FULMINA BELU, NUNC INSTRUMENTA QVIETIS
* ViilarSf n'ayant pu obtenir la connétablie, voulut au moins s'en donner un jour l'illusion : au sacre de Louis XV, il représenta le personnage du connétable de France. Le soir de la cérémonie, à son coucher, le jeune roi lui dit en souriant : c Bonsoir, monsieur Je connétable. « Villars put se croire au terme de ses vœux et risqua une allusion, mais Louis XV ne poussa pas plus loin la plaisanterie, et le connétable d'un jour dut se contenter de faire faire son portrait dans le costume quelque peu théâtral qu'il portait pour la circonstance. Le tableau était à Vaux et a disparu. La couronne que Villars portait sur sa tête dans la cathédrale de Reims s'est conservée dans ma famille.
' Nous donnons la figure de deux de ces médailles en tète du présent volume.
Une autre médaille, consacrée au souvenir du traité de Rastadt, a été
Les relations de Villars et du prince Eugène ne cessèrent point avec la signature du traité définitif: ils s'étaient quittés à Bade avec toutes les marques publiques de Pestime et de Tamitié, échangeant des présents \ et jusqu'à un ctiifTre destiné à leur correspondance ultérieure. Le commerce de lettres fut assez vif pendant les années 1714 et 1715 : il eut même un caractère quasi officiel ; en attendant que des ambassadeurs fussent nommés à Vienne et à Paris, les deux plénipotentaires de Bade furent chargés des communications entre les deux gouvernements. Ils réglèrent ainsi les nombreuses et délicates questions de détail soulevées par Texécution du traité, et touchèrent en passant à plus d'un point de la politique générale : ils s'efforcèrent d'amener une entente entre les deux couronnes et contribuèrent certainement à l'apaisement qui se produisit, pour une période assez longue, dans la rivalité traditionnelle des deux maisons souveraines.
u J'ai eu l'honneur de rendre compte à Sa Majesté, écrivait Villars le 27 septembre 1714, des conversations que nous avons eues ensemble à Bade ; j'ai commencé par lui présenter vos profonds respects, et je dois vous dire, Monsieur, qu'elle a reçu ces assurances avec toute l'estime que mérite un prince plus illustre encore par ses grandes ac-
publiée par G. Mas Luon, Histoire métallique des Pays-Bas, t. V, p. ^kO, Elle représente Villars et Eugène assis sous des palmiers et se donnant U main, avec Ja légende : convenbre duces i'Ro palmis jvngerk palmas. Le revers représente la conjonction du Soleil et de Jupiter dans le signe des Poissons, avec la légende : juppiter et sol. vi hartii a. hdccxiiii.
1 Selon les usages du temps, Eugène remit 20,000 livres de la part de TEmpereur à M. d'Hauteval, le premier secrétaire de Villars, et celui-ci en fit autant pour Penterriedter, de la part de Louis XIV. Huodheim reçot le portrait du Uoi.
VILLARS ET LE PRI.VCE EUGEME. 125
Uons que par sa naissance, n Dans les a conversations » tenues à Bade, les deux ambassadeurs avaient passé en revue un certain nombre de questions dont la solution aurait pu être poursuivie d'un commun accord par les deux cours réconciliées. Eugène avait appelé l'attention de Villars sur la situation des cantons catboliques de la Suisse et l'oppression dont ils étaient l'objet de la part des cantons protestants : il avait proposé la remise d'une note comminatoire, au nom de la France et de l'Autriche, et au besoin, une pression militaire exercée en commun. De «on côté, Villars avait rappelé à Eugène l'intérêt que Louis XIV portait au roi de Suède, indiqué le désir qu'avait le Roi d'être admis aux conférences de Brunswick et d'y travailler, d'accord avec l'Empereur, à sauver Charles XII d'une ruine totale : les adaires d'Espagne avaient aussi été abordées. Dans sa lettre du 27 septembre, Villars revenait sur tous ces sujets, insistait de la part du Roi sur le rétablissement delà paix dansIeXord, sur la prompte conclusion d'un traité entre l'Empereur et Philippe V, et demandait en outre que l'Empereur ne contrariât pas les démarches que le Roi faisait en cour de Rome pour faire donner le chapeau à M. de Bissy, évéque de Meaux. Quant aux aiTaires suisses, Louis XIV déclinait prudemment toute intervention.
Sa Majesté est très-sensible à roppression que les cantons catholiques souffrent de la part des cantons protestants, elle souhaiteroit de les en affranchir,... et ne doute pas qu*agissant de concert avec TEmpereur, il ne fut aisé de réduire promptemeot les cantons de Zurich et de Berne. . . ; mais comme le Roy
126 CHAPITRK VIII.
doit porter ses vues au delà de Tîntérét particulier de la Suisse, Sa Majesté juge et elle croit que l'Empereur fera la même réflexion, que son union avec ce prince^ en faveur des cantons catholiques, seroit le signal d*une guerre de rdigion dans toute TEurope,... qu'il est donc de la prudence de ne pas allumer une grande partie de TEurope dans Tinstant même que l'agitation des guerres précédentes est à peine calmée : que cependant les marques de la protection du Roy et de celle de l'Empereur, sans employer leurs armes, peuvent retenir les protestants dans les bornes prescrites par le dernier traité et faire cesser les vexations dont les catholiques ont tant de raisons de se plaindre.
L'Empereur ne put s'empêcher de reconnaître que les réflexions du Roi étaient a très-prudentes et très-bien fondées 5ï . Eugène fut charge de laisser entendre que le projet d'intervention armée en Suisse était abandonné : il écrivit à Villars dans ce sens le 31 octobre, et lui annonça en même temps que l'Empereur ne s'opposait pas à la promotion de M. de Bissy. Quant aux afl\iires d'Espagne, Eugène les passa entièrement sous silence, et quant à celles de Suède, il répondit évasivement; mais il ne ménagea pas les assurances amicales et transmit avec empressement à Villars l'expression de la haute eslime de l'Empereur. Il joignit même à ces compliments une pièce de vin de Tokay, qui fut très-bien reçue et motiva \e post-scripium suivant à une lettre écrite par Villars le 21 novembre : « Le vin de Tokay est arrivé, et nous en avons bu aujourd'hui à votre santé avec de très-belles dames : je suis très-sensible au vin de Tokay, mais il y a un autre présent que je désire encore plus ardemment et que je placerai en lieu honorable dans une assez belle maison de laquelle M. le duc d'Arenberg a
VILLARS ET LK PRIXCK KLGKNE. 1Î7
été content; je la trouverois parfaite si, par un bonheur que j'espère médiocrement, je pouvois vous y recevoir. » Eugène ne vint pas à Vaux, mais il envoya le portrait qui lui était demandé et qui figura plus tard à l'hôtel de Villars auprès de ceux de l'électeur de Bavière, du margrave de Bade, des principaux hommes de guerre avec lesquels Villars s'était trouvé en contact. En attendant, le maréchal Texposa dans le nouvel appartement que le Roi lui avait donné à Versailles, et qui était avant lui occupé par le duc de Berry : a Tout le monde vient l'y voir avec un a grand empressement, écrivait-il le 4 janvier 1715, et je tt vous assure que c'est une procession. i> — «11 se répand des bruits, écrivait-il peu après, que vous pourrez rentrer en guerre avec les Ottomans; je les tiens dépourvus de tout bon conseil, s'ils se commettent avec un aussi redoutable ennemi, servi par un aussi grand général : vous pourrez bien, dans ce cas-là, recevoir quelques lettres de recommandation de moi pour quelques Français qui voudront aller apprendre la guerre à la meilleure école du monde : avec quelques an aces de moins je leur envierois un pareil voyage. » — « On ne peut pas encore parler positivement
d'une guerre, répondit Eugène, Sa Majesté Impériale et Catholique, pour satisfaire à l'alliance entre Elle et la République de Venise, a donné ses ordres à son résident a Gonstantinople pour détourner la Porte de ses desseins, et si, contre toute attente, cela ne produisait aucun effet, on seroit obligé de prendre d'autres mesures, et je serai ravi, si ce arrivoit, de servir ceux que vous voudriez bien me recommander. »
La correspondance se maintint sur ce ton jusqu'à la fin de juillet 1715; beaucoup de difBcuItés relatives à Tévacuation des places cédées par les traités, au règlement des affaires des électeurs de Bavière, de Trêves et palatin, furent résolues à la satisfaction commune. Brisach fut remis aux autorités impériales le 25 janvier 1715, Kehl le 6 mars : l'investiture des électeurs se fit un peu attendre ; elle n'était pas encore accomplie, quand la nomination du comte du Luc à l'ambassade de Vienne mit fin à la mission officieuse que Villars remplissait depuis un an. (i L'arrivée de M. le comte du Luc, écrivait Villars le V juillet, me privera de l'honneur de votre commerce sur les affaires , mais je vous supplie que je le continue, au moins dans les commissions dont vous voudrez bien m'honorer, et je vous demande toujours un peu de part dans vos bonnes grâces, je les mérite assurément par la parfaite estime et la vénération avec laquelle je serai toujours votre serviteur. « Eugène accepta ce commerce, et la correspondance amicale se continua, plus ou moins active, entre les deux hommes de guerre, jusqu'au dernier jour. Ce fut Villars qui l'inaugura, par la lettre suivante :
Marly, le 24« juillet 1715.
Monsieur, comme monsieur le comte du Luc est à présent auprès de vous, je m*en remettrai à lui sur la réponse que Sa Majesté a ordonné aux derniers mémoires que vous m* avez fait rhonncur de m^cnvoyer, concernant quelques prétentions de monsieur rélecteur de Tresves.
J*ai eu rhonneur de lire à Sa Majesté la dernière que vous
m^avez fait celui de m*ccrire , et je puis vous assurer , Monsieur, de la satisfaction avec laquelle le Roi a vu les bonnes intentions de Sa Majesté Impériale pour établir et augmenter une parfaite intelligence laquelle seule peut affermir le repos de TEurope, et nostre sainte religion; les sentiments dans lesquels vous estes pour un si grand dessein, sont très-agréables à Sa Majesté, les miens ne sauroient estre bien utiles , mais au moins mes désirs et ma vivacité en tout ce que je pourrai y coopérer seront toujours conformes à mon devoir. J*ai peine à croire que la Porte, bien informée que TEmpereur ne la laissera pas agir impunément contre les Vénitiens, se détermine à entrer en action; ce seroit une nouvelle occasion de gloire pour vous, et de conquestes bien certaines pour l'Empereur , mais quelque ignorance qui puisse dominer le conseil des Turcs, elle ne peut estre assez outrée, pour qu'ils ne voient pas leur perte certaine dans une guerre contre TEmpereur; ils n'ont ni ministres, ni généraux, vous avez les deux fonctions, le Danube en descendant, point de places bien considérables à attaquer, enfin si les Ottomans vous forcent à la guerre, je vous fais mes compliments d'avance sur vos exploits; je vous supplie de vous asseurer quelque souveraineté; comme vostre serviteur je vous ai souvent dit qu'il falloit avoir une retraitte.
Je suis fasché que vous ne nous promettiés plus si positivement le comte de K6nigseck pour ambassadeur, je me préparois à lui faire les honneurs de la Cour, et il suffira que tout autre soit honoré du caractère d'ambassadeur de Sa Majesté Impériale, pour que je cherche à lui marquer ma reconnaissance de toutes les politesses et honestetés que j'ai trouvé à Vienne.
Je pars incessamment pour les bains de Barege, où je vas essayer de n'estre plus estropié. De là je passerai en Provence, où je serai quelques mois; en quelque lieu que je sois, je vous supplie de me faire toujours l'honneur de me regarder comme l'homme du monde, etc.
Villars partit pour les eaux de Baréges, avec k maréchale, pour y soigner son genou blessé à Malplaquet : de là il comptait aller visiter, pour la première fois, son gouvernement de Provence. Il s'arrêta à Blois, pour saluer la reine de Pologne, qui y vivait très-retirée. Il fut rejoint par un courrier qui lui annonça en même temps la dernière maladie du Roi et celle du président de Maisons : il se hâta de revenir à Versailles. Son beau-frère avait succombé, mais le Roi vivait encore et se préparait à la mort avec la grandeur et la solennité qui avaient marqué tous les actes de sa vie publique. Villars assista à ses derniers instants : il était présent lors de la scène mémorable du 30 août, quand Louis XIV, tenant le petit Dauphin sur son lit, recommanda à tous les grands de sa Cour le chétif enfant qui représentait seul Tespoir de sa race : il entendit les paroles historiques : a J'ai trop fait la guerre, j'en demande pardon à Dieu. ?> En consignant cet aveu suprême sur son journal, Villars s'associa-t-il à la contrition de Louis XIV? Il est permis d'en douter : la guerre n'était-elle pas l'instrument de sa prodigieuse fortune? N'est-ce pas à elle qu'il devait le rang qu'il tenait dans l'État, et l'honneur de recevoir les dernières recommandations du grand Roi mourant?
Villars entre au conseil de régence. — Préside le conseil de la guerre. — Se rend dans son gouvernement de Provence. — Reste en correspondance amicale avec le prince Eugène. — Campagnes do 1716 et de 1717 du prince Eugène contre les Turcs. — Victoires de Peterwardein et de Belgrade. — Eugène s'installe magniGquement à Vienne. — Villars, mécontent de la politique du Régent, s*adonne à la vie mondaine. — Fêtes de Vaux. — Voltaire. — A la mort du Régent, Villars entre dans tous les conseils (1723). — Est consulté sur les éventualités de guerre. — Le traité de Vienne rapproche TEspagne de TAutriche. — Les préliminaires de Paris la réconcilient avec la France et TAngleterre. — iVouvelles fôtes à Vaux. — Le traité de Séville (1729) semble devoir de nouveau brouiller la France et l'Aulriche. — Irritation d'Eugène et activité de Villars. — Le second traité de Vienne (1731) écarte encore les clianœs de conflit.
— Ija succession de Pologne rallume la guerre (1733). — Villars et Eugène reçoivent le commandement des armées. — Leur dernière correspondance. — Campagne de Villars en Italie et d'Eugène sur le Rhin.
— Villars meurt à Turin le 17 juin 1734.
Le lestament de Louis XIV marquait la place de Villars au conseil de régence. Le duc d'Orléans n'eut garde de modiGer une disposition qui rentrait dans son système de gouvernement ; il tenait à^ associer à sa cause et à sa poli* tique^ par un partage apparent du pouvoir, le plus grand nombre possible de notabilités militaires et aristocratiques. Quoiqu'il n'eût pas un goût très-vif pour le protégé de madame de Maintenon, il le maintint au poste de confiance que le feu roi lui avait assigné; il fit plus : il le mit à la tête d'un des sept conseils entre lesquels il distribua l'expédition des affaires : il le nomma président du conseil
de la guerre ' . Mais Villars ne tarda pas à s'apercevoir du peu de place que les conseils tenaient dans l'opinion du Régent, et surtout dans celle de Dobois : toutes, les questions sérieuses se décidaient à côté ou au-dessus d'eux. Son assiduité se ralentit peu à peu, et il dépensa dans les plaisirs mondains, dans des voyages d'affaires ou d'agrément, une activité que Tàge n'avait point ralentie. Notre intention n'est pas de suivre Villars pas à pas dans cette période de sa vie. Elle n'offre pas le même intérêt que les années que nous avons essayé de décrire. Aussi bien, le fil conducteur qui nous a guidé jusqu'à présent nous échappe-t-il. Les correspondances auxquelles nous avons demandé la vérité nous font défaut : de 1715 à 1733 elles ont presque complètement disparu : la seule dont nous ayons pu retrouver les éléments essentiels est la correspondance amicale que Villars continua à échanger avec le prince Eugène, après la cessation des rapports officiels'. Nous continuerons à prendre ce commerce de lettres comme cadre de notre récit : il nous conduira jus-
* Villars annonça immédiatement cette faYenr à madame de Maiotenon; il lui écrivit de Saint-Cyr, le Î9 septembre 1715 : i Je suis bien persuadé^ Madame, que tout ce qui se passe hors du lieu que vous habilex ne vou^ donne pas une grande attention, mais il est de mon deroir, dans l'emplom dont je viens d*étre honoré, de vons renouveler les assurances de Tattache-^ ment très-respectueux et très-fidèle avec lequel je vous suis dévoué, trop heureux. Madame, s*il me doonoit quelque occasion de vous faire connaître » dans la personne de ceux qui pourroient être honorés de votre protection* le profond respect et la parfaite vénération avec laquelle je serai toajoarv votre trèt-humble serviteur. «
* Ce qui reste de cette correspondance est conservé dans les archives I. R. de Vienne : les lettres de Villars y sont en originaux, celles d*Eugène eo minutes. Nous donnons cette indication une fois pour toutes : elle s'applique à tous les textes que nous allons reproduire. M. le chevalier d*Aroeth t ntilisé une partie de cette correspondance et en a publié des extraits dan se Vie du prince Eugène,
qu'à la veille de la dernière campagne et de la mort de Villars : il ne sera pas sans intérêt pour nous de suivre ainsi jusqu'au bout les relations de ces deux personnages et de constater que leur amitié ne finit qu'avec la vie : elle avait résisté à l'épreuve de la lutte, mieux que l'amitié de Villars et de Max-Emmanuel n'avait résisté à l'épreuve de la collaboration.
En juin 1716, Villars était à Marseille : il achevait la première inspection de son gouvernement de Provence : tournée vraiment royale, longue ovation au milieu de populations enivrées de bruit, de magnificence et de soleil. Accompagné de sa femme, entouré d'un brillant étatmajor, escorté de ses gardes, il avait parcouru la province, répondant aux harangues, ouvrant les Etats, tenant table ouverte, jetant et recevant l'argent à pleines mains, réglant les afiaires financières, fondant des prix académiques et traçant le canal qui porte encore son nom. Un vaisseau fut signalé, venant de Constantinople avec un courrier porteur d'un paquet important, destiné au prince Eugène; Villars s'empressa d'abréger les formalités sanitaires et d'expédier à Vienne le messager longuement attendu : il lui remit en même temps le billet suivant :
Mmeilie, le 3 juillet 1716.
Monsieur, le courrier qui avoit été dépêché à Constantinople est arrivé ici depuis quatre jours, comme je ne doute pas que vous n^ayez quelque impatience de recevoir les dépêches dont il est chargé, j*ai fait presser avec la plus vive diligence les précautions que Ton prend pour la santé et, au lieu de la quarantaine qui s*observe, on a redoublé les parfums en sorte qu*il n'aura été
arrêté ici que six ou sept jours, ne voulant pas perdre la moindre occasion de marquer mon profond respect pour tout ce qui peut avoir rapport au service de Sa Majesté Impériale, et mon attention sur les affaires qui vous regardent. Si nous en croyons les discours du courrier, arrivé sur un passe-port de Tambassadear de France à la Porte, et les lettres du même ambassadeur, les Turcs se déterminent à la guerre et par conséquent à vous donner une nouvelle matière de triomphe.
Vous n'avez honoré mes deux dernières lettres d'aucune réponse, elles vous exprimoient. Monsieur, mes désirs sur toute la nouvelle gloire que vous allez acquérir, je la souhaite telle que vous la méritez et accompagnée d'une santé parfaite. Je pars demain pour retourner à la Cour, et là comme partout ailleurs, je ne perdrai aucune occasion de vous faire connoitre la parfaite vénération avec laquelle, etc.
Les nouvelles répandues à Marseille étaient vraies : la guerre était déclarée entre la Porte et l'Autriche : la lettre de Villars ne trouva plus Eugène à Vienne ; il était à la tête des armées impériales : il répondit de son camp de Futak, en Hongrie, le 21 juillet :
C'était un courrier hollandois dépêché de Constantinople pour les intérêts de ses Maîtres, qui a porté l'honneur de la vôtre du 3* de ce mois à Vienne après mon départ pour l'armée ; je ne vous ay cependant pas moins d'obligations de la promptitude avec laquelle vous l'avez bien voulu expédier de Marseille dans la seule vue du bon service de Sa Majesté Impériale que j'auray l'honneur d'informer de cette attention et d'une bonté particulière à mon égard; vous m'en avez, Monsieur, donné une nouvelle preuve par la part que vous prenez à ma santé et à ce qui me regarde ; je vous souhaite en eschange à la Cour toute la distinction et agrémens que vous méritez et dans l'espérance que les
deux réponses que j*ay eu rhonneur de vous faire vous seront parvenu, vous me fassiez aussy la justice de croire, que je chercheray et chériray toutes les occasions pour vous faire connoitre, que j'ay celuy d*être très parfaittement, etc.
Le 5 août suivant, le grand vizir étant venu mettre le siège devant Peterwardein, Eugène passait le Danube sous la place, se jetait sur Tarmée ottomane, très-supérieure en nombre, et la mettait en pleine déroute. Villars s'empressa de le féliciter de cette brillante victoire.
Paris, 17 août 1716.
Monsieur, j'ai Thonneur de vous faire mon compliment trèssincère sur la signalée victoire que vous venés de remporter. Je Tai prédite à Tarrivée du courrier qui nous a appris que les Turcs avoient passé la Save, et cette conduitte m'a conGrmé dans l'opinion que j'ai depuis longtemps que c'est une folle nation, hardie, présomptueuse et très-ignorante qui se met à la portée d'estre attaquée par la plus redoutable armée qu'il y ait présentement en Europe et parfaitement commandée : il me semble que la raison voulût, pendant qu'ils attaquent Corfou, que leur armée fàt retranchée derrière Bellegrade et de manière à ne pouvoir estre attaquée; enfîn, Monsieur, voilà une grande journée pour Sa Majesté Impériale et pour son grand général, je vous renouvelle touttes mes prédictions et ne borne vos conquêtes qu'à la mer Noire. Portez-vous bien. Monsieur, et rendez-moi la justice de croire, etc.
A peine avait-il écrit cette lettre, qu'il recevait un récit de la bataille que le vainqueur s'était hâté de faire tenir à son ami : ce document s'est malheureusement perdu, nous n'avons que la réponse de Villars ; fidèle à sa nalure,
le vieux maréchal ne put s'empêcher de joindre à ses chaleureuses félicitations des conseils militaires sur la conduite des opérations ultérieures :
Pftris, 30 aoust 1716.
Monsieur, j'ai déjà eu rbonneur de vous faire mon compliment très sincère sur la grande et très complettc victoire que vous avés remporté sur cette si nombreuse et formidable armée d'Ottomans ; je vous rens mille grâces de la relation que vous avés eu la bonté de m'envoyer, laqu'elle j'ai eu Thonneur de lire hier a Son Altesse Royale. Je puis vous asscurer, Monsieur, qu'elle s'intéresse à vostre gloire; pour moi, j'ose me flatter que vous rendes justice à mes sentiments.
Je vois que les janissaires ont montré plus de fermette que jamais, et les spahis, leur légèreté ordinaire, ou, pour mieux dire, celle de leurs chevaux ; nous attendons avec impatience les suittes de ce grand événement; je veux toujours croire, que ce sera la conquestc de Bellcgrade, et parceque rien n'est plus grand ni plus important, et parceque c'est un grand secours que celui du Danube, et que les sièges que l'on fait dans les terres sont difBciles lorsque la saison est avancée, par la prodigieuse quantité de chariots, et que l'attirail d'un grand siège est bien difficile et bien pesant; je ne sçais d'ailleurs si Temeswarest une fort bonne place; enGn, Monsieur, on peut comter q\ie vous ferés au delà du possible; je vous souhaitte principalement une bonne santé et suis tranquille sur tous les autres événements, persuadé que vostre fermette et vos grands talcns applaniront bien des obstacles qui paroîssoient insurmontables a d'autres ; je suis ravi que la blessure de M. de Bonneval ^ ne soit pas considérable. Toutes les nouvelles disent que vous avés été très exposé;
> Claudc-Alexaudre, comte de Bonneval, qui, après des aventures célèbres, avait pris du service en Autriche, fut pour Eugène, aux Pays-Bas, un auxiliaire compromettant, et Gnit pacha turc à Constantinople
VILLARS ET LE PRLVGE EUGExVK. 137
il est difficile que cela soit autrement au goust que vous y avés et parcequc cela est indispensablement nécessaire dans les actions opiniastres et disputées. La Maréchale de Villars veut avoir Tbonneur de vous escrire et vous faire ses compliments. Je vous assure que Ton boit souvent chez moi à votre santé et de très bon cœur. Monsieur Tévéque de Fréjus, précepteur du Roy, me prie de vous assurer de ses très humbles respects et se souvient toujours des bontés que vous eûtes pour lui lorsque vous avés passé dans son evéché...
Eugène répondit successivement à ces deux lettres :
Au camp de Tcmeswar, le 4 septembre 1716.
Je vous remercie très humblement du nouveau témoignage d*amitié dont vous m'avez honoré par la part que vous voulez bien prendre à la victoire dont le Dieu des armées a bcni celle de Sa Majesté Impériale et Catholique contre Tennemy commun de la chrétienté; il auroît effectivement mieux fait de se tenir en seureté au delà de la Save, dont le pa.ssage garni d'une armée telle comme la Turque auroit été, si non impossible , au moins plus que dangereux jusqu'après la prise de Corfù ; mais Tennemy étant comme vous le connoissez naturellement hardi et présomptueux, et Dieu pour la juste cause de toute la chrétienté, il lui est arrivé ce qu'il auroit pu éviter. J'espère et souhaitte, Monsieur, par cette même raison et la seule vue du bien commun, que son aveuglement continue et que vous me fassiez la justice de me croire, avec beaucoup de vénération, etc.
Au camp de Temeswar, le 25 septembre 1716.
Je vous suis inGniment obligé pour l'honneur que vous m'avez fait de lire à Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans la relation de la bataille que j'ay eu celuy de vous envoyer. L'amitié qu'elle a toujours eu la bonté de me témoigner me rend assez
persuadé de la part qu*elle y a prise. Je ne doute, Monsieur, aucunement des sentiments de la vôtre et vous prie de vouloir bien assurer Sadite Altesse Royale, de ma plus juste reconnoissance. Vous croyez, Monsieur, en général que vous êtes, que la suite de Févènement de la bataille devoit être Tentreprise de Belgrade pour les raisons que vous connoissez ; mais la difficulté du passage de la Save, le défaut de l'armement naval, qui n^étoit pas encore en état d*agir et dont j'avois cependant indispensablement besoin tant pour couvrir mes ponts du Danube qu'il auroit fallu pour ôter la communication a celuy des ennemis, que d'établir la mienne avec le pays en deçà par enfermer la place et profiter de l'avantage du fleuve, avec quelques autres circonstances, m'ont fait résoudre celle de Temeswar malgré la saison avancée , terrain, transport d'artillerie et munition auquel je suis occupé dans l'espérance que Dieu secondra les opérations de sa cause. Je vous prie. Monsieur, de vouloir bien présenter à Madame la marécbale de Villars mes très humbles obéissances et de la remercier de l'bonneur de son souvenir : j'ay celuy d'être...
On voit qu'il avait tenu à expliquer pourquoi il n'avait pas suivi le conseil de Villars et préféré le siège de Temesvar à celui de Belgrade. Avant d'entreprendre une opération aussi délicate que celle de l'attaque de la grande forteresse danubienne, il voulait avoir préparé tous ses moyens, s'être assuré la possession du Banat, avoir rétabli ses communications avec la Transylvanie et ouvert la Valachie aux excursions de ses fourrageurs. La prise de Temesvar devait lui procurer tous ces avantages; il la poursuivit avec une grande vigueur : le 1" septembre^ la tranchée était ouverte devant la grande Palanka, faubourg fortifié de la ville ; un mois après, ce faubourg était emporté d'assaut; le 12 octobre, la place elle-même capitulait. A chacun de ces succès
Villars félicita le vainqueur : nous n'avons que la première de ses lettres :
Paris, 22 octobre 1716.
Monsieur, la nouvelle de La Palanque emportée nous est arrivée en mesme temps que la lettre que vous me faites Thonneur de m^escrire du 25; j*ai celui de vous en faire mon compliment très sincère; cela s'appelle avoir trente sur la partie \ Les Turcs Aous font voir que I*art tout seul ne rend pas les places excellentes, ni mesme les deffenscs, comme nos ingénieurs ont voulu le persuader effectivement ; depuis que les gouverneurs ont voulu se croire si habiles, ils se sont beaucoup plus mal de(Tendus : l'opinion que le chemin couvert estoit la principallc partie de la fortifBcation leur a fait oublier qu'un fossé a passer et un rempart a emporter estoient encore un obstacle aux assiégeants et que mesme, dans leurs provisions et par leurs sermcqts, ils sont obligés a soutenir trois assauts au corps de la place ; tout cela s'est un peu négligé de nostre costé, a mon très grand regret; les Turcs fort grossiers et ignorants méprisent les chemins couverts et comptent pour quelque chose le fossé et le rempart. J'estois fort en peine pour vous sur les pluyes; je vois que, Dieu mercy, la saison vous favorise et je ne doute pas que, La Palanque emportée, vous ne finissiés bientost le siège d'une place que sa situation et la fermette de ses deffenseurs pourroit rendre long et difGcile.
J'ai lu a Son Altesse Royale la dernière lettre que vous me faittes l'honneur de m'escrire dans laquelle elle a vu les obstacles insurmontables pour le siège de Bellegrade. Je souhaitte passionnément, Monsieur, que vous puissiés bientost finir une campagne aussi glorieuse et que vostre santé ne soit troublée ni par les périls de la guerre, ni par les maladies ; j'ose me flatter que vous rendes a mes sentiments, sur tout ce qui vous regarde, la justice qui leur est due et celle de me croire...
1 EiprcMion empruntée an jeu de paume
P. S. — Permettes moi, Monsieur, de mettre icy mille compliments pour M' le duc d*Aremberg. Les dames tremblent sur ses périls et craignent fort que la blessure au visage ne dérange ses traits. Je ne vois point M. de HoëndorfTet j'ai Thonneur de vous en faire mes plaintes, je cbmptois montrer Villars à M. de Penterridter, mais son impatience de retourner a Vienne ne lui a pas permis ce petit voyage, je voulois qu'il put vous en rendre compte.
Eugène répondit à la fois aux deux lettres, le 21 novembre^ de Vienne^ où il s'était rendu aussitôt après la prise de Temesvar.
Vienne, le 21 novembre 1716.
Monsieur, à mon retour de THongrie j'ai reçu quasi en même temps les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 22 et 31 du mois passe, et comme la réduction de la ville de Ternes war a de fort près suivi la prise de la Palanque, j'ai par là satisfait à la première, d'autant plus que les Turcs assiégés ont fait voir qu'ils ne se tiennent pas toujours aux obligations de soutenir trois assauts au corps de la place, et qu'ainsi dans le cas ils se sont quasi confirmés à l'opinion de ceux qui croient le chemin couvert une principale partie de la fortiGcation, la Palanque ayant tenu lieu du même; je souhaitte, Monsieur, qu'ils continuent dans ce sentiment chrétien, si contraire à leur habitude, et que la Providence, qui a retenu les pluies, bénisse toujours sa juste cause pour le bien commun de la chrétienté. Je vous remercie, Monsieur, très humblement, des complimens sincères dont vous m'avez honoré au sujet de l'événement susdit, et de la généreuse part que vous voulez bien prendre à la conservation de ma santé vous souhaittant en eschange, du meilleur de mon ame, une entière satisfaction en tout ce qui vous regarde.
J'ai porté vos complimens à monsieur le duc d'Aremberg qui
VILLARS ET LE PRIXCE EUGEME. 141
vous en rend ses humbles grâces et assure les dames, qui s^intéressent pour lui, que la blessure ne dérangera aucunement les traits de son visage qui est toujours le même ; je suis surpris que monsieur d'HobendorfT soit incognito, et espère qu^il sera plus attentif à vous rendre ses devoirs à Tavcnir.
Ces brillants succès ne mettaient point fin à la guerre : maîtres de Belgrade^ les Turcs ne songeaient pas à la paix et se préparaient à organiser, sous la protection de cette place, une nouvelle et formidable armée. La prise de Belgrade, comme l'avait écrit Villars, s'imposait; Eugène ne l'ignorait pas, mais il estimait que cette opération suffisait aux travaux d'une seule campagne, et il en poussait les préparatifs avec une grande vigueur. A Vienne, oii il activait les armements et les levées, il reçut plusieurs lettres de Villars, qui lui recommandait déjeunes FrAnçais attirés par le bruit des armes et la réputation du grand capitaine. Ils venaient en volontaires, comme il l'avait fait lui-même en 1687, apprendre la guerre et soutenir la chevaleresque réputation de leur race : c'étaient le comte de Charolais, arrièrc-petit-fîls du grand Condé, le vicomte de Dombes, fils du duc du Maine, le chevalier de Lorraine et son frère le vicomte de Pons, des gentilshommes de moins grande maison, mais d'aussi bonne volonté : Eugène les accueillit avec grand empressement; il écrivait le 3 avril à Villars :
Vienne, 3 avril 1717.
Monsieur, je compatis Tétat désavantageux de l'affaire de Monsieur de Gîrardin, qu'il n*a pu proGtter des effets des grâces que TOUS avez fait en sa faveur, je vous en rends tous mes plus justes remercimens. Vous pouvez croire, Monsieur, que je feray bon-
neur à vos lettres de recommandatioD, autant qu*il peut dépendre de moy, et que je m^estimeray bien heureux d*cn pouvoir convaincre Messieurs les Volontaires, qui voudront bien s'en charger; je souhaitte que Messieurs le prince de Dombes, de Pons, et chevalier de Lorraine trouvent la satisfaction que je voudrois à Tenvic qu'ils témoignent pour la campagne; je me souviens, Monsieur, des avantageux souhaits que vous avez bien voulu me faire par une trop favorable prévention à mon égard, vous scavei que les évenemens des armes sont incertains, Tcnnemi redoutable et plusieurs difOcuItés à vaincre ; il faut cependant espérer dans la Providence, pour croire que la justice de sa cause ne sera pas abandonnée; je me borneray, Monsieur, à une partie de vos prédictions pourveu que je pourrois avoir Thonneur de vous embrasser dans la campagne par l'avantage que j'aurois de votre présence et les occurrences qui se présenteront. Continuez toujours. Monsieur, à m'honorer de vos bontés et croyez...
Knj{èiie ne se dissimulait pas les difficultés de l'entreprise el en |>arlait avec la modestie qui s'alliait dans son* canir(ôrt> à une énergique persévérance : tous ses moyens rtninis vers la lin de mai, il venait à Futak prendre le comniaudouuMil des troupes et les portait vigoureusement en avant: lo:i7maiJlélail à Peteniardein;le 15etle 16 juin, apri's une sôrio de manœuvres heureusement conduites, il |vissnit le lViuul>o à Pancsova et venait investir Belgrade l^r lo sud^ Ijindis qu*une llottille. armée en guerre, occu- |Kii( io tl^uv^^ en délendjùt l'accès à lennemiy et protégeait les |Hxnis |vir lesquels rartuee impériale se ravitaillait. Aux ^^^KMiUirtrs Iraueais $\^taient joints des volontaires de diHtHnM' ori^ino^ un prin^v d;^ Portii^. les deux fils aines <4e \Uv4CumM«HM4. leis jeunes princes Charles-Albert et
VILLARS ET LE PRLMCE EUGENE. lU
Ferdinand de Bavière, qui venaient faire leurs premières armes sous les remparls témoins de Théroïque valeur de leur père. Villars n'aurait pu, de sa personne, répondre à l'invitation d'Eugène ; il lui écrivit au moins une lettre de félicitations et d'encouragements, lui prédisant des succès et lui en désignant le théâtre. Eugène lui répondit :
Au camp sous Beljfradc, 9 août 1717.
Monsieur, c*est une continuation de votre obligeante bonté à mon égard que de ni*avoir fait un compliment sur Theureux passage du Danube que j*ay trouvé, par les circonstances de la saison et autres, plus pratiquable que celui de la Save : j'auray Thonneur, Monsieur, de vous en envoyer le détail. Belgrade est efTectivcment investi, comme vous le scaurez, mais les travaux et retrenchemens qu*on a trouve bon de faire, pour mieux s*opposer à une formidable armée turque et nombreuse guarnison, en ont différé Tattaque formelle; elle (Tarmée turque) est effectivement arrivée le second de ce mois, ainsy à peu près au tems que vous Tavez prédit, et se trouve à un petit coup de canon de notre retrencbement, et la ville de Tautre côté; on nous bombarde et canonne sans faire pourtant le mal proportionne ; il faut attendre la suite de cett'entreprise pleine de difBcuIté a la vue d'une armée ennemie fort supérieure en nombre et confier dans la Providence. Faitesmoi la justice, Monsieur, de croire que je suis tousjours avec la même vénération...
La situation qu'Eugène décrivait en termes d'une si mâle simplicité était fort critique, et il fallait toute la force d'âme du prince de Savoie pour l'envisager avec une aussi clairvoyante résolution : l'armée turque, dont il signalait l'approche, était forte de 200,000 hommes et l'assiégeait à son tour dans les lignes dont il avait entouré Belgrade :
iU CHAPITRE IX.
resserré entre ces masses formidables et le canon de la place, il risquait d'être coupé de ses ponts^ isolé et écrasé : il se tira de ce pas difficile par un coup d'audace. Le 16 au matin, sortant de ses lignes à la faveur d'un épais brouillard, il aborda Tarmée turque avec une telle vigueur qu'il la culbuta et la mit en pleine déroute. Deux jours après, le pacha de Belgrade, découragé, capitulait.
Le succès avait justifié les manœuvres hardies d'Eugène : y ne désarma pas complètement les critiques qu'elles avaient soulevées. Eugène, qui voulait au moins s'assurer l'approbation de Villars, lui adressa un long récit de ses opérations et de la bataille qui les avait couronnées. Ce précieux document s'est malheureusement perdu, mais nous avons la réponse de Villars.
Paris, le 10 octobre 1717.
Monsieur, je reçus seulement hier la lettre que vous me faites rhonneur de m' écrire du 17 septembre du camp de Semlin, ainsi elle a été au moins cinq semaines en chemin. Vous m'oflensez, Monsieur, si vous avez pensé qu'elle ait pu me paraître trop longue : je la regarde comme un effet de F honneur de votre amitié, a laquelle personne ne sera jamais plus sensible que moi, elle m'explique des faits très-importants, et dont j'avoue que je désirois passionnément d'être éclairé.
J*avois regardé, ainsi que tout le monde, l'entreprise de Bellegrade comme très-difGcile, mais tout le monde n'est pas informé de tous les obstacles qui s'y rencontroient, et je vois que vous avez été oblige à ce qui arrive dans les grandes entreprises : on commence, un succès en fait espérer un autre, et l'on avance tant que la mauvaise conduite d'un ennemi et les avantages que
VILLARS ET LE PRIXCE ELGÈXE. 145
donnent une grande application et une fermeté invincible le peuvent permettre.
Je vois que devant croire l'arrivée des forces ottomanes plus prochaine, et sachant la garnison très-nombreuse, vous n'avez pas voulu estre chargé de défendre en même temps la circonvallation, la contrevallation et les approches d'une trenchce que vous auriez eu peine à soutenir contre une aussi nombreuse garnison : je trouve aussi que votre tranquillité pour les subsistances et l'impossibilité que les Turcs puissent en avoir autant vous a déterminé de bonne heure à les attendre sans inquiétude. EnGn, Monsieur, toutes les raisons,' très-bien expliquées dans votre lettre, me font voir que vous ne pouviez faire autrement, et le succès lejustiGe encore davantage.
L'on répand ici ce que je ne saurois croire, mais je suis trop votre serviteur pour ne pas vous en avertir, que vos ennemis à la Cour n'avoient rien oublié pour vous rendre de mauvois ofBces, et même avoient été sur cela plus loin que l'on ne peut penser, surtout servant un Empereur aussi pénétrant et aussi juste et auquel vous avez rendu de si grands et de si importants services : mais je connois la Cour et les courtisans et j'ay eu besoin que la bonté du feu Roy leur imposât souvent silence et par des paroles dures; cependant ils gagnoient quelquefois du terrain. Enfin souvenés-vous, Monsieur, de ce que je vous dis en prenant congé de vous à Vienne, lorsque vous parties pour vostre première campagne d'Italie et que je partois aussy pour aller servir dans l'armée qui vous étoit opposée; vous m'honoriés, en me disant adieu, de beaucoup d'asseurances d'amitié, et j'en étois fort touché : vos courtisans, qui voyoient des sentimens qu'ils ne connoissoient guères, marquoient leur surprise de les trouver dans des gens qui alloient être ennemis : je leur dis : « Vous êtes étonnés. Messieurs, premièrement de Tamitié, et puis^ qu'il puisse y en avoir entre des ennemis : je vous diray que comme
je serois très fâché des heureux succès des armes de M. le prince Eugène, quand elles agissent contre mon maître, je lui souhaite tous les autres bonheurs, comme je suis persuadé quMl apprendroit aussi avec plaisir que le Roy m'honorât de ses grâces : mais voullés-vous que je vous dise oiî sont les véritables ennemis de M. le prince Eugène? ils sont à Vienne et auprès de TEmpereur, et les miens auprès du Roy a Versailles. ** J*ai conté au feu Roy cette conversation et j'ose le dire, gens comme nous n'ont d'ennemis que ceux que l'envie suscite, et comme la gloire en donne encore plus que la fortune, combien en dcvcs-vous avoir plus que les autres hommes! \os volontaires françois vous rendent bonne justice, et je me fais un grand plaisir de les entendre.
Honorés-moi toujours. Monsieur, de vos bonnes grâces; je les mérite par vous estre dévoué et avec plus d'attachement que personne au monde...
Tout en cédant à son goût pour la mise en scène, Villars ne se trompait pas. Eugène, malgré ses succès militaires et diplomatiques, rencontrait de sourdes contradictions; ses opérations^ ses négociations, soulevaient des critiques qui, sans se produire très-ouvertement, gênaient son action : son gouvernement des Pays-Bas, quMl ne pouvait diriger que par correspondance, se heurtait à de véritables difficultés. U se hâta de traiter avec les Turcs afin de pouvoir se consacrer tout entier à sa tâche administrative. Elle comportait, entre autres détails délicats, le règlement des dernières conséquences des traités d'Utrecht. L'intervention officieuse de Villars ne pouvait qu'aider à aplanir les difficultés : Eugène n'eut garde de la négliger : quelques jours avant la signature du traité de Passarowitz (25 mai et 21 juillet 1718),
VILLARS ET LE PRIXCE ELGÈX^E. 147
il lui écrivait de Belgrade pour le remercier de son concours !
M. le duc régent vous ayant appuyé, Monsieur, pour le règlement des limites aux Pays-Bas, et les autres prétentions à concerter avec le ministre de TËmpereur M. le comte de Kônigseck, je suis persuadé qu'on évitera bien des longueurs et détours... Il y a de Tapparence que la guerre de ce pays-ci pourra se terminer par une prochaine paix... J'espère et souhaite que la tranquillité rétablie me fournira Toccasion de venir voir mon gouvernement des Pays-Bas, et qu'étant par là plus à portée, j'aurai l'honneur de vous y servir, selon la parole qu'il vous a phi me donner...
Villars avait promis à Eugène d'aller le voira Bruxelles : il se flattait de Tenlraîner en France et de l'attirer chez lui; mais le voyage n'eut pas lieu : dégoûté par de mesquines tracasseries, par le mauvais vouloir des Belges et par le peu de concours qu'il trouvait dans ses subordonnes, Eugène resta à Vienne et flnil par se démettre de ses fonctions. C'est la période de sa vie pendant laquelle son inûuence fut la moindre. Il se consola de l'indifférence momentanée de la Cour en se livrant à son goût pour les arts et les choses de l'esprit. En relation avec des artistes et des savants de tous les pays, il collectionnait livres, gravures, statues, tableaux, pour l'ornement de son palais de Vienne et de sa demeure de prédilection, ce château du Belvédère dont on peut admirer encore la situation bien choisie, la belle ordonnance, la décoration somptueuse et non sans élégance ; c'était son œuvre personnelle, créée par lui. Pour l'embellir, le pape Clément XI lui envoya un
bronze célèbre, le cardinal Albani des marbres précieux, le duc d'Elbeuf des antiques, J. B. Rousseau des livres; pour l'orner, il commanda au Français Parrocel des tableaux de bataille, aux Italiens Vandi, del Po, Solimena, des fresques et des plafonds, à PAllemand Permoser des statues; il correspondait avec Mariette, Basnage, Lenglet du Fresnoy, portant sur tous les sujets l'investigation de son esprit curieux. 11 voulut aussi se ménager une retraite plus champêtre et acheta, non loin de Vienne, au confluent de la March et du Danube, un domaine qui, agrandi, embelli par ses soins, devint le château de Schlosshof, oii, sans être grand chasseur, il réunissait pour les chasses d'automne une nombreuse et brillante compagnie '•
La situation de Villars n'était pas sans analogie avec celle d'Eugène. Lui aussi, sans être positivement, en disgrâce, ne prenait que peu de part aux affaires. L'opposition qu'il avait faite à la Quadruple Alliance et au a système » n'était pas pour lui concilier la faveur de Dubois. Fidèle à la poUlique de Louis XIV, il avait blâmé la rupture avec Philippe V; lorsque, après la ridicule aventure de Cellamare, Dubois prit des mesures de rigueur contre les partisans de l'Espagne, il s'attendit à être arrêté. Le Régent avait trop d*esprit pour le traiter en conspirateur, il se contenta de le tenir à l'écart, tout en le comblant de politesses, et eut le bon goût de ne pas lui oiïrir le commandement de l'armée destinée à combattre le roi qui lui devait sa couronne. Villars se rabattit sur la vie mondaine. Il n'avait plus de logement à Versailles, il s'arrangea, h
1 Pour plus de détails, voyex Arnbth, Prini Eugen, t. III, ch. m.
pHHiikâP^I
'('.-■ iiy 't .
VILLARS ET LE PRIXGE EUGEXE. 149
Paris et à la campngne, deux demeures en rapport avec ses dignités, sa fortune et ses goûts.
A Paris, il avait acheté de la duchesse d*Elbeuf le bel hôtel de Navailles, situé rue de Grenelle, entre cour et jardin. Bâtie sous Louis XIII ', cette habitation n'était pas à la mode d'alors : Villars la Gt accommoder au goût du jour. Déjà en 1712, après Denain, il avait fait refaire par Boffrand la porte d'entrée et l'avait fait orner des symboles de la victoire ; après 1715, il chargea Leroux de renouveler la décoration intérieure. Leroux refit l'appartement du rez-de-chaussée, et lui ajouta une galerie, restée célèbre, dont il avait dessiné tous les détails ^. Les meilleurs artistes de Paris y travaillèrent : Pineau, l'habile sculpteur des admirables boiseries de Rambouillet, fouilla les cadres et les attributs des panneaux ; Garnier ajusta, dans les trumeaux, douze glaces que surmontaient des peintures mythologiques; Turpin dora les reliefs; Le Raistre cisela les belles figures de bronze de la cheminée. Longue de soixante-douze pieds, haute de vingt-quatre, ouverte sur de vastes jardins, cette galerie était merveilleusement disposée pour les réunions d'une société élégante et avide de plaisirs. La fête que Villars y donna en 1721 pour
I Pour le président Lecoigneuz, mort en 1650. Après la mort du fils de Villars, rhôtel fut acheté par le duc de Brissac : il passa à sa petite-fille, la naréchale de Forbin-Janson, dont les héritiers le vendirent à la ville de Paris. C'est aujourd'hui la mairie du VII* arrondissement, et non le ministère de l'Instruction publique, comme je l'ai écrit, à la suite de beaucoup d'autres, à la page 385 du premier volume. L'erreur a été rectifiée à l'aide des documents que m'a fournis M. de Ghampeauz. L'œuvre de Boiïrand et de Leroui a disparu sous les remaniements successifs.
* Les dessins de Leroux ont été gravés par Blondel; nous reproduisons ci-cootre deux de ses planches.
150 CUAIMTRE IX.
la gucrison de Louis XV fut particulièrement brillante. L'habitation de campagne du maréchal était Vaux, ce chef-d'œuvre de l'architecture seigneuriale du dix-septième siècle, que nous n'avons pas à décrire : chacun connaît cette demeure, ou peut la connaître, depuis qu'elle a eu le rare bonheur de tomber entre les mains d'un homme de goût et de savoir, qui, faisant d'une grande fortune un noble et intelligent usage, s'est appliqué à faire revivre, dans ses parties essentielles, la merveilleuse création de Fouquet. Elle diffèrepeu aujourd'hui decequ'elleétaitle29 août 1 705, quand Villars Tacheta de la veuve du célèbre et malheureux surintendant. La confiscation l'avait alors dépouillée des beaux meubles, des objets d'art, des statues, que la fastueuse imprudence de Fouquet avait accumulés dans les salons, les parterres, les cours. Mais elle avait respecté le monument, qui continuait à offrir à l'admiration du visiteur l'harmonieuse pondération de ses lignes symétriques sans monotonie, de sa décoration riche sans emphase, de tout son ensemble à la fois grandiose et mesuré, où les millions se laissaient deviner sous la belle qualité des matériaux et l'ampleur d'un luxe de bon aloi. Les fresques de Lebrun, les cariatides d*Anguier, les tentures de cuir de Cordoue, continuaient à orner les murs et les plafonds ; quelques meubles, négligés par le fisc, garnissaient encore les salles intérieures ; à l'extérieur, la savante gradation des terrasses, l'abondante distribution des eaux, la magnificence des fontaines jaillissantes, complétant l'œuvre de Levau par celle de Lenôtre, donnaient toujours au monument une base et un cadre dignes de lui.
Sans vouloir établir entre les goûts de Villars et ceux d^ugène de comparaison malséante, il est permis de penser que Villars avait été moins séduit par les qualités artistiques du lieu que par le merveilleux théâtre quUl oiïraità la mise en scène, et par la modicité relative du prix ^ » Trop de cascades! » écrivait-il au prince de Conti, quelques jours après le marché conclu, en administrateur prévoyant qu'effrayait d'avance le compte du fontainier. L'administrateur tempéra le magnifique dans les arrangements qu'il fit pour approprier Vaux à sa nouvelle destination. Le mobilier offrait de singuliers contrastes ; un seul chapitre avait été doté sans réserve : celui des objets destinés à perpétuer la gloire du châtelain^.
Dès l'entrée, six canons hollandais^ pris à Denain, et
donnés par le Roi, garnissaient le parapet du fossé, dont le
pacifique contour, emprunté au tracé de Vauban, avait
un certain air d'enceinte bastionnée : d'autres pièces
plus petites aux armes de Villars achevaient de donner à
la terrasse une physionomie militaire ; la compagnie des
gardes du maréchal, logée dans les communs, fournissait
^les sentinelles qui complétaient l'illusion. A l'intérieur du
<:hàteau, de nombreux tableaux, pendus aux murs sans
^rand souci de la décoration antérieure, retraçaient les
jprincipaux épisodes de la vie du héros. Dans le salon qui
1 500,000 francs.
* A côté de coDsoles en marbre, d'une belle pendule de Boulle et de quelques tapisseries de haute lisse, Tinveiitaire dressé au décès du maréchal «ignale de modestes sièges et des galons t d'or faux > . Le lit qui garnissait la chambre dite du Roy en souvenir de la visite de Louis XIV, était celui ^e madame de Varengeville, la belle-mère du maréchal.
* lia partaient les armes de Hollande et ladcviseviGiUTATEDEOCONnDBNTBS.
152 CHAPITRK IX.
suivait à gauche le grand salon central, entourant le dais du duc et pair, la bataille de Denain, peinte par Martin père, la bataille de Malplaquet, mise au rang des victoires, le passage des montagnes Noires, et le château de Rastadt, la paix et la guerre : dans le billard, qui venait immédiatement après, dix grandes toiles prenaient Villars au siège de Maëstricht, où il avait vingt ans, et le conduisaient jusqu'à la prise de Douay, en passant par les brillantes étapes de Senef, de Mohacz, de Kochersberg, de Leuze, de Kehl, de Sicrck, sans oublier la tenue des Etats de Languedoc après la pacification des Cévennes. De l'autre côté du grand salon, dans la pièce qu'on appelait Tantichambre de la maréchale, six autres tableaux de bataille ' , Hochstœdt sans doute, les prises de Landau, de Fribourg et autres, complétaient le cycle de l'épopée. Les porlraits n'étaient pas oublies -, ils ornaient les appartements particuliers , qui occupaient Textrémité droite du château : là se trouvait le portrait du maréchal en connétable, là se trouve encore, enchâssée dans la boiserie de l'ancien cabinet de la maréchale, la célèbre allégorie de J. B. Vanloo, le Triomphe de la beauté sur la force et le courage. Une figure mythologique, iMuse ou déesse, dans tout Téclat d'une séduisante maturité, joue du théorbe au milieu des fleurs; devant elle un lion à la crinière puissante, aux griffes redoutables, se couche soumis et charmé, léchant amoureusement les pieds de l'enchanteresse : un adolescent, sorte d'Apollon
1 L'inventaire ne donne pas leurs sujets et dit seulement ■ batailles, sièges et actions militaires dans lesquelles commandait en chef le maréchal de Villars «.
VILLARS KT LE PRIXCK ELGEME. 153
aux formes juvéniles, souril à la scène. La déesse a les traits de la maréchale, l'adolescent ceux de son ûls : est-il besoin d'ajouter que sous le symbole du lion enchainé, se laisse modestement deviner la figure du vieux guerrier, inclinant volontairement sa fierté et sa force devant la grâce de la déesse du foyer, expiant à ses pieds ses emportements amoureux, ses inquiétudes injurieuses, et ces voyages aux armées imposés par lu jalousie à la belle Angélique?
Villars n'est plus jaloux ; le calme lui est venu avec Tàge, avec le sentiment de sa supériorité, avec la conûance que lui inspire enfin une vertu éprouvée : il ne s'inquiète ni de l'admiration soldatesque de Pierre le Grand, ni de la passion discrète de Voltaire. Pour le premier, il organise à Vaux une fête bruyante, parade militaire et mondaine où, au bruit des détonations, à la lueur des fusées, il accompagne sur les timbales les roulements que le Tzar exécute sur le tambour d'un fantassin. Quant au second, il l'attire lui-même, il le laisse organiser, pour l'amusement de la châtelaine et de ses hôtes, des fêtes plus intimes, où les jeux d'esprit se mêlent aux galanteries. On rivalise avec Sceaux, on passé des a nuits blanches )) à disserter sur les étoiles, à Jouer la comédie, à rimer des madrigaux, à applaudir des morceaux inédits HOEdipeou de la Henriade ' . La meilleure compagnie se retrouve à ces réunions : elle vient de Paris, de Versailles, de Fontainebleau par pleines carros-
> Voir le livre de Gh. Giraud sur la Maréchale de Villars (Paris, 1881), qui, avec quelques erreurs, renferme de piquaats détails spirituellement racontés.
sées : on s'installe pour plusieurs jours, ou plutôt on campe comme on peut, dans des chambres insuffisantes : princesses du sang, grandes dames, mondaines élégantes, princes étrangers \ ambassadeurs, ministres, grands seigneurs, poètes à la mode ; on ne s'eflarouchait pas plus alors d'une décente promiscuité que de la crudité du langage : honni soit qui mal y pense I La chronique scandaleuse, trop occupée par le Palais-Royal, ne trouva rien à recueillir à Vaux, ou plutôt à Villars, comme on disait alors, depuis que la duché-pairie du maréchal avait, par lettres patentes du Roi, été assise sur la terre débaptisée. II ne manquait à l'heureux Villars, pour que son rêve fût réalisé, que des ancêtres : d'habiles généalogistes surent lui en découvrir, et le mariage de son fils avec mademoiselle de Xoailles ^ en assurait au moins à sa descendance , en scellant l'accession de sa maison au sommet de la hiérarchie sociale.
Cependant la régence, de triste mémoire, avait pris fin, Dubois était mort ; le Régent l'avait suivi de près dans la tombe ; le duc de Bourbon avait pris le ministère, amenant avec lui Fleury, qui s'apprêtait à le supplanter. Villars rentra dans les conseils du Roi et y fut plus écouté. Il profita de ce retour de crédit pour agir en faveur du prompte mariage du Roi: il contribua au renvoi de l'Infante, malgrér son attachement pour Philippe V, et ne fut pas étranger aa
' Entre autres les quatre fils de Télecteur de Bavière, dont Tun élait déjà électeur de Goloc^ne : ils vinrent le 6 septembre i72V.
2 Le mariage eut lieu en 1721. Hon. Armand de Villars et Amable de Noailles n'eurent qu'une Gllef qui, veuve sans enfantt da conte d*£giiiOiit, se fit religieuse et mourut avant ses parents.
VILLARS ET LE PRIXCE EUGKXE. i5:>
choix de Marie Leczinska. Le congrès de Cambrai s'était réuni et discutait les questions que les traités d'Utrecht avait laissées en suspens. De ce nombre était la réclamation de la duchesse de Mantoue, laquelle, ou s'en souvient, avait été écartée à Rastadt, par Villars et Eugène, d'un commun accord : Villars était devenu moins indifférent à cette réclamation, depuis que son fils avait épousé une des héritières de la duchesse ; il ne réussit pourtant pas à convaincre les membres du congrès et s'en plaignit à Eugène dans la lettre suivante :
Versailles, 24 mai 1724.
i«a lettre que vous in*avés fait Thonneur de m*écrirc le 9 février m'a été rendue par M. de Montigny, envoyé de M. le duc de Wur-' lemberg, auquel je rendrai toujours tous les services que Fintérest du Roy pourra permettre, et parce que je l'honore parfaittemcnt, et par le pouvoir infîni qu'a sur moi une recommandation aussy respectable que la vôtre ; je ne me réglerai pas sur le peu d'attention de Messieurs les ambassadeurs de Sa Majesté Impériale au congrès pour la succession de Mantoûe, à laquelle ma belle-GlIe a quelque part. Quelque jour votre bonne conscience, à Texemple de celle de Sa Majesté Impériale, vous portera à faire justice à la mémoire d'une belle veuve à laquelle feu M. le duc de Mantoue n'a laissé que quelques incommodités, lesquelles sans doute ont plus avancé ses jours* que la perte d'un époux aussy aimable : sa veuve l'étoit fort et u'a pas rapporté une chemise de l'honneur de sa courte souveraineté. Un de ces jours vous me donnerés quelque bon Gef en Italie, comme le marquisat de Viadana, que vous me refusâtes cruellement à Kastatt. Je suis
> SAiVT-SiMQiir (t. XIV, p. 11) attribue k la même cause la mort de la dachesse d'Elbeuf, mère de la duchesse de Mantoue : n*y aurait-il pas confation entre les deux noms?
sans rancune, mais je ne vous pardonnerois pas si vous ne veniés pas faire un tour dans votre gouvernement des Pays-Bas, oà j*aurois assurément Tbonneur de vous voir, malgré tous les raisonnemcns que les politiques pourroient faire sur mon voyage. Ce seroit un plaisir bien sensible pour moi de pouvoir vous assurer de la parfaite vénération avec laquelle, etc.
C'est peu de temps après qu'Eugène donna sa déuiission de gouverneur des Pays-Bas , et fut nommé vicaire général de l'Empereur en Italie; le voyage de Bruxelles n'eut pas lieu. Les deux amis ne se rencontrèrent pas; mais leur correspondance reprit une certaine activité. Voici quatre lettres de cette époque :
Versailles, le 6 juin 172^.
Monsieur, le Roy a choisi monsieur le duc de Richelieu pour
son ambassadeur auprès de Sa Majesté Impériale, son nom est fort
connu, sa personne Test aussy par bien des avantures, il mérite de
Testre par beaucoup d*esprit et de courage, il a fait les dernières
campagnes avec moy et regrettoît fort de n'avoir pas eu Thonneur
de vous voir à Rastatt ; je dois vous assurer, Monsieur, qu'il désire
ardemment de vous faire sa cour et de pouvoir s'attirer l'honneur
de votre estime et de vos bonnes grâces; il m'a prié de vous
faire connoitre ses sentiments de respect, et j'ose vous supplier
qu'il puisse connoitre par vos bontez que vous voulez bien avoir
quelque égard à ma recommandation ; je veux m'en flatter, et
que vous sercs toujours bien persuadé de l'attachement et de la
vénération, etc.
Vienne, le i«' juillet 172'^.
Monsieur, quoique je n'ayepas l'honneur de connoitre jusqu*icy la personne de Monsieur le Duc de Richelieu, j'ay cependant toute la plus avantageuse prévention de Luy, tant par rapport à celle qu'il s'est acquis par ses mérites, que par rapport à ce que vous
VILLARS ET LE PRIMCE EIGEXE. 157
m*en avés dit, Monsieur, pendant notre séjour à Rastatt, où il devoit venir; je suis bien aise, qu^ctanl accompagné de si bons témoignages, Sa Majesté le Hoy Très Chrétien Ta nommé pour son ambassadeur après de Sa Majesté Impériale, d'autant plus, que je me flatte qu*il n'oubliera rien de son côté pour continuer et affermir la bonne amitié et harmonie qu'il y a entre les deux cours, ainsy qu*on le souhaite. J'y contribuerai très volontiers ce qui pourra dépendre de moy et me ferai beaucoup de plaisir de le servir en particulier dians les occasions qui se présenteront, pour vous aussy convaincre dans celle-cy de la vénération 1res parfaite avec laquelle, etc.
Vienne, le 24 janvier 1725.
Monsieur, j'ay receu la lettre que vous m'avés fait Fhonneur de m'écrire le 3 de ce mois avec la reconnoissance que je dois aux sentimens obligeans que vous m'y témoignés par rapport à la grâce que Sa Majesté m'a faite en me nommant au vicariat gênerai de ses Etats en Italie sans aucun de mes mérites, et sans que je l'aye demandé; je ne puis regarder la part que vous y prenés, que comme un effet de Tamitié dont vous m'honores, et je puis vous asseureft Monsieur, que je sens plus que je ne scaurois le dire l'obligation que je vous en ay. Vous savés depuis longtems combien vôtre amitié m'est précieuse, et que je l'estime autant qu'elle mérite de l'être; je proGte de cette occasion pour vous prier de me la continuer, et d'être persuadé que je n'eu negligeray aucune pour vous témoigner la mienne, qui sera toujours inséparable du parfait attachement et de la vénération avec laquelle, etc.
Versailles, le 4 juin 1725.
Monsieur, je ne laisseray point partir Monsieur le duc de Richelieu sans vous assurer par lui de la continuation de mon attachement très Gdéle et de sentimens qui ne (iniront jamais; je lui envie le plaisir de passer quelque temps auprès de vous, et j'avoCie que j'ai regretté le changement du Gouvernement
général de Flandres par Tcspérance que j*avois que vous y vieo driés et la ferme resolution d*avoir Thonneur de vous y aile voir.
Vous trouvères dans M. de Richelieu tout ce que j*avoîs e riionncur de vous en dire à Rastatt. Depuis longtemps persono n*a fait plus de fracas en galanterie; son caractère n*a pas éfl une fidélité bien exacte pour les Dames, mais cela ne lui a fai aucun tort dans le beau sexe ; il se fait un grand plaisir de vou faire sa cour, je Tai prié de vous faire la mienne, et j*cspèr qu'il n'oubliera rien de tout ce qui pourra vous persuader qu vous ne pouvés trouver en personne du monde un attachemer plus vif, plus fidèle, ni une si parfaite vénération que celle ave laquelle...
Le duc de Richelieu, nommé ambassadeur de Franc auprès de TEmpereur, avait été, on s'en souvient, Taid de camp de Villars à Denain, à Fribourg ; envoyé à 1 Cour pour y porter la nouvelle de la prise de cette dernier plac^, il y était resté et n'avait pas accompagné son ch( à IlastaJt. Il eut à Vienne de délicates aiïaires à traiter L'Espagne, irritée du renvoi dePinfante, s'était entendue di rectement avec rAulriche : le traité de Vienne (30 avril 1 72Î: avait momentanément rapproché Charles Vi et Philippe l mais les avait brouillés tous deux avec l'Angleterre. U vent de guerre soudQa sur l'Europe et ramena rattentio sur les deux capitaines qui personnifiaient la légende mili taire du grand règne. Eugène fut désigné pour commande les armées impériales ; le roi d'Angleterre demanda qu'o lui opposât Villars : un grand conseil fut tenu à Versailh pour y discuter les éventualités d'une guerre : le vieu maréchal y raconta ses campagnes et recommanda des m<
VILLARS ET LE PRIXCE EUGEXE. 159
sures énergiques. Déjà Philippe V assiégeait Gibraltar, quand l'habileté de Fleury conjura Torage. Les préliminaires, signés à Paris le 31 mai 1727, arrêtèrent les armées en marche et assurèrent à l'Europe six années de tranquillité. Eugène ne fut pas un des moins satisfaits de cette heureuse solution : il s'empressa de s'en féliciter avec Villars :
Vienne, 11 juin 1727.
Je profite avec un sensible plaisir de roccasion que me fournit le départ de M. le comte Aloise d'OEtting, porteur de la présente, pour vous renouveller. Monsieur, les assurances de ma parfaite amitié, et combien je désire la continuation de la vôtre, que je tacheray toujours de me conserver par tous les endroits qui dépendront de moy.
Permettes, Monsieur, que je me rejouisse en même temps avec vous de rhcureux changement survenu depuis peu dans la situation des affaires de TEurope, qui semble nous promettre le maintien de la tranquillité publique, et une liaison plus étroite entre nos mailres, que je souhaite pour le bien de la paix et pour l'avantage qui en reviendroit aux intérêts de Leurs Majestés, toujours prêt à y contribuer ce qui dépendra de moy, et je suis persuadé. Monsieur, que vous êtes dans les mêmes sentimens à cet égard. Monsieur le comte d'OEtting m'ayant requis au reste de luy procurer l'occasion pour qu'il puisse venir de tems en tcms vous faire sa cour, pendant le séjour qu'il fera à Paris, j'espère, iMonsieur, que vous ne trouvères pas mauvais si je prends la liberté de vous recommander ce jeune cavalier, et celle de vous asseurer que je vous auray beaucoup des obligations de toutes les bontés que vous voudrés luy témoigner. Je suis, etc.
Le comte d'OEttingen venait en France à cause du congrès de Soissons, qui s'occupait de régler les détails ébau-
chés à Paris. Cette réunion de diplomates fut l'occasion de fêtes nombreuses. Vaux eut sa part dans cette émulation hospitalière : l'automne de 1728 y fut particulièrement brillant; la Cour était à Fontainebleau, et le voisinage facilitait les relations ; il exposait même les châtelains à des surprises quelque peu embarrassantes : la Reine vint passer la journée du 14 octobre en ne s' annonçant que le matin ; elle amenait quatre princesses du sang, dix-huit dames, toute une suite de gentilshommes, gardes du corps, en carrosse ou à cheval. 11 fallut improviser deux tables de vingt couverts, dans le grand salon, des tables secondaires pour la suite, où l'on put. Un autre jodr, tout le congrès se transporta à Vaux ; mais il était attendu : nous retrouvons là d'anciennes connaissances : Sinzendorf, devenu un grand personnage, sans avoir regagné la conGance d'Eugène * ; Penterriedter, ambassadeur à son tour, mais ayant conservé l'humeur jalouse d'un subalterne ^; Goslinga, l'ancien député des Etats de Hollande à l'armée de Marlborough, qui avait été û. brillant à Malplaquet. On peut croire qu'il fut souvent question du passé, et qu'en promenant ses hôtes au milieu des trophées de Vaux, Villars mit en commun avec eux plus d'un souvenir de guerre et de diplomatie. Rentré à Paris, en novembre, à la suite de la Cour revenue à Versailles, Villars s'empressa de décrire à Eugène la brillante saison qui finissait.
' Il y eut entre eux de vifs dissenlimcnts : on accuMÎt Siniendorf de ne pas être insensible aux présents : son penchant pour l'alliance française ne paraissait pas désintéresse. Ar.vkth, Prinz Eugen, t. III, p. 287.
^ Il mourat à Soissons de dépit de n'avoir pas, à la cour de France, la situation de Sinzendorf. Arnrth, id., p. 238.
VILLARS ET LE PRIXGE EUGEXE. 161
Paris, 22 novembre 1728.
11 y a trop longtemps que je n'ai été honoré des marques de votre souvenir et que je n*ai eu Thonneur de vous en demander. Je me suis bien informé de vos nouvelles à tout ce que nous avons de seigneurs allemands, plusieurs m'ont fait Thonneur de me venir voir à Villars. M. le comte de Sinzendorff a paru très content de la maison et des jardins que je trouve moi d'autant plus beaux que je n'ai pas payé une pistoUe d'une dépense de plus de seize millions.
Je demande fort des nouvelles de vos occupations dans les
temps où la principalle part au Gouvernement vous permet d'en
chercher d'agréables, pour moi je n'en néglige aucunes. Vous
m'avés fait l'honneur de me dire que c'est un assés bon métier
que le ministère sans être chargé des expéditions. Je m'informe
de vos plaisirs : j'ai vu que vous ne méprisiés pas entièrement les
spectacles : je les suis très Gdélement : j'ay une loge à l'Opéra et
l'on me reproche de faire le jeune homme en partant de Versailles
J'après-midy pour venir à l'Opéra, et retourner le même jour à
Versailles. M. de Sinzendorff a vu assés souvent nos comédies et
péras, je le promène aux Thuilieries, je luy donne à diner
[jourd'huy et assurément votre santé sera célébrée très magni-
quement par la boire souvent et de tout mon cœur. Je ne vais
uères à la chasse, vous ne l'aimés pas bien vivement aussy. On
parle des augmentations de vos palais , dedans et dehors la
ille, et du château de Neyhoff ' . Je m'informe de votre santé plus
ue toute autre chose, on m'assure qu'elle est excellente : Dieu
^T'ous la conserve autant que je le désire.
P. S, — M. de Richelieu m'a dit que vous aviés bien voulu 1^ charger d'une petite caisse du caffé de votre jardin pour me la
^ Xeuhor, ie nouveau palais, nom sans doute donné au Schlosshof depuis (oo agrandissement.
remettre : on ne retire rien des mains de cet homme-là et je luy en ay fait des plaintes très sérieuses.
Eugène répondit immédiatement :
Vienne, 11 décembre 1728.
Je reçois toujours avec un sensible plaisir les marques de rbonneur de votre souvenir et celles que vous avez voulu me donner, Monsieur, par votre lettre du 22 du mois passé me sont d'autant plus agréables, voyant par le récit que vous y faites de vos divertissements, que vous jouissiez, Monsieur, d'une parFaile santé, et. vous en jouirez une infinité d'années si mes souhaits sont accomplis, personne n'y prenant plus de part que nioy qui vous estime et honore autant que vous méritez de l'être, vous asscurant, Monsieur, que mon amitié est toujours la même, et que vous pouvez compter sur mon empressement à vous la témoigner. Je n'ay pas manqué non plus de profiter de toutes les occasions qui se sont présentées pour vous en renouveler les asseuranccs toutes les fois que me l'ont permis les circonstances où nos Maitres se sont trouvés, ayant chargé de mes complimens pour vous. Monsieur, tous les cavaliers allemands que j'ay sçu aller en France, et je ne doute non plus que Monsieur le duc de Richelieu, Monsieur le comte de Zinzcndorf et Monsieur le baron de Pendterrieder ne se soient acquittés de ce que je les ay prié de vous dire de ma part, de sorte que je crois n'avoir pas donné lieu aux reproches obligeants que vous m'en faites, je vous suis bien obligé, Monsieur, des informations que vous avez voulu prendre de mes amusements et de celles que vous me donnés sur les vôtres. Ma curiosité n'a pas été moindre à cet égard. Je sçais qu'aux heures que vos occupations importantes vous permettent de destiner à vos plaisirs, vous les passés en bonne compagnie, que de tems en tems vous fréquentez les spectacle^, que vous avez à votre belle terre des jardins et palais également délicieux
et magnîGques, et que vous jouissez des charmes d*un endroit aussi superbe avec l'agrément qu*un autre en a fait la dépense, au lieu que j^ay du fournir à toute celle que me coûte mon jardin d'icy et un bâtiment que je viens d'achever à ma terre de Hoff qui n'approchent cependant pas de beaucoup près ni Tun ni l'autre à la beauté et somptuosité des vôtres, n'ayant fait que ma maison de campagne pour y loger quelques amis qui viennent me voir lorsque je m'y trouve; quant aux spectacles, comme nous n'en avions pas de réglés ci-devant, je n'ay pas eu occasion de les fréquenter et ce n'est que depuis peu que nous avons une espèce de petit opéra que je n'ay pas encore vu, mais que j'iray voir un jour que je seray deseuvré; les affaires me prennent beaucoup de tems, et c'est un métier assez pénible que le Ministère pour une personne qui n'est pas faite de sa jeunesse à cette sorte de travail. Les soirées je les passe régulièrement à l'assemblée oii je fais une partie de piquet. Je n'aurais pas entrepris de vous faire ce détail, si vous ne m'en eussiez pas donné occasion. Monsieur, par votre lettre et j'ay l'honneur d'être avec une parfaite sincérité et vénération...
Schlosshofiie pouvait lutter vec Vaux, ni comme élégance ni comme mérite artistique : mais c'était l'œuvre personnelle d'Eugène ; il y prenait d'autant plus d'intérêt qu'il avait tout créé, bâtiments, jardins, chasses: un jour que, monté sur un échafaudage, il suivait de près le travail d'un maçon, il tomba et faillit se casser la jambe. Par une curieuse coïncidence, presc|ueau même moment, Villars élait victime d'un accident du même genre : le 22 septembre 1729, en revenant d'une fêle de nuit chez la maréchale d'Estrées, il versait et se faisait, à sa jambe blessée, une contusion qui le cloua six semaines sur une
chaise longue. Ce double accident fut l'occasion d'un
échange de lettres amicales. Nous n'avons que celle d'Eugène.
Vienne, le 26 novembre 1729.
Monsieur, il n'y a rien de plus obligeant que la lettre que vous m'avcs fait Thonneur de m*écrire le 10 de ce passe, et la part que vous témoignés y prendre à la chute que j'ai faite, passé quelque tems, sur ma terre. Soyez bien persuadé. Monsieur, que je n*af pas été moins touché de celle que vous aviés fait, et que je suis inGniment ravi de sçavoir que vous en êtes parfaitement rétabli; la mienne auroit pu être de conséquence par rapport à Tendroit où elle s'est faite, étant tombé d'un échafeaut où j'étois monté pour voir un bâtiment auquel je fais travailler. J'en ay été quitte cependant d'une légère blessure faite à la jambe, qui ne m'a pas empêché de me promener le même jour en carosse avec une partie de la compagnie qui etoit avec moy. Vous avés du reste bien mauvaise grâce. Monsieur, en vous plaignant des effets de la vieillesse, et ce n'en est guère une marque que d'aller au soir à l'opéra et de trotter par après quattre lieues de chemin la nuit; mais vous dovriés, Monsieur, au public et à tous ceux qui s'intéressent autant que moy à votre conservation, plus de soin et de ménagement pour votre santé.
Le courrier Banniers n'auroit pu nous apporter une nouvelle plus agréable que celle de la naissance du Dauphin', et il a été témoin de la joye avec laquelle on a appris icy un événement si important. Je soubaiterois fort que nous puissions bientôt vous rendre la pareille, par la nouvelle de la naissance d'un archiduc, qui ne sauroit être indifférente à tous ceux qui ont autant à cœur que vous le bien de l'Europe, bien asseuré. Monsieur, que vous êtes du même sentiment avec moy, que son bonheur et tranquillité ne dépend de rien plus, que du maintien des deux Maisons
1 Le Dauphin était né le 4 septembre : ce fut le prince vertueux et mécoouu qui mourut prématurément le 20 décembre 1765.
d* Autriche et de Bourbon dans Tctat florissant ou Elles sont; en mon particulier, je suis bien plus insensible s'il reste quelque chose de moy, et sans entrer dans un détail de ce que vous en touchés, Monsieur, vous me permettrez de vous asseurer de la parfaite amitié et attachement, que j*aurui toutte ma vie pour vous.
Lorsque Eugène écrivait ces phrases pacifiques et confiantes sur la prospérité et l'union des deux maisons de Fi-ance et d'Autriche, il faut croire qu'il ignorait encore l 'existence du traité signé depuis quinze jours à Séville ; œuvre capitale de Fleury, qui réconciliait définitivement la France et l'Espagne et qui, reprenant enfin la politique de IjOuis XIV, promettait à la branche espagnole de la maison de Bourbon de lui ouvrir l'accès de l'Italie. Quand la nou- \7elle de ces arrangements parvint à Vienne, Eugène entra dans une vive colère et sut faire partager son indignation À la cour de l'Empereur. Les anciennes passions se rallumèrent : il ne fut plus question que de guerre : Eugène **elrouva toute son influence et en profita pour faire aclive- Hoent pousser la préparation des moyens militaires et la ï^echerche des alliances.
En Espagne aussi, l'ardeur guerrière s'était réveillée, sous la vive impulsion d'Elisabeth Farnèse. Fleury, qui ne 9^ attendait pas à cette explosion et espérait bien l'étouffer, fut néanmoins obligé de suivre le mouvement. Une certaine activité guerrière se manifesta. Villars en était le centre : les conférences militaires se tenaient chez lui : les ambassadeurs d'Espagne, d'Angleterre, de Hollande y discutaient des plans de campagne avec lui et avec Angervilliers, le ministre de
166 CHAPITRK IX.
la guerre. Il avaîl retrouvé son ardeur de jeunesse. Pour compléter Tœuvre de Louis XIl\ il conseillait de reprendre la tradition militaire du grand règne au point où il l'avait laissée; de faire une fausse attaque en Italie, puis de porter tout l'effort sur le Rhin, de pénétrer au cœur de l'Empire par les routes qu'il avait si souvent forcées et qu'il avait jalonnées par ses victoires. La reine d'Espagne applaudissait à ces projets ; l'envoyé spécial du Roi, Gastelar, passait des journées enfermé à Vaux avec le maréchal, à compulser des documents et des cartes ; mais toute cette ardeur s'émoussait contre l'inertie de Fleury, qui répugnait à la guerre et s'arrangeait pour traîner les choses en longueur. Il aurait voulu que Villars, dont il connaissait les relations avec Eugène^ fit auprès de lui une démarche pacifique. Villars ne s'y étant pas prêté, ce fut Bussy, chargé d'affaires de France à Vienne, qui reçut la mission de s'aboucher officieusement avec le prince de Savoie. Bussy fut poliment écondult. La diplomatie autrichienne préparait alors dans l'ombre un coup de théâtre. Elle négociait secrètement avec les alliés de la France, TAnglelerre et la Hollande : on sait que celte négociation aboutit au traité de Vienne du 16 mars 1731, traité par lequel Charles VI achetait la reconnaissance de la Pragmatique Sanction, par l'abandon de l'héritage de la Toscane et de Parme au second fils de Philippe V. C'était au fond tout ce que le traité de Scville promettait au roi d'Espagne : il ne pouvait raisonnablement demander davantage. Convaincu que Fleury ne ferait pas la guerre pour lui obtenir de meilleures conditions, Philippe V céda à son tour et accéda au traité. La
succession d'Espagne était déGnitivement réglée : le dernier épisode de cette question, qui depuis trente ans avait fait couler tant de sang, se terminait pacifiquement. Ce fut une délente générale. Villars écrivit à Eugène pour se réjouir avec lui de cet heureux résultat : Eugène répondit par des effusions amicales^ mais sans un mot d'allusion à un traité qu'il désapprouvait.
Vienne, le 18 juillet 1731.
Monsieur, je connois trop le prix deThonDeur de vôtre amitié pour ne pas être inGniraent sensible aux asseurances obligeantes que vous avés bien voulu m'en donner, Monsieur, par votre dernière lettre ; aussi pouvez-vous être très persuadé. Monsieur, que rien ne sera jamais capable d'altérer les sentimens que vous me connoissez et avec lesquels je vous honore plus que personne ; quoique je n'aye pas Phonneur de vous écrire plus souvent, je ne laisse pas de charger de mes complimens pour vous. Monsieur, tous ceux qui vont à Paris; j'en fais de même avec Monsieur le comte de Kinsky dans la pluspart de mes lettres, et je m'informe très assiduement de ceux qui en viennent de l'état de votre santé, à laquelle je prens touttc la part possible. Permettez, Monsieur, que je me flatte à mon tour que vous en prenés en ce qui me regarde et que je vous asseure de l'attachement très sincère et de la parfaite vénération avec laquelle j'ay Thonneur d'être, etc.
Kinsky était l'ambassadeur envoyé par Charles VI pour développer les conséquences du traité. Il s'y employait avec zèle et était fort bien accueilli. Il était des réunions de Vaux, qui se continuaient aussi brillantes et aussi suivies. Louis XV avait voulu aussi en être : le 29 juillet 1731, il fit à Villars l'honneur de visiter sa demeure : il avait du goût pour le vieux maréchal, acceptait volontiers ses con-
seils^ se départissait avec lui de cetle froideur silencieuse que Villeroy et Fieui*y n'avaient pu vaincre : à Vaux, il se montra enjoué et aimable, joua à Toie, écouta les récits de batailles et s'amusa beaucoup de voir Viliars, mécontent , de ses artilleurs improvisés, mettre lui-même le feu aux canons de la terrasse qui saluaient la présence du Roi de France chez le vainqueur de Denain.
Il semblait que ces inoflensives canonnades fussent les dernières auxquelles Villarsdùt assister : le 8 mai 1733, il était entré dans sa quatre-vingtième année : l'heure du repos définitif paraissait sonnée pour lui : il n'en était rien pourtant : les événements devaient encore le ramener sur les champs de bataille, imposer un dernier effort à son patriotisme toujours jeune et à sa persévérante activité. La paix établie par le traité de Vienne était précaire : trop d'éléments de discorde fermentaient encore dans les cours. L'Espagne n'avait pas sincèrement renoncé à Milan et à Naples ; pour se mettre en mesure de les revendiquer, elle négociait des alliances avec la France, la Pologne, la Sardaigne : l'Autriche recevait don Carlos de mauvaise grâce à Parme; elle se sentait menacée ; Charles VI voulait d'ailleurs assurer l'Empire au gendre qu'il n'avait pas encore choisi : il massait des troupes en Silésie, négociait avec la Prusse, la Russie, le Danemark. Fleury voyait avec anxiété les deux camps se dessiner. Villars lui proposa d'écrire à Eugène afin d'arriver à dissiper les malentendus latents : nous ignorons en quels termes il fit cette démarche : la réponse d'Eugène n'indique pas qu'elle ait été prise très au sérieux :
Vienne, le 24 janvier 1733.
3Ionsieur, il n*y a rien de plus obligeant que ce que vous ^fivés fait rhonneur de me marquer par votre lettre du 24 du ois passé, ni rien de plus parfait que la reconnoissance que je s en ay ; vous connoissez d'ailleurs trop mes sentimens à votre jd pour ne pas être asseuré que rien ne pourra jamais les Altérer, et ce n^est certainement pas un ami tel que vous, Mon- , que Ton puisse oublier; aussi tant que je vivrai vous aurés ■noy celui qui vous est le plus dévoue, et qui rend en même s le plus de justice à vos eminents qualités et mérites : ce se-poit me faire tort que d*en doutter comme ce m*est une satision inGnie, si vous en êtes persuadé autant que je le souhaitte. Comme toutes les cboses hnmaines ont d'ailleurs leurs cours époque, il est naturel que nous ne devenions pas plus jeunes ^i^tajat Tun que l'autre; ce m'est cependant un vray plaisir de ^OQ s savoir, Monsieur, encore si robuste, et j'ay soin de m'en ^'^ former exactement des personnes qui arrivent de Paris, par I*^ part que j'y prens. Quant à ce que vous touchez, Monsieur, des ires du monde, il en est comme de tout tems, maintes idées, 8tes projets et mille autres manœuvres secrètes qui ne tendent 4^^^à. troubler le repos publique et le bonheur dont l'Europe pouiToit jouir, si on ne prenoit plaisir de le troubler. Pour nous, ^^^Tkwjae nous ne soubaittons que de conserver le nôtre, et que nous sommes bien éloignés de vouloir empiéter sur le bien ^ ^nftruy, nous attendons tranquillement le dénouement de la *^^^^, et si on nous en veut, nous tâcherons de nous défendre le ™^î«^« mal que nous pourrons.
^^ sois, à ne cesser jamais de Tetre, avec une vénération et attacbement très parfaits, etc.
E ^:ij[ène restait fidèle à son amitié pour Villars, mais éludait lii conversation politique. Cette lettre était à peine
parvenue à son adresse qu'un grave événement venait précipiter les choses. La mort rapide d'Auguste H ouvrait la succession de Pologne; deux candidats étaient en pré^ sence, François-Auguste de Saxe, soutenu par l'Autriche, Stanislas, auquel Louis XV ne pouvait refuser son appui : la guerre devenait bientôt inévitable. Un dernier échange de lettres eut lieu entre Villars et Eugène : Eugène recommandait à son ami son bibliothécaire, un Français sans doute, qui avait des affaires à Paris; il ne faisait probablement aucune allusion aux graves éventualités qui se préparaient : en lui répondant, Villars ne peut s'empêcher d'exprimer le regret que leur amitié n'ait pas servi à conserver entre leurs deux pays une meilleure intelligence. Pourquoi sommes-nous obligés de transcrire, à la suite de ce regret patriotique, des gaillardises qui détonnent sous la plume d'un vieillard :
Versailles, le 3 juin 1733.
Le sieur Boyet votre bibliothécaire m*a remis la lettre dont vous ni*honorez du 2 may.
Je Tai assuré qu*il n'auroit pas de solliciteur plus vif que moi, pour toutes les affaires qu*ii a en ces pays cy, et il connoitra, par mon attention à lui rendre tous les services qui dépendront de moi, la considération que j*aurai toujours pour tout ce qui sera honoré de votre protection.
J*ai été ravi d'apprendre par lui que votre santé est parfaite, j*ose me flatter que vous estes bien persuadé que personne au j monde ne peut s*y intéresser plus vivement.
J'ai toujours quelques regrets de n'avoir pas été honoré de plos^^ de commerce avec vous, depuis plusieurs années; je veux ima — ^ giner que certaines bagatelles auroient pu prendre un autre tour, ^r
Je ne puis oublier ce qui s'est passé à Vienne en 1700 et S
me passe par la teste que deux hommes de bien comme vous et un peu comme moi, auroient pu faire des merveilles pour la gloire de Dieu et des hommes ; quand de telles idées me font la moindre peine, j*ai une retraite solide qui est ma loge à Topera; je suis tenté de vous en faire la description; je n*y suis veu qu'autant que je le veux, j*y arrive par le derrière du théâtre; j*y ai mené souvent les nonces du Pape qui vont moins aux spectacles i Paris qu'à Rome ; ma loge a deux balcons, Tun sur le spectacle, l'autre sur les coulisses, et quand on sort du premier, le coeur pénétré d'horreur et de pitié par les malheurs d'un prince accablé des cruautés de sa princesse, en regardant sur les coulisses, on trouve dans les yeux de cette princesse autant de douceur qu'il y avoit de fureur le moment d'auparavant, et un petit signe a le même effet que les sonnettes charmantes du château de Monsieur le prince de Dourlack.
Vous m'avez fait l'honneur de me dire que les ministres chargés d'expéditions étaient d'honestes galériens; j'ai l'honneur d'estre ministre et ne suis chargé d'aucune ; j'oublie qu'un premier ministre comme vous ne sçauroit estre occupé de bagatelles comme la description d'une loge, mais je vous ay dit que c'estoit ma retraite solide pour dissiper toute idée sérieuse.
Celles qui me font asseurement le plus sensible plaisir sont de pouvoir me flatter d'un peu de part dans l'honneur de votre amitié que personne ne méritera jamais par estre avec un plus vif attachement, ni une plus parfaite vénération, etc.
P, S, — En relisant ma lettre je suis très tenté de ne pas vous l'envoyer et certainement elle ne partiroit pas sans la reflexion que c'est paroitre compter sur les bontés de ceux qui nous honorent de leur amitié que de ne pas craindre de leur parler de bagatelles, bien persuadé qu'elles ne sont que pour eux seuls.
Villars restait le même jusqu'au bout : trop occupé des princesses de théâtre, mais tout prêt aussi à donner à son
pays les dernières gouttes d'un sang demeuré chaud. Quand la guerre eut clé décidée, il n'eut pas à solliciter un commandement , Topinion publique le désignait : elle était fort surexcitée : Tenthousiasme militaire se réveillait après le long sommeil de la paix et acclamait le vétéran des grandes guerres, prêt à sortir du fourreau son épce victorieuse. Villars aurait voulu commander sur le Rhin, au milieu de ses glorieux souvenirs : ce n'était pas l'avis de Fleury, qui ne voulait pas froisser les Étals secondaires de l'Empire en les exposant aux entraînements de Villars : le sage Berwick fut mis à la tête de l'armée d'Allemagne, et Villars fut envoyé en Italie*. Le départ du maréchal octogénaire fut un véritable triomphe : le Roi lui avait donné le grade exceptionnel de maréchal général, autrefois porté par Turenne ; la Reine avait attaché une cocarde à son chapeau ; les ovations populaires l'accompagnèrent jusqu'à l'année, qu'il rejoignit le 11 novembre, sous Pizzighetone. L'accueil de l'armée ne fut pas moins empressé : les soldais qui avaient recueilli les récits de leurs aînés sur la bravoure de \ïllars, les officiers généraux qui avaient presque tous servi sous ses ordres *, le saluèrent avec enthousiasme. Le roi de Sardaigne s'était porté à cheval à sa rencontre avec toules les marqués d'une affectueuse déférence. Les opérations furent immédiatement poussées avec une grande vi-
> La correspondance officielle de Villars pendant les années 1733, 1734, a été publiée par M. le général Pajol dans le premier volume de son important ouvrage Les guerres de Louis Xl^. M, H. de Lacombe a fait de la Dernière Campagne de Villars Tobjet d'un excellent travail inséré dans le tome II des Lectures et mémoires de l'Académie de Sainte^Croix , Orléans,
s Celaient Asfeldl, Coigny, Droglie, Gontadcs, Peié, etc.
gueur : Géra d'Adda, Pizzigbelone, Crémone, tombèrent successi\rement ; en moins d'un mois le Milanais était conquis, et la capitulation du château de Alilan, survenue le 30 décembre, délivrait la province de toute garnison autrichienne. Villars étonnait tout le monde par son entrain et sa vigueur : à Milan, il avait ouvert le bal en même temps que la tranchée. Mais avec l'année 1734commenc^èrentles difiîcultés et les tiraillements: Villars, selon sa :aiiaxime favorite, voulait pousser ses avantages, forcer le lUincio, fermer les Alpes aux renforts autrichiens, passer :xnéme le Pô pour aller disperser les rassemblements enne- :Kiiis. Le roi de Sardaigne, qui n'avait vu dans la guerre djue l'annexion du Milanais à ses Etats, ne voulait pas s'éloigner de cette province : don Carlos, au contraire, qui ne isaît que Naples et la Sicile, était impatient de quitter le oisinage de Tarmée française ; il partit même un beau afin pour le Sud sans prévenir le maréchal général. Reuté, Villars demanda au Roi de le relever de son coniandement. On s'émut à Versailles de cette brusque suseptibilité ; on s'efforça de la calmer : le Roi, Angervilliers insistèrent auprès du vieux guerrier, flattèrent son amour- Topre et ses instincts militaires; il ne pouvait, écrivaient- M s, se retirer » avec bienséance )) au moment où l'arrivée -m prince Eugène était annoncée. Villars ne se laissait pas cilement convaincre : il croyait Eugène destiné à comander sur le Rhin, et bientôt les nouvelles venues de eone lui donnèrent raison : aussi c'est de ce côté qu'il ^.ournait toujours les yeux, soit qu'il éprouvât un secret ir de se mesurer une dernière fois avec son ancien
adversaire resté son ami, soit qu'il se sentit attiré vers un terrain où il n'aurait à compter ni avec les hauteurs ni avec les visées personnelles d'alliés récalcitrants.
La Gonr, tout en blâmant le départ des Espagnols et les résistances des Piémontais, essayait de maintenir Villars en Italie, d'y intéresser son ambition en lui montrant un grand but à atteindre : « Lorsque je vous ai envoyé en Italie, écrivait le Roi le 18 mars, le fort de la guerre paraissait être de ce côté-là, et il y est en effet. J'avais besoin d'un général qui sût soutenir l'honneur de la nation et donner à mes troupes l'audace qu'on craignait qui fut affaiblie par une longue paix : vous avez rempli mon objet ; mais rien n'est fait si l'on ne conserve ce qui a été conquis. » Le ministre de la guerre ajoutait : a Son Ëminence (Fleury) m'a fait l'honneur de me dire qu'elle écrivait au roi de Sardaigne pour le supplier de vous donner sa confiance entière, surtout pour les opérations militaires, lui déclarant nettement que sans cela le poste ne serait pas tenable pour vous... Je ne puis m'empécher de croire que vous ne larderez pas à exécuter de nouveau quelque chose de brillant, n Villars se soumit, mais de mauvaise grâce; Charles-Emmanuel, de son côté, ne se relâcha en rien de ses prétentions. Villars se trouvait, à la fin de sa carrière, dans des embarras analogues à ceux qui avaient paralysé son premier commandement. Sa correspondance reflète le même état d'esprit : nous y retrouvons la même personnalité, les mêmes saillies, le même manque de mesure, mais le même instinct de la guerre et des conditions du commandement :
VILLARS ET LE PRIXCE EUGEXE. 175
Le Roi de Sardaigne, écrivait-il au Roi le 26 mars, m'honore de bontés inGnies dans ses lettres et dans ses discours; mais je viens d*éprouver que son conseil le portera souvent à la même conduite qu'il a eue depuis quinze jours, en sorte qu'il n'est plus en mon pouvoir de suivre mes idées. Comme ces difBcultés pourroient exposer ce qui m'est plus cher que la vie, je supplie Votre Majesté de me pardonner la liberté de lui dire qu'il me seroit impossible de m'y soumettre, et il est certain que Ton me doit compter pour ri.cn dans la guerre, quand je ne suis pas le maître, hors avec mon Roi que j'adore, et auquel je voudrois bien que Dieu me Gt la grâce de vivre assez pour lui voir gagner une bataille. Pour une bataille, je pourrois la gagner encore : mats pour une guerre défensive, guerre de pelles et de pioches, comme disent les généraux piémontuis, j'y périrois et y servirois bien mal, quand même j'en aurois la force...
Dans le moment que j'écris, il m'arrive un courrier de M. de Broglie, lequel a fait exécuter, en petit, cequej'avois imaginé en grand : il a forcé un passage du Mincio, enlevé une garde de cuirassiers qui le défendoit, est tombé sur un de leurs quartiers, et, sans un brouillard à ne plus se voir, auroit enlevé quelques quartiers des ennemis... C'est un homme de guerre : il ne m'a pas consulté sur cela, et j'en aurois usé de même à l'égard du Roi de Sardaigne, s'il étoit possible d'ébranler l'année sans la permission du généralissime.
Deux mois se passèrent en discussions y en mouvements insignifiants sur FOgiio et le Pô : enfin, le 2 mai, l'ennemi qui avait eu tout le temps de se former derrière le Mincio, passa le Pô en force près de Torricella, et vint prendre position sur la droite de Tarmée alliée. Villars n'y tint plus : il passa POglio, entraînant avec lui le roi de Sardaigne, marcha sur Borgoforte et le prit. Il chargea lui-même.
l'épée à la main, un détachement de hussards autrichiens : tt Monsieur le maréchal^ lui dit Charles-Emmanuel, témoin de la scène, je n'ai pas été surpris de votre valeur^ mais de votre vigueur. » — «Sire, ce sont les dernières étincelles de ma vie, répondit Villars, je crois que c'est ici la dernière opération de guerre où je me trouverai. » Le vieux soldat disait vrai : sa poinie en avant n'avait pas intimidé Tennemi, qui se concentrait autour deGuastalia : il fallut quitter la ligne de l'Oglio et chercher plus en arrière des positions de combat. Villars était outré : Charles-Emmanuel mit le comble à son irritation en demandant la convocation d'un conseil de guerre. 11 ne put supporter cette humiliation et demanda formellement son rappel.
J'ai eu rhonneur de mander à Votre Majesté, écrit-il au Roi le 16 mai, que rien n'étoit au-dessus de mon zèle, mais beaucoup de choses sont au-dessus de mes forces, et je suppUai Votre Majesté de me permettre d'user de la permission qu^EUe a eu la bonté de m'accorder de retourner en France. J'aurai l'honneur de lui dire que, quand ma santé me permettroitde demeurer à la tête de son armée, ce n'est pas à dire que j'en fusse le général,^, puisque l'on propose quelquefois des conseils de guerre : le TOim de Sardaigne me l'a fait connaître : c'est un article du traité que,« toutes les fois qu'il y aura diversité d'opinion, le conseil deguerr doit décider. Votre Majesté ne perd donc pas un général en moi,, puisqu'il n'y en a jamais eu de moins capable d'amener, paB dextérité, les autres à son opinion. Je n'ai jamais tenu de conseils de guerre; ma santé est trop altérée pour y ajouter un» pareille gène.
En attendant la réponse du Roi, Villars suivit silencieu sèment les mouvements ordonnés par Charles-EmmanueIflL ^^^
VILLARS ET LE PHI.VCE EUGEXE. 177
Je ne décide point du tout, écrivait-il, le 24 mai, au Roi; s'il y a une bataille, je tacherai de bien placer votre armée et la mènerai gaillardement : mais j'ai eu Thonneur de mander à Votre Majesté qu'elle ne doit pas être surprise que le roi de Sardaigne ne trouve de très -grandes difGcultés à la donner : il me disoit encore ce matin qu'il jouoit un trop gros jeu. — a De toutes les guerres voici celle que je connois le moins, écrivait-il en même temps au ministre, et dont la conduite ne dépend pas de moi, et^ quand je ne suis pas le maître de suivre mes premières idées, les antagonistes l'emportent, n
Ce dernier eHbrt avait épuisé les forces du vieillard : il était réellement malade quand arriva le congé du Roi : il partit le 27, accompagné par son fils. A Tm*in, où il arriva le 3 juin, les forces lui manquèrent tout à fait : il dut s'arrêter. 11 se coucha pour ne plus se relever.
Pendant que Villars s'éteignait ainsi, sous la double étreinte de l'âge et de la contradiction, son glorieux émule, le prince Eugène, se débattait dans des difficultés analogues, sans avoir la consolation de la victoire. Quoique plus jeune que Villars de dix ans, il n'avait pas sa constitution de fer et était peut-être plus vieilli que lui. L'intelligence était restée intacte, mais la volonté avait perdu de son ressort, la décision de son énergie. L'armée qu'il trouva sur le Rhin, à la fin d'avril 1734, était incomplète et insuffisante : il n'osa la commettre à un combat : il évacua devant Berwick les lignes d'Ettlingen et assista, impuissant, à la chute de Philippsbourg. On sait que le 12 mai, en visitant la tranchée, le vainqueur d'Almanza eut la tête emportée par un boulet. Quand la nouvelle de cette mort glorieuse parvint à Turin, Villars était à l'agonie. La légende lui prête le