INTRODUCTION, XXI
arpents de terre, qu'une commune fut assurée aux nouveaux habitants pour leurs bestiaux, qu'on commengça la construction du moulin banal, dont l'érection jouait un si grand rôle chez nos pères, et qu’enfin on marqua ‘l'emplacement du bourg”, j'aurai indiqué los principaux éléments de la transformation qui s’accomplit pour ainsi dire à vue d'œil dans la cité naissante,
Il n'entre pas dans le cadre de cette introduction de suivre le mouvement continusl d'expansion qui fait sortir Montréal de l’espace étroit occupé en 1647, entre le fort à l’ouest et l'Hôtel-Dieu à l’est. En moins d’un siècle—on ne connaissait alors ni la vapeur, ni les voies ferrées, ni le télégraphe, et le téléphone aurait été inutile—en moins d’un siècle, la ville s’étendait aussi loin que semblaient le permettre les limites naturelles de la colline sur laquelle elle était bâtie. Kalm, qui la visitait alors, était frappé de sa richesse relative, de l’activité de ses habitants, et des sites enchanteurs qui l’environnaient. Au bout d’un autre siècle, elle a brisé les liens qui l’enserraient, et, ses vieilles murailles abattues, elle pousse ses faubourgs dans la plaine, au nord, à l’ouest et à l’est, son étendue quadruple, et le commerce lui arrive de toutes parts. Le troisième siècle n’est pas encore terminé,et elle couvre une superficie cinquante fois plus grande qu’à l'époque de la conquête. Les villas attoignent le site des anciens forts de la Longue-Pointe et de Lachine, les palais s'échelonnent tout autour de la montagne, et du haut de cette montagne quel spectacle! Je ne dirai pas qu'il est plus beau, plus grand que celui qui se présenta aux regards de Jacques Cartier. Mais voyez : les larges navires à vapeur se pressent dans le
XXII IN1RODUCTION.
port, les convois de chemin de fer accourent de tous côtés, le cri strident des usines, comme un monstre
affamé, réclame l'aliment continuel du travail; partout activité, échanges, éclat, richesses, amusements. Montréal appelle tout, elle veut tout réunir: c’est la cité royale, c’est la cité mondaine.
Mais toute la famée du commerce et de l’industrie ne peut empêcher la croix de briller au haut des édifices religieux. Asiles, hospices, couvents, monastères, . hôpitaux, chapelles, églises apparaissent au bord du fleuve, dans la montagne ; ils semblent se presser au cœur de la ville afin d'y maintenir la vie morale et religieuse ; on les retrouve à toutes ses entrées, comme une garde qui doit empêcher l'ennemi de pénétrer dans la place.
En ce moment, les cloches de toutes ces églises, de tous ces couvents, de tous ces asiles annoncent à grandes volées la fête de la Pentecôte. Dans ce concert, où les notes les plus disparates semblent s’harmoniser naturellement, j'entends les prières des âmes pieuses, les supplications ardentes des malheureux, les actions de grâces de la reconnaissance ; —j'entends la voix imposante de la ‘cité chrétienne. œuvre d’une merveilleuse importance... séjour délicieux des anges ” que Jacques Olier entrevoyait dans sa vision symbolique.
Cette cité est la ville de Marie.
Puisse-t-elle ne jamais faillir à sa vocation |
Montréal 23 mai 1885, H. A. VErREAU, Ptra,
CHSPITRE PREMIER.
Avant de raconter les commencements héroicoreligieux de Villemarie, de 1642 à 1672, nous devons montrer combien fut réellement merveilleux l'établissement de cette colonie.
La divine Providence qui voulait faire de ce lieu le rempart du Canada et qui voulait le rendre assez peuplé pour que le nom de Dieu et ses louanges retentissent dans cette île, où ii avait été jusqu'alors inconnu, dut, en premier lieu, choisir des personnes pieuses et puissantes, détachées des biens de ce monde, et entièrement dans les intérêts de Notre-Seigneur pour en faire une association «; 11 entreprendrait cette œuvre et la continuerait, malgré des dépenses excessives, sans espoir de profit. Elle devait ensuite disposer quelque illustre guerrier, de cœur élevé, de grande expérience, sans autres soucis que ceux de l'éternité pour lui donner le commandement. Il fallait, enfin, que cette même Providence choisit une femme, fortifiée par la grâce, pour oser aller dans un pays si éloigné et si sauvage prendre soin des malades, des blessés, et y fonder un hôpital.
Quels furent les serviteurs que Dieu employa à cette œuvre et les moyens miraculeux dont il se servit pour la fondation de Villemarie ?
C'est d’abord M. Jean Olier, fils d’un maître des requêtes et surintendant de Lyon, qui mar-
qua son passage sur la terre, autant par ses “hautes vertus que par son zèle et sa charité. Il avait été béni par le saint évêque de Genève, avait pour directeur saint Vincent de Paul, et il fut le fondateur de la compagnie de Saint- Sulpice.
À cette époque Jérôme de la Dauversière, receveur des tailles à la Flèche, Anjou, avait reçen plusieurs fois de Dieu l’ordre d'établir dans l’île de Montréal, encore inculte et déserte, un hôpital, destiné au soulagement et à l'instruction des malades et de former pour la conduite de cette maison une congrégation d’hospitalières, appliquées particulièrement à honorer saint Joseph.
Un ordre si extraordinaire avait jeté M. de la Dauversière dans les plus grandes perplexités. Il ne comprenait pas comment, dans sa position, il pouvait entreprendre la fondation d’une colonie en Amérique et l'établissement d’une nouvelle congrégation de filles, vouées au culte de saint Joseph. Il ne connaissait même pas de nom l’île de Montréal, et son état de fortune ne lui fournissait aucun moyen pour l'exécution de deux œuvres si importantes. Cependant, les mêmes ordres lui furent si souvent renouvelés
ue, en ayant parlé à son confesseur, le R. P. Da vas recteur du collège des Jésuites de la Flèche, lui ayant fait connaître les indications et les ordres qu'il avait reçus de Dieu et lui ayant demandé s’il croyait que ce fût oui ou non une inspiration de Dieu, le P. Chauveau lui dit: ‘“ N’en doutez pas, Monsieur, employezvous-y tout de bon. ”
Sur les conseils de son confesseur, M. de la Dauversière part pour Paris et va dès son arrivée chez le garde des sceaux à Meudon. Dans une galerie, il rencontra M. Olier ; et ces deux
hommes, qui ne s'étaient jamais vus, éclairés d'un rayon céleste, se jetèrent au cou l’un de l’autre, s'embrassèrent comme des amis, et se connurent jusqu'au fond du cœur, comme jadis saint François et saint Dominique. “ Je sais votre dessein, dit M. Olier, je vais le recommander à Dieu, au saint autel.” M. de la Dauversière entendit cette messe avec une dévotion difficile à exprimer. L'action de grâces faite, M. Olier donna cent pistoles à M. de la Dauversière, lui disant : ‘‘ Tenez, voilà pour commencer l'ouvrage de Dieu.” Ce furent les premiers cent louis donnés pour cette œuvre, prémices qui ont eu d’abondantes bénédictions de Dieu. “ Il est à remarquer, dit M. Dollier de ‘“ Casson, que Dieu ayant le dessein de donner “ dans un temps pour lors connu à lui seul toute “ cette isle au Séminaire de Saint-Sulpice, il en “ souhaïita toucher le premier argent par les “ mains de son très digne fondateur et premier “ supérieur, afin de la lui engager en quelque “façon et lui donner des assurances qu'il s’y ‘“ voulait faire servir un jour par ses enfants. ”
MM. Olier et de la Dauversière causèrent longtemps, se communiquant leurs projets pour procurer la gloire de Dieu dans l’île de Montréal. M. Olier s’occupa de composer une société de personnes d’une haute piété et la plupart très opulentes ; ce fut la compagnie des Associés de Montréal. Tous les membres en furent bientôt réunis et M. Olier leur présenta M. de la Dauversière. Celui-ci leur fit le récit des communications et des ordres qu'il avait reçus de Dieu, et tous les assistants furent convaincus de sa mission divine, et lui ouvrirent largement leurs bourses.
La première opération des Associés fut l'achat de l’île de Montréal qui appartenait à M. de
Lauson. L'autorité royale ratifia cette acquisition.
Les Associés s'occupèrent alors à faire les préparatifs nécessaires pour un grand embarquement. Mais il fallait choisir un digne et brave chef pour commander les soldats qui devaient s'embarquer. M. de Ja Dauversière, très préoccupé de ce choix, s’en ouvrit au kR,. P. Charles Lallemant ‘qui lui dit : “Je sais un bfave gentilhomme champenois, nommé Paul de Chomedy, sieur de Maisonneuve qui a tekle et telle qualité et qui serait bien votre fait.” M. de la Dauversière désirant le connaitre, le révérend Père lui indiqua l'hôtel où il logeait. M. de la Dauversière fut s’y établir, et parla souvent de l'affaire de Montréal, alors sur le tapis. M. de Maisonneuve qui lui avait demandé beaucoup plus de détails que les autres personnes, vint, quelques jours après, le trouver en particulier afin de lui dire qu'il serait heureux, pour éviter les débauches, de s'éloigner et que s’il pouvait servir à son dessein, il s’offrait volontiers. Il ajouta qu'étant très désintéressé et sans ambition, il emploierait sa vie et sa bourse dans cette entreprise sans vouloir autre chose que l'honneur d’y servir Dieu et le roi son maitre dans la profession des armes. Ce langage si chrétien et si chevaleresque tavit M. de la Dauversière qui reçut M. de Maisonneuve comme un présent de la divine Providence.
Pendant que les Associés de Montréal s’occupaient de tout ce qui était nécessaire à la première expédition, la Providence continuait à les assister en disposant, à leur insu, la femme dont ils avaient tant besoin pour prendre soin des denrées et marchandises nécessaires à la subsistance de.ces premiers colons, en même temps que pour servir d’hospitalière aux mala-