VILLEMARIE, RH
huguenots. Ils chantaient leurs prières matin et soir et pendant le jour. “ Quoique Mile “ Mance fût incapable de se remuer, et qu'elle
restät constamment dans la chambre aux ca “ nons, elle ne laissa pas d'exercer sur ces héré- “tiques l'ascendant que sa vertu et son rare mé- ‘rite lui donnaient, comme naturellement, par- ‘tout où elle était. Lorsqu'on fut arrivé sous “la ligne elle les pria de ne plus chanter selon ‘leur coutume, ajoutant qu'elle était obligée “ de rendre compte de ce qui se ferait sur le na- “vire ; et apres cette seule observation ils ces- * sèrent entièrement leurs chants. ”
Dés son arrivée à la Rochelle, Mile Mance voulut se rendre à la Flèche auprès de M, de la Dauversière, mais elle ne put supporter la voiture. Toujours accompagnée de Ia sœur Bourseoys, elle dut s’y faire porter sur un brancard. Après avoir conversé avec M. de la Dauversière au sujet des filles de Saint-Joseph, les deux voyageuses se rendirent à Paris.
Dés son arrivée dans cette ville, Mile Mance s'empressa d'aller voir M. deBretonvilhiers, successeur de M. Olier, Mme de Bullion et les Associés de Montréal, réunis en assemblée pour entendre de sa bouche l'exposé de l’état de la colonie. Toutes ces personnes furent profondément afligéesen voyant le fâcheux état du bras de Mlle Mance et l’un d'eux l’amena consulter les plus habiles médecins de la capitale. Ils furent tous unanimes à déclarer la guérison impossible ; le mal étant trop invétéré et la malade trop âgée; * d’ailleurs, la peau étant dans le “ même état de sécheresse où serait un cuir à “ demi préparé, et le bras et la main demeurant “ sans mouvement, presque sans chaleur et sans “vie, sans conserver de sensibilité que pour lui “ causer les plus vives douleurs dès qu’on ve-
“ mait à y toucher; il y avait tout lieu de craindre ‘que le mal du bras ne se communiquât à tout ‘“ le côté droit. ”
Les médecins ayant ainsi aflirmé que toute guérison était impossible, Mile Mance ne songea plus qu'à s'occuper de l'objet de son voyage : avoir une fondation pour l'Hôtel-Dieu. Mais avant, elle voulut aller vénérer le corps de M. Olier. Dans ce but, elle se rendit auprès &c M. de Bretonvilliers pour lui demander la permission d'entrer dans la chapelle de la communauté où le corps était en dépôt, M. de Bretonvilliers lui assigna le jour de la Purification, 2 février 1859, en lui disant qu'il célébrerait luimême une messe à laquelle elle pourrait cominunier, et qu'ensuite il lui apporterait le cœur de M. Olier qu'il avait dans sa chambre.
Le 2 février Mile Mance se rendit donc au séminaire; Jà elle fut guérie par l’attouchement du cœur de M. Olier. Dieu voulait ainsi montrer combien il approuvait les desseins de cette sainte fille ; cette guérison miraculeuse lui fit obtenir de suite la fondation qu'elle cherchait pour l'Hôtel-Dieu. Voici la relation faite, par Mile Mance, de sa guérison :
J'avais désiré, dit-elle, de voir le cercueil de M. Olier, non pas dans la vue de mon soula- ‘gement, mais dans l'intention de l'honorer, l'estimant un très grand serviteur de Dieu J'eus la permission de le voir, le jour de la Purification de la sainte Vierge. Je savais qu'il avait pendant sa vie grande dévotion à ce jour. “ Comme je fus sur le point d'entrer dans la chapelle où repose son corps, la pensée me vint de demander à Dieu, par les mérites de son ‘ serviteur, qu'il lui plût de me donner un peu de force et quelque soulagement à mon bras, afin que je m'en pusse servir dans les choses
les plus nécessaires, comme pour m'habiller, et pour accommoder notre autel à Montréal.
Je dis: O mon Dieu, je ne demande point de miracle, car j'en suis indigne, mais un peu de soulagement el que je me puisse aider de mon bras.
‘ Comme j'entrais dans la chapelle, il me prit
un saisissement de joie si extraordinaire, que dans ma vie je n'en sentis de semblable, Je ne puis exprimer cela, sinon en disant que c'était un effet de la grande complaisance que
‘j'éprouvais du bonheur dont jouissait ce bien-
heureux serviteur de Dieu. J'entendis la sainte messe,et communiaidans cette douceur extraordinaire, ne songeant point à mon bras qu'apres la messe, lorsque M. de Bretonvilliers s'en al-
‘ lait à la paroisse pour assister à la procession,
le priai de me donner le cœur de M. Olier, pour le faire toucher à mon bras. J’eus des lors une certaine confiance d'être exaucée. Il me l'apporta et se retira ; et moi, pensant aux grâces que Dieu avait mises dans ce saint cœur,
je pris de ma main gauche ce précieux dépot, “je le portai sur ma droite, tout enveloppée
qu'elle était dans une écharpe. Au même moment, je sentis que ma main était devenue libre, et qu'elle soutenait sans appui le poids de la boite de plomb, où le cœur est renfermé : ce qui me surprit, m'étonna merveilleusement, et m'obligea de louer la divine bonté de la grâce qu'elle me daignait faire, de manifester
en moi la gloire et le mérite de son serviteur.
Je sentis en même temps une chaleur extraor-
‘ dinaire se répandre par tout mon bras, jusques
aux extrémités des doigts, et l'usage de ma
‘ main me fut rendu dès ce moment ; quoiqu'elle ‘soit toujours disloquée, je m ‘en sers néan-
moins sans douleurs, ce qui est encore plus admirable. ”
M. Dollier de Casson, qui avait appris de Mile Mance elle-même tous les détails de cette guérison, rapporte les suivants :
“ Mlle Mance ayant pris ce cœur tout pesant ‘à cause du métal où il était enchassé et du coffret de bois qui renfermait tout le reste, et “ l'ayant appuyé sur son bras, tout enveloppé ‘ de plusieurs linges attachés avec une muti- ‘ tude d’épngles, soudain voilà qu'une grosse “ chaleur lui descend de l'épaule et vient lui ‘ occuper le bras tout entier ;: eten même temps “ toutes ses enveloppes et toutes ses ligatures se ‘ défont d’elles-mêmes.” Le premier usage que Mile Mance fit de son bras et d sa main si miraculeusement guéris, fut de les consacrer à Dieu en faisant le signe de la croix, ce qu'elle n'avait pu faire depuis sa chute.
M. Dollier de Casson en terminant le récit de cette guérison fait une réflexion très judicieuse :
‘ Dieu voulut honorer la mémoire de feu M.
| Olier son serviteur en donnant à son cœur le “ moyen de témoigner sa gratitude à cette * demoiselle, qui pour lors s'employait si forte- * ment en faveur de l'ile de Montréal, à laquelle “ail portait lui-même tant d'intérêt lorsqu'il était vivant et dont Dien veut bien qu'il ‘ prenne la protection après sa mort.”
Ce miracle fit une grande sensation dans Paris. Une multitude de personnes voulaient voir Mile Mance, et lui entendre raconter sa œuérison et toutes ces personnes se retiraient charmées tant de ses belles qualités, qu'édifiées par ses vertus. Mais de toutes ces grandes dames, la plus heureuse de la guérison de Mlle Mance, ce fut Ja bienfaitrice inconnue, Mme de Bullion. lle vit dans ce prodige un témoignage de la volonté de Dieu pour l'établissement des filles de Naint- Joseph à Montréal, aussi
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s'empressa-t-elle de remettre à Mile Mance, vingt-deux mille livres, dont vingt mille devalent être placées pour constituer une rente de mille livres par an devant servir à l'entretien de quatre sœurs. C’est au sujet de la remise de cette somme qu'arriva sans doute l’anecdote racontee par la sœur Morin.
“ Pour n'être pas connue comme fondatrice,
Mine de Bullion remettait des sacs d'argent à “ Mlle Mance, qui les emportait dans son tablier après ses visites. Elle m'a raconté plusieurs fois que, se faisant conduire chez Mme de ‘ Bullion en chaise à porteurs, un soir ses por- ‘teurs Jui dirent :—-D'oùu vient done, Mademoiselle, que, quand vous venez 1c1, vous êtes moins pesante que quand vous retournez chez vous ? Assurément, cette dame vous aime et vous fait des présents. ” Mme de Bullion voulut en outre payer tous les frais de voyage de Mile Mance, lui donna des ornements d'église, des bijoux pour servir au service divin et diverses sommes pour les familles les plus pauvres de Villemarie.
Mile Mance ayant remis les vingt-mille livres à M. de la Dauversière, un contrat fut passé le 29 mars 1659 devant M. Marreau, notaire à Paris, stipulant que les Associés feraient passer à Villemarie quatre sœurs hospitalières et une sœur domestique des communautés de Saint- Joseph ; qu'elles serviraient les pauvres gratuitement, ne prenant pour elles que le revenu des vingt-mille livres ; que Mlle Mance demeurerait administratrice des biens des pauvres jusqu'à sa mort, et qu'alors les seigneurs nommeraient deux administrateurs et ensuite tous les trois ans un nouvel administrateur pour remj;lacer le plus ancien qui sortirait de charge.
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