BAPTÊME ET MARIAGE DU BORGNE DE L'ILE
Le grand souci des colons était de fixer près d'eux les sauvages et surtout d'opérer leur conversion. Mais persuadés qu'à Dieu seul appartient de toucher les cœurs, ils formèrent, entretenus dans ce zèle apostolique par M. de Maisonneuve, des confréries double but était de prier pour la conversion des sauvages. Les hommes, qui se donnaient le nom de frères, les dames, qui y entraient comme sœurs, firent, malgré la difficulté du chemin et les dangers d'être surpris par les cruels Iroquois, de nombreux pèlerinages à la croix de la montagne pour implorer Dieu en faveur des malheureux hérétiques.
“ Les personnes qui pouvaient quitter l'habitation, dit la sœur Bourgeoys, allaient y faire “ des neuvaines, à dessein d'obtenir la conver- “ sion des sauvages et de les voir venir avec “ soumission pour être instruits. Il se rencontra qu'un jour, des quinze à seize personnes qui y étaient allées, pas une ne pouvait servir la “ sainte messe, Mademoiselle Mance fut obligée “ de la faire servir par Pierre Gradois, qui était “alors enfant, en lui aidant à prononcer les “ réponses. Tout cela sé faisait avec bien de la ‘piété. ”
Des sauvages Algonquins et Hurons venaient
se
de toutes parts à Villemarie comme dans un lieu où ils seraient en sûreté contre les Iroquois, et plusieurs y furent instruits et reçurent le baptême. M. de Maisonneuve, s'inspirant des sentiments des Associés de Montréal, avait pour ces sauvages une grande affection et d’incessantes prodigalités;auxquelles ils étaient d'autant plus sensibles que dans cette année, 1643, les provisions de toutes sortes, et surtout de bouche, étaient d'un prix exorbitant. Ces libéralités faisaient dire au R. P. Vimont : “ La libéralité “est sans doute la meilleure chaîne dont on ‘“ puisse user pour gagner et attacher le cœur “des sauvages, nommément ceux des Algon- “quins, si pauvres et si nécessiteux, mais du ‘reste fort traitables. ”
De ces conversions, celle qui fut la plus agréable aux colons, fut la convefsion d’un Algonquin que les Français appelaient le Borgne de l’île. C'était le plus fameux orateur des Iroquois ; il exerçait une grande influence dans sa tribu et, jusqu'alors, il avait refusé par orgueil d’être instruit et de se soumettre au joug de la foi, quil trouvait indigne de lui et en détournait même les siens. Or, le 1er mars, le Borgne de l'île arrivé à Villemarie, va trouver M. de Maisonneuve et lui dit : “ L’unique sujet qui m'amène, “c'est la prière ; c'est ici que je désire prier, “être instruit et baptisé. Que si vous ne l’agréez “ pas, j'irai aux Hurons, où les robes noires ‘“ m'enseigneront, comme je l'espère. ”
On comprend la joie et l'émotion de M. de Maisonneuve à ces paroles si inattendues. Il s'empressa de répondre au Borgne de l'ile que puisqu'il voulait se faire instruire et s'établir, il devait rester à Villemarie, que lui-même l’assisterait et qu'il l’aimerait comme un frère. Ce chef témoigna beaucoup de reconnaissance de
ces offres et demanda avec instance d'être instruit, C'était là, en effet, son unique ambition pour lui et pour ceux de sa nation. Puis il passa toute la nuit à haranguer les siens pour les exhorter à suivre son exemple, leur montrant les avantages de la foi, condamnant la conduite qu'il avait tenue jusqu'à ce jour et promettant de faire mieux à l'avenir avec l’aide de Dieu.
Le baptême du Borgne de l’île eut lieu avec toute la pompe dont on pouvait disposer. M. de Maisonneuve lui servit de parrain et !& nomma Paul. Mme de la Pelterie donna son nom de Madeleine à la femme du Borgne, qui fut baptisée et mariée le même jour avec lui. L'émotion fut générale et le P. Poncet, qui faisait le baptême, avait peine à retenir ses larmes, douces larmes, larmes de joie ; récompense bien méritée de la piété et du zèle apostolique qui animait tous les cœurs.
Paul, le nouveau converti, montra immédiatement après son baptême, les effets de la grâce de Dieu. Son caractère fut complètement modifié, de hautain et d’orgueilleux qu'il était, il devint humble et doux. Son zèle pour apprendre la doctrine était tel qu’il trouvait les jours trop courts, et couchait souvent chez les missionnaires afin de se faire instruire pendant la nuit. “Il assurait même, avec étonnement, qu’il y avait au-dedans de lui quelqu'un qui l'instruisait et lui suggérait ce qu’il devait dire à Dieu. ” Il ne cessait de louer la générosité de M. de Maisonneuve qui, le jour de son baptême, lui avait donné une arquebuse avec ses munitions, avait fait servir un grand festin à tous les sauvages et, pour Pre néophyte à Villemarie, lui avait fait présent d’une terre et de deux hommes pour lui apprendre à la cultiver.
Pour montrer sa reconnaissance, Paul se char-
gea d’un jeune Huron et n'eut pas de repos qu'il ne l’eût instruit et mis en état d'être baptisé. Puis pour témoigner son bonheur d'être chrétien, il alla trouver M. de Maisonreuve, lui disant que pour le remercier d'un si grand bienfait, il avait résolu de rester toujours auprès de lui à Villemarie, et que lorsqu'il voudrait aller en traite aux Trois-Rivières, il ne le ferait qu'avec son agrément. M. de Maisonneuve ne voulut pas astreindre Paul à un si grand sacrifice, et lui dit qu'il pouvait aller et venir comme il l’entendrait et qu'il ne l'en aimerait pas moins.
Après la conversion du Borgne de l'ile, plusieurs autres baptêmes de sauvages eurent lie à Villemarie, quoiqu'on le refusât toujours à ceux qui laissaient entrevoir dans leurs demandes des motifs d'intérêt temporel. Le nombre des nouveaux baptisés s’éleva pour cette année, 1643, à 80 environ. Les personnes les plus considérables de la colonie, telles que Mme d’Ailleboust, Miles Mance, Boulongne, Barré, Lereau et MM. de Maisonneuve, J.-B. Legardeur de Repentigny, Louis d’Ailleboust, David de la Touze, s'empressaient de servir de parrains et de marraines aux nouveaux convertis. Les ouvriers n'étaient pas moins heureux de leur rendre le même service ; on retrouve les noms de cès dévoués parrains dans les registres de la paroisse Villemarie.
Comme on le voit, tous les colons étaient imbus de ce zèle apostolique, et de ce désir d'étendre dans ces contrées nouvelles l'Eglise catholique qui animaient les Associés de Montréal et qui étaient les motifs qui leur avaient fait former cet établissement.