VILLARS ET LA SUCCESSIO\' D'ESPAGXE
de Louis XIV : il parut un instant regretter les négociations engagées avec Guillaume ; il les laissa un instant sommeiller afin de se renseigner du côté de TAutriche. Jusque-là il avait laissé l'ambassade de Vienne inoccupée, n'étant pas disposé à rétablir trop vite des relations que la cour impériale ne paraissait pas pressée de renouer. Il y avait maintenant urgence à y pourvoir. C'est alors que Villars fut désigné pour ce poste. Le choix n'était pas mauvais : Villars n'avait ni la distinction de manières d'Harcourt, ni la fine souplesse de Tallard ; mais, à défaut des qualités du grand seigneur, il avait celles du soldat, fort appréciées à Vienne, oii Ton est bon juge ; il avait laissé de bons souvenirs dans l'armée autrichienne, y avait noué d'agréables relations : il avait de la bonne humeur, de l'application, une grande activité d'esprit et de plume; il convenait à ce rôle tout d'observation et dont l'initiative diplomatique était exclue. Les instructions qui lui furent remises par Torcy avaient l'étendue de celles données à Tallard et à Harcourt : elles témoignaient d'une connaissance non moins approfondie de la cour impériale et des aiïaires allemandes, mais sur la question du jour elles étaient beaucoup plus réservées. Bien que la succession d'Espagne y fut signalée à l'attention de Villars comme la question capitale, comme u le point fatal doht la tranquillité de l'Europe dépendait entièrement 9 , il n'était chargé que d'étudier les intentions de l'Autriche et les ressources dont elle pourrait les soutenir. Le Roi tt voulant maintenir la paix» , Villars devait examiner s'il /conviendrait davantage » au maintien de la paix n , soit de - tt traverser les vues de l'Empereur, soit de s'entendre avec
lui 19 . Le Roi était tout disposé à traiter, mais il ne croyait pas TEmpereur dans les mêmes dispositions et ne voulait pas risquer, en lui faisant des avances inutiles, de laisser croire qu'il doutait des droits du Dauphin, ni s'exposera a changer Finclination que les Espagnols témoignaient présentement pour un des princes de France, afin d'éviter le démembrement » . Villars devait donc s'abstenir de toute proposition, écouter celles qui lui seraient faites, les encourager même, offrir au besoin comme modèle le traité secret de 1668, mais en rérérer au Roi et ne rien faire sans de nouveaux ordres.
Les instructions s'étendaient ensuite longuement sur les affaires intérieures de l'Allemagne, non pour inviter Villars à y intervenir, mais pour lui dicter un langage pacifique; il ne devait pas parler de la force du Roi, « qui est assez connue yy , mais de la a modération » dont il a donné tant de preuves, et ne pas oublier que, a désormais, le Roi n'a rien à démêler avec l'Empire n . Tant il est vrai que, dans la pensée de Louis XIV, le traité de Ryswick avait définitivement fixé les limites orientales de la France et supprimé toute cause de conflit ultérieur.
Quant aux négociations pendantes avec Guillaume IH, les instructions les passaient absolument sous silence. Louis XIV, désirant les cacher à la cour d'Autriche, avait cru plus prudent de les laisser ignorer à son ambassadeur; il ne voulait mettre à l'épreuve ni sa discrétion, ni sa conscience.
Ces instructions furent remises à Villars le 15 juin 169&. Il les reçut avec une joie peu dissimulée ; prompt aux illu*
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sionSy il se persuada que le premier rôle lui était réservé, et qu'il était destiné à régler, par un traité avec l'Empereur, la question qui préoccupait si sérieusement tons les esprits : cette perspective souriait à son ambition ; il se croyait assez habile et se savait assez heureux pour l'envisager avec confiance.
Vers la fin du mois, il se mit en route. Le voyage d'un diplomate de Paris à Vienne était alors long et compliqué ; il fallait cheminer à petites journées sur des routes en mauvais état, traînant derrière soi un lourd convoi. Villars n'avait pas le rang d'ambassadeur (une délicate question de préséance avec l'ambassadeur d'Espagne, que le Roi ne voulait pas soulever, lui avait fait donner la qualité d'envoyé extraordinaire) : néanmoins , les circonstances imposaient à renvoyé du Roi un équipage peu différent de celui d'un ambassadeur; trois carrosses à huit chevaux pour lui, ses six pages et ses quatre gentilshommes défilèrent sur la route royale de Strasbourg, suivis de quatre chariots pour les domestiques, de six charrettes pour les bagages, les meubles, la vaisselle : près de cent chevaux tiraient ces lourdes machines ; Villars, toujours avisé pour ses intérêts particuliers, les avait fait acheter à vil prix sur les marchés de l'Est encombrés par la réforme des régiments de cavalerie ; rendus à Paris, ils lui revenaient à trente et quelques livres par tête. En arrivant à Ulm, après vingt jours de route, il vendit les chevaux 150 livres pièce et s'embarqua sur le Danube. L'opération, qu'il eut la singulière franchise de conter au Roi, couvrit toutes les dépenses du voyage : trois grands chalands préparés d'avance le reçurent avec
son personnel et son matériel, et le descendirent à Vienne au fil de Teau. 11 arriva dans la capitale de l'Autriche dans les premiers jours d'août.
Chemin faisant, il avait fait quelques visites utiles à ses relations ou à ses informations. A Nancy, il s'était arrêté chez le duc de Lorraine, qu'il avait trouvé tout entier à la joie d'être rentré dans ses Etats, de chasser dans ses forêts, déjouer au ballon dans ses jardins, u ne donnant qu'une médiocre attention aux dames et réservant ses tendresses pour mademoiselle de Chartres « , qu'il était sur le point d'épouser et dont le portrait ne le quittait pas. En passant à Pfortzheim, Villars avait poussé jusqu'à Wildbad pour y voir le prince de Bade qui boudait la cour impériale, se plaignait de l'inaction où le laissait la conclusion de la paix et lui donna de curieux renseignements sur la cour de Vienne et les secrètes rivalités de ses hommes d'Etat. A Stuttgart, il avait été reçu avec de grands honneurs par la duchesse douairière de Wurtemberg; à Ulm, «< messieurs de la ville » lui avaient fait un compliment auquel il avait été très-sensible.
A Vienne, une première déception l'attendait : l'accueil qu'il reçut ne répondait ni à ses souvenirs ni à son attente. La cour fut polie, courtoise, mais réservée; elle ne voyait plus en lui le brillant volontaire qui venait jouer sa vie à son service et chargeait si galamment les Turcs à la tête des escadrons autrichiens : il n'était plus pour elle que l'envoyé du rude adversaire qui, depuis dix ans, avait si malmené ses armées, et auquel elle se préparait à disputer par tous les moyens, même les armes à la main, l'héritage espa-
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gaol. Villars fut très-mortifié de celte réception inattendue : mais il eut le bon goût de ne pas laisser voir son dépit : il désarma la froideur par sa bonne humeur, sa rondeur cavalière, attira les gens chez lui en tenant table ouverte et réussit au moins à se créer personnellement des relations suffisantes : il était de toutes les fêtes et les décrivit longuement dans ses dépêches, auxquelles la matière politique manquait un peu. Personne ne lui parlait d'affaires : et c*est ce qui le mortifiait le plus; il avait essayé d'aborder le terrain politique en offrant les bons offices du Roi dans les laborieuses négociations que la cour poursuivait avec le Turc; Kinsky avait poliment, mais péremptoirement décliné son intervention. Cependant les mois se passaient, et aucune bouche autorisée ne s'ouvrait pour lui faire les communications sur lesquelles reposait tout l'échafaudage de ses combinaisons et de ses ambitions diplomatiques. Une fois seulement, Schwarzenberg , le grand maître de la cour de l'Impératrice, vint secrètement Tentrctenir de la succession d'Espagne et insister auprès de lui sur la nécessité d'une transaction. Schwarzenberg avait une certaine inclination pour la France, à laquelle sa famille avait des obligations : son grand-père, premier ministre de Brandebourg, recevait 10,000 écus de pension de Louis XllI ; son père, lors de l'invasion suédoise, avait sauvé ses terres par la protection du roi de France ; lui-même faisait élever à Angers son fils unique. 11 était de l'école de Lobkouitz, le signataire du traité de 1668, et aurait personnellement été heureux de contribuer à un rapprochement entre les deux couronnes. Mais il était sans mandat. L'évéque de Passau^ le futur car-
dinal Lamberg, le comle Jerger, statthalter de Vienne, firent aussi à Viliars des allusions de même nature, mais ils n'étaient pas plus autorisés que Sehwarzenberg. Viliars n'en transmit pas moins à Louis XIV la substance de ces entretiens ; il profita de roccasion pour exposer au Roi ses propres idées et développer les avantages qu'il voyait à un traité direct avec l'Empereur ; il laissa trop voir le désir qu'il avait d'être chargé de faire des ouvertures en ce sens ; Louis XIV, qui avait d'autres vues et touchait alors au terme d'une négociation toute différente, arrêta court ces velléités d'initiative et ces conversations inutiles : a II ne convient ni à ma dignité, écrivit-il le 19 septembre, ni à mes intérêts de faire des propositions sur cet article. ?> Peu après, revenant sur les confidences de Sehwarzenberg et de Jerger, il les attribua au désir de provoquer des ouvertures et termina en disant : u II y a apparence qu'ils ne vous en parleront plus. 5> Personne, en effet, ne parla plus à l'envoyé français de la question d'Espagne, ni de toute autre question politique. Viliars se vit forcé, pour donner un peu d'intérêt à sa correspondance, de reprendre ses études de mœurs. Il s'appliqua à faire connaître les principaux personnages de la cour, leur caractère , le genre de vie qu'ils menaient, décrivant les fêtes, les chasses, les divertissements à la mode, ne craignant pas d'emprunter à la chronique scandaleuse de la cour le sujet de digressions assez piquantes dans lesquelles le cadre et la nature de ce travail ne nous permettent pas de le suivre. Ces descriptions témoignent, sinon d'un grand talent d'écrivain, du moins de facultés d'observation assez développées, et renferment des traits