VILLARS ET LA SUCCESSION D'ESPAGNE
qui ne manquent pas d'une certaine finesse ^ En les contrôlant et les complétant à Taide de renseignements puisés aux sources authentiques, nous voudrions essayer de faire connaître les principaux personnages auxquels il avait affaire. 11 y a pour nous un véritable intérêt à être renseignés sur les hommes qui vont avoir à prendre une des plus grosses résolutions qui se soient imposées à la décision des chefs d'une grande nation.
L'empereur Léopold, d'abord destiné à l'Eglise, avait conservé, dans son caractère et dans ses manières, quelque chose de sa vocation primitive : il était doux, consciencieux et mystique. Bon et accueillant comme la plupart des princes de la maison d'Autriche, il ne savait ni réprimer une faute, ni écarter une sollicitation : cette faiblesse se compliquait d'irrésolution; se défiant de lui-même et des autres, il hésitait toujours à conclure; pour se soustraire à l'effort de la décision, il s'en remettait à la Providence du soin de ses intérêts, attendant volontiers de sa bonté le << miracle» que des prophéties colportées en famille promettaient à la maison impériale. Sa piété couvrait sa lenteur d'esprit ; elle donnait, en outre, à toute sa vie une gravité et une sérénité qui lui permirent de traverser sans trouble les poignantes alternatives de revers et de succès qui signalent son règne. Passionné pour la chasse, ayant le goût des arts et des divertissements littéraires, il ne sacrifiait pas facile^ ment ses distractions favorites. Il était, d'ailleurs, appliqué au travail, esclave du devoir, et voulait tout voir par lui-
> Nous en donnons quelques extraits à l'Appendice.
même; mais son intervention retardait, plus qu'elle ne l'aidait, Texpédition des affaires. En résumé, il avait les vertus de rbomme privé plutôt que les qualités du souverain.
Son fils aîné, l'archiduc Joseph, roi des Romains, tenait de sa mère, l'impératrice Eléonore de Neubourg, une nature plus décidée, mais un tempérament emporté. Ses bonnes qualités, ses facultés intelligentes étaient gâtées par une violence de caractère qui rendait son commerce difficile et embarrassait souvent son père, lïllars raconte « l'avoir vu accabler ses pages de coups de poing devant toute la cour : l'Empereur détournait les yeux pour ne pas le voûr » . La chasse était son occupation principale : il courait le lièvre dans le Marchfeld, poursuivait le cerf, l'ours dans les montagnes de l'Autriche ou de la Hongrie, recherchant le danger ' , faisait preuve d'adresse et de vigueur; ses courtisans renonçaient à le suivre. Celle activité corporelle nuisait aux affaires, pour lesquelles il montrait peu de goût; mais elle le préparait à la guerre, qu'il paraissait aimer.
L'archiduc Charles, le second fils de l'Empereur, celui auquel il destinait le trône d'Espagne, n'avait alors que dix-sept ans ; il ressemblait à son père, tenait de lui des qualités aimables, le goût de Tétude et de la paix. Il n'était
' Toutes les chasses n'offraient pas les mêmes daii'^ers; il y avait des battues où les animaux, traqués et obligés de s*enga<{er dans de lon<{s couloirs en toile, venaient passer devant des postes termes où se tenaient les tireurs. L'fc)mpcreur et l'archiduc liraient ainsi des cerfs, des sangliers, même des ours. Pour comble de précaution, quand un ours était dans les toiles, t on lâchait des chiens qui l'attaquaient : pendant qu'il se défendait, des valets de chiens avec de longues tenailles saisissaient très-prudemment les
flattes de l'ours; quand ils les tenaient toutes quatre, on renversait l'ours sur e dos, l'Empereur et le Roi des Romains allaient le tuer». Villarsau Roi, 28 octobre 1699. A. Ë.