‹ Villars d'après sa correspondance et des documents inédits; (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · VILL.inS ET LA STCCKSSIOX nKSPAfJM;. lli · texte numérisé non relu

VILL.inS ET LA STCCKSSIOX nKSPAfJM;. lli

f avait ècTii à l'illars quelques jours après ; « Je ne m'engage à

l refiisiT les proposilious que ks Espagnols pourraient faire

â l'un (le mes pelil-fils qu'en cas que l'Empereur ail signé

el ralifié le traîlé. " L'engagerucot clail formel, j'ajoulc

qu'il était sincère : il était la conséquence naturelle de

toute la politique suivie par Louis XII' depuis trois ans.

On peut afGniK'r que si l'empereur d'Autriche avait accepté

le Irailé, Louis XII' eût rerusé la couronue d'Espagne pour

son petit-HIs. Sinzendorf n'en doutait pas et revient plu-

-.sïeurs fois dans ses dépêches sur les déclarations satisfaî-

I vantes qu'il avait reçues. Mais la réserve faite par le Roi

I D*4^tait valable qu'autant que l'Empereur de âon côté se fût

l'Cngagé û ne réclamer , de la succession espagnole , que la

Fjiirt assignée à son fils par le traité. La cour de Vienne ne

4'Î3norait pas, mais elle avait intérêt à ce qu'à Madrid on

crût te contraire. Son ambassadeur s'y eoqiloya activement.

Porlo-Carrero s'adressa à Blécourt et lui demanda s'il était

cnii que le Itoi eût fait la déclaration queluiprètait Harrach :

l Je Roi lui fit répondre le 15 juillet que «l'Empereur n'ayant

li|}as souscrit au traité, il n'était pas encore temps de faire

celte déclaration « . Le cardinal, rassuré par cette réponse,

se joignit à ceux qui, pour un motif tout différent, dtssua-

, daîent l'Empereur de s'engager avec les puissances alliées,

§M ce fut non-seulement en son nom, mais au nom du

wnscil de Castille tout entier et au nom des grands de sa

IliCour, que Charles II put supplier Léopold de ne pas signer

WMn traité attentatoire à l'honneur de sa couronne el aux

■idroils de la maison d'.lutriehe. Il parait probable qu'a ce

nessage ostensible le roi d'Espagne en joignit uu autre

confidentiel, par lequel il promettait de faire un testament en faveur de l'archiduc ' .

Cette commnnication dissipa les dernières hésitations de l'Empereur. Le 18 août, il faisait remettre à Villars, par Harrach, une note dans laquelle il déclarait qu'il aurait cru manquer à toutes les bienséances en s'occupant de la succession d'un roi vivant et en état d'avoir des enfants. Il refusait donc de souscrire au traité, et, tout en protestant de ses bons sentiments pour la France, il se disait disposé à empêcher, même par les armes, la prise de possession de l'Espagne par le troisième souverain dont on l'avait menacé.

En même temps, Léopold chargeait son ambassadeur à Madrid d'exprimer au roi d'Espagne la joie que lui causait son intention de conserver toute la monarchie pro domo nostra Austriaca; il le chargeait, en outre, de remercier chaleureusement la Reine de son active et puissante intervention, d'exposer au conseil et aux grands que la France étant engagée dans le traité de partage, rAulriclie seule était en mesure de conserver Tintégrilé de la monarchie, et qu'elle était prêle à la défendre; il annonçait, en conséquence, l'eni^oi de renforts au corps allemand de Catalogne, la mise sur pied de 30,000 hommes destinés aux Pays-Bas, et sollicitait des ordres aux vice-rois des provinces italiennes pour qu'ils eussent à se mettre en état de défense et à

> On ne saurait mettre en doute les véritables intentions de Porto-Carrero : il savait (pic radhésion de THnipercur au traite entraînerait le refus du duc d'Anjou ; il importait donc à ses projets tout autant qu'à ceux des partisans de l'Autriche que Léopold repoussât le traité : il se joignit à eux pour obtenir ce résultat, tout en se réservant de les jouer quelques jours après.

VILLARS ET LA SUCCESSIOX D ESPAGXE. 121

s'enlendre avec la cour de Vienne sur les mesures militaires à prendre * .

Villars reçut la communication du 18 août avec un dépit qu'il eut de la peine à dissimuler. Il voyait s'écrouler l'échafaudage de ses espérances et de ses ambitions. Pour cacher sa déception^ il sollicita du Roi un congé, qui lui fut refusé. Louis XIV avait encore besoin de sa présence à Vienne, car il avait à conformer son attitude à la situation nouvelle et périlleuse créée par l'Empereur. Lui aussi voyait s'écrouler le fragile édifice de ses combinaisons ; il avait tout sacrifié au repos de l'Europe : son orgueil de souverain, ses habitudes de conquérant, ses intérêts de chef de dynastie; il avait fait des avances à son plus mortel ennemi, subi le marchandage des négociants d'Amsterdam, accepté, pour la première fois, le second rôle dans une négociation importante, le tout dans l'intérêt de la paix, et il voyait le fantôme de la guerre se dresser devant lui. 11 s'était trompé sur les sentiments de Léopold; il avait cru à sa modération €tà sa perspicacité; il avait compté sans cette obstination <louce et fataliste qui s'allie si bien à l'irrésolution dans les esprits faibles et ne leur laisse voir qu'un côté des ques- ^ons. Léopold se jetait, les yeux fermés et de gaieté de cœur, dans la guerre, sans mieux en peser les conséquences qu'il 'ï'en discernait les causes. La guerre devait durer douze ^8, amener d'effroyables malheurs et donner à sa maison, ^Igré des succès militaires inespérés, des résultats inférieurs à ceux que lui assurait le traité. L'histoire impartiale

^Gjsdeeb, t. II, p. 130*«

lui laissera la responsabilité du sang versé inutilement : elle saura gré à Louis XIV de ses efforts pacifiques , de la violence qu'il dut faire à son caractère et à ses habitudes pour les concevoir, les multiplier et les poursuivre.

Le refus de TEmpereur frappait de caducité le traité de partage avant même qu'il pût être appliqué. Conçu en vue de la paix, il ne répondait pas à l'état de guerre. Aussi Louis XIV, tout en s'efibrçant encore d'en sauver les dispositions, songea- t-il à ne pas se laisser surprendre par les événements. Il commença à prêter l'oreille aux offres espagnoles et à prendre des mesures militaires ; il massa un corps d'armée sur les Pyrénées et en donna le commandement à Harcourt, qui brûlait du désir de réparer par l'épée les échecs supposés de sa diplomatie. En même temps, le Roi chargea Villars de faire savoir à la cour impériale qu'il considérerait comme déclaration de guerre tout envoi de troupes dans les provinces espagnoles. Villars se tira do cette délicate mission avec tact et fermeté; il obtint de TEmpereur une déclaration qui^ en donnant au Roi toute sécurité, ne froissait aucune susceptibilité : les deux souvonùns s'engageaient réciproquement à ne pas toucher aux territoires espagnols de Charles II '. La formule était heureusement tn>uvée : l'illars s>n attribua, à tort ou à raison, le mérite; c'était sou premier succès diplomatique, il était o\cus;ible de s\mi exagérer Timportance. Longtemps après, il en |>arlait avec complaisance; Tincident s\Mait, dans ses souvenirs, grossi avec les années; dans les

^ \a JecUmtîon est du 6 octobre tX se tnmre dans les Xièwtoires de I i/Atrjr. t. I. p. ÎSÎ el W5.

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Mémoires qu'il écrivit vingt ans plus tard , il a pris les proportions d'uQ événement de premier ordre^ qui a décidé du sort de l'Espagne et de l'Europe.

Les destinées de l'une et de l'autre se décidaient alors^ nooàVienne^ mais à Madrid, et snns aucune intervention de la diplomatie française. Le sentiment espagnol s'exaltait : Porto-Carrero le soutenait et le dirigeait avec habileté et patriotisme : l'avènement d'un Petit-fils de France apparaissait de plus en plus comme le salut de la monarchie; le seul obstacle venait des refus présumés de Louis XIV. Harrach exploitait avec activité l'adhésion du roi de France au traité de partage, et s'efforçait de décourager les espérances nationales. Porto-Carrero fil une dernière et pressante démarche auprès du Roi afin de lui arracher son consentement. Louis XIV, qui commençait à désespérer du traité de partage, mais ne pouvait pas encore se l'avouer, répondit avec habileté : a Je n'ai pas dit, écrivait-il à Blécourt le 23 août, que je refuserais de pareilles offres, si elles étaient faites avec toutes les sûretés convenables; le silence que j'ai gardé sur ce sujet est tout ce que lanatioD peut me demander, n Le silence du Roi suffisait à Porto-Carrero, qui se remit à l'œuvre avec activité, persévérance et discrétion. On sait le reste. Nous n'avons pas à décrire ici les péripéties du drame qui se joua autour du lit oii agonisait le dernier descendant de Charles-Quint : la lutte fut vive entre la Reine et le cardinal, menée de part et d'autre avec toutes les ressources de l'habileté et de l'intrigue; tout fut mis en œuvre pour arracher un acte décisifà la volonté du moribond, tout fut exploité, jusqu'aux

angoisses d'une conscience timorée, et aux affres de la mort prochaine; enfin, la victoire se décida pour Porto-Canrero : le 3 octobre 1700, Charles II signait le célèbre testament qui instituait le duc d'Anjou héritier de toutes les Espagnes. Le surlendemain du jour oii s'accomplissait ce mémorable événement, Louis XIl^, qui n'y croyait pas *, ne voulut pas renoncer aux espérances pacifiques du traité de partage sans avoir fait auprès de l'Empereur un suprême et loyal efibrt. Il chargea Villars de dire à Léopold que la mort du roi d^spagne paraissant imminente, il (^vait voula faire une dernière démarche u afin de ne rien omettre de tout ce qui pourrait maintenir la paix et le repos de la chrétienté w . D'accord avec ses alliés , il avait suspendu Fexécution de l'article 7, par conséquent le choix d'un troisième prince à substituera l'archiduc, et consentait à tenir secrète, jusqu'à la mort de Charles II, l'acceptation qu'il sollicitait. Villars ne devait pas cacher à Léopold les offres faites par la nation espagnole à un Petit-fils de France, ni Timporlance des troupes massées sur les Pyrénées ; il devait ajouter qu'il dépendait de l'Empereur de conserver dans sa maison des Etats considérables sans effusion de sang, ou de déchaîner sur l'Europe tout entière les maux d'une guerre longue et incertaine. Villars, en accomplissant cette démarche solennelle, joignit au message du Roi tous les

> Le 28 septrmbrr, è minuit, Bli'>court écrivait encore au Roi que Chario5 11 venait de confirmer le leitameot qu'il avait fait en faveur de rarcliiduc. Le lloi répondait le 11 octobre par Tcnvoi d'instructions détaillées pour la coiidnile qne DIécourt aurait à tenir en cas de mort du roi d*Kspa;{ne et do pruniul((aiiou du testament en faveur de Tarchiduc. (UiP- VKM\ t. H, p. 276, 280.)

VILLARS ET LA SICCESSIOX DESPAGXE. 1Î5

déments qu'il crut de nature à impressionner PEmpe-

n^ur. Il lui fut facile de voir qu'il n'était pas écouté. Léopold

venait de recevoir un courrier d'Espagne : Harrach lui

annonçait la signature par le Roi d'un testament , et lui

afBroiait quUl devait être en faveur de l'archiduc! La Reine,

ie Père Gabriel lui écrivaient dans le même sens I

Muni de ces renseignements erronés^ l'Empereur convoqua le conseil : deux séances importantes furent tenues les 20 et 25 octobre ; tous les ministres y assistaient, ainsi que Jerger, Stahrenberg et un certain nombre de hauts fonctionnaires. Communication fut donnée de la démarche de Villars, d'une dépêche de Sinzendorf relatant une démarche identique de Torcy et de la correspondance d'Espagne; celle-ci, à côté des informations dont on a pu apprécier l'exactitude, renfermait pourtant des avertissements significatifs. Harrach constatait avec inquiétude qu^on Tavait écarté du palais, alors que le testament se rédigeait, que l'opinion publique croyait cet acte en faveur d'un prince français, qu'un revirement vers la France s opérait non-seulement au sein du conseil, mais jusque dans l'entourage du Roi : Confessarius etiam régis inciperet gaUicare.

A l'appui de ces informations inquiétantes, Kaunitz donna lecture d'un mémoire écrit' où la situation était analysée avec une netteté remarquable et une perspicacité prophétique. Il posait comme un fait acquis que le testament était en faveur d'un prince français : cela ressortait pour

> Imprimé en entier par Gsdeke (t. 11^ p. 109*), ainsi que les protocoles des conférences des 20-25 octobre.

lui de tous les renseignements, même des dépêches d'Har* rach; il insistait sur la gravité de ce fait. Charles II avait autant que Philippe IV le droit de tester ; après avoir soutenu la validité du testament du père, on pourrait difficilement contester celle du testament du fils; toute l'Espagne Taecepterait , les vice-rois n'hésiteraient pas à le faire exécuter, l'Europe le reconnaîtrait. Si donc l'Empereur persistait dans ses premières résolutions , c'était la guerre certaine, inévitable, déclarée dans de mauvaises conditions, sans alliés, sans armée, avec l'appui douteux des princes allemands, contre un ennemi redoutable et prêt.

L'opinion de Kaunitz était donc qu'il fallait traiter, et traiter sans délai. Si le roi d'Espagne venait à mourir, il serait trop tard; on serait alors trop heureux d'obtenir les conditions du traité de partage actuel ; aujourd'hui l'on pouvait même les améliorer, et il fallait s'y appliquer sans relâche. Il conseillait d'ailleurs d'armer activement afin de soutenir les négociations.

Cet avis si sage ne prévalut point contre l'inertie fataliste de l'Empereur ; le 25, après une discussion de cinq heures, on se décida à ne rien dire à l'illars et à laisser les portes ouvertes à une négociation indéterminée : Respondendum l illars non esse adhuc rationem mntandi responsum antea. — Die porirn iraciandi ojffen zu lassen.

Les interrogations inquiètes et pressantes de Villars n'obtinrent de Kaunitz, d'Harrach, que des réponses vagues ou plaisantes; enfin, on lui remit, le 5 novembre, une note dans laquelle il était dit que TEmpereur persistait à considérer i onune indécent et injuste de convenir de la succès-

VILLARS ET LA SLCCESSIOX DESPAGXE. 127

sion d'un roi vivant, et qu'il était confirmé dans celle opinion par la confiance qu'il avait dans le prochain rélablissèment de la santé du roi d'Espagne. C'est par une fin de non-recevoir aussi peu sérieuse et d'un goût, il faut bien le dire, si contestable, que la cour de Vienne répondait au suprême et éloquent appel de Louis XIV; elle ne semblait pas comprendre le grand et loyal effort que le roi de France avait dû faire sur lui-même pour se décider à une nouvelle démarche el pour tendre à Léopold une main si souvent repoussée. Elle ne comprenait pas davantage qu'en refusant non-seulement d'accepter le traité de parlage, mais même de l'examiner , elle le frappait vraiment de caducité et risquait de rendre à Louis XIV une liberté qu^il avait spontanément consenti à enchaîner. Elle comptait sur la guérison du roi d'Espagne!

Charles II était mort depuis trois jours, quand celle

phrase malencontreuse fut écrile. Mais on l'ignorait à

Vienne ; la fatale nouvelle ne parvint que le 18 novembre

dans la capitale de l'Autriche et troubla singulièrement la

quiétude qui y régnait. La véritable teneur du leslament y

causa un effarement général. Le conseil tint séance trois

jours de suite, déclara que le testament était nul comme

contraire à celui de Philippe IV, décida qu'il fallait prolester

î^uprès de toutes les cours, agir auprès du Pape, et enfin

traiter avec la France, « ne fût-ce que pour gagner du

temps* n. Mais le moment des négociations était passé.

^ M. Gsdeke n'a pas imprimé les protocoles des importantes conférences ^ 19,21-22, 26«S7 novembre 1700. Nous les avons consultés aui archives ^ Vieooc et en avons extrait les détaib ci-dessus.

les événements se précipitaient avec une rapidité que le lent formalisme du conseil avait peine à suivre; on apprenait coup sur coup l'ouverture du testament, son acceptation par Louis XIV, la mémorable scène de Fontainebleau, la proclamation du duc d'Anjou, l'adhésion de tous les vice-rois au nouveau règne, le prochain départ de Philippe V pour ses États; en même temps, l'Angleterre et la Hollande insistaient pour Tacceptation immédiate du traité de partage et laissaient entendre que leur concours était à ce prix. Le conseil fut obligé de reconnaître qu'il s'était trompé; la vérité se fit jour; elle éclate dans cette phrase révélatrice que nous extrayons du rapport fait à l'Empereur après la séance du 27 novembre, et qu'il nous suffira de traduire pour achever d'édifier le lecteur sur l'esprit qui a inspiré le gouvernement impérial pendant tout le cours de cette longue négociation : » On a espéré de tout temps que la France refusant la succession d'Espagne et s'en tenant au traité de partage, le gouvernement et le peuple espagnols reconnaîtraient leur erreur et reviendraient d'eux-mêmes à Votre Majesté et à sa glorieuse maison... On a de même espéré que l'Angleterre et la Hollande reprendraient leurs anciens liens avec l'otre Majesté.. Il faut reconnaître que tout cela manque, et que Voire Majesté est réduite à faire presque seule, avec peu ou point d'alliés, la guerre non-seulement à la France, mais à l'Espagne et à l'Italie. »

Le dépit de l'erreur commise et le sentiment du danger rendirent à la cour de Vienne une activité qu'elle semblait avoir perdue. Les démarches diplomatiques furent mulli-

pb'ées pour chercher des alhés, susciter des ennemis à la France, créer des embarras au gouvernement nouveau ; les armements furent poussés avec vigueur. Nous n'avons pas à raconter Tliistoire de ces efforts, qui n'auraient peutêtre pas abouti, en présence de la lassitude de l'Europe, si Louis XIV, par des fautes inexphcables , n'avait soulevé contre lui l'opinion de l'Angleterre et donné à la haine de Guillaume III les prétextes qu'elle cherchait. Nous revenons à Villars.

La situation de l'envoyé français à Vienne était devenue très-difficile : le vide se faisait autour de lui; il lui fallait beaucoup de tact pour éviter de plus sérieux désagréments. In jour, c'était le roi des Romains qui, à une course de létes, lui faisait une avanie publique; un autre jour, c'était la foule qui s'amassait devant sa porte en l'accusant d'intelligences avec les insurgés hongrois. 11 suppliait le Roi de mettre fin à sa mission ; mais Louis XIV tenait à le maintenir à Vienne, non-seulement pour être renseigné sur les préparatifs miUtaires de l'Empereur , mais pour retarder autant que possible la rupture et faire durer la fiction diaprés laquelle, si l'Espagne était en état d'hostilité avec rAutriche, la France était en paix avec l'Empire*. Un moment vint pourtant oii la fiction fut dissipée par le canon. Un corps autrichien, conduit par Eugène de Savoie avec une rare vigueur, avait franchi les montagnes tyroliennes, passé l'Adige et envahi le Milanais espagnol; il

> La correspondance du Roi et de Torcy prouve que jusque dans le mois de mai 1701 Louis XIV espérait encore éviter la guerre, et faisait à cette illiision des sacrifices nuisibles à ses intérêts.

y avait rencontré des régiments français près de Carpi et les avait battus. Quoique raflai re, en elle-même , eût été peu importante, elle avait eu un grand retentissement, elle avait montré que les Français n^étaient pas invincibles et révélait le capitaine qu'ils allaient avoir à combattre ; le prince Eugène préludait à ses victoires. Villars ne pouvait plus rester à Vienne * ; il reçut du Roi un congé et s'empressa de revenir. Il trouva la cour de Versailles encore sous l'impression de joie et d'orgueil qu'avait produite la brillante solution de la question espagnole. Avoir contribué à l'avènement de Philippe V était le meilleur titre à la faveur. Des trois diplomates qui avaient tenu les principaux rôles, c'était à qui s'attribuerait l'honneur du dénoûmcnt : d'Harcourt, qui en avait désespéré; de Tallard, qui l'avait combattu, et de Villars , qui l'avait ignoré. Louis XIV rétablit

la gradation des mérites par celle des récompenses : il donna le duché à Harcourt, le cordon bleu à Tallard, et de bonnes paroles à Villars. Villars fut encore plus étonne que mécontent de son lot : a J'ai battu les buissons, écrivait-il familièrement à Chamillard, et ce sont mes camarades qui ont pris les oiseaux. « La guerre, que ses démarches n'avaient pas réussi à écarter, allait lui offrir l'occasion de remporter les succès et de mériter les honneurs refuses a sa diplomatie.

* t Depuis cette aventure, j'ai évité d'aller à la Cour, puisque sur la nou — vcllc du passa<{e de T/^dige tous les courtisans m'environnèrent avec plu^ sieurs assez mauvais propos, auxquels il faut bien répondre; mais je o^ traverse pas la rue que je ne puisse craiudrc quelque avanie da peuple, v (Villars à Torcy, 16 juillet 1701. P. V.)

VILLARS ET l'ÉLEGTECR DE BAVIÈRE.

V^ilUn, fc readanl à Famiée d*IUilie, retrouve l'électcurdc Bavière (août 1701 ). — Uai-Emmtnuel s'est rapproché de la France. — Ses né<{ociations avec Louis XIV. — Il essaye de renouer avec la cour d'Autriche. — Mission

rappelle d*IUlie. — Uariage de Villars (1702j. — Le Roi TeniToie en AÛmcc h l'arinée de Catinat. — Surprise d'Ulm par Max-Ëmmanuel. — Xoavelles hésilationa. — Villars nommé au commandement d'un corps détaché chargé de secourir l'Klectrur. — Ses dispositions pour le passade du Rhni h Uuaingue. — Prise de i\euenbour({. — Passage du Rhin et victoire de Friediingca (14 octobre 1702). — Villars nommé maréchal de France. ^- Secrètes négociations de Max-Emmanuel avec l'Autriche. — Il manque volontairement la jonction avec Villars. — Irritation de Viliara, qui rentre en Alsace et prend ses quartiers d'hiver.

En se rendant de Vienne à Paris, Villars s'était arrêté à ]\Iunich, oii se trouvait l'électeur de Bavière, qu'il n'avait pas revu depuis la pénible scène du 5 janvier 1689. Douze années s^étaîent écoulées^ pendant lesquelles Max-Emmanuel avait mené une vie fort accidentée. Les deux rêves de sa jeunesse s'étaient réalisés. Il avait commandé de grandes armées et gouverné les Pays-Bas. Mais le succès n'avait guère répondu à son attente. Sur le Rhin, il avait été arrêté par le Dauphin et Lorge ; en Italie, il avait été repoussé par Catinat ; en Flandre, il avait été cruellement battu par Luxembourg, malgré des prodiges de valeur personnelle; à Nerwinde, il avait quitté le dernier le champ

de bataille, mais rhcroïsme du soldat n'avait pas racheté les fautes du général , qui sortait de cette longue épreuve diminué, sinon désabusé. Le gouverneur des Pays-Bas avaitil été plus heureux? 11 est permis d'en douter. Administrer une province sur laquelle on avait voulu régner, c'était déjà descendre; pour un prince souverain, électeur du Saint-Empire, le contraste était encore plus sensible : il n'avait pu être subi sans de secrètes blessures d'amourpropre, ni accepté sans une certaine inquiétude pour l'avenir : le gouvernement des Pays-Bas était moins un avancement d'hoirie que le gage de l'exécution des promesses douteuses de l'Autriche et de l'Angleterre : en le prenant, Max- Emmanuel avait voulu s'assurer une souveraineté dans l'avenir et, dans le présent, s'en donner les illusions. 11 s'était entouré à Bruxelles d'une véritable cour, y jetant l'argent par les fenêtres, négligeant de réclamer les subsides qui lui étaient dus, et ruinant ses Etats héréditaires pour subvenir aux dépenses de son gouvernement. Malgré la légèreté de son esprit, Max-Emmanuel ne pouvait pas ne pas avoir réfléchi à la situation qu'il s'était créée, ni avoir pesé à leur véritable valeur les résultats obtenus par quinze années de sacrifices faits aux intérêts de la maison d'Autriche. Aussi la paix deRysuick l'avait-elle trouvé disposé à déposer les armes et déjà ébranlé dans ses anciennes affections.

La question de la succession espagnole était alors venue lui ouvrir de nouvelles perspectives et lui apporter de nouvelles déceptions. Un jour, il avait eu le mirage d'une véritable couronne venant échoir à sa maison. Son fils, Tenfant

chétif et longtemps attendu que lui avait donné en mourant rarchiducbesse Maria-Antonia , avait été désigné comme r héritier légitime du trône de toutes les Espagnes : le débile Charles II, dans un accès d'humeur dont nous avons déjà exposé les causes, avait fait un testament en sa faveur. Max-Emmanuel avait eu un instant de vertige : il avait fait solennellement venir son fils à Bruxelles, l'avait entouré d'une sorte de cour, avait fait peindre par Vivien son portrait, en armure royale, au bord de l'Océan, une mappemonde à ses pieds, étendant la main vers Thorizon lumineux derrière lequel on devine le vaste empire des Indes; il avait commandé à Amsterdam une flotte de vingt-quatre voiles pour porter à Cadix, avec l'appareil digne de son rang, celui qu'il appelait déjà le piînce des Asturies. Le rêve n'avait duré que trois mois : il avait été brusquement interrompu par la mort du jeune prince, enlevé en quelques heures, le 6 février 1699.

La douleur du père avait été immense, folle. Dans son égarement, il avait cherché des causes mystérieuses à ce malheur trop naturel, accusant les prélendants au trône d'Espagne, l'Autriche surtout, d'un crime intéressé : ses rapports avec la cour de Vienne, déjà assez refroidis, s'étaient ressentis de ces suspicions. Le lien de famille était rompu : les intérêts politiques allaient devenir opposés. La force des choses allait faire de Louis XIV l'arbitre de la question espagnole : c'est de son côlé que Max- Emmanuel s'était insensiblement tourné. Aussi quand le Roi eut accepté la couronne d'Espagne pour son petit-fils, rélecteur de Bavière avait-il été l'un des premiers à recon-

naître Philippe V. Il avait envoyé en France son fidèle Monasterol pour poser les bases d'une entente plus complète : lui-même était venu secrètement à Versailles ofirir son alliance et celle de son frère, Félecteur de Cologne. Un traité avait été signé le 9 mars 1701 entre Torcy et Monasterol ; Philippe V y avait adhéré le 21 mars. Une alliance défensive et offensive était conclue entre le Roi et les deux électeurs ; leurs territoires devaient être interdits aux troupes autrichiennes, des subsides étaient stipulés en cas de guerre. En même temps des garnisons françaises occupaient toutes les places fortes des Pays-Bas.

Max-Emmanuel avait aussitôt rassemblé ses régiments, sa cour, ses équipages, et avait repris le chemin de la Bavière, laissant le baron de Malknecht à Bruxelles pour le représenter, mais remettant le gouvernement effectif de la province au marquis de Bedmar, un Espagnol de vieille roche, dévoué aux seuls intérêts de son souverain, et que Louis XIV lui-même avait désigné à son choix. Le 7 avril 1701, il renlrait dans sa bonne ville de Munich, accompagné de sa seconde femme et de ses enfants, escorté de ses troupes^ aux accclamations de la population, privée depuis neuf ans de la présence de ses souverains. 11 y était rejoint quelques jours après par M. de Ricous, jeune capitaine du régiment d'Enghien, dont Louis XIV avait fait un diplomate, et qu'il avait nommé son ministre auprès de la cour électorale. L'envoyé du Roi avait été chargé de développer les conséquences du traité d'alliance, mais en même temps il avait recommandé à l'Electeur d'en tenir les dispositions secrètes et d'user envers l'Autriche de

VILLARS ET I/KLECTKUR DE BAVIERE. l:î5

ménagements et de prudence. Ces recommandations s'accordaient trop avec les dispositions du prince pour ne pas être fidèlement observées : Max-Emmanuel avait repris à Munich ses habitudes de dissipation, tout entier à ses plaisirs et à ses bâtisses.

Ce fut le 1" août que Villars vint se présentera lui, dans le même palais où douze ans auparavant ils s'étaient si cavalièrement quittés. L'accueil de l'Électeur fut des plus empressés; le passé semblait oublié; il ne fut question que de l'avenir et de la guerre prochaine. Tout en promenant son hôte à Schleissheim et en lui montrant les plans de Zuccali pour la reconstruction du palais, l'Electeur lui développa ses idées guerrières, lui confia son désir de faire campagne avec la France, lui avoua a qu'il y rêvait tous les jours, et qu'il avait déjà des projets écrits de l'épaisseur de deux doigts » • Pendant trois jours ce ne furent que fêtes entremêlées de conversations miUtaires. Villars repartit convaincu qu'il avait regagné les bonnes grâces de l'Électeur et qu'il était destiné à commander ses armées.

A deux postes de Paris, il apprit que le Roi avait remplacé Catinat par Villeroy à l'armée d'Italie et l'avait désigné pour servir sous ses ordres. 11 courut à Versailles, s'attendant à recevoir quelque faveur en rapport avec les grâces accordées à Tallard et à Harcourt : comme nous l'avons déjà dit, il n'obtint du Roi que de bonnes paroles et repartit très-dépité. L'accueil qu'il reçut à l'armée fut de nature à le consoler; l'escorte envoyée à sa rencontre à Pizzigliettone l'acclama avec enthousiasme. « C'est notre général que Dieu nous envoie I d criaient les cavaliers : un petit corps

ennemi s^étant présenté fut bousculé avec un rare entrain : Villars, sautant de sa chaise sur le cheval d'un officier, avait chargé avec les soldats électrisés ; au quartier général, sur rOglio, il fut salué par de bruyantes démonstrations de joie : il semblait que sa bonne étoile dût fixer les hésitations de la fortune.

Quant à Alax-Emmanucl, tout entier à ses a rêves » , il attendait avec impatience la rupture de TEmpire et de la France. Les chances lui paraissaient toutes en faveur de Louis XIV; seul, le Roi avait vaincu l'Europe coalisée; que ne pourrait-il avec Taide de l'Espagne et de la maison de Bavière? L'intervention de l'Angleterre et de la Hollande semblait d'ailleurs fort douteuse; les peuples ne partageaient pas la passion de Guillaume III et de Heinsius ; ils avaient obligé leur gouvernement à reconnaître Philippe V. En agissant avec prudence et fermeté, Louis XIV pourrait isoler l'Autriche, et Max-Emmanuel pourrait la dépouiller. Malheureusement pour les ambitions bavaroises , le grand Roi ne sut ni désintéresser ni contenir les puissances maritimes: il menaça la sécurité des Hollandais et inquiéta leurs intérêts commerciaux sans profiter de sa supériorité incontestée pour les réduire à l'impuissance; il froissa le parlement anglais en reconnaissant le fils de Jacques II, et laissa à Guillaume III le temps de le décider à la guerre en écoutant ses négociations dilatoires. Enfin, après une série de fautes et d'hésitations dont nous n'avons pas à refaire l'histoire connue, il se trouva, à la fin de 1701, en présence d'une coalition formidable, ayant perdu toute une année en ménagements inutiles,

et gagné en Europe un seul allié, l'électeur de Bavière. L'hiver de 1702 se passa en préparatifs militaires; la guerre générale était inévitable au printemps. Chacun concentrait ses forces et prenait sçs positions. Il y eut pourtant un instant où le maintien de la paix parut encore possible : d'après un bruit qui courut les chancelkries, l'Empereur se serait montré disposé à reconnaître le roi Philippe V, moyennant la cession de la Bavière ; l'Électeur aurait échangé ses Etats contre les royaumes de Naples et de Sicile. Torcy ne prenait pas au sérieux une rumeur dont il attribuait la paternité à Guillaume III. Le roi d'Angleterre, disaitil, voulait mettre a la puce à l'oreille » au duc de Savoie, dont les visées sur Naples n'étaient un mystère pour personne. A Rome, on fut plus crédule : le Pape, qui redoutait, par un instinct prophétique, l'esprit remuant et ambitieux de la maison de Savoie, accueillait avec faveur une combinaison qui lui donnait pour voisin un prince catholique et accommodant. Monasterol, averti par le nonce, s'empressa d'en écrire à Max-Emmanuel. L'Electeur embrassa cette idée avec sa mobilité habituelle ; l'affaire du a troc » , comme il l'appelait, vint faire concurrence, dans son imagination inquiète, à la couronne des Pays-Bas. Le projet n'avait aucune base, et bientôt on n'en parla plus; il ne resta de tout ce bruit qu'une chimère nouvelle logée dans le cerveau de l'Electeur, cause pour lui de plus d'une frusse démarche.

Cependant des négociations plus sérieuses ne tardaient pas à réclamer toute son attention. Le Roi le pressait de régler avec lui les conditions de l'action commune; le

Irailé conclu Pannée précédente était conçu en termes généraux; il s'agissait de le compléter par des dispositions additionnelles et de préciser les opérations militaires. Ricous multipliait ses instances; mais à mesure que le moment d'agir approchait, Max-Emmanuel devenait plus hésitant. Alayr était revenu d'un voyage à Londres, trèsfrappé de l'activité de Guillaume IH, des moyens qu'il mettait en œuvre, des forces considérables qu'il étiit parvenu à soudoyer en Allemagne. L'Electeur commençait à trouver que les avantages stipulés n'étaient plus en rapport avec les dangers auxquels il exposait ses Etats. Enfin, quand, le 26 mars, pressé par le Roi, il se décida à envoyer Alalknecht à Paris, avec des pouvoirs pour traiter, il lui donna pour instruction de demander le titre de roi, la souveraineté des territoires qu'il pourrait conquérir en Allemagne, la cession des Pays-Bas dans le cas où il perdrait ses Etats héréditaires, et enfin il demanda d'être autorisé à espérer qu'il pourrait un jour effectuer le troc de la Bavière contre Naples et la Sicile. Dans un billet autographe écrit à Monasterol pour accompagner l'envoi de ces instructions, il ajoutait qu'il ne voulait pas de généraux français pour commander ses armées; il désigne surtout Villars, « dont il ne veut absolument pas ' » .

Torcy reçut avec surprise ces communications inattendues, mais il dissimula autant qu'il le put ses impressions. L'alliance de la Bavière était indispensable à la France; il

* Max-Emmanuel montra à Ricous le même éloignemcnt pour la coopération de Villars. Voy. k TAppendice la lettre de Ricous à Torcy, du 22 mai.

fallait la conserver à tout prix ; c'était la seule sur laquelle OD pût compter; les autres espérances s'évanouissaient uoe à une. Les cercles de Souabe et de Franconie, dont on avait escompté la neutralité, accédaient à la grande alliance ; rélecteur de Brandebourg mettait ses régiments à la solde delà Hollande. Torcy était décidé à faire à la Bavière toutes les concessions nécessaires. Il rejeta pourtant très-loin et très-péremptoirement la chimère du ce troc » de Naples, mais se dit prêt à négocier sur toutes les autres conditions.

La négociation fut laborieuse et dura près de cinq mois. Il fallut d'abord trois mois pour tomber d'accord sur les termes du traité : ils stipulaient pour l'Electeur, outre les subsides déjà convenus, — le gouvernement héréditaire des Pays-Bas, — la souveraineté des conquêtes qu'il pourrait faire en Allemagne, avec le titre de roi, — la cession des Pays-Bas en cas de perte de ses Etats héréditaires; enfin deux mois liii étaient donnés pour prendre l'ofiensive, et on lui abandonnait la moitié des contributions qui seraient levées en territoire ennemi par les armées combinées de France et de Bavière. Au moment de signer ces arrangements léonins, un incident vint tout remettre en question et offrir un nouvel aliment aux indécisions inté- Kssées et suspectes de l'Electeur.

Le Roi avait désigné le duc de Bourgogne pour le commodément de l'armée de Flandre : il avait, à cet effet, et pour éviter les compétitions des généraux, demandé à Philippe V d'adresser à son pelit-fils un brevet de généralissime des armées espagnoles. La cour de Madrid, renchérissant sur les désirs du Roi, avait fait rédiger et expé-

i40 CHAPITRE III.

dier à Paris, au nom du duc de Bourgogne, une patente de vicaire général du roi d'Espagne dans les Pays-Bas. Indirectement prévenu de cette nomination, qui lui donnait un supérieur dans le gouvernement de la province, Max-Emmanuel entra dans nne grande colère : il écrivit, le 4 juin, à Monasterol, une lettre très-vive, se plaignant de l'oflense faite à sa dignité d'électeur, deTatteinte portée à sa considération dans tout l'Empire, et offrant sa démission si la mesure n'était pas rapportée.

Torcy, fidèle à ses instructions conciliantes, s'empressa de donner toutes les explications et toutes les satisfactions demandées par l'Electeur : la patente n'était pas encore enregistrée à Bruxelles, elle ne le serait pas; le duc de Bourgogne n'aurait que des pouvoirs militaires et aucun pouvoir civil; il ne se servirait du titre qui lui avait été délivré à l'insu de la cour de France, ni sur ses sauvegardes, ni sur ses passe-ports, ni dans aucune circonstance officielle; une déclaration formelle, écrite dans ce sens, fut donnée par le prince. Torcy fut si conciliant, si affirmatif; il alla audevant de toutes les réclamations avec un empressement si loyal, que Monasterol, à bout d'objections, mis au pied du mur, ne put faire autrement que de signer le traité le 23 juin, tout en réservant la ratification de l'Electeur. 11 la sollicita immédiatement et fut un peu surpris de l'étrange réponse qu'il reçut. Nous croyons devoir la citer textuellement :

Munich, ...juillet 1702.

Cher comte de Monasterol... Je connois votre fidélité et suis en sûreté quand je vous mets le plus grand secret entre les

mains. Sachez donc qu*en même temps que j'ay reçu la nouvelle de TafTaire du vicariat, le comte de Schlick me faisoit entrevoir les grands avantages que TEmpereur seroit porté à me faire. Sans Taffront reçu par ledit vicariat, je n^aurois seulement pas écouté le comte de Schlick; mais ayant par là juste raison de renoncer au gouvernement des Pays-Bas et de sortir de tout engagement sans blesser la bonne foy, puisque tout le tort est du côté des deux couronnes, j*ay dit, par manière de discours, au comte de Schlick, que je n'écouterois rien de la part de TËmpereur, à moins que Ton ne me parle sur un autre pied que du passé, et je vois à présent qu*on est disposé à me donner des avantages beaucoup au-dessus de ceux que je pourrois jamais espérer des deux couronnes. J'en seray pleinement éclairci en peu de jours : mais je ne puis difTérer jusqu'à ce temps-là de faire réponse au Roy Très- Chrétien sur tout ce que vous m'avez envoyé, ainsi qu'au sieur de Ricousse... A ce dernier, je diray en termes généraux que je remerciois fort Sa Majesté Très- Chrétienne de ce qu'elle contribuoit tant à adoucir le désagrément que j'ay reçu du côté du roy d'Espagne, et que j'étois de même obligé au duc de Bourgogne des honnêtetés qu'il me faisoit là-dessus; mais puisque cela ne changeoit pas l'intention du roy d'Espagne, ni l'atteinte que celte affaire a faite à ma dignité dans l'esprit du public, et qu'on a renversé par là le plus essentiel de ce que l'on m'avoit promis par le traité. Sa Majesté Très-Chrétienne ne trou veroit pas mauvais que je ne rati6e pas les derniers ^cles sans que je sache la réparation et satisfaction que je dois tToirdu côté de SaMajesté Catholique, et que je meremettois,pour le surplus, aux ordres que je vous donnerois. Mon intention est de demander par vous une satisfaction du Roy Très-Chrétien au nom du roy d'Espagne, qu'il ne puisse pas m'accorder, et que je reçoive de luy un refus tout plat sur ma demande. En attendant que votre réponse arrive, je sauray ht décision du côté de l*Emperear : si je trouve ma convénîence et la sûreté que je

demande de ce coté-là, je prendray Toccasion de ce refus... et feray démission du gouvernement. Si je ne trouve pas ma convénienceet avantage avec l'Empereur, j'accepteray la satisfaction que les deux couronnes m^offriront, et dans ce temps-là je me déclarerai sur Toffensive ou sur la continuation de la neutralité.

La satisfaction que je crois que vous pourriez demander de ma part est que Ton révoque la patente qu'on a donnée au duc de Bourgogne, et qu'on le déclare généralissime des armées de Sa Majesté Catholique : a quoi vous adjouterez que, puisque Ton a fait voir qu'il y a un titre supérieur au mien aux Pays-Bas, je suis d'une chère à n'en pouvoir plus porter un moindre, et qu'ainsi je demandois le titre et la patente du vicaire général. Je suppose qu'on vous refusera cette demande, et qu*on vous proposera quelque chose de moins, sur quoy vous direz d'avoir ordre de ne pas accepter d'autre satisfaction et de m'en donner part par un courrier, qui est le but que j'ay, comme je vous ay dit plus haut. Mais si, contre toute attente, on me prenoit au mot en accordant la satisfaction que je demande, je serois réduit à un fâcheux embarras, car je ne saurois me cabrer iiy de bonue grâce, ny de bonne foy, après qu'on m'auroit accordé tout ce que j'ay

souhaité Pour savoir s'il n'y a pas du danger d'élre pris au

mot, vous pourriez chercher de parler au marquis de Torcy et feindre comme si vous aviez reçu quelques lettres d'ici, par lesquelles on vous marquoit que la satisfaction que je demanderois seroit dans les termes que je viens de dire Vous verrez facilement, par le discours du marquis de Torcy, si l'on me donnera le refus que je souhaite. Si vous n'êtes pas sûr de cela, il faudra parler en ternies généraux... quoique cela me gagnera le temps dont j'ay besoin, il ne me seroit pourtant pas si agréable, puisque je ne puis avoir une plus belle occasion de rompre qu'à présent, sur le refus de la satisfaction que j'ay demandée touchant le vicariat. Vous êtes à présent entièrement dans le cas et savez

VILLAHS ET LIvLKCTELR DE BAVIKHK.

n but et secret; vnu i je ne puis penser i truvaillur avec lu cour Je !■' , prenez la voye que vou inps l'affaire est conclue ou

[ du jugement et du savoir-faire; si

juste sur la manière de se conduire

ince, que vous, qui {les sur le

jugerez la meilleure. Si entre

smpue avec rEiiipereur, je vous

B ivertirai aussitàt par un courrier.

La vérité est que Max-Emmanuel, tout eu négociant

Louis XII', n'avait pas cessé d'être en contact avec la

lor de Vienne, et de prêter l'oreitle aux propositions plus

ou moins sincères dont elle leurrait sa crédule avidité.

Divers agents l'avaient abordé en secret ; il ne les avait pas

découra-jês; le comte Schlick était enliu venu à MunicL,

porteur de bonnes paroles. U avait affirmé que l'Empereur

était prêt à souscrire â toutes les demandes du son » cher "

idre. Alléché par cet appât, Tiniagination hantée par sa

krollc dti « troc n , Max -Em manuel avait parlé de N'aples ;

ilick n'avait pas dit nouj l'Électeur avait alors olFert son

l'c aux quatre conditions suivantes ; 150,000 llorins

mois pour un coalingeut de vin<[l mille hommes, —

cession du marquisat de Burgau et de trois sei,<jneuncs en

Tyrol, — l'échange de la IJavière contre le Milanais ou contre

le royaume de Naples et de Sicile, — enlin la promesse

jlt.' la main d'une fille du roi des Romains pour sou lils'.

Scblick claît reparti pour l'icuue, laissant Max-Emma-

1 convaincu que ses conditions seraient acceptées; it

ivail rapporter la réponse de l'Empereur dans le plus

tf délai possible. En attendant, Max-Emmanuel avait

lendu les négociations de Mouasterol, lui enjoignant

L I losUuclioiu Je l'Etapcrcaf id comte Schlich, da S août 1702. A. V.

iU CHAPITRE III.

d'exiger de la cour de France des satisfactions inacceptables, afin de la rendre res|K>nsable de la rupture qu'il désirait. Toute sa crainte alors était que Torcy, qui avait déjà tant cédé à ses caprices, ne cédât encore une fois. Cette crainte était justifiée. Louis XIV, nous l'avons déjà dit, était décidé à conserver l'alliance de la Bavière. Aussi Monasterol se trouva-t-il bientôt dans le plus cruel des embarras; Torcy, tout en lui laissant voir qu'il n'ignorait pas la véritable cause des hésitations de l'Electeur, montrait une patience et une condescendance sans limites '; il accordait tout, le retrait de la patente, des subsides nouveaux, l'envoi d'une armée française en Bavière. Monasterol ne savait plus comment expliquer les retards de son maître ; il expédiait courrier sur courrier, écrivant à Malknecht, à Reichardt, à l'Électeur lui-même, des lettres pressantes et indignées*.

Max-Emmanuel ne se trouvait pas moins embarrassé que son ministre h la cour de France : les jours, les semaines passaient, et la réponse promise de Vienne n'arrivait pas ; il ne savait comment concilier ce silence avec les assurances du comte Schlick, et hésitait entre ses inquiétudes et ses convoitises. Le fait est qu'à Vienne ses demandes

1 Ricous, qui renseignait exactement le Roi, trouvait cette condescendance excessive, c Au lieu d'agir avec rKIecleur comme avec un amy, écrivait-il le l**" août, je croirois qu'il faudroit ne le regarder que comme un instrument utile ou iuutile à vos desseins. * A. E.

2 Les originaux se trouvent dans les archives du comte Tôrring. Voyez à l'Appendice, n» 5, la lettre, du 12 août, de Monasterol k l'Électeur. • J'ai pris la liberté, écrivait en même temps Monasterol à Malknecht, d'écrire à Son Altesse Electorale mes sentiments, d'une façon que ma lettre me serviroit de sentence k la cour de Vienne, si elle étoit interceptée, i

avaient été trouvées exorbitantes et rencontraient une vive opposition : l'Empereur cédait volontiers sur les questions financières, ne refusait pas Tarchiduchesse, mais se montrait intraitable sur les cessions de territoires. Kaunitz, qui n'était pas sûr de conquérir Naples, Taurait promis sans scrupule; mais le roi des Romains, soutenu par des émigrés napolitains compromis par l'Autriche, s'y opposait avec violence. Après deux mois de tiraillements, on se décida à renvoyer secrètement Schlick à Munich, avec la mission d'obtenir de l'Electeur qu'il se contentât de 100 à 120,000 florins par mois, de la garantie du remboursement de ses anciennes créances sur l'Espagne et de la main d'une archiduchesse pour son fils. Si Max-Emmanuel insistait pour l'échange de la Bavière contre des territoires italiens, Schlick accepterait la conversation,, se ferait expliquer par Max-Emmanuel comment il comprenait le règlement des nombreux détails résultant de cet échange, chercherait à savoir si l'Electeur désirait être mis en possession de Fun des royaumes italiens avant que l'Autriche eût reconquis l'Alsace et les Pays-Bas, puis reviendrait à Vienne recevoir de nouvelles instructions. En dernier ressort, il pourrait offrir à Max-Emmanuel des territoires à conquérir en Espagne et aux Indes.

Schlick a laissé un long récit de son mystérieux voyage; c'est une scène de haute comédie, dont le lecteur nous saura peut-être gré de reproduire les traits essentiels '. Parti secrètement de Vienne le 12 août, l'envoyé impé-

> L'original es! conservé ani Archives I. R. de Vienne; il est daté du 27 août i702.

rial passe par Passau, Landshut, et arrive le 16 à Freisingen, où l'attendait l'intendant de Schleissheim, qui le prend dans sa voiture et l'amène à onze heures du soir au château. H passe la nuit dans les appartements d'hiver de l'Electeur, qui sont entièrement vides. Max-Emmanuel a un pied-à-terre dans les nouvelles constructions qu'il a fait élever au bout du parterre ; il vient chaque jour visiter ses travaux : rien n'est plus simple que de se voir sans éveiller l'attention. Le lendemain matin, à huit heures, l'intendant vient le chercher, lui fait traverser le jardin et l'introduit par une fenêtre du rez-de-chaussée dans la pièce où l'attend TEiecteur; on ferme les portes à clef. Après des compliments aussi affectueux que peu sincères, on s'assoit des deux côtés d'une petite table, l'Electeur dans un fauteuil, Schlick sur un tabouret. C'est Max-Emmanuel qui aborde la négociation; il se plaint des lenteurs de la cour de Vienne et les oppose à l'empressement de la cour de France : depuis le mois de mars le roi Louis XIV lui offrait un traité aux conditions les plus avantageuses; il a toujours ajourné son acceptation, répondant aux concessions de la France par des difcultcs renaissantes; il s'élonne de la patience des Français et de la confiance qu'ils lui témoignent; il lève avec leur argent des troupes qui serviront sans doute à les combattre, car son but, en faisant ainsi traîner les choses en longueur, a été de servir les intérêts de TEmpereur. Il a voulu se mettre en situation d'être utile à l'Empereur et à la patrie ' ,

* Dicsc ménagements warco zu keinem andercn Zweck gerichtct gewcscn, al sicb in eincm Standt zu sctzen, S. K. M. und dem Vaterlandt desto nutzlicher seyn.

et de pouvoir les assister dans le besoin. La seule difficulté était de rompre avec des gens aussi accommodants. Le ciel heureusement est venu à son secours, en suscitant cette affaire du vicariat général des Pays-Bas, qni lui donne le meilleur des prétextes : il peut rompre sans manquer à sa parole et a de la belle manière » • Il ne Ta pas fait encore, mais le moment est venu de prendre un parti définitif.

C'est au tour de Schlick de faire connaître les avantages que la rupture procurera à Max-Emmanuel du côté de l'Autriche; il les énumère peu à peu, sans livrer son dernier mot, mesurant ses offres à l'impatience de son interlocuteur, marchandant chaque détail, et meltant deux heures à atteindre la limite que ses instructions lui assignaient. Max-Emmanuel discute chaque terme, ne cachant pas son désappointement, réclamantlesterritoiresannoncés. Schlick élude la question, se refuse à «< vendre la peau de l'ours » , et enfin, pressé par l'Electeur, finit par lui laisser espérer l'échange de Milan contre la Bavière et par offrir les territoires que les flottes de Hollande et d'Angleterre ne manqueront pas de conquérir en Espagne et aux Indes. Il insiste sur les trésors du Pérou, sur les ressources de l'Espagne, <( à laquelle il n'a manqué jusqu'à présent qu'une bonne direction » ; quelle figure ne fera-t-elle pas dans le monde, lorsqu'elle aura été réorganisée par la haute intelligence de l'Electeur!

Max-Emmanuel l'interrompt, et, changeant de ton, reproche assez vivement à Schlick les procédés dont il est l'organe. Voilà donc la réponse qu'on lui a fait attendre neuf semaines ! Que reste-t-il de la promesse écrite, que

Schlick lui a donnée au nom de l'Empereur, de traiter sur les bases qu'il avait indiquées? On lui ofTre aujourd'hui moins que ce qu'il a déjà refusé ; est-ce pour arriver à ce résultat qu'il a dépensé 23 millions de florins et sacrifié quarante-deux mille de ses sujets au service de l'Autriche, sans vouloir parler de son intervention personnelle? Il n'a même pas été remboursé de ses avances ; on lui oiïre des subsides qui n'ont aucune valeur, s'ils ne sont garantis par l'Angleterre ou la Hollande ; on lui oflre des territoires qu'il faut conquérir par de grandes victoires, des pays que les Espagnols ne se laisseront pas arracher, et que la maison de Bourbon ou la maison d'Autriche seules sont assez fortes pour pouvoir garder. L'Electeur raconte alors toute l'aflaire du vicariat général des Pays-Bas, avoue cyniquement que les satisfactions qui lui ont été offertes étaient très-suffisantes, qu'il les a refusées, et a posé des conditions « qu'il n'aurait jamais cru devoir être acceptées « ^ Tout a été accordé ; Torcy a dit à Mouasterol, et Ricous lui a textuellement répété : « Pour désarmer Votre Altesse encore de ce côté, et vous faire voir l'estime que le Roi a pour vous, Sa Majesté veut bien passer par-dessus toutes les considérations dues à son petit-fils, héritier de la couronne ^. » Dans une pareille situation, Monasterol n'a pu faire autrement que de signer le traité; l'Electeur a réservé sa ratification, mais jusqu'au 22 août seulement : on est

1 Icli iiabe zwar dem Monaslerol... solchc Bcdingnusscn vorgcschrieben wclchc icii nicht gcgiaubt habc dass Sie jemabls eingchen wiirdcn; sothane baben Sic dannocli aile bewillif^ct.

^ En français dans rorj'<jinal.

au 17; il faut quatre jours à un courrier pour se rendre à Paris à franc étrier ; c'est donc le lendemain que la réponse définitive doit être expédiée ; l'Electeur ne peut la retarder sans s'exposer à a s'asseoir entre deux chaises» .Si Schlick n'est pas en mesure de conclure séance tenante, ils n'ont plus qu'à se séparer.

L'entretien est interrompu parle grand chambellan, qui vient frapper à la porte et avertir l'Electeur qu'il est près de midi et qu'on l'attend pour la messe. Schlick supplie Max-Emmanuel de l'entendre encore une fois. Une seconde entrevue a lieu à trois heures, avec le même mystère. Schlick entame la série des questions qu'il est chargé de poser en vue d'un échange éventuel du royaume de Naples contre la Bavière. Max-Emmanuel, voyant qu'il ne s'agit toujours que d'un entretien sans conclusion immédiate, l'interrompt. Schlick prie, supplie, ne demande que huit jours pour avoir une réponse de Vienne, offre de passer ce temps caché et ignoré dans le logement qui lui a été assigné : a II est trop tard » , dit ATax-Emmanuel en le congédiant définitivement.

Le soir, l'intendant apportait à l'envoyé impérial un billet autographe de l'Electeur, conçu en termes très-affectueux et annonçant l'envoi d'un présent. Schlick crut devoir le refuser, et le lendemain 18 août, à cinq heures du matin, il repartait pour Vienne par un autre chemin.

Le même jour, Ricous était informé que l'Électeur avait ratifié le traité conclu avec Louis XIV, et, le lendemain, un courrier portait à Monasterol la lettre suivante, curieux mélange de cynisme et de naïveté :

Schleissheiin, 19 août 1702.

Cher comte de Monasterol, depuis ma dernière j'ai su plus précisément les intentions de l'Empereur ; mais comme elles ne sont pas décisives, et que je vois qu*on ne cherche qu'à traîner et me laisser dans Tambiguïté, pendant que de la part de Sa Majesté Très-Chrétienne on m'offre une satisfaction complète touchant le vicariat général, et que rien ne paroît plus sincère que la manière dont on agit avec moy de ce côté-là, je croirois hlesser en quelque façon la honne foy si je n'agissois pas de même, et, puisque je vois partout que les affaires tournent entièrement à l'avantage des deux couronnes, je ne peux pas plus longtemps rester dans l'incertitude et perdre une occasion si favorahle qui peut-être ne reviendra plus tout le reste de ma vie. C'est pourquoy je me suis déterminé enCn de ratiGef le traité et de commencer l'offensive le plus tôt que je pourray, ce qui sera, à ce que j'espère, vers la Cn de ce mois. Vous recevrez le traité ratiCé par un courrier que je vous dépéchcray tout aussitôt qu'on l'aura achevé d'écrire. En attendant, j'ai trouvé nécessaire de vous envoyer celuy-cy, afin de vous informer de ma résolution et que, sans perte de temps, vous en donniez part au Roy. Je me suis expliqué de môme de cette manière à Tenvoyé de France. Quant à l'affaire du vicariat, il y a quelques jours que ledit envoyé, cn me pressant fort de lui dire la satisfaction que je souhailterois, m'a fait entendre que, si la patente de vicaire général étoit ce que je demandois, le Uoy me l'accorderoit : je ne luy ay rien répondu celte fois-là, sous prétexte d'attendre le retour du courrier que j'avois envoyé aux Pays-Bas : mais ayant aujourd'huy pris la résolution que je vous ay marqué cy-dessus, je luy ay dit que le courrier étoit revenu, et que trouvant, par la réponse qu'il m'a apportée, l'affaire du vicariat en un état à pouvoir être redressé en me donnant ce titre à moy, j'espérois que Sa Majesté Très-Chrétienne ne me le refusera pas, croyant pouvoir demander avec justice le caractère le plus élevé qu'on pouvoit donner aux Pays-Kas : à quoi le sieur de

VILLjIRS et L'KLEi:TEUR de bai IÉRE. 131

JBmnue n'a trouvé aucuDe difGculLd : même lui ayant dit que je ne voadroÎB pas qu'on daoDàl cnsuilu le tilre de ■jouverncur des Pays-Bas au marquis do Ucdniar.îl m'a répliqué qu'il nelefulloit pas, elque je portcrois celui de vicaire, gouverneur el eapitain finirai, dont il m'u assuré plusieurs fois aussy bien que d'avoir sur ce chapilrp plein pouvoir du Koy, sur quoy vous pouvez vous régler cl persister que cela ayl son elTet; surtout je vous recnnitiiande que le litre de gouverneur et eapitain gêniVal me reste avec celuy de vicaire, car si l'on Ir donnoil ou marquis de Bedniar ou à un autre, cela me donucroil bien du désaijrémi'iit et beauconp de brouillerie.

Avant que de commencer l'ofTensive, j'ai demandé d'être précisément instruit lie quelle force sera l'armée du marécbul de Câlinai, quel mouvement cette armée fera en conséquence de l'entreprise sur la ville d'Ulm, tant pour la favoriser que pour se joindre, s'il éloil nécessaire; quel détachement l'on destine pour se joindre à moy, par qui il sera commandé et où il sera dans k temps de ladile entreprise, luformez-vous-en de même de votre

^^B Roi, comme toujours, souscrivit aux demandes de Hftx-Eniinaiiuel; non- seulement il lui accorda la patente de vicaire général des Pays-Bas et toutes les satisfactions d'amour-propre qu'il exijfeaîl, mais il opprouva ses projels militaires. 11 Irouvail pourtant la saison bien avancée et le siège de Landau bien compromis pour qu'il fût prudent de commencer une yrande opération sur la rive droite du KItin. Mais, avant tout, il voulait contenter son allié et l'engager déGailivcmeut avec lui; les considérations stratégiques s'efTaçaient devant l'intérêt politique. Louis \IV ordonna doue à Câlinât de mettre à la disposition de l'Élec- Icur les troupes qu'il lui demanderait jusqu'à concurrence

i52 CHAPITRE III.

de quarante bataillons et de cinquante escadrons. Sur deux points seulement, il maintint son opinion, à savoir : le lieu de la jonction et le choix de TblBcier chargé de la faire réussir. Max-Emmanuel ne voulait pas a trop s'éloigner de ses Etats * )> ; le Roi insista, au contraire, pour qu'il envoyât un détachement de son armée sur le Rhin, pensant avec raison que le passage du fleuve serait très-difficile s'il n'était secondé par une vigoureuse diversion sur la rive allemande. Enfin Max-Emmanuel ne voulait pas de Villars, et ce fut lui que le Roi désigna pour le commandement de Tarmée destinée à opérer en Bavière. Sur ce point encore Louis XIU voyait juste. De tous les lieutenanis généraux présents à l'armée d'Allemagne, Villars était le plus propre à conduire avec vigueur et célérité une opération aussi difficile. Monasterol, en confirmant à l'Electeur, par lettre du 31 août, toutes les concessions du Roi, l'engageait à céder de son côté et à faire avancer, jusqu'en face d'Huninguc, le détachement sans la coopération duquel il ne croyait pas la jonction possible. Quant à Villars, «il a, écrivait-il, une réputation de hardiesse et de valeur accompagnée d'un peu d'ostentation et de forfanterie, mais, lout ensemble, il passe pour un homme de guerre ^ r* .

Pendant que la deslince de Villars se décidait ainsi à son insu, que faisait-il ? Revenons à lui.

Nous l'avons laissé à l'armée d'Italie, sous les ordres du maréchal de Villeroi. 11 y était méconlent; il trouvait les opérations cq^iduites sans vigueur, l'attitude du duc de

1 Lettre du 21 août. Voyez à l'AppcDdice, n° 6. « Monasterol à l'Électeur, 23 juin 1702. A. T.

Savoie suspecte, son propre rôle insignifiant. Il quitta Parmée le 15 décembre et revint à Paris passer Tbiver. L'accueil qu'il reçut de Louis XIV ne dissipa pas sa mauvaise humeur; le Roi fut bienveillant, affectueux même, mais ne lui donna aucune marque publique de sa satisfaction; Villars en fut très-moriifié. Hareourt et Tallard, ses deux camarades de promotion, ses deux collègues en diplomatie, avaient reçu des grâces importantes : l'un avait été fait duc, l'autre avait eu le cordon bleu et un bon gouvernement, et pourtant leurs négociations n'avaient conduit qu'à un traité inexécutable et à la guerre générale; ses services ne valaient-ils pas les leurs? Ce n'éiait pas l'avis du Roi, qui ne croyait plus aux aptitudes diplomatiques de Villars, mais estimait beaucoup sa valeur militaire; il lui réservait un commandement à l'armée d'Allemagne et voulait lui donner l'occasion de gagner, sur les champs de bataille, des grâces mieux méritées* En attendant, il l'autorisa à rester à Paris et lui fit demander plusieurs mémoires sur la conduite de la future campagne.

Ce fut pendant les loisirs de cet hiver de 1702 que Villars épousa la belle Angélique Roque de Varangeville, qui avait trente ans de moins que lui, des parents fort riches et d'utiles alliances \ Quoique fort épris, au point de £edre sourire ses amis, il ne perdait pas de vue les opérations qui se préparaient en Allemagne. Quand le prince de Bade eut envahi l'Alsace, il s'offrit pour passer le Rhin avec un corps détaché, se faisant fort de mettre le pays de

1 Son père avait été ambassadeur à Venise ; sa sœur avait épousé le président de Maisons.

Dadc à contribulion et de faire une telle diversion, que le siège de Landau en devint impossible. Quand il fut question de la coopération de l'électeur de Bavière, il rappela à Chamillard ses anciennes relations avec Max-Emmanuel, les témoignages de confiance qu'il en avait reçus, la connaissance particulière qu'il avait des officiers bavarois, et se proposa pour commander l'armée électorale. Torcy crut convenable d'en causer avec Monasterol, qui, à son tour, en référa à l'Electeur. Max-Emmanuel tenait à commander lui-même ses troupes ; il s'empressa de faire répondre par Ricous, le 23 mai, qu'il ne voulait pas de Villars, a d'un homme qui se donne tout ce qu'il y a de bien fait n .

L'attitude de l'Electeur, nous l'avons vu, était à ce moment fort équivoque; sa coopération devenait douteuse. Villars ne pouvait pas attendre l'issue de négociations fort incertaines ; il alla rejoindre Catinat en Alsace et reçut le commandement d'un petit corps détaché sur la Sarre. Il resta six semaines a piétiner entre Metz, Thionville, Sarrebourg, sollicitant inutilement des ordres, soit pour essayer de débloquer Landau, soit pour préparer la défense de l'Alsace, si Landau, abandonné à lui-même, venait à être pris. Catinat vieilli, se sentant mal soutenu à la cour, n'osait prendre aucune initiative. Chamillard n'apportait pas dans la direction supérieure les vues claires et l'autorité de Louvois. Le Roi, tout en approuvant les idées que Villars lui soumettait, hésitait à les imposer. Pendant ce temps, les munitions et les vivres de Landau s'épuisaient, le roi des Romains s'établissait fortement sur la Lauter, poussant des partis vers Haguenau. Villars se rapprocha

de Saverne, et, lorsqu'à la fin d'août Catinat se décida enfin

à tenter un effort dans la direction de Landau, il marcha

avec lui et prit la droite de l'armée.

Le 2 ou le 3 septembre, il était campé à Drusenheim,

lorsqu'il reçut de Catinat communication d'une lettre du Roi qui l'appelait au commandement des troupes destinées a secourir l'électeur de Bavière. Le lendemain, un billet de Chamillard confirmait la bonne nouvelle. La u joie v de Villars, comme il l'écrivait lui-même, fut u au-dessus de toate expression li . Il touchait enfin au but; il allait avoir sous ses ordres une véritable armée, diriger des opérations importantes, glorieuses peut-être. Le Roi autorisait Catinat à lui confier, si l'Electeur l'exigeait, 40 bataillons et 50 escadrons, avec l'artillerie convenable; avec ce corps, il devait passer Je Rhin, soit à Rheinau, soit à Huningue, attirer à lui l'Électeur, et, avec les armées combinées, porter la guerre au cœur même de l'Allemagne. Ce plan souriait à l'ardeur de Villars, mais il était trop homme de guerre et il connaissait trop le caractère de l'Électeur pour ne pas en mesurer les difficultés. Que n'avait-il été décidé six semaines plus tôt, alors que les défenses de Landau étaient intactes et les forces impériales moins concentrées! U était temps encore de l'exécuter, mais il n'y avait pas à « s'amuser » ; il fallait agir avec « fermeté et habileté « . ^hA\% habileté et fermeté, écrit Villars à Chamillard le 5 septembre ; ces deux qualités devant être indispensablement employées pour bien prendre son temps et ne pas s'alaimer des périls qui se présenteront d'abord à un prince qui ose attaquer l'Empereur. i> Puis, dans une série

156 CHilPITBE III.

de dépêches remarquables, il esquisse en traits vifs et rapides la campagne qu^il croit possible : forcer le passage du Rhtn à Huniogue pendant que l'Electeur prendra à revers les retranchements de Friedlingen, se porter rapidement en Bavière, s^établir solidement sur la rive droite du Danube, assurer ses derrières en donnant, à travers le Tyrol, la main à M. de Vendôme, maître de la vallée de TAdige ; puis, par les ponts fortement occupés d'UIm, de Donauwerth, dlngolstadt, pousser des contributions sur la rive gauche du Danube, en Autriche, en Bohême, dans les Cercles ; attendre ainsi, dans de bonnes positions et en vivant aux dépens de Tennemi, le moment où l'année d'Alsace serait en état de reprendre roffensive.

Ce plan ne différait pas de celui que l'Electeur avait indiqué ' . Il avait le grand inconvénient d'être tardif, de paralyser momentanément Catinat et d'exposer Landau; mais, exécuté sans délai, il pouvait encore réussir. La garnison de Landau résistait énergiquement. Mélac, qui la commandait, était un otlBcier vigoureux et sur: il tiendrait peutH'tre assez longtemps pour rendre possible le coup de main hardi qui le sauverait. Catinat arrêta donc son mouvement en avant, et envoya un courrier à Rieous, pour Tavertir des dispositions qu'il prenait et lui demander de hâter celles de rElecleur.

Max-Kmmanuel était alors dans le premier feu de sa récente détermination, tout entier à l'offensive. Informé le -i septembre de Tadhésion du Roi à ses projets, il

> VoycK entre «iiirrs U lettre du 18 septembre imprimée à It loite det Mémoires de l'iiiars, t. II p. ^61.

organisait avec activité la surprise d'Ulm et Tenvoi vers Haningue d'un corps commandé par. le comte d'Arco. Le 7 septembre au soir, quelques soldats déguisés entraient dans la ville d'Ulm pour reconnaître la place; le lendemain aa petit jour, le lieutenant-colonel Pechmann et une trentaine d'hommes déterminés, vêtus en paysans et paysannes, se mêlaient aux villageois qui venaient au marché, entraient dans la ville, retrouvaient leurs afiidés, se jetaient avec eux sur la garde d'une des portes, et la désarmaient. Une brigade de dragons, qui s'était approchée à la faveur de la nuit et d'un épais brouillard, arrivait au galop et occupait les principaux postes avant que la garnison, revenue de sa surprise, eut eu le temps de se mettre en défense. Dix-huit compagnies de milice bourgeoise, réunies à la hâte, engageaient pourtant un combat de rues ; mais l'infanterie bavaroise, arrivée à son tour, étouffait la résistance : la place se rendait ' .

Uax-Ëmmanuel vint le 14 septembre y faire son entrée solennelle, au bruit du canon; il s'était fait précéder d'un manifeste, dans lequel il déclarait que l'Empire n'était pas obligé de soutenir les intérêts dynastiques de la maison d'Autriche, revendiquait sa neutralité, et affirmait n'avoir pris les armes que pour la défendre contre l'attitude menaçante des Cercles.

Cet acte eut un grand retentissement en Allemagne; mais le bruit qu'il fit fut bientôt couvert par la nouvelle de I& prise de Landau. Le 1 1 septembre, Mélac, à bout de

^ MaX'Emtnanuel à Monasterol, 9 septembre 1702. « Le pauvre PechoiuiD est mort de sa blessure, t A. £•

ressources, avait capitulé, après quatre-vingt-quatre jours de tranchée ouverte, une brèche au corps de place et plusieurs assauts repoussés ; il était sorti avec les honneurs de la guerre, ses armes et ses drapeaux. Le prince de Bade retrouvait la liberté de ses mouvements et la disposition de toutes ses forces. En apprenant ce malheur, dont ses lenteurs équivoques étaient la principale cause, TÉlecteur fut atterré : il donna Tordre à Arco de suspendre sa marche vers Huningue, parla de se replier avec toutes ses forces vers les montagnes, montra à Ricous une inquiétude extrême. Pour comble d'infortune, Tofficier qu'il avait dépéché à Catinat pour l'instruire de ses mouvements, le comte Locatelli, se laissa ou se fit prendre par les hussards impériaux. Conduit devant le gouverneur de Rheinfeld^ menacé de la question, il avait dévoilé tout le plan de campagne. Le prince de Dade, aussitôt averti des mouvements qui se préparaient, prenait ses dispositions pour les contrecarrer. Pendant ce temps, Villars, immobile à Strasbourg, attendait de jour en jour des nouvelles qui n'arrivaient pas. Sept ou huit courriers, disait-on, avaient été interceptés par l'ennemi; leurs dépêches, qu'on avait négligé de chiffrer, avaient été lues *. Ces accidents et ces maladresses invraisemblables commençaient à éveiller les-s

1 Le comte de Furstcnberg, qui commandait le corps allemand de la riv^ droite, iiitorcepla ou reçut la copie de lettres adressées par Gatinat et Villars à rÉlccteur, et relatives aux opérations projetées : il l'adressa au prince dm Bade le 29 scplcmhre, avec une lettre en français qui a été publiée pa^ RoKDBR, Kriegs und Staats Schriften des Markgr. L. von Baden, Carlsrube 1850, n" 59 : & Voire Altesse y verra les desseins concertés et la nécessité qu'il y a d'être beaucoup renforce pour prévenir le coup prémédité, afin d^ oe pas se trouver entre le marteau et Tenclume. t

soupçons de Villars; ce long silence le jetait dans de grandes perplexités; enfin y le 20 et le 21 septembre, arrivèrent deux officiers bavarois, le chevalier Santini et le comte de Luttens ; ce dernier était Taide de camp générai de TElecteur, investi de sa confiance. Il n'apportait aucun document écrit, mais déclara à Catinat que le comte d'Arco s'était arrêté à Pfollendorf, à trenlc-sept lieues de la frontière, qu'il s'avancerait encore d'une quinzaine de lieues, jusqu'à Stiihlingen, et que là il attendrait l'armée française : celle-ci, aux termes du traité, était obligée de venir le rejoindre : si elle manquait à ce devoir, l'Electeur se considérerait comme abandonné par la France et chercherait à pourvoir autrement à sa sûreté. Cette sommation parut assez suspecte à Catinat, qui, dépourvu de tout renseignement officiel et de tout moyen de contrôle, s'efforça de prouver au comte de Luttens, par des raisons toutes militaires, que l'intérêt du comte d'Arco était de pousser jusqu'au Rhin. Sur ces entreiaites, il reçut une dépêche du Roi lui donnant l'ordre formel de marcher. Si l'Électeur équivoquait sur les engagements qu'il avait pris, Louis XIV entendait tenir les siens sans réserve; il avait promis de secourir l'Electeur, il tiendrait sa parole de roi, dùt-il dégarnir ses propres frontières et compromettre leur sécurité. Catinat avait donc l*ordre de former immédiatement un détachement de ses meilleures troupes et de le faire partir avec Villars; si ce premier corps était insuffisant, il l'augmenterait par de nouveaux renforts. AI. de Luttens, auquel ces ordres furent ^aununiqués, fut frappé de la loyauté et de la décision du . Roi; il promit de faire tous ses efforts pour engager le

corn le d'Arco à marcher en avant : il repartit le 22 au soir pour annoncer à son chef que Villars serait le 2 octobre à Huningue, prêt à forcer le passage du Rhin, et comptant sur une diversion de sa part.

Villars ne perdit pas un seul instant pour exécuter les ordres du Roi ; en deux jours il eut acheminé vers le sud les trente bataillons, les quarante escadrons et les trente pièces de canon que le Roi lui confiait pour la première fois. C'étaient des troupes de premier ordre, des meilleurs parmi les incomparables régiments qui depuis trente ans avaient porté si haut la réputation de l'armée française ; il y avait là le régiment de Champagne, l'un des six vieux, élite de l'infanterie; le régiment de la Reine; des bataillons de Nivernais, Crussol et Vermandois ; le régiment de Condé cavalerie, digne du grand nom qu'il portail; le régiment de Mérinviile, qui, au combat de Leuze, sous les ordres de Villars, avait perdu la moitié de son effectif et vingt-six officiers sur trente-deux; des escadrons de Fourquevaux, de la Ferrouays, qui, eux aussi, avaient déjà combattu sous l illars en Allemagne, en Italie, et qui avaient en lui une confiance illimitée. Toutes ces troupes, qui avaient au plus haut degré le senlimenl de leur valeur et l'orgueil de leur noble métier, sortaient avec joie d'une inaction qui, depuis six mois, les étonnait et les humiliait. Elles marchaient au combat avec ardeur sous un chef qu'elles aimaient, qui avait pariagé leur impatience et, comme elles, ne doutait pas du succès. Qu'on lise ces quelques lignes par lesquelles Villars, huit jours auparavant, terminait sa dernière lettre à Chamillard :

\ (I.LARS F.T

i:lectki'r m: aw ii:re.

En ïi-rilc, Munsienr, je vous plains avec tous les senlimeuts que ppiil avoir un lion serviteur du Roi et le vôlrc, rnr les tirnu'-es du iloi sont belles, nomlireuïes, remplies d'ardenr, pnyées tous liM cinq jours; elles se consument sans utilité : j'aimerois mieux qaVIIes Tussent exposées à être battues, ec (]uc je tiens impossible par la bonne opinion et la justice ipie l'on doit li des' troupes rirpuis trente ans toujours victorieuses. J'ai pris la liberté de le (lire à Sa Majesté, pourvu que l'on ne mène pas srs nrinces à Jes aiuraill<>s sècbes on il des rivières qu'il faut passer n la na;]e. Je ne crois rien d'impossible à ses troupes. Combien de fois ai-jc eu t'hoaneur de vous dire, cet hiver, qu'il Tulloit avoir pour premier itbjot de combattre ' !

^^■'événeineiit allait bientôt jusiitter cette conOniice. ^^^brès avoir présidé au départ de ses colonnes el les avoir H^Winpatjnéps jusqu'à Ersteiu, l'illars les laissa niarcber par brigades sous la conduite de ses maréchau\ de camii, Magnar, Sainl-MnHrice, Chamarandtr et Birou, et partit en poste avec ses lieutenants généraux, M\I. des Bordes el (1d Bourg; arrivé à Huningue le 28 au soir, il s'empressa de reconnaître Ir terrain sur lequel il allnit avoir à combattre.

Huningue était uue petite place créée par Vaiiban, seutinelle avancée jetée à l'extrême limite du royaume. Plutôt forteresse que ville, elle avait la réyniarilé mathématique d'une ronslrut'tion élevée tout d'un jet dans une plaine mse. I-e ïlhîn baigne d'un côté le pied des remparts; une grande ile couvre ce front el partage eu deux le cours du fleuve; le grand bras, de 150 mètres environ de

' VUlan â Cliamiiiard, 18 wplembrc. T. V. Voyei Mimoiret de l'ilttn. t. 11, p. ï«4. Vujei tuHJ ViHartàHifouf. id., p. 305.

large^ profond et rapide, est du côté de la ville; le petit bras, de 30 mètres à peine^ guéable à la cavalerie, est du côté allemand. Dans Pile étaient les ruines d'un ouvrage à cornes, rasé à la paix de Ryswick.

Quand on a franchi le fleuve, on trouve d'abord une plaine basse et plate^ large d'environ 1 kilomètre, puis un brusque ressaut, et une seconde plaine non moins plate que la première, de 12 à 1,500 mètres de largeur, et qui s'étend jusqu'au pied des montagnes. Ce ressaut, ou rideau, ancienne berge du Rhin quaternaire, n'a guère plus de 15 mètres d'élévation, mais il est très-escarpé et offre à la cavalerie un obstacle infranchissable, si ce n'est sur deux points, l'un en face d'Huningue, l'autre à un faible kilomètre sur la droite, près de la frontière suisse. Le premier passage était alors défendu par le château de Friedlingen, vieux donjon doublé d'une redoute récemment construite; le second était libre, mais l'ennemi s'occupait activement à en empêcher l'accès, en creusant une ligne de tranchées du rideau à la frontière suisse.

Une ligne de hauteurs, d'une centaine de mètres d'élévation, ferme la plaine à l'orient ; leurs pentes sont rapides, mais accessibles; leur sommet forme un plateau allongé dont le centre, alors comme aujourd'hui, était occupe par un bois. L'extrémité sud du plateau, arrondie en croupe, était plantée de vignes et couronnée par le village de Tiilingen.

Toutes les positions que nous venons de décrire étaient, h l'arrivée de Villars, occupées par l'ennemi : des postes garnissaient le petit bras du Rhin, un camp de cavalerie était établi près de Friedlingen, et des travailleurs nombreux

élevaient des redoutes dans la petite plaine qui borde immédiatement le fleuve. Le prince de Bade, informé des projets deTElecteur, s'était hâté de diriger des troupes sur le lieu présume de la jonction. Lui-même, laissant six mille hommes dans Landau et de forts détachements sur la Moder sous les ordres du comte de Slyrum, s'avançait avec le gros de son armée, parallèlement h Tarmée de Villars, prêt à lui disputer le passage.

Villars eut rapidement pris ses dispositions : dès le 29, il jetait du monde dans File et faisait travailler activement au rétablissement de l'ouvrage à cornes. En même temps, on construisait un pont de bateaux sur le grand bras; malgré les efforts de l'ennemi, ce travail protégé par le canon de la place fut achevé en trois jours. Le 1" octobre, à midi, les dernières poutrelles du pont étaient placées, et l'artillerie, arrivée de la veille au soir, passait dans l'ile avec quinze cents hommes d'infanterie : le soir même on jetait sur la rive allemande une compagnie de grenadiers qui s'y retranchait rapidement et protégeait la construction d^un pont sur le petit bras. L'ennemi Gt dans la nuit un vigoureux effort pour la déloger, mais il dut se retirer devant le tir à cartouches des batteries de l'ile ; le lendemain, le petit pont était achevé, et une tête de pont, établie malgré le feu de l'ennemi, le mettait désormais à l'abri de toute attaque.

Cette importante opération à peine achevée, Villars vit venir à lui MM. de Luttens et Santini, arrivant de Bàle. Il fut convaincu qu'ils revenaient avec la réponse de l'Electeur, et les reçut avec des transports de joie. Quel ne fut pas son

désappointement en apprenant qu'ils n'avaient pas dépassé Schafihouse ! Us afGrmèrent que, reconnus par des agents impériaux, épiés par eux, ils auraient été infailliblement pris s'ils avaient mis le pied en Allemagne. M. dePuysieuIx ' lui-même leur avait conseillé de prendre un autre chemin. Cetle explication paiiit juslement suspecte à l/illars, qui ne put s'empêcher de marquer à AI. de Luttens, « avec beaucoup d'honnêteté, sa surprise de ce qu'étant chargé du projet de marche et jonction, il n'eût pas hasardé d*étre pris pour joindre son maître et son général » . Les soupçons de Villars, ainsi qne nous le verrons plus tard, n'étaient que trop fondés. Non-seulement le comte d'Arco n'était pas à StUhlingen, comme il l'avait annoucé, mais il n'était même plus à Pfullendorf ; il s'était porté en arrière, par ordre de l'Electeur, et, au lieu de marcher sur le Rhin, il allait s'emparer de la ville impériale de Memmingen *.

L'impatience reprit Villars; il se plaignit au Roi, à Catinat ; il envoya à Ricous, par des voies différentes, des lettres assez vives. Sa mauvaise humeur et ses perplexités augmentèrent encore le 7 octobre par l'arrivée du comte de Mercy, colonel bavarois, accompagné du sieur Duclos, valet de chambre de l'Electeur. Mercy était envoyé en Italie par Max-Emmanuel pour proposer à Philippe V et à Vendôme une jonction par leTrentin. Duclos se rendait à Paris pour communiquera Monasterol ce nouveau plan. Ricous

1 M. Bruiart, marquis dC'Puysieulx, ambassadeur de France près des caillons suisses.

^ D'après un ordre de marche conservé aux Archives des .•affaires étrangères (Bavière, 47, 158), c'est le 22 septembre qu'Arco commença son mouvement de recul.

encourageait cette évolution : il croyait bien faire en détournant TElecteur du premier projet, qui avait, à ses yeux, le grave défaut de dégarnir l'Alsace et de découvrir la frontière de France. Villars était exaspéré de ces tiraillements et de ces fausses démarches : heureusement, il reçut presque en même temps une lettre du Roi, qui, ferme dans ses premières intentions ', l'engageait à préparer vigoureusement l'offensive et lui annonçait un renfort de dix bataillons et de vingt escadrons. Villars tâcha d'oublier l'Electeur et s'appliqua tout entier à l'exécution de la difûcile opération qui lui était confiée.

Le passage du Rhin était assuré par la construction des ponts : il s'agissait maintenant de pouvoir déboucher en plaine et déloger l'ennemi des fortes positions qu'il occupait. L'armée allemande était au complet, et le prince de Bade en personne la commandait : à peu près égale en infanterie à l'armée de Villars, elle comptait deux mille chevaux de plus et surtout avait sur elle l'avantage du terrain. L'infanterie occupait les hauteurs boisées de Tiilingen, la cavalerie était massée dans la plaine haute, autour du château de Friedlingen; tout le front de l'armée était couvert par le long escarpement du rideau et les redoutes qui en défendaient les seuls points abordables. Le prince de Bade avait encore ajouté à ces défenses : sur sa droite, il avait poussé une ligne de retranchements depuis le rideau

» PiLET, Mémoires militaires sur la guerre de la suce. d'Espagne, t. II, p. 836, 839. — Le Roi fit é({alement dire à Max-Emmanuel, par Ricous, que le projet apporté par Mercy était impraticable, que la joiiciion par Hmiîngue était la seule pouible, et qu'il eût à la poursuivre sans délai. A. E.

jusqu'au Rhin ; sur sa gauche, ilavaU construit une redoute contre la frontière suisse. 11 était même entré en négociation avec les autorités de la ville de Bàle, pour obtenir d'elles qu'elles creusassent un fossé tout du long de leur frontière, afln d'obliger Villars à respecter leur neutralité. Si cette négociation aboutissait, Villars, enfermé dans un cercle continu, ne pouvait en sortir sans de grandes difficultés. Il n'y avait donc pas un instant à perdre. La petite plaine basse qui séparait les deux armées, balayée par l'artillerie, était intenable : on ne pouvait y avancer que la pelle à la main : Villars poussa des tranchées sur ses deux flancs, élargissant ses places d'armes, faisant des rampes pour la cavalerie, construisant sur sa droite une redoute qui avait des vues sur les retranchements de la gauche ennemie, repoussant les attaques dirigées par le prince de Bade sur ses travailleurs. Quand il eut ainsi préparé, sur la rive allemande du fleuve et dans l'île, des abris suffisants pour lofjer ses colonnes d'attaque et les conduire tout près des ligues ennemies, il se mit à manœuvrer, tant pour donner le change à son adversaire que pour mettre, selon son langage, « deux cordes à son arc » .

Le 11 au soir, une colonne de deux mille hommes d'infanterie, avec deux régiments de dragons, commandée par AI. de Laubanie, assisté du marquis de Biron, maréchal de camp, et de M. Damigny, brigadier, était envoyée pour surprendre Neucnburg, petite place située sur la rive allemande du Rhin, à 7 lieues au-dessous d'Huningue. L'expédition, conduite avec rapidité et vigueur, réussit à souhait : dans la nuit du 12 au 13, la petite colonne passa le Rhin

en bateau; les grenadiers de Crussol, conduits par le capitaine de la Petitière, escaladèrent la muraille et furent bientôt suivis par le régiment de Béarn, sous les ordres du brave lieutenant-colonel Jorrcau; la garnison de quatre cents Suisses fut tuée ou prise. Immédiatement prévenu de ce succès, Villars fit descendre d'Huningue tous les bateaux disponibles et donna Tordre à M. de Guiscard, qui lui amenait de Strasbourg dix bataillons de renfort, de se jeter dans Neuenburg et d'y établir un pont.

Ce fut pendant cette opération que Villars reçut de TEIecteur la première lettre qu'il lui eût écrite depuis le commencement des hostilités : elle était datée de Memmingen du 7 octobre " ; elle annonçait une marche vers le Rhin, mais en termes dont la courtoisie dissimulait mal rembarras. Une lettre de Ricous, qui accompagnait le message princier, en donnait le véritable sens : u Enfin Ton marche » , écrivait-il ; a mais ne vous flattez pas que Ton perce jusqu'à Huningue. » La petite place de Rothenhausen, située sur le Rhin, à 8 lieues au-dessus de Baie, était indiquée comme point de jonction, a On ne m'a cependant

jamais voulu promettre d'aller jusque-là, écrivait Ricous;

OQ ne dit pas aussi que non : tout dépend des conjonctures

et des mouvements des Impériaux. »

' Voycx à rAppendice, n® 10. Nous croyons devoir donner & ce même appendice, soit tu extenso, soit en analyse, toute la correspondance échangée entre Villars et Max-Emmanuel depuis cette époque jusqu'à la fm de 1703, telle que nous avons pu la retrouver. Nous y joignons des extraits importants de la correspondance de llonasterol. Les relations de Villars avec Max-Emmanuel tiennent une trop grande place dans sa vie et ont donné lieu à trop d'appréciations contradictoires, pour que la publication des tonrces authentiques nous paraisse avoir besoin d'être justifiée.

Quoique peu eocourageaofes, ces nouvelles n'élaient pas de nature à faire abandonner à Villars les opérations commencées ; il s'appliqua avec ardeur à les achever. Il écrivit à Chamillard qu'il était décidé à attaquer l'ennemi dans la nuit du 14, a avec l'ayde du Seigneur », soit par Neuenburg, soit par le petit Hnningue. En même temps, pour ne laisser aucun doute dans l'esprit de l'Eiecteur sur sa volonté de percer jusqu'à lui et sur la conGance qu'il avait dans sa coopération, il lui écrivit avec nue assurance affectée le 12 au soir :

Celuy qui n'a pas été embarrassé pour passer la Save devant cent mille Turcs ne le sera guère à traverser des montagnes : pour moy, je vais ptisser le Rhin, et j^espère que toutes les précautions des ennemis, leurs retranchements sur retranchements, ne m'en empêcheront pas : faut-il que de si bonnes troupes remuent tant de terre ! Je respecte leur général, mais j'avoue que je suis déjà animé par Tesprit d'un grand prince dont je vais recevoir les ordres, par mon zèle pour le service de mon maître et la conGance que je dois prendre dans des troupes, Dieu mercy, jusqu'à présent invincibles.

La diversion sur Neuenburg avait produit reffet désiré. Le prince de Bade, apprenant dans la journée du 13 la prise de cette place, voyant des hauteurs de Tiilingen des bateaux descendre le Rhin et des mouvements de troupes se préparer dans le camp ennemi, ne douta pas que Villars ne voulût s'assurer un second passage. 11 craignit de se trouver pris entre deux attaques combinées, avec l'Electeur de Bavière à dos, et résolut de changer de position ; il se décida à se porter plus au nord, à la hauteur de \euen-

burg^ et envoya dire à Styrum de venir le rejoindre, en ne laissant en Alsace que les forces slrictement nécessaires à la défense des lignes. Le mouvement commença dans la nuit du 13; mais faute de chevaux en nombre sufGsant pour traîner la grosse artillerie, il se fit avec lenteur. La cavalerie s'ébranla la première : le 14 au matin, l'infanterie quitta à son tour ses positions retranchées et se mit en marche, couverte par une arrière-garde de 400 chevaux, commandée par le colonel Mercy ^ .

C'est le moment qu'attendait Villars avec toutes ses forces massées peudant la nuit, l'infanterie dans l'ile et dans les tranchées, la cavalerie dans le lit presque à sec du petit bras du Rhin.

Par ses ordres, seize compagnies de grenadiers se jetèrent sur les retranchements dégarnis de la gauche ennemie, les occupèrent et s'établirent solidement à leur point de jonction avec le rideau : en même temps la cavalerie, tournant la redoute par la frontière suisse, se portait à fond de traiu sur la seconde plaine et s'y formait en bataille sur deux lignes, la gauche au point occupé par les grenadiers, la droite au pied des montagnes. Derrière ces deux lignes et sous leur protection, llufanterie, formée en colonnes serrées, traversait la plaine, courait aux montagnes, abordait la croupe du plateau de Tiilingen, et, montant a travers les vignes, couronnait les hauteurs. Ce mouvement, d'une grande hardiesse, n'avait pu réussir que par l'extrême rapidité avec laquelle il avait été conduit devant le front d'un

> Le prince de Bade au roi dex Romains, Rapport con<!crvé aux Archives de Giribruhe et publie par Rokdkr, ouvr. ciC , t. I, n^ GC.

ennemi indécis. Mais^ quelle qu'ait élc la vitesse avec laquelle il avait été exécuté, il avait duré assez longtemps pour permettre au prince de Bade de se reconnaître et de prendre ses dispositions de combat. Sa cavalerie, ramenée en avant, se formait en bataille, face à la cavalerie française, sa droite appuyée au fort de Friedlingen, sa gauche aux montagnes, avec son canon, comme le nôtre, dans rinlervalle des escadrons : son infanterie avait repris ses positions sur le plateau, dans le bois qui en occupait le centre. Les deux comtes de Fiirstcnberg *, les margraves de Durlach et d'Anspach commandaient l'infanterie, le comte de Zollern ^ la cavalerie. Ces divers mouvements prirent environ une heure, pendant laquelle les deux armées, occupées à former leurs lignes, n'échangèrent pas un coup de canon ^.

Villars avait donné à M. de Magnac, qui commandait la cavalerie française. Tordre d'attendre celle des ennemis, afin de l'obliger à s'éloigner du fort de Friedlingen ; puis il avait marché aux hauteurs avec Tiiifanterie. Ce fut elle qui engagea le combat; après un court feu de mousqueterie, elle aborda l'ennemi à la baïonnette. L'engagement fut vif et meurtrier; l'infanterie allemande, protégée par le bois, faisait une vigoureuse résistance. Elle dut néanmoins céder à l'élan de l'altaque, et bientôt, refoulée hors du bois, elle

' L'un d'ciiXf Charles de F. Mœskircli, fut tué; Anspach fut blessé.

* Il fut fuit prisonnier.

' Es ist remarquable cjewesen dass bcide .^rméen nur ciwann 1500 schrilt von einander sich in der grôsten Eill formieret, und fast cine Siunde ohne eini^en Schuss lu thun cin jederaurseiiierSeitli sich lur Scblacbt preparirt. Rapport du prince de Bade, Rubdeh, toc. cU.

commeoça à descendre en désordre le revers du plateau. Pendant ce temps, la plaine était le théâtre d'un engagement non moins brillant : les deux cavaleries étaient en présence, sur deux lignes parallèles, s'observant avec Témotion contenue de deux adversaires en champ clos. La cavalerie allemande s'ébranla la première; le prince de Bade conduisait lui-même à Tattaque la masse imposante de ses cinquante-six escadrons. M. de Magnac, suivant les ordres qu'il avait reçus, le laissa approcher, maintenant sa troupe immobile et silencieuse; c'était un oiBcier d'expérience et de vigueur qui comptait déjà quarante ans de services excellents et mal récompensés. Il avait défendu à ses hommes de tirer : quand l'ennemi fut à deux cents pas, il mit Tépée à la main, et, d'un seul mouvement, lança ses quatre mille chevaux en avant, dans une charge furieuse et ordonnée; le choc fut terrible ; les escadrons impériaux, renversés les uns sur les autres, tourbillonnèrent et furent nimenésTépée dans les reins jusqu'à l'entrée de la vallée de laKander; M. de Magnac ne crut pas devoir les suivre plus loin, et, arrêtant ses escadrons, il revint au pas les reformer dans la plaine.

Villars, qui, du haut du plateau, découvrait tout le pays, s'aperçut que la cavalerie allemande, dispersée, cherchait à se rallier pour reprendre l'offensive; il s'empressa de courir à M. de Magnac pour le prévenir : le ravin par lequel il descendait au galop était encore occupé par un détachement d'infanterie ennemie qui, posté dans les vignes, éloigné du combat, n'avait pas suivi le mouvement général de recul de l'armée impériale. Villars échappa par le plus

grand des hasards à cette troupe isolée, laissant entre ces mains son aide de camp, AI. d'Hauteval, qui fut pris. Il avait à peine donné ses ordres à M. de Afagnac et remis la cavalerie en mouvement, qu'un grave désordre se produisait sur le point qu'il venait de quitter. Il était survenu un de ces accidents dont notre histoire militaire offre plus d'un exemple et qui s'expliquent par le tempérament spécial du soldat français : le combat du bois avait confondu les rangs de l'infanterie ; les deux lieutenants généraux qui la commandaient, MM. des Bordes et de Chamarande, étaient hors de combat; Chavannes, brigadier, et beaucoup d'officiers avaient été tués : lorsque les tètes de colonnes arrivèrent à la lisière du bois, un grand nombre de soldats débouchèrent sans direction dans la plaine, âpres au butin, poursuivant en désordre l'ennemi qui se retirait. Le comte Prosper Fiirslenberg, qui se trouvait à la gauche ennemie avec deux escadrons de dragons à pied, ayant marqué un retour offensif, les soldats dispersés regagnèrent vivement le bois : leur retour précipité produisit une panique parmi les troupes restées sous les arbres, et bientôt une masse d'hommes débandés se mit à redescendre en courant et sans être attaquée les pentes que, quelques instants auparavant, elle avait héroïquement emportées sous le feu de l'ennemi. Le général Erlfa, ralliant à la droite le détachement resté dans les vignes, le lança sur le flanc de cette masse affolée et augmenta encore la confusion, l'illars se jeta an milieu de ces hommes égarés, un drapeau à la main, les entraînant de sa voix et de son exemple; il parvint à les ramener dans le bois, mais l'infanterie ennemie avait

profité de ce temps d'arrêt pour se retirer sans être inquiétée.

La cavalerie, poussée de nouveau par M. de Afagnac, avait également disparu par la vallée de la Kander ^

La bataille était gagnée et bien gagnée ; l'ennemi laissait sur le champ de bataille 4, 000 hommes, 1 1 canons, 60 drapeaux ou étendards, 3 paires de timbales. Les soldats étaient dans l'enthousiasme; ils firent une ovation à Villars et le saluèrent maréchal de leurs acclamations prolongées. Villars se jeta dans les bras de Magnac et Pembrassa devant tous les officiers, attribuant à son énergie une grande part du succès^. Certes les brillantes charges delà cavalerie avaient largement contribué à la victoire, mais elle était due surtout à l'impulsion du général en chef, à ses dispositions bien prises, à ses manœuvres bien conçues et vigoureusement commandées; la gloire lui en revient, et, malgré les malveillantes insinuations de Saint-Simon, elle ne lui sera pas enlevée ' .

^ \ocli die ({eiieralen nocli ûbri^^c officiers dcrcii der mciste Theil todt, tu^siiertund gefant^en woordcn, nit mâchtig gewcsen, cin cinzige Esqiiadron aof lu halten, noch nit verhindern kônnen da«s sie sich aus dcii Pass und 8«r champ de bataille verlasscn haben. Rapport du prince de Bade,

* Villam fit aussi au Roi ot à Chamiilard Téloge de Maf{nac et demanda pour lai de l'avancement. Mémoires de Villars, t. H, p. 2()8.

^Wc récit est le résultat de l'étude comparative et contradictoire des docaments français et des documents allemands. Dans le rapport que nous avons déjà cité, le prince de Bade reconnaît la déroute de sa cavalerie et le premier recul de son infanterie : il avoue qu*à ce moment t les choses ' avaient la plus mauvaise apparence, et qu'il ne doutait plus d'une défaite

* totale I . Le retour offensif de l'infanterie et le succès momentané qu'il ^CQa sont alors présentés comme une victoire relative : l'infanterie fran- ^*€ aurait été repoussée en àéioràrc jusqu'à Huningue, après quoi l'infan- *^c allemande aurait repris sa marche vers le nord, sans être poursuivie.

* Le but que se proposait le prince de Bade était atteint, dit son historien; " avait empêché la jonction de Villars et de Max-Emmanuel ; le véritable

La bataille de Friediingen eut un grand retentissement. C'était la première victoire incontestable de Tannée, c^était le réveil après un long assoupissement; Farmée française montrait qu'il ne lui avait manqué qu'un chef pour être digne d'elle-même; ce chef se révélait, prêt à prendre la succession des grands capitaines morts ou vieillis.

L'opinion inquiète, depuis un an, de l'inaction des armées, accueillit avec une grande satisfaction la nouvelle du succès et avec grande faveur le nom du vainqueur. tt J'ai été embrassé de toute la cour, écrivait Monasterol, le 17 octobre, de Fontainebleau; il n'y a jamais eu tant de joie, et le Roi est ce qui s'appelle vraiment transporté... Voilà M. de Villars au-dessus de tous les généraux de France, ayant eu affaire à un capitaine de réputation qu'il a battu en écolier. . . Le Roi lui donne le bâton de maréchal de France, avec un applaudissement universel, ce qui est assez rare; mais son action est trop belle et trop importante pour ne pas mériter une récompense distinguée, -n

Louis XIl/ ne séparait pas la cause de l'Electeur de la

<{ain de la balaille était donc pour lui. i II nous est impossible de souscrire ù ce jugement. Huningue ne peut être qu'une faute de transcription ou d'impression. Si Vilkrs eût recule jiisquL'-là, il eût perdu le champ de bataille, Umdis qu'il est notoire qu'il le <{agna. Il s'agit évidemment d'un des villages situés sur la colliuc que se disputaient les deux infanteries^ soit Tiîlingcn, qui occupe li croupe méridionale, soit Haltingen, qui est situé au pied du flanc occidental : vraisemblablement Tûiingen, qu'il est facile, dans un manuscrit, de confondre avec Huningen. Quant à la jonction, on va voir que ce n'est pas le prince de Bade qui l'empêcha, mais l'électeur de Bavière qui refusa de la faire. A part cette exagération excusable chez le vaincu, le rapport du prince de Bade rend exactement compte des phases de la balaille ; la panique de l'infanterie française est très-bien expliquée : Ich cerinuUie dass Sie sich drr gânzlichen Victorie schon versichert gehalten, und viele auf die lieute sich begeben kabeii mûssen, und Jiichts mehr zu besorgen zu liaben rennuthet, sich aber confundirt. Rokdkr, ouvr. cil,, t. I, p. 107.

\lLLAns KT LhlLECrKm DE BAVIÊItE.

ùl'anin

r publiq

, AiKTtPvanl Monaslerol qui s'apprncbnit de lui au milieu (le In foule joueuse qui se pressail <iaii8 la yalerie de Fontaiunbleau, il fil deux pas ù s;i rencontre el lui dit : u Voici de bouncs nouvelles, monsieur, pour M. l'Éleeteuret pour moi; j'en ai d'autant plus de joie que ce suocês le met en étal d'ayir avec avanie et lui prouve la droiture de mes intentions et l'envie ij'ai de If seconder dans les projets de son ayrandisseil; j'espère qu'il en sera à présent bien persuadé, et que nous aurouK dorénavant de fréquentes occasions de nous donner des preuves mutuelles d'amitié el de bonne volonté, n Pendant tout le dincr qui suivit, le Roi oc cessa d'entretenir Monasierol et de lui donner des marques publiques d'empressement. L'envoyé de Uaviêre comprit la leçon courtoise qui se cachait sous ces attentions el ^'empressa de la transmettre à son souverain : u Depuis la défaite de M, le prince Louis de Bade, lui ccrivait-il le 21 octobre, ta situation de Votre Altesse Électorale a tellement changé de face, que je me persuade qu'elle trouvera pour le moment nécessaire de s'attacher au projet de la jonction de ses troupes avec celles du Roi du côté du Rhin, dont le marquis deVillars vient de lui ouvrir les chemins par une action encore plus utile pour le service de Sa Majesié et le bien des aiïaires de Votre Altesse Klectorale, qu'elle n'est brillante et glorieuse pour lui-même. » Monasterol insistait ensuite pour que Ma\'Emmauuel, abandonnant toute incertitude et loule équivoque, mît franchement sa main dans la main qui lui était si loyalement tendue. Villars, de son côté, ue négligeait rien pour la réussite

d^une jonction qu'il savait être, en ce moment, la principale préoccupation du Roi. Le soir même de la bataille de Friedlingen, il dépêchait à l'Electeur un billet de sa main' pour lui annoncer que le passage était libre. Le lendemain, une fois solidement établi sur la rive droite du Hhin et bien assuré que le prince de Bade se repliait sous Fribourg, il envoya le marquis de Biron avec un fort détachement reconnaître la route que TEIecteur avait tracée. Biron remonta la vallée de la Wiese jusqu'à Schopfheim, et de là poussa des partis dans diverses directions : l'un d'eux s'avança jusqu'à Seckingen, en vue de ce fort de Rothenhausen que l'Electeur, dans sa dépêche du 7 octobre, avait assigné comme point de jonction. Non-seulement il n'y trouva pas TEIecteur, mais il ne put recueillir aucun renseignement sur son compte. M. de Legall, envoyé quelques jours après en reconnaissance avec deux mille chevaux, ne fut pas plus heureux; il était évident que les troupes bavaroises n'avaient fait aucun mouvement dans la direclion du Rhin. Ce fut le 31 octobre que Villars reçut des nouvelles de Max-Emmanuel. M. de Luttens et M. de la Colonie * arrivèrent avec des lettres du 25. Non-seulement TEIecteur ne s'était pas rapproche du Rhin, mais il s'en était éloigné; il se trouvait sur le Danube à Ehingen, non loin d'Ulra. 11 proposait d'envoyer trois cents dragons

» Nous donnons ci-contre le fac-similé de ce billet écrit du champ de bataille sur un tambour. Voyez le texte à rAppeudice, n^ 16.

^ Officier français qui avait quitté lu France à cause d*un duel et pris du service en Bavière, il devint généruUmajor et se distingua particulièrement à la bataille de Belgrade sous le prince Eugène en 1717. t II décida la victoire avec ses Bavarois i , a écrit le prince de Ligne. On a de lui des mémoires imprimés à Bruxelles en 17^37.

jusqu'à Rotbenhausen , concourir avec un détachement français à la prise de ce fort. Une fois le passage ainsi assuré, Villars en informerait l'Électeur, et se concerterait pour les opérations ultéripnrps Cette nrnnnsition n'était

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d'une jonction qu'il savait être, en ce moment, la principale préoccupation du Roi. Le soir même de la bataille de Friedlingen, il dépêchait à l'Electeur un billet de sa main' pour lui annoncer que le passa<{e était libre. Le lendemain,

jusqu'à Rothenhausen , concourir avec un détachement français à la prise de ce fort. Une fois le passage ainsi assuré, Villars en informerait l'Électeur, et se concerterait pour les opérations ultérieures. Cette proposition n*étaît pas sérieuse, M. de Luttons, pressé par Villars, fut obligé <le le reconnaître ; M. de la Colonie lui dit en secret, de la j,àn de Ricous, a qu'il ne se flattait pas que l'Electeur passât Stochach ' ?) . L'Electeur ne voulait pas la jonction. Je fait n'était que trop patent. Les soupçons de Villars se confirmèrent. Le nouveau maréchal, sans manquer à ses devoirs, ne pouvait s'attarder à la poursuite d'un but qui fuyait devant lui; il n'avait que trop perdu de temps. Le prince de Bade, remis de l'émotion de Friedlingen, avait activement employé les quinze jours de répit que Villars lui avait laissés bien à regret; il avait appelé à lui les détachements demeurés en Alsace, avait reçu des renforts et concentré sous Fribourg une force imposante qu'il pouvait, soit jeter sur le flanc de Villars, soit porter rapidement dans l'Alsace dégarnie. Villars n'avait qu'un parti à prendre : il repassa le Rhin, après avoir mis à l'abri de toute insulte les deux ponts d'Huningue et de Neuenburg, et cantonna ses troupes autour de Strasbourg, prêt à défendre le territoire national contre toute nouvelle entreprise de l'ennemi.

Villars n'était pas le seul h soupçonner la fidélité de lilax-Emmanuel. Ricous, qui le voyait de près, était couvaincu qu'il ne voulait pas sincèrement rompre avec l'Au-

' Villars au Roi, 6 novembre 1703. P. V.

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