loo, mais ils n'en avaient pas pénétré le motif. La cour d'Espagne fut renseiïinéc la première : dès le 7 octobre, elle était informée de I existence du trailé, et, dès le 14,elley répondait, (lA iVa/o, pot* le testament que Cbarles 11 signait en faveur du prince électoral de Bavière. Harrach, en apprenant cette réaolubon, qnî déjouait tous ses calculs, en fut tout désorienté : *l avoua à Harcourt qu'il ne restait d'autre ressource à l'Empereur que de s'entendre avec Louis \U , et qu'il lui écrirait en ce sens ' .
Les communications étaient lenics entre Madrid et Vienne; les dépêches d'Harrach ne parvinrent à la cour
qu'à la fin de décembre ; elles y causèrent un émoi £b
à comprendre, mais dont on sut habilement cacher 1
pression. Villars ne se douta de rien. Cependant des ii
mations venues de Hollande et d'Angleterre dans le cou
de janvier confirmèrent les rapports d'Harrach ; Texistc
du traité de partage ne pouvait plus être mise en do
mais les termes exacts étaient encore inconnus. L'em
ras du conseil aulique était extrême ; il ne savait à <
parti s'arrêter; espérant obtenir au moins quelques lumi
et se renseigner sur les dispositions de la France, il rés
de sonder Villars, et Kinsky fut chargé de le faire par
Kinsky aborda Villars, le 22 janvier 1609, dans Ta
chambre de l'Empereur, lui exprima le grand désir qu'a
son souverain de vivre en bonne intelligence avec Louis ^
fit des allusions éloignées aux négociations de la Frai
essaya d'amener la conversation sur la succession d'Es
gne. Villars, qui ne savait rien, put, en toute suretc
conscience, protester des bonnes intentions de son sou
rain; mais, entre ces deux interlocuteurs, dont l'un i
mal renseigne et l'autre ne l'était pas du tout, la conve
lion ne pouvait aller loin : ils jouèrent ainsi, deux jours
suite, aux propos interrompus, sans que Kinsky eût obt(
les éclaircissements qu'il désirait, et sans que Villars
compris le motif de sa démarche. Villars interpréta le 1
gage du ministre dans le sens de ses espérances ; il cri
des ouvertures pour un traité direct, et les enregistra a
une naïve satisfaction. Kinsky revint à la charge le 30 j
vier, et, celle fois, il fut plus explicite : il se plaignit
silence de la France, alors qu'il était notoire que son a<
VILLARS ET LA SUCGESSIOX DESPAGXE. 95
vite diplomatique était grande à Madrid et à Londres ; il savait que des négociations étaient engagées pour le partage de la monarchie espagnole. Pourquoi les cachait-on àTAutriche? Voulait-on la tenir à l'écart? Le testament in roi d'Espagne était un grave événement; on n'en disait rien : pourquoi ne pas échanger ses impressions ? Villars nemaitque répondre et multipliaitles assurances banales, tout en rejetant sur le silence observé à son égard la cause do silence du Roi. Il se chargea de transmettre au Roi^ ^^8 délai, les ouvertures qui lui étaient faites.
il était tout à la joie que lui causait ce premier début de ^^oeiation, lorsqu'un incident inattendu vint, à son grand déplaisir, suspendre tout commerce entre la cour impé- •*ialeetlui.
Il y avait le même soir bal à la cour. L'usage était de
^^ 'inviter à ces réunions restreintes que les personnes qui
l^i^naient part aux danses : le corps diplomatique, quel-
SI nés étrangers de distinction, assistaient à la fête dans de
X^ctites loges séparées de la salle de bal par une balustrade.
I^a salle ou se donnait ce divertissement dépendait de
ï* appartement de l'Impératrice douairière, dont l'archiduc
^barles occupait une partie. Villars s'y rendit et se plaça
^ans une de ces loges avec Hop, l'envoyé de Hollande;
^^ envoyé de Suède, le nonce, les ambassadeurs d'Espagne,
^€ Venise et de Savoie, en occupaient une autre; l'évêque
^cRaab soupait dans une loge voisine « de la desserte de
*^ Empereur « . Rappelons que ni Villars ni la plupart des
[ ^^lomates présents n'avaient, pour des causes rapportées
I ^-dessus, été présentés à l'archiduc.
Quelques instants avant l'ouverture du bal, le prince de Liechtenstein, ajo de l'archiduc, entra dans la salle : apercevant Villars, il marcha droit à lui, lui dit qu'il trouvait étrange sa présence chez l'archiduc, auquel il n'avait pas été présenté, et l'engagea à se retirer. Surpris par celte brusque interpellation, lillars la reçut assez mal et répondit, non sans vivacité, qu'il n'était pas le seul dans le même cas ; que d'ailleurs il se trouvait, non chez l'archidae, mais chez l'Empereur, et avait le droit d'y rester. Liechteii' steiti ayant insisté, Villars sut se maîtriser et sortit. Les autres envoyés ne furent pas interpellés et demeurèrent.
L'aventure, comme on peut le penser, fit grand bruit cX donna à la cour impériale des soucis qu'elle n'avait pas recherchés. Les torts du prince de Liechtenstein étaient évi' dents. Quant à Villars, on n'avait rien à lui reprocher : toujours maitre de lui, il se contenta de se plaindre à Kaunitz de l'affront qu'il avait subi et de l'avertir qu'ayant pris les ordres du Roi, il les attendait en silence.
La réponse du Roi, datée du 11 février, arriva à Vienne le 25. Elle était d'une grande hauteur. Louis XIV exigeait que le prince de Liechtenstein vînt à la légation de France exprimer à son envoyé a son déplaisir de ce qui s'était passé et d'avoir manqué au respect dû à son caractère » • Tant que celte satisfaction n'aurait pas été obtenue, Villars avait l'ordre de suspendre tout commerce d'afiaires avec les ministres de l'Empereur.
Cette demande du Roi jeta la cour dans un grand embarras, non qu'elle la trouvât excessive : elle ne défendait pas l'acte du prince de Liechtenstein, qui avait agi de son propre
mouvement et contre les convenances les plus élémentaires; mais la forme de la satisfaction demandée soulevait nne g[rave question d'étiquette. D'après les usages espagnols en vigueur à la cour impériale, Vajo de l'archiduc ne pouvait sortir du palais sans l'archiduc et ne pouvait rendre de visites que lorsqu'il accompagnait le prince confié à sa garde. Déroger à cette règle, dans un milieu aussi étroitement formaliste, était un acte inouï dont aucun ministre ne voulait prendre la responsabilité. On s'efforça donc d'obtenir la modification de cette condition. Alors commença une longue et laborieuse négociation dont nous ne saurions suivre tous les détails. Tout fut mis en œuvre soit pour convaincre Louis XIV, soit pour agir sur Villars et ramener à se départir des instructions très-précises du Roi. On lui offrit des satisfactions équivalentes, peut^tre même supérieures, s'il consentait à renoncer à la visite de Liechtenstein : Villars écarta toutes ces combinaisons avec autant de fermeté dans le fond que de modération dans la forme; il montra un désintéressement qui ne lui était pas habituel, s'efifacant entièrement, écrivant au Roi de faire servir l'incident à sa politique générale, soit qu'il désirât une rupture, soit qu'il poursuivit un accommodement avec l'Autriche sur la question espagnole. Louis XIV ne voulait pas rompre, mais il n'était pas fâché de faire durer un incident qui le dispensait de répondre aux embarrassantes ouvertures de Kinsky; il pensait d'ailleurs, avec raison, que ses demandes étaient fort modérées; il les maintint et prescrivit à Villars de quitter Vienne le 15 avril, si satisfaction ne lui était pas accordée. Le ministre autrichien I. 1
s'adressa alors à Londres et à la Haye, et pria les deai puissances maritimes d'agir officieusement à Versailles pour expliquer a Louis XIV les usages particuliers de la cour de Vienne et lui demander d'en tenir compte. Hemskerke, l'envoyé hollandais, en parla à Torcy : mis au courant de l'affaire, il reconnut le bien fondé et la modération des demandes françaises, et écrivit à Harrach une lettre pressante pour l'engager à ne pas s'arrêter à une insignifiante question d'étiquette. Il obtenait en même temps du Roi que le délai assigné au retour de Villars fût retardé. Villan fixa définitivement son départ au 30 avril et en informi Harrach. Les pourparlers reprirent, les conférences se succédèrent : le nonce, les ambassadeurs de Venise et de Savoie s'entremirent, sans que la question avançât d'un pas, et 1( 30 avril arriva sans que rien eût été réglé. L'émotion étail grande dans la ville : l'éventualité d'une inipture avec h France, pour un motif aussi futile, préoccupait viveroenl les esprits. Sous la pression des circonstances, la coui découvrit un expédient qui sauvegardait les principes sacrés de Tétiquelle : par le plus grand des hasards, la sœur du prince de Liechtenstein, la comtesse Trautmannsdorf, habitait la même maison que Villars el était malade. La maladie d'un proche parent était un de ces cas exceptionnels qui légitimaient une dérogation à la règle et permettaient à un ajo de sortir sans son archiduc. L'Empereur autorisa donc Liechtenstein à aller voir sa sœur; pour s'y rendre, il était obligé de passer devant Tapparlement de Villars : si, au moment où il passerait, Villars se trouvait par hasard sur sa porte, il n'était pas interdit à Vajo de s'arrêter un instant
VILLARS ET LA SICCESSIOX DESPAGXE. 99
et de causer avec lui. On fit donc demander à Villars, par i'ambassadeur de Savoie, s'il ne consentirait pas à se trouver sur sa porte, à une heure déterminée, et à y recevoir les excuses de Liechtenstein. La nuance était bien faible, en apparence ; mais Villars eut l'intuition de l'équivoque qu'elle recouvrait et refusa. 11 ne se dissimula pas la responsabilité <iu'il encourait en risquant une rupture pour ne pas accepter ■^xie aussi légère modification aux instructions royales : ** J*08e dire, écrivait-il au Roi le lendemain, que j'ai donné, oette circonstance, une preuve certaine que ma fortune ^st indifférente quand il s'agit de la gloire et de la délicatesse de Votre Majesté. »
V/illars refusa donc et commanda les chevaux de poste
Povir le soir même. A trois heures, sa calèche était devant
*^ porte, les chevaux attelés, au milieu d'un grand concours
peuple : Villars se préparait à partir quand l'ambassadeur
Savoie accourut de nouveau, et lui demanda d'attendre
encore qu'il eût le temps d'aller faire un dernier effort au
Palais : deux heures après , il revenait, annonçant que la
^^tîsfection était accordée sans réserve. 11 était bientôt suivi
^ l'o/o qui se présentait chez Villars, était reçu par lui sur
^^ IH)rt^, entrait dans l'appartement, et, s'arrêlant dans le
^^lon, où se trouvait le portrait du Roi, débitait la formule
^'^:xcuses très-mitigée qui avait été préalablement conve-
^^o. La nuit était arrivée, les domestiques avaient allumé
*^s flambeaux pour éclairer la sortie du prince ; une foule
"^^uiète, curieuse, s'était amassée dans la rue, dans la
^^Ur,dans les escaUers; la visite de l'q/o reçut une publicité
^^ tm éclat qu'elle n'aurait pas eus si elle eût été simple-
ment et rapidement accordée : les hésitations de la cour n'avaient servi qu'à rendre plus solennelle la réparation donnée à l'envoyé du roi de France '.
Le règlement de cette délicate question permettait de revenir aux affaires sérieuses. Mais, pendant les trois mois qu'avait duré l'interruption des relations, de graves changements s'étaient produits, kinsky était mort; avec lui avait disparu l'un des ministres les mieux intentionnés pour la France; kaunitz, qui lui avait succédé, n'était pas hostile aux idées de conciliation, mais son inQuence était contre-balancée par celle d'Harrach, récemment nommé grand maître de la cour. Harrach avait rapporté de son ambassade à Madrid une haute idée des droits de l'Autriche sur la succession tout entière, et de grandes illusions sur ses chances de l'obtenir. Un grave événement avait d'ail* leurs complètement uiodiGc l'échiquier diplomatique. Le prince électoral de Bavière était décédé, emportant dans la tombe les fragiles combinaisons échafaudées sur sa chétive existence. Les conventions de partage avaient été déchirées par la mort, u qui n'avait pas souscrit à notre traité, écrit Tallard au Roi le 14 février, et n'était pas entrée dans l'engagement de conserver les jours du jeune prince » .
Louis XII , sans se laisser troubler par ce brusque incident, avait immédiatement repris les négociations avec Guillaume sur la base première : l'équitable partage de la monarchie entre les ayants droit, u U y avait trois héritiers, écrivit-il à Tallard; il n'y en a plus que deux. » U ajoutait
1 Voy. à la suite du lomc I des Mémoires de Villars le texte ou Tanalysc que nous avons donnés des principales pièces relatires À relte afTaire.
IILI-AHS I;T I.A SICCKSSIO.V DKSPAliXK. 101 cettu phrase rpaiarquuble, qui protive à quel dugré la iioUon de l'équilibre europt-eD avait [jênêiré dans son esprit : i Je Lsaîs coinliitm l'Europe serait alarmée de voir une puissance I l'élever au-dessus de celle de la maison d'Autriche, de sorte que l'espèce d'ê<[alîté dout elle fait dépendre sou repos cessai de se trouver entre l'une el l'aiilre '.« il avait I donc proposé une rêparlilion des Étals espagnols entre le I Dauphin et l'archiduc. Le roi d'Aujjleterre, surpris par uu I événotncul qu'il n'avait pas prévu, au milieu des embarras I tt'une crise parlementaire, avait assez froideuienl accueilli 4 ouvertures : l'opinion s'était vicenu-iit prononcée en I Auyletene contre le premier traité de partage; elle était I géiiéralemeut favorable à rAiitriehe; Guillaume hésitait à I la froisser de nouveau. Cependant, la pression d'intérêts I qui n'avaient pas changé, le souvenir des engagements L pris, l'habile argumentation de 'l'allard avaient agi sur son P esprit : au moment oii nous sommes parvenus, c'est-à-dire ■ au commencement de mai 1GD9, il était revenu ii l'idée I d'un partage réglé par une convention : mais, toujours ' préoccupé de ne pas mettre les ressources maritimes de l'Espagne et des Indes entre des mains puissantes, il cherchai! à faire remplacer le prince électoral par un souverain I de second ordre, soit l'électeur de Bavière, soit le duc de I Savoie ; ce fut Louis \IV qui plaida la cause de l'archiduc I pi qui réussîlà la faire triompher. Le 11 juin 16!)9, après I des négociations dont nous n'avons pas à refaire l'histoire, le second traité de partage était provisoirement signé entre
• U Roi i lull^ril, t.t tel
le roi de France et le roi d'Angleterre ; il ne devait devenir déGnitif qu'après Taccession de la Hollande. Trois mois étaient donnés à l'Empereur pour y accéder de son côté. On sait que ce traité attribuait à Tarchidue Charles l'Espagne, les Pays-Bas et les Indes, au Dauphin l'Italie, moins le Milanais, qu'il devait échanger contre la Lorraine. Si l'Empereur, à l'expiration du délai fixé, n'avait pas signé le traité, les puissances s'entendraient pour le choix d'un troisième prince qui recevrait la part refusée par l'Autriche. Guillaume fut chargé d'amener l'Empereur à accepter ces conditions. Il le fit sonder par Hop, son envoyé à Vienne : lui-même fit des ouvertures à Auersperg. Le souverain et le ministre reçurent, chacun de leur côté, la même réponse, à savoir que l'Empereur était le seul légitime héritier de Charles II, depuis la mort du prince électoral, en vertu du testament de Philippe II/ et de la renonciation de la reine de France ; que l'Angleterre et la Hollande s'étaient engagées en 1689 à soutenir ses droits, que la grande alliance n'était pas rompue, et que l'Empereur comptait sur ses allies pour le défendre éventuellement contre les prétentions de la France; il n'était pas besoin de nouveaux arrangements, les anciens suffisaient. L'argumentation était serrée, mais elle n'était plus de saison. Guillaume, lié avec Louis XIV, n'élait plus disposé à faire la guerre au seul bénéfice de l'Autriche et à dépenser les ressources de ses deux Etats pour mettre l'Europe sous la dépendance d'une seule dynastie : il le fit sentir à la cour de Vienne, et insista, sans encore lui révéler l'existence du traité, pour qu'elle se prêtât à une transaction. Il se crut
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écoaté. Vers la même époque , Kaunitz, reprenant avec rUlars le thème de Kinsky, lui faisait des ouvertures banales que l'envoyé de France prenait pour des avances et signalait au Roi avec empressement. A Versailles comme h Londres, on crut uu instant à la possibilité d^me entente. Uais c'était une illusion; à Vienne, on ne cherchait qu'à gagner du temps, à empêcher le rapprochement de l'Anglelerrc et de la France : on se croyait sur de l'héritage espagnol, on ne voulait pas risquer dans (!es compromissions douteuses les chances que l'on croyait tenir de son droit, de l'inclination connue de Charles II et de la protection d'en haut.
Cette politique d'atermoiement convenait à l'esprit irrésolu et mystique de Léopold, à la lenteur proverbiale du conseil aulique : les avances faites h Villars ne servaient qu'à la couvrir; pendant que l'envoyé du Roi les enregistrait avec une satisfaction prématurée, la cour prenait ses précautions à Madrid; des bruits alarmants ayant couru sur h santéduRoi, l'Empereur s'empressait de signer le 9 juillet des pleins pouvoirs donnés éventuellement au conseil de Castille pour gouverner l'Espagne en son nom. En même temps, feignant d'entrer dans les vues de Guillaume, il lui faisait proposer de donner les Indes à la France et le Milanais à l'Autriche. Guillaume et Heinsius étaient trop avisés pour ne pas discerner le véritable sens d'une proposition aussi directement contraire aux intérêts des puissances maritimes; ils la repoussèrent comme dérisoire et commencèrent à douter du succès ; ils n'en insistèrent pas moins avec une louable persévérance. Guillaume s'épuisa en vains
efforts pour persuader la cour de Vienne de la nécessité d'une transaction sérieuse. Toute Tannée 1699 se passa en inutiles négociations.
Ce n'était pas seulement à Vienne que le roi d'Angleterre rencontrait des résistances inattendues : en Hollande y les Etats Généraux se refusaient à signer le traité; ^ Messieurs d'Amsterdam » , avec leur sens pratique, comprenaient ce qu'avait de précaire un arrangement repoussé par la partie la plus intéressée, et qui laissait indéterminée une question aussi grave que la nomination du futur roi d'Espagne; de plus, ces parlementaires défiants demandaient l'enregistrement du parlement de Paris. On voit d'ici l'indignation du grand Roi en apprenant une semblable prétention : il répondit avec hauteur que le parlement de Paris était un corps judiciaire qui n'avait pas à connaître de sa politique, mais il se montra prêt à attendre patiemment l'adhésion de l'Autriche et à s'entendre avec Guillaume sur une liste de candidats au trône d'Espagne : ces concessions n'amenèrent aucun résultat. Louis XIV commençait à perdre patience; Guillaume, de sou côté, s'alarmait et craignait que le Roi, poussé à bout, ne s'entendit directement avec l'Autriche : il fit un dernier et vigoureux effort, et enleva le consentement des Etals Généraux; le 3 mars 1700, ils signèrent le traité tel qu'il avait été arrêté entre les deux rois. Les ratifications furent échangées à la fin d'avril.
A Vienne, Guillaume fut moins heureux : il n'obtint que des fins de non-recevoir. Seul, pendant toute cette année, il avait conduit la négociation par l'intermédiaire de Hop. Villars s'était teim à l'écart par ordre du Roi, qui pensait
VILLARS ET LA SL'CCESSIOX D'ESPAGXE. 105
avec raison que rancien allié de Léopold était mieux placé que lui pour amener TEmpereur à traiter. Villars ne devait pas laisser soupçonner aux ministres autrichiens que son souverain fut d'accord avec le roi d'Angleterre. Pouriant, quand l'adhésion des États de Hollande eut donné au traité BU caractère nouveau, Louis XIV pensa avec raison que sou abstention n'avait plus de motif, que le traité ne pouvaitélre caché à Madrid, et qu'il devait être communiqué à Vienne.
A Madrid, la cour n'ignorait pas les projets de partage, mais elle ne savait pas exactement quel était le rôle de la France : Harcourt le lui dissimulait avec soin, espérant toujours que Louis XIV ne persévérerait pas dans cette voie. Pendant six mois, tenu par le Roi au courant des moindres détails, il n'avait cessé de lui déconseiller le traité, soutenant qu'un traité n'empêcherait pas la guerre ; il consignerait la guerre comme inévitable dans tous les cas : ne valait-il pas mieux la faire, d'accord avec la nation espagnole, pour mettre et maintenir un Fils de France sur le ^i^ne, que contre la nation pour lui imposer un archiduc ^'Autriche? Le Roi calmait cette ardeur; il ne croyait pas a l'efficacité du sentiment public : «(Ce sont des vœux sans effet n, écrivait-il; quand même Tavénement de son petitfils eut été facile à obtenir, il ne pouvait espérer le maintenir sans guerre : a II préférait à cette vue celle de prendre des mesures plus convenables à la paix de l'Europe et au ï*epo8 de la chrétienté ' » ; un traité, conclu avec les puis-
^30juiD 1699. HippEAU, t. H, p. 98. Malcjré ces preuves positives de ^ sincérité de Louis XIV et du découragement d*Harcourt, M. Hippeau
sances maritimes et consenti par TAutricbe, était à ses yeux le seul moyen d'assurer ]a tranquillité. Harcourt se soumit, non sans regret, et demanda un congé pour ne pas assister a Técroulement de ses espérances, a Le parti de Votre Majesté ' ne consiste que dans Finclination du peuple et trèspeu de seigneurs qui ne se sont pas expliqués : il tombera de lui-même, » Le Roi l'avait pourtant maintenu à son poste tant que la Hollande avait résisté, afin de pouvoir revenir à ses idées, « si le traité ne s'achevait pas » . Quand le traité eut été achevé, Louis XIV n'insista plus : « Il n'est plus question de négocier à Madrid, écrivait -il le 11 mars 1700... Mon intention est que vous preniez présentement vos audiences de congé. » Harcourt s'était hâté d'obéir; sa femme était déjà rentrée en France; il partit aussi vite que le lui permit la nécessité de liquider un grand établissement : au mois de mai, il avait quitté le sol de l'Espagne, laissant M. de Blécourt comme chargé d'aflaires, avec la triste mission de liquider la faillite diplomatique à laquelle il ne voulait pas attacher son nom. Au même moment, l'illars reçut du Roi le texte du traité, avec mission de le communiquer à l'Empereur et de lui demander son adhésion. Villars, comme Harcourt, n'était
soutient que les négociations secrètes pour la dési«{Dation du doc d'Anjou et la marche des troupes françaises se continuaient entre Harcourt et Porlo- Carrero : i! base son opinion sur une dépêche qu*il publie à la date du 1:5 août 1699 ^t. II, p. 123). L'argumentation s'écroule devant un Tait tout matériel : la dépêche n'est pas de 1699, mais du 13 août 1698 ; le contexte le prouve surabondamment : elle annonce comme prochaine l'entrée de l'ambassadeur qui eut lieu le 15 septembre 1698. A cette époque, le traité de partage n'était pas signé, Harcourt recevait les premières ouvertures •du cardinal et les encourageait discrètement. » 8 mars 1699. Hippkai, t. II, p. M.
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guère satisfait delà tournure que prenaient les événements. La mission ingrate qu'il recevait n'était pas celle qu'il avait rêvée; il doutait grandement de sa réussite; il ne raccomplit pas moins avec une scrupuleuse exactitude, sinon avec succès. Pour bien comprendre les didicultés auxquelles il se heurta et bien saisir le véritable rôle de PAutriche, il nous faut reprendre les choses d'un peu plus haut.
On se rappelle que Hop avait été seul chargé par son gouvernement de faire des ouvertures à la cour de Vienne ; sans lui révéler Teustence même du traité, il devaitl'amener à ridée d'un partage de la monarchie espagnole, suivant le système de répartition qui faisait la base du traité. On se rappelle aussi les propositions dérisoires et les fins de nonrecevoir opposées aux démarches de l'envoyé hollandais. L'attitude inerte et fataliste de la cour impériale n'avait pas été adoptée sans des discussions et des tiraillements qu'il est bon de connaître. Nous avons à cet égard les renseignements les plus curieux et les plus authentiques. C'est la série des procès-verbaux des séances du conseil , conservée aux Archives I. R. de Vienne. Cette incompamble collection est la source incontestée de l'histoire véritable. M. Gaedeke l'a utilisée avec sagacité et en a publié les principales pièces. Tout y est curieux, jusqu'à la forme. Ce sont de courtes notes, prises au cours de chaque séance, à l'aide de ce bizarre mélange de mots allemands, latins, français, italiens, à la mode dans les chancelleries allemandes ; les discours de chaque membre du conseil y sont résumes en quelques phrases rapides, brèves, dont l'incorrection même
garantit la sincérité; mieux que les dépèches les plus coprectes et les plus étudiées, ces témoins irrécusables nous font connaître la pensée entière de la Cour et assister ao laborieux enfantement de ses résolutions. Le conseil oo conférence chargé d'étudier la question d'Espagne se coin- i posait de Harrach , grand maître de la cour, de Waldstein, grand chambellan, de Buceleni, grand chancelier, de Kaonitz, de Mannsfeld, plus deux conseillers d'Etat servant de secrétaires. Le roi des Romains assistait aux séances im|)0^ tantes qui avaient lieu en présence de l'Empereur. Quandles questions avaient été discutées, Topinion de la majorité était soumise à l'Empereur, qui décidait.
De tous ces hommes d'Etat, les seuls qui parussent avoir des idées nettes étaient le roi des Romains et Kaunitz : le premier ne croyait pas à une solution pacifique; sans se refuser à un essai de négociation directe avec la France, il insistait pour que l'on prit résolument et rapidement des mesures militaires. Kaunitz croyait une entente avec la France possible ; il conseillait de la tenter franchement, tout en se préparant à faire la guerre si les tentatives de conciliation échouaient. Les autres ilottaient incertains entre des opinions contradictoires : le plus irrésolu de tous était l'Empereur. Dans les conclusions qui terminaient chaque séance, les récriminations stériles, les propositions vagues tenaient plus de place que les résolutions positives. L'accord s'était pourtant fait sur un point : l'impossibilité d'accepter les propositions hollandaises. Tout le conseil était d'avis que le projet de répartition des États espagnols ne tenait pai un compte suffisant des intérêts autrichiens, et en cela, i
VILLARS ET LA SUCCESSION DESPACXE. i09
lui le reconnaître y il n'avait pas tort : le point de vue qui L¥mt dominé dans la rédaction du traité était le point de rae anglo-hollandais, c^est-à-dire le point de vue maritime et commercial : les aspirations naturelles des deux dynasties rivales et les convenances géographiques des deux Etats n'avaient pas été prises en considération; la base normale d^une entente directe entre PAutriche et la France était celle de 1668, à savoir les Pays-Bas à Tune et le Milanais à Tautre; elle avai( été écartée à cause des susceptibilités anglo-hollandaises que Louis XIV voulait à tout prix satisfaire ; le lot assigné à l'Autriche, en lui fermant l'Italie, en l'isolant dans les Pays-Bas, en lui donnant l'Espagne minée à garder sans armée, et les Indes lointaines à exploiter sans marine, ne répondait à aucun de ses intérêts actuels. Aussi, lorsque Hop l'ofirit pour la première ; fois aux ministres autrichiens,' l'indignation fut-elle grande I an sein du conseil : il n'y eut qu'une voix pour flétrir la ' trahison des Anglais et des Hollandais, qui manquaient à leur foi et à Palliance conclue en 1689. A cette impression de colère en avait succédé une de découragement : les idées de négociation directe avec la France avaient alors gagné du terrain; mais on n'avait pas su se mettre d'accord sur les termes de la proposition à lui faire; tout s'était borné à cette offre dérisoire des Indes, que nous avons vu Guillaume repousser avec tant de hauteur, et à quelques banales conversations avec Villars. On avait pourtant pris une résolution positive, celle d'envoyer un ministre en France; que l'on se décidât ou non à traiter, il était indispensable de pourvoir un poste
ne CHAPITRE II.
depuis trop longtemps vacant; on y avait mis le comte Siniendorf, jeune débutant de bonne maison, mais on loi andt interdit toute initiative et mesuré parcimonieusement les instructions et les renseignements ; comme Villars, il devait observer, écouter et attendre. Torcy avait bientôt reconnu le vide de ses informations et cessé de le prendre au sérieux.
Le silence et la réserve de Villars avaient failli l'exposer au même traitement. Le premier eflarement passé, Kaunitz avait obtenu que l'on étudiât au moins avec soin la question de savoir s'il convenait ou non de traiter avec la France et sur quelle base, celle de 1668 oa toute autre. Plusieurs séances du conseil en août et septembre 1699 avaient été consacrées à cette étude : le conseil semblait pencher vers la conciliation ; lorsqu'on en était vena à discuter le mode de procéder, en cas de négociation, Mannsield avait conseillé de prendre un autre intermédiaire (|uo l illars : a II doutait que Villars eût le crédit suffisant pour que le Roi lui confiât une négociation de cette importance. )> Ce fut kaunitz qui avait insisté pour que Villars ne fut pas mis de côté, non prœlereundum : « 11 ne pouvait pas croire que l'envoyé du Roi fût laissé dans l'ignorance de ce qui se passait '. » Puis il avait développé un système qui consistait à donner à l'archiduc, outre TKspagne et les Indes, le Milanais, Final et les ports de la Toscane, enfin les Pays-Bas à échanger avec l'Electeur (M>ntre la Bavière : le Dauphin aurait eu Xaples, la Sicile, et
» li.«UKKK. I. I, p. i78*.
hSardaigne à échanger contre la Lorraine. Sur le premier point, Kaunitz avait eu gain de cause; il avait clé convenu que Villars serait tenu au courant des négociations, quand même Sinzendorf aurait été chargé de les conduire à Versailles; mais sur le second point Kaunitz n'avait obtenu aacune résolution positive : Tattention qu'il avait eue pour Villars élait restée sans application, car aucune négociation n'avait été sérieusement entamée, ni à Versailles, ni à Vienne : les conférences s'étaient succédé pendant toute la lin de 1699 et le commencement de 1700, sans que rien eût été décidé : l'Empereur ne donnait aucune conclusion, par calcul autant que par inertie. Les velléités de conciliation qu'il avait semblé avoir au début avaient été subitement arrêtées en septembre 1699, par les démarches du roi d'Espagne. Charles II, informé des projets de partage, avait adressé à Londres une protestation indignée, avait rappelé (27 août) son ambassadeur et écrit à Léopold qu'il comptait sur sa fidélité ; l'Empereur, dont toutes les espérances reposaient sur les sentiments de Charles II, s'était empressé de repondre qu'il ne souffrirait pas le démembrement de ia monarchie, et s'était empressé d'éviter toute compromission avec les souverains prévoyants et sacrilèges qui, du vivant du Roi, se partageaient ses dépouilles. Il s'était retranché dans un silence obstiné, conGant dans l'affection du roi d'Espagne et dans la protection divine, qui n'avait jamais manqué à sa maison : Oculis iamen videmus quod Deus muUa opérât us est pro Austria, auch in Spanien\
1 Conférence du il octobre 1699. Gadeke, t. II, p. 178*.
Hî CHAT'nnr II.
Sùixcndorf avait seulement été aulorisf^ à snnder ta cour de France en lui faisant » comme de lui-mcnie « ([uelquei v<i<{ues propositions nu sujet <Ies Indes H du Milaous. Torcy n'avait eu qu'à demander à l'envoyé auErichiea s'il parlai! en son propre nom ou au nom de son ;[0uveniemcnl, pour que la conversalioa tombât d'elle-mèmp. EIIp n'avait pas rfo reprise.
Kn résumé, depuis deux ans, aucun commerce sérieux n'avait existé eulre Léopold et Louis XIV, ni l'un ni l'aaln ne voulant, pour des causes que nous avons snfGsaminent l'ail tonnailre, prendre l'iniliative d'un arrangement direcl. Quant à un arrangement coUeclif, l'Empereur se refasaiti y participer : i\ était engagé vis-à-vis de Madrid par K» promesses et ses espérances, vis-à-vîs de Londres pM se* rcstslances mêmes, par l'indignalioa que lui causait !> IraUison de (luillaunie 111. Le conseil était divisé ; la miliu* rilé, conduite par Kaunitz, n'était pas éloignée d'accepter Ift traité, à coudiliou toulefois que certaines modifications y fusseul introduites, que Milan, par exemple, fût nssunl à l'archiduc. La majorité repoussait un arrangement auqiid l'Empereur refusait de souscrire : le mot de guerre avait niènie été prononcé ; le roi des Romains l'avait jeté au milieu de la discussion, comme la ressource suprême de l'hou' iieur compromis et des intérêts méconnus.
C'est dans ces conditions que lillars fui ollicielleiucul chargé de l'ingralc mission que nous avons déjà iridiqi ceitu de communiquer à l'Empereur le texte même da traité de partage, cl de solliciter son adhésion.
Les ordres du Roi étaient datés du G mai 1700. Ils
VILLARS ET LA SICCESSIOX DESPAGXE. 113
ciaient accompagnés d*une longue dépêche, modèle de précision, de modératioD, de prudence, de force contenue. Louis XII' y développait dans un magqifique langage les raisons qui l'ai'aient porté à abandonner partiellement les droits de son fils et à renoncer à se servir^ pour les soutenir, des forces dont chacun savait qu'il pouvait disposer; il avait voulu évitera ses peuples et à l'Europe les horreurs d'une nouvelle guerre : si l'Empereur accédait au traité, la redoutable question de la succession d'Espagne serait réglée sans effusion de sang. Le Roi faisait un éloquent appel à la prudence et à la piété de Lcopold ; il ne pouvait croire que l'Empereur préférât les événements incertains d'une guerre et les malheurs qui en sont inséparables à un ^arrangement raisonnable et équitable; il le conjurait de 'accepter sans délai.
l^Uars composa avec les termes mêmes de la dépêche ^^ Roi, en atténuant seulement quelques expressions, un ^scours qu'il tinta l'Empereur le 18 mai au soir; il lui ^^vaii en même temps la copie du traité de partage. Léopold ''^pondit à cette communication en termes généraux, pro- ^^tant de son intention de vivre en bonne intelligence ^^^c le Roi, rappelant la modération qu'il croyait avoir '^onirée depuis un an, pendant les négociations de Hop ^Vec ses ministres, insistant sur les longs délais qu'exigeait ^Xamen d'une matière aussi importante.
Harrach et Kaunitz, que Villars vit après l'audience impé- ^^^e, furent moins réservés ; ils ne dissimulèrent pas leur ^^^uvaise humeur. Le premier s'exprima en termes trèssur le compte de ces alliés de la veille, si prompts à
disposer du bien d'aulrui, de ces marchands d'Amsterdam qui se mêlaient de donner des fiefs de l'Empire. Kaunitz montra le ciel en disant : a II y a quelqu'un là-haut qui travaillera encore à ces partages. »
Le conseil fut immédiatement convoqué ; il tint plusieurs conférences consécutives ' ; la question fut examinée sous toutes ses faces; ses inconvénients furent analysés; divers systèmes furent discutés. La préoccupation qui domine ces délibérations confuses est celle de rompre l'alliance conclue entre la France et les puissances maritimes, et de ne rien faire qui pût altérer les bonnes dispositions du roi d'Espagne pour l'archiduc. Kaunitz plaida de nouveau- la cause de la conciliation : à son sens, le traité serait acceptable s'il accordait le Milanais à l'Autriche ; ne pourrait-on essayer d'échanger cette province contre la Belgique en donnant la Belgique au duc de Lorraine? On commencerait par offrir les Indes à la France, mais il faudrait auparavant solliciter l'agrément du roi d'Espagne. Kaunitz se trompait s'il croyait encore une entente directe avec la France possible : le moment élail passé; tant que Louis XII' n'était pas ofCciellement engagé avec les puissances maritimes, il pouvait se prêter à des négociations séparées ; il les aurait certainement acceptées si elles lui avaient été alors franchement offertes; mais, à Theure présente, lié par un traité solennel, il ne pouvait plus écouter de propositions secrètes. Quanti Toffre des Indes, elle ne pouvait être sérieusement faite : le conseil n'ignorait pas que Portland avait déclaré
1 Conférences des 21, 27, 28 mai 1699. Ccdeuc, U II, p. 183* et suii.
VILLARS ET LA SIGCESSIOX D'ESPAG.YE. 115
qu'il se laisserait plutôt u couper les mains » que de signer une pareille clause. Un membre fît observer que la France ne saurait accepter les Indes «ans s'exposer à une guerre interminable, bellum perpetuum, avec l'Angleterre et la Hollande, et qu'elle ne consentirait à les recevoir que si l'Empereur lui promettait son assistance militaire. Alalgré cette objection décisive, à cause d'elle peutêtre, il fut décidé qu'on essayerait d'amener la France à une entente secrète et qu'on lui offrirait les Indes. Le sens de cette décision ressort des discussions qui l'avaient précédée ; elle n'avait d'autre but, selonl'expressiondeSinzendorf, que fl' « allécher'» la France et de l'entraîner à des démarches capables de la brouiller avec ses alliés. En même temps des lettres pressantes furent adressées en Espagne, au Roi, à la Reine, pour protester de l'indignation de l'Empereur, pour affirmer sa volonté de maintenir l'inlégritc de la monarchie, pour solliciter de « mâles résolutions v .
^ la suite de la décision prise, Harrach et Kaunitz vinrent mystérieusement, le 14 juin, lire à Villars deux iDénioires : l'un ostensible, dans lequel ils discutaient les termes du traité et donnaient des assurances banales de leur désir de s'entendre avec la France ; l'autre confidentiel, dans lequel il était dit que l'Empereur ne pouvait admettre ringérence des puissances tierces dans une question qui ne relevait d'elles à aucun titre, mais qu'il était disposé à s'entendre directement et secrètement avec le roi de France. Si le Roi entrait dans cette vue, des pleins pouvoirs pour-
' Sioxendorf à TEmpereor, 28 uov. 1699. Gadbke, t. II, p. 141"*.
raient être envoyés soit à Vienne^ soit à Paris; le trait secret une fois conclu , TEmpereur accéderait pour 1 forme au traité de partage, mais il serait bien entendu qu'à la mort du roi d'Espagne le trailé secret serait seul exécuté. En même temps, Sinzendorf se rendait chez Torcy et lui offrait de traiter soit en acceptant le Luxembourg à la place du Milanais, soit en échangeant toutes les Indes contre les possessions de l'Espagne en Italie.
Villars crut toucher au but si ardemment désiré : « Le fort de la négociation est à Vienne » , écrit-il complaisammcnt dans ses Mémoires ; il essayait de faire partager au Roi ses illusions. Mais Torcy était sur ses gardes ; il déclina courtoisement les propositions de Sinzendorf qui ne lui parurent pas sérieuses et qui ne l'étaient pas en effet. Sinzendorf n'insista pas, « dans la crainte, écrit-il a l'Empereur*, de découvrir le jeu de Votre Majesté, au cas où elle n'aurait pas rintenlion de souscrire au traité... et de donner lieu de croire que Votre Majesté ne cherchait qu'à gagner du temps ou à brouiller la France avec les puissances maritimes î> . Sinzendorf discuta alors l'article 9 du traité, celui qui empêchait la réunion de la couronne d'Espagne sur la même tête que la couronne de France ou la couronne impériale. Torcy, avant de suivre son interlocuteur sur ce terrain, lui demanda si, dans le cas où l'Empereur recevrait satisfaction sur cet article, il accepterait le reste du traité. Sinzendorf répondit qu'il n'avait pas d'ordres à cet égard, mais qu'il croyait à l'acceptation de son souverain.
1 7 juin 1700. G/KDkkk, t. II, p. iô5*.
VILLARS ET LA SUCCESSIOX D'ESPAGXE. 117
Ou l'envoyé impérial était mnl renseigné sur les intentions de son maitre, ou il cherchait à les dissimuler, car au iDoment même où il donnait à Torcy cette espérance formelle, Léopold montrait pour le traité un éloignement de plus en plus marqué : il avait reçu d'Espagne des lettres qiû le confirmaient dans ses illusions. Le Roi, indigné de l*£fcbandon de Guillaume III, affirmait qu'il voulait conserses Etals à la maison d'Autriche ; la Reine et son enfouveillaient avec soin afin d'éloigner les influences contraires. Léopold se persuada qu'il n'avait qu'à attendre en l'effet de ces heureuses dispositions. Le conseil était oins optimiste : il savait que plusieurs ministres espagnols, pour sauver l'intégrité de la monarchie, parlaient clo se donner à la France ; l'ambassadeur d'Espagne h ^.'^ienne, quoique partisan de l'Autriche, avait dit tout haut qu^à la honte d'un démembrement son pays préférerait «c la dure extrémité de subir un prince français )) . Alannsfeld, Ivaunitz étaient inquiets; ils insistèrent pour que Ton tînt compie de ces avertissements, demandèrent que l'on prit ^u moins des mesures militaires, que l'on renforçât le corps allemand qui occupait la Catalogne, que l'on se préoccupât de l'Italie, que l'on prît enfin à l'égard de la France ^ne résolution positive. L'influence fataliste de Léopold prévalut; l'état d'esprit qu'elle inspira se peint dans cette conclusion caractéristique de la conférence du 28 juillet : L '^^^ndendum Sinzendorf, ita ut nec sit affirmativa aui
I ^^9^iwal Quant à Villars, on l'amusa avec de feintes con-
K "dences et des entretiens sans conclusion.
■ Les nouvelles venues d'Espagne étaient vraies; le Roi,
surveillé de près par la Reine, par son confesseur tj^olien, restait Gdèle à ses sentiments autrichiens; mais dans le conseil de Caslille, dans l'opinion publique, un travail tout différent s'était produit. Contrairement aux prévisions d'Harcourt et de la cour de France, la divulgation du traité de partage, loin* de faire tomber le parti français, l'avait considérablement accru. Blécourt le constate avec surprise : ((La déclaration, écrivait-il dès le 13 juin, a produit un effet tout contraire à ce qu'on pouvait en attendre. » L'opinion se tournait vers un Petit -fils de France, cou^me vers le seul souverain assez fort pour maintenir Pintégrité de la monarchie : Porto-Carrero , habile à profiter des circonstances, avait fait prendre au conseil de Castille une délibération dans le même sens.
Pour combattre ce mouvement, Harrach s'était empressé d'affirmer que Louis XIV, lié par le traité de partage, avait déclaré qu'il refuserait au duc d'Anjou l'autorisation d'accepter la couronne. L'ambassadeur autrichien, en répandant celle nouvelle décourageante, n'oubliait qu'un point très-important, c'est que Louis XIV avait subordonné son refus à l'adhésion de l'Empereur au traité. Interpellé par Sinzcndorf, le 20 mai 1 700, sur la question de savoir si, l'Empereur souscrivant au traité, le roi de France accepterait l'offre de la couronne pour un prince français, Torcy avait catégoriquement répondu : .Von', et le Roi lui-même
^ G.r.DRKB, t. II, p. 150*. La même conversation est résumée dans un mémoire de Torcy qui est conservé aux archives des Affaires étrangères, et où il est dit que si rKmpereur signe le traité, t nulle offre n'empêchera le Roi d'exécuter ponctuellement ce qu'il aura promis i .