‹ Villars d'après sa correspondance et des documents inédits; (volume 3)Chapitre 7 sur 16 · VILLARS ET LA SUCCESSION DESPAGXE · texte numérisé non relu

VILLARS ET LA SUCCESSION DESPAGXE

bonne foi' ; il avait, d'ailleurs, grâce à sa double qualilé, des intérêts complexes à sauvegarder : en Hollande , la sécurité des frontières à assurer contre la France; en Angleterre, la prépondérance maritime et commerciale à conserver; dans les deux pays, il avait à compter avec les passions religieuses et les partis parlementaires. Pour agir sur lui, il fallait non-seulement calmer ses déGances ou satisfaire ses intérêts, mais il importait de ne pas se mettre à sa merci : il fallait se montrer prêt à se passer de son concours, s'il le refusait , c'est-à-dire prendre à Madrid et à Vienne une position telle qu'il pût craindre, ou que le Roi traitât avec l'Autriche, ou qu'il imposât à l'Espagne des résolutions favorables à sa cause. Les négociations avec Guillaume devaient en outre être absolument secrètes; connues à Vienne ou à Madrid, elles pouvaient y provoquer des mesures dangereuses pour le succès même de l'entente commune.

En un mot, la diplomatie française devait, à la fois, à la Haye et à Londres, désintéresser et convaincre; à Madrid, effrayer et séduire ; à Vienne , provoquer des propositions sans en faire, et se préparera faire accepter les résolutions qui auraient été convenues ailleurs.

Pour cette triple mission, il fallait des hommes bien choisis : Louis XIV s'appliqua à les distinguer, et son choix tomba, non sur trois diplomates de profession, mais sur trois généraux de ses armées, Tallard, Harcourt et Villars.

Les deux premiers furent expédiés à leurs postes respec-

* c La France m'a premièrement séduit et ensuite trompé > , disait plus tard Guillaume III au comte Wratislaw. Villars à Torcy, 9 février 1701 .

lifs, Tun à la Cn de Tannée 1697 , l'autre au commencement de 1698. Les instructions qui leur furent remises sont de véritables chefs-d'œuvre et nous font toucher du doigt la singulière valeur de l'admirable instrument que Louis XIV s'était façonné dans le personnel du ministère des affaires étrangères. Dans ces remarquables morceaux, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou de la profonde connaissance des cours élrangères, ou de la netteté des vues politiques, ou de l'exquise habileté du langage. Tallard et Harcourt avaient les qualités nécessaires pour répondre aux intentions du Roi. Ils se ressemblaient par plus d'un côté : tous deux avaient de la (inesse, de l'application, du tact, et par-dessus tout l'art de plaire; tous deux avaient l'indépendance d'esprit et de langage nécessaire pour dire la vérilé au Roi et lui donner de courageux conseils.

Au bout de très-peu de temps, Tallard avait déjà obtenu des résultats considérables : il s'était complètement identifié avec son rôle et avait attaché son honneur à la conclusion d'un traité. Pour mettre d'accord les deux souverains, il lui fallait non-seulement vaincre les résistances et les défiances de Guillaume, mais amener Louis XIV à des concessions qui dépassaient de beaucoup ses intentions premières. Le plan de Louis XIV était de faire reconnaître le Dauphin comme seul héritier du roi d'Espagne, sauf à désintéresser les tiers dans une mesure qu'il espérait aussi restreinte que possible. Guillaume avait rejeté bien loin une combinaison qui donnait à la France une situation maritime prépondérante, et Louis XIV s'était résigné : sa volumineuse et remarquable correspondance nous le mon-

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tre abandonnant successivement ses prétentions , non sans des hésitations et des regrets qui témoignent de sa sincérité ; sacrifiant à son grand désir de la paix ses plus chères ambitions, à ce point qu'une négociation commencée par lui avec l'intention manifeste d'assurer à sa maison la couronne d'Espagne, se termina par un traité de partage où la moindre part était assignée à la France. Au mois de juin 1698, les choses n'étaient pas encore aussi avancées : l'idée de partage était pourtant admise, et des projets de répartition avaient été ébauchés. Un temps d'arrêt se produisit alors dans la négociation : des nouvelles inattendues étaient venues d'Espagne. Harcourt y avait fait merveille; lui aussi s'était complètement identifié avec son rôle et poursuivait l'héritage espagnol avec l'ardeur et l'habileté que Tallard mettait à en amener la division. Reçu à Madrid avec une froideur non dissimulée, tenu a distance par la cour, par les grands, objet de telles préventions que la marquise de Gudana était exilée dans ses ferres pour lui avoir donné accès dans le jardin qu'elle ouvrait à tout le monde, Harcourt avait réussi en six mois à modifier profondément la situation qui lui était faite. A force de souplesse, de bonne grâce, de générosité, de fermeté et de tact dans le langage, aidé par les qualités aimables de la marquise d'Harcourt, il avait rompu le cercle de glace qui l'entourait, pénétré dans les cabinets de la Reine, agi sur l'opinion publique, attiré chez lui nonseulement la société élégante, mais des hommes en étal d'influer sur les événements. Xe laissant douter ni des droits du Dauphin à la couronne, ni de la force dont Louis XIV

pouvait les appuyer, il insinuait discrètement qu'un changement de dynastie serait tout à l'avantage de TEspagne, que Louis XIV saurait respecter son indépendance, son autonomie, son intégrité; qu'au besoin un des fils du Dauphin pourrait être substitué à son père, nommé prince des Asturies, reconnu par les Cortès, amené seul en Espagne pour y être élevé dans les habitudes, les traditions, l'amour de son nouveau pays. Ce langage avait été écouté, colporté, commenté ; la foule, qui n'aimait ni l'entourage allemand de la Reine, ni l'ambassadeur autrichien Harrach, comparait les manières hautaines de Tun, les habitudes rapaces des autres aux manières aflables, à la large existence de l'ambassadeur de France ; elle s'habituait peu à peu à l'idée de demander h la France une protection qu'elle pensait devoir élre moins lourde et qu'elle savait être plus edGcace que la protection autrichienne : parmi les grands se formait un petit cercle groupé autour du cardinal Porto-Carrero, qui, malgré son peu de sympathie pour la France, commençait à se demander si Tavénement d'un prince français n'était pas le seul moyen d'empêcher le démembrement de la monarchie : son intérêt était d'accord avec son patriotisme pour lui conseiller cette solution. Harcourt, prompt à relever tous ces symptômes, à en accentuer la portée, ne manquait pas de les signaler au Roi : dès le mois de juin, il lui écrivait que toutes les chances paraissaient être pour un Fils de France ' .

Cette affirmation fit une certaine impression sur Tesprit

1 Harcourt au Roi, 17 juin 1698. Hippbau, t. I, p. 116. Il fut encore plus arûrmalifle i^^ septembre. Id., p. 181.

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