VILLARS ET LA SUCCESSIO.V DESPAGNE
même en France d'habiles défenseurs", fait peser sur Louis XIV de lourdes responsabilités : le testament de Charles II serait son œuvre, les traités de partage n'auraient été qu'une ruse diplomatique destinée à endormir l'Europe et à peser sur l'opinion espagnole : l'intérêt dynastique et les vues ambitieuses l'auraient emporté, dans l'esprit du Roi, sur l'intérêt du pays et le respect de la foi jurée. Douze années de guerre et les désastres qui ont compromis la situation de la France seraient le fruit de cette politique tortueuse. Ce thème a surtout été développé dans les tt manuels » destinés à entretenir outre-Rhin les jalousies nationales et à préparer les revendications que notre époque a vues se produire.
Suivant le système contraire, la loyauté de Louis XIV ne saurait être mise en doute; sa modération, son désir d'assurer la paix de l'Europe seraient évidents; les traités de paix ont été sincèrement conclus : le testament de Charles II a été le produit spontané du patriotisme espagnol; lattitudc de l'Autriche a obligé le roi de France h l'accepter, de même qu'elle a entraîné l'Europe dans une guerre que Louis XIV avait tout fait pour éviter.
Cette opinion est la véritable, et, je me hâte de le dire, les historiens allemands vraiment dignes de ce nom, qui l'ont récemment soumise à une critique rigoureuse, l'ont impartialement reconnue comme telle *.
Rappelons que Torcy, l'habile et consciencieux inter-
1 ËDtre autres MM. Hippeau et S. de Grovcslins. • G«DEKB, NooRDKN, Ouor,cit., Ci R^.VKK, GcschicIUe Frankre'ichs, t. IV, p. 136.
prèle de la pensée royale, a toujours repoussé la paternité du testament de Charles II, même en écrivant ses mémoires, à une époque où il avait tout intérêt à en revendiquer Thonneur. Saint-Simon et Voltaire ont appuyé son témoignage de l(»ur autorité. \Iignet enfin, après une étude approfondie des sources originales , est arrivé à la même conclusion ; bien que son œuvre soit restée inachevée, son opinion est connue : il Ta résumée à la fin de Tintroduction magistrale qui est dans toutes les mémoires. Cette conclusion, avonsnous besoin de le dire? est celle que nous avons adoptée.
Xous osons croire que le lecteur s'associera à notre adhésion, s'il veut prendre la peine de lire jusqu'au bout le rapide résumé que nous allons lui soumettre.
« La succession d'Espagne, a dit Mignet, fut le pivot sur lequel tourna presque tout le règne de Louis XI\\ v Elle était devenue la principale préoccupation du grand Roi; le souci qu'elle lui causait, le sentiment qu'il avait de la Gn prochaine de Charles II, contribuèrent, autant que sa modération naissante, à la rapide conclusion de la paix de Rysuick. Il voulait sa liberté d'action et s'empressa de s'en servir. A peine le dernier acte du traité signé, il se mit à l'œuvre^ sans délai et sans relâche. Son ambition était de régler cette importante question, non par la guerre , mais par la diplomatie. Le grand revirement qui s'était opéré dans son esprit ne saurait être mis en doute. Rassasié de gloire militaire, il était arrivé à l'âge où les fumées de la victoire et l'éclat des lauriers ne suffisent pas à aveugler sur les effroyables maux de la guerre : les souffrances du peuple étaient profondes; l'écho de ses plaintes
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avait percé l'atmosphère artiflcielle de Versailles et pénétré jusqu'au Roi , dont il avait ému le cœur paternel : le Roi voulait la paix^ et l'influence croissante de madame de Maintenon ' soutenait sa volonté avec une edficacité que les agents étrangers eux-mêmes constatent dans leurs rapports. Louis XIV ne tenait, d'ailleurs, ni pour lui, ni pour aucun des siens, à l'ensemble de l'héritage espagnol : cette mosaïque d'Etats sans lien réel, cette étendue de côtes difGciles à défendre ne le tentaient pas; le sentiment de l'équilibre européen lui était venu ; il comprenait les concessions qu'exigeait la déGance des puissances ; il était prêt h assurer à la France, par l'abandon de certaines provinces, les parties vraiment utiles de la monarchie espagnole.
Dans cet ordre d'idées, il n'avait que deux partis à prendre : ou s'arranger directement avec l'Autriche; c'était en apparence la voie la plus naturelle ; ou s'arranger avec l'Europe et imposer à l'Autriche une solution concertée sans elle.
Le premier système lui avait déjà réussi en 1668 : à cette époque, il avait trouvé l'empereur Léopold disposé à traiter et avait conclu secrètement avec lui un arrangement qui, en cas de mort de Charles II sans enfants, attribuait à la France la Franche-Comté, les • Pays-Bas , la
> «Le Roy ne cherche que soa aise et du repos... Madame de Maintenon le conserve dans celte assiette d*esprit avec beaucoup de soin , et c'est à elle que l'Europe est redevable du calme dont elle jouit présentement... Il est constant... que la France tâchera d'éviter la guerre, k l'avenir, avec autant de passion qu'elle l'a faite jusqu'icy de gaieté de cœur, t (Baron de U'iser au comte Kinsky, Paris, 30 juin 1698. Goeokke, t. I, p. 152*.) Voy. aussi la lettre de Sinzendorf à l'Empereur du i*^ septembre 1700. GOBDEKK, t. II, p. 162 *.
Xavarre, Xaples et la Sicile ; a l'Autriche, TEspagne, les Indes, Milan, les iles, les présides de Toscane. Ce partage pouvait se renouveler, et Louis XIV y était tout disposé ; mais il avait la conviction que Léopold ne l'accepterait pas, et, en cela, il avait raison ; son instinct politique et la connaissance qu'il avait du caractère de son beau-fr.ère ne le trompaient point; l'événement l'a prouvé. En 1698, Léopold ne pensait plus comme en 1668. Xon-seulement trente années de luttes avaient élargi le fossé qui le séparait de la maison de Bourbon, mais il se croyait appelé à recueillir tout l'héritage espagnol; il fondait son droit sur la renonciation plus ou moins valable qu'il avait arrachée à sa Glle en la mariant à l'électeur de Bavière, il fondait ses espérances sur les sentiments autrichiens de Charles II, sur l'influence de la reine d'Espagne sa belle -sœur, l'aversion de la nation espagnole pour la France et l'appui de l'Europe stipulé en 1689. Louis XIV avait pénétré la pensée de Léopold : aussi renonça-t-il à lui faire des ouvertures qui auraient tourné au détriment de ses droits.
Il ne lui restait donc qu'à s'adresser à l'Europe, c'est-àdire à celui qui, depuis dix ans, résumait en sa personne les déGances, les résistances et Taclivité de l'Europe coalisée, à Guillaume d'Orange. L'entreprise était difficile. Guillaume avait le sentiment de la force qu'il avait acquise en groupant tous les souverains contre Louis XIV isolé; s'il n'avait pas vaincu le grand Roi, il l'avait contenu et, pour la première fois, obligé à renoncer à ses conquêtes : personnellement il ne l'aimait pas, et ne croyait pas à sa