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LE CLOS SAINT-BLA1SE

A cette subtilité très moderniste de tendances, de goûts et d'affections, Octave Mirbeau est parvenu par des étapes successives, et, dans le cabinet de travail du premier étage, l'entre-deux des fenêtres occupé par le Victor Hugo de Rodin, la vue s'en allant là-bas sur la campagne jusqu'aux coteaux de Villennes et la maison de Zola à Médan, les souvenirs de la vie furent intéressants à connaître, confidence faite déjà il y a sept ans à Edmond de Goncourt et qui se trouve dans le Journal à la date du 11 juillet 1889 :

« Au sortir de l'école des Jésuites de Yannes, vers ses dix-sept ans, il tombe à Paris pour faire son droit, mais n'est occupé qu'à faire la noce. Vers ce temps-là, Dugué de la Fauconnerie fonde V Ordre , et l'appelle au journal, et il a le souvenir que son premier article fut un article lyrique sur Manet, Monet, Cézanne, avec force injures pour les académiques, article qui lui fit retirer la critique picturale. Il passe à la critique théâtrale, mais ses éreinte-

ments sont entremêlés de tant de demandes de loges pour des femmes légères, qu'au bout de quelques mois il avait fâché le journal avec tous les directeurs de théâtre.

« Là, quatre mois de vie étrange, quatre mois à fumer de l'opium... anéantissement complet; c'est alors que son père, auquel il avait écrit qu'il était en Italie, le découvre, le tire de son logement, et le promène, pas mal crevard, pendant quelques mois en Espagne.

ce Arrive le 15 mai. Il était rétabli. Par la protection de Saint-Paul, il est nommé sous-préfet dans l'Ariège...

« Au mois d'octobre de cette année, le sous-préfet est sur le pavé, et il se remet à faire du journalisme dans le Gaulois.

« C'est alors l'époque de cette grande passion qui l'improvise boursier, un boursier, s'il vous plaît, gagnant douze mille francs par mois pour la femme qu'il aime, puis bientôt la cruelle déception, qui lui fait acheter avec l'argent de sa dernière

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liquidation un bateau de pêche en Bretagne sur lequel il mène pendant dix-huit mois la vie d'un matelot, dans l'horreur du contact avec les gens chic. Enfin le retour à la vie littéraire. »

Hier, le Calvaire, V abbé Jules, Sébastien Roch, demain un roman à la Revue des Deux Mondes, et, comme début au théâtre, une pièce politique; il est aisé de soupçonner là matière à tapage.

Cependant, ce croque-mitaine est un mélancolique, et, tandis que nous trottinions vers la gare en la petite charrette, il me disait ses dernières impressions de voyage, son enthousiasme pour Bruges-la- Morte, les béguinages, le calme et les primitifs, et les chefs-d'œuvre, les Memling, les van Eicke, et la hantise qu'il a conservée de ce berceau du grand art.

Cultiver des jolies et étranges fleurs en rêvant de tout cela — telle est la vie au clos Saint-Biaise, une vie enviable.

UN COIN DE SEINE

STÉPHANE MALLARMÉ Les Érères MARGUERITTE

UN COIN DE SEINE

ÂU PONT DE VaLVINS — SAMOIS

Par une après-midi cl'

Octobre pâle et pur Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie, Et laisse sur l'eau morte, où la fauve agonie Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon? 8e traîner le soleil jaune d'un long rayon,

comme la voiturette attelée d'un poney minuscule arrivait à la Seine, le poète me dit : « C'est agréable d'avoir un pont à côté de chez soi, c'est ma terrasse, j'y viens le soir fumer un cigare... la rivière, large, calme, semble un lac... »

On tourne pour prendre le chemin de halage, et là, tout proche, presque sous la culée, une ancienne auberge de mariniers avec, devant, un jardinet et quelques arbres, un escalier de pierre aux revêtements de glycine qu'ensanglante l'automne,

Un automne jonché de taches de rousseur,

un logis étroit de vieille masure, les poutres saillant du plafond; par derrière, un grand verger.

De la fenêtre du cabinet de travail, véritable cellule par l'exiguïté (1) la vue embrasse, au delà le miroir de l'eau, les masses feuillues de la forêt^ le coteau boisé de la Madeleine et des Plâtreries

(1) « ... Cette page restera un précieux souvenir pour moi et la plaque du vieux logis.

« ... Nous occupons, dorénavant, presque toute la maison, avec une grande chambre d'un Louis XVI de campagne, si belle de vue sur la rivière; le petit cabinet de travail, devenu un boudoir à ces dames... Venez jeter les yeux là-dessus, et nous deviserons, au fil de l'eau. »

(Lettre de Stéphane Mallarmé à l'auteur.)

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— c'est là que, depuis vingt ans, Stéphane Mallarmé vient passer chaque été, villégiature qui peut se prolonger maintenant que le professeur d'anglais a pris sa retraite et est libre de ses loisirs.

Il serait peut-être bien que, désertant tout à fait la rue de Rome, il habitât toujours Valvins ou plutôt Fontainebleau, car je sais au Palais même un appartement qui lui siérait, celui du bibliothécaire, si le poste n'était aboli.

Devant la berge une jolie barque se balance, gréée comme les bateaux de Honfleur, et c'est la passionnette du poète, qui surveille la moindre brise ridant l'eau afin de mettre à la voile. L'en-allée rapide fendant l'air, le bercement doux des acalmies, la lente et songeuse flânerie au long des roseaux, ou les bordées audacieuses d'une rive à l'autre, sont l'emploi des après-midi du faune... pardon! de Stéphane Mallarmé qui travaille le matin et qui, le soir, lit.

Cela semble, bien le moyen tout naturel

de mouvement convenable pour l'esthète qui me disait :

<( Il y a à Versailles des boiseries à rinceaux, jolis à faire pleurer; des coquilles, des enroulements, des courbes, des reprises de motifs — telle m'apparaît la phrase que je jette d'abord sur le papier en un dessin sommaire , que je revois ensuite , que j'épure, que je réduis, que je synthétise... et, si l'on obéit à l'invitation de ce grand espace blanc laissé à dessein au haut de la page comme pour séparer de tout le déjà lu ailleurs, si l'on arrive avec une âme vierge, neuve, on s'aperçoit alors que je suis profondément et scrupuleusement syntaxier, que mon écriture est dépourvue d'obscurité, que ma phrase est ce qu'elle doit être — et être pour toujours, puisqu'elle a été faite ainsi pour être imprimée, c'est-à-dire revêtir une forme définitive... sacrée. »

Les subtilités de métier de Mallarmé sont invraisemblables, il ne consentira pas à mettre dans une même phrase deux mots ayant par leur syllabe initiale ou termina-

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tive la même consonnance ; scrupuleux à l'excès, ornemaniste infatigable, il ciselle sans relâche, et, ayant pour des articles de revue la paresse de se recopier, il déplore que des collectionneurs gardent ses manuscrits, et il souffre à la pensée quon les pourra reproduire un jour. Aussi son œuvre est-elle minime quoiqu'il ait énormément travaillé : « J'ai des armoires pleines de manuscrits, tout cela sera brûlé! »

Dans l'eau-forte de Rops, merveilleux en-tête à l'édition des poésies photolithographiées de Stéphane Mallarmé, on voit des mains sans bras ascendre vers la lyre, les doigts — décharnés de plus en plus — font vibrer les cordes : c'est une jolie interprétation de son art.

Petit, la face sanguine dans la barbe presque blanche — il est né en 1842 — des moustaches fortes de Gaulois, l'œil timide, voilé (tel l'a crayonné Whistler), la voix douce, très nette, chantante, une voix à bien dire des choses rhythmiques,

Stéphane Mallarmé, qui s'écoute parler, prend des temps, préside et pontifie un tantinet, est un charmeur dans la conversation. Son langage est exquisement châtié,, révèle le dilettante qu'il est ; sa pensée

— originale — a dans la parole un outil merveilleux de traduction, et, quoiqu'il y résiste, il serait précieux de le sténographier.

Ce décoré de demain s'étonne d'être considéré comme un chef d'école, lui, qui, après une minime collaboration aux Parnassiens, a vécu à l'écart, dans l'isolement

— et parmi les moqueries de la foule. Il est opposé d'ailleurs à toute coterie, à toute chapelle, et, dans sa constante et maladive recherche d'une perfection à lui, il aurait volontiers cette immense vanité : être l'auteur anonyme d'un chef-d'œuvre.

-Être pour un livre ce que fut, pour la sculpture, l'auteur de la Victoire de Samothrace, par exemple, c'est là — clans l'inconnu de la gloire — un titre enviable 1

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<( Aile d'alcyon ou de poète! » c'est ainsi que Paul Margueritte, dans une très jolie page intitulée Ma rivière, a appelé la voile du bateau de Stéphane Mallarmé. Il est son voisin, là-bas, à la campagne, et ce coin de Seine était intéressant, l'automne dernier, où se trouvaient groupés Georges Rodenbach, l'exilé de Bruges -la- Morte; Élemir Bourges, le rare écrivain injustement méconnu du Crépuscule des Dieux, et Odilon Redon, ce rêveur d'un autre temps, ce dessinateur magique aux énigmes inquiétantes.

Paul Margueritte — un des huit de Goncourt avant d'être un des quarante de l'autre fondation — a abandonné Paris pour Nice l'hiver et pour Samois l'été. Dans le petit village à l'orée de la forêt il a une maisonnette à deux étages, un jardinet qui dévale jusqu'à la rivière, et, les matins, il chevauche par les sentes

ombreuses, ayant à son labeur permanent €e réactif : le cheval, qu'il adore.

Des panneaux de Chéret et des photographies de Botticelli « beau Printemps », a Vénus naissant des flots » ; un portrait de feu Edmond de Goncourt, « noble portrait où Bracquemond a gravé, en une simple et mâle attitude, regardant d'yeux sagaces et profonds sa propre pensée, celui qui est pour nous un des derniers, un des plus purs maréchaux de lettres de France » ; une installation de campagne très simple, des armes ; « cimeterres d'Orient, damas, lames en faucilles et en croissants épineux », et des livres; l'épée du père à côté des romans du fils, pas de bibelots, rien de la maladive préoccupation à la mode, aucune distraction pour la pensée, le décor du home s'effaçant devant le travail accoutumé, et • — sur la table — le roman en cours : un manuscrit bien rangé, propre, sans grandes ratures, l'écriture fine de femme courant d'allure régulière.

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Paul Margueritte a une montée de talent sûre, lente, il n'y a pas d'à-coups qui détonnent ; son œuvre se continue, s'enforcit, progresse; il est un nouvelliste sentimentaliste ou doucement ironique ; il sera romancier favori de la classe moyenne , sa formule étant tout à la fois purifiée des grosses banalités mélodramatiques d'Ohnet et exempte des subtilités psychologiques de Bourget. Il est plus artiste que le premier et moins compliqué que le second. Il ajoutera sans nul doute, ce qui est difficile, un peu de gloire au nom qu'il porte.

Éloigné des intrigues du boulevard, à l'écart de l'actualité absorbante, il ne donne aux journaux que des contes et des nouvelles, ne se départit de son travail imaginatif qu'en de très rares occasions, comme, par exemple, la mort de Jean Lombard, pour l'œuvre posthume duquel il a écrit une préface éloquente. Non tourmenté à l'excès par la fièvre — si épidémique aujourd'hui — de ce qu'on a appelé

l'écriture artiste, n'étant pas enrayé par les inquiétudes, le prurit du mieux, de l'absolument bien que nous indiquions tout à l'heure chez Stéphane Mallarmé, il a une production constante — devant laquelle il hésite parfois, voyant la lignée des volumes qu'il a déjà publiés.

Dans cette existence bourgeoisement tranquille, dont le ruban rouge a consacré la bonne tenue — et a précisé l'âge aussi, les cheveux grisonnants — il y a un regret d'autrefois, du temps de la pantomime et des marionnettes. C'était alors de la vraie jeunesse, et, comme l'acteur n'a pas démissionné tout à fait, on a donné, le mois dernier, une représentation à Samois, et, pour ce théâtre de village, Victor Marguerite, le frère de Paul, qui fut un poète avant d'être un soldat — il vient de donner sa démission, voulant se consacrer entièrement aux lettres — avait conçu une Belle au Bois dormant, une délicieuse bluette où l'émotion délicate ne souffre pas de la joaillerie des vers.

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Pour l'histoire du petit village, dans la forêt de Fontainebleau, dont on ne connaissait jusqu'alors que la Tour, but de promenade, ce sont des documents pittoresques.

LA DEMI-LUNE

Cbei FÉLICIEN ROPS

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