‹ Villemarie [microforme]Chapitre 46 sur 68 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

DÉPART DE FRANCE ET ARRIVÉE EN CANADA DES SŒURS POUR LA CONGRÉGATION ET DES HOSPITALIÈRES POUR L’HOTEL-DIEU.

La sœur Bourgeoys, dont le but principal en venant en France était de recruter trois pieuses filles pour son institut, avait laissé MIle Mance à Panis et s'était rendue à Troyes, chez les religieuses de la congrégation Notre-Dame, à qui elle fit connaître le but de son voyage. Trois jeunes filles s’offrirent à elle. ‘ C'était, dit la “sœur Bourgeoys elle-même, ma sœur Aimé “ Chatel, ma sœur Catherine Crolo et ma sœur “ Marie Raisin, qui espérait obtenir le consente- “ ment de son père, alors à Paris ; car je n’en ‘“ voulais amener aucune que dn consentement “ de ses parents. J'ai admiré comme M. Chatel, “ qui était notaire, m'a confié sa fille qu'il aimait “beaucoup. M'ayant demandé comment nous “ vivions à Villemarie, je lui ai montré le con- “trat qui me mettait en possession de l’étable ; “et ne voyant rien pour subsister :—Eh bien ! “ me dit-il, voilà pour loger, et pour le reste ? “De quoi vivez-vous ?—Je lui dis que nous “travaillerions pour gagner notre vie ; et que “je leur promettais à toutes du pain et du “ potage ; ce qui lui tira des larmes des yeux, “et le fit pleurer. Il aimait beaucoup sa fille, “ mais il ne voulait pas s'opposer au dessein de

Dieu sur elle. I] prend conseil de l’évêque de lroÿes, car il était bon serviteur de Dieu, ‘et sur Ja réponse aflirmative du prélat, il accède au désir de sa fille, On passa en son étude le contrat d'engagement ainsi que celui de ma ‘ sœur Crolo ; et par ces contrats, elles s'enga- ‘ gerent pour demeurer ensemble et faire léc ole ‘à Villemarie. Ensuite M. Chatel voulut accommoder un coffre pour les hardes de sa fille et ‘une cassette pour son linge ; de plus il fit coudre, proche la baleine de son corset, cent cinquante livres en écus d’or, avec défense de n'en parler à personne, afin que s'il fallait revenir ou aller seule, elle püt s’en retourner. À Paris, ma sœur Raisin se présenta à son père pour avoir son congé. Il n'avait que ‘ cette fille avec un fils. D'abord il ne voulait pas lui accorder son consentement ; il refusa même de la voir. Mais elle fait prier, elle pleure, elle fait#out son possible ; enfin après beaucoup de prières, elle obtint sa demande ; et son père lui fait faire un contrat semblable à ceux passés à Troyes. Il lui donna même pour son voyage et ses hardes mille francs, dont je ne voulus prendre que trois cents et lui laissai le reste, n’en ayant pas besoin. ?

La sœur Bourgeoys refusa aussi une somme considérable qu'un des Associés de Montréal voulait employer à assurer un revenu à la congrégation naissante. La digne fondatrice voulait Dieu seul pour protecteur de son œuvre, et entendait conserver l'esprit de pauvreté qu ‘elle avait jusqu'alors pratiqué.

Les sœurs Aimé Chatel, Catherine Crolo et Marie Raisin furent les trois sœurs qui, avec la sœur Bourgeoys, formèrent le noyau de cette congrégation Notre-Dame, destinée à représenter Marie dans les trois communautés qui devaient

er

mcm ube.

de mo

faire vivre à Villemarie l'esprit de la sainte Familie.

Pendant que la sœur Bourgeoys s’occupait de son cher institut, Mile Mance, miraculeusement guérie, ne restait pas inactive. Elle s'empressa d'écrire à M. de la Dauversiere, pour lui annoncer qu'elle avait obtenu de la bienfaitrice inconnue une fondation pour l'Hôtel-Dieu de Villemarie, et pour le prier d'amener les Hospitalières à la Rochelle, port d'embarquement, où devait se rendre, de son côté, la sœur Bourgeoys avec ses trois compagnes.

M. de la Dauversière avait choisi, pour aller “exécuter dans l’île de Montréal l’ordre que Dieu lui avait donné autrefois, ” les trois sœurs de Brésoles, Macé et Maillet. ‘“ C’étaient, dit la “ sœur Morin, trois filles d’une vertu signalée, “ comme l’exigeait une pareille entreprise, étant “ d’ailleurs destinées toutes trois à être les fon- “ dements de cet édifice, où sa divine majesté “ doit être servie et honorée jusqu'à la fin des “ siècles par un grand nombre de filles qui, à “ Jeur imitation, offriront leur santé et leur vie “ pour être sacrifiées au service des pauvres malades dans cette île. Enfin, c'étaient trois “ filles remplies d’un grand courage, de beau- “coup de résolution, et capables de soutenir “toutes les oppositions que le démon forma

‘ pour empêcher cette œuvre, se servant même “ des gens de bien pour la traverser. ”

C’est ainsi qu'après avoir fait ce choix si judicieux, M. de la Dauversière ayant demandé à l’évêque d'Angers son obédience pour les trois hospitalières, ce prélat se montra si opposé à leur départ, qu'on désespéra de pouvoir jamais l'y faire consentir.

En outre, quand M. de la Dauversière reçut la lettre de Mlle Mance, il était si gravement

malade depuis quelques jours, que les médecins en désespéraient. Après avoir lu la lettre, cet homme d’une piété si profonde et d’une foi si intense, comprenant que sans son secours, les sœurs hospitalières ne pourraient partir, adressa à Dieu ane ardente prière pour lui demander la force d'achever l’œuvre dont il avait daigné lui donner la direction. “ Alors, chose admirable “et qui montre bien la main de Dieu sur son “ fidèle serviteur et sur le dessein de Villemarie, “ deux jours après cette demande, le 25 du mois “ de mai 1659, M. de la Dauversière est guéri “ de tous ses maux. Enfin, ce jour-là même, “ l’évêque d'Angers arrive exprès à la Flèche “ pour donner en personne l’obédience aux “ Filles de Saint-Joseph. ”

Le même jour, deux prêtres du séminaire de Saint-Sulpice arrivèrent, eux aussi, à la Flèche pour accompagner les Filles de Saint-Joseph en Canada. C’étaient MM. Jacques Le Maître et Guillaume Vignal ; l'évêque d'Angers les félicita de leur zèle et chargea M. Le Maitre de la conduite spirituelle des sœurs.

Le départ fut alors fixé au lendemain.

Mais Dieu qui vorlait sceller cette œuvre du sceau de la croix, lui réservait de pénibles épreuves.

La nouvelle du départ s'étant répandue en ville, il se fit une émeute pour empêcher les Hospitalières d'aller en Canada. Le peuple s’agitait, murmurait ; des groupes nombreux se formaient dans lesquels on disait: “ M. de la Dauversière fait emmener des filles par force, il les veut enlever cette nuit, il faut l'en empêcher.” Alors, on fait le guet autour du couvent, et les imaginations étant de plus en plus surexcitées, quelques-uns disent : “ Voilà que nous les entendons crier miséricorde.” La nuit vient,

+ mm D

toutes les issues sont gardées, si bien qu’au moment du départ, vers le matin, ceux qui accompagnaient les fiospitalières durent mettre l'épée à la main pour leur frayer un passage à travers la multitude.

Le trajet de la Flèche à la Rochelle se fit avec une vive joie à la pensée qu'on allait se sacrifier entièrement pour Dieu. À la Rochelle, nouveaux soucis. Certaines personnes essayèrent de ditourner les Hospitalières de leur dessein, en leur représentant qu’elles ne seraient pas reçues au Canada et qu’on les renverrait la même année sans vouloir agréer leurs services. ÆElles n’en persistèrent pas moins, ainsi que M. de la Dauversière, dans ce qu’elles regardaient comme voulu par Dieu et M. de la Dauversière disait : ‘“ Si elles ne vont pas cette année en Canada, “jamais elles n'iront. ”

Au moment du départ le capitaine du navire ne voulut pas consentir à amener les Hospitalières, la sœur Bourgeoys, ses compagnes, et les deux prêtres du séminaire, sans être payé d'avance. On ne pouvait satisfaire à cette demande, car tout l'argent avait été employé à acheter les provisions et denrées nécessaires pour Villemarie. Enfin, après bien des inquiétudes, ‘le “ maître du navire, qui était préparé, se résolut “ de tout embarquer sur parole, le 29 juin 1659,”

Le départ Sn Len le 2 juillet, fête de la Visitation. n ce moment, M. de la Dauversière, qui voyait accomplir l’œuvre que le Seigneur lui avait confiée, récita le cantique de Siméon : Maintenant, Seigneur, vous renvoyez en paix votre serviteur, selon votre parole, puis bénit les Filles de Saint-Joseph. Cet homme, d’une piété si profonde, dont la vie s'était passée à servir et à glorifier Dieu, expira peu de temps après, comme si Dieu n'avait attendu que la fin de la mission

de M. de la Dauversière, pour le rappeler auprès de Lui.

Une fois en mer, les épreuves redoublent ; le navire, qui avait servi deux ans d'hôpital sans avoir subi de quarantaine, était infecté de la peste, Le fléau se déclara rapidement et plusieurs passagers — il y en avait environ deux cents—furent atteints. (C'était pour les Hospitalières une occasion naturelle d'offrir leurs services pour soigner les pestiférés; on refusa d’abord de les employer. Mais huit ou dix malades étant morts, on céda à leurs instances, et dès qu’elles eurent commencé à donner leurs soins, il n’y eut plus de morts, quoiqu'il y eût beaucoup de malades. Les Hospitalières n'étaient pas seules à soigner les malheureux pestiférés. ‘“ Nous pou- “ vons bien dire, remarque M. Dollier de Casson, “que la sœur Marguerite Bourgeoys fut bien “ celle qui travailla autant que toutes les autres “pendant la traversée et que Dieu pourvut ‘aussi de plus de santé pour cela. S'il y eut “ bien des fatigues dans ce voyage, il y eut aussi “ bien des consolations par la bonne fin que “ faisaient ces pauvres pestiférés. Les deux pré- “tres du séminaire les assistaient autant que “leurs corps accablés par la maladie le leur “ permettaient.Ils assistèrent et eurent le bonheur “ d'obtenir l’abjuration de deux Huguenots. ”

À cette affreuse maladie dont furent plus ou moins gravement atteintes les Hospitalières, la sœur Bourgeoys, ses compagnes, et surtout Mile Mance, qui en fut réduite à la dernière extrémité, se joignirent de terribles tempêtes et le manque d’eau jusqu'à ce que le navire fût entré dans le Saint-Laurent.

Enfin on arriva à Québec le 7 septembre 1659 au soir, et on débarqua le lendemain, jour de la Nativité.

Là encore de nouvelles épreuves—et peut-être les plus cruelles — attendaient les Filles de Saint-Joseph ; elles eurent, en effet, à résister aux instances réitérées de personnes de bien qui les pressèrent de quitter leur institut pour entrer dans celui des Hospitalières de Dieppe, déjà installées à Québec, ou de retourner en France. Les Filles de Saint-Joseph restèrent inébranlables dans leur première vocation, malgré les tourments qu'elles éprouvèrent. ‘“ Après les “ efforts de la maladie et les vagues essuyées, ‘ dit, à ce sujet, M. Dollier de Casson, voilà le navire arrivé à Québec, Que si les religieuses se croyaient être en ce lieu au bout de toutes le: tempêtes, elles se trompaient fort ; car elles en essuyèrent une si grande qu'elles eurent de “ la peine à y mettre pied à terre, et ne l’eussent ‘‘ peut-être Jamais fait si l’astre nouveau qui “ depuis ce temps éclaire notre Eglise, ne leur “eût été assez favorable pour dissiper l'orage “ qui causait cette violente agitation. ”

es Filles de Saint-Joseph purent enfin quitter Québec le 2 octobre pour se rendre à Villemarie où elles furent reçues par la sœur Bourgeoys, qui y était arrivée le 29 septembre,et par les colons qui les attendaient avec une grande impatience.

Elles prirent de suite possession de l'Hôtel- Dieu, et ce fait important fut constaté par un acte que leur remit, le mois suivant, M.

de Maisonneuve.

Page 1